Hunza à perte de vue

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« Les secrets que recèlent [sic] cet ouvrage sont issus de la sagesse d’un peuple dont la répu­ta­tion a fait le tour de la terre. Le nom véri­table de ce peuple singu­lier n’est pas connu du grand public. L’on sait seulement qu’il vit quelque part dans des montagnes loin­taines et que ses membres sont censés vivre excep­tion­nel­le­ment long­temps. »

« On prétend que chez ce peuple les cente­naires sont monnaie courante, et il n’est pas rare que des anciens atteignent l’âge cano­nique de 130 ans. Des cas ont même été rappor­tés, en nombre appré­ciable, de vieillards qui ne rendaient l’âme qu’à l’âge incroyable de 145 ans…

Ce peuple n’est pas le fruit de la légende, et la contrée où il habite ne s’ap­pelle pas l’uto­pie. Il a pour nom les Hunzas (pronon­cer Hounzas) et séjourne dans ce qu’il est convenu d’ap­pe­ler le toit du monde, c’est à dire les hautes montagnes de l’Himalaya. »

Dans l’ou­vrage dont cette cita­tion est extraite, Les secrets de santé des Hunzas (1984 lien:nzyo), Christian Godefroy pour­suit :

C’est un auda­cieux méde­cin écos­sais du nom de Mac Carrisson qui fit connaître ce peuple mysté­rieux à l’Occident. Aventurier de nature, il ne crai­gnit pas d’ac­com­plir, entre les deux guerres, un périlleux voyage qui le condui­sit dans les hautes montagnes de l’Himalaya. Il séjourna sept ans parmi les Hunzas.

Le cumul d’er­reurs dans ce seul para­graphe est impres­sion­nant. Dans la vie réelle, Robert McCarrison (lien:gfhp) est né en Irlande du Nord en 1878. Il a séjourné au Gilgit-Baltistan (lien:sf1l) — mais pas chez les Hunzas — de 1901 à 1908. Cette région et la vallée de la Hunza ne se situent pas dans l’Himalaya mais dans le massif du Karakoram (lien:0ue2).

Ma moti­va­tion première à la rédac­tion de cet article était de « détri­co­ter » les mythes de la santé et de la longé­vité des Hunzas. Depuis presque un siècle ces histoires sont recy­clées et enjo­li­vées par des marchands de régimes ou de produits mira­cu­leux. Sur place, elles servent de vitrine aux agences de tourisme qui guident la visite de cette contrée fabu­leuse : le Shangri-la (lien:jxfe) du roman de James Hilton, Lost Horizon (1933, réédi­tion 2012 lien:bwrg).

C’est ici !

Les sources docu­men­taires sur ce sujet (voir la biblio­gra­phie) ont été publiées aux 19e et 20e siècles quand la vallée de la Hunza était encore très isolée. Les auteurs occi­den­taux faisaient preuve d’une grande témé­rité pour chemi­ner à pied ou à cheval sur des sentiers verti­gi­neux et fran­chir des cols de haute alti­tude. À partir de 1945, ils étaient reçus les bras ouverts par Muhammad Jamal Khan (lien:zkgu), dernier monarque de la prin­ci­pauté, un homme instruit dans une école anglaise et doté d’une grande intel­li­gence. Éblouis par son accueil et les atten­tions parti­cu­lières dont ils faisaient l’ob­jet, ils ont pour la plupart écouté sans esprit critique les discours du Prince sur la santé, la longé­vité et le bonheur de son peuple. On retrouve les mêmes « éléments de langage » dans les livres ouvrant sur une dédi­cace à leur « ami » le Mir Muhammad Jamal Khan.

Un des rares visi­teurs qui n’ait pas succombé à cette emprise avait pris rési­dence à distance du palais, au service de la popu­la­tion et de ses diffi­cul­tés au quoti­dien : le géologue John Clark, à qui je consacre plus de place en fin d’ar­ticle.

Je me suis donné pour consigne de lire inté­gra­le­ment les ouvrages dispo­nibles et d’en extraire une synthèse… Ces récits des voyages ont occupé mes pensées pendant plusieurs mois, appor­tant un regard croisé sur ce peuple, ses coutumes et l’éton­nant spec­tacle d’un terri­toire long­temps protégé de l’agi­ta­tion des plaines du sous-continent indien. J’espère commu­ni­quer l’en­vie de plus de lectures, si ce n’est de voyages !

Oui, on rencon­trait au Hunza des hommes âgés en pleine santé, du moins ceux qui avaient échappé ou survécu aux mala­dies… Mais non, aucun d’eux n’avait atteint 120 ou 140 ans ! Sans oublier les femmes qui mouraient plus jeunes, parfois de suicide, souvent victimes de violences conju­gales « socia­le­ment accep­tées »…

Le mythe du « sauvage en bonne santé » tel que l’a exposé William T Jarvis (1981 lien:4zt1) condi­tionne notre approche des cultures loin­taines. Nous avons tendance à mettre en sommeil tout discer­ne­ment au contact d’une popu­la­tion qui a priori suscite notre admi­ra­tion. Je l’ai connu pour y succom­ber lors de nos premiers séjours dans cette région du monde ; c’est pour­quoi les récits de voyage chez les Hunzas font écho à mes propres désillu­sions.

Déconstruire un mythe est impor­tant pour affû­ter son discer­ne­ment face à de fausses infor­ma­tions. Mais il est néces­saire pour cela de comprendre les méca­nismes et circons­tances de son élabo­ra­tion en recou­pant les données dispo­nibles, sans oublier de cerner la person­na­lité de chaque infor­ma­teur.

J’invite les lecteurs à exer­cer à la même démarche critique. Merci de commen­ter ou ques­tion­ner cet essai en public au bas de cette page, ou en privé via le formulaire de contact.

Translittération

Dans cet article, l’ex­pres­sion « le Hunza » désigne l’an­cien État prin­cier et « la Hunza » le fleuve qui le traverse en bordure. Les « Hunzas », terme que j’uti­lise pour ses habi­tants, sont loca­le­ment appe­lés “Hunzakuts” ou “Hunzawals”. De même, les habi­tants du Nagar voisin peuvent être dési­gnés comme “Nagaris”, “Nagirkuts” ou “Nagirwals”. Le suffixe “kut” est du bourou­chaski et “wal” de l’our­dou. J’ai remplacé “wazir” par « vizir » dans toutes les cita­tions.

Je n’ai pas modi­fié la trans­crip­tion des prénoms appa­rais­sant dans les textes anglais. Il ne m’a notam­ment pas semblé perti­nent de traduire “Muhammad” par « Mohamed » sachant qu’il s’agit indu­bi­ta­ble­ment du prénom ortho­gra­phié « محمد » en arabe, persan et ourdou.

Sommaire

Les sections de cet article sont assez indé­pen­dantes pour être lues dans un ordre arbi­traire. Un lien au début de chaque sous-titre permet de reve­nir au sommaire.

Prémisses de la légende

Hunza - Robert McCarrison
Robert McCarrison
Source : Guy Wrench (1938 réédi­tion 2009 lien:o5yk page 29)

Diplômé en méde­cine à Belfast en 1900, Robert McCarrison est arrivé « aux Indes » l’an­née suivante, engagé comme offi­cier méde­cin dans les troupes char­gées de surveiller les fron­tières monta­gneuses. Il a séjourné à Gilgit (lien:g09m) pendant 7 ans. La région avait été annexée dix ans plus tôt par les Britanniques.

McCarrison a quitté l’Indian Medical Service en 1935 pour s’ins­tal­ler à Oxford. Entretemps (en 1928) il avait été nommé « direc­teur de la recherche nutri­tion­nelle » en Inde.

M Miles écrit à son sujet (1998 lien:2t71 page 47) :

Les travaux de McCarrison sur le goitre, le créti­nisme et la thyroïde, commen­cés dans l’Himalaya occi­den­tal en 1902, ont produit de nombreuses publi­ca­tions scien­ti­fiques au cours des trente-cinq années suivantes.

Les réfé­rences des publi­ca­tions se trouvent dans les notes de sa biogra­phie sur Wikipedia (lien:gfhp). On peut aussi consul­ter une liste détaillée de ses travaux (lien:b5fh). McCarrison s’est singu­la­risé par l’hy­po­thèse inédite d’un lien quan­ti­fiable entre malnu­tri­tion et mala­dies méta­bo­liques. Sur Wikipedia (lien:gfhp) :

McCarrison est connu comme le premier à démon­trer expé­ri­men­ta­le­ment les effets d’un régime alimen­taire défi­cient sur les tissus et les organes animaux. Il a égale­ment mené des expé­riences sur l’homme visant à iden­ti­fier la cause du goitre, et s’est inclus lui-même aux sujets d’ex­pé­rience. Une grande partie du travail de McCarrison était avant-gardiste. Son livre de 1921, Studies in Deficiency Disease [lien:hvle] a été consi­déré à l’époque comme remar­quable. Il a été publié à un moment où la connais­sance des vita­mines et de leur rôle dans la nutri­tion en était à ses débuts.

C’est de cet ouvrage (McCarrison R, 1921 lien:hvle page 9) qu’est tirée la réfé­rence posi­tive à la santé et la longé­vité des Hunzas, deux quali­tés que McCarrison attri­bue à la sobriété alimen­taire de cette popu­la­tion :

Ma propre expé­rience inclut un exemple de race, jamais surpas­sée dans la perfec­tion physique et l’absence de mala­die en géné­ral, dont la seule nour­ri­ture consiste encore en grain, légumes et fruits avec une certaine quan­tité de lait, de beurre, et de viande de chèvre seulement les jours de fête. Je fais réfé­rence aux habi­tants de l’État de Hunza, situé à l’extrême pointe septen­trio­nale de l’Inde. Les terres dispo­nibles pour la culture y sont telle­ment limi­tées qu’ils ne peuvent avoir d’autre bétail que des chèvres, qui broutent dans les collines, tandis que la nour­ri­ture dispo­nible est si restreinte que les gens ne possèdent géné­ra­le­ment pas de chiens. Ils ont, en plus des céréales — blé, orge et maïs — une abon­dante récolte d’abri­cots. Ils les sèchent au soleil et les utilisent très large­ment dans leur nour­ri­ture.

Chez ces personnes, la durée de la vie est extra­or­di­nai­re­ment longue ; et les services que j’ai pu leur rendre pendant quelque sept années passées parmi eux se limi­taient prin­ci­pa­le­ment au trai­te­ment de lésions acci­den­telles, à l’ablation de cata­racte sénile, aux opéra­tions plas­tiques pour paupières granu­leuses ou au trai­te­ment de mala­dies tota­le­ment indé­pen­dantes de la nour­ri­ture four­nie. L’appendicite, si courante en Europe, était incon­nue.

Lorsque l’on prend en compte le carac­tère rigou­reux de l’hi­ver dans cette partie de l’Himalaya et le fait que leurs arran­ge­ments en matière de loge­ment et de conser­va­tion sont des plus primi­tifs, il devient évident que la restric­tion impo­sée aux denrées alimen­taires peu sophis­ti­quées de la nature est compa­tible avec une longue durée de vie, le main­tien en vigueur conti­nue et un physique parfait.

Hunza - Un patriarche de Baltit
Un patriarche de Baltit, barbe et mous­taches teintes au henné.
Devinez son âge et la raison de ce soin capil­laire ? Réponses plus bas dans le texte…
Source : Shor F (1953 lien:plcj page 491)

Bien que l’au­teur ait signalé « la durée de la vie extra­or­di­nai­re­ment longue » des Hunzas, il ne s’est pas aven­turé à l’éva­luer, pour la simple raison que l’ab­sence de registres d’état-civil ne lui aurait pas permis de le faire… Sachant que l’es­pé­rance de vie au Royaume-Uni était à cette époque proche de 47 ans pour les hommes et de 50 pour les femmes (lien:4u2d), on peut douter que les personnes « extra­or­di­nai­re­ment âgées » rencon­trées par McCarrison aient dépassé la centaine d’an­nées, contrai­re­ment à ce qu’af­firment les auteurs inspi­rés par son témoi­gnage. Sa percep­tion de l’âge était certai­ne­ment diffé­rente de la nôtre.

De plus, McCarrison écrit que « la restric­tion … est compa­tible avec une longue durée de vie… » ce qui veut dire en clair que les habi­tants survi­vaient aux dures condi­tions de leur envi­ron­ne­ment, mais sans impli­quer que cette restric­tion ait été un facteur de longé­vité. L’auteur plaide avant tout pour une fruga­lité dont il déplore l’ab­sence dans l’ali­men­ta­tion des « civi­li­sés » de son époque. Son ouvrage Studies in Deficiency Disease (lien:hvle) est consa­cré aux effets de carences alimen­taires (notam­ment des vita­mines) sur les animaux et les humains (page vii) :

[…] ma propre méthode a consisté à obser­ver les effets symp­to­ma­tiques et patho­lo­giques plus géné­raux des aliments défec­tueux sur le corps de l’animal dans son ensemble, et à déter­mi­ner ainsi quelles formes de mala­die humaine pour­raient raison­na­ble­ment lui être attri­buées. On a ainsi conclu qu’une grande partie des troubles gastro-intestinaux si courants de nos jours et une grande partie des troubles endo­cri­niens, proba­ble­ment presque aussi communs bien que moins faci­le­ment iden­ti­fiables, sont impu­tables à une alimen­ta­tion défi­ciente et mal équi­li­brée.

Hunza - Père affecté d'un goitre et son fils de crétinisme
Père affecté d’un goitre et son fils de créti­nisme
Source : Robert McCarrison (1908 lien:zmid page 20)

McCarrison a observé et analysé, dans neuf villages du district de Gilgit (lien:g09m), une forte inci­dence de mala­dies de la thyroïde : goitre (lien:1xke) et créti­nisme (lien:24ne). Il a commu­ni­qué sur Le créti­nisme endé­mique des vallées de Chitral et de Gilgit (McCarrison R, 1908 lien:zmid), et Les amibes intes­ti­nales de personnes souf­frant de goitre à Gilgit (1909 lien:1yb3).

Bien que l’on sache depuis le 4e siècle en Chine (Miles M, 1998 lien:2t71 page 48) que cette mala­die était prin­ci­pa­le­ment causée par une carence en iode, McCarrison affir­mait avoir prouvé que le goitre serait d’ori­gine infec­tieuse (1908 lien:zmid page 4) et trans­mis par de l’eau polluée. Sur 103 personnes souf­frant de goitre, 87 étaient aussi porteuses d’amibes intes­ti­nales (1909 lien:1yb3 page 723). Le créti­nisme serait selon lui 9 fois sur 10 « trans­mis » au fœtus par une mère souf­frant de mala­dies infec­tieuses : « tuber­cu­lose, érysi­pèle [lien:rfcg], rhuma­tisme aigu, palu­disme et grippe », les autres causes étant « acci­den­telles » (1908 lien:zmid pages 4, 12–13). Ses conclu­sions relèvent de corré­la­tions sur des échan­tillons trop faibles pour établir un quel­conque lien de causa­lité. Son approche de l’épidé­mio­lo­gie (lien:cfir) était pure­ment descrip­tive et ne produi­sait rien d’ex­ploi­table, à l’in­verse des études cas-témoins (lien:0kbt) qu’on commen­çait à mener en Europe à la même époque. Selon les données de McCarrison, des carences en iode auraient aussi bien pu expli­quer la préva­lence de ces mala­dies dans certaines familles ou certains lieux. Nous verrons plus bas qu’il est revenu sur son hypo­thèse pour la raison (inavouée) que l’ex­pli­ca­tion bacté­rienne ne se prêtait pas à une étude scien­ti­fique avec les outils à sa dispo­si­tion.

Au chapitre The selec­tion of food de Studies in Deficiency Disease (1921 lien:hvle page 238) Robert McCarrison résume son hypo­thèse :

Il n’est pas facile d’ob­te­nir une « histoire diété­tique » complète ; les patients sont souvent vagues sur ce qu’ils mangent ; mais lors­qu’ils constatent que des décla­ra­tions évasives ne suffisent pas, ils répondent en règle géné­rale en four­nis­sant des infor­ma­tions sur lesquelles on peut comp­ter. Ayant obtenu une « histoire diété­tique » aussi complète que possible, la nour­ri­ture consom­mée doit alors être envi­sa­gée selon cinq points de vue, à savoir : (1) la carence en vita­mines, (2) la carence en protéines de bonne valeur biolo­gique, (3) la carence en sels inor­ga­niques, (4) l’ex­cès de glucides et (5) l’ex­cès de graisses. En pratique, on consta­tera géné­ra­le­ment que, si le régime alimen­taire ne contient pas une propor­tion équi­table d’aliments protec­teurs, il sera défec­tueux à un ou plusieurs des égards ci-dessus. Il est primor­dial de réali­ser qu’il peut être défec­tueux, bien que la gamme et la variété des aliments utili­sés puissent être vastes.

Plus préci­sé­ment, ce qui pour lui justi­fie le terme « mala­dies de carence » (1921 lien:hvle page 47) :

Toute infec­tion ou tout orga­nisme débi­li­tant qui réduit encore l’efficacité des cellules, et en parti­cu­lier celle des régu­la­teurs endo­cri­niens du méta­bo­lisme peut, à mon avis, être un facteur déter­mi­nant de la produc­tion de toute forme de mala­die de carence connue de nous à ce jour — goitre [lien:1xke] dû au manque d’iode, chlo­rose [lien:a8am] due au manque de fer, béri­béri [lien:qv8k] dû au manque de vita­mine B, kéra­to­ma­la­cie [lien:096x] due au manque de vita­mine A, scor­but dû au manque de vita­mine C ou pellagre dû au manque de protéines de bonne valeur biolo­gique.

Hunza - Une “route” le long d'un <i>pari</i>
Une « route » le long d’un pari (falaise plon­geant direc­te­ment dans la rivière)
Source : Ralph Bircher lien:zx5d page 144

Pour McCarrison, le goitre est de nouveau asso­cié à une carence en iode, hypo­thèse qu’il avait écar­tée en accor­dant peu d’at­ten­tion à une impor­tante litté­ra­ture scien­ti­fique dispo­nible. C’est ce qui lui a permis d’être cité comme pion­nier de l’étude du goitre en Inde (Miles M, 1998 lien:2t71 page 62). Cette posi­tion est surtout le signal d’un chan­ge­ment de para­digme sur les causes des mala­dies. L’étude des bacté­ries, inopé­rante tant que les anti­bio­tiques n’avaient pas été décou­verts, avait cédé la place aux effets de la nutri­tion sur la santé (Wrench G, 1938 réédi­tion 2009 lien:o5yk page 41) et parti­cu­liè­re­ment ceux de substances nouvel­le­ment iden­ti­fiées : les vita­mines (lien:hizv).

Ce nouveau para­digme a conduit McCarrison, après 1927, à mener des expé­riences nutri­tion­nelles sur des animaux, qui n’ont toute­fois jamais pu être repro­duites. Ces remarques d’ordre métho­do­lo­gique peuvent tempé­rer le label de « scien­ti­fi­cité » accordé aux travaux du jeune méde­cin.

Robert McCarrison recon­nais­sait que les « mala­dies de carence » qui frappent les Occidentaux n’étaient pas connues des Hunzas, ce qui pour lui se justi­fiait par leur style de vie et leur régime alimen­taire de bonne qualité. Toutefois, aucun village hunza ne figu­rait dans son échan­tillon statis­tique de 9 villages du district de Gilgit.

L’engouement de McCarrison pour les coutumes des « non civi­li­sés » repo­sait sur le contraste avec l’ab­sence d’hy­giène dans l’Angleterre du début du ving­tième siècle. Il est aussi oppor­tun de rappe­ler qu’à cette époque il n’exis­tait aucun remède effi­cace contre les mala­dies infec­tieuses qui frap­paient dure­ment le sous-continent indien : bron­chite, grippe, dysen­te­rie, amibiase, infec­tions à staphy­lo­coques, palu­disme etc. En 1950, John Clark soignait de ces mala­dies envi­ron 40 à 50 patients chaque jour d’été au cœur du Hunza (1957 lien:g7ul page 86), mais McCarrison n’avait mentionné que celles qu’il jugeait direc­te­ment liées à la malnu­tri­tion, et sur lesquelles il croyait pouvoir inter­ve­nir en amélio­rant le régime alimen­taire.

Guy Wrench, un méde­cin qui fut l’élève de McCarrison, rapporte ses propos dans la confé­rence Faulty Food in Relation to Gastro-Intestinal Disorder à Pittsburg (USA) en 1922 (Wrench G, 1938 réédi­tion 2009 lien:o5yk page 33) :

Pendant la période de mon asso­cia­tion avec ces personnes, je n’ai jamais vu de cas de dyspep­sie asthé­nique [patients maigres, se tenant incli­nés, le front plissé…], de cancer gastrique ou duodé­nal, d’ap­pen­di­cite, de colite muqueuse ni de cancer. Parmi ces personnes, « l’ab­do­men trop sensible » aux impres­sions nerveuses, à la fatigue, à l’an­xiété ou au froid était inconnu. La conscience de l’existence de cette partie de leur anato­mie était, en règle géné­rale, liée au seul senti­ment de faim. En fait, leur santé abdo­mi­nale indé­fec­tible a, depuis mon retour en Occident, révélé un contraste remar­quable avec les problèmes dyspep­tiques et colo­niques de nos commu­nau­tés haute­ment civi­li­sées.

Wrench précise le contexte (1938 lien:o5yk page 32) :

Quand il [McCarrison] était le médecin-chirurgien de la Gilgit Agency, les Hunzas, bien que rési­dant à 60 miles [100 km], étaient ses patients offi­ciels. Comme d’autres Européens qui les ont rencon­trés, il était forte­ment impres­sionné par leur forme physique, mais son esprit était occupé par les mala­dies, le goitre et le créti­nisme en parti­cu­lier, et ces mala­dies, comme la plupart des autres, les Hunzas ne les attra­paient pas.

McCarrison a raconté dans la même confé­rence (cita­tion de Jerome Irvin Rodale, 1948 lien:v4vs page 15) :

Leur longé­vité et leur ferti­lité étaient, chez certains d’entre eux [les Hunzas], un tel sujet de préoc­cu­pa­tion pour leur gouver­neur [Mir Muhammad Nazim Khan] qu’il m’avait pris à partie pour ce qu’il consi­dé­rait comme mon empres­se­ment ridi­cule à prolon­ger la vie des anciens de son peuple, parmi lesquels figu­raient beau­coup de mes patients. L’opération de la cata­racte sénile lui parais­sait un gaspillage de mes écono­mies, et il suggé­rait à la place d’in­tro­duire une sorte de chambre mortelle conçue pour élimi­ner de son royaume ceux qui, du fait de leur âge et de leur infir­mité, n’étaient plus utiles à la commu­nauté.

Les années ayant passé, le Mir Muhammad Nazim Khan a lui-même souf­fert de cata­racte (Lorimer EO, 1939 lien:xr7b page 109) mais il a préféré la chirur­gie au suicide assisté !

On ne peut pas dire que Robert McCarrison ait fourni une preuve de la longé­vité appa­rente des Hunzas, ni même qu’il ait cher­ché à l’éta­blir. Il avait acquis en 1913 le statut de cher­cheur et pour cela renoncé à la clinique pour se consa­crer, loin de Gilgit, à l’étude expé­ri­men­tale des mala­dies liées à la malnu­tri­tion. Il avait surtout connu des Hunzas ceux qui pouvaient se dépla­cer jusqu’à Gilgit (lien:g09m) : trois jours de trajet à cheval selon John Clark (1957 lien:g7ul page 9) qui était installé à Baltit (proche de Karimabad lien:raf5). Si les Hunzas qu’il a rencon­trés ne souf­fraient pas de mala­dies thyroï­diennes ni de désordres diges­tifs, rien ne lui permet­tait d’af­fir­mer que les habi­tants du haut de la vallée étaient en bonne santé. La présence de personnes « très âgées » — selon sa percep­tion — n’est pas garante d’une espé­rance de vie supé­rieure à la moyenne.

Les obser­va­tions de McCarrison, qui appar­te­nait à une « armée d’oc­cu­pa­tion » instal­lée au Gilgit-Baltistan depuis 1892, sont compa­rables à celles collec­tées par les U.S. Occupation Headquarters sur les îles d’Okinawa en 1949 — voir mon article Okinawa, îles de rêve(s). Les pratiques alimen­taires obser­vées à Okinawa étaient celles d’une popu­la­tion affai­blie par la guerre ou dépouillées de leurs moyens d’exis­tence. Nous verrons qu’au Hunza la domi­na­tion et la paci­fi­ca­tion britan­nique étaient deve­nues un facteur de persis­tance de la famine chro­nique dans la première moitié du ving­tième siècle (Allan NJR, 1990 lien:3a5m page 404).

Données historiques

Le Gilgit-Baltistan (lien:sf1l) — dont le Hunza consti­tue la partie nord avec pour centre Baltit (près de Karimabad) à 2500 mètres d’al­ti­tude — est tout sauf ce lieu magique et mysté­rieux sous le toit du monde où le temps se serait suspendu… La vallée de la Hunza a connu de nombreux boule­ver­se­ments au cours des siècles, si l’on en juge par les noms de popu­la­tions qui s’y sont succé­dées : construc­teurs de méga­lithes, Dardes, Scythes, Kouchan, Huns, Tarkhans et Maghlots, Ayashok, Burshai, Maqpoons, Anchans, Yagbos (lien:br4g)… Les Tarkhans se sont conver­tis à l’Islam au début du huitième siècle. Les Dogras (lien:cn1b) du Cachemire ont pris le contrôle du Gilgit-Baltistan au milieu du 18e siècle.

Carte du Hunza
Le Hunza (centre : Aliabad).
Source : lien:h5tn ➡ Cliquer ce lien pour affi­cher la carte en mode inter­ac­tif
Noter que l’al­ti­tude n’est pas très élevée : Karimabad se situe seulement à 2500 mètres.

Une légende raconte que, sous le règne d’Alexandre le Grand, trois soldats grecs de son armée station­née en Perse, mariés à des femmes persanes, auraient échoué dans une muti­ne­rie et se seraient enfuis dans l’Himalaya, remon­tant la rivière Hunza en hiver pour échap­per aux pour­suites. Les habi­tants à peau claire du Hunza seraient leurs descen­dants. Ce récit est rapporté comme un « fait histo­rique » par Jay Milton Hoffman à l’is­sue d’en­tre­tiens avec le Mir Muhammad Jamal Khan (Hoffman JM, 1968 lien:z5y2 pages 81–82). Toutefois, aucune étude géné­tique n’a confirmé cette filia­tion grecque, alors qu’elle a été confir­mée pour les Hazaras (lien:36ur) — voir Qamar R et al. (2002 lien:petq).

Emily Lorimer écrit une version diffé­rente de la croyance popu­laire selon laquelle les trois soldats auraient été aban­don­nés malades, prenant soin de préci­ser que le Mir Muhammad Nazim Khan (grand-père de Jamal) « était assez intel­li­gent pour ne pas y croire » (Lorimer EO, 1939 lien:xr7b page 106). Cette légende a donc surtout été recy­clée pour les touristes…

Une autre légende évoque le passage de Marco Polo qui aurait intro­duit le jeu du même nom. Mais une expli­ca­tion plus plau­sible est que le jeu aurait été importé du Turkestan, le mot « polo » dési­gnant en tibé­tain la racine du saule dans laquelle était taillé le ballon. Chaque village du Hunza a son équipe de polo. Les rares plate­formes hori­zon­tales servent de terrain à ce jeu dont les voya­geurs ont témoi­gné de l’ex­trême violence dans sa version Hunza. John Tobe écri­vait (1960 lien:u5v1 pages 347–348) :

Je ne sais pas qui peut être le plus fati­gué… les musi­ciens, les joueurs de polo ou les spec­ta­teurs exci­tés, actifs et hurlants. […]

Ils marquent rare­ment 9 buts en moins d’une heure. Souvent la partie dure une demi-journée. Et à travers tout ces joyeux cris et hurle­ments — tout le monde semble crier comme un fou — l’or­chestre joue ses airs martiaux.

Image du Bouddha taillée dans le rocher près de Gilgit. Source : lien:i0fp page 109

Avant leur conver­sion à l’Islam au 16e et 17e siècle, les Balti (lien:pbwi) d’eth­nie tibé­taine qui habi­taient cette région étaient boud­dhistes. Il subsiste des traces histo­riques de cette époque comme en témoigne Emily Lorimer (1939 lien:xr7b page 272) :

À peu près quatre miles avant Gilgit [près de Nowpoor dans la direc­tion de Yensal], là où débouchent les nullahs [vallées étroites] de Kargah et Naupor, il y a une langue étroite de falaise lisse sur laquelle, cent pieds envi­ron au-dessus du sol acces­sible, un artiste inconnu a sculpté à une date incon­nue une belle repré­sen­ta­tion du Bouddha debout. Nous avons noté qu’il devait faire une dizaine de mètres de haut. […]

Plus tard, les habi­tants, qui ne connais­saient rien du Bouddha ni de son histoire, ont appelé ce person­nage une Yakshini [lien:de6e], disant qu’il s’agis­sait d’une ogresse dévo­reuse d’hommes. Un saint de passage avait été appelé à l’aide et avait réussi à la clouer au rocher. Il disait qu’elle ne pour­rait pas s’échap­per tant qu’il serait en vie et que tout irait bien si, une fois mort, on l’en­ter­rait au pied du rocher. Il s’ap­prê­tait à reprendre ses péré­gri­na­tions. Les gens lui étaient recon­nais­sants d’être déli­vrés [de cette ogresse], mais avec prudence ils esti­mèrent qu’ils risquaient de ne pas être aver­tis de son décès ou de ne pas pouvoir retrou­ver son hono­rable et valeu­reuse dépouille. Afin d’évi­ter toute décep­tion ou désastre futur, ils ont donc prudem­ment assas­siné leur bien­fai­teur et l’ont enterré sur place. La Yakshini est toujours là, ce qui atteste l’au­then­ti­cité de ce conte moral.

Cette légende a été racon­tée avec plus de détails par le colo­nel John Biddulph (1880 éd. 1971 lien:i0fp page 112).

L’histoire mouve­men­tée du Gilgit-Baltistan explique peut-être l’éton­nante diver­sité de sa popu­la­tion — voir les photos de Wakhis par Bernard Grua (2018 lien:pp5b). Serait-elle aussi un facteur de résis­tance aux mala­dies méta­bo­liques et infec­tieuses ?

L’époque pré-coloniale

Un roi hunza et des membres de la tribu
Un roi hunza et des membres de la tribu. Source : Edward Knight (1893 lien:h243 page 352)

Selon Wikipedia (lien:1f5w) :

À partir de 1847, le Mir [prince] du Hunza a reconnu une allé­geance nomi­nale à la Chine. Elle résulte de l’as­sis­tance appor­tée par Mir Ghazanfar Khan I à la Chine dans sa lutte contre les révoltes fomen­tées par Afaqi Khoja, sépa­ra­tiste ouïghour au Yarkand [lien:6ygl], à la suite de laquelle la Chine a accordé au Hunza un jagir (conces­sion de terre) au Yarkand et payé un tribut au Mir.

Le Hunza était une prin­ci­pauté alliée de la Chine bien avant l’ar­ri­vée des Anglais. Cette alliance avait été renfor­cée d’un lien de suze­rai­neté à partir de 1761.

Il n’avait rien du peuple d’agri­cul­teurs et de bergers paci­fiques que chantent les fables modernes, par exemple (lien:sdp6) : « Les Hunzas sont des adeptes du yoga, et des maîtres de la respi­ra­tion yogique. En outre, la médi­ta­tion quoti­dienne est obser­vée, avec des sessions courtes tout au long de la jour­née. » Le colo­nel RCF Schomberg en faisait une toute autre descrip­tion (1935 lien:p8c2 page 138) :

Les hommes Hunzas ne sont ni cruels ni vindi­ca­tifs, pas plus qu’ils ne sont de grands combat­tants comme les Pathan ou les Gurkha, dans le sens où ils aiment la bataille. Ils sont durs et entre­pre­nants parce que leur terrain acci­denté les rend ainsi. Sans aucun doute, ils adoraient le brigan­dage et avaient beau­coup de plai­sir à atta­quer les Nagaris mous et inca­pables, à buti­ner les gros Turkis qui se rendaient à La Mecque et à piller le Kirghiz des Pamirs. Maintenant, toute­fois, ils vivent des jours sombres et la malé­dic­tion de la paix dans un pays surpeu­plé les pour­rit. Cependant, ils sont toujours une belle race, sans aucun doute le meilleur de tous les groupes de tribus et de métis sur des centaines de kilo­mètres à la ronde. Ils admettent eux-mêmes qu’ils ne sont plus ce qu’ils étaient et n’ont plus de champ libre pour exer­cer leurs capa­ci­tés. Ils regrettent leur vie sans foi ni loi, qui appelle à une déci­sion rapide, à de grandes diffi­cul­tés et à un véri­table courage.

Extrait de “Where Three Empires Meet”
Extrait de Where Three Empires Meet
Source : lien:h243 page 372
Lire la traver­sée du pont de cordes !

Le voya­geur anglais Edward Frederick Knight présente les États du Hunza et du Nagar au chapitre XXI de son ouvrage Where Three Empires Meet, a narra­tive of recent travel in Kashmir, Western Tibet, Gilgit and the adjoi­ning coun­tries (1893 lien:h243). Dans un style qu’il convient de repla­cer dans le contexte de la « mission civi­li­sa­trice » de l’époque colo­niale, il écrit (lien:h243 pages 347–350) :

Il est étrange de trou­ver deux nations rivales dans un ravin étroit, occu­pant les deux côtés du torrent ; mais c’est le cas de la vallée de Kanjut (Hunza). […] Le Hunza et le Nagar, bien que d’or­di­naire presque conti­nuel­le­ment en guerre l’un avec l’autre, ont toujours uni leurs forces contre un ennemi étran­ger.

Ces Hunza-Nagaris, géné­ra­le­ment dési­gnés par leurs voisins comme des Kanjutis, bien que ce terme ne s’ap­plique stric­te­ment qu’aux Hunzas, sont depuis des siècles la terreur de tous les peuples depuis l’Afghanistan jusqu’au Yarkand [lien:6ygl]. Comme ils habitent ces défi­lés diffi­ci­le­ment acces­sibles, ils ont pris l’ha­bi­tude de mener des raids à travers l’Hindoo Koosh et de vivre de brigan­dage bien orga­nisé, les thums, ou rois de ces deux petits États, tirant la majeure partie de leurs reve­nus de cette source de profit. La frayeur qu’ins­pi­raient ces voleurs était telle que de larges districts ont été aban­don­nés par leurs habi­tants, et leurs terres culti­vées reve­nues à l’état sauvage, sous la menace perpé­tuelle de raids des Kanjut. […]

Mais tout ce brigan­dage, aussi mauvais qu’il fût, n’était qu’un délit mineur à côté du trafic d’es­claves systé­ma­tique auquel se livraient ces fléaux des fron­tières depuis un temps immé­mo­rial. Tout prison­nier de valeur commer­ciale — homme, femme, enfant — capturé pendant les raids était emmené à travers les montagnes pour être vendu, soit direc­te­ment aux proprié­taires d’es­claves du Turkestan chinois, soit aux chefs kirghizes qui leur servaient d’in­ter­mé­diaires. […]

Les diri­geants de ces deux États étaient, comme on peut s’en douter, des scélé­rats ignares et assoif­fés de sang, irres­pec­tueux des obli­ga­tions de leurs trai­tés, et ne respec­tant rien d’autre que la force. […] Le thum du Hunza [Muhammad Safdar Ali Khan, lien:74lj], que nous allons main­te­nant desti­tuer, se prend pour un descen­dant d’Alexandre le Grand — une reven­di­ca­tion commune dans les envi­rons — sur la foi d’une légende de l’Hindoo Koosh ; certai­ne­ment un pédi­grée respec­table. On dit qu’il était conforme à l’éti­quette, dans sa cour sauvage, qu’en certaines occa­sions le Wazir (vizir) deman­dât en présence du thum : « Qui est le plus grand roi de l’Orient ? » et qu’un autre flat­teur répon­dît : « Certainement le thum du Hunza ; à moins, peut-être, que ce soit l’empereur de Chine ; car ces deux-là sont sans nul doute les plus grands. » Ce monarque a une très haute opinion de lui-même. Quand le capi­taine Younghusband lui a demandé pour­quoi il n’avait pas visité l’Inde, il a répondu en riant : « Il n’est pas coutume qu’un roi comme moi et mon ancêtre Alexandre le Grand quittent leurs propres terri­toires. » Toutefois, plus tard, il s’est rési­gné à voya­ger dans un pays étran­ger ; car, après que ses forte­resses aient été prises d’as­saut, il a pris ses claques pour s’en­fuir en Chine avec une vitesse manquant un peu de dignité pour un prince d’une telle gran­deur.

Le colo­nel John Biddulph précise, à la même époque, les avan­tages que les Hunzas ont tirés de leur aide dans la répres­sion de l’in­sur­rec­tion au Yarkand en 1847 (Biddulph J, 1880 lien:i0fp page 28) :

Les Chinois versaient une subven­tion fixe au thum du Hunza qui, en retour, faisait preuve d’une allé­geance nomi­nale. En ces circons­tances, les cara­vanes entre le Yarkand et Leh étaient régu­liè­re­ment pillées dans la vallée du fleuve Yarkand, près de Koolanooldi, par les gens du Hunza, tandis que les auto­ri­tés chinoises fermaient les yeux sur une pratique qu’elles ne pouvaient ni empê­cher ni punir. Les raids étaient orga­ni­sés par le thum et visaient un endroit dési­gné par la proxi­mité de la route des cara­vanes. Ses agents au Yarkand l’aver­tis­saient qu’une riche cara­vane était sur le point de partir et un groupe était immé­dia­te­ment dépé­ché pour l’at­tendre par des sentiers monta­gneux connus d’eux seuls. Une fois le pillage réalisé, les jeunes hommes étaient géné­ra­le­ment saisis et vendus en escla­vage, faisant du Hunza le prin­ci­pal four­nis­seur des marchands d’es­claves du Badakshan.

Hunza - Mir Safdar Ali Khan
Mir Safdar Ali Khan. Source : Jan Jatoori lien:evbx

La campagne victo­rieuse des Britanniques est racon­tée dans l’ou­vrage d’Edward Frederick Knight aux chapitres XXII-XXV (1893 lien:h243). Le Mir du Hunza avait en vain espéré un soutien des Russes pour des armes et des muni­tions, voire même la parti­ci­pa­tion de Cosaques, ainsi que des Chinois dont ils étaient encore les vassaux.

Le prince du Nagar avait été entraîné contre son gré dans la résis­tance à cette inva­sion. Knight raconte (1893 lien:h243 page 381) :

Le 30 novembre [1891] nous reçumes la réponse à l’ul­ti­ma­tum du Colonel Durand. Il se trouve que les Nagaris réunis à Nilt n’étaient qu’à demi déci­dés d’en venir aux mains avec nous, quand, soudain, de la forte­resse Hunza de Maiun sur l’autre côté de la rivière, avait surgi le féroce Wazir (vizir) [Muhammad Shah] héré­di­taire du Hunza — l’agent de Safdar Ali pour l’as­sas­si­nat de son père [en 1886], l’an­cien thum [prince] — qui s’était intro­duit dans le Conseil, mena­çant de couper la tête de quiconque s’aven­tu­re­rait à parler de paix, et qui, surpas­sant toute l’as­sis­tance par la violence de son éloquence, avait contraint les Nagaris de se rallier aux Hunzas. Il avait insulté, maltraité, et menacé de mort l’émis­saire du Colonel Durand, natif du Nagar, mais s’était fina­le­ment contenté de lui voler son cheval et de nous le renvoyer à pied.

Cette histoire récente n’empêche pas un thuri­fé­raire du para­di­siaque Hunza de rappor­ter les éléments de langage du Mir Muhammad Jamal Khan (Banik AE, 1960 réédi­tion 2010 lien:d6hp page 236) :

Il y a des siècles, c’étaient des combat­tants coura­geux car ils devaient proté­ger les cols de montagne contre les enva­his­seurs. Néanmoins, les Hunzakuts d’au­jourd’­hui sont les gens les plus tempé­rés et les mieux dispo­sés que j’ai jamais rencon­trés.

Hunza - Un rafik (route bâtie) sur la route de Gilgit au Tukestan chinois
Un rafik (route bâtie) sur la route de Gilgit au Tukestan chinois.
Source : Shor F (1953 lien:plcj pages 496–497)

Lire aussi à ce sujet : Le Grand Jeu : rencontre anglo-russe aux confins du Pamir, de l’Hindou Kouch et du Karakoram (Grua B, 2019 lien:4jvd). Extrait :

De son côté, Safdar Ali [le prince du Hunza] tentait proba­ble­ment de faire monter les enchères entre ce qu’il esti­mait être des rivaux se dispu­tant ses faveurs. « Il pensait que l’impératrice des Indes, le tsar de Russie et l’empereur de Chine étaient les chefs de tribus voisines » (Younghusband). Il était, en tout cas, incons­cient de l’extrême suscep­ti­bi­lité des Anglais concer­nant l’accès aux cols et corri­dors pouvant éven­tuel­le­ment conduire les troupes russes à l’empire des Indes. Le poten­tat préféra multi­plier les fanfa­ron­nades, les insultes et les demandes de pots-de-vin. […]

De sa propre initia­tive, Safdar Ali allait œuvrer à créer les prétextes condui­sant à sa perte. En hiver, en l’absence des Gurkhas verrouillant le col de Shimshal, il reprit ses agres­sions meur­trières sur les cara­vanes entre le Ladakh et le Xinjiang, se persua­dant que les Russes et les Chinois vole­raient à son secours en cas de néces­sité. Il commença même à s’en prendre aux commu­nau­tés voisines et aux posses­sions cache­mi­ries. En novembre 1891, les Britanniques passèrent à l’offensive en donnant l’assaut à une série d’ouvrages mili­taires du Nagar et du Hunza lors de leur montée vers le nord depuis Gilgit.

L’histoire d’un peuple est souvent réduite à son acti­vité mili­taire, aux actes violents et aux débor­de­ments guer­riers de ses diri­geants. Celle des Hunzas ne devrait pas faire oublier qu’à la même époque « nos ancêtres » mettaient une partie de l’Europe à feu et à sang !

L’époque coloniale

Hunza - Le Mir Muhammad Nazim Khan et son vizir Khan Bahadur Humayun Baig
Le Mir Muhammad Nazim Khan et son vizir Khan Bahadur Humayun Baig à la cour de Dehli en 1911
Source : Azeem lien:5o0a

En 1892, Safdar Ali Khan, dernier souve­rain du Hunza plei­ne­ment indé­pen­dant — qui avait assas­siné son père et ses deux frères pour accé­der au trône en 1886 — s’est enfui à Kashghar en Chine, remplacé par son jeune frère Nazim Khan jusqu’en 1938. Ghazan Khan II lui a succédé en 1938, puis Jamal Khan en 1945 (lien:74lj).

Dans un ouvrage histo­rique de la dynas­tie qu’il avait trans­mis à Jamal Khan (Shor JB, 1955 lien:232j loc. 5014), Nazim Khan avait écrit au sujet de son frère Safdar Ali (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 256) :

Il a fait assas­si­ner Taighoon, Nematulla et Misiab, jeter au bas de Ghulkin dans un préci­pice Sakhawat Shah et Jahandar Shah, fait tuer leur mère et orga­nisé le meurtre de Salam Khan à Shimshal.

Le Hunza a été un état prin­cier allié de l’Inde britan­nique jusqu’à l’in­dé­pen­dance de l’Inde en 1947. Cette alliance était bâtie sur un climat de coopé­ra­tion qu’Emily Lorimer asso­ciait à la Pax Britannica (lien:yq2f).

Hunza - Muhammad Nazim Khan
Muhammad Nazim Khan
Source : RCF Schomberg (1935 lien:p8c2 page 115)

Emily Lorimer faisait l’éloge des chan­ge­ments surve­nus sous le règne de Muhammad Nazim Khan (Lorimer EO, 1939 lien:xr7b pages 122–123). Elle écri­vait à propos du Mir : « Bien qu’âgé de près de soixante-dix ans, il avait encore une fière allure d’homme, un roi sous toutes les coutures, aussi conve­nable que les très rares auto­crates héré­di­taires authen­tiques dans notre monde sens dessus dessous ». Il était tout de même diabé­tique et atteint de cata­racte (1939 lien:xr7b pages 108–109).

Sous domi­na­tion britan­nique, le Gilgit-Baltistan (lien:sf1l) faisait partie de l’État de Jammu et Cachemire au nord de l’Inde. Les Anglais ont renforcé leur pres­sion sur ces terri­toires, redou­tant leur annexion par l’Union sovié­tique. Situé à une ving­taine de kilo­mètres des fron­tières chinoise et afghane, le Hunza aurait pu être une place stra­té­gique convoi­tée si les chemins d’ac­cès n’avaient pas été aussi impra­ti­cables.

Hunza et Nagar

Hunza - Rani Shams-un Nahar en 1961
Rani Shams-un Nahar en 1961
Source : Jay M Hoffman (1968 lien:z5y2 page 89)

Shams-un Nahar, l’épouse du Mir Muhammad Jamal Khan (lien:zkgu), a été la dernière reine du Hunza jusqu’en 1947. Elle a vécu jusqu’en 2006. Originaire de la vallée de la Hunza, l’an­thro­po­logue Fazal Amin Beg (lien:fev4) a trans­crit un entre­tien avec elle six ans avant sa mort (Beg FA, 2000 lien:nr1r). On y apprend les rapports entre les États du Hunza et du Nagar (carte lien:n4eo) tous deux en bordure du fleuve Hunza, para­doxa­le­ment enne­mis héré­di­taires bien qu’en­tre­te­nant des liens matri­mo­niaux. Leur divi­sion date­rait de l’ar­ri­vée des musul­mans.

Fille du Mir du Nagar et promise en mariage (à son insu à 14 ans) au fils du Mir Muhammad Ghazan Khan II du Hunza, elle détaille les liens de parenté entre leurs clans fami­liaux (Beg FA, 2000 lien:nr1r) :

Il est impor­tant de noter que depuis le début de son histoire, de nombreuses familles du Hunza sont soit du Nagar, soit des descen­dants des filles du Nagar. D’autre part, de nombreuses familles au Nagar pour­raient être témoins du fait qu’elles viennent du Hunza de la même manière. Cela reflète égale­ment les liens sous-jacents, et les mariages ont donc eu lieu entre les peuples de ces deux États prin­ciers. L’un des exemples concrets à cet égard est celui de ma propre famille. La mère de mon père, Zeb un-Nisah, était origi­naire du Hunza et était une fille de Shah Ghazanfar Khan I, fils de Shah Silum Khan III [lien:74lj]. De tels types de rela­tions de parenté exis­taient déjà et mon enga­ge­ment s’est donc déroulé sans aucune barrière.

Les mariages entre jeunes aris­to­crates du Hunza et du Nagar servaient à éviter les guerres entre voisins… Toutefois, à l’in­té­rieur de chaque État, l’ac­cès au trône était presque inévi­ta­ble­ment l’abou­tis­se­ment d’une lutte fratri­cide (Beg FA, 2000 lien:nr1r) :

Mon père était le plus jeune de ses frères. Trois ou quatre frères étaient plus âgés que lui. À cause de leurs combats mutuels, deux frères ont été tués. Mon père et ses frères avaient aussi un demi-frère. Certaines personnes ont tenté de persua­der mon père que si son demi-frère gran­dis­sait, il lui serait nuisible. En tant que conseillers, ces sympa­thi­sants ont recom­mandé qu’il serait appro­prié de tuer son demi-frère. Il convient de noter que le meurtre n’était pas consi­déré comme une chose anor­male ni étrange en ce temps. Le nom d’un frère de mon père était Babar et l’autre était Harithum. Il y a un endroit appelé Yal, un site d’ébou­le­ment sur la route du Karakoram entre Ghulmet et Pisan (dans le Nagar). Mon oncle avait sa propriété foncière à Ghulmet. Les conspi­ra­teurs ont donc fait un plan pour son assas­si­nat. Sous prétexte de jouer au polo, mon oncle a donc été invité à Nagar Proper [carte lien:n4eo]. Lorsqu’il est arrivé à Yal, il a malheu­reu­se­ment été tué là-bas.

À cette époque, mon père était jeune. Bref, Wazir Hamayun ([le vizir] du Hunza) et lui se sont enfuis à Gilgit afin d’in­vi­ter les forces britan­niques à venir (dans la vallée). Tous deux réus­sirent ainsi leur mission […]. Par consé­quent, la paix s’établit dans les deux prin­ci­pau­tés.

John Clark a rendu visite en 1950 au Mir du Nagar — un frère de Shams-un Nahar. Il nous livre ce commen­taire (1957 lien:g7ul pages 87–88) :

C’était un jeune homme intel­li­gent et soli­taire que j’ai toujours aimé. Cette visite était socia­le­ment néces­saire, car il n’au­rait pas fallu dire que le Sahib améri­cain est resté des mois au Hunza et n’a même jamais pris la peine de traver­ser le fleuve pour se rendre au Nagar.

Lui et le Mir du Hunza vivaient à seulement huit kilo­mètres l’un de l’autre et étaient liés par un mariage, mais aucun n’était jamais entré dans le pays de l’autre. Les cinq-cent ans de petites guerres conti­nuelles entre le Hunza et le Nagar avaient pris fin dans la mémoire des hommes vivants, mais la méfiance jalouse persis­tait. Le Nagar, sur le nord ou la pente ombra­gée de la chaîne des Kailash, était fertile et bien arrosé toute l’année, produi­sant une quan­tité plus que suffi­sante de nour­ri­ture pour ses habi­tants. Le Hunza, juste de l’autre côté de la rivière, au sud du Karakoram, brûlait éter­nel­le­ment sous le soleil écla­tant et manquait toujours d’eau et de nour­ri­ture. Ce n’est que par une disci­pline sévère et un dur labeur que les Hunzas se sont affir­més comme « les meilleurs hommes et les plus braves combat­tants dans les montagnes ». Les Nagaris, qui étaient iden­tiques sur le plan racial et linguis­tique avec les Hunzas, ont passé leur vie à procla­mer : « Nous sommes aussi bons que vous ! » — ce qui voulait dire, natu­rel­le­ment, qu’ils sentaient qu’ils ne l’étaient pas.

John Biddulph écrit dans Tribes of the Hindoo Koosh (1880 lien:i0fp pages 27–28) :

La famille diri­geante du Hunza est appe­lée Ayeshé (céleste), d’après les circons­tances suivantes. Les deux États de Hunza et Nagar étaient autre­fois un, gouver­nés par une branche des Shahreis, la famille diri­geante de Gilgit, dont le siège du gouver­ne­ment était Nager. La tradi­tion raconte que Mayroo Khan, appa­rem­ment le premier thum [roi] musul­man du Nagar à peu près 200 ans après l’in­tro­duc­tion de l’Islam à Gilgit [à l’époque de l’Imam Islām Shāh, tren­tième imam des musul­mans ismaé­liens, 1368–1424] a épousé une fille de Trakhan de Gilgit, qui lui a donné des fils jumeaux nommés Moghlot et Girkis. La famille diri­geante actuelle du Nagar est issue du premier. Les jumeaux se seraient montrés hostiles l’uns envers l’autre dès leur nais­sance. Alors leur père, inca­pable de régler la ques­tion de la succes­sion, a divisé son État en deux, donnant à Girkis le nord-ouest et à Moghlot la rive sud-est de la rivière.

L’âge n’a pas dimi­nué leur inimité et Girkis, pendant la chasse, a été tué par un fidèle de Moghlot […] qui, l’in­vi­tant à regar­der quelque chose en haut de la falaise, lui a tiré une flèche dans la gorge. Girkis n’avait qu’une fille qui selon la coutume locale est deve­nue la reine (ganish) du Hunza. Le premier souci de celle-ci a été de venger son père. La tradi­tion raconte qu’elle avait juré de déchi­rer de ses dents le foie de l’as­sas­sin et qu’elle l’au­rait vrai­ment fait. […]

Le jeune prince Kamal Khan du Nagir, un jeune fils de Moghlot, a traversé la rivière pendant la nuit, lui a fait la cour et a gagné son cœur. Chaque nuit les amants se rencon­traient, à l’insu du reste du monde, jusqu’à ce qu’ad­viennent de sérieuses consé­quences ; et un beau jour il a été annoncé au Hunza que, bien que la Providence n’ait pas donné un mari à la prin­cesse, elle l’avait grati­fiée d’un fils. La morale au Hunza n’est pas des plus strictes, même aujourd’­hui [en 1880], de sorte qu’on a peu posé de ques­tions. Les braves gens, en géné­ral, se sont conten­tés de battre leurs tambours, de danser et de se livrer à d’autres festi­vi­tés à l’oc­ca­sion de la nais­sance du prince Chiliss Khan.

Kamal Khan semble quand même s’être « mal comporté » car cette histoire est dissi­mu­lée au Hunza derrière la fiction qu’un prince du Shighnan aurait été marié à la prin­cesse, mais qu’on a oublié son nom, de sorte qu’on l’ap­pelle Ayesho (envoyé du Ciel), un nom qui a été adopté par la famille régnante du Hunza.

John Tobe donne une expli­ca­tion de l’ap­pel­la­tion « Hunza » (1960 lien:u5v1 page 429) :

[…] quand les diri­geants du Shignam [Shighnan] sont arri­vés au Hunza, ils ont appelé la vallée Kanjut. Ce nom est resté jusqu’au moment des Girkis qui ont appelé le pays « Hunza » parce que tous les gens étaient unis comme les flèches dans un carquois. En langue bourou­chaski, Hunza signi­fie « flèche ».

Un autre mythe d’ori­gine, chanté à la cour du Hunza à l’oc­ca­sion du Tumushuling, la fête du solstice d’hi­ver, est rapporté par John Clark (1956 lien:g7ul page 141) :

Dans des temps anciens, le Rajah de Gilgit gouver­nait tout le pays, de Gilgit à Mintaka Pass, et tout le Nagar [carte lien:n4eo], oui, ainsi que l’Ishkoman et le Yasin [carte lien:5q25], jusqu’aux fron­tières du Chitral [carte lien:a6f0] et du Yaghistan. Il déte­nait le pouvoir d’un roi sur cette terre et l’exer­çait égale­ment, grâce à sa connais­sance de la magie, sur ses djinns, ses diables et les esprits. Mais c’était un homme mauvais, dont la force le faisait craindre beau­coup.

Le roi avait l’ha­bi­tude de manger la chair d’un bébé allaité, tué chaque jour. C’était une plaie doulou­reuse pour son peuple, mais ils étaient impuis­sants à l’ar­rê­ter. Il n’avait lui-même qu’un enfant, une fille adulte qui gardait son propre conseil. Puis un jour, un jeune prince et ses fidèles cour­ti­sans ont fait irrup­tion à Gilgit, des exilés de Perse. Bientôt, le prince et la fille du roi sont tombés amou­reux. Elle lui a parlé des pouvoirs magiques de son père et lui a expli­qué que cette magie ne pouvait pas résis­ter au feu. Le jeune prince a donc arrangé un grand tama­sha [une célé­bra­tion] et secrè­te­ment, la nuit, avec ses servi­teurs, ils ont creusé une fosse profonde près de la porte du malé­fique Rajah. La nuit suivante, tout le monde est venu au tama­sha en portant une torche, comme l’avait ordonné le prince. Ils ont fait semblant de provo­quer une grande émeute. Lorsque le Rajah s’est préci­pité pour l’ar­rê­ter, il est tombé dans la fosse ; très vite, le prince et tout le peuple lui ont jeté leurs flam­beaux et il a été complè­te­ment consumé. Puis le prince et la prin­cesse se sont mariés et ont bien gouverné Gilgit. Selon la légende, l’un des neveux du prince serait devenu le premier Mir du Hunza, un autre Mir de Nagir.

Les rela­tions compli­quées entre Hunza et Nagar, et les coutumes de leurs popu­la­tions, sont expo­sées dans l’ou­vrage du colo­nel RCF Schomberg (1935 lien:p8c2 pages 125–183).

L’époque post-coloniale

Muhammad Jamal Khan, Mir du Hunza (1961)
Muhammad Jamal Khan, Mir du Hunza (1961)
Source : Jay M Hoffman (1968 lien:z5y2 page 89)

Après le départ des Anglais en 1947, le Hunza a fait l’ob­jet d’avances de la République de Chine qui deman­dait au Mir qu’il revienne sous protec­tion chinoise. L’Inde essayait aussi de prendre le contrôle de ce terri­toire bien qu’il fût peuplé majo­ri­tai­re­ment de musul­mans — chiites au Nagar et ismaé­liens au Hunza.

Le 3 novembre 1947, le Mir Muhammad Jamal Khan (lien:zkgu), diri­geant du Hunza seulement depuis 1945, a envoyé un télé­gramme à Jinnah annon­çant son choix d’ac­cé­der au nouvel État du Pakistan. Sa déci­sion avait été prise une semaine après que Hari Singh, le maha­raja du Cachemire, ait demandé son ratta­che­ment à l’Inde suite à une tenta­tive d’in­va­sion par des Maseed (lien:7xt7) aidés par l’ar­mée pakis­ta­naise… et deux jours après qu’une révolte (sans effu­sion de sang) ait donné lieu au renver­se­ment du gouver­neur Ghansara Singh et à la procla­ma­tion de la République de Gilgit-Baltistan (lien:br4g). Composé de chefs mili­taires sans soutien de la popu­la­tion locale, le nouveau gouver­ne­ment n’a duré que 16 jours (lien:k3mf).

Le Mir a conti­nué à régner sur le Hunza tandis que l’ad­mi­nis­tra­tion pakis­ta­naise mettait en place un Political Agent à Gilgit sur un modèle emprunté aux Anglais. Il a aussi été nommé, en 1951, repré­sen­tant du Prince Aga Khan Ismailia pour l’État de Hunza, l’Agence Gilgit, l’État de Chitral et l’Asie centrale (lien:zkgu).

Un pont de cordes sur la route menant au Hunza
Un pont de cordes sur la route menant au Hunza
Source : John Tobe (1960 lien:u5v1 page 39)

Annexion complète par le Pakistan

Le 25 septembre 1974, à la suite de mani­fes­ta­tions locales, le régime du Mir a pris fin lorsque Zulfikar Ali Bhutto, Premier ministre du Pakistan, a supprimé le gouver­ne­ment du Mir et annexé l’État sous l’au­to­rité du gouver­ne­ment fédé­ral. « C’était, depuis long­temps déjà, la contrée la plus paisible, la plus instruite et la plus accueillante de ce pays. » (Grua B, 2019 lien:4jvd)

Le Mir Muhammad Jamal Khan avait régné de 1945 à 1974, conser­vant son titre jusqu’à son décès en 1976 (lien:74lj). Son fils aîné Ghazanfar Ali Khan II (lien:tmqd) lui a succédé en tant que Gouverneur du Gilgit-Baltistan jusqu’en septembre 2018. La fonc­tion prin­cière ayant été abolie, le titre de « Mir » est contesté (lien:ymvy) :

Le Hunza est une vallée célèbre de la région du Gilgit-Baltistan. La plupart des gens là-bas sont très fâchés lorsque les médias utilisent les termes : Mir du Hunza ou Rani du Hunza. « On dirait que quel­qu’un m’a tiré une balle dans le cœur », dit Fida Ali, dont le grand-père a perdu la vie alors qu’il travaillait pour le diri­geant de l’an­cien État prin­cier Hunza. Le gouver­neur despote était connu sous le nom de « Mir du Hunza ».

Karachi Agreement
Source : Samrana Gultasab lien:xrtt

Le 28 avril 1949, l’Azad Cachemire (lien:ptrg) — à ne pas confondre avec le Cachemire indien — a cédé au gouver­ne­ment pakis­ta­nais le contrôle complet du Gilgit-Baltistan ainsi que celui des ques­tions de défense, des affaires étran­gères et des commu­ni­ca­tions dans sa propre région. Cette déci­sion, le Karachi Agreement (lien:wy1n), tenue secrète jusqu’en 1990, avait été prise sans consul­ta­tion du Gilgit-Baltistan. On peut lire sur Wikipedia (lien:fxla) :

À partir de ce moment [la signa­ture du Karachi Agreement] et jusque dans les années 1990, le Gilgit-Baltistan a été régi par le Règlement sur la crimi­na­lité fron­ta­lière de l’époque colo­niale, qui trai­tait les popu­la­tions tribales comme « barbares et non civi­li­sées » en impo­sant des amendes et des sanc­tions collec­tives. Les gens n’avaient pas le droit d’être repré­sen­tés par un avocat ou d’in­ter­je­ter appel. Les membres des tribus devaient obte­nir l’au­to­ri­sa­tion préa­lable de la police pour se rendre n’im­porte où et tenir la police infor­mée de leurs dépla­ce­ments. Il n’existait pas de système démo­cra­tique pour le Gilgit-Baltistan au cours de cette période. Tous les pouvoirs poli­tiques et judi­ciaires sont restés entre les mains du minis­tère des Affaires du Cachemire et des régions du Nord (KANA). Les habi­tants du Gilgit-Baltistan ont été privés des droits des citoyens pakis­ta­nais et azadis du Cachemire.

L’un des prin­ci­paux motifs de cet état de fait était l’éloignement de Gilgit-Baltistan. Un autre facteur était que le Pakistan dans son ensemble manquait de normes et de prin­cipes démo­cra­tiques. Le gouver­ne­ment fédé­ral ne donnait donc pas la prio­rité au déve­lop­pe­ment démo­cra­tique de la région. Il y avait égale­ment un manque de pres­sion publique car une société civile active était absente de la région, les jeunes rési­dents instruits optant géné­ra­le­ment pour vivre dans les centres urbains du Pakistan au lieu de rester dans la région.

[…]

À la fin des années 90, le président d’Al-Jihad Trust a saisi la Cour suprême du Pakistan d’une requête en vue de déter­mi­ner le statut juri­dique du Gilgit-Baltistan. Dans son arrêt du 28 mai 1999, la Cour a enjoint au Gouvernement pakis­ta­nais de garan­tir l’éga­lité de droits à la popu­la­tion de Gilgit-Baltistan, et lui a donné six mois pour le faire. À la suite de la déci­sion de la Cour suprême, le gouver­ne­ment a pris plusieurs mesures pour délé­guer les pouvoirs au niveau local. Toutefois, dans plusieurs cercles poli­tiques, il a été soulevé que le gouver­ne­ment pakis­ta­nais était inca­pable de se confor­mer au verdict du tribu­nal en raison des fortes divi­sions poli­tiques et sectaires au Gilgit-Baltistan, ainsi que des liens histo­riques exis­tant entre ce terri­toire et la région encore contes­tée du Cachemire, empê­chant la déter­mi­na­tion du statut réel du Gilgit-Baltistan.

[…]

Le peuple du Gilgit-Baltistan souhaite être inté­gré au Pakistan en tant que cinquième province distincte, mais les diri­geants de l’Azad Kashmir sont oppo­sés à toute initia­tive visant à inté­grer le Gilgit-Baltistan au Pakistan. Les habi­tants du Gilgit-Baltistan s’op­posent à toute inté­gra­tion avec le Cachemire et souhaitent plutôt obte­nir la citoyen­neté pakis­ta­naise et un statut consti­tu­tion­nel pour leur région.

Le ratta­che­ment au Pakistan du Gilgit-Baltistan (lien:sf1l) a déclen­ché la première guerre indo-pakistanaise (1947–1948). L’Inde, qui reven­dique l’in­té­gra­lité du Cachemire, réclame toujours le contrôle sur ce terri­toire, alors que le Pakistan affirme que le Cachemire indien devrait lui être ratta­ché puisque 90% de sa popu­la­tion est de reli­gion musul­mane.

Le Hunza présenté dans cet article est celui du milieu du 20e siècle, fort diffé­rent de ce qu’il est devenu après l’achè­ve­ment (en 1978) du Karakoram high­way (lien:ge4o) longeant la vallée pour relier le Pakistan et la Chine. Seuls les paysages magni­fiques ont été préser­vés !

Groupes ethniques

Ouvrage “Between the Oxus and the Indus”
Source : lien:p8c2

Un témoi­gnage « de terrain » sur les Hunzas se trouve dans l’ou­vrage du colo­nel RCF Schomberg, Between the Oxus and the Indus (1935 lien:p8c2 pages 110–219).

Encore un colo­nel ? En effet, de nombreux ouvrages riches en données histo­riques et cultu­relles ont été écrits par des offi­ciers sur les terri­toires de l’Empire britan­nique. Une connais­sance profonde de la hiérar­chie sociale était vitale pour le main­tien de la chape colo­niale par une armée réduite au mini­mum. Les chefs de tribus et diri­geants locaux assu­raient le relais. C’est ainsi que la disci­pline acadé­mique « anthro­po­lo­gie sociale » a vu le jour au Royaume-Uni !

Schomberg distingue plusieurs « races » — terme ancien dési­gnant les ethnies (1935 lien:p8c2 pages 125 et 127). Les ortho­graphes des lieux ont été modi­fiées pour faci­li­ter leur loca­li­sa­tion sur la carte (lien:h5tn) :

Il existe trois divi­sions raciales distinctes dans le Hunza moderne. La partie infé­rieure du pays, c’est-à-dire depuis la fron­tière du Nagar au-dessus de Chalat Bala, le long de la rive droite de la rivière Hunza, à l’ex­clu­sion de Murtazabad, est peuplée par des habi­tants de la vallée de l’Indus. De Murtazabad à Altit, tous deux inclus, les habi­tants sont les premiers habi­tants du Hunza. Au-delà de Altit, à partir de Gulmit, le pays est connu sous le nom de Little Guhjal, autre­fois un état indé­pen­dant avec son propre gouver­neur ; il était peuplé de Wakhis.

Il existe égale­ment de nombreuses colo­nies, géné­ra­le­ment récentes, d’hommes Hunza dans d’autres régions du pays, par exemple Misgar [lien:piyz], et dans la plupart des cas, les terres nouvel­le­ment ouvertes sont colo­ni­sées par des habi­tants du Hunza eux-mêmes, la surpo­pu­la­tion y étant très impor­tante. Le Hunza propre­ment dit, à la diffé­rence de l’État moderne du Hunza, n’est en réalité que le district qui s’étend le long de la rivière sur cinq ou six miles et dont le chef-lieu est Baltit [proche de Karimabad lien:raf5]. Les hommes du Hunza ont vécu ici pendant des siècles dans un isole­ment complet. […]

Les gens eux-mêmes disent qu’ils viennent de Badakhan et de Wakhan, ou, en d’autres termes, qu’ils sont d’ori­gine iranienne et toura­nienne, turcs et tadjiks. […]

Contrairement à John Biddulph (1880 lien:i0fp), RCF Schomberg ne classe pas dans la même race/ethnie les habi­tants du Hunza et du Nagar. Tout en recon­nais­sant leur origine commune il y a plusieurs siècles, il souligne leur diffé­ren­tia­tion consé­cu­tive à l’im­mi­gra­tion. Il décrit ainsi les Hunzas (1935 lien:p8c2 pages 128–129) :

Comment sont les gens du Hunza ? Je devrais les décrire comme étant de peau claire, bien bâtis et actifs, de taille moyenne et plutôt larges. Ils sont adap­tables et réac­tifs, et leur intel­lect est au-dessus de la moyenne de celui de leurs voisins. […]

En tant que char­pen­tiers et maçons, armu­riers, ferron­niers ou même orfèvres, ingé­nieurs des routes, des ponts ou des canaux, les hommes Hunza sont remar­quables. Même leur tissu fait à la maison est meilleur que tout autre, et ils démontrent leur talent supé­rieur d’une douzaine de façons. […]

L’un de leurs défauts est leur tendance à se querel­ler. Ce sont de grands indi­vi­dua­listes qui ne s’ac­cordent pas faci­le­ment. Ils sont égoïstes envers leurs familles. Un Hunza quit­tera son domi­cile pour gagner sa vie, mais enverra rare­ment de l’argent ou même une lettre à ses proches. Leur péché est celui de l’ava­rice. La cupi­dité est la malé­dic­tion du Karakoram, mais elle est pire au Hunza que partout ailleurs.

Schomberg tempère les écrits de Knight, cités précé­dem­ment, qui selon lui reflé­taient un point de vue trop péjo­ra­tif sur les « tribus » que le Royaume-Uni avait décidé de colo­ni­ser. Sous la férule des Anglais, les diri­geants du Hunza s’étaient enga­gés, en gage de leur auto­no­mie, à ne plus se livrer à des actes de guerre. Au moment où Schomberg rédi­geait son livre (en 1935) les raids et trafics d’es­claves n’étaient plus qu’un loin­tain souve­nir. Il ira jusqu’à avan­cer l’ex­cuse de la pauvreté pour justi­fier leurs pratiques anciennes (Schomberg RCF, 1935 lien:p8c2 page 129) :

Les bonnes et mauvaises quali­tés des hommes Hunza proviennent de l’en­vi­ron­ne­ment dans lequel ils vivent, où la surpo­pu­la­tion est grande, où l’existence est une lutte et où la terre et l’eau sont tout à fait insuf­fi­santes. Des écri­vains ont décrit le Hunza comme un État de voleurs, le Mir comme un chef de voleurs, et Knight [1893 lien:h243] a été parti­cu­liè­re­ment viru­lent dans cette descrip­tion inexacte et bâclée. Le peuple était habi­tué à des incur­sions et des raids, à l’instar des Pathans, car aussi bien au Hunza qu’au Nord-Ouest les condi­tions écono­miques les obli­geaient à le faire. Mais il est puéril de dési­gner ces paysans indus­trieux comme une simple race de voleurs. Ce qu’ils n’ont jamais été. […]

Il recon­naît toute­fois une appé­tence pour l’argent chez les souve­rains de la vallée de la Hunza, ce qui permet de mieux comprendre les diffi­cul­tés rencon­trées quinze ans plus tard par John Clark (voir plus bas) dans ses trac­ta­tions avec le Mir du Hunza (Schomberg RCF, 1935 lien:p8c2 page 183) :

Les notables du Cachemire peuvent être vénaux, mais c’est souvent le cas en Inde et je doute qu’ils soient pires que la plupart de leurs collègues. S’ils prennent de l’argent c’est pour un service rendu, alors que les diri­geants [de la vallée de la Hunza] prennent de l’argent à toute occa­sion, comme un droit inalié­nable, et ne font rien en retour.

Le colo­nel Schomberg signale enfin un méca­nisme qui a pu jouer un rôle impor­tant dans la survie et la santé de ce peuple isolé (1935 lien:p8c2 page 130) :

Autonomes et satis­faits, ils sont restés intacts et sans influence, et ce n’est qu’a­près l’ex­pé­di­tion britan­nique de 1891 qu’ils ont commencé à cher­cher un emploi en dehors de leur pays. En raison de cet envi­ron­ne­ment, les habi­tants du Hunza conservent encore un certain nombre de mœurs et coutumes qui ont disparu ailleurs.

Ils sont divi­sés en quatre tribus, à savoir Diramitting, Baratilling, Khuru Kutz et Burong, de par les quatre fonda­teurs Diram, Barat, Khuru et Bourane, mais ces divi­sions sont sociales, pas raciales ni terri­to­riales. Jusqu’en 1930, toutes ces tribus étaient tota­le­ment exogames, on ne se mariait jamais au sein de sa tribu, mais des cas endo­games sont main­te­nant [en 1935] connus. Par exemple, un de mes hommes, Hasil Shah, a épousé sa cousine germaine mais ils n’ont pas eu d’en­fants. Il y a quelques années, tout mariage au sein de la tribu était quasi­ment vu comme un inceste.

Ce détail est impor­tant. L’isolement était compensé par une exoga­mie réglée par la parti­tion de la popu­la­tion en groupes distincts. On peut y voir une forme opti­male de préser­va­tion du groupe ethnique dans son ensemble. Un méca­nisme semblable aurait assuré la survie et le déve­lop­pe­ment des premiers habi­tants de l’Australie.

La même pratique d’exo­ga­mie est décrite par John Tobe, qui la tient du Mir Muhammad Jamal Khan, avec une ortho­graphe diffé­rente des noms de tribus : « Diramiting, Khorokoch, Borong, Barataling » (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 303). Barbara Mons précise que la famille prin­cière appar­tient à une tribu distincte des précé­dentes (1958 lien:7lun page 110) :

La famille royale a de larges rami­fi­ca­tions et forme à elle seule une divi­sion ou classe tribale, appe­lée Thamo, subdi­vi­sée en Kareli, de nais­sance royale des deux côtés, et Arghundaro, d’origine commune du côté fémi­nin. À l’in­té­rieur de ce groupe, le mariage a lieu avec l’ap­pro­ba­tion du Mir ou à son choix.

Une autre divi­sion, hiérar­chique celle-ci, est décrite par Niegel Allen (1990 lien:3a5m page 404) :

La société hunza, comme celle des vallées arides plus à l’ouest en Afghanistan et à l’est dans l’Himalaya, était hiérar­chi­que­ment divi­sée. Le groupe d’élite au Hunza était les Akabirs, qui mangeaient des nour­ri­tures de haut statut, culti­vées loca­le­ment, comme le blé et l’orge. Le second groupe, les Shader, consom­maient du blé et de l’orge quand ils y avaient accès, mais étaient obli­gés occa­sion­nel­le­ment de manger du mil sétaire [millet des oiseaux] et du sarra­sin doux ou amer. Ces varié­tés de sarra­sin étaient la base de subsis­tance des Barbardar, le groupe le plus bas, dont le statut était à peine supé­rieur à celui des esclaves. Une classe encore plus basse compre­nait les musi­ciens et forge­rons du Mir. La réha­bi­li­ta­tion sociale de ces gens est en cours, grâce au pater­na­lisme béné­fique des diri­geants musul­mans ismaë­liens, et plus tard leur village a été rebap­tisé de “Domashi” à “Mominabad” dans une tenta­tive publique d’éra­di­quer leur ancien statut de domi­nés. Aux moments de pénu­rie d’eau, les Barbardar étaient les premiers à être affa­més au prin­temps.

De la légende au mythe

Dans sa descrip­tion détaillée des us et coutumes des habi­tants du Gilgit-Baltistan (1935 lien:p8c2 pages 125–197), le colo­nel RCF Schomberg ne s’est pas prononcé sur la santé ou la longé­vité des popu­la­tions en géné­ral, ni de celles des Hunzas en parti­cu­lier.

Hunza - Akiko (assis à l'arrière) regarde Sóni berçant fièrement son premier petit-fils
Groupe fami­lial N°1A. Akiko (assis à l’ar­rière) regarde Sóni berçant fière­ment son premier petit-fils.
Source : E.O. Lorimer, 1939 lien:xr7b page 224.
Photo repro­duite sans réfé­rence dans l’ou­vrage de Bircher, 1952 (1942) lien:zx5d page 81.

Il est douteux que McCarrison et d’autres visi­teurs euro­péens — mis à part les époux Lorimer — aient pu mener des enquêtes de terrain en raison des barrières sociales et linguis­tiques. La langue prin­ci­pale des Hunzas est le bourou­chaski (lien:9hfj). Le shina (lien:h0gs) et le wakhi (lien:9t9x) sont aussi parlés dans la vallée de la Hunza. Plus tard, John Clark (1956 lien:g7ul) commu­ni­quait en ourdou, langue offi­cielle du Pakistan ensei­gnée aux écoliers, et il avait pris comme inter­prètes des jeunes gens « du peuple ». Pour presque tous les autres visi­teurs, après 1945, les échanges entre étran­gers et popu­la­tion étaient habi­le­ment pilo­tés par le Prince (Mir) Muhammad Jamal Khan (lien:zkgu) et ses proches. Ce filtrage de l’in­for­ma­tion a large­ment contri­bué au renfor­ce­ment des croyances sur la santé et la longé­vité des Hunzas.

En 1938, Guy Wrench écri­vait (lien:o5yk page 14) :

Les Européens ne séjournent pas en Hunza. En tran­sit, ils passent quelques jours à Baltit [Karimabad], capi­tale de Stanza, ache­tant des four­ni­tures pour la suite de leur voyage et profi­tant de l’hos­pi­ta­lité de son célèbre gouver­neur le Mir Muhammad Nazim Khan. Il n’existe aucun rapport sur le Hunza par un de ses rési­dents. Néanmoins, de nombreux voya­geurs ont fait part de leurs impres­sions sur le Hunza, et les offi­ciels de la Gilgit Agency à laquelle le Hunza est main­te­nant ratta­ché doivent visi­ter la vallée dans leurs tour­nées offi­cielles. Ainsi, on connaît un bon nombre de choses sur le peuple Hunza, mais super­fi­ciel­le­ment plutôt que de manière intime.

C’est typi­que­ment le cas de la plupart des voya­geurs occi­den­taux auteurs des livres qui ont façonné l’opi­nion sur le Hunza. La construc­tion du mythe d’un groupe doté de quali­tés surhu­maines est emblé­ma­tique de la naïveté de certains Occidentaux face à des popu­la­tions dont ils ne connaissent ni la langue ni les coutumes.

Le fantasme d’un berceau de la sagesse humaine protégé de toute « pollu­tion civi­li­sa­trice » — les « sauvages en bonne santé » selon William T Jarvis (1981 lien:4zt1) — a exercé la même fasci­na­tion que la recherche compul­sive de l’Eldorado illus­trée par Werner Herzog dans son film Aguirre, la colère de Dieu (lien:087g) !

Maladies et mortalité

Ouvrage “Holiday in Hunza”
Source : lien:ns7h

Dans son ouvrage Studies in Deficiency Diseases, le docteur Robert McCarrison parlait ainsi des Hunzas (1921 lien:hvle page 9) :

Ma propre expé­rience inclut un exemple de race, jamais surpas­sée dans la perfec­tion physique et l’absence de mala­die en géné­ral […]

Jay Milton Hoffman cite à l’ap­pui de cette affir­ma­tion (1968 lien:z5y2 page 222) un événe­ment relaté dans l’ou­vrage Holiday in Hunza (sic) publié par une maison d’édi­tion adven­tiste (Henrickson JH, 1960 lien:ns7h). Nous verrons que les Adventistes ont joué un rôle impor­tant dans l’in­ven­tion du végé­ta­risme des Hunzas. Le « show » à l’in­ten­tion des voya­geurs améri­cains était orches­tré par la famille prin­cière (lien:ns7h pages 72–73) :

La Rani [Shams-un Nahar] avait suggéré au Dr. Verna que dimanche matin elle reçoive les femmes néces­si­tant des soins médi­caux. Le Dr. Verna était prête à cela, bien qu’elle eût très peu de médi­ca­ments. Une des salles du deuxième étage du palais a été aména­gée en salle d’examen et, à 10 heures, les femmes ont commencé à arri­ver. La Rani elle-même a conduit chaque femme chez le méde­cin et l’a présen­tée. Son Altesse tradui­sait les propos de la patiente en ourdou pour l’in­fir­mière Laurice, et Laurice tradui­sait en anglais pour le méde­cin. Dix-sept femmes sont venues pour une consul­ta­tion et des conseils. Elles ont apporté des assiettes de fruits et de légumes jusqu’à ce que la table de la récep­tion soit couverte de produits.

Le Dr Stan semblait tenir une clinique en continu car chaque jour plusieurs personnes venaient sous sa tente.

Hoffman a collecté d’autres infor­ma­tions sur cet événe­ment qu’il livre ici, avec une conclu­sion épatante dans son chapitre titré : Est-ce que quel­qu’un tombe jamais malade au Hunza ? (Hoffman JM, 1968 lien:z5y2 page 222) :

J’ai écrit à Mme Henrickson pour lui deman­der des éclair­cis­se­ments sur les affir­ma­tions ci-dessus. Elle m’a répondu que les deux méde­cins avaient vu envi­ron 66 patients et que, dans la clinique du Dr Stan, il voyait surtout des enfants atteints de dysen­te­rie ou de maux des yeux causés par des pièces remplies de fumée parce qu’elles n’avaient pas de chemi­nées — seulement une lumière ouverte dans le toit. Ainsi, sur une popu­la­tion d’en­vi­ron 55 000 personnes, seules 17 femmes sont venues voir le Dr Verna L. Robson à l’époque quand elle a tenu la clinique [un seul jour] ! Les autres patients compo­sés d’hommes et d’en­fants venus voir le Dr Stanley L. Wilkinson étaient au nombre d’en­vi­ron 49 et il s’agis­sait prin­ci­pa­le­ment d’en­fants.

Pour le moins, c’est un miracle moderne que si peu de gens sur 55 000 aient été suffi­sam­ment malades pour venir voir les méde­cins. Je crois sincè­re­ment que ces faits indiquent que les habi­tants du Hunza sont effec­ti­ve­ment les plus sains du monde et que leur pays est véri­ta­ble­ment une fontaine de jouvence.

Statistique impres­sion­nante, en effet… Sauf qu’il aurait dû se deman­der comment les 55 000 habi­tants de la « fontaine de jouvence » avaient été préve­nus de la présence des deux méde­cins… On peut même s’éton­ner qu’un si grand nombre aient consenti à venir, que ce soit dans le palais du Mir, les bras char­gés de fruits et légumes — ce qui laisse entendre qu’il s’agis­sait de femmes aisées proches de la famille prin­cière — ou sous la tente d’un étran­ger qui ne parlait pas leur langue.

Le docteur Hoffman recon­naît toute­fois (1968 lien:z5y2 page 221) — mais sans donner de chiffres — que « de nombreux bébés et jeunes enfants souffrent de dysen­te­rie à cause de la mouche égyp­tienne [?] très commune au Hunza et du manque d’hy­giène ». Ceci après avoir déclaré (lien:z5y2 page 108) qu’il n’y avait pas d’in­sectes au Hunza !

John Tobe raconte en détail un entre­tien qu’il a eu en 1959, en présence du Mir Muhammad Jamal Khan, avec Muhammad Yusuf Khan, un jeune méde­cin pakis­ta­nais posté à Aliabad (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 pages 379–387). Le méde­cin évoque des cas d’épi­lep­sie mais Tobe estime ils sont nette­ment moins fréquents — ou diag­nos­ti­qués ? — qu’aux USA. La mala­die la plus préva­lente, selon le méde­cin, serait la dysen­te­rie qui est rare­ment grave. Des goitres commencent à appa­raître de manière inquié­tante chez les jeunes gens. Approuvé par le Mir, John Tobe les attri­bue au fait que, depuis une dizaine d’an­nées, les gens utilisent du sel « raffiné » importé de Gilgit au lieu d’uti­li­ser le sel de mine « natu­rel » de Shimshal. Une erreur mani­feste car le « sel de l’Himalaya » est moins riche en iode que le sel de mer. La même expli­ca­tion — sel « raffiné » au lieu de « natu­rel » — est avan­cée pour justi­fier la progres­sion inquié­tante des caries dentaires, sans jamais envi­sa­ger que leur décou­verte plus fréquente pour­rait être asso­ciée au suivi et à l’ac­cès aux soins dentaires.

Le méde­cin recon­naît que les Hunzas sont réfrac­taires à l’idée de venir le consul­ter, étant plutôt enclins à croire que les mala­dies sont causées par de mauvais esprits (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 384). John Tobe admet que les mala­dies des yeux et des poumons peuvent frap­per en hiver, à cause de la fumée des feux sans chemi­née, et que les femmes en sont les premières victimes.

Barbara Mons a inter­rogé le méde­cin en poste à l’hô­pi­tal de Baltit, en 1958, alors qu’il apprê­tait à opérer une appen­di­cite (Mons B, 1958 lien:7lun page 105) :

Dr. Safdar Mahmood a récem­ment envoyé à mon mari une analyse de tous les cas de mala­dies qu’il a eues à trai­ter l’an dernier. Elles comprennent, en plus d’une multi­tude de plaintes humaines les plus ordi­naires, 384 cas de dysen­te­rie, 1 de typhoïde, 734 d’autres mala­dies intes­ti­nales, 290 de palu­disme, 113 de fièvre rhuma­tis­male, 426 de goitre.

Elle ajoute que le forge­ron de Baltit reçoit fréquem­ment des personnes venues lui faire arra­cher des dents plutôt que de faire appel à un dentiste.

Selon le docteur Muhammad Yusuf Khan, les femmes ne consultent pas pour des problèmes gyné­co­lo­giques et se résignent à mourir lorsque la mala­die s’ag­grave (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 385). Elles travaillent dur jusqu’aux jours de leurs accou­che­ments, croyant que les efforts physiques faci­litent la partu­ri­tion. Le méde­cin recon­naît enfin, sans citer de chiffres, que la morta­lité infan­tile « n’est pas aussi faible que ce que certains auteurs voudraient nous faire croire » (lien:u5v1 page 386).

John Tobe dit avoir lu le livre de John Clark (1957 lien:lykx) mais curieu­se­ment il ne commente pas ses obser­va­tions sur la santé de la popu­la­tion du Hunza… Ses critiques des travaux de Clark reflètent d’ailleurs une lecture super­fi­cielle ou forte­ment biai­sée. Il revient sur son entre­tien avec le méde­cin dans le chapitre Misconceptions de son ouvrage (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 pages 620 et 617) :

Des affir­ma­tions précises du méde­cin qui était en poste à Aliabad au Hunza, il est vrai que des mala­dies telles que le cancer, le diabète, les mala­dies cardiaques et l’hy­per­ten­sion sont abso­lu­ment incon­nues au Hunza. Mais il existe d’autres mala­dies, peut-être pas aussi cruciales mais, néan­moins, des mala­dies graves. À mesure que de plus en plus de raffi­ne­ments de la civi­li­sa­tion seront connus et utili­sés au Hunza, il est certain que de nombreuses autres mala­dies de civi­li­sa­tion, pour l’ins­tant incon­nues au Hunza, arri­ve­ront dans ce pays. […]

Je n’ai encore jamais vu de race aussi saine que celle des Hunzas. Mais dire que c’était une race qui jouis­sait d’une santé parfaite, je le consi­dè­re­rais un peu exagéré, car le méde­cin traite quelques patients de temps en temps actuel­le­ment, et l’hôpital accueille des personnes malades. Je dois avouer honnê­te­ment que je n’ai vu aucun malade au Hunza, mais il y en a beau­coup qui ne jouissent pas d’une santé parfaite.

Tobe attri­bue la santé de la plupart des Hunzas à leur isole­ment géogra­phique et au « magné­tisme des sommets impre­nables déme­su­rés [qui] donne des forces à de nombreux humains » (1960 lien:u5v1 page 268). S’il dit vrai, on serait en droit de lui deman­der pour­quoi leurs voisins les plus proches du Nagar n’en ont pas béné­fi­cié. La seule tenta­tive d’ex­pli­ca­tion serait que le sol du Hunza est beau­coup plus acci­denté et inhos­pi­ta­lier, indui­sant une forme de résis­tance natu­relle (1960 lien:u5v1 page 25).

Mouton Marco Polo
Mouton Marco Polo, gravure de Gustave Mützel (1883). Domaine public

Des témoi­gnages de situa­tions vécues par les visi­teurs illus­trent avec certi­tude les capa­ci­tés physiques excep­tion­nelles de certains Hunzas, comme les trois hommes qui ont accom­pa­gné Franc Shor à la chasse au mouton Marco Polo (lien:p4vu) au-dessus du glacier Batura (Shor F, 1953 lien:plcj page 500) :

Les guides trou­vaient que je progres­sais trop lente­ment. Le shikari [chas­seur] restait avec moi mais les pisteurs se préci­pi­taient en avant comme des chiens de chasse, faisant au moins trois fois plus de chemin que moi sans mani­fes­ter la moindre trace de fatigue. […] Les Hounzas voulaient chas­ser toute la nuit. J’étais épuisé, mes pieds étaient en plomb, mes poumons sur le point d’écla­ter, mon cœur dansait la sara­bande. […]

L’ovis polii [mouton Marco Polo] a un corps de la taille d’un âne, une grosse tête et de magni­fiques cornes cour­bées. Un record du monde de tête, juste à côté, avait des cornes de 2 mètres le long de la courbe exté­rieure. Je me suis allongé, atten­dant que ma respi­ra­tion hale­tante se calme. Puis j’ai appuyé le fusil sur la crête, visé et pressé la gâchette.

Les animaux qui pais­saient se sont enfuis, comme propul­sés par des hélices. Ils ont jailli en grim­pant au mur rocailleux. Tous sauf un gros bélier. Il est resté immo­bile une seconde puis a dévalé la pente. Tair Shar a tiré. Le jeune bélier a chuté en plein vol. […]

Il nous a fallu, au guide et à moi, six heures pour reve­nir au village. Peu après, les pisteurs sont arri­vés, chacun avec ses cent kilos de mouton sur le dos. Aucun d’eux n’avait l’air fati­gué.

Le mouton Marco Polo (ovis ammon polii) est un mouton alors que le bouque­tin, bien plus fréquem­ment rencon­tré, est appa­renté à la chèvre (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 468).

Il est compré­hen­sible que Franc Shor ait par la suite tenté de dissua­der Allen Banik, âgé de de 52 ans, de se rendre au Hunza (Banik AE, 1960 lien:d6hp page 30) !

L’agilité remar­quable des Hunzas est confir­mée par Tobe (1960 lien:u5v1 page 373) :

On a beau­coup parlé des habi­tudes de marche des Hunzas… les longues distances, les montées, leur endu­rance et leur démarche légère. J’ai peu d’ex­pé­rience de leur endu­rance, mais de leur démarche je peux parler avec un certain degré d’au­to­rité. Ils ont la marche et la cadence les plus légères et les plus agiles que j’ai jamais vues de ma vie. Ils semblent glis­ser ou sauter sans effort. Si des habi­tants de la planète ont appris à marcher sans gaspiller d’énergie, je crois que les habi­tants du Hunza connaissent ce secret. […]

Je n’ai aucun souve­nir d’avoir vu un Hunza se repo­ser après une marche. […] En outre, ils ne s’af­fais­saient jamais, que ce soit en marchant, debout ou assis. Peu importe où vous les ayez vus, ils gardaient la tête droite et la poitrine ouverte.

Et page 181 :

Je regrette mon inca­pa­cité à décrire leur méthode de marche en détail. Mon voca­bu­laire n’est tout simple­ment pas à la hauteur pour donner une descrip­tion adéquate de la démarche de ces hommes Hunza. Je ne l’ai vu nulle part ailleurs dans mes voyages. Non, même les Nagirwals ne marchaient pas comme les Hunzas.

Il recon­naît toute­fois que l’en­du­rance des Nagaris était compa­rable à celle des Hunzas (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 618).

Les obser­va­tions de méde­cins (ou voya­geurs profanes) qui disent s’être rensei­gnés sur la santé des Hunzas sont au mieux basées sur un entre­tien avec le respon­sable du centre médi­cal, en présence du Mir ou de l’un de ses proches. Ils n’ont pas mené d’en­quête sur la popu­la­tion, loin de ce centre, avec des instru­ments médi­caux. Comment peut-on affir­mer qu’il n’y a pas de diabète sans mesu­rer la glycé­mie, ou de problème cardiaque sans véri­fier la tension arté­rielle et autres para­mètres ? Le maté­riel médi­cal était peu sophis­ti­qué au milieu du 20e siècle : aurait-on pu détec­ter des cancers ou des mala­dies cardio­vas­cu­laires en l’ab­sence d’ou­tils de diag­nos­tic ? J’entends encore dire, dans mon village au 21e siècle, que telle personne âgée est morte « d’un arrêt du cœur »…

À cette époque, les personnes grave­ment malades au Hunza n’étaient pas en mesure de se dépla­cer, encore moins les femmes qui avaient la charge de la maison. Elles n’osaient pas non plus appro­cher un méde­cin inconnu, de sorte qu’on ne pouvait s’éton­ner qu’elles meurent en moyenne cinq ans plus jeunes que les hommes. Le docteur Banik nous offre sa version « moitié du verre plein » en écri­vant : « Les hommes survivent aux femmes en moyenne de cinq ans » (Banik AE, 1960 lien:d6hp page 225) ! 😣

Si en 1959 les personnes malades — surtout les femmes — ne pouvaient, ou ne voulaient pas, venir consul­ter un méde­cin pakis­ta­nais à Aliabad, centre de la vallée de la Hunza, il est encore moins probable qu’elles aient marché plus de 100 kilo­mètres pour venir consul­ter un méde­cin anglais à Gilgit au début du siècle. Il n’y a donc rien d’éton­nant à ce que Robert McCarrison n’ait connu que des Hunzas (hommes) en pleine santé. Il n’empêche que son incan­ta­tion « un exemple de race, jamais surpas­sée dans la perfec­tion physique et l’absence de mala­die en géné­ral » (McCarrison R, 1921 lien:hvle page 9) est reprise à l’unis­son comme preuve que les Hunzas jouissent d’une santé éblouis­sante.

Parmi les 5684 patients qu’il a soignés en 1950, John Clark a dressé une liste des mala­dies les plus fréquem­ment rencon­trées : dysen­te­rie, teigne, impé­tigo, cata­racte, tuber­cu­lose, scor­but, palu­disme, asca­ri­diase (vers), leuco­derme, staphy­lo­coque, caries dentaires, goitre, bron­chite, grippe, pneu­mo­nie, genoux rhuma­ti­sants du rachi­tisme etc. Effectivement, aucune des mala­dies chro­niques qui frappent les « civi­li­sés » de manière plus visible aujourd’­hui… Il expose dans son livre les réti­cences des habi­tants face à l’inef­fi­ca­cité et la dange­ro­sité des dispen­saires médi­caux instal­lés dans la région (Clark J, 1957 lien:g7ul page 155) :

Un père a conduit sa petite fille là où j’étais assis sur la véranda du bungalow-dak. Son visage était terrible à voir ; un globe oculaire était aveugle et cica­trisé et l’autre suin­tait de pus sanglant sur sa joue. J’ai donné un trai­te­ment d’ur­gence avec des sulfa­mides et me suis tourné vers le père.

— « Emmenez cet enfant à Gilgit immé­dia­te­ment ! Ils pour­raient peut-être sauver la vue de cet œil unique. »
— « Non, Sahib », a‑t-il dit ferme­ment, « nous n’irons pas là-bas. »
— « Pourquoi pas ? » ai-je demandé.
— « Parce que je l’ai emme­née là-bas il y a six mois lorsque son premier œil est devenu doulou­reux et que le méde­cin n’a rien fait pour elle », a‑t-il répondu.
— « Pourquoi ne l’emmenez-vous pas au respon­sable du dispen­saire gouver­ne­men­tal à Chalt, alors ? » ai-je demandé.
— « Parce que le respon­sable lui-même m’a dit qu’il n’avait aucun médi­ca­ment qui pour­rait l’ai­der. Seul ton médi­ca­ment nous guérit, Sahib, et quand tu n’es pas là, il n’y a personne pour s’en occu­per. »

J’ai été de nouveau surpris par les pres­sions qui m’épui­saient ! Neuf garçons du Hunza dépendent de moi pour l’édu­ca­tion et la nour­ri­ture. Les gens d’ici et de chaque oasis deviennent aveugles, meurent d’une pneu­mo­nie, souffrent de mala­dies que je pour­rais soigner… L’avenir écono­mique de la région dépend de mes enquêtes [géolo­giques]… Je ne pouvais pas tout faire ! Des cas comme celui-ci me venaient presque tous les jours. Si je ne les soignais pas, les gens tombaient malades, deve­naient aveugles ou mouraient. Si je les trai­tais, j’étais accusé de dimi­nuer le pres­tige du gouver­ne­ment pakis­ta­nais. En fait, si le Dr Mujrad Din, chirur­gien de l’Agence, s’était rendu dans cette région avec son excel­lente forma­tion en méde­cine, mon travail médi­cal aurait été réduit aux premiers secours occa­sion­nels. Je savais […] avec quel enthou­siasme le gouver­ne­ment pakis­ta­nais aurait appuyé tous les efforts qu’il aurait pu déployer. Il n’avait qu’à réqui­si­tion­ner pour que du maté­riel moderne et des médi­ca­ments soient envoyés en rempla­ce­ment des remèdes dange­reu­se­ment péri­més des dispen­saires locaux.

The Concise Encyclopedia of Foods and Nutrition
Source : lien:k76a page 619

Dans The Concise Encyclopedia of Foods and Nutrition (Ensminger A, 1995 lien:k76a page 619 voir ci-contre), on peut lire :

Des méde­cins japo­nais ont décou­vert plusieurs cas de cancer, de mala­dies cardiaques et de tuber­cu­lose au cours d’études et n’ont trouvé que peu de preuves d’une longé­vité parti­cu­lière de la popu­la­tion du Hunza (Jarvis WT, The Myth of the Healthy Savage, 1981 lien:4zt1 page 19). La morta­lité infan­tile y est extrê­me­ment élevée, avec un taux de morta­lité de 30% avant l’âge de 10 ans, et 10% des adultes décèdent avant l’âge de 40 ans. Il appa­raît donc que les vieillards Hunza actifs obser­vés par les cher­cheurs de secrets de longé­vité repré­sen­taient les plus résis­tants de ce groupe, béné­fi­ciant d’une faculté excep­tion­nelle d’adap­ta­tion aux condi­tions primi­tives.

En 1950, John Clark ne dispo­sait pas de statis­tiques démo­gra­phiques mais il collec­tait des données sur les dizaines de personnes qui se présen­taient chaque matin à son dispen­saire médi­cal de Baltit (Karimabad), ainsi que sur les jeunes gens recru­tés dans son école de sculp­ture sur bois (Clark J, 1957 lien:g7ul page 170) :

Cette nuit-là, j’ai fait un recen­se­ment dans mon école afin de savoir combien d’étudiants avaient perdu des membres de leur famille immé­diate. La table de morta­lité se lisait comme suit :

Gohor Hayat : mère, 3 frères, 2 sœurs
Sherin Beg : 1 frère, 1 soeur
Nour-ud-Din Shah : mère, 2 frères, 2 sœurs
Muhammad Hamid : mère, 1 sœur
Burhan Shah : 1 frère, 1 sœur
Nasar Muhammad : mère, 2 frères, 1 sœur
Mullah Madut : 2 frères
Suleiman Khan : 1 frère
Ghulam Rasul : père

Ces neuf garçons [voir la photo du groupe plus bas] appar­te­naient tous à des familles plus aisées que la moyenne ; ils mangeaient mieux que la nour­ri­ture habi­tuelle et vivaient dans des maisons propres. Ceux qui ont écrit sur les « Hunzas en bonne santé » et les avan­tages du « jardi­nage biolo­gique » ont propagé un mythe sans se préoc­cu­per de connaître leur véri­table situa­tion. [Gohor] Hayat a résumé rapi­de­ment et bruta­le­ment la vie au Hunza : « Ceux d’entre nous qui vivent sont forts. Ceux qui ne le sont pas meurent. »

Longévité

Christian Godefroy n’hé­site pas à racon­ter (1984 lien:nzyo pages 18–19) :

Un Hunza ayant atteint l’âge quasi-incroyable de 145 ans, et qu’on hésite cepen­dant encore à quali­fier de vieillard, marche encore avec une faci­lité décon­cer­tante, sans cane ni soutien, le buste bien droit, la taille mince, dépourvu de cet inévi­table ventre qui flétrit la silhouette de la plupart des Occidentaux d’un certain âge. ➡ Même à 145 ans ? 🙂 Cet ancien (c’est ainsi que les Hunzas appellent les gens du troi­sième âge qui est d’ailleurs chez eux le véri­table âge d’or) était dans une forme resplen­dis­sante, et il le prouva d’une façon tout à fait surpre­nante, et à vrai dire presque incroyable à nos yeux. En effet, il jouait encore au volley-ball avec des plus « jeunes » qui devaient avoir aux alen­tours de 70 ans (moins de la moitié de son âge) et ne semblait pas se lasser de sauter pour attra­per le ballon. Un spec­tacle à vous couper le souffle ! À la fin de la partie, il n’alla pas se coucher ni même s’as­seoir pour récu­pé­rer, et n’eut pas besoin de recou­rir aux services d’un masseur pour soigner ses cour­ba­tures. Non, il alla plutôt assis­ter au Conseil de la ville, à titre d’an­cien, en se rendant au château du Souverain, 400 mètres d’al­ti­tude au-dessus du terrain de jeu !…

Tel que rédigé, on pour­rait croire que ce récit provient du vécu person­nel de Christian Godefroy. Sachant que l’au­teur n’a pas visité le Hunza, on devrait attri­buer le témoi­gnage au docteur McCarrison, seule « auto­rité » mention­née au début de l’ou­vrage. En réalité, il est l’œuvre de Renée Taylor (1964 lien:h3h2 page 89) :

Je sentis tout à coup que quel­qu’un me regar­dait. C’était un ami, un jeunot [sic] de cent quarante-cinq ans. Il ne parlait pas un mot d’an­glais mais il avait un joli sourire et, quand il me regar­dait, je sentais que je compre­nais ce qu’il voulait me dire. Il se rappe­lait quelques contes merveilleux et des histoires qu’il racon­te­rait aux enfants, et qu’eux à leur tour racon­te­raient à d’autres. Sa longue barbe blanche était soyeuse, ses cheveux blancs joli­ment four­nis et bien tenus. Grand et mince, il avait l’air si jeune sous le soleil luisant.

La suite de cette histoire est effec­ti­ve­ment la parti­ci­pa­tion du « jeunot » au match de volley-ball puis au Conseil des Anciens. Mais comment savait-elle son âge ? Le Mir Muhammad Jamal Khan lui avait expli­qué (Taylor R, 1964 lien:h3h2 page 75) :

L’âge n’a rien à voir avec le calen­drier. L’âge n’est que le muris­se­ment du corps et de l’es­prit. Ici, en Hunza, l’âge d’un homme est calculé unique­ment en fonc­tion de ses réali­sa­tions : plus il en a fait, plus il a acquis de sagesse, donc plus grande est sa matu­rité, donc sa valeur.

Cette décla­ra­tion — du genre qui pour­rait être likée par des millions de lecteurs de Facebook — est ambi­va­lente. Au delà de la leçon de sagesse à laquelle on ne peut qu’adhé­rer, elle permet de passer sous silence que le Hunza ne dispo­sait d’au­cun registre d’état civil, ce que tous les voya­geurs ont confirmé, entre autres Barbara Mons (1958 lien:7lun page 106) . Les habi­tants du Hunza igno­raient tout du calen­drier. Le Mir peut donc tran­quille­ment ajou­ter (Taylor R, 1964 lien:h3h2 page 76) :

Du jour de sa nais­sance [date d’an­ni­ver­saire] un Hunzakut n’est jamais choyé. Il reste actif jusqu’au jour de sa mort et ne pense pas qu’il est en train de vieillir. Ici, nous n’avons que le temps de penser aux choses néces­saires. Se préoc­cu­per d’une abstrac­tion aussi indé­fi­nis­sable que le tic-tac d’une horloge ou tour­ner la page du calen­drier, c’est de la démence.

Hunza - Des hommes qu'on dit âgés de plus de 140 ans
Ces hommes, qu’on dit âgés de plus de 140 ans, ont marché 16 à 25 km pour assis­ter à la réunion de la Cour…
Source : Renée Taylor & Mulford J Nobbs (1962 lien:dc37 page 48)

Selon Renée Taylor (1962 lien:dc37 page 43), la tein­ture au henné était un signal coutu­mier que l’homme âgé cher­chait une nouvelle épouse. Elle publie (page 45) la photo d’un vété­ran à la barbe tein­tée « qui était un formi­dable cham­pion et guer­rier il y a plus d’un siècle »

John Tobe, en 1959, a lu et entendu parler d’hommes hunzas « qui pour­raient atteindre l’âge de 140 ans » mais il aborde le sujet sous la forme d’une ques­tion (1960 lien:u5v1 page 404) à laquelle il répond plus loin par la néga­tive (lien:u5v1 page 616) :

L’homme le plus âgé que j’aie pu trou­ver au Hunza aurait 105 ans. Je tiens à souli­gner ferme­ment qu’au­cune statis­tique vitale n’est conser­vée au Hunza. Par consé­quent, il n’est pas facile de défi­nir un âge ou une date précise. J’admets toute­fois que l’âge de ce vieil homme était correct et établi sans l’ombre d’un doute. Le fait qu’il était en vie avant la nais­sance du grand-père du Mir ([Muhammad Nazim Khan] décédé en 1938 à l’âge de 79 ans) prouve ample­ment que la décla­ra­tion est exacte. Il y a beau­coup de gens au Hunza âgés de plus de 90 ans, un bon nombre de plus de 95 ans et quelques uns de plus de 100 ans.

Franc Shor écrit en 1952 que le Conseil des Anciens était formé de douze membres « dont la moitié de plus de 80 ans » alors que le plus âgé se donnait 97 ans (Shor F, 1953 lien:plcj pages 493–495).

L’étude de la litté­ra­ture me permet de dire que, pendant les visites des Occidentaux précé­dant celle de John Tobe en 1959, le Mir Muhammad Jamal Khan n’af­fi­chait pas encore sa croyance en une longé­vité excep­tion­nelle des Hunzas — « plus de 120 ans et jusqu’à 140 ans ». Il la formu­lera expli­ci­te­ment, deux ans plus tard, dans son avant-propos de l’ou­vrage de Jay Milton Hoffman (1968 lien:z5y2)… peut-être sous la dictée du gériatre (voir plus bas) et certai­ne­ment avec la béné­dic­tion de Renée Taylor (1962 lien:dc37).

La Rani du Hunza à 36 ans
La Rani du Hunza à 36 ans
Source : Barbara Mons (1958 lien:7lun page 80)

John Tobe a osé remar­quer que les femmes Hunza lui parais­saient plus vieilles que leur âge, bien qu’il en ait aperçu rare­ment car elles s’en­fuyaient à son approche (1960 lien:u5v1 page 617)… ce qui n’a rien d’éton­nant ! Il juge fantai­sistes les propos d’Occidentaux qui affirment : « Des femmes de 80 à 90 ans paraissent aussi jeunes que nos femmes de 30 à 40 ans » (lien:u5v1 page 298). Il recon­naît (page 617) que la plus belle personne qu’il ait eu le privi­lège de rencon­trer au Hunza était la Rani Shams-un Nahar, origi­naire de l’État voisin du Nagar. Un privi­lège, car quelques années plus tôt elle vivait encore en ségré­ga­tion — purdah (lien:18ux) —, seule femme du Hunza soumise à cette coutume (Shor JB, 1955 lien:232j loc. 4873 ; Shor F, 1953 lien:plcj page 498). N’ayant pas osé deman­der son âge, Tobe estime qu’elle doit être dans la quaran­taine puis­qu’elle s’est mariée en 1934 et sa fille aînée, Dur e Shawar, a déjà deux enfants. Shams-un Nahar a été mariée à l’âge de 14 ans comme elle le précise dans un entre­tien (Beg FA, 2000 lien:nr1r). Elle devait donc avoir 39 ans en 1959. Tobe écrit admi­ra­ti­ve­ment : « Elle ne paraît pas avoir un jour de plus que 25 ans » (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 299).

Dans un commen­taire de la page Les Turcs de Hunza : le secret d’un peuple qui peut vivre jusqu’à 145 ans (lien:sdp6), Bernard Grua inter­vient :

Pour ma part j’ai connais­sance de personnes qui y sont décé­dées du cancer. J’ai ouver­te­ment posé la ques­tion de la longé­vité à Alam Jan Dario, un habi­tant de Chapursan, qui est une réfé­rence locale et inter­na­tio­nale. Sans se pronon­cer sur le passé, il dit qu’au­jourd’­hui la longé­vité des personnes n’est pas plus remar­quable qu’ailleurs. Je n’ai d’ailleurs pas remar­qué un pour­cen­tage impor­tant de personnes âgées. On peut ajou­ter que, compte tenu des diffi­ciles condi­tions de vie et des mater­ni­tés précoces, les femmes ayant plus de trente ans paraissent plus âgées que celles de nos pays occi­den­taux.

Le témoi­gnage de John Tierney, qui a visité le Hunza en 1996, permet d’ap­pré­cier les condi­tions sani­taires dans les villages qui fonc­tionnent « à l’an­cienne » et de cerner la percep­tion qu’en ont les habi­tants (lien:wje4) :

L’air de la montagne parais­sait pur, mais les gens passaient la plupart de leur temps dans des huttes de terre à respi­rer l’air horri­ble­ment pollué par des feux à ciel ouvert. Ils souf­fraient de bron­chite et de nombreuses affec­tions telles que la tuber­cu­lose, la dysen­te­rie, le palu­disme, le téta­nos et le cancer. Une carence en iode dans leur régime alimen­taire a provo­qué un retard mental. Les enfants souffrent de faim au prin­temps alors que les maga­sins d’alimentation s’épuisent. Selon une étude médi­cale réali­sée en 1986, l’es­pé­rance de vie des habi­tants des villages tradi­tion­nels isolés n’était que de 53 ans pour les hommes et de 52 ans pour les femmes.

Les personnes en meilleure santé étaient celles qui vivaient dans des villages plus modernes à proxi­mité d’une nouvelle route vers le monde exté­rieur. Là, des camions appor­taient de la nour­ri­ture, des vaccins, des anti­bio­tiques, du sel iodé et des poêles à chemi­née. Au plus près de cette route, l’es­pé­rance de vie augmen­tait, une tendance qui aurait ravi les concep­teurs du Futurama de General Motors : mieux vivre grâce aux auto­routes.

Les habi­tants du Hunza n’étaient cepen­dant pas ravis. Pratiquement toutes les personnes que j’ai inter­ro­gées pensaient que l’in­tru­sion de la civi­li­sa­tion moderne raccour­cis­sait les vies. Les gens ont imputé leurs problèmes de santé actuels aux produits chimiques conte­nus dans les fruits impor­tés et aux germes conte­nus dans les céréales impor­tées, et ils ont insisté sur le fait que la vallée était autre­fois vrai­ment Shangri-La. Bibi Khumari, une femme âgée, m’a dit : « Les gens d’au­jourd’­hui sont comme des crayons. Nous étions comme des troncs d’arbres. Les bébés étaient telle­ment en bonne santé dans le passé. »

— « Combien de bébés avez-vous eus ? » ai-je demandé.
— « Seize. Mais les treize premiers sont morts. »
— « Treize sont morts ? Mais vous avez dit qu’à cette époque les bébés étaient en très bonne santé. »
— « J’ai eu une malé­dic­tion des fées. C’est pour­quoi mes enfants mouraient. Sinon, les bébés étaient en bonne santé. » Elle a fait une pause, puis ajouté distrai­te­ment : « Aujourd’hui, il n’y a plus autant de mala­dies des fées. »

Dans un article Elders of Pakistan’s apri­cot orchards show life is sweet after 100 in a real Shangri-La du jour­nal The Independent (2 août 2003), Jan McGirk qui a rencon­tré plusieurs (presque) cente­naires au Hunza cite le docteur Khwajaa Khan, un méde­cin géné­ra­liste :

Ces gens étaient remar­qua­ble­ment robustes. S’ils pouvaient survivre aux mala­dies infan­tiles, ils vivaient des vies extrê­me­ment longues et actives. Les condi­tions dures servaient de sélection natu­relle.

Les obser­va­teurs occi­den­taux du début du 20e siècle ont été influen­cés par les travaux « scien­ti­fiques » de Robert McCarrison (voir plus haut) qui attri­buait la santé et la longé­vité des Hunzas à leurs seules habi­tudes nutri­tion­nelles. Cette expli­ca­tion était en phase avec une approche hygié­niste (lien:j7jx) oppo­sant la déca­dence des socié­tés indus­trielles aux vertus d’un espace natu­rel protégé comme la vallée de la Hunza — bien que, selon les dires des voya­geurs, inexis­tants au Nagir voisin. Les visi­teurs enthou­siastes qui mili­taient pour l’agri­cul­ture bio, la sobriété alimen­taire et l’hy­giène psychique, n’ont fait que renfor­cer cette inter­pré­ta­tion « compor­te­men­tale » en mention­nant McCarrison à l’ap­pui de leurs théo­ries.

Le docteur Khwajaa Khan cité par Jan McGirk (voir ci-dessus) rappelle le rôle de la sélection natu­relle qui s’exerce par l’éli­mi­na­tion des indi­vi­dus les plus faibles, autre­ment dit une morta­lité infan­tile élevée dont la plupart des Occidentaux ne se sont pas inquié­tés… Ajouter à cela, chez les Hunzas, le fait que les femmes meurent plus jeunes que les hommes ; les vieillards de haut rang peuvent donc procréer en secondes noces — avec de jeunes épouses.

L’existence de gènes favo­ri­sant la longé­vité a été prou­vée par une étude sur les cente­naires juifs ashké­nazes de New York — voir mon article Régime de longévité - cuisine à l'italienne. Cette popu­la­tion est remar­quable car elle béné­fi­cie d’une longé­vité excep­tion­nelle sans obser­ver aucune règle de vie suppo­sée y contri­buer.

La présence au Hunza de nombreux cente­naires, au siècle dernier, voire de super­cen­te­naires (lien:qqsk) si elle était confir­mée, aurait donc une cause multi­fac­to­rielle : envi­ron­ne­ment, style de vie et sélection géné­tique. En l’ab­sence de données scien­ti­fiques et sous l’ef­fet de liens d’in­té­rêt, les croyances se sont foca­li­sées sur un facteur au détri­ment des autres.

Hunza - Ghulbakht, âgée d'environ 100 ans
Ghulbakht, âgée d’en­vi­ron 100 ans, était une mégère mais dit qu’à présent elle se sent la dernière feuille d’un arbre.
Photo Jan McGirk, The Independent, 2 août 2003

Les habi­tants racontent qu’a­près la construc­tion de la route qui relie la Chine au Pakistan à travers la vallée de la Hunza, leurs habi­tudes alimen­taires ont été profon­dé­ment modi­fiées. De nombreuses personnes décèdent plus tôt de mala­dies cardio­vas­cu­laires ou de cancers. Ghulbakht (voir photo) nous livre son secret de sagesse cente­naire :

Les voisins se méfiaient de moi car ils crai­gnaient ma langue de vipère. Je battais mon mari, mon mari me battait, et nous nous dispu­tions à propos des enfants. Mais à présent je me sens comme la dernière feuille d’un arbre. Le secret du bonheur est de dire aux gens ce qu’ils ont envie d’en­tendre. Les pieux mensonges peuvent éviter les querelles.

John Tobe conteste l’af­fir­ma­tion selon laquelle des hommes conce­vraient des enfants à un âge de 90 à 100 ans. Dans ses entre­tiens avec le Mir Muhammad Jamal Khan, il lui a été dit qu’une concep­tion vers l’âge de 70 ans était assez fréquente — bien entendu chez les plus riches — avec la « deuxième ou la troi­sième femme plus jeune » (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 616). Ce scéna­rio est envi­sa­geable dans les familles mono­games du Hunza parce que les femmes y meurent plus tôt que les hommes.

Les vieux habi­tants du Hunza ne connais­sant pas leur année de nais­sance, il est douteux qu’ils disent spon­ta­né­ment leur âge. Je suis tenté de croire que ces âges leur ont été attri­bués par des inter­prètes qui voulaient impres­sion­ner les touristes : “This man is aged 120!”. Le touriste se tourne vers l’an­cêtre : “Are you really 120 ?”. Réponse : “Yes!” Il ne faut jamais contre­dire un visi­teur étran­ger, surtout quand on n’a pas compris sa ques­tion… 😉

Régulation des naissances

Les apôtres de la culture Hunza font l’apo­lo­gie de leur méthode « natu­relle » de régu­la­tion des nais­sances. En réfé­rence à Guy Wrench (1938 réédi­tion 2009 lien:o5yk page 57), le docteur Jay Milton Hoffman nous en livre le secret, enchaî­nant sur une belle leçon de morale puri­taine (1968 lien:z5y2 pages 62–63) :

Un garçon est allaité pendant trois ans et une fille pendant deux ans. Pendant la période d’al­lai­te­ment, il n’y a aucun rapport intime entre mari et femme car on estime dégra­dant pour une femme de tomber enceinte alors qu’elle est encore en train d’al­lai­ter son enfant. […]

Pour ceux qui lisent ce livre en d’autres endroits du monde, ceci peut paraître incroyable mais ce sont des faits abso­lus [sic]. Quand on commence à réali­ser que la perver­sion du sexe est deve­nue une impor­tante source de crime et de malheur dans le monde, on peut aussi­tôt comprendre pour­quoi il n’y a pas de crimes, de poli­ciers ni de prisons dans le pays Hunza. […]

Quel monde merveilleux si partout la vie de famille pouvait ressem­bler à celle du Hunza ! Chaque foyer serait un petit para­dis. C’est l’amour, et non le sexe incon­trô­lable, qui en serait le prin­cipe conduc­teur.

La version que donnait John Clark (1957 lien:g7ul page 171) est un peu plus terre à terre :

La légende du « contrôle des nais­sances au Hunza » découle de l’ha­bi­tude d’al­lai­ter chaque bébé pendant envi­ron dix-huit mois, période pendant laquelle les rapports sexuels sont inter­dits. Cela contri­bue à réduire la morta­lité infan­tile en assu­rant une alimen­ta­tion saine pendant une longue période, mais n’empêche évidem­ment pas un couple norma­le­ment fertile d’avoir six à neuf enfants. La popu­la­tion augmente à un rythme effrayant ; les Hunzas émigrent dans tous les États voisins et le surpeu­ple­ment conti­nue de s’ag­gra­ver chaque année.

Ce point est confirmé par John Tobe qui remarque que chaque famille aurait en moyenne cinq enfants, ce qui ridi­cu­lise l’idée même de “birth control” (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 615). Il constate, déjà en 1959, que la migra­tion de nombreux paysans hunzas vers la vallée de Gilgit est à la source de tensions commu­nau­taires.

À cette époque (1959) au Hunza, les garçons se mariaient entre 19 et 21 ans et les filles entre 13 et 15 ans (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 417).

Enfants

L’allaitement au sein était prati­qué au Hunza selon le même prin­cipe qu’en Inde rurale : 2 ans pour les filles et 3 ans pour les garçons. Je n’ai jamais eu d’ex­pli­ca­tion de cette diffé­rence de trai­te­ment mais elle me paraît poin­ter vers une discri­mi­na­tion, de même qu’au Hunza les femmes adultes (sauf enceintes) consom­maient à chaque repas 1 chapati et les hommes 2… Aucun homme ni femme auteur·e d’ou­vrage sur les Hunzas, au ving­tième siècle, ne s’est montré choqué par ces diffé­rences de trai­te­ment.

Selon RCF Schomberg (1935 lien:p8c2 pages 191–192), boire le lait du sein d’une femme est pour un Hunza quasi­ment un acte magique :

Le pouvoir du lait mater­nel est tel qu’un homme va parfois, pour une raison ou une autre, appli­quer sa bouche sur le sein d’une femme et ainsi établir une rela­tion semblable à celle de mère et fils.

Le lait mater­nel est aussi utilisé comme remède spéci­fique de la cata­racte.

Une pratique parti­cu­lière était obser­vée dans la famille prin­cière : les enfants y étaient dès leur nais­sance confiés à une nour­rice et élevés plusieurs années dans cette « famille de lait » (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 pages 420–421). Cette famille (de haut rang social) était logée dans une maison proche du palais et nour­rie par les cuisines du Prince. Il paraît clair que cette coutume dispen­sait le Mir et son épouse de se soumettre à la règle d’abs­ti­nence pour la régu­la­tion des nais­sances… Toutefois, la justi­fi­ca­tion offi­cielle rappor­tée par plusieurs auteurs était de « rendre la famille royale plus proche des gens ordi­naires ». Barbara Mons ajoute : « Le vizir actuel du Hunza, Inayat Ullah Beg, est le père de lait du Mir » (1958 lien:7lun page 109).

Cette tradi­tion peut expli­quer que Shams-un Nahar, l’épouse du Mir Muhammad Jamal Khan, ait cédé aux recom­man­da­tions des méde­cins anglais d’al­lai­ter au lait arti­fi­ciel Glaxos son fils aîné Mirzada Ghazanfar Ali Khan bien qu’elle ait confié à une « famille de lait » (Beg FA, 2000 lien:nr1r).

Nourriture

Hunza - Des enfants trompent leur envie de pain
L’époque des « joues creuses » dans le pays des Hounza [au prin­temps] : des enfants trompent leur envie de pain en jouant à pétrir des « pains » faits de pous­sière et d’eau. Source : Lorimer EO (1939 lien:xr7b page 176)
Photo repro­duite sans réfé­rence dans l’ouvrage de Bircher, 1952 (1942 lien:zx5d page 113)

Christian Godefroy nous livre un « secret » (1984 lien:nzyo pages 29–30) :

On ne peut parler adéqua­te­ment de l’ali­men­ta­tion hunza en passant sous silence ce qui en fait en consti­tue la base, c’est à dire un pain spécial, qui s’ap­pelle curieu­se­ment [sic] le chapatti. Les Hunzas en mangent à tous les repas, ce qui porte à penser qu’il est le premier facteur, ou en tout cas une cause extrê­me­ment déter­mi­nante de leur longé­vité. Les spécia­listes [sic] croient en tout cas que la consom­ma­tion régu­lière de ce pain spécial influe sur le fait qu’un Hunza de 90 ans peut encore fécon­der une femme, ce qui en Occident ne serait pas un mince exploit.

L’auteur de ces lignes ne s’était visi­ble­ment jamais arrêté à la devan­ture d’un restau­rant indien ou pakis­ta­nais !

De son côté, Jay Milton Hoffman avait écrit (1968 lien:z5y2 page 65) :

Le terrain cultivé est réparti presque égale­ment entre les habi­tants, de sorte que chaque famille en possède à peu près la même éten­due. La super­fi­cie des champs en terrasses varie d’un demi à cinq acres [0.2 à 2 ha]. Il n’y a pas de favo­ri­tisme au Hunza. Tout le monde y est traité comme un égal. Il n’y a pas non plus de gens trop riches ni extrê­me­ment pauvres.

C’est bien sûr la « version offi­cielle » qui lui a été dictée par le Mir Muhammad Jamal Khan. Le géographe Nigel JR Allan est d’un avis fort divergent à la même époque (1990 lien:3a5m pages 399, 403–404, 405–406) :

Jusqu’en 1974, la région du Hunza était sous le contrôle d’un despote local qui impo­sait des taxes exces­sives sur le grain ; ces taxes, ainsi que d’autres facteurs cultu­rels, rendaient impos­sibles des projets comme les jardins maraî­chers de subsis­tance fami­liale et contri­buaient à entre­te­nir une malnu­tri­tion chro­nique. […]

Les gens du Hunza n’ont pas pu effec­tuer la tran­si­tion vers une forme plus inten­sive de produc­tion de nour­ri­ture, comme les jardins pota­gers, parce que le despote collec­tait les taxes en grain ; ensuite il assu­rait sa légi­ti­mité en redis­tri­buant une partie de ce grain aux rési­dents du Hunza pendant les fêtes et aux périodes de famine intense. […]

La conquête britan­nique du Hunza en 1891 a mis fin à la pratique commune de posses­sion et de vente d’es­claves par le souve­rain du Hunza (Knight 1892 lien:h243). Ne béné­fi­ciant plus du pillage lucra­tif de cara­vanes et du trafic d’es­claves, l’éco­no­mie du Hunza a décliné et les maigres ressources étaient insuf­fi­santes pour nour­rir la popu­lace. Les tenta­tives du Mir de culti­ver des vallées éloi­gnées comme celle de Raskam au Turkestan chinois se sont avérées futiles, et la domi­na­tion et la paci­fi­ca­tion britan­nique sont deve­nues un facteur de persis­tance de la famine chro­nique au Hunza pendant la première moitié de ce siècle. Les travaux d’ir­ri­ga­tion ont augmenté après cette période (Kreutzmann 1988 lien:egf2). […]

Compte tenu de la produc­tion rela­ti­ve­ment faible de nour­ri­ture de l’agri­cul­ture indi­gène au Hunza, il est inap­pro­prié de deman­der pour­quoi le Mir encou­ra­geait la produc­tion de grain aux dépens d’autres cultures comme celle de la pomme de terre qui, selon les rapports britan­niques, exis­tait au Hunza en 1891 (Mason K, 1931, ed. lien:nx6q). L’argent n’exis­tant virtuel­le­ment pas au Hunza, toutes les taxes étaient payées en grain au Mir. Le grain pouvait être faci­le­ment stocké en hiver et trans­porté. De plus, il y avait des règles strictes pour l’at­tri­bu­tion de l’eau d’ir­ri­ga­tion à certaines cultures, et les légumes venaient en dernier. Par consé­quent, la culture de jardins pota­gers et parti­cu­liè­re­ment de pommes de terre était empê­chée par le système de taxa­tion. Les arbres frui­tiers, qui n’étaient pas taxés, four­nis­saient jusqu’à 50% de l’éner­gie nutri­tion­nelle humaine. […]

À l’époque du Mir, dont l’ad­mi­nis­tra­tion après 1891 était soute­nue par les offi­ciers britan­niques et les troupes indiennes canton­nées dans le Gilgit Agency (à présent District), des taxes s’éle­vant parfois à presque la moitié de la produc­tion domes­tique de grain étaient préle­vées. Le grain était monnayé par le Mir pour embel­lir son palais, orga­ni­ser des fêtes aux moments propices, ou commer­cer avec le Turkestan chinois voisin au nord et avec la vallée du Cachemire au sud. L’excédent consti­tuait aussi un capi­tal d’in­ves­tis­se­ment pour rému­né­rer les Hunzakuts en hiver à la construc­tion de canaux d’ir­ri­ga­tion qui attein­draient plus de terrains et par consé­quence augmen­te­raient les reve­nus du Mir.

Après la desti­tu­tion du Mir Muhammad Jamal Khan en 1974, le gouver­ne­ment pakis­ta­nais a initié des programmes de déve­lop­pe­ment agri­cole, encou­ra­geant la culture de pomme de terre, de légumes et d’arbres frui­tiers tout en four­nis­sant aux Hunzas du blé à prix subven­tionné. Ces chan­ge­ments ont été accé­lé­rés par la présence d’ou­vriers chinois qui culti­vaient des légumes à proxi­mité des chan­tiers du Karakoram Highway, la route qui relie la Chine au Pakistan, ache­vée en 1978. Les initia­tives de l’ONG Aga Khan Rural Support Programme ont contri­bué à ce déve­lop­pe­ment et mis fin aux périodes de disette (Allan NJR, 1990 lien:3a5m pages 411–412).

Nigel Allan conclut ainsi son article (1990 lien:3a5m page 413) :

Dans le cas du Hunza, des facteurs contex­tuels ont empê­ché l’exis­tence d’un accès adéquat à la nour­ri­ture. Le système poli­tique était établi sur le contrôle et la mani­pu­la­tion de l’eau d’ir­ri­ga­tion, ce qui avait de lourdes consé­quences sur la produc­tion fami­liale de nour­ri­ture. Dans la litté­ra­ture, on tient géné­ra­le­ment pour acquis que le jardin fami­lial dispose d’une ressource d’eau sans restric­tion, mais là où existe une variable limi­tant la crois­sance végé­tale, l’ac­cès à cet ingré­dient clé se plie à un méca­nisme poli­tique auto­ri­taire qui peut nuire aux capa­ci­tés d’au­to­suf­fi­sance des familles.

Hunza - Des enfants surveillent un écoulement
Des enfants surveillent un écou­le­ment (au centre) pour l’ob­tu­rer, au signal de leur père, avec un bouchon en forme de cham­pi­gnon (à droite). Source : Lorimer EO (1939 lien:xr7b page 304)

Les Hoffman s’ex­ta­sient sur les magni­fiques cultures en terrasse et les ingé­nieux procé­dés d’ir­ri­ga­tion, mais tout cela exis­tait dans d’autres vallées de l’Hindou Kouch ou de l’Himalaya… Déjà dans le Nagar voisin. Au Ladakh, on aper­çoit des kilo­mètres de canaux creu­sés le long de falaises en bordure de l’Indus (lien:r6e5).

Nigel Allan décrit ainsi la confi­gu­ra­tion de la région (1990 lien:3a5m page 401) :

La topo­gra­phie acci­den­tée induit un effet de masse monta­gneuse qui dimi­nue la réflec­tion de la chaleur en excès géné­rée par la masse de la montagne. Les préci­pi­ta­tions sont presque négli­geables, seulement 100 à 200 milli­mètres par an. À quelques kilo­mètres, mais à trois fois 2000 mètres de hauteur, les préci­pi­ta­tions annuelles sont évaluées à 2000 milli­mètres. C’est des préci­pi­ta­tions sur ces montagnes et des glaciers sur les hautes montagnes, la plus grande éten­due glaciaire après celles des pôles, que les Hunzakuts obtiennent l’eau d’ir­ri­ga­tion pour leurs champs. Ainsi, deux fron­tières de fores­ta­tion existent dans ces vallées : en haut, celle limi­tée à 3800 mètres par le froid, et la plus basse limi­tée par l’ari­dité à 2700 mètres. En dessous de cette fron­tière basse, la végé­ta­tion de la vallée de la Hunza est anthro­po­gé­nique [produite par des humains].

Les abri­co­tiers poussent et produisent jusqu’à plus de 3300 mètres d’al­ti­tude. Ils résistent aux coups de froid pendant la florai­son et leurs fruits appa­raissent tôt (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 314). C’est donc une ressource alimen­taire majeure au Hunza. Le colo­nel Schomberg écrit (1935 lien:p8c2 page 187) :

Il existe de nombreuses sortes de fruits et les gens en diffé­ren­cient les varié­tés. Certains abri­cots sont gros, rouges et secs, d’autres blancs et sucrés. On dit que vous pouvez en manger 3000 de la variété blanche Barum Joo sans jamais souf­frir de la moindre nausée, telle­ment ils sont digestes.

Les amandes des noyaux étaient mangées ou utili­sées pour faire de l’huile : la seule graisse végé­tale dispo­nible sur place utili­sée aussi par les femmes pour des soins de la peau ou des cheveux.

En été, les feux deviennent inutiles pour le chauf­fage. Le bois étant rare et les bouses des animaux de pâture recy­clées en fumier plutôt que comme combus­tible, la majo­rité des aliments sont consom­més crus. C’est de là que provient la répu­ta­tion de crudi­vo­risme des Hunzas, construite par des Occidentaux qui n’y séjour­naient qu’en été.

RCF Schomberg nous apprend que les Hunzas consomment du pois­son quand ils le peuvent, à l’ex­cep­tion des gens de la haute société pour qui son odeur est jugée « offen­sive » (1935 lien:p8c2 page 188).

John Tobe explique l’ab­sence d’abeilles chez les Hunzas (1960 lien:u5v1 page 414) : on avait essayé d’en impor­ter mais elles n’avaient pas survécu en raison du climat, d’un terrain « trop dur » et de fleurs trop rares. Une ruche aurait de la diffi­culté à accu­mu­ler assez de miel pour passer l’hi­ver. L’apport de sucre n’est pas envi­sa­geable, ce qui a fortiori écarte la possi­bi­lité de préle­ver du miel pour la consom­ma­tion humaine. Il précise au sujet de la polli­ni­sa­tion (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 315) :

Parmi les gens — oui, même les vieux jardi­niers et horti­cul­teurs expé­ri­men­tés — nombreux sont ceux qui croient que la polli­ni­sa­tion par les abeilles est néces­saire dans tous les cas pour créer une récolte de fruits. Pour de nombreux types de fruits et de plantes, cela est vrai, la polli­ni­sa­tion par les abeilles ou d’autres insectes est essen­tielle. Mais dans le cas de l’abricot et de beau­coup d’autres, la polli­ni­sa­tion par le vent est le moyen que la nature emploie. En réalité, elle est plus sûre que la polli­ni­sa­tion par des insectes. La pluie est égale­ment un polli­ni­sa­teur effi­cace, contrai­re­ment à la concep­tion et aux convic­tions de nombreuses personnes. Je pense pouvoir affir­mer en toute sécu­rité que la polli­ni­sa­tion éolienne est le moyen de ferti­li­ser plus de plantes que ce qui peut être reven­di­qué pour les abeilles et les autres insectes pris ensemble.

John Clark a conclu ses vingt mois de présence conti­nue au Hunza dans un épilogue titré The Future in Asia (1957 lien:g7ul page 209) :

Les amélio­ra­tions agri­coles sont des expé­dients utiles et indis­pen­sables. Elles devraient être encou­ra­gées, à condi­tion d’être intro­duites à un rythme que la commu­nauté peut absor­ber et que les Asiatiques et les Américains les comprennent bien comme des pallia­tifs tempo­raires plutôt que des remèdes perma­nents. Au Hunza, par exemple, les outils agri­coles sont en bois, les pratiques d’élevage sont inef­fi­caces et le Mir possède envi­ron le quart des meilleures terres agri­coles. Les outils en métal pour­raient être utili­sés avec avan­tage et seraient accep­tés immé­dia­te­ment. Les machines agri­coles seraient inutiles car les champs sont trop petits et les pentes en terrasses trop abruptes. De nouvelles pratiques d’éle­vage augmen­te­raient l’offre de viande d’en­vi­ron vingt pour cent ; elles ne pour­raient être ensei­gnées que par l’exemple, ce qui pren­drait envi­ron dix ans.

Si tout cela était fait et si les terres des Mir étaient distri­buées équi­ta­ble­ment, les agri­cul­teurs et les jeunes gens qui avaient l’ha­bi­tude d’émi­grer reste­raient au Hunza et le taux de morta­lité dimi­nue­rait.

Déjà, le Mir Muhammad Nazim Khan, qui a régné de 1892 à 1938, avait écrit dans son auto­bio­gra­phie (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 363) :

Il n’y a pas assez de terres pour la popu­la­tion qui s’ac­croît, de sorte que j’en­cou­rage mes gens à partir dans le monde et trou­ver du travail à d’autres endroits.

Nous verrons que son petit-fils Jamal Khan s’ef­for­çait au contraire d’en­rayer l’émi­gra­tion des jeunes et leurs contacts en géné­ral avec le monde exté­rieur…

Hunza - Moulin à vent utilisé pour briser les noyaux d'abricots
Moulin à vent utilisé pour briser les noyaux d’abri­cots
Source : Allan NJR (1990 lien:3a5m page 407)

L’inégalité d’ac­cès à la nour­ri­ture — la vallée la plus fertile étant celle de Báltit où rési­dait la famille prin­cière — appa­raît de manière saisis­sante dans quelques anec­dotes. Emily Lorimer écrit par exemple (1939 lien:xr7b page 238) :

Je suis passée près de la maison de Kaníza un jour alors qu’ils épan­daient du fumier et j’ai aperçu une étrange fille qui les aidait. Je savais que la fille mariée à Báltit avait géné­reu­se­ment pris en charge la sœur jumelle de Kaníza. « C’est la jumelle de Kaníza ? » Elle était deux fois plus grande et plus épanouie que notre petite Kaníza. J’ai demandé à leur mère : « N’est-il pas étrange qu’Anjír soit telle­ment plus grande que sa sœur jumelle ? » « Pas vrai­ment étrange », elle m’a répondu, « il y a de la nour­ri­ture à Báltit. »

Le mythe du « jeûne puri­fi­ca­teur du prin­temps » est lui aussi ramené à sa réalité clima­tique et écono­mique (Clark J, 1957 lien:g7ul page 55) :

Aujourd’hui, le 29 juin, c’était Genani, la fête de la récolte de l’orge […] Le Hunza ne peut pas produire assez de nour­ri­ture pour durer une année. Une famine partielle se déve­loppe chaque prin­temps. Personne ne meurt de faim, mais tout le monde a faim. L’orge est la première culture à mûrir au prin­temps. La récolte d’orge met fin à la famine au Hunza et consti­tue donc une occa­sion de véri­tables réjouis­sances. La plupart des Hunzas mangeaient des chapa­tis à la farine d’orge jusqu’à la récolte du blé au début d’oc­tobre. Seuls le Mir et quelques familles aisées avaient suffi­sam­ment de blé pour durer toute l’an­née.

Cette époque du prin­temps a été vécue et décrite par Emily Lorimer (1939 lien:xr7b pages 221–247). En février avaient lieu des semailles d’orge, de millet et de blé. Un deuxième semis de millet et deux varié­tés de sarra­sin « par dessus le blé » ou « par dessus l’orge » était prati­qué aussi­tôt après leur première récolte (lien:xr7b pages 107 et 302). La matu­rité du sarra­sin étant atteinte en dix semaines, il peut être récolté avant les grands froids. D’autre part, il laisse le sol dans un excellent état et produit un excellent four­rage pour les animaux (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 309).

Emily Lorimer témoigne de la famine au mois de mai (1939 lien:xr7b page 243) :

J’avais entendu l’ex­pres­sion « famine du prin­temps » sans plei­ne­ment réali­ser sa portée. Un jour […] j’ai aperçu la femme d’Afiato sur le toit et lui ai crié : « Jú na, Bibi, les jour­nées sont de nouveau lumi­neuses ; est-ce que je pour­rais venir prendre une photo de vous en train de faire du pain ? » — « Venez, vous êtes bien­ve­nue, ma mère, mais du pain je ne peux pas en faire jusqu’à la prochaine récolte. Nous n’avons plus de farine depuis de nombreux jours. Vous n’avez pas remar­qué que les petits enfants pleurent ? Ils ont faim, les pauvres mimis, et sont trop jeunes pour comprendre. » Maintenant que mon atten­tion avait été solli­ci­tée, je remar­quai que de temps en temps nous enten­dions des lamen­ta­tions de petits enfants qui n’avaient pas lieu aupa­ra­vant. Les plus grands enfants et les adultes ne se plai­gnaient pas, ils se conten­taient de se serrer la cein­ture et de retour­ner travailler — en souriant.

Les obser­va­tions sur la rareté de la nour­ri­ture concordent avec celles de RCF Schomberg en 1935 (lien:p8c2 pages 133–134) :

La nour­ri­ture au Hunza est toujours rare. Au lever, un homme ne mange rien mais va direc­te­ment aux champs. Vers 9 heures, il revient, prend du pain (chupatti) et des légumes, avec du lait ou du babeurre. À midi il mange des fruits s’il y en a de frais ; sinon il mange des abri­cots secs trem­pés dans l’eau. Et le soir il mange comme le matin.

Pendant l’hi­ver, toutes les classes tuent et stockent de la viande qu’on consomme tous les jours, mais seulement la nuit. Il y a peu de poules car elles endom­magent les champs, de sorte qu’on ne mange pas d’œufs.

L’été, on mange peut-être un morceau de viande tous les dix jours, mais le fruit est vrai­ment l’ali­ment de base du Hunza. Il se mange avec du pain, bien plus que des légumes, car il est plus abon­dant et néces­site peu d’attention. Le pain est fait de blé et acheté en grande partie au Nagar, où les gens ne l’apprécient pas. La farine est moulue une fois par an seulement, à l’ex­cep­tion des quan­ti­tés inha­bi­tuelles qui sont moulues en cas de manque. Le broyage se fait en une fois, en un ou deux jours, avant que l’hi­ver ne s’ins­talle et que les cours d’eau soient gelés. Le blé est moulu sépa­ré­ment ; de même pour le tromba ou le sarra­sin, dont il existe deux sortes, bien qu’oc­ca­sion­nel­le­ment du dal (pois chiches) soit moulu avec le blé. Les hari­cots, l’orge et les pois sont souvent broyés ensemble.

Hunza - Séchage d'abricots à Gojal, vallée de la Hunza
Séchage d’abri­cots à Gojal, vallée de la Hunza. Source : David LM lien:061b

Chasse, élevage

Nourris « roya­le­ment » par le Mir Muhammad Jamal Khan, Jay et Trudie Hoffman ne se sont pas rendus dans les hauts pâtu­rages du Hunza, de 4000 à 5000 mètres d’al­ti­tude, pour y décou­vrir l’éle­vage des moutons, chèvres et yaks. S’ils avaient lu l’ou­vrage d’Emily Lorimer (1939 lien:xr7b pages 287–288) ils auraient peut-être eu idée de son exis­tence, mais ils sont arri­vés au mois d’août 1961 alors que les bergers étaient montés aux alpages vers la fin du mois de mai. Les Hoffman sont repar­tis avant leur retour, à une date non préci­sée, mais Jay écrit qu’il faisait encore une chaleur torride à Gilgit…

Voilà une bonne raison de croire que les Hunzas étaient végé­ta­riens puis­qu’ils ne consomment régu­liè­re­ment de la viande qu’en hiver ! Les Lorimer n’ont pour­tant pas eu de diffi­culté (moyen­nant finances) à consom­mer chaque jour, pendant quatorze mois, une poule entière — « un oiseau athlé­tique ! » — et de temps à autre de la viande de mouton (Lorimer EO, 1939 lien:xr7b pages 84–85). D’autres visi­teurs témoignent qu’on leur servait des œufs à chaque petit-déjeuner.

John Clark décrit le travail dans les alpages (1957 lien:g7ul page 164) :

Tous les soirs, les éleveurs rassemblent les trou­peaux dans des corrals aux murs de pierre où ils traient les brebis et les chèvres et barattent le beurre. Ils consomment tout le babeurre, le fromage blanc et le lait frais qu’ils dési­rent, ce qui est excellent pour eux mais n’amé­liore pas le régime carencé en vita­mines et en miné­raux de la majo­rité des villa­geois. Les bergers traient dans des gourdes (jamais lavées) et filtrent le lait en le versant à travers une branche de gené­vrier feuillue. Ils secouent cette gourde pendant une courte période, jusqu’à ce que le beurre se forme. Ils façonnent le beurre en bottes de 5 et 10 kilos qu’ils enve­loppent dans de l’écorce de bouleau, puis l’en­terrent dans de la bouse de mouton afin de le proté­ger des rats jusqu’à ce que quel­qu’un l’en­voie au village.

Des rats ? John Clark paraît contre­dit par Jay Milton Hoffman disant que les Hunzas n’élèvent pas de chats parce qu’il n’y a « aucun rat ni souris » dans la vallée (1968 lien:z5y2 page 75). Certes, il n’en a pas vu dans le palais impé­rial ! 😉 Emily Lorimer évoque avec tendresse la nais­sance de chatons dans une famille pauvre tout en admet­tant qu’il s’agit d’une « rare extra­va­gance » (Lorimer E0, 1939 lien:xr7b pages 285–286 et 222) :

En riant un peu sur le ton de l’ex­cuse, Zénába avoua qu’elle avait puisé dans la réserve d’ur­gence de quoi prépa­rer du daudo (une sorte de porridge au beurre) pour la chatte afin de l’ai­der à retrou­ver des forces — et c’était une des maisons les plus pauvres dans lesquelles ils n’avaient ni pain ni beurre pour eux-mêmes pendant des semaines. Le daudo est de ces nour­ri­tures riches qu’on prépare pour une mère humaine, mais la chatte était fami­lière au point que la mise bas de ses chatons était consi­dé­rée comme une nais­sance dans la famille, un de ces événe­ments qu’il faut gérer comme une urgence.

Le beurre (de brebis, de chèvre, de yak et plus rare­ment de vache) est une des plus précieuses nour­ri­tures des Hunzas. Le beurre de chèvre est appelé maltash (Mons B, 1958 lien:7lun page 131). RCF Schomberg décrit son mode de conser­va­tion (1935 lien:p8c2 page 186) :

Le beurre est habi­tuel­le­ment enterré dans le sol, comme il est dit qu’il s’amé­liore avec les années. Il est assez courant de le garder cinq ans ou même jusqu’à vingt ans. Il vire au rouge foncé et devient très amer, brûlant la gorge, mais il est haute­ment estimé, offert lors des mariages, des funé­railles et des grandes occa­sions, et il est égale­ment utilisé comme médi­ca­ment. Il est géné­ra­le­ment enfoui sous un canal d’ir­ri­ga­tion. À Ganesh du Hunza, j’ai ouvert le canal qui passait sous la rue prin­ci­pale et sous l’eau se trou­vait le beurre du village. Il est donc gardé au frais et en sécu­rité en été grâce à l’eau qui coule au-dessus. Lorsque l’hi­ver arrive et que le canal est à sec, chaque proprié­taire peut récu­pé­rer son beurre.

Ce beurre « momi­fié » n’est pas du goût d’Emily et David Lorimer qui ont de la diffi­culté à se procu­rer du beurre frais pendant leur séjour en 1934, alors que John Tobe trouve déli­cieuse une variante de couleur blanche (proba­ble­ment fraî­che­ment barat­tée) à laquelle il trouve un goût de fromage. Il explique (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 310) :

Ils n’uti­lisent pas de barattes en bois ou en métal telles que connues en Occident. Ils se servent géné­ra­le­ment de peaux de chèvre. Elles sont retour­nées pour que le côté lisse et bronzé soit à l’ex­té­rieur. Ensuite, les extré­mi­tés de la peau sont soigneu­se­ment cousues ensemble. […]

Ensuite, la peau remplie de lait est brin­gue­ba­lée, frap­pée, tour­née et tordue au niveau des genoux. Cette opéra­tion est effec­tuée en continu jusqu’à ce qu’une sorte de soli­di­fi­ca­tion ait lieu.

En 1960, la ghee (beurre clari­fié par un chauf­fage) est préfé­rée au beurre tradi­tion­nel.

Un yak
Un yak

La chasse était un sport favori des Hunzas, mais déjà en 1935 une grande partie de la faune avait disparu. RCF Schomberg le déplore (1935 lien:p8c2 page 195) :

Il y a une guerre perpé­tuelle contre tous les animaux vivants, les renards pour leur four­rure, les oiseaux pour leur viande et leurs plumes, et même les moineaux sont pour­sui­vis sans relâche par des petits garçons avec des frondes et des pierres. Le ram chikor, ou coq de neige de l’Himalaya, est piégé en faisant de petits trous carrés dans le sol, de dix-huit pouces de profon­deur et de deux pieds carrés, avec des flancs en pierre affleu­rant le sol. On met ensuite une feuille mince couverte de neige et du grain est dispersé par dessus. Les oiseaux marchent et tombent, et on peut en captu­rer quatre ou cinq avec ce simple appa­reil.

Le résul­tat de cette pour­suite inces­sante de toute créa­ture est que la vie sauvage est presque éteinte dans l’Agence de Gilgit. Un ou deux nullahs [vallées étroites lien:vrpt] sont préser­vés par les chefs, mais même ceux-ci sont bracon­nés. Il est dépri­mant d’er­rer à travers beau­coup de pays, un magni­fique terrain pour les bouque­tins et le markhor, sans voir aucun signe de créa­ture sauvage. J’ai souvent exhorté les chefs à préser­ver [cette faune], deman­dant ce que leurs enfants feraient comme sport, mais l’Asiatique est beau­coup trop égoïste et à courte vue pour voir les avan­tages à tirer de la protec­tion. Cela demande de l’ef­fort et tout effort est à pros­crire.

Emily Lorimer signale qu’en 1934–35 les bouque­tins ont été quasi­ment élimi­nés par les chas­seurs alors que leur cuir était de la meilleure qualité pour la fabri­ca­tion des bottes tradi­tion­nelles (Lorimer EO, 1939 lien:xr7b page 225). Le cuir de vache est utilisé comme substi­tut. Elle précise que les enfants ne font jamais de glis­sades sur la glace pour ne pas user leurs chaus­sures — s’ils en possèdent. David Lorimer ajoute que faire des boules de neige et des glis­sades est un luxe d’en­fants qui peuvent rentrer sécher leurs habits et se réchauf­fer devant un bon feu, alors que ceux du Hunza ne trou­ve­ront qu’un petit feu à l’heure de la prépa­ra­tion du repas (Lorimer EO, 1939 lien:xr7b page 226).

La chasse est restée le sport favori des diri­geants du Hunza. Barbara Mons écrit (1958 lien:7lun page 130) :

À chaque automne le Mir remonte la vallée jusqu’à sa maison de campagne de Gulmit pour s’adon­ner à la chasse. Les oies arrivent en grand nombre au lac entre le 12 et le 15 octobre. Muhammad Nazim Khan [le grand-père de Jamal Khan] dit qu’il en tuait 245 en quelques jours, et le Mir [Muhammad Jamal Khan] écrit que cette année [1956] lui et le Political Agent de Gilgit ont tué 65 oies et 250 canards en un jour.

En été, des échanges ont lieu entre les villa­geois et les hommes envoyés avec les trou­peaux sur les hauts pâtu­rages (Lorimer EO, 1939 lien:xr7b page 287) :

Le hommes restés au village font main­te­nant des pèle­ri­nages en direc­tion des tér [alpages] pour en descendre le fumier collecté par leurs frères, haut dans la montagne avec les animaux. Ils s’ar­rangent en géné­ral pour se rencon­trer à mi-chemin, le frère du village appor­tant tout ce dont l’autre pour­rait avoir besoin et le frère du tér descen­dant non seulement le fumier mais aussi du beurre et du brús, une sorte de prépa­ra­tion de yaourt séché qui ressemble à un fromage crémeux. Les gars là-haut sur le tér passent du bon temps. Ils n’emportent que leurs vieux habits car la vie y est rustique et ils travaillent dur. Partout où ils trouvent un morceau de terrain adéquat ils sèment un peu d’orge, atte­lés aux-mêmes à la char­rue afin de ne pas fati­guer les chevaux ou les bœufs qu’ils peuvent avoir amenés et qu’ils estiment méri­ter un congé.

John Clark avait une vision critique du mode d’éle­vage des moutons (1957 lien:g7ul page 85) :

Ils n’avaient jamais appris à élever un trou­peau de brebis repro­duc­trices avec quelques dollars pour les entre­te­nir. Une saison d’agne­lage à la fin du prin­temps serait le système plus effi­cace, lorsque les trou­peaux entrent dans les luxu­riants pâtu­rages d’al­ti­tude, avec presque tous les agneaux abat­tus à la fin de l’au­tomne de sorte que seuls les trou­peaux repro­duc­teurs doivent être alimen­tés en hiver. Ces gens essayaient de garder leurs trou­peaux aussi nombreux en hiver qu’en été et ne tuaient un animal que lors­qu’il attei­gnait un âge extrême. Correctement formés, ils pour­raient augmen­ter leur volume de viande et de fumier tout en main­te­nant leurs stocks de laine, en modi­fiant simple­ment leurs pratiques d’éle­vage. Ce serait une réelle amélio­ra­tion pour tous les Hunzas. Cela ne coûte­rait que le temps et la patience néces­saires pour gagner leur confiance et les convaincre d’es­sayer.

Nigel Allen signale aussi que l’éle­vage de chèvres n’est pas une excel­lente option (1990 lien:3a5m page 406) :

Les chèvres, pas seulement sauvages mais aussi, de manière impor­tante, domes­tiques, sont vitales dans la culture hunza. Chaque famille possède des chèvres mais seuls les hommes peuvent les traire : tel est le lien cultu­rel entre la procréa­tion des chèvres et la mascu­li­nité (Jettmar 1960 lien:f35l). Ces chèvres entravent la produc­tion de nour­ri­ture au Hunza. Elles contri­buent peu à la nour­ri­ture des Hunzakuts. On les laisse en liberté pendant toute la fin de l’au­tomne, l’hi­ver et le début du prin­temps, ce qui empêche toute culture qui pour­rait four­nir du four­rage ou contri­buer substan­tiel­le­ment à la produc­tion de nour­ri­ture. […] Si les animaux étaient atta­chés pendant la période où ils sont proches de la maison, de nombreux arbres frui­tiers pour­raient être culti­vés en espa­lier le long des murs des terrasses.

La légende du « végé­ta­risme par choix » de la popu­la­tion Hunza est mal en point (Clark J, 1957 lien:g7ul page 164) :

Chaque famille possède si peu d’ani­maux qu’elle ne peut en abattre qu’un ou deux par an, ce qu’elle fait à la période du Tumushuling [fête du solstice d’hi­ver] en décembre. Sachant qu’un mouton nour­rit une famille envi­ron une semaine, cela signi­fie que le Hunza moyen consomme de la viande une à deux semaines par an. Comme les visi­teurs viennent toujours en été, cela explique égale­ment le récit ridi­cule selon lequel les Hunzas sont végé­ta­riens par choix.

Une histoire est vraie : ils mangent certai­ne­ment le mouton en entier ! Cerveau, poumons, cœur, tripes, tout sauf la peau, la trachée-artère et les organes géni­taux ! Ils nettoient les os avec une minu­tie qui ferait honte à un chien occi­den­tal et, fina­le­ment, ils craquent toujours les os pour sucer la moelle.

Comme leur régime alimen­taire est pauvre en huiles et en vita­mine D, tous les Hunza ont des dents fragiles et la moitié d’entre eux ont des poitrines et des genoux rhuma­tis­maux de rachi­tisme subcli­nique. « Le Hunza en bonne santé, où tout le monde a juste ce qu’il lui faut » !

Les boyaux de moutons sont aussi appré­ciés pour la fabri­ca­tion des cordes d’arcs et de cithares (Lorimer EO, 1939 lien:xr7b page 225). 

L’usage de la viande a égale­ment été commenté par Allen Banik en 1958 (1960 lien:d6hp page 129) :

Les plats de viande sont prin­ci­pa­le­ment des ragoûts qui mijotent dans de grands réci­pients avec des céréales complètes comme le millet, le blé, l’orge ou le maïs. Dans la dernière partie de la cuis­son on y ajoute des légumes frais pour faire un ragoût de mouton, un vrai délice pour les Hunzakuts.

La contri­bu­tion des animaux à la produc­tion végé­tale est notable, bien que diffé­rente de celle que voulaient voir les adeptes du bio (Clark J, 1957 lien:g7ul page 164) :

Mais le fumier produit par les trou­peaux est plus impor­tant que la laine, la viande ou le lait. Sans cela, le grain mour­rait en une seule année et les vergers ne donne­raient pas de fruits. Il s’ac­cu­mule tous les soirs dans les corrals des pâtu­rages d’été et les bergers en extraient des bouses qu’ils sèchent sur les toits de leurs petites cabanes. Ils emportent sur leur dos des tonnes de fumier et de beurre chaque fois qu’ils descendent dans leurs villages et en rapportent de la farine, du sel et du thé pour leurs sites de pâtu­rage de moutons. Les accu­mu­la­tions hiver­nales dans les enclos du village sont toujours mélan­gées avec des feuilles et de la paille, car les habi­tants n’ont pas appris à construire des mangeoires, de sorte que les moutons souillent une partie de leur four­rage avec leur fumier. C’est la base du récit selon lequel les Hunzas feraient du compost. Quand je leur ai posé la ques­tion, ils ont tous ri de bon cœur à l’idée de perdre de bonnes feuilles en les mélan­geant déli­bé­ré­ment avec du fumier.

La fragi­lité de cet agro-pastoralisme est consi­dé­rable. Le pays, en 1950, survi­vait dans la préca­rité, une situa­tion qui s’était guère amélio­rée en 1966 (Ali SM, 1966 lien:h5ky). Le géologue Clark précise (1957 lien:g7ul page 162) :

Les Hunzas n’ayant que du fumier comme engrais, leurs cultures reçoivent suffi­sam­ment de nitrates mais souffrent d’une grave carence en calcaire et en phos­phates. Le mélange de sable et de poudre de roches [des terres culti­vées] est telle­ment poreux que l’ir­ri­ga­tion élimine les nitrates presque aussi vite que les agri­cul­teurs les ont insé­rés, de sorte qu’il faut ferti­li­ser quatre fois par an. Les rende­ments en grain ne dépassent jamais les deux tiers de ceux aux États-Unis, et ceux de la luzerne ne dépassent pas le quart, malgré le soin apporté à la culture non-mécanisée. Beaucoup d’arbres frui­tiers ont des feuilles rouges aux extré­mi­tés des branches et affichent d’autres signes de carence dans le sol. Contrairement aux Nagaris, les Hunzas ne collectent pas et ne traitent pas leurs eaux usées pour ferti­li­ser. Ils défèquent géné­ra­le­ment dans leurs champs, là où la lumière du soleil et la séche­resse ont tendance à stéri­li­ser. Les nitrates sont ainsi renvoyés dans le sol sans dissé­mi­na­tion de la dysen­te­rie et de la pyoder­mite.

Les Hunzas ont dépassé les Chinois dans l’uti­li­sa­tion de chaque centi­mètre carré de terre. J’ai mesuré des terrasses près de Baltit pour lesquelles l’angle de la pente était de 60 degrés, c’est-à-dire que le mur de soutè­ne­ment de chaque terrasse était envi­ron deux fois plus haut que la terrasse était large. Parfois, les Hunzas créent réel­le­ment des champs. Ils trouvent une face nue en granite avec une pente ne dépas­sant pas 20 degrés et construisent à son pied un mur de soutè­ne­ment en forme de crois­sant. Ils intro­duisent ensuite de l’eau jusqu’à former un étang derrière le mur, lais­sant le sable se dépo­ser, puis drainent l’eau claire et inondent de nouveau. En répé­tant cela pendant un an ou deux, une petite terrasse est formée. C’est sans doute l’expédient le plus déses­péré dans le monde entier pour des gens qui manquent de terre, mais les visi­teurs ont écrit du Hunza qu’il était un pays où tout le monde a « juste assez » et où il n’y a pas de pauvres !

Hunza Pani

À l’époque de John Biddulph, les Hunzas étaient déjà répu­tés pour leur amour du vin produit à partir de vignes grim­pant aux murs de leurs terrasses et aux flancs de montagne. Il écrit (Biddulph J, 1880 lien:i0fp page 84) :

La consom­ma­tion de vin a beau­coup dimi­nué sous l’Islam, et là où elle est encore prati­quée, elle est dissi­mu­lée autant que possible, sauf au Hunza et au Ponyal, où les réjouis­sances publiques ne sont pas inha­bi­tuelles. La secte Maulaï [ismaë­liens] ne fait pas un secret de cette pratique et, lors de ma visite au Hunza en 1876, une bouteille de whisky écos­sais avait si glorieu­se­ment enivré [le Mir] Ghazan Khan que tous les Hunzas en parlaient avec admi­ra­tion.

Le docteur Allen Banik fait l’éloge du vin « auquel [il] a occa­sion­nel­le­ment goûté avec des “résul­tats grati­fiants” ». Le Mir Muhammad Jamal Khan en parle comme du “Hunza Pani” (Banik AE, 1960 lien:d6hp pages 130–131) :

Quand j’ai abordé le sujet à table avec le Mir, il a ri de bon cœur.
— « Est-ce que les gens se s’en­ivrent en buvant du Hunza Pani ? » ai-je demandé.
Il a fait non de la tête.
— « Est-ce qu’ils en boivent libre­ment ? » ai-je insisté. « Plus de deux verres chaque fois ? »
— « Oui, bien sûr », Son Altesse m’a assuré. « Les nuits de fête ils en boivent de pleines bouteilles, et tous les jours ils en consomment aux repas. »
Face à mon regard incré­dule, le Mir a ajouté : « C’est peut-être pour cette raison que nous sommes répu­tés le peuple le plus sain et le plus heureux du monde ! »

Banik n’a pas saisi que le terme “Hunza Pani” était une plai­san­te­rie quand il écrit sans une trace d’hu­mour (1960 lien:d6hp page 130) : « Le Hunza Pani jouit d’une haute répu­ta­tion au Moyen-Orient et presque tout le monde est dési­reux d’en obte­nir. » Le mot “pānī” signi­fiant « eau » en hindous­tani, on pour­rait à la rigueur le rappro­cher de “pīna” (boire) qui a donné le fran­çais « pinard » !

Cette anec­dote me rappelle un collègue alle­mand qui, fier de parler fran­çais dans une récep­tion de l’am­bas­sade de France, s’était écrié à l’heure du café : « Oh ! du jus de chaus­settes ! » Elle est révé­la­trice de la manière dont la plupart des visi­teurs étran­gers prenaient à la lettre les paroles du Mir du Hunza.

Obéissance, condition féminine, bonnes mœurs

Hunza - Buyal Singh, père de Sherin Beg (équipe de John Clark) avec son plus jeune fils
Buyal Singh, père de Sherin Beg (équipe de John Clark) avec son plus jeune fils. Source : John Clark (1957 lien:lykx page 128)

Jay Milton Hoffman résume la struc­ture fami­liale des Hunzas en des termes qui reflètent plus son point de vue sur la société améri­caine de son époque (1961) qu’une analyse menée avec la rigueur scien­ti­fique dont il se targue (1968 lien:z5y2 page 61) :

Je crois person­nel­le­ment que la vie de famille au Hunza est diffé­rente de celle dans n’importe quel autre endroit du monde. Le mari est défi­ni­ti­ve­ment le chef de la maison. Il peut conver­ser avec n’im­porte qui à n’im­porte quel endroit. Mais pas sa femme. Elle n’est pas auto­ri­sée à parler avec d’autres hommes, sauf si son mari est présent.

La femme a beau­coup de respect pour son mari et ne fera rien pour lui déplaire. Les femmes sont des épouses et des mères dévouées.

Les enfants sont très obéis­sants et ne diront jamais un mot irres­pec­tueux à leur père ou à leur mère. […] Les mères ne sont pas non plus là pour passer leur temps à des jeux de cartes, regar­der des émis­sions de télé­vi­sion heure après heure ou lire des romans capti­vants jusqu’aux petites heures de la nuit. Les femmes de la terre de Hunza prennent soin de leurs enfants et les disci­plinent avec soin.

Emily Lorimer a une compré­hen­sion plus précise du rôle des femmes chez les Hunzas (Lorimer EO, 1939 lien:xr7b page 117) :

Si une rúli gus (maîtresse de maison) se montre trop géné­reuse dans son ration­ne­ment pendant les mois d’abon­dance suivant la récolte, toute la famille risque de dépé­rir avant l’an­née suivante ; ainsi, une « femme compé­tente » est fort appré­ciée, et l’in­com­pé­tence est un motif valable de divorce. Aucune animo­sité n’est ressen­tie ni expri­mée, mais elle retourne chez le père et la mère qui l’ont nour­rie.

Un regard tragique mais réaliste a été projeté par John Clark (1957 lien:g7ul page 171) :

Les femmes du Hunza se suicident plus souvent que les hommes. Parfois, elles sautent d’une falaise ou, dans des condi­tions moins déses­pé­rées, elles mangent cinquante amandes amères d’abri­cot. Celles-ci contiennent une dose mortelle d’acide prus­sique, mais celui-ci est absorbé si lente­ment que la mort ne survient pas avant plusieurs heures. Si un émétique leur est admi­nis­tré pendant cette période, leur vie peut être sauvée. Il n’y a pas au Hunza les fréquentes maltrai­tances physiques de femmes que l’on voit en Chine, ni non plus beau­coup d’infidélité. Les femmes sont censées faire le ménage, désher­ber les champs et aider à la récolte ; une divi­sion équi­table du travail, car leurs petites maisons stériles néces­sitent peu d’at­ten­tion. L’homme laboure, plante, irrigue, récolte, esca­lade les montagnes à la recherche de bois de chauf­fage et surveille les trou­peaux.

Les femmes hunzas ne souffrent pas de surme­nage, de bruta­lité ou de maris volages, mais elles sont consi­dé­rées comme intel­lec­tuel­le­ment infé­rieures. Un véri­table homme ne parle jamais à une femme en dehors de sa propre famille et, même au sein de la famille, les hommes rendent visite à d’autres hommes et les femmes restent entre elles. Les femmes sont sans éduca­tion parce qu’elles n’accompagnent jamais leurs hommes lors de voyages, même jusqu’à Gilgit, et on leur dit rare­ment quoi que ce soit du monde exté­rieur. Elles n’ont rien, mis à part des ragots, pour se nour­rir l’es­prit. L’ennui infini d’une vie d’où sont exclus la grâce et les contacts humains satis­fai­sants, et dans laquelle le sexe sert à la procréa­tion sans aucune conno­ta­tion d’amour, est proba­ble­ment la cause sous-jacente de la plupart des suicides. Une querelle parti­cu­lière ou une crise suffisent à libé­rer leur malheur latent.

Au sujet de l’in­fi­dé­lité conju­gale, RCF Schomberg décrit la coutume en usage au Hunza (1935 lien:p8c2 page 204) :

L’infidélité n’est plus très courante, quelle qu’elle l’ait été dans le passé. Si un homme voit sa femme mal se compor­ter avec un autre homme, il est auto­risé à tuer les deux en même temps sur place : s’il tarde, il perd son droit. La raison en est clai­re­ment d’empêcher toute négo­cia­tion, avec la menace de tuer le délin­quant s’il n’est pas d’ac­cord. Si la femme et son amant sont capables de rejoindre le chef, ils sont en sécu­rité et aucun mal ne peut leur arri­ver, mais ils restent dans une sorte d’es­cla­vage domes­tique envers le souve­rain pour le restant de leurs jours. Par contre, s’ils peuvent donner à la fois au Raja ou au Mir et au mari lésé une somme en bétail égale au double de celle que le mari a versée lors de son mariage, l’affaire est close et la femme part dans son nouveau foyer.

Cette coutume béné­fi­ciait donc finan­ciè­re­ment au Mir, ce qui n’a rien d’une surprise…

Le Mir Muhammad Nazim Khan, qui régnait de 1892 à 1938, avait écrit dans son auto­bio­gra­phie (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 363) :

Autrefois, si quel­qu’un commet­tait un adul­tère, sa maison pouvait être détruite, ses animaux abat­tus et ses arbres coupés sans que ceux qui en avaient pris l’ini­tia­tive ne soient inquié­tés, et bien que cette coutume soit tombée dans la désué­tude, il est toujours consi­déré légi­time qu’un homme tue l’amant de sa femme s’il peut les prendre en « flagrant délit » !

Hunza - Les femmes et les filles regardent une cérémonie de mariage depuis les toits avoisinants
Les femmes et les filles regardent une céré­mo­nie de mariage depuis les toits avoi­si­nants car la foi musul­mane leur inter­dit de se mêler aux hommes pendant les événe­ments sociaux. Source : Renée Taylor & Mulford J Nobbs (1962 lien:dc37 page 46)

De manière géné­rale, par respect de leurs obli­ga­tions reli­gieuses, les femmes ne prennent aucune part active dans les fêtes et rituels (musique et danse) : « D’ailleurs, les femmes n’ont ni droit ni privi­lèges », constate John Tobe (1960 lien:u5v1 page 342) qui pour­tant affir­mait que « le peuple hunza jouit de la liberté et de la démo­cra­tie » (1960 lien:u5v1 page 293). Il faut dire que Tobe a une concep­tion très parti­cu­lière de la liberté et de l’équité, surtout s’agis­sant des femmes (1960 lien:u5v1 pages 349–350) :

C’est un fait posi­tif que les hommes de Hunza battent leurs femmes. J’ai véri­fié deux fois ce fait assez impor­tant. Le Mir m’a dit qu’il ne connais­sait qu’un cas dans lequel un homme aurait admi­nis­tré des raclées de manière exces­sive et injuste à son épouse. Dans tous les autres cas, les hommes ne sont ni punis ni jetés en prison pour cela. Si une femme ne fait pas ce que son mari commande, il la bat. Si elle donne trop géné­reu­se­ment la propriété de son mari à ses parents, il la bat égale­ment. Si elle le trompe et qu’il l’at­trape, il a le droit de la tuer ainsi que son séduc­teur.

Cela paraît avoir un excellent effet sur le main­tien d’un haut niveau de loyauté. Je ne sais pas comment les peuples occi­den­taux juge­ront les habi­tants du Hunza à la lumière de ce que j’ai rapporté ici, mais quels que soient votre juge­ment et votre opinion, je vous ai exposé les faits.

Le thème de l’obéis­sance (aux parents et au Prince) est récur­rent dans l’ou­vrage de Jay Milton Hoffman. Il écrit (1968 lien:z5y2 page 58) :

Il faut garder en tête qu’au Hunza il n’y a pas de meurtres, pas de voleurs. Par consé­quence, pas de juges, pas de poli­ciers et pas de prisons. Le gouver­ne­ment est ce qu’on pour­rait appe­ler une société patriar­cale, quelque chose de simi­laire à ce qui exis­tait à l’époque où Moïse diri­geait Israël. Il est démo­cra­tique en nature [sic].

Ophtalmologue, le docteur Allen Banik avait une vue plus précise du mode de gouver­nance. Après avoir assisté, en 1958, à un procès au Conseil des Anciens « mis en scène pour moi » dirigé par le Mir Muhammad Jamal Khan « qui agit en conseiller », il écrit (1960 lien:d6hp page 110) :

Les Hunzakuts ont une forme de gouver­ne­ment très démo­cra­tique, bien que l’État soit gouverné par le Mir, qui a le droit de vie ou de mort sur ses sujets. […] La plus forte puni­tion qui peut être impo­sée est le bannis­se­ment du Hunza.

Ce discours angé­lique de visi­teurs à l’écoute exclu­sive de la famille prin­cière — ou de ceux qui copiaient bête­ment les écrits des premiers — est malheu­reu­se­ment contre­dit par Clark (1957 lien:g7ul page 61) :

Shimshal [lien:9aj7], le péni­ten­cier du Hunza [à 3000 mètres], était l’un des endroits les plus déso­lés de la planète. Je le sais car je l’ai visité une fois. Pendant tout l’hi­ver, les nuages sont suspen­dus comme un linceul glacial au-dessus du village. Pendant des semaines, il n’y a pas de soleil et la tempé­ra­ture reste autour de zéro avec les vents hurlants.

À ce sujet, Emily Lorimer s’était conten­tée de la version offi­cielle pour décrire le système péni­ten­tiaire. Elle écrit ce qu’elle a entendu au sujet de l’exil dans la vallée de Shimshál, qu’elle n’a pas visi­tée (1939 lien:xr7b pages 121–122) : « On y trouve de la nour­ri­ture et des pâtu­rages en abon­dance, et la vie y est à certains égards plus luxueuse que dans le bas du Hunza ». Il s’en­suit que« au bout de quelques années d’exil, le fauteur de trouble revient avec plus de sagesse ». Toutefois, malgré ce trai­te­ment bien­veillant, « les délin­quants du Hunza ne deviennent pas des réci­di­vistes. »

Les juge­ments rendus dans le passé pouvaient être bien plus sévères, bien que toujours avec une touche de modé­ra­tion. Muhammad Nazim Khan écri­vait dans son auto­bio­gra­phie (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 363) :

Si l’on consi­dère qu’une condam­na­tion à mort est néces­saire, les personnes sont rassem­blées et si une seule se prononce en faveur du coupable, sa peine est remise. Sinon, il est exécuté en présence de tous.

Une anec­dote rappor­tée par John Tobe (sans mention de la source) donne une idée plus précise de l’exer­cice de la justice au Hunza (1960 lien:u5v1 page 362) :

Un autre cas [de crime] s’est produit il y a envi­ron 10 ans lorsque le fils du vizir s’est disputé avec un jeune homme et une fille. Dans ce cas, le garçon et la fille […] se condui­saient mal à proxi­mité de la maison du vizir. Une dispute a démarré quand on leur a demandé de quit­ter les lieux. Le jeune homme est devenu indis­ci­pliné, puis offen­sif et il a dit beau­coup de choses méchantes et indé­centes. Le fils du vizir lui a demandé de partir et de bien se tenir, mais le jeune homme a refusé d’écou­ter et a persisté dans ses actions. Le fils du vizir est entré chez lui, a pris un fusil et lui a dit : « Maintenant, éloigne-toi d’ici ou je te tire­rai dessus ! »

Mais le jeune voyou a encore refusé d’écouter ou d’être averti. Alors le fils du vizir lui a tiré dessus. Lors du procès, il a affirmé ne pas savoir que l’arme avait été char­gée et qu’il avait simple­ment proféré la menace pour effrayer le garçon et lui faire prendre conscience de ses actes. Le garçon est décédé et le fils du Wazir a été accusé de meurtre. Il a été exilé à Shimshal pendant 10 ans.

Peu de temps après, les parents du défunt ont comparu devant le Mir et l’ont prié de remettre sa peine au fils du vizir, car ils affir­maient croire qu’il ne voulait pas tirer sur leur fils. En outre, leur fils était à l’ori­gine de l’agres­sion. Après qu’il ait passé deux ans à Shimshal, le Mir l’a fait reve­nir et, à l’heure actuelle, à Hunza, ce garçon est main­te­nant le vizir.

Tobe ajoute (page 362) :

Autrefois, une forme de puni­tion appli­quée au Hunza, sur ordre du Mir, consis­tait à immer­ger le coupable dans les eaux froides de la rivière Hunza. Une immer­sion de 15 minutes dans ces eaux glacées équi­va­lait à une condam­na­tion à mort.

Peut-être une recherche empi­rique sur la biostase (lien:6kgc) ? 😉

Le fonc­tion­ne­ment à la fois fluide et forte­ment centra­lisé du gouver­ne­ment du Hunza est expli­qué à Jean et Franc Shor par un habi­tant de Misgar (lien:piyz) en 1949 (Shor JB, 1955 lien:232j loc. 4571) :

« Chaque village élit son arbab [maire] », expli­qua Nabi Khan, « qui gouverne avec un conseil des anciens. L’arbab arbitre tous les conflits de la commu­nauté ayant pour la plupart trait au droit à l’eau [d’ir­ri­ga­tion]. Mais quand un conflit ne peut pas être réglé loca­le­ment, l’arbab télé­phone au Mir [Muhammad Jamal Khan]. Lors d’un grand événe­ment, par exemple une dispute autour d’un héri­tage, les parties en cause peuvent faire appel au Mir en personne. Tout ce qu’ils ont à faire est de marcher jusqu’à Baltit. »

Le réseau télé­pho­nique du Hunza a été construit par l’ar­mée britan­nique en 1920 puis entre­tenu par le gouver­ne­ment pakis­ta­nais. John Tobe était, comme Jean Shor, d’avis que le Mir gouver­nait son royaume par télé­phone, exigeant deux fois par jour un appel de chaque arbab pour faire le point (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 514). Son frère Ayash était formé à la répa­ra­tion des télé­phones et postes de radio ainsi qu’à l’en­tre­tien des objets méca­niques (Clark J, 1957 lien:g7ul page 44).

Jay Milton Hoffman (1968 lien:z5y2 page 59) rapporte un inci­dent au cours duquel un paysan Hunza se serait adressé en criant à lui et au Prince Sahib Khan, leur repro­chant d’avoir pris une photo d’un champ où travaillaient des femmes. Cet homme a été jugé par la cour et puni de trente coups de fouets pour son manque de respect envers un membre de la famille prin­cière et son hôte. Le Mir, dans sa magna­ni­mité, avait refusé d’as­sis­ter au procès pour éviter toute impli­ca­tion person­nelle dans cette condam­na­tion. Il avait aussi pris soin d’éloi­gner ses hôtes pendant l’exé­cu­tion de la sentence (1968 lien:z5y2 page 60).

John Clark raconte une anec­dote simi­laire au terme de laquelle un jeune homme qui avait osé criti­quer le Mir avait été condamné à deux ans d’exil au Pendjab (1957 lien:g7ul page 88).

Hunza - La cour (durbar) du Mir Muhammad Jamal Khan en réunion (1950)
La cour (durbar) du Mir Muhammad Jamal Khan en réunion (1950). Source : John Clark (1957 lien:lykx page 128)

RCF Schomberg (1935 lien:p8c2 page 160) décrit le fonc­tion­ne­ment de la cour, dont le Mir est en réalité le seul arbitre mais aussi béné­fi­ciaire :

Tous les chefs rendent la justice dans la cour publique (durbar) où, assis avec ses conseillers, le souve­rain rend une déci­sion qui est immé­dia­te­ment exécu­tée. Elle est géné­ra­le­ment juste, mais les conseillers sont souvent blâmés, car lorsque le Mir a prononcé sa peine, il se retourne et demande si sa sentence est juste. Ce n’est pas tant la ques­tion de savoir si l’af­faire a été jugée à juste titre, c’est en géné­ral le cas, mais plutôt de savoir si l’amende ou la péna­lité est exces­sive ou non ; et c’est ici que les conseillers échouent. Si c’est une amende, elle est géné­ra­le­ment versée au trésor, ce qui est un euphé­misme pour la poche du raja. Connaissant les tendances avides de leurs diri­geants, les anciens hésitent à réduire l’in­dem­nité.

La hiérar­chie des obli­ga­tions collec­tives a été décrite par Clark dans le cadre d’une inon­da­tion à laquelle les paysans étaient inca­pables de réagir (1957 lien:g7ul page 151) :

Les hommes [du Hunza] ne suivent pas leur propre conscience et ne se fient pas à leur propre juge­ment. Ils délèguent leurs déci­sions au roi (au Mir), à la coutume (dastur), ou à Dieu tel que repré­senté par leur concep­tion géné­ra­le­ment erro­née du Coran. Ainsi, les fermiers de Gircha s’étaient rési­gnés à ce que la rivière emporte leurs fermes dans ses flots parce que, pour commen­cer, le Mir n’était pas venu dans leur village leur donner l’ordre de détour­ner la rivière. Deuxièmement, personne n’a jamais essayé de détour­ner la rivière — ce n’était pas la dastur. Et si Dieu avait décidé qu’ils perdent leurs fermes, qui étaient-ils pour le défier ?

Emily Lorimer s’est aussi conten­tée de l’opi­nion expri­mée par les villa­geois au sujet des travaux collec­tifs (1939 lien:xr7b page 83) :

Quand un nouveau travail est entre­pris pour le bien public, il est super­visé par le Mir, ou par le Wazir en son nom, et il est exécuté comme un travail commu­nau­taire dont chacun recon­naît la justice et la néces­sité.

Clark était pour cette raison confronté à la diffi­culté de promou­voir une action collec­tive en dehors des sché­mas tradi­tion­nels (1957 lien:g7ul page 151) :

La coopé­ra­tion ne s’étend jamais en dehors de la famille actuelle. Le Mir peut orga­ni­ser et mettre en œuvre un projet commu­nau­taire, tel que la répa­ra­tion d’un fossé ou l’ali­men­ta­tion d’un village frappé par la famine, mais aucun effort spon­tané n’a été déployé. Personne au Hunza, et peu en Asie, ne s’est imaginé membre d’un grand groupe dont dépend le bien-être de chacun. […]

Dans un monde où la concur­rence est féroce et où justice et charité sont rares, la famille devient la seule protec­tion contre l’in­jus­tice et la pauvreté. Toutes les autres familles sont des concur­rents et des enne­mis poten­tiels. Par consé­quent, il est logi­que­ment appro­prié de garan­tir à la famille tous les bons emplois à portée de main. Je savais que chaque fois que j’en­ver­rais Rachmet Ali ache­ter quelque chose aux pauvres gens de l’oa­sis du Hunza, tous les membres de son clan, le Drometing de Baltit, auraient la prio­rité pour vendre ; si Hayat était chargé de l’achat, il achè­te­rait de son clan, le Hakalakutz d’Altit. […]

Le système social fait de la malhon­nê­teté la meilleure poli­tique. Dans une commu­nauté haute­ment concur­ren­tielle et désor­ga­ni­sée comme les Hunzas, la désap­pro­ba­tion sociale est la seule restric­tion qui rend la malhon­nê­teté non profi­table. Si la pratique locale en vigueur est de mentir, d’es­cro­quer et de voler, l’homme malhon­nête a l’avan­tage sur son honnête voisin, mais sa malhon­nê­teté empêche tout déve­lop­pe­ment. Mes Hunzas, par exemple, ne pouvaient pas deman­der à un seul homme avec un cheval d’ame­ner les produits de ses voisins au marché de Gilgit, parce qu’ils ne pouvaient pas se faire confiance à ce point. De sorte que tout le monde devait aller à Gilgit indi­vi­duel­le­ment et tout le monde perdait du temps et de l’argent. Les Hunzas étaient plus honnêtes que la plupart des Asiatiques, mais leur code était telle­ment laxiste qu’il leur était impos­sible de mener la plus petite tran­sac­tion avec une effi­ca­cité occi­den­tale.

Ce point de vue n’est bien entendu pas partagé par Jay Milton Hoffman qui fait un amal­game entre hospi­ta­lité, soli­da­rité et amour univer­sel (1968 lien:z5y2 page 56) :

Il appa­raît que les Hunzakuts pratiquent un amour plus frater­nel que partout ailleurs dans le monde. C’est un peuple très amical et les étran­gers qui visitent leur pays sont accueillis à bras ouverts. En réalité, on ne se sent pas étran­ger quand on traverse la vallée de la Hunza. Le mot « amour » semble être exem­plai­re­ment illus­tré de façon pratique dans la vie des Hunzakuts.

Les Hunzas sont des ismaé­liens de doctrine Maulaï dont le chef spiri­tuel est l’Aga Khan (lien:cjjs). Ils ont une pratique libé­rale de l’is­lam : tolé­rance de la consom­ma­tion de vin, pas de rituel d’abat­tage des animaux ni de port du voile pour les femmes, pas de jeûne spiri­tuel. Selon Biddulph (1880 lien:i0fp page 121), ils utilisent à la place du Coran « un ouvrage appelé le Kalam-i-Pir, un texte en persan, qui n’est lu par personne d’autre que les hommes de leur culte ». Il ajoute : « Si on essayait de forcer à jeûner un Maulaï, il résis­te­rait en dévo­rant une pincée de pous­sière ».

En quatorze mois de séjour, les Lorimer n’ont entendu l’ap­pel à la prière (muez­zin) qu’une fois, le lende­main de la céré­mo­nie Gináni de la première récolte (Lorimer EO, 1939 lien:xr7b pages 294–295). Et encore ! « J’ai jeté un œil au rideau de notre tente mais n’ai pas vu une préci­pi­ta­tion parti­cu­lière de la popu­la­tion pour aller prier »… Emily Lorimer écrit par ailleurs (1939 lien:xr7b page 231) « qu’il n’a jamais existé de peuple moins super­sti­tieux que les Hunzas » bien qu’elle ait appris que des pouvoirs magiques étaient attri­bués au Prince (pages 236–237) :

Les deux jours de beau temps que nous avons eus pour la fête de Bopfau [semaille de l’orge en février] étaient presque un miracle : un miracle très conve­nable pour un chef que la tradi­tion suppose capable de contrô­ler la pluie et le soleil. On dit du grand-père du Mir, Ghazan Khan, qu’il était telle­ment versé dans cet art qu’il pouvait forcer la pluie à tomber quand il le souhai­tait et chevau­cher à travers sans se mouiller !

Hunza - La vieille mosquée d'Aliábád
La vieille mosquