Principes

Pour les végan·e·s

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Le véga­nismeN1 est un sujet com­plexe et contro­versé dépas­sant le cadre d’une « veille scien­ti­fique » sur nos choix en matière de nutri­tion et habi­tudes de vie… Sa dimen­sion éthique — que certain·e·s n’hé­sitent pas à qua­li­fier de « reli­gieuse » — voue à l’é­chec toute ratio­na­li­sa­tion du débat. Je cède donc volon­tiers la parole à des per­sonnes qui ont connu cette expé­rience, la pre­mière avec sa famille pen­dant trois décen­nies, la seconde en solo moins long­temps, mais avec un regard rendu cri­tique par sa culture scientifique.

Une végé­ta­lienne pen­dant 22 ans a tra­duit et publié sur son blog Le mythe végé­ta­rien un article de Denise Minger inti­tulé “For Vegans” (sourceN2). La ver­sion fran­çaise est ici : N3.

Denise Minger aborde le sujet d’un ton bien­veillant, s’a­dres­sant à des lecteurs/trices qui auraient opté pour le végé­ta­lisme (N4, l’as­pect nutri­tion­nel du véga­nisme) pour des motifs de res­pect de la vie ani­male et de pré­ser­va­tion de l’en­vi­ron­ne­ment. Elle construit son propos à partir de don­nées scien­ti­fiques, indi­quant ce qu’un·e adepte devrait inclure à son régime pour pré­ser­ver sa santé sur le long terme. Les anglo­phones peuvent aussi lire un entre­tien avec elle en 2010N5 où elle revient sur son ana­lyse cri­tique de The China Study de T. Colin Campbell (2006N6).

La plu­part des points abor­dés ont été docu­men­tés ailleurs sur mon site — voir mes articles ProtéinesGlucides ou lipides ? etc. — mais j’in­siste sur le fait que la solu­tion opti­male n’est pas iden­tique pour tous les indi­vi­dus ➡ voir ma page Nutrition, qui écouter ?

Mon expé­rience insa­tis­fai­sante du végé­ta­risme pen­dant une tren­taine d’an­nées, équi­va­lente au végé­ta­lisme pen­dant une courte période (voir l’ar­ticle Chrononutrition - mon expérience) ne prouve en rien que ce régime serait délé­tère dans l’ab­solu. Les don­nées d’é­tudes nutri­tion­nelles peuvent appor­ter des réponses plus convain­cantes sous condi­tion qu’elles soient menées avec la rigueur néces­saire et que les situa­tions soient com­pa­rables. Beaucoup s’ap­puient sur un mode de vie nord-américain trop éloi­gné de celui de la France et de ses pays limitrophes…

Source : N7

De tout ce que j’ai lu ou entendu sur le sujet, je consi­dère comme incon­tour­nable un entre­tien avec le méde­cin natu­ro­pathe Robert Masson (1931–2019N8) qui fait le bilan de cin­quante années de pra­tique de la méde­cine auprès d’une patien­tèle adepte de méthodes « natu­relles » et for­te­ment influen­cée par la mode « végé ». Il faut écou­ter en entier les deux entre­tiensN9·N10 pour avoir un exposé clair du pro­blème et des dan­gers de tout extré­misme. À ce sujet, Masson nous aver­tis­sait : « En nutri­tion, toute pra­tique sys­té­ma­tique est erro­née. » Même si de nom­breux points deman­de­raient à être sour­cés — voire cor­ri­gés par une lec­ture cri­tique — l’ex­posé de son expé­rience cli­nique ne fait que confir­mer des don­nées scien­ti­fiques plus récentes.

Sommaire

Les sec­tions de cet article sont assez indé­pen­dantes pour être lues dans un ordre arbi­traire. Un lien au début de chaque sous-titre permet de reve­nir au sommaire.

Biais du survivant

Le dos­sier du végé­ta­lismeN4 est plus dif­fi­cile à défendre que celui du végé­ta­risme… Certains choix en matière de nutri­tion ou de style de vie convergent sta­tis­ti­que­ment vers une meilleure lon­gé­vité ou un désastre avant l’heure. Taty Lauwers, elle aussi ancienne végétarienne/végétalienne et auteure de nom­breux ouvragesN11, com­mente avec vigueur l’ar­ticle de Minger, n’hé­si­tant pas à décla­rerN12 :

Je reviens à mon antienne : en Occident actuel, une per­sonne sur dix est construite pour manger végé­ta­rien pur au long cours (eh oui, il faut bien pré­ci­ser « actuel » car nous sommes en voie de dégé­né­ra­tion accé­lé­rée, ce qui est vrai aujourd’­hui ne l’é­tait pas il y a soixante ans) ; une per­sonne sur cent peut tester végane au long cours. Si cent mille Américains sont véganes « de croi­sière », on pour­rait ima­gi­ner mille per­sonnes sou­riantes. C’est bien léger : on oublie que 99 000 per­sonnes sont en souffrance !

Les 10% et 1% cités sont des esti­ma­tions « à la louche » pour illus­trer ce biais : chacun se croit légi­time d’é­ri­ger son cas indi­vi­duel en loi uni­ver­selle. Ce qui est bon pour moi est cer­tai­ne­ment bon pour tous les autres. En cas d’é­chec, soup­çon­ner la per­sonne de ne pas avoir suivi scru­pu­leu­se­ment les instructions…

Image de progagande associant le régime végane à la santé artérielle
Image de pro­ga­gande asso­ciant le régime végane à une meilleure santé car­dio­vas­cu­laire (source : N13). Doublement mani­pu­la­toire : voir les rai­sons dans mon article Pourquoi dimi­nuer le cho­les­té­rol ? [N14]

Il a suffi de quelques mil­liers de sur­vi­vants du cancer (ou du sida) pour créer un mou­ve­ment de défiance envers tout trai­te­ment médi­cal, alors que le taux de rémis­sions spon­ta­nées n’est pas négli­geable même pour des mala­dies aussi graves. De sorte que la gué­ri­son d’un indi­vidu, ni même d’un petit groupe, ne prouve pas l’ef­fi­ca­cité de la méthode ; de nom­breuses variables confon­dantesN15 rendent incer­taines les conclu­sions. Or, celles et ceux qui échoué dans leur suivi de la méthode « alter­na­tive » promue par un de ces sur­vi­vants ne sont plus là pour en témoi­gner… Le biais du sur­vi­vantN16 est une variante de ce qu’on désigne par « biais de sélec­tion » — voir la défi­ni­tion pré­cise dans l’ou­vrage Enquêtes médicales et évaluation des médicaments : De l’erreur involontaire à l’art de la fraude (Clapin, 2018N17).

Même chose pour les ama­teurs de régimes extrêmes qui s’ex­ta­sient sur une amé­lio­ra­tion perçue à court terme, simple effet de l’a­dap­ta­tion de leur orga­nisme à un nou­veau modèle nutri­tion­nel. Pour ne pas har­ce­ler exclu­si­ve­ment les végé­ta­liens, j’in­clus dans ma cri­tique les affi­cio­na­dos de régime « céto­gène car­ni­vore » (100% de viande) qui semblent n’exis­ter que pour hor­ri­fier les pre­miers. Sur le long terme, la plu­part n’en meurent pas, du moins pas direc­te­ment, si l’on excepte quelques jeunes enfants vic­times de parents fanatiques.

Dans un pre­mier temps, l’a­dop­tion d’un régime hypo­ca­lo­rique et faible en pro­téines induit un méca­nisme béné­fique d’auto­pha­gieN18 : la des­truc­tion des cel­lules endom­ma­gées. Ce pro­ces­sus simi­laire à celui du jeûne — ou de la diète cétogène — peut être repro­duit sans danger de manière cyclique (quo­ti­dienne) par une nutri­tion res­treinte dans le temps — voir mon article Jeûne et restriction calorique. La pro­lon­ga­tion sur plu­sieurs jours du régime hypo­ca­lo­rique faible en pro­téines abou­tit tou­te­fois à un effon­dre­ment de la masse mus­cu­laire et osseuse qui s’ap­pa­rente à un auto-cannibalisme des res­sources de l’or­ga­nisme. C’est ce qui explique à la fois le bien-être res­senti par les végé­ta­liens fraî­che­ment conver­tis et l’as­pect cada­vé­rique (voir N19) de certain·e·s qui n’ont pas com­pensé la perte mus­cu­laire par une accu­mu­la­tion de graisse. Soumis au stress, le corps stocke de l’éner­gie par tout moyen à sa dis­po­si­tion. Chez beau­coup, l’or­ga­nisme carencé conver­tit en graisse les glu­cides en excès dans la diète végé­tale, ce qui para­doxa­le­ment se tra­duit par de l’obésité.

Militant avec joue transpercée d'un hameçon
Militant de l’as­so­cia­tion 269 Life France, 30/3/2019 à Strasbourg (AFP)

Les 90 à 99% men­tion­nés par Taty Lauwers vont plutôt mal, mais s’ils s’a­visent de renier leurs croyances ils se voient sou­vent agres­sés par leurs anciens « cor­ré­li­gion­naires »N20. S’ils osent témoi­gner en public, ce rejet peut déra­per en vio­lence ver­bale ou phy­sique : Lierre Keith, auteure de Le Mythe végé­ta­rienN21, s’est déjà fait tabas­ser. De plus, elle se pré­sente comme les­bienne, ce qui n’ar­range pas son cas. 🙁

Fake science

Denise Minger était une sur­douée ving­te­naire incon­nue — « Mon blog avait seule­ment 6 lec­trices dont 5 étaient ma mère sur 5 connexions dif­fé­rentes ! » — deve­nue célèbre, entre ado­ra­tion et détes­ta­tion, le jour où elle a révéléN22, après un examen appro­fondi des don­nées brutes, les inco­hé­rences et erreurs métho­do­lo­giques de la China Study du Dr. T. Colin CampbellN6. Le bou­quin de Campbell fait malgré cela office de bible des végé­ta­liens sur de nom­breux forums…

Végétarienne elle aussi pen­dant 20 ans, Zoë Harcombe, doc­teure en nutrition/santé publique, a publié un article très docu­menté (2019N23) sur les risques encou­rus par les enfants soumis à un régime végétalien.

Les fake news fleu­rissent autour du slogan « manger moins de viande », cer­tains décla­rant entre autres qu’un régime 100% végé­tal per­met­trait d’é­vi­ter la plu­part des mala­dies méta­bo­liques et des acci­dents car­dio­vas­cu­laires. Cette affir­ma­tion est contre­dite par la lit­té­ra­ture scien­ti­fique, par exemple Vanacore et al. (2018N24) qui ont com­paré trois groupes d’hommes en bonne santé d’à peu près les mêmes âges, poids et indices de masse cor­po­relle : végé­ta­liens, végé­ta­riens et omni­vores. L’indice de masse mus­cu­laire et la masse maigre étaient infé­rieurs dans le groupe végé­ta­lien. D’autre part, les omni­vores étaient moins soumis au stress oxy­da­tif et avaient un taux moins élevé d’homo­cys­téineN25 — voir mon article Soigner ses artères.

Zeraatkar D et al. (2019N26) ont revu les don­nées sta­tis­tiques des essais ran­do­mi­sés publiés dans EMBASE, CENTRAL, CINAHL, le Web of Science, ProQuest et MEDLINE jus­qu’en 2018 et 2019. Leur méta-analyse basée sur une sélec­tion de 12 essais a conclu que « les régimes res­treints en viande rouge peuvent avoir peu ou pas d’ef­fet sur les prin­ci­paux résul­tats car­dio­mé­ta­bo­liques et la mor­ta­lité et l’in­ci­dence du cancer. »

Une ana­lyse cri­tique du film docu­men­taire The Game ChangersN27 — apo­lo­gie d’une ali­men­ta­tion végé­tale pour les spor­tifs — a été réa­li­sée par Julien VenessonN28 :

Le contenu « fake science » de The Game Changers a été “debun­ked” (en anglais) par Food LiesN29 et même par une you­tu­beuse véganeN30… Je suis tou­jours déçu par ces vidéos qui pré­tendent démon­ter le dis­cours mani­pu­la­teur d’autres vidéos. Elles uti­lisent le même biais de sélec­tion — dési­gné comme cherry-picking (cueillette de cerises) — qui consiste à affi­cher une seule étude pour en contre­dire une seule. De plus, il faut dépen­ser beau­coup de temps et d’éner­gie pour déni­cher et télé­char­ger l’é­tude entre-aperçue à l’é­cran car la liste de publi­ca­tions donnée par Food Lies sur ce sujetN31 ne men­tionne pas tous les titres. On en est donc réduit aux argu­ments d’au­to­rité : les « experts » ! Mais “tal­king big” ne suffit pas plus à me convaincre que les ges­ti­cu­la­tions d’un Donal Trump…

Taty Lauwers revient sur d’autres points dans son article de blog Merci, James Cameron !N32, révé­lant notam­ment : « Cameron vient d’in­ves­tir 140 mil­lions de dol­lars dans une entre­prise de pro­téines végé­talesN33. Il a bien manœu­vré pour s’of­frir une pub gigan­tesque et voilà et bon. »

Dépression

Matta J et al. (2018N34) ont mesuré l’ap­pa­ri­tion de symp­tômes dépres­sifs qui aug­mentent avec le nombre de groupes d’a­li­ments exclus de n’im­porte quel régime ali­men­taire. Leur étude cou­vrait une sélec­tion de 90 380 sujets d’âge moyen dans 21 dépar­te­ments fran­çais : omni­vores, pesco-végétariens, lacto-ovo-végétariens et végé­ta­liens. Leur mesure des symp­tômes était basée sur l’échelle de dépres­sion du Centre of Epidemiologic Studies (CES‑DN35) éva­luant 20 cri­tères sur un score d’in­ten­sité de 0 à 3.

Les carences en micro­nu­tri­ments sont des fac­teurs de risque de mala­dies men­tales ainsi que, sur le long terme, de mala­dies neu­ro­dé­gé­né­ra­tivesN36. Le risque est for­te­ment accru chez les végé­ta­liens en raison de l’ab­sence ou de la faible bio­dis­po­ni­bi­lité de cer­tains micro­nu­tri­ments dans les végé­taux — voir à ce sujet la tra­duc­tion d’un article de la psy­chiatre Georgia EdeN37. Les carences en iode sont redou­tables pour leurs effets sur le déve­lop­pe­ment du fœtus : macro­cé­pha­lie, défi­cit intel­lec­tuelN38… Les iso­fla­vonesN39 conte­nus dans les ali­ments à base de soja engendrent une hypothyroïdie.

Toxicité d’aliments « naturels »

Un argu­ment sou­vent avancé en faveur d’une nutri­tion exclu­si­ve­ment végé­tale serait la toxi­cité des pro­duits d’o­ri­gine ani­male en contraste avec l’in­no­cuité des ali­ments végé­taux (issus de l’a­gri­cul­ture biologique).

Les pra­tiques d’é­le­vage inten­sif de l’in­dus­trie agro-alimentaire sont à l’o­ri­gine d’in­toxi­ca­tions par la consom­ma­tion de viandes, œufs et pro­duits lai­tiers. Le risque de pro­pa­ga­tion de virus ou de bac­té­ries est réel. L’usage à grande échelle d’an­ti­bio­tiques pro­tec­teurs des épi­dé­mies contri­bue à la toxi­cité de ces pro­duits et à l’ap­pa­ri­tion de bac­té­ries mul­ti­ré­sis­tantes. Les épi­dé­mies de grippe aviaire, SRAS etc. ont vu le jour dans des éle­vages indus­triels en Asie. Il faut tou­te­fois mettre en balance que la plu­part des intoxi­ca­tions bac­té­riennes graves, par­fois mor­telles, pro­viennent de végé­taux, notam­ment de bac­té­ries à Gram néga­tifN40 comme par exemple des souches patho­gènes d’Escherichia coliN41. La ger­mi­na­tion de céréales ou de légu­mi­neuses mul­ti­plie spec­ta­cu­lai­re­ment une popu­la­tion bac­té­rienne — E.coli, sal­mo­nelles etc. — « en som­meil » sur la graine sèche ; des pré­cau­tions sont donc à prendre pour éviter toute contamination.

La plu­part des végé­taux pro­duisent par ailleurs des sub­stances toxiques pour se pro­té­ger des pré­da­teurs : des lec­tinesN42 dont l’ex­cès peut causer des irri­ta­tions et excès d’ex­cré­tion de la muqueuse intes­ti­nale — à long terme des aller­gies, défi­ciences nutri­tion­nelles ou immu­no­lo­giques — de l’acide phy­tiqueN43 qui inhibe l’ab­sorp­tion de cer­tains miné­raux, enfin des oxa­latesN44 qui contri­buent à la for­ma­tion de cal­culs rénaux, d’un syn­drome de poro­sité de l’in­tes­tinN45 ou à des dou­leurs arti­cu­laires (voir pageN46). Ces sub­stances se trouvent dans les légu­mi­neuses (par­ti­cu­liè­re­ment le soja), les céréales et les fruits en coque qui sont les prin­ci­pales sources de pro­téines végé­tales. Le trem­page des céréales, légu­mi­neuses et fruits en coque permet d’é­li­mi­ner une partie de ces sub­stances — comp­ter 72 heures de fer­men­ta­tion à 42° C pour débar­ras­ser les len­tilles de leurs lec­tinesN47. Toutefois, la ger­mi­na­tion peut aggra­ver la situa­tion : l’enveloppe des graines de soja ou de blé contient des bac­té­ries qui sécrètent l’acide phy­tiqueN43 indis­pen­sable à la ger­mi­na­tion de la graine.

Les oxa­lates sont pré­sents dans de nom­breux fruits et légumes répu­tés sains dans l’u­ni­vers « bio » : blettes, épi­nards, patates douces, graines de sésame, cumin, cur­cuma, etc. Leur excès induit des dépôts de cal­caire qui vont du tartre et des caries den­taires aux pro­blèmes car­dio­vas­cu­laires — aryth­mie car­diaque, inflam­ma­tion de l’endo­thé­lium vas­cu­laireN48 etc. — ou une aci­dose locale, source de pro­blèmes neu­ro­lo­giques — signa­lés ini­tia­le­ment par des hoquets. Voir à ce sujet le site de Sally K NortonN49 et l’ar­ticle de Lorenz EC et al. (2013N50). Un rap­port de Mayo Clinic (2013N51) asso­cie direc­te­ment des insuf­fi­sances rénales dues au dépôt de cris­taux d’oxa­late de cal­cium à la consom­ma­tion exces­sive de jus de fruits et légumes. Cette for­ma­tion de cal­culs dans les reins peut être évitée si l’on consomme au même repas des pro­duits lai­tiers riches en cal­cium. En effet, contrai­re­ment à la croyance popu­laire, un apport nutri­tion­nel de cal­cium dimi­nue le risque de for­ma­tion de cal­culs tandis qu’une sup­plé­men­ta­tion en cal­cium l’aug­menteN52 ; autre N53).

Les effets délé­tères des oxa­lates sont accen­tués par un abus de vita­mine C, de vita­mine D ou une carence en vita­mine B6. Un apport cor­rect de vita­mine K2 sous sa forme active MK‑7 (nattō) aide à les neu­tra­li­ser — voir mon article Compléments alimentaires.

La sur­con­som­ma­tion de fibres irrite la paroi intes­ti­nale, ce qui peut être à l’o­ri­gine de consti­pa­tion (que l’on croyait soi­gner), syn­drome de l’in­tes­tin irri­tableN54, patho­lo­gie hémor­roï­daireN55, diver­ti­cu­loseN56, mala­die de CrohnN57 et même cancer du colon. Lire à ce sujet Fiber Menace de Konstantin MonastyrskyN58, exces­sif dans son inter­pré­ta­tion d’en­quêtes nutri­tion­nelles mais clair sur les dys­fonc­tion­ne­ments attri­bués à un excès de consom­ma­tion de fibres.

Quant aux sali­cy­latesN59, des anti-inflammatoires qu’on trouve dans des ali­ments répu­tés sains (fruits, miel, graines germées, noix, thés, agrumes, tomates etc.), ils pour­raient aussi agir en blo­queurs du méta­bo­lisme chez des per­sonnes que la géné­tique pré­dis­pose à une sen­si­bi­lité au sali­cy­lateN60 ou s’ils sont consom­més en trop grandes quan­ti­tés. Fatigue chro­nique, troubles diges­tifs et sautes d’hu­meur font partie des mar­queurs de cette indis­po­si­tion. La ques­tion déli­cate de la pré­dis­po­si­tion aux into­lé­rances ali­men­taires a été trai­tée dans Canaris de la moder­nité de Taty LauwersN61 et dis­cu­tée sur son blogN62.

Bien entendu, les végé­taux culti­vés et consom­més dans des condi­tions accep­tables sont avant tout des nour­ri­tures saines. Les oxa­lates, par exemple, contri­buent à la ché­la­tionN63 de métaux lourds. C’est leur absorp­tion en excès, induite par la consom­ma­tion inadé­quate de cer­tains végé­taux, qui met l’or­ga­nisme en danger, et leurs effets indé­si­rables peuvent être effa­cés par l’as­so­cia­tion d’autres élé­ments comme le cal­cium issu de pro­duits laitiers.

De manière géné­rale, l’é­vic­tion de cer­tains ali­ments, qu’ils soient d’o­ri­gine ani­male ou végé­tale, n’est pas garante d’une meilleure santé. La mode du « sans gluten », « sans pro­duits lai­tiers » ou « sans viande » pro­fite sur­tout à l’in­dus­trie des pro­duits de rem­pla­ce­ment. Leur sup­pres­sion ne devrait être envi­sa­gée qu’en situa­tion avérée d’al­ler­gie ou d’hyper-réactivité. Les exemples ci-dessus montrent que l’é­vic­tion radi­cale des ali­ments toxiques, même de source végé­tale, équi­vau­drait à se priver tota­le­ment de nourriture !

Carences

Une carence en vita­mine B12N64 a été obser­vée chez des ovo-lacto-végétariens, comme l’a montré l’é­tude pros­pec­tive CARDIVEG des­ti­née à mesu­rer l’ef­fet de ce régime sur le risque car­dio­vas­cu­laire (2019N65). Le taux de B12 cir­cu­lant dans le sang, après 3 mois de ce régime, avait dimi­nué signi­fi­ca­ti­ve­ment, avec une plus forte pré­va­lence ins­tan­ta­néeN66 chez les sujets jeunes, en sur­poids, non-fumeurs et en hyper­cho­les­té­ro­lé­mie. Dans une autre étudeN67, chez 22% de femmes enceintes ovo-lacto-végétariennes depuis plus de 3 ans, les taux de vita­mine B12 dimi­nuaient en même temps qu’aug­men­taient ceux d’homo­cys­téine (tYcy N25) contre 10% de celles qui consom­maient peu de viande et 3% du groupe témoin.

Un taux élevé d’ho­mo­cys­téine est un mar­queur de carence en vita­mine B12. À un stade avancé, cette carence peut se tra­duire par de la fatigue chro­nique, de la dépres­sion et de l’an­xiété, une perte d’ap­pé­tit et de libido, la pâleur, la perte des che­veux, des engour­dis­se­ments ou des pico­te­ments dans les mains et les pieds, et une perte de mémoire. Des désordres neu­ro­lo­giques comme une myé­lo­pa­thieN68 peuvent s’en­suivre si la carence n’est pas cor­ri­gée : les gaines de myé­lineN69 et les axonesN70 sont détruites dans la matière blanche de la moelle épi­nièreN71. La carence est géné­ra­le­ment plus mar­quée chez les per­sonnes âgées, mais ses symp­tômes sont sou­vent confon­dus avec les signes sup­po­sés natu­rels du « vieillis­se­ment », ou plus pro­blé­ma­ti­que­ment avec une mala­die neu­ro­lo­gique grave — par exemple Altzheimer chez une femme de 85 ansN72. En Suède, on véri­fie sys­té­ma­ti­que­ment le taux d’ho­mo­cys­téine des per­sonnes souf­frant de perte de mémoire — un test non-remboursé par la Sécurité sociale en France !

La spi­ru­line N73 ne contient pas de vita­mine B12, mais une molé­cule res­sem­blante qui, selon cer­taines études, inhi­be­rait l’ab­sorp­tion de B12 et pour­rait donc accen­tuer la carence chez des végé­ta­liens tout en faus­sant le résul­tat du bilan san­guin (voir N74). Ce sujet fait l’ob­jet de vives contro­verses entre les « adeptes » de spi­ru­line et les défen­seurs d’une sup­plé­men­ta­tion en B12 « arti­fi­cielle » (Team Dihé 2020N75). On peut lire à ce sujet un article détaillé de Jérémy AnsoN76.

Les conclu­sions de cer­taines études obser­va­tion­nellesN77 qui avaient servi (et servent encore) à pro­mou­voir le choix de nutri­ments d’o­ri­gine végé­tale en rem­pla­ce­ment de ceux d’o­ri­gine ani­male sont contre­dites par des essais contrô­lés ran­do­mi­sés (RCTN78) en double aveugle mesu­rant un lien causal entre cette consom­ma­tion et le risque de mala­dies. Par exemple, les RCT éva­luant l’im­pact sur la mor­ta­lité et le risque de cancer de la consom­ma­tion de béta-carotèneN79 — suc­cé­dané végé­tal de la vita­mine A — ont montré que ce risque était aug­menté (2010N80, 2012N81) alors que les études obser­va­tion­nelles avaient conclu à un risque dimi­nué de 31%. De même, un RCT cou­vrant 355 333 sujets sur 427 sites a montré qu’une sup­plé­men­ta­tion en vita­mine E (pré­sente dans les huiles végé­tales) avait aug­menté de 17% le risque de cancer de la pros­tateN82 alors qu’on espé­rait qu’elle ait un effet protecteur.

La carence en vita­mine A est fré­quem­ment évo­quée comme un risque de l’a­li­men­ta­tion végé­tale en raison de la conver­sion pré­su­mée insuf­fi­sante des caro­té­noïdesN83 en réti­nolN84 — une des trois formes de la vita­mine A. Mais une lit­té­ra­ture scien­ti­fique abon­dante montre que les taux de conver­sion varient consi­dé­ra­ble­ment selon les indi­vi­dus, de sorte que ce risque ne serait pas en soi une raison de renon­cer au végé­ta­lismeN85.

Les études nutri­tion­nelles ne suf­fisent pas à déci­der d’un mode de nutri­tion idéal. Elles montrent seule­ment qu’il faut faire preuve de dis­cer­ne­ment — et d’un cer­tain scep­ti­cisme — face aux « preuves » qui cir­culent dans les médias à l’ap­pui du « tout végé­tal » (ou contre). Chris Kresser a for­mulé en détail les condi­tions d’exer­cice de ce scep­ti­cismeN86 ; autre N87).

