Okinawa, îles de rêve(s)

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Les îles d’Okinawa (lien:2s5e) au Japon (archipel des Ryūkyū) sont célèbres pour l’es­pé­rance de vie de leurs habi­tants et un taux excep­tionnel de cente­naires : cinq fois plus que la moyenne du Japon. L’âge de ces cente­naires est certifié car les données sur les dates de nais­sance (koseki) sont enre­gis­trées offi­ciel­le­ment depuis 1872 (Kagawa 1978 lien:ge9c page 214). L’adéquation entre ces enre­gis­tre­ments et les décla­ra­tions des Okinawais a été confirmée par l’examen d’un échan­tillon de 8% des cente­naires (Willcox DC et al., 2008 lien:wbp9).

Yasuo Kagawa (lien:ge9c) précise que, pour donner une mesure signi­fi­ca­tive de la propor­tion de cente­naires japo­nais, il convient de diviser leur nombre par celui des personnes âgées de plus de 65 ans plutôt que celui de la popu­la­tion totale. La seconde méthode surévalue les cente­naires dans cette région, étant donné le nombre impor­tant de jeunes qui l’ont quittée (lien:ge9c pages 214–215, voir figure ci-contre).

Un taux impres­sion­nant de cente­naires et de super­cen­te­naires (lien:qqsk) dans une région ne garantit pas que l’es­pé­rance de vie y soit excep­tion­nelle, ni même plus élevée qu’ailleurs. Par exemple (Willcox DC et al., 2008 lien:wbp9, page 344), l’es­pé­rance de vie à la nais­sance en 2000 à Okinawa était de 77.6 ans pour les hommes et 86 pour les femmes. Or elle était proche — 77.7 et 84.6 ans respec­ti­ve­ment — la même année au Japon, contre 75.3 et 82.7 ans en France. L’avantage d’Okinawa était plus marqué en 1970 : 71.1 ans (hommes) et 77.5 (femmes) contre 69.3 ans (hommes) et 74.7 (femmes) au Japon. Il reste que le taux de cente­naires pose des ques­tions passion­nantes sur les « secrets de longé­vité » de ces personnes.

L’objet de cet article n’est pas d’ali­menter les contro­verses sur les statis­tiques démo­gra­phiques — voir mon article Supercentenaires : des statistiques dérangeantes — mais de confronter les récits diffusés par les médias grand public aux publi­ca­tions scien­ti­fiques auxquelles leurs auteurs font réfé­rence.

Répartition des cente­naires japo­nais par préfec­ture et région en 2006. Source : lien:wbp9 page 343

Ces récits ont en commun d’ex­pli­quer la longé­vité des Okinawais cente­naires à partir de leurs habi­tudes alimen­taires qui, nous le verrons, ont forte­ment évolué au cours de leur longue exis­tence.

Cliquer sur les images pour les agrandir…

Okinawa en 1949 : rêve ou cauchemar ?

Une des études les plus souvent citées est celle de Willcox et al. (2007 lien:z2xy, en libre accès). Leur article a pour titre Caloric restric­tion, the tradi­tional Okinawan diet, and healthy aging : the diet of the world’s longest-lived people and its poten­tial impact on morbi­dity and life span. Elle avait pour but d’éva­luer l’in­ci­dence d’une restric­tion calo­rique tempo­raire sur la longé­vité excep­tion­nelle des habi­tants d’Okinawa.

