Okinawa, îles de rêve(s)

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Les îles d’Okinawa (lien:2s5e) au Japon (archi­pel des Ryūkyū) sont célèbres pour l’es­pé­rance de vie de leurs habi­tants et un taux excep­tion­nel de cen­te­naires : cinq fois plus que la moyenne du Japon. L’âge de ces cen­te­naires est cer­ti­fié car les don­nées sur les dates de nais­sance (koseki) sont enre­gis­trées offi­ciel­le­ment depuis 1872 (Kagawa 1978 lien:ge9c page 214). L’adéquation entre ces enre­gis­tre­ments et les décla­ra­tions des Okinawais a été confir­mée par l’exa­men d’un échan­tillon de 8% des cen­te­naires (Willcox DC et al., 2008 lien:wbp9).

Yasuo Kagawa (lien:ge9c) pré­cise que, pour donner une mesure signi­fi­ca­tive de la pro­por­tion de cen­te­naires japo­nais, il convient de divi­ser leur nombre par celui des per­sonnes âgées de plus de 65 ans plutôt que celui de la popu­la­tion totale. La seconde méthode sur­éva­lue les cen­te­naires dans cette région, étant donné le nombre impor­tant de jeunes qui l’ont quit­tée (lien:ge9c pages 214–215, voir figure ci-contre).

Un taux impres­sion­nant de cen­te­naires et de super­cen­te­naires (lien:qqsk) dans une région ne garan­tit pas que l’es­pé­rance de vie y soit excep­tion­nelle, ni même plus élevée qu’ailleurs. Par exemple (Willcox DC et al., 2008 lien:wbp9, page 344), l’es­pé­rance de vie à la nais­sance en 2000 à Okinawa était de 77.6 ans pour les hommes et 86 pour les femmes. Or elle était proche — 77.7 et 84.6 ans res­pec­ti­ve­ment — la même année au Japon, contre 75.3 et 82.7 ans en France. L’avantage d’Okinawa était plus marqué en 1970 : 71.1 ans (hommes) et 77.5 (femmes) contre 69.3 ans (hommes) et 74.7 (femmes) au Japon. Il reste que le taux de cen­te­naires ouvre une inter­ro­ga­tion pas­sion­nante sur les « secrets de lon­gé­vité » de ces per­sonnes.

L’objet de cet article n’est pas d’a­li­men­ter les contro­verses sur les sta­tis­tiques démo­gra­phiques — voir pour cela mon article Supercentenaires : des statistiques dérangeantes — mais de confron­ter les récits dif­fu­sés par les médias grand public aux publi­ca­tions scien­ti­fiques aux­quelles leurs auteurs font réfé­rence.

Okinawa
Répartition des cen­te­naires japo­nais par pré­fec­ture et région en 2006. Source : lien:wbp9 page 343

Ces récits ont en commun d’ex­pli­quer la lon­gé­vité des Okinawais cen­te­naires à partir de leurs habi­tudes ali­men­taires qui, nous le ver­rons, ont for­te­ment changé au cours de leur longue exis­tence.

Cliquer sur les images pour les agran­dir…

Sommaire

Okinawa en 1949 : rêve ou cauchemar ?

Une des études les plus citées est celle de Willcox et al. (2007 lien:z2xy, en libre accès). Leur article a pour titre Caloric res­tric­tion, the tra­di­tio­nal Okinawan diet, and heal­thy aging : the diet of the world’s longest-lived people and its poten­tial impact on mor­bi­dity and life span. Elle avait pour objet d’é­va­luer l’in­ci­dence d’une res­tric­tion calo­rique tem­po­raire sur la lon­gé­vité excep­tion­nelle des habi­tants d’Okinawa.

Okinawa - Caloric restriction, the traditional Okinawan diet, and healthy aging
Source : lien:z2xy page 443

À la page 443 figure un tableau com­pa­ra­tif de la consom­ma­tion des habi­tants d’Okinawa et autres Japonais aux alen­tours de 1950. La partie gauche du tableau, qui concerne Okinawa, est tirée de l’en­quête menée en 1949 auprès de 2279 adultes (soit envi­ron 2% de la popu­la­tion) à l’aide de ques­tion­naires nutri­tion­nels et d’exa­mens cli­niques. L’adresse de l’or­ga­nisme enquê­teur est révé­la­trice : U.S. Occupation Headquarters, World War II. Autrement dit, ces per­sonnes ont été consul­tées pen­dant la période de l’oc­cu­pa­tion amé­ri­caine fai­sant suite à la seconde guerre mon­diale. Il est donc cer­tain qu’elles étaient sou­mises à de sérieuses res­tric­tions ali­men­taires, de sorte que le tableau ne reflète en rien les pra­tiques nutri­tion­nelles avant et après cette période dra­ma­tique. Pour expli­quer le choix de cette étude, les auteurs ont écrit (lien:z2xy, page 436) :

[…] à notre connais­sance, aucune infor­ma­tion dié­té­tique basée sur la popu­la­tion n’a­vait été rap­por­tée dans une revue à comité de lec­ture sur les adultes d’Okinawa avant l’en­quête de 1972 sur la nutri­tion. Sachant que le mode de vie japo­nais a subi des chan­ge­ments radi­caux depuis les années 1950, notam­ment en ce qui concerne les choix ali­men­taires, l’apport calo­rique et les dépenses éner­gé­tiques, il est peu pro­bable que l’Enquête natio­nale sur la nutri­tion de 1972 au Japon reflète le régime ali­men­taire tra­di­tion­nel en res­tric­tion calo­rique qui pour­rait expli­quer la lon­gé­vité d’Okinawa.

L’intention de Willcox et al. (2007 lien:z2xy) n’é­tait pas d’as­so­cier la lon­gé­vité des habi­tants d’Okinawa à leurs pra­tiques nutri­tion­nelles, mais plutôt à leur consom­ma­tion calo­rique quo­ti­dienne en com­pa­rai­son avec les autres Japonais de la même époque : 1785 kcal au lieu de 2068 kcal. La répar­ti­tion calo­rique qu’ils ont tirée de l’en­quête de 1949 est la sui­vante : 69% des calo­ries pro­viennent de la patate douce, 12% du riz, 7% du blé, de l’orge et autres céréales, 6% des légu­mi­neuses (dont le soja), 3% des légumes, 2% des huiles. Tous les autres pour­cen­tages (en calo­ries) sont infé­rieurs à 1% : noix et graines, sucre, pois­son, viande, pro­duits lai­tiers, pommes de terre, fruits, algues et alcool.

En 1949, les Okinawais affi­chaient un défi­cit calo­rique de 218 kcal/jour, mais en 1972 leur équi­libre calo­rique s’é­tait inversé avec un excé­dent de 212 kcal/jour (page 441). Ce chan­ge­ment de 1949 à 1972 avait aug­menté leur indice de masse cor­po­relle (lien:v9ej) moyen de 21.2 à 23.3 kg/m2.

La lon­gé­vité était aussi condi­tion­née à la consom­ma­tion adé­quate de micro-nutriments. Les auteurs ont observé, tou­jours dans les don­nées de 1949 :

[…] les vita­mines anti­oxy­dantes C et E, ainsi que les folates et la vita­mine B6, étaient très élevés, à 289%, 190%, 295% et 221% des apports recom­man­dés, res­pec­ti­ve­ment, alors que les vita­mines D, B2 et B12 étaient assez faibles, res­pec­ti­ve­ment à 2%, 45% et 27% de l’ap­port recom­mandé.