Parsons et al. (2009N88) ont étudié les effets d’un régime végé­ta­lien macro­bio­tique sur une cen­taine d’en­fants hol­lan­dais de 9 à 15 ans et observé qu’il avait induit une réduc­tion signi­fi­ca­tive de den­sité miné­rale osseuseN89, jus­qu’à 8% pour la colonne ver­té­brale. Les cher­cheurs sug­gèrent que cette réduc­tion ne résulte pas uni­que­ment de carences en cal­cium et vita­mine D. Les quan­ti­tés de fibres et de pro­téines devant aussi être prises en consi­dé­ra­tion : « Des apports élevés en fibres ali­men­taires pour­raient avoir un effet néga­tif sur le méta­bo­lisme osseux, en inter­fé­rant avec l’ab­sorp­tion du cal­cium, en pro­vo­quant une réduc­tion des taux plas­ma­tiques et en aug­men­tant l’ex­cré­tion des hor­mones sté­roïdes sexuelles. » Il fau­drait aussi sans doute prendre en compte une carence en vita­mine K2 qui empêche le cal­cium de se fixer sur les os (voir vidéoN90).

La démi­né­ra­li­sa­tion est accen­tuée par une consom­ma­tion exces­sive de jus de fruits. Robert Masson (2017N9) insis­tait sur les dan­gers de ces jus, par­ti­cu­liè­re­ment les cures de citrons, qui conduisent à une démi­né­ra­li­sa­tion et à l’ap­pa­ri­tion de nom­breuses caries den­taires cachéesN91 détec­tées tar­di­ve­ment. Il n’est pas sur­pre­nant que deux « gou­rous » de l’a­li­men­ta­tion cru­di­vore — Irène Grosjean et Thierry Casasnovas — y aient été expo­sés après quelques années de leurs pra­tiques. La pre­mière a dû rem­pla­cer sa den­ti­tion par des implants, dans la tren­taine, attri­buant leur perte à la consom­ma­tion de pro­duits lai­tiers dans son enfance ! Le second, qui décla­rait dans une vidéo (2013N92) s’être fait poser des implants sur toute la mâchoire — suite à un acci­dent de la cir­cu­la­tion en Indonésie — pré­tend aujourd’­hui n’a­voir jamais promu la consom­ma­tion de jus de fruits, contrai­re­ment à ce qu’il affir­mait dans de mul­tiples vidéos dix ans plus tôt (2020N93). Casasnovas n’est pas à une contra­dic­tion près, entre pres­crip­tion et pra­tique, puis­qu’il racon­tait sur un forum “raw paleo”, en 2010, les ravages de ses dix années de régime cru­di­vore végé­ta­lien, qu’il a répa­rés en pra­ti­quant une mono­diète de viande de porc crue (sic). Il ajou­tait (2010N94) :

[…] depuis lors, chaque fois que je mets de la viande dans ma bouche (prin­ci­pa­le­ment sau­vage de la région, et non ache­tée à une pro­duc­tion indus­trielle hor­rible) je res­sens tel­le­ment d’éner­gie et de paix.

Flexitarisme ?

Drapeau végane

Je vois aujourd’­hui beau­coup de végé­ta­riens — mais sur­tout des végé­ta­liensN4 ou véganesN1 — affi­cher leur dif­fé­rence sur un ton mora­li­sa­teur. Une consom­ma­tion modé­rée de fro­mage et de viande (voir le calcul de nos besoins en protéines) est com­pa­tible avec une cri­tique de l’é­le­vage indus­triel dans ses aspects sani­taires, éthiques et éco­no­miques, ainsi que la dénon­cia­tion d’actes cruels commis dans les abat­toirs. Désigner le « car­nisme » comme un pro­blème de « santé publique » est une stra­té­gie qui pro­fite à un nou­veau pan de l’in­dus­trie agroa­li­men­taire (voir articleN95).

On peut lire à ce sujet la cri­tique par Diana Rodgers du rap­port de la com­mis­sion EAT-Lancet prô­nant un régime « flexi­ta­rien » (voir N96 et sa tra­duc­tionN97) ainsi que celle, plus détaillée, du site OptimisingNutritionN98. En mars 2019, l’OMS a retiré tout finan­ce­ment à EAT-Lancet après que son repré­sen­tant en Italie Gian Lorenzo Cornado ait signalé son absence de base scien­ti­fique ainsi que ses dis­po­si­tions condui­sant à la perte de mil­lions d’emplois liés à l’é­le­vage au béné­fice de la pro­duc­tion indus­trielle de “unheal­thy foods”N99.

Brice Gloux dénonce dans un article (2019N100) la douce dérive tota­li­taire des annon­ceurs liés aux indus­triels de l’a­li­men­ta­tion qui appuient leur argu­men­ta­tion sur un amal­game entre « danger de la viande pour la santé », « défense de la cause ani­male » et « lutte contre le réchauf­fe­ment climatique » :

Déjà depuis l’an der­nier, en plus d’évoquer la néces­sité vitale des glu­cides dans l’alimentation, les recom­man­da­tions nutri­tion­nelles offi­cielles « conseillent d’aller vers des fruits et légumes de saison, des ali­ments de pro­duc­teurs locaux et, si pos­sible, des ali­ments bio. »

Et pire encore depuis deux mois : confor­mé­ment à la loi EGalim, toute la res­tau­ra­tion sco­laire — de la mater­nelle au lycée — doit pro­po­ser au moins un menu végé­ta­rien par semaine depuis le 1er novembre 2019.

C’est-à-dire qu’en plus de gérer de fort belle manière l’éducation des enfants, l’État gère aussi la qua­lité nutri­tion­nelle de leur repas. Aujourd’hui donc l’école. Et demain ? Les hôpi­taux vegans et les E.H.P.A.D végétariens ?

J’ai assisté à des expo­sés alam­bi­qués sur la manière de diver­si­fier les res­sources végé­tales pour béné­fi­cier de tous les nutri­ments et des 9 acides aminés essen­tielsN101. Voir par exemple la confé­rence de Massimo Nespolo : Nutrition et santé, mythes et pro­pa­gandes (17/5/2014N102). Son argu­men­taire savant est sans inté­rêt pra­tique car la théo­rie de la com­bi­nai­son de pro­téines a depuis long­temps été réfu­tée (voir WikipediaN103). Du reste, en 37 ans, je n’ai pas ren­con­tré un seul végétarien/végétalien qui se pliait à de telles pres­crip­tions, bien que la plu­part — moi en pre­mier — n’aient eu de cesse de clamer leur impor­tance. D’autres acides aminés dits « non essen­tiels » tels que l’argi­nineN104, la cys­téineN105, la glu­ta­mineN106, la tyro­sineN107, la gly­cineN108, la pro­lineN109 et la sérineN110 sont par ailleurs indis­pen­sables en cas de mala­die ou d’ex­po­si­tion à un stress prolongé.

Inde

Dr Malhotra et sa mère

Les asso­cia­tions tra­di­tion­nelles céréale-légumineuse (riz/soja, blé/pois chiche, maïs/lentille etc.) sont rare­ment res­pec­tées par les céréa­liens, y com­pris en Inde urbaine où j’ai vécu 14 ans ! Elles le sont par contre en Inde rurale hors des périodes de pénurie.

