Nutrition : qui écouter ?

Publié il y a 2 années -


Objet de contro­ver­ses, enjeu médi­cal, cultu­rel, éthi­que et poli­ti­que, la nutri­tion est le rap­port le plus intime et le plus vital de notre corps au monde exté­rieur. Elle occupe aussi nos pen­sées en rai­son des nom­breu­ses options ouver­tes dans une société de (rela­tive) abon­dance.

Qu’elles soient impo­sées ou objets de notre choix, les pra­ti­ques nutri­tion­nel­les ont une influence nota­ble sur notre santé et notre bien-être. Un corps bien nourri fonc­tionne mieux, c’est du sim­ple bon sens.

Toutefois, la dis­pa­rité des recom­man­da­tions en matière de nutri­tion, et la plé­thore de régi­mes sup­po­sés pré­ser­ver notre santé — quand ce n’est pas sau­ver la pla­nète — condui­sent à un cer­tain désar­roi. Au final, ce matra­quage de recet­tes engen­dre un scep­ti­cisme face à des injonc­tions contra­dic­toi­res ou sim­plis­tes du style  « cinq fruits et légu­mes par jour » (voir com­men­taire lien:lk30)…

Taty Lauwers (lien:k7xi) l’exprime en ces ter­mes dans Qui écou­ter en nutri­tion ? (lien:4toy) :

Les conseils dié­té­ti­ques offi­ciels, tels qu’ils sont relayés par les media ou les asso­cia­tions d’éducation nutri­tion­nelle, ne sont que de néces­sai­res recom­man­da­tions de trou­peau, loin d’être suf­fi­sants, assu­ré­ment pas uni­ver­sels.

Les injonc­tions nutri­men­tai­res par­fois très stric­tes de l’une ou l’autre école nutri­tion­niste ne sont sou­vent que la part visi­ble d’un ice­berg… celui de la soif de recon­nais­sance de leur gou­rou. Il se peut que, jus­te­ment, ces normes-là cor­res­pon­dent à votre pro­fil. Tant mieux pour vous, car vous venez de trou­ver tout de suite votre voie idéale.

Que faire si, par hasard, votre per­son­na­lité bio­lo­gi­que ne cor­res­pond à aucun de ces sché­mas ? Ou si vous ne sou­hai­tez pas inves­tir votre éner­gie et votre temps en essais longs et mul­ti­ples ?

Dans les arti­cles sur ce thème, j’ai accordé une place pré­pon­dé­rante à mon expé­rience per­son­nelle de la chrono-nutrition® (lien:seoe) pro­po­sée par Dr A. Delabos et col­lè­gues. Ce mode nutri­tion­nel que j’ai expé­ri­menté puis adopté en 2009 répond aux besoins de mon orga­nisme, aussi bien pour l’évitement du sur­poids que pour un bon état géné­ral attesté par mes bilans san­guins (voir mon arti­cle Chrononutrition - expé­rience). Je ne pré­tends pas qu’il convienne à tout le monde, bien que fondé sur l’hypothèse uni­ver­sel­le­ment valide de la chro­no­nu­tri­tion — un terme géné­ri­que qui appa­raît dans des publi­ca­tions récen­tes en chro­no­bio­lo­gie (lien:ipkt).

Les tra­vaux expé­ri­men­taux ren­for­cent l’hypothèse que les effets des ali­ments sont varia­bles selon le moment de leur inges­tion dans le rythme nyc­thé­mé­ral (lien:w3a0) (nuit/jour) qui règle notre sys­tème hor­mo­nal. Une mise en pers­pec­tive scien­ti­fi­que de cette pra­ti­que me paraît donc béné­fi­que, qu’on la fasse sienne ou non. Le point com­mun entre les diver­ses obser­va­tions de méca­nis­mes nutri­tion­nels est leur carac­tère oscil­la­toire sur une période d’une jour­née. Le domaine de recher­che pour­rait donc se limi­ter à la bio­lo­gie cir­ca­dienne (lien:2f18) plu­tôt qu’à la chro­no­bio­lo­gie au sens large.

Il est vrai­sem­bla­ble que plu­sieurs méca­nis­mes oscil­la­toi­res fonc­tion­nent en concur­rence dans notre orga­nisme, indui­sant une forte varia­bi­lité indi­vi­duelle, d’où l’échec d’une appro­che nor­ma­tive. La déter­mi­na­tion géné­ti­que des effets de régi­mes fait l’objet d’expérimentation ani­male (Barrington WT et al., Pathophysiological res­pon­ses to die­tary pat­terns dif­fer with gene­tic back­grounds. The Allied Genetics Conference, 2016 lien:ikyw).