Les défi­ciences expli­que­raient la pré­va­lence de symp­tômes lors de l’exa­men cli­nique (Willcox et al., 2007 lien:z2xy page 441) : 

Il convient de noter la pré­va­lence rela­ti­ve­ment élevée de chéi­lose (lèvres et bouche sèches, ger­cées) dans 10,7% de la popu­la­tion. Ceci est cohé­rent avec la faible consom­ma­tion de vita­mine B2 (ribo­fla­vine) rap­por­tée dans le tableau 2. Il est éga­le­ment inté­res­sant de noter la pré­va­lence rela­ti­ve­ment élevée de retard de mens­trua­tion et de lac­ta­tion défi­ciente, com­pa­tible avec un faible apport calo­rique et/ou un faible taux de graisse cor­po­relle chez les femmes.

En résumé, la res­tric­tion calo­rique pen­dant les années d’oc­cu­pa­tion a pu induire un vieillis­se­ment retardé chez les Okinawais, confor­mé­ment à un méca­nisme étudié en expé­ri­men­ta­tion ani­male, mais au prix d’une santé médiocre pro­vo­quée par des carences dans une partie de la popu­la­tion.

Le rêve végétalien

L’hypothèse prin­ci­pale de Willcox et col­lègues — la res­tric­tion calo­rique — est oubliée dans les cita­tions de leur étude qui se contentent du sous-titre de l’ar­ticle : The diet of the world’s longest-lived people etc. C’est le cas d’une page de pro­pa­gande végé­ta­lienne (lien:53k9) dont l’au­teur en a tiré le graphe sui­vant, illus­tra­tion exacte des don­nées de 1949 :

Okinawa Diet Centenarian Food List Bar Chart
Source : lien:53k9

Le com­men­taire sous cette image, copié sur de nom­breux sites mili­tants, est à l’o­ri­gine d’un fan­tasme sur le « régime des cen­te­naires d’Okinawa » assi­milé à du végé­ta­lisme (lien:opzr). En effet, les chiffres indiquent que les sujets de cette enquête appa­raissent comme ne consom­mant aucun pro­duit d’o­ri­gine ani­male.

Le régime de ces futurs cen­te­naires — et donc le nôtre si nous sou­hai­tons le deve­nir — était com­posé de 85% de glu­cides, 9% de pro­téines et 6% de corps gras. Bon appé­tit, et sur­tout pas de souci pour les carences — voir mon article Pour les végan·e·s !

Exploiter les don­nées col­lec­tées par l’ar­mée d’oc­cu­pa­tion en 1949 en les pré­sen­tant comme repré­sen­ta­tives du modèle nutri­tion­nel des oki­na­wais est un biais com­pa­rable à celui des visi­teurs du Hunza qui, ayant séjourné en été, ont ignoré l’exis­tence des pâtu­rages qui four­nissent la popu­la­tion en viande et pro­duits lai­tiers — voir mon article Hunza à perte de vue.

Cochons cachés

Okinawa - Pigs
Source : Ngataringa/iStockphoto

Selon les pro­mo­teurs de l’ex­tra­po­la­tion végé­ta­lienne des don­nées de 1949, il serait men­son­ger d’af­fi­cher des don­nées nutri­tion­nelles dif­fé­rentes de celles affi­chées dans l’ar­ticle de Willcox et al. (2007 lien:z2xy). Or on peut lire sur Wikipedia :

La quan­tité de viande de porc consom­mée par per­sonne et par an à Okinawa en 1979 était de 7,9 kg (17 lb), soit envi­ron 50% de plus que la moyenne natio­nale japo­naise (Okinawa diet lien:zeho).

[…] Une autre carac­té­ris­tique de la cui­sine d’Okinawa est sa dépen­dance à la viande. Les prin­ci­pales sources de pro­téines de la cui­sine d’Okinawa pro­viennent du bétail, en par­ti­cu­lier des porcs. Le boud­dhisme s’est moins répandu à Okinawa et les îles ont été moins influen­cées par les pra­tiques de non-consommation de viande du sho­gu­nat de Tokugawa. Okinawa a une culture d’utilisation du bétail depuis l’é­poque d’Edo (Okinawan cui­sine lien:xh38).