Le car­dio­logue bri­tan­nique d’o­ri­gine indienne Aseem Malhotra (voir inter­viewN111) a témoi­gné sur le décès pré­ma­turé de sa mère — méde­cin géné­ra­liste — qu’il attri­bue à son adhé­sion stricte au végé­ta­risme par convic­tion reli­gieuse asso­cié à une sur­con­som­ma­tion d’a­li­ments trans­for­més riches en glu­cides, graisses de mau­vaise qua­lité et pauvres en pro­téinesN112. Au delà de cette obser­va­tion tra­gique bien qu’a­nec­do­tique, il signale que l’Inde avait été clas­sée comme le pays du monde le plus atteint par « l’é­pi­dé­mie » de dia­bète de type 2N113.

➡ Les sta­tis­tiques en 2017N114 ne confirment pas ce clas­se­ment : l’Égypte, le Soudan, l’Arabie saou­dite, la Lybie, la Turquie, le Mexique et les USA figurent en tête, mais l’in­ci­dence du dia­bète en Inde est plus du double de celle en France.

L’Inde est sur­tout frap­pée par une vague d’o­bé­sité récenteN115 très visible dans les classes aisées, bien que mas­quée chez les plus dému­nis qui souffrent d’obé­sité sar­co­pé­niqueN116 dans laquelle l’ac­cu­mu­la­tion de graisse est conco­mi­tante d’une fonte mus­cu­laire qui fait que la per­sonne peut paraître mince et « bien-portante ».

Il fau­drait en finir avec le mythe de l’Inde « aux trois quarts végé­ta­rienne » entre­tenu par les extré­mistes natio­na­listes reli­gieux. Lors du recen­se­ment de 2014N117, PDF tableau 5.1, 71% des Indiens de plus de 15 ans, toutes caté­go­ries sociales confon­dues, étaient non-végétariens. Cette pro­por­tion était sen­si­ble­ment iden­tique (tableau 5.3) entre hommes et femmes pour chaque groupe d’âge, et selon l’ha­bi­tat urbain ou rural. La répar­ti­tion des végé­ta­riens — qui consomment des lai­tages et le plus sou­vent des œufs — appa­raît (en vert) sur une carte dres­sée à partir du tableau 5.2 :

Map of India indicating proportions of vegetarians in 2014
Source : N118

Cochons

Un argu­ment sou­vent posé en faveur du végé­ta­lisme est la com­pa­rai­son entre les humains et les pri­mates non-humains, ces der­niers étant pré­sen­tés comme leurs cou­sins les plus proches… Le dis­cours déli­rant de la « papesse du cru­di­vo­risme » Irène Grosjean est construit sur cette affir­ma­tionN119·N120. En réa­lité, la mor­pho­lo­gie com­pa­rée des sys­tèmes diges­tifs révèle des dif­fé­rences signi­fi­ca­tives de volumes qui se carac­té­risent, pour les humains, par un intes­tin grêle net­te­ment plus déve­loppé que le côlonN121 ; autre N122) :

Volumes des appa­reils diges­tifs de pri­mates. Source : N123

Cette par­ti­cu­la­rité classe sans équi­voque les humains dans la caté­go­rie des ani­maux se nour­ris­sant pré­fé­ren­tiel­le­ment de pro­téines et graisses d’o­ri­gine ani­male. Sachant que l’hu­main est bien plus proche du porc que des autres pri­mates au niveau des « tripes », se nour­rir « au natu­rel » pour­rait se résu­mer à « manger comme un cochon » ! 🙂

Environnement

Le végé­ta­lisme peut-il sauver la pla­nète ? Peut-il res­tau­rer la bio­di­ver­sité ? L’élevage est-il majo­ri­tai­re­ment res­pon­sable de l’é­mis­sion de gaz à effet de serre ? Il y a quelques années j’au­rais répondu « oui » à toutes ces ques­tions. Puis j’ai étudié quelques sources scien­ti­fiques. Une ving­taine d’ar­ticles sont en liens sur ma page Comment transformer nos déserts en prairies.

Les argu­ments les plus fré­quem­ment avan­cés en faveur d’un aban­don de l’é­le­vage d’a­ni­maux « pour sauver la pla­nète » sont ceux de la consom­ma­tion d’eau et de la pro­duc­tion de méthane (gaz à effet de serre) par les rumi­nants, ainsi que du gas­pillage des res­sources végé­tales. Les gra­phiques ci-dessous en démontrent l’i­nep­tie. Ils ont été publiés par le col­lec­tif Sacred Cow N26 qui milite pour la mise en œuvre de pra­tiques d’agri­cul­ture régé­né­ra­triceN124 en éle­vage : pla­ni­fi­ca­tion du pâtu­rage etc. C’est donc une source secon­daire, mais chaque gra­phique est construit à partir de don­nées scien­ti­fiques réfé­ren­cées en légende, dont je four­nis les liens directs.

Source : N125

Répartition de l’eau uti­li­sée pour la pro­duc­tion de viande de bœuf aux USA, en mode indus­triel et en mode pâtu­rage. L’eau « verte » est celle qui pro­vient de la pluie, l’eau « bleue » est celle four­nie par les éle­veurs, et l’eau « grise » celle uti­li­sée pour le net­toyage. Source des don­nées : Rotz CA et al. (2019N126) Environmental foot­prints of beef cattle pro­duc­tion in the United States. Agricultural Systems, 169 : 1–13.

Selon cette source, on uti­lise seule­ment 2350 litres d’eau « bleue » pour pro­duire 1 kilo de viande de bœuf — moins que pour pro­duire 1 kilo d’a­vo­cats, de noix ou de sucre. L’étude de Asem-Hiablie S et al. (2019N127) uti­li­sant la méthode d’a­na­lyse d’ef­fi­ca­cité éco­lo­gique de BASFN128, arrive aussi, glo­ba­le­ment pour les USA, à 2558 litres d’eau potable par kilo de viande de bœuf désos­sée consommable.

Les don­nées de l’INRA, basées sur l’é­le­vage bovin fran­çais (prin­ci­pa­le­ment en pâtu­rage) sont net­te­ment plus favo­rables : 500 litres d’eau bleue pour 1 kilo de viande de bœufN129, éva­lua­tion qui peut se réduire de 20 à 50 litres/kilo en tenant compte du stress hydrique géné­ra­liséN130.

Source : N125

Répartition de la pro­duc­tion de gaz à effet de serre dans les acti­vi­tés humaines (USA) mon­trant que la part de l’é­le­vage — et des bovins en par­ti­cu­lier — est bien plus faible que l’af­firment de nom­breux mili­tants. Source : United States Environmental Protection Agency (EPAN131).

Les 4.7 % de gaz à effet de serre issus de la culture de végé­taux com­prennent du pro­toxyde d’a­zote N20N132 298 fois plus pol­luant que le CO2, effet notable de la culture du riz sous inon­da­tions inter­mit­tentesN133. Selon Kritee K et al. (2018N134) :

La rizi­cul­ture four­nit des moyens de sub­sis­tance à envi­ron 145 mil­lions de ménages qui uti­lisent 11% des terres arables, un tiers de l’eau d’ir­ri­ga­tion et au moins un sep­tième des engrais dans le monde. Elle contri­bue à l’é­mis­sion de CH4 et de N20. […]

Aucun des prin­ci­paux pays pro­duc­teurs de riz, y com­pris les deux prin­ci­paux pro­duc­teurs, la Chine et l’Inde, ne déclare offi­ciel­le­ment le N20 du riz ni les fac­teurs d’é­mis­sion connexes dans ses inven­taires natio­naux de gaz à effet de serre soumis aux Nations Unies. […]

Partant de la convic­tion que la réduc­tion au mini­mum du CH4 de la rizi­cul­ture est tou­jours béné­fique pour le climat, les poli­tiques d’at­té­nua­tion actuelles favo­risent une uti­li­sa­tion accrue des inon­da­tions inter­mit­tentes. Cependant, les résul­tats de cinq rizières inon­dées par inter­mit­tence dans trois régions agro-écologiques de l’Inde indiquent que les émis­sions de N20 par hec­tare peuvent être trois fois plus éle­vées (33 kg de N20/ha/saison) que le maxi­mum pré­cé­dem­ment signalé. Les cor­ré­la­tions entre les émis­sions de N20 et les para­mètres de ges­tion sug­gèrent que les émis­sions de N20 de riz à tra­vers le sous-continent indien pour­raient être 30–45 fois plus éle­vées en uti­li­sa­tion inten­sive des inon­da­tions inter­mit­tentes que sous l’i­non­da­tion continue.

Source : N125

La sup­pres­sion de la viande ferait plus de mal que de bien aux USA : réduc­tion de seule­ment 2.6 % des émis­sions de gaz à effet de serre au prix d’une aug­men­ta­tion de la sur­con­som­ma­tion calo­rique (de 145 % à 230 %) et de celle de glu­cides, avec une réduc­tion des apports en nutri­ments essen­tiels. Source : White RR et Hall MB (2017N135). Nutritional and Greenhouse Gaz Impacts of Removing Animals from US Agriculture. PNAS, National Academy of Sciences, 114, 48 : E10301-E10308.

Source : N125

Ce gra­phique illustre que 86 % de la nour­ri­ture du bétail pro­vient de matières orga­niques que les humains ne peuvent pas consom­mer, dont la moitié (46 %) de l’herbe et de feuilles. Source : Mottet A et al. (2017N136). Livestock : On our plates or eating at our table ? A new ana­ly­sis of the feed/food debate. Global Food Security, 14 : 1–8.

Dans un article sur Les Échos (2020N137), Gilbert Lienard pointe les consé­quences désas­treuses pour les prai­ries d’un déclin de l’é­le­vage si jamais l’a­li­men­ta­tion sans viande venait à décoller.

Gabriella Tamas pro­pose le terme « régé­né­ta­rien » pour dési­gner une démarche incluant le soin de soi et la pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment dans le res­pect de la diver­sité des choix per­son­nelsN138 :

Et si nous pou­vions manger ce qui nous convient et ce qui nous nour­rit en paix les uns à côté des autres, tout en vivant selon nos propres valeurs ? […] Car OUI, c’est pos­sible. Et ceci sans jeter la pierre sur un tel qui mange ceci ou cela, sans casser les vitrines des bou­chers ni juger ses amis pour leurs choix ali­men­taires qui ne sont pas les nôtres. […]

L’agri­cul­ture régé­né­ra­trice [lien:15dd] offre une alter­na­tive viable pour réunir le meilleur de nos expé­riences agri­coles anciennes et les nou­velles tech­no­lo­gies. Elle permet de culti­ver nos ali­ments d’une manière qui régé­nère notre pla­nète et elle favo­rise un éco­sys­tème diver­si­fié, pros­père et résilient.

Militantisme

Les croyances et le dis­cours per­for­ma­tif (N139 sou­vent copié-collé) ont rem­placé le savoir empi­rique comme on peut le consta­ter sur les réseaux sociaux — voir mon article Cerises, brocoli, protéines, propagande. Il suffit de pos­tu­ler que renon­cer à tous les ali­ments d’o­ri­gine ani­male n’in­duit pas de carences nutri­tion­nelles pour le rame­ner à un choix éthique (à la portée de tout le monde) dans une pers­pec­tive de « déve­lop­pe­ment durable ». L’effet pla­ceboN140 donne raison aux nou­veaux adeptes, du moins sur le court terme. Les effets (par­fois irré­ver­sibles) de leurs carences ali­men­taires peuvent se mani­fes­ter après plu­sieurs décen­nies. Plus grave, impo­ser un régime pri­va­tif à des per­sonnes en situa­tion de dépen­dance ou de subor­di­na­tion (enfants, parents âgés…) n’est autre qu’une forme de mal­trai­tanceN141 ; voir par exemple l’état de santé de bébés nour­ris aux légumes ou jus de fruits après leur sevrage dans des familles végé­ta­riennesN142.

Le végé­ta­lismeN4, rappelons-le, est l’as­pect nutri­tion­nel du véga­nisme qui s’ins­crit pour beau­coup dans une mou­vance visant à la pro­hi­bi­tion de l’é­le­vage, de la chasse et de la pêche, ainsi que la « libé­ra­tion » des « ani­maux de com­pa­gnie ». Certains mili­tants de col­lec­tifs ou asso­cia­tions por­teurs de cette idéo­lo­gie choi­sissent un mode opé­ra­toire pro­vo­ca­teur, allant jus­qu’à la des­truc­tion de lieux d’é­le­vage ou au sac­cage de bou­che­ries et poissonneries.

La pro­pa­gande anti­spé­cisteN143 exerce une influence crois­sante sur le public. Bien que le végé­ta­risme et le végé­ta­lisme res­tent for­te­ment mino­ri­taires en France, un grand nombre de per­sonnes se recon­naissent dans le flexi­ta­rismeN144, obéis­sant à l’in­jonc­tion de « manger moins de viande » sans avoir sérieu­se­ment réflé­chi aux rai­sons de leur choix ni à ses impli­ca­tions en termes d’é­qui­libre nutri­tion­nel… À partir d’un cer­tain seuil — évalué à 10% selon cer­tains cher­cheurs (N145 page 35) — une croyance mino­ri­taire peut être perçue comme majo­ri­taire et rapi­de­ment le deve­nir. Gérald Bronner et Étienne Klein écrivent à ce sujet dans La per­cep­tion des risques (N146 page 22) :

Ceux qui règnent sur ce marché sont ceux qui ont le plus de temps à occu­per l’« espace » de parole, c’est-à-dire ceux qui sont les plus motivés. Or, sur toute une série de sujets, les plus motivés sont les plus engagés, voire les plus « croyants ». Pour cette raison, ils par­viennent à ins­tau­rer, sur les forums ou dans le clas­se­ment Google, une sorte d’illusion de majo­rité qui peut affec­ter le juge­ment de nos conci­toyens les plus indécis ou bien qui n’ont pas le temps de défaire des argu­ments qui sont, par ailleurs, en appa­rence convaincants.

Ces der­nières années, plu­sieurs blo­gueuses et Youtubeuses véganes ont reconnu avoir aban­donné leur régime pour des rai­sons de santé sans pour autant renon­cer à pro­mou­voir leurs idées (et leur image per­son­nelle) — voir N147. On peut écou­ter par exemple le témoi­gnage de la natu­ro­pathe Mélanie Duféey : « Pourquoi mon ali­men­ta­tion n’est plus végéta*ienne » . Suite à cette « tra­hi­son », la blo­gueuse est aujourd’­hui mena­cée de mort sur les réseaux sociaux !

Les anglo­phones peuvent aussi prendre connais­sance du dis­cours de fana­tiques végan·e·s qui postent leurs vidéos sur Internet. Voir par exemple cette com­pi­la­tion de propos déli­rantsN19 ou encore le long récitN148 de la des­cente aux enfers d’une jeune femme et son com­pa­gnon ayant refusé d’ad­mettre, pen­dant cinq ans, que le déclin de leur santé était causé par des carences nutritionnelles.
➡ Ce der­nier témoi­gnage est com­menté par le blo­gueur Frank Tufano sur un ton que je trouve inuti­le­ment agres­sif même si ses argu­ments sont vérifiables.

Une série de trois articles bien docu­men­tésN149 ; autre N150 ; autre N151) montre que l’Association Américaine de Diététique (AND) a été infil­trée par des membres de l’Église adven­tiste du Septième JourN152 cher­chant à pro­mou­voir leurs convic­tions sur le végé­ta­risme. Ce lob­byisme reli­gieux est signi­fi­ca­tif sachant qu’ils détiennent, depuis la fin des années 1940, plu­sieurs socié­tés spé­cia­li­sées dans la fabri­ca­tion de sub­sti­tuts de viande. Je montre dans un autre article — Hunza à perte de vue — com­ment des Adventistes dans la ligne du sinistre John Harvey KelloggN153 ont contri­bué à façon­ner le mythe de la lon­gé­vité extra­or­di­naire des Hunzas au milieu du 20e siècle.

Les mili­tants végé­ta­liens n’hé­sitent pas à affi­cher les don­nées nutri­tion­nelles de la popu­la­tion des îles Okinawa au Japon sous occu­pa­tion amé­ri­caine (1949) pour pro­pa­ger la croyance que les nom­breux cen­te­naires de cette région sui­vaient un régime tra­di­tion­nel stric­te­ment végé­ta­lien — voir mon article Okinawa, îles de rêve(s).

Transhumanisme

Source : N154

Des moyens finan­ciers impor­tants sont mobi­li­sés pour faire passer les mes­sages dans les médiasN145. Eddy Fougier, auteur de La contes­ta­tion ani­ma­liste radi­caleN154, explique com­ment, selon lui, le mou­ve­ment végane s’est radi­ca­lisé depuis une décen­nie (2019N155).

Les prises de posi­tion de George Monbiot en faveur du végé­ta­lisme « pour sauver le climat » — voir son film Apocalypse CowN156 et mon article De la viande oui, mais pas n’importe comment — ont eu un impact impor­tant jus­qu’à ce qu’il se posi­tionne en faveur de la pro­duc­tion indus­trielle de « fausse viande » par fer­men­ta­tion bac­té­rienne — voir l’ar­ticle de Pat Thomas : Sauver la planète en détruisant l'agriculture. Catte Black écrit dans OffGuardian (2018N157) :

George est un enfant de l’af­fiche pour la nou­velle vague végane. Étrange, peut-être, étant donné qu’il n’est lui-même que « 97% végé­ta­lien ». Mais igno­rons sim­ple­ment le car­ni­vore à 3%… Le point le plus impor­tant est que George veut que nous pen­sions tous qu’il est végé­ta­lien. Parce qu’un ven­deur doit être vu en train d’u­ti­li­ser le pro­duit dont il fait la promotion.

Soutenue par l’Union inter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la nature (UICNN158), la nou­velle phi­lo­so­phie de Monbiot est expo­sée dans son inter­ven­tion à l’Oxford Real Farming Conference (2020 vidéoN159). Son article Les ali­ments culti­vés en labo­ra­toire vont bien­tôt détruire l’agriculture et sauver la pla­nète (2020N160) est com­menté par Françoise Degert (2020N161) :

Son article est inté­res­sant car il fait clai­re­ment le lien entre la conser­va­tion de la nature et l’idéologie trans­hu­ma­niste [N162] (la tech­no­lo­gie trans­cen­dera les humains vers leur immor­ta­lité). Il aurait d’ailleurs pu rédi­ger le com­mu­ni­qué de Technoprog [N163], une asso­cia­tion fran­çaise de trans­hu­ma­nistes, tant les deux écrits se res­semblent. Comme George Monbiot, Technoprog conclut aux bien­faits de l’alimentation syn­thé­tique qui « per­met­trait de limi­ter l’élevage et l’abattage bovin, de réduire les souf­frances ani­males qui y sont asso­ciées, de faire des éco­no­mies en eau et en sur­faces agri­coles ou de réduire l’effet de serre ». Coïncidence trou­blante ? Non, sachant que cette idéo­lo­gie, le trans­hu­ma­nisme, fleu­rit dans les start-up de la Silicon Valley et les GAFAM, qui ont l’ambition de chan­ger le monde. Le prin­ci­pal mérite de George Monbiot est de dire tout haut ce qui se trame tout bas.

En d’autres temps…

À propos du végé­ta­risme — net­te­ment moins res­tric­tif que le végé­ta­lisme, mais la confu­sion entre les deux est fré­quente — Taty Lauwers sou­ligne une évo­lu­tion délé­tère de cette pra­tique, causée selon elle par une dégra­da­tion de la qua­lité des pro­duits et l’a­vè­ne­ment d’une ali­men­ta­tion « saine » indus­trielle. Dans un aperçu intro­duc­tifN164 de son ouvrage en cours d’é­di­tion Végétarisme et bon sens, elle cite le Dr. André Passebecq — dont je lisais pieu­se­ment le jour­nal à la belle époque : « Jusqu’à l’in­tro­duc­tion du lait de soja, les végé­ta­riens étaient des modèles de santé ». L’actualité scien­ti­fique lui donne raison, avec un soup­çon gran­dis­sant de lien entre l’u­ti­li­sa­tion de pré­pa­ra­tions infan­tiles à base de soja à des­ti­na­tion des nour­ris­sons et la sur­ve­nue de signes autis­tiquesN165.

Le Triomphe de la Mort, tableau de Pieter Brueghel l'Ancien
Le Triomphe de la Mort, de Pieter Brueghel l’Ancien (Wikimedia Commons)
Le paradis des Témoins de Jéhovah
Le para­dis des Témoins de Jéhovah. Source : N166

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Article créé le 27/07/2018 - modifié le 4/10/2020 à 11h17

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