C’est dans cette varia­bi­lité que s’inscrivent les expé­rien­ces d’(ovo-lacto-)végé­ta­risme (lien:yirg) qui peu­vent être posi­ti­ves ou fran­che­ment néga­ti­ves sur le long terme pour les uns et les autres. Ma seule mise en garde à ce sujet est que tout régime pri­va­tif com­porte des ris­ques de caren­ces en nutri­ments, y com­pris de ceux dont on ne mesure pas encore plei­ne­ment l’importance : le cas de la vita­mine D (voir mon arti­cle sur ce sujet) est emblé­ma­ti­que de la décou­verte très récente de désor­dres méta­bo­li­ques asso­ciés à une insuf­fi­sance. D’autres aspects ont été expo­sés par Denise Minger dans un arti­cle bien docu­menté (lien:38r7).

Ces ris­ques sont élu­dés sur les innom­bra­bles vidéos de jeu­nes gens qui font une pro­mo­tion enthou­siaste de leur der­nière trou­vaille nutri­tion­nelle ou d’une pra­ti­que de « détox ». Il faut atten­dre la qua­ran­taine (ou plus) pour com­men­cer à « payer la note »… 🙁 Mais rares sont les auteurs qui publient un rec­ti­fi­ca­tif après avoir constaté qu’ils s’étaient four­voyés.

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Personnaliser la nutri­tion grâce à une pré­dic­tion des répon­ses gly­cé­mi­ques (à divers ali­ments)…
Source : lien:py31

Toujours dans le regis­tre de la varia­bi­lité, les tra­vaux sur le micro­biote intes­ti­nal (lien:6ve6) met­tent en évi­dence une dis­pa­rité de réponse, selon les indi­vi­dus, à l’absorption d’un même type d’aliment. L’étude Personalized Nutrition by Prediction of Glycemic Responses (Zeevi D. et al., 2015 lien:py31) mon­tre par exem­ple que l’élévation du taux de gly­cé­mie suite à la consom­ma­tion d’un même ali­ment varie consi­dé­ra­ble­ment d’un indi­vidu à un autre, cette réponse étant liée de manière pré­dic­tive à la com­po­si­tion de son micro­biote intes­ti­nal.

Les auteurs en dédui­sent qu’il est pos­si­ble (et sou­hai­ta­ble) de per­son­na­li­ser les régi­mes visant à com­bat­tre l’obésité ou le dia­bète de type 2 (lien:a3u9).

Les conclu­sions de cette étude sont pré­sen­tées sur une vidéo (lien:mplv).

Bill Lagakos, spé­cia­liste de bio­chi­mie nutri­tion­nelle, com­mente ainsi ces tra­vaux (voir page lien:2dqf) :

Cette étude cor­ro­bore un grand nom­bre de mes croyan­ces au sujet de l’individualité en bio­lo­gie humaine. Nous ne connais­sons pas tous les méca­nis­mes, mais nous savons que cer­tai­nes per­son­nes réagis­sent mieux à cer­tai­nes inter­ven­tions que d’autres. Nous appre­nons beau­coup des étu­des sur l’alimentation, la lumière, le som­meil, l’activité phy­si­que etc., mais il est très rare, voire impos­si­ble, que les résul­tats s’appliquent éga­le­ment à tout le monde — et cer­tai­nes per­son­nes font l’expérience d’effets com­plè­te­ment oppo­sés ; par exem­ple, voir les tra­vaux pour les­quels les don­nées indi­vi­duel­les ont été four­nies. L’exposition à la lumière peut amé­lio­rer la qua­lité du som­meil chez cer­tains mais cau­ser de l’agitation chez d’autres. Les régi­mes pau­vres en glu­ci­des peu­vent aider à la perte de poids chez cer­tai­nes per­son­nes, mais dimi­nuer le gras sera meilleur pour d’autres. Les pro­duits lai­tiers, le blé, les pro­téi­nes, les pro­bio­ti­ques (lien:rjx1) et les fibres ou l’ami­don résis­tant (lien:c7c3) tom­bent tous dans cette caté­go­rie. Les besoins de som­meil varient selon la per­sonne, la sai­son, la géo­gra­phie etc. Il n’y a pas de réponse sys­té­ma­ti­que dans beau­coup de ces contex­tes.

Pour ce qui concerne la nutri­tion, on fran­chit un nou­veau seuil de com­plexité en tenant compte du fait que l’influence entre le micro­biote intes­ti­nal (lien:6ve6) et les effets des ali­ments est réci­pro­que : la « flore intes­ti­nale » (micro­biote) évo­lue en réponse à nos habi­tu­des nutri­tion­nel­les. D’autre part, les auteurs (Zeevi D. et al. lien:py31) n’ont pas encore étu­dié l’influence d’autres mar­queurs comme l’exposition à la lumière, le som­meil, la sai­son etc. Enfin, la chro­no­bio­lo­gie (lien:ipkt) n’a pas dit son der­nier mot car les bac­té­ries de nos micro­bio­tes vivent aussi en sym­biose avec le rythme nyc­thé­mé­ral (lien:w3a0) (voir La Nouvelle Microbiologie : des micro­bio­tes aux CRISPR de Pascale Cossart, 2016 lien:vmga). Les « bons » et « mau­vais » ali­ments ne sont donc pas obli­ga­toi­re­ment les mêmes à tout âge, en tous lieux et à toute heure… L’équilibrage contro­versé entre glu­ci­des et lipi­des (voir mon arti­cle sur ce sujet) et le cas de l’insu­li­no­ré­sis­tance (lien:dlmy) devraient être abor­dés sous l’angle de cette varia­bi­lité.