L’époque d’Edo (1600–1868) est bien anté­rieure à la nais­sance de nos véné­rables cen­te­naires oki­na­wais… Hiroko Sho écrit (2008 lien:vsfv page 162) :

Les cochons ont été intro­duits dans les Ryukyus pour la pre­mière fois par les immi­grants chi­nois en 1392, mais ils ne se sont pas répan­dus à cause du manque de nour­ri­ture dans les fermes de l’é­poque. Lorsque les patates douces ont été intro­duites depuis la pro­vince de Fukkien en Chine, tou­te­fois, la pra­tique de l’é­le­vage s’est répan­due rapi­de­ment, mar­quant le début de la culture de la consom­ma­tion de viande.

[…]

À Okinawa, on a des dic­tons tels que « Mange le cochon entier sans rien lais­ser » et « Vous pouvez manger toutes les par­ties d’un cochon en dehors de son gro­gne­ment ». En d’autres termes, la cui­sine du porc se carac­té­rise par une uti­li­sa­tion intel­li­gente de toute la bête, y com­pris les cuisses et les pattes du porc, les oreilles, la peau du visage, le cœur, les reins, les pou­mons et d’autres organes.

[…]

C’est très dif­fé­rent du conti­nent japo­nais où l’on observe un régime végétarien pour les fêtes reli­gieuses. À Okinawa, le porc est même inclus dans les plats servis lors de funé­railles.

Retour sur terre

Okinawa - Prisonniers japonais sur l'île d'Okuku en juin 1945
Prisonniers japo­nais sur l’île d’Okuku en juin 1945.
Library of Congress

En 1949 à Okinawa, il fal­lait avant tout nour­rir l’ar­mée d’oc­cu­pa­tion qui ne devait pas se conten­ter de patates douces. Cette occu­pa­tion de l’île a duré 27 ans. Un quart de la popu­la­tion civile avait été tué ou s’é­tait sui­ci­dée, refu­sant toute red­di­tion, pen­dant la bataille d’avril-juin 1945 qui a été la plus san­glante dans cette région (lien:j73j) :

Pendant la bataille, l’ar­mée japo­naise est restée indif­fé­rente au sort des habi­tants ; ses sol­dats ont même uti­lisé des civils comme bou­cliers humains, quand ils ne les ont pas sim­ple­ment assas­si­nés. Les Japonais ont confis­qué la nour­ri­ture des habi­tants et exé­cuté ceux qui en cachaient, pro­vo­quant une famine de masse. […] Des mil­liers de civils portés par la pro­pa­gande japo­naise à croire que les sol­dats amé­ri­cains étaient des bar­bares com­met­tant des atro­ci­tés hor­ribles, pré­fèrent se tuer avec leur famille pour éviter la cap­ture.

L’armée japo­naise avait aussi enrôlé, à Okinawa, des éco­lières de 15 à 16 ans pour aller au front soi­gner les bles­sés. Sur 297 élèves et ensei­gnantes enrô­lées, 211 sont mortes en raison d’une grave pénu­rie de nour­ri­ture, d’eau et de médi­ca­ments (lien:ubyv).

Les sur­vi­vants de cette période dra­ma­tique fai­saient partie des plus résis­tants, une sélection « natu­relle » qui a pu contri­buer au taux excep­tion­nel de cen­te­naires, 70 ans plus tard…

Willcox et al. (2007 lien:z2xy page 451) ter­minent la dis­cus­sion ainsi : 