Source : lien:z2xy page 443

À la page 443 figure un tableau compa­ratif de la consom­ma­tion des habi­tants d’Okinawa et autres Japonais aux alen­tours de 1950. La partie gauche du tableau, qui concerne Okinawa, est tirée de l’en­quête menée en 1949 auprès de 2279 adultes (soit environ 2% de la popu­la­tion) à l’aide de ques­tion­naires nutri­tion­nels et d’exa­mens cliniques. L’adresse de l’or­ga­nisme enquê­teur est révé­la­trice : U.S. Occupation Headquarters, World War II. Autrement dit, ces personnes ont été consul­tées pendant la période de l’oc­cu­pa­tion améri­caine faisant suite à la seconde guerre mondiale. Il est donc certain qu’elles étaient soumises à de sérieuses restric­tions alimen­taires, de sorte que le tableau ne reflète en rien les pratiques nutri­tion­nelles avant et après cette période drama­tique. Pour expli­quer le choix de cette étude, les auteurs ont écrit (lien:z2xy, page 436) :

[…] à notre connais­sance, aucune infor­ma­tion diété­tique basée sur la popu­la­tion n’avait été rapportée dans une revue à comité de lecture sur les adultes d’Okinawa avant l’en­quête de 1972 sur la nutri­tion. Sachant que le mode de vie japo­nais a subi des chan­ge­ments radi­caux depuis les années 1950, notam­ment en ce qui concerne les choix alimen­taires, l’apport calo­rique et les dépenses éner­gé­tiques, il est peu probable que l’Enquête natio­nale sur la nutri­tion de 1972 au Japon reflète le régime alimen­taire tradi­tionnel en restric­tion calo­rique qui pour­rait expli­quer la longé­vité d’Okinawa.

L’objectif de l’ar­ticle de Willcox et al. (2007 lien:z2xy) n’était pas d’as­so­cier la longé­vité des habi­tants d’Okinawa à leurs habi­tudes nutri­tion­nelles, mais prin­ci­pa­le­ment à leur consom­ma­tion calo­rique quoti­dienne en compa­raison avec les autres Japonais de la même époque : 1785 kcal au lieu de 2068 kcal. La répar­ti­tion calo­rique qu’ils ont tirée de l’en­quête de 1949 est la suivante : 69% des calo­ries proviennent des patates douces, 12% du riz, 7% du blé, de l’orge et d’autres céréales, 6% des légu­mi­neuses (dont le soja), 3% des légumes, 2% des huiles, et tous les autres pour­cen­tages (en calo­ries) sont infé­rieurs à 1% : noix et graines, sucre, poisson, viande, produits laitiers, pommes de terre, fruits, algues et alcool.

En 1949, les Okinawais affi­chaient un déficit calo­rique de 218 kcal/jour, mais en 1972 leur équi­libre calo­rique s’était inversé avec un excé­dent de 212 kcal/jour (page 441). Ce chan­ge­ment de 1949 à 1972 avait augmenté leur indice de masse corpo­relle (lien:v9ej) de 21.2 à 23.3 kg/m2.

La longé­vité était aussi condi­tionnée à la consom­ma­tion adéquate de micro-nutriments. Les auteurs ont observé, toujours dans les données de 1949 :

[…] les vita­mines anti­oxy­dantes C et E, ainsi que les folates et la vita­mine B6, étaient très élevés, à 289%, 190%, 295% et 221% des apports recom­mandés, respec­ti­ve­ment, alors que les vita­mines D, B2 et B12 étaient assez faibles, respec­ti­ve­ment à 2%, 45% et 27% de l’ap­port recom­mandé.

Les défi­ciences expli­que­raient la préva­lence de symp­tômes lors de l’examen clinique (Willcox et al., 2007 lien:z2xy page 441) : 

Il convient de noter la préva­lence rela­ti­ve­ment élevée de chéi­lose (lèvres et bouche sèches, gercées) dans 10,7% de la popu­la­tion. Ceci est cohé­rent avec la faible consom­ma­tion de vita­mine B2 (ribo­fla­vine) rapportée dans le tableau 2. Il est égale­ment inté­res­sant de noter la préva­lence rela­ti­ve­ment élevée de retard de mens­trua­tion et de lacta­tion défi­ciente, compa­tible avec un faible apport calo­rique et/ou un faible taux de graisse corpo­relle chez les femmes.

En résumé, la restric­tion calo­rique pendant les années d’oc­cu­pa­tion a pu induire un vieillis­se­ment retardé chez les Okinawais, confor­mé­ment à un méca­nisme étudié en expé­ri­men­ta­tion animale, mais au prix d’une santé médiocre provo­quée par des carences dans une partie de la popu­la­tion.

Le rêve végétalien

L’hypothèse prin­ci­pale de Willcox et collègues — la restric­tion calo­rique — est oubliée dans les cita­tions de leur étude qui se content du sous-titre de l’ar­ticle : The diet of the world’s longest-lived people etc. C’est le cas d’une page de propa­gande végé­ta­lienne (lien:53k9) dont l’au­teur en a tiré le graphe suivant, illus­tra­tion exacte des données de 1949 :

Source : lien:53k9

Le commen­taire sous cette image, copié sur de nombreux sites mili­tants, est à l’ori­gine d’un fantasme sur le « régime des cente­naires d’Okinawa » assi­milé à du végé­ta­lisme (lien:opzr). En effet, les chiffres indiquent que les sujets de cette enquête appa­raissent comme ne consom­mant aucun produit d’ori­gine animale.

Le régime de ces futurs cente­naires — et donc le nôtre si nous souhai­tons le devenir — était composé de 85% de glucides, 9% de protéines et 6% de corps gras. Bon appétit, et surtout pas de souci pour les carences — voir mon article Pour les végan·e·s !

Cochons cachés

Selon les promo­teurs de l’ex­tra­po­la­tion végé­ta­lienne des données de 1949, il serait mensonger d’af­fi­cher des données nutri­tion­nelles diffé­rentes de celles affi­chées dans l’ar­ticle de Willcox et al. (2007 lien:z2xy). Par exemple sur Wikipedia :

Source : Ngataringa/iStockphoto

La quan­tité de viande de porc consommée par personne et par an à Okinawa en 1979 était de 7,9 kg (17 lb), soit environ 50% de plus que la moyenne natio­nale japo­naise (Okinawa diet lien:zeho).

[…] Une autre carac­té­ris­tique de la cuisine d’Okinawa est sa dépen­dance à la viande. Les prin­ci­pales sources de protéines de la cuisine d’Okinawa proviennent du bétail, en parti­cu­lier des porcs. Le boud­dhisme s’est moins répandu à Okinawa et les îles ont été moins influen­cées par les pratiques de non-consommation de viande du shogunat de Tokugawa. Okinawa a une culture d’utilisation du bétail depuis l’époque d’Edo (Okinawan cuisine lien:xh38).

L’époque d’Edo (1600–1868) est bien anté­rieure à la nais­sance de nos véné­rables cente­naires okina­wais… Hiroko Sho écrit (2008 lien:vsfv page 162) :

Les cochons ont été intro­duits dans les Ryukyus pour la première fois par les immi­grants chinois en 1392, mais ils ne se sont pas répandus à cause du manque de nour­ri­ture dans les fermes de l’époque. Lorsque les patates douces ont été intro­duites depuis la province de Fukkien en Chine, toute­fois, la pratique de l’éle­vage s’est répandue rapi­de­ment, marquant le début de la culture de la consom­ma­tion de viande.

[…]

À Okinawa, on a des dictons tels que « Mange le cochon entier sans rien laisser » et « Vous pouvez manger toutes les parties d’un cochon en dehors de son grogne­ment ». En d’autres termes, la cuisine du porc se carac­té­rise par une utili­sa­tion intel­li­gente de toute la bête, y compris les cuisses et les pattes du porc, les oreilles, la peau du visage, le cœur, les reins, les poumons et d’autres organes.

[…]

C’est très diffé­rent du conti­nent japo­nais où l’on observe un régime végétarien pour les fêtes reli­gieuses. À Okinawa, le porc est même inclus dans les plats servis lors de funé­railles.

Retour sur terre

Prisonniers japo­nais sur l’île d’Okuku en juin 1945.
Library of Congress

En 1949 à Okinawa, il fallait avant tout nourrir l’armée d’oc­cu­pa­tion qui ne devait pas se contenter de patates douces. Cette occu­pa­tion de l’île a duré 27 ans. Un quart de la popu­la­tion civile avait été tué ou s’était suicidée, refu­sant toute reddi­tion, pendant la bataille d’avril-juin 1945 qui a été la plus sanglante dans cette région (lien:j73j) :

Pendant la bataille, l’armée japo­naise est restée indif­fé­rente au sort des habi­tants ; ses soldats ont même utilisé des civils comme boucliers humains, quand ils ne les ont pas simple­ment assas­sinés. Les Japonais ont confisqué la nour­ri­ture des habi­tants et exécuté ceux qui en cachaient, provo­quant une famine de masse. […] Des milliers de civils portés par la propa­gande japo­naise à croire que les soldats améri­cains étaient des barbares commet­tant des atro­cités horribles, préfèrent se tuer avec leur famille pour éviter la capture.

L’armée japo­naise avait aussi enrôlé, à Okinawa, des écolières de 15 à 16 ans pour aller au front soigner les blessés. Sur 297 élèves et ensei­gnantes enrô­lées, 211 sont mortes en raison d’une grave pénurie de nour­ri­ture, d’eau et de médi­ca­ments (lien:ubyv).

Les survi­vants de cette période drama­tique faisaient partie des plus résis­tants, une sélection « natu­relle » qui a pu contri­buer au taux excep­tionnel de cente­naires, 70 ans plus tard…

Willcox et al. (2007 lien:z2xy page 451) terminent la discus­sion ainsi : 

En conclu­sion, nous avons observé un faible apport calo­rique associé à des niveaux d’ac­ti­vité physique élevés qui semblent avoir contribué à un phéno­type de restric­tion calo­rique chez les Okinawais plus âgés. Ce phéno­type comprend un indice de masse corpo­relle faible tout au long de la vie, des taux plas­ma­tiques de DHEA [lien:1l4j] rela­ti­ve­ment élevés à un âge plus avancé, une réduc­tion de la morta­lité due aux mala­dies asso­ciées à l’âge et une survie prolongée moyenne et maxi­male. Bien que ces conclu­sions soient de nature tendan­cielle, une réponse adap­ta­tive à la restric­tion éner­gé­tique précoce et à mi-vie dans la cohorte la plus âgée d’Okinawa pour­rait être impli­quée dans leur faible morbi­dité et leur survie excep­tion­nel­le­ment longue. Ceci est conforme à la litté­ra­ture anima­lière bien connue qui soutient un effet béné­fique de la restric­tion calo­rique sur l’in­dice de masse corpo­relle, les biomar­queurs liés à l’âge, la morbidité/mortalité et la durée de vie.

Yasuo Kagawa (1978 lien:ge9c page 215) était arrivé à une conclu­sion simi­laire :

La restric­tion calo­rique à un jeune âge, à condi­tion que les éléments nutri­tifs soient équi­li­brés, est à l’ori­gine de la lenteur de la crois­sance et de la longé­vité. À Okinawa, en plus de la nutri­tion, le climat chaud, le travail ardu, les facteurs géné­tiques, etc. doivent être pris en compte.

Natalia S. Gavrilova et Leonid A. Gavrilov (2012 lien:fe47) contestent qu’une restric­tion nutri­tion­nelle soit toujours néces­saire pour atteindre un âge avancé. Ils ont observé que ce pouvait être le cas de personnes non-obèses, du fait d’un meilleur état cardio­vas­cu­laire, mais cette restric­tion entraîne aussi une plus grande sensi­bi­lité aux infec­tions. Ils examinent divers facteurs pouvant influer sur la longé­vité et concluent que la dimi­nu­tion de l’es­pé­rance de vie à Okinawa est due prin­ci­pa­le­ment à l’oc­ci­den­ta­li­sa­tion de son modèle nutri­tionnel.

Tableau 10. Les colonnes de gauche sont deux régions d’Okinawa. Source : lien:ge9c page 214

Kagawa résume dans un tableau (tableau 11 page 215) les diffé­rences de consom­ma­tion entre les Okinawais et les autres Japonais vingt ans plus tard que 1949 (Nutrition Survey of Okinawa Prefecture, 1972). Elles font appa­raître 10% moins de protéines mais 2 fois plus de viande, 3 fois plus de légumes, 12% plus de graisses, 38% plus de vita­mine A, 74% moins de sucres et 25% moins de céréales. Les données cliniques de cette même enquête (tableau 10 page 214, ci-contre) attestent de leur bonne santé. Kagawa écrit (page 215) :

Environ 20% des Japonais âgés en moyenne de plus de 70 ans avaient limité leurs acti­vités quoti­diennes, mais la colonne corres­pon­dante du tableau pour les Okinawais indique moins de restric­tions. Leur tension arté­rielle, en parti­cu­lier la pres­sion arté­rielle mini­male, était infé­rieure à celle du Japonais moyen de plus de 70 ans. […] Comme le montre le tableau 11, l’ap­port total en énergie et en sucre était infé­rieur et celui des légumes verts et de la viande était beau­coup plus élevé pour Okinawa que pour le Japonais moyen. L’apport quoti­dien total en énergie chez les garçons et les filles de l’école à Okinawa n’était respec­ti­ve­ment que de 61,6% (1 331 kcal) et de 62,7% (1 297 kcal) de l’apport recom­mandé, alors que celui des vita­mines, des protéines grasses et des protéines animales était suffi­sant.

Shibata H et al. (1992 lien:9ds8) confirment que la longé­vité des Japonais âgés est liée à une plus forte propor­tion de protéines animales dans leur nutri­tion. Ils écrivent en résumé :

Les apports en nutri­ments chez 94 cente­naires japo­nais étudiés entre 1972 et 1973 ont montré une propor­tion plus élevée de protéines animales sur les protéines totales par rapport à la moyenne japo­naise actuelle. Des apports élevés en lait, en graisses et en huiles ont eu des effets favo­rables sur la survie après 10 ans (1976–1986) chez 422 cita­dins âgés de 69 à 71 ans. Les survi­vants ont affiché une augmen­ta­tion longi­tu­di­nale de l’in­ges­tion d’ali­ments d’ori­gine animale tels que les œufs, le lait, le poisson et la viande au cours des 10 dernières années. Les apports en nutri­ments ont été comparés, sur la base d’en­re­gis­tre­ments diété­tiques effec­tués 24 heures sur 24, entre un échan­tillon de la préfec­ture d’Okinawa où les espé­rances de vie à la nais­sance et à 65 ans étaient les plus longues au Japon, et un échan­tillon de la préfec­ture d’Akita où les espé­rances de vie était beau­coup plus faibles. Les apports en Ca, Fe, en vita­mines A, B1, B2, C et la propor­tion d’énergie prove­nant de protéines et de lipides étaient signi­fi­ca­ti­ve­ment plus élevés chez les premiers que chez les derniers. Les apports en glucides et en NaCl étaient plus faibles.

Le rêve de Valter Longo

Source : fi​.wiki​pedia​.org

Dans Le Régime de longé­vité (lien:xapc pages 106–109), Valter Longo se réfère unique­ment à l’étude de BJ Willcox et al. (2007 lien:z2xy) dont il semble ignorer les données et les conclu­sions.

On peut s’étonner qu’il ait négligé l’hy­po­thèse prin­ci­pale de cette étude, ayant lui-même contribué — avec beau­coup de perti­nence — à démon­trer l’in­térêt de la restric­tion calo­rique pour freiner la crois­sance tumo­rale et rendre plus effi­cace les chimio­thé­ra­pies (Lee C et al., 2012 lien:xfsb), voir mon article Cancer - approche métabolique.

Il repro­duit, certes, les remarques de Willcox et al. (lien:z2xy page 108) sur l’ac­ti­vité physique intense des Okinawais et leur « vita­lité spiri­tuelle »… Mais si l’on peut tirer leçon des travaux de Kagawa, Willcox et collègues sur la longé­vité des Okinawais, c’est bien celle du béné­fice d’une restric­tion calo­rique « modérée » qui peut être mise en pratique dans le jeûne inter­mit­tent ou dans le régime simu­lant le jeûne (Fasting Mimicking Diet lien:s94t) proposé par Valter Longo — voir mon article Jeûne et restric­tion calo­rique.

Source : lien:z2xy page 448

Dans ces pages consa­crées à Okinawa, Longo paraît pour­suivre un autre objectif qui est de promou­voir son modèle nutri­tionnel pour candi­dats cente­naires… À cet effet, il publie (page 107) un extrait du tableau de Willcox et al. (2007 lien:z2xy page 448, voir figure ci-contre). Le tableau compare les décès pour diverses causes entre les Okinawais, les Japonais en général et les habi­tants des USA en 1995.

Willcox et al. avaient commenté ainsi (page 445) :

Étant donné que la force de morta­lité [lien:yszr] inter­vient le plus forte­ment aux âges avancés, ces diffé­rences de morta­lité reflètent prin­ci­pa­le­ment l’ex­pé­rience de morta­lité de la cohorte d’Okinawa la plus âgée qui semble avoir été soumise à une légère restric­tion calo­rique.

Mais ce n’est pas du tout ce qu’en retient Longo (lien:xapc page 107) :

Résultats : les Américains consomment dix fois plus de viande et trois fois plus de fruits, mais beau­coup moins de poisson, moitié moins de légumes et deux tiers de céréales en moins.

Étrange affir­ma­tion sachant que, par exemple pour le poisson, l’en­quête nutri­tion­nelle sur les Okinawais en 1949 signa­lait une consom­ma­tion nulle — ce qui comble de joie les végé­ta­liens ! — et les enquêtes ulté­rieures signalent qu’ils en consomment moins que la moyenne des Japonais. Certes, plus que les Américains des USA… Pour les fruits, la consom­ma­tion améri­caine devrait être négli­geable si elle n’est que trois fois plus que celle — quasi nulle — des Okinawais étudiés par Willcox et al.

Source : lien:xapc

Ces déca­lages laissent entre­voir que Valter Longo attribue aux Okinawais une répar­ti­tion nutri­tion­nelle radi­ca­le­ment diffé­rente de celle du seul article auquel il se réfère. Effectivement, il affiche — page 106, mais sans citer de source — deux « camem­berts » de répar­ti­tion nutri­tion­nelle des habi­tants d’Okinawa et des Américains âgés (voir ci-contre).

Je n’ai pas réussi à trouver l’ori­gine de ces données. Elles ne proviennent ni de Willcox ni de Kagawa…

Toutefois, mira­cu­leu­se­ment, le camem­bert des Okinawais respecte entiè­re­ment les préco­ni­sa­tions de son Régime de longé­vité. Les disciples sont rassurés…

Fini de rêver, à table !

Cette petite excur­sion dans la litté­ra­ture sur Okinawa est révé­la­trice de ce que des données scien­ti­fiques peuvent être falsi­fiées pour mener à des conclu­sions aussi diverses que fantai­sistes — les Okinawais stric­te­ment végé­ta­liens versus adeptes d’un régime pesco-végétarien — sans rapport avec celles des articles cités « pour faire science ». Les blogs et les réseaux sociaux ne font qu’am­pli­fier ces disso­nances…

Source : lien:vsfv page 162

Une descrip­tion riche­ment docu­mentée des pratiques nutri­tion­nelles à Okinawa a été publiée par Hiroko Sho (2008 lien:vsfv). Pour ce qui concerne la santé et la longé­vité, il écrit (page 162, ci-contre) :