Autre fac­teur de com­plexité récem­ment décou­vert : notre sys­tème ner­veux enté­ri­que (lien:j2lt) contient cinq fois plus de neu­ro­nes que la moëlle épi­nière, ce qui jus­ti­fie la méta­phore : « L’intestin est notre deuxième cer­veau ». Ce réseau neu­ro­nal com­mu­ni­que avec le cœur et le cer­veau dans les deux sens par l’intermédiaire du nerf vague (lien:cz7l), mais on com­mence à véri­fier qu’il inter­agit avec d’autres orga­nes (voir Rakhilin N et al., 2016 lien:07yl et un arti­cle de Duke University lien:lj7p).

Voir plus loin…

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Source : lien:a31v

La nutri­gé­no­mi­que (lien:dwd5) nous apprend que cer­tains nutri­ments pour­raient modi­fier l’expression des gènes (lien:es43), avec pour effet de favo­ri­ser ou inhi­ber le déclen­che­ment de mala­dies gra­ves « pro­gram­mées » dans notre génome. Si tel est le cas, notre des­ti­née s’inscrit en par­tie au quo­ti­dien dans notre assiette.

Il faut veiller tou­te­fois à ne pas som­brer dans l’ortho­rexie (lien:sqls), un com­por­te­ment carac­té­risé par une réac­tion obses­sion­nelle contre la mal­bouffe. Il reste vrai que le lobby agro-industriel uti­lise ce qua­li­fi­ca­tif pour dis­cré­di­ter les lan­ceurs d’alertes qui dénon­cent la qua­lité dou­teuse ou la tra­ça­bi­lité négli­gée de ses pro­duits.

Pour ce qui relève du choix per­son­nel, mon sen­ti­ment est que toute pres­crip­tion nutri­tion­nelle est basée sur 20% de science et 80% de croyance (chif­fres pure­ment illus­tra­tifs). S’il est indé­nia­ble que la croyance pro­duit des effets, il est rai­son­na­ble de ne pas négli­ger les 20% de science ! Un écueil à évi­ter est une prise de posi­tion sans nuance en faveur de cer­tai­nes pra­ti­ques ou ali­ments… La contro­verse pour/contre la cuis­son des légu­mes est emblé­ma­ti­que de cette sim­pli­fi­ca­tion abu­sive (voir lien:n8ge).

Par ailleurs, il faut gar­der en mémoire qu’une meilleure pra­ti­que nutri­tion­nelle est néces­saire mais pas suf­fi­sante à nous main­te­nir en bonne santé. L’entraîneur Jack LaLanne (lien:dqnl) disait :  « L’exercice est roi et la nutri­tion est reine : avec les deux, vous avez un royaume. » Je recom­mande donc la lec­ture atten­tive des arti­cles clas­sés dans le cha­pi­tre Exercice, sans pour autant ver­ser dans l’excès de rai­son­ner en ter­mes de calo­ries — voir mon arti­cle Manger et bou­ger.

C’est la com­bi­nai­son judi­cieuse du choix de nos ali­ments et de l’exer­cice pra­ti­qué régu­liè­re­ment, avec l’hydra­ta­tion, des com­plé­ments ali­men­tai­res éven­tuels et un som­meil adap­tés à nos besoins, qui assure notre plein épa­nouis­se­ment et nous pro­tège contre la dégra­da­tion du vieillis­se­ment (voir mon arti­cle Vivre bien et long­temps). Tout ce que j’ai publié s’adresse en pre­mier aux jeu­nes de 7 à 77 ans, et bien au-delà depuis que l’espérance de vie a aug­menté…   😉

Un-e lecteur/trice jouis­sant d’une bonne santé, et confiant-e dans le main­tien de cet état jusqu’à un âge avancé, n’a aucune rai­son de modi­fier son régime ali­men­taire, sauf, le cas échéant, pour des rai­sons éthi­ques qui ne sont pas abor­dées ici.

Ma seule ambi­tion est de pré­sen­ter une com­pi­la­tion de notions que j’ai eu le loi­sir d’étudier et de met­tre en pra­ti­que. Leur nom­bre est donc limité : il ne s’agit pas de com­pa­rer les pra­ti­ques nutri­tion­nel­les sup­po­sées répon­dre en géné­ral aux ques­tions de santé, d’environnement et d’éthique. De nom­breux sites font l’apologie de telle ou telle méthode. D’autres pro­po­sent une réflexion cri­ti­que (lien:wzqg) ou polé­mi­que (lien:9xqt) sur les fon­de­ments des diver­ses appro­ches. L’encyclopédie Wikipedia (lien:3fgh) offre un cadre ter­mi­no­lo­gi­que et concep­tuel dans une démar­che col­la­bo­ra­tive qui se veut consen­suelle. Il faut lire le volet « Discussion » de cha­que page.


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