En conclu­sion, nous avons observé un faible apport calo­rique asso­cié à des niveaux d’ac­ti­vité phy­sique élevés qui semblent avoir contri­bué à un phé­no­type de res­tric­tion calo­rique chez les Okinawais plus âgés. Ce phé­no­type com­prend un indice de masse cor­po­relle faible tout au long de la vie, des taux plas­ma­tiques de DHEA [lien:1l4j] rela­ti­ve­ment élevés à un âge plus avancé, une réduc­tion de la mor­ta­lité due aux mala­dies asso­ciées à l’âge et une survie pro­lon­gée moyenne et maxi­male. Bien que ces conclu­sions soient de nature ten­dan­cielle, une réponse adap­ta­tive à la res­tric­tion éner­gé­tique pré­coce et à mi-vie dans la cohorte la plus âgée d’Okinawa pour­rait être impli­quée dans leur faible mor­bi­dité et leur survie excep­tion­nel­le­ment longue. Ceci est conforme à la lit­té­ra­ture ani­ma­lière bien connue qui sou­tient un effet béné­fique de la res­tric­tion calo­rique sur l’in­dice de masse cor­po­relle, les bio­mar­queurs liés à l’âge, la morbidité/mortalité et la durée de vie.

Yasuo Kagawa (1978 lien:ge9c page 215) était arrivé à une conclu­sion simi­laire :

La res­tric­tion calo­rique à un jeune âge, à condi­tion que les élé­ments nutri­tifs soient équi­li­brés, est à l’o­ri­gine de la len­teur de la crois­sance et de la lon­gé­vité. À Okinawa, en plus de la nutri­tion, le climat chaud, le tra­vail ardu, les fac­teurs géné­tiques, etc. doivent être pris en compte.

Natalia S. Gavrilova et Leonid A. Gavrilov (2012 lien:fe47) contestent qu’une res­tric­tion nutri­tion­nelle soit tou­jours néces­saire pour atteindre un âge avancé. Ils ont observé que ce pou­vait être le cas de per­sonnes non-obèses, du fait d’un meilleur état car­dio­vas­cu­laire, mais cette res­tric­tion entraîne aussi une plus grande sen­si­bi­lité aux infec­tions. Ils exa­minent divers fac­teurs pou­vant influer sur la lon­gé­vité et concluent que la dimi­nu­tion de l’es­pé­rance de vie à Okinawa est due prin­ci­pa­le­ment à l’oc­ci­den­ta­li­sa­tion de son modèle nutri­tion­nel.

Okinawa - Impact of westernization on the nutrition of Japanese: Changes in physique, cancer, longevity and centenarians
Tableau 10. Les colonnes de gauche sont deux régions d’Okinawa. Source : lien:ge9c page 214

Kagawa résume dans un tableau (tableau 11 page 215) les dif­fé­rences de consom­ma­tion entre les Okinawais et les autres Japonais vingt ans plus tard que 1949 (Nutrition Survey of Okinawa Prefecture, 1972). Elles font appa­raître 10% moins de pro­téines mais 2 fois plus de viande, 3 fois plus de légumes, 12% plus de graisses, 38% plus de vita­mine A, 74% moins de sucres et 25% moins de céréales. Les don­nées cli­niques de cette même enquête (tableau 10 page 214, ci-contre) attestent de leur bonne santé. Kagawa écrit (page 215) :

Environ 20% des Japonais âgés en moyenne de plus de 70 ans avaient limité leurs acti­vi­tés quo­ti­diennes, mais la colonne cor­res­pon­dante du tableau pour les Okinawais indique moins de res­tric­tions. Leur ten­sion arté­rielle, en par­ti­cu­lier la pres­sion arté­rielle mini­male, était infé­rieure à celle du Japonais moyen de plus de 70 ans. […] Comme le montre le tableau 11, l’ap­port total en éner­gie et en sucre était infé­rieur et celui des légumes verts et de la viande était beau­coup plus élevé pour Okinawa que pour le Japonais moyen. L’apport quo­ti­dien total en éner­gie chez les gar­çons et les filles de l’école à Okinawa n’était res­pec­ti­ve­ment que de 61,6% (1 331 kcal) et de 62,7% (1 297 kcal) de l’apport recom­mandé, alors que celui des vita­mines, des pro­téines grasses et des pro­téines ani­males était suf­fi­sant.