La nour­ri­ture de longue vie à Okinawa présente trois carac­té­ris­tiques prin­ci­pales. La première est le shingi gusui, ou « médi­ca­ment infusé », qui consiste en une prépa­ra­tion du produit alimen­taire en tant que médi­ca­ment à base de plantes. Ce n’est pas juste un ingré­dient à la fois, mais une combi­naison de plusieurs ingré­dients, combinés avec une grande atten­tion portée à l’ordre et à la combi­naison. Cette combi­naison est la deuxième carac­té­ris­tique, la plus utilisée à ce jour étant le chimu et le shinji, un mélange de foie de porc et de légumes tels que la carotte ou l’ail des îles, dont le bouillon est offert aux personnes malades. Beaucoup croient encore aujourd’hui que cela est effi­cace contre toutes les mala­dies et que cela a un sens du point de vue nutri­tionnel. Les personnes âgées main­tiennent toujours que cela doit être fait avec la carotte jaune longue et mince. Une autre combi­naison souvent utilisée est celle d’un poisson d’eau douce tel que le kuiyu (carpe) et le taiyu (daurade) et du nigana (un légume amer), infusés ensemble et réputés être effi­caces comme anti­py­ré­tiques, pour la récu­pé­ra­tion de la fatigue, sur la lacta­tion et comme complé­ment nutri­tionnel. Des embal­lages de carpes et de niganas sont vendus sur les marchés publics d’Okinawa et deviennent diffi­ciles à obtenir lorsque les rhumes grippes sont nombreux.

[…]

La troi­sième carac­té­ris­tique prin­ci­pale est que les aliments de longé­vité d’Okinawa n’utilisent pas les médi­ca­ments à base de plantes que l’on trouve dans un dispen­saire chinois, mais utilisent plutôt des combi­nai­sons d’aliments se trou­vant à portée de main et les intègrent à l’alimentation quoti­dienne. Par exemple, l’ichouba (fenouil, anti­tussif et trans­pi­rant en cas de rhume, et pour l’es­tomac) permet d’éli­miner l’odeur de la soupe de poisson. Le chou­mi­gusa (herbe à longue durée de vie, effi­cace contre la para­lysie et l’hypertension et anti­py­ré­tique en cas de rhume) est consommé en accom­pa­gne­ment de sashimi (poisson cru) et il en existe de nombreux autres exemples. L’objectif prin­cipal est de déve­lopper la force physique néces­saire pour prévenir les mala­dies, préserver la santé et prolonger la longé­vité grâce au main­tien et à la promo­tion d’un mode de vie sain.

Et enfin (Sho H, 2008 lien:vsfv, page 163) :

Source : lien:vsfv page 163

Du milieu des années 60 au début des années 90, dans mon labo­ra­toire, nous avons expé­ri­menté avec des aliments que nos aînés d’Okinawa mangent chaque jour comme étant « bons pour la santé », sous forme de poudres lyophi­li­sées avec lesquelles nous avons nourri des rats blancs. Dans une de ces expé­riences, nous avons nourri des rats blancs hyper­li­pi­dé­miques de pieds, d’oreilles, d’estomac et d’intestin et examiné leurs effets sur le méta­bo­lisme des lipides. Les résul­tats, présentés dans les tableaux 3 et 4 [ci-contre], montrent qu’une réduc­tion statistiquement signi­fi­ca­tive des taux sériques et trigly­cé­ri­diques hépa­tiques a été observée chez les rats nourris avec des pieds de porc. Cela indique que la cuisine du porc n’est pas simple­ment une source de protéines, mais qu’elle a égale­ment des effets béné­fiques sur la santé en raison de sa teneur en colla­gène. Ceci mérite l’attention en tant que partie inté­grante de la nour­ri­ture de longé­vité d’Okinawa.

Nous avons tendance à éviter le porc à l’ère actuelle de la surali­men­ta­tion, mais à Okinawa, il s’agit d’un pilier majeur du régime de longé­vité.

Nous nous inté­res­sons juste­ment au « Régime de longé­vité » dans l’ar­ticle Régime de longévité - cuisine à l'italienne.

Okinawa soba et goya chan­puru
By Blue Lotus – Flickr, CC BY 2.0. Source : lien:jjvo
Explications sur lien:zeho

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