Shibata H et al. (1992 lien:9ds8) confirment que la lon­gé­vité des Japonais âgés est liée à une plus forte pro­por­tion de pro­téines ani­males dans leur nutri­tion. Ils écrivent en résumé :

Les apports en nutri­ments chez 94 cen­te­naires japo­nais étu­diés entre 1972 et 1973 ont montré une pro­por­tion plus élevée de pro­téines ani­males sur les pro­téines totales par rap­port à la moyenne japo­naise actuelle. Des apports élevés en lait, en graisses et en huiles ont eu des effets favo­rables sur la survie après 10 ans (1976–1986) chez 422 cita­dins âgés de 69 à 71 ans. Les sur­vi­vants ont affi­ché une aug­men­ta­tion lon­gi­tu­di­nale de l’in­ges­tion d’a­li­ments d’o­ri­gine ani­male tels que les œufs, le lait, le pois­son et la viande au cours des 10 der­nières années. Les apports en nutri­ments ont été com­pa­rés, sur la base d’en­re­gis­tre­ments dié­té­tiques effec­tués 24 heures sur 24, entre un échan­tillon de la pré­fec­ture d’Okinawa où les espé­rances de vie à la nais­sance et à 65 ans étaient les plus longues au Japon, et un échan­tillon de la pré­fec­ture d’Akita où les espé­rances de vie était beau­coup plus faibles. Les apports en Ca, Fe, en vita­mines A, B1, B2, C et la pro­por­tion d’énergie pro­ve­nant de pro­téines et de lipides étaient signi­fi­ca­ti­ve­ment plus élevés chez les pre­miers que chez les der­niers. Les apports en glu­cides et en NaCl étaient plus faibles.

Le rêve de Valter Longo

Okinawa - Ryuku islands
Source : fi​.wiki​pe​dia​.org

Dans Le Régime de lon­gé­vité (lien:xapc pages 106–109), Valter Longo se réfère uni­que­ment à l’é­tude de BJ Willcox et al. (2007 lien:z2xy) dont il semble igno­rer les don­nées et les conclu­sions.

On peut s’é­ton­ner qu’il ait négligé l’hy­po­thèse prin­ci­pale de cette étude, ayant lui-même contri­bué — avec beau­coup de per­ti­nence — à démon­trer l’in­té­rêt de la res­tric­tion calo­rique pour frei­ner la crois­sance tumo­rale et rendre plus effi­cace les chi­mio­thé­ra­pies (Lee C et al., 2012 lien:xfsb), voir mon article Cancer - approche métabolique.

Il repro­duit, certes, les remarques de Willcox et al. (lien:z2xy page 108) sur l’ac­ti­vité phy­sique intense des Okinawais et leur « vita­lité spi­ri­tuelle »… Mais si l’on peut tirer leçon des tra­vaux de Kagawa, Willcox et col­lègues sur la lon­gé­vité des Okinawais, c’est bien celle du béné­fice d’une res­tric­tion calo­rique « modé­rée » qui peut être mise en pra­tique dans le jeûne inter­mit­tent ou dans le régime simu­lant le jeûne (Fasting Mimicking Diet lien:s94t) pro­posé par Valter Longo — voir mon article Jeûne et res­tric­tion calo­rique.

Caloric restriction, the traditional Okinawan diet, and healthy aging
Source : lien:z2xy page 448

Dans ces pages consa­crées à Okinawa, Longo paraît pour­suivre un autre objec­tif qui est de pro­mou­voir son modèle nutri­tion­nel pour can­di­dats cen­te­naires… À cet effet, il publie (page 107) un extrait du tableau de Willcox et al. (2007 lien:z2xy page 448, voir figure ci-contre). Le tableau com­pare les décès pour diverses causes entre les Okinawais, les Japonais en géné­ral et les habi­tants des USA en 1995.

Willcox et al. avaient com­menté ainsi (page 445) :

Étant donné que la force de mor­ta­lité [lien:yszr] inter­vient le plus for­te­ment aux âges avan­cés, ces dif­fé­rences de mor­ta­lité reflètent prin­ci­pa­le­ment l’ex­pé­rience de mor­ta­lité de la cohorte d’Okinawa la plus âgée qui semble avoir été sou­mise à une légère res­tric­tion calo­rique.

Mais ce n’est pas du tout ce qu’en retient Longo (lien:xapc page 107) :

Résultats : les Américains consomment dix fois plus de viande et trois fois plus de fruits, mais beau­coup moins de pois­son, moitié moins de légumes et deux tiers de céréales en moins.

Étrange affir­ma­tion sachant que, par exemple pour le pois­son, l’en­quête nutri­tion­nelle sur les Okinawais en 1949 signa­lait une consom­ma­tion nulle — ce qui comble de joie les végé­ta­liens ! — et les enquêtes ulté­rieures signalent qu’ils en consomment moins que la moyenne des Japonais. Certes, plus que les Américains des USA… Pour les fruits, la consom­ma­tion amé­ri­caine devrait être négli­geable si elle n’est que trois fois plus que celle — quasi nulle — des Okinawais étu­diés par Willcox et al.

“Le régime de longévité” - Valter Longo
Source : lien:xapc

Ces déca­lages laissent entre­voir que Valter Longo attri­bue aux Okinawais une répar­ti­tion nutri­tion­nelle radi­ca­le­ment dif­fé­rente de celle du seul article auquel il se réfère. Effectivement, il affiche — page 106, mais sans citer de source — deux « camem­berts » de répar­ti­tion nutri­tion­nelle des habi­tants d’Okinawa et des Américains âgés (voir ci-contre).

Je n’ai pas réussi à trou­ver l’o­ri­gine de ces don­nées. Elles ne pro­viennent ni de Willcox ni de Kagawa…

Toutefois, mira­cu­leu­se­ment, le camem­bert des Okinawais res­pecte entiè­re­ment les pré­co­ni­sa­tions de son Régime de lon­gé­vité. Les dis­ciples sont ras­su­rés…

Fini de rêver, à table !

History and characteristics of Okinawan longevity food
Source : lien:vsfv page 162

Cette petite excur­sion dans la lit­té­ra­ture sur Okinawa est révé­la­trice de ce que des don­nées scien­ti­fiques peuvent être fal­si­fiées pour mener à des conclu­sions aussi diverses que fan­tai­sistes — les Okinawais stric­te­ment végé­ta­liens versus adeptes d’un régime pesco-végétarien — sans rap­port avec celles des articles cités « pour faire science ». Les blogs et les réseaux sociaux ne font qu’am­pli­fier ces dis­so­nances…

Une des­crip­tion riche­ment docu­men­tée des pra­tiques nutri­tion­nelles à Okinawa a été publiée par Hiroko Sho (2008 lien:vsfv). Pour ce qui concerne la santé et la lon­gé­vité, il écrit (page 162, ci-contre) :

La nour­ri­ture de longue vie à Okinawa pré­sente trois carac­té­ris­tiques prin­ci­pales. La pre­mière est le shingi gusui, ou « médi­ca­ment infusé », qui consiste en une pré­pa­ra­tion du pro­duit ali­men­taire en tant que médi­ca­ment à base de plantes. Ce n’est pas juste un ingré­dient à la fois, mais une com­bi­nai­son de plu­sieurs ingré­dients, com­bi­nés avec une grande atten­tion portée à l’ordre et à la com­bi­nai­son. Cette com­bi­nai­son est la deuxième carac­té­ris­tique, la plus uti­li­sée à ce jour étant le chimu et le shinji, un mélange de foie de porc et de légumes tels que la carotte ou l’ail des îles, dont le bouillon est offert aux per­sonnes malades. Beaucoup croient encore aujourd’­hui que cela est effi­cace contre toutes les mala­dies et que cela a un sens du point de vue nutri­tion­nel. Les per­sonnes âgées main­tiennent tou­jours que cela doit être fait avec la carotte jaune longue et mince. Une autre com­bi­nai­son sou­vent uti­li­sée est celle d’un pois­son d’eau douce tel que le kuiyu (carpe) et le taiyu (dau­rade) et du nigana (un légume amer), infu­sés ensemble et répu­tés être effi­caces comme anti­py­ré­tiques, pour la récu­pé­ra­tion de la fatigue, sur la lac­ta­tion et comme com­plé­ment nutri­tion­nel. Des embal­lages de carpes et de niga­nas sont vendus sur les mar­chés publics d’Okinawa et deviennent dif­fi­ciles à obte­nir lorsque les rhumes grippes sont nom­breux.

[…]

La troi­sième carac­té­ris­tique prin­ci­pale est que les ali­ments de lon­gé­vité d’Okinawa n’utilisent pas les médi­ca­ments à base de plantes que l’on trouve dans un dis­pen­saire chi­nois, mais uti­lisent plutôt des com­bi­nai­sons d’aliments se trou­vant à portée de main et les intègrent à l’alimentation quo­ti­dienne. Par exemple, l’ichouba (fenouil, anti­tus­sif et trans­pi­rant en cas de rhume, et pour l’es­to­mac) permet d’é­li­mi­ner l’o­deur de la soupe de pois­son. Le chou­mi­gusa (herbe à longue durée de vie, effi­cace contre la para­ly­sie et l’hypertension et anti­py­ré­tique en cas de rhume) est consommé en accom­pa­gne­ment de sashimi (pois­son cru) et il en existe de nom­breux autres exemples. L’objectif prin­ci­pal est de déve­lop­per la force phy­sique néces­saire pour pré­ve­nir les mala­dies, pré­ser­ver la santé et pro­lon­ger la lon­gé­vité grâce au main­tien et à la pro­mo­tion d’un mode de vie sain.

History and characteristics of Okinawan longevity food
Source : lien:vsfv page 163

Et enfin (Sho H, 2008 lien:vsfv, page 163) :

Du milieu des années 60 au début des années 90, dans mon labo­ra­toire, nous avons expé­ri­menté avec des ali­ments que nos aînés d’Okinawa mangent chaque jour comme étant « bons pour la santé », sous forme de poudres lyo­phi­li­sées avec les­quelles nous avons nourri des rats blancs. Dans une de ces expé­riences, nous avons nourri des rats blancs hyper­li­pi­dé­miques de pieds, d’o­reilles, d’estomac et d’intestin et exa­miné leurs effets sur le méta­bo­lisme des lipides. Les résul­tats, pré­sen­tés dans les tableaux 3 et 4 [ci-contre], montrent qu’une réduc­tion statistiquement signi­fi­ca­tive des taux sériques et tri­gly­cé­ri­diques hépa­tiques a été obser­vée chez les rats nour­ris avec des pieds de porc. Cela indique que la cui­sine du porc n’est pas sim­ple­ment une source de pro­téines, mais qu’elle a éga­le­ment des effets béné­fiques sur la santé en raison de sa teneur en col­la­gène. Ceci mérite l’attention en tant que partie inté­grante de la nour­ri­ture de lon­gé­vité d’Okinawa.

Nous avons ten­dance à éviter le porc à l’ère actuelle de la sur­ali­men­ta­tion, mais à Okinawa, il s’agit d’un pilier majeur du régime de lon­gé­vité.

Nous nous inté­res­sons jus­te­ment au « Régime de lon­gé­vité » dans l’ar­ticle Régime de longévité - cuisine à l'italienne.

Okinawa soba et gōya chanpurū d'Okinawa avec une canette d'Orion Beer
Okinawa soba et gōya chan­purū d’Okinawa avec une canette d’Orion Beer, une marque locale de bois­son
By Blue Lotus – Flickr, CC BY 2.0. Source : lien:jjvo
Explications sur lien:zeho

Article créé le 8/09/2019 – modi­fié le 25/03/2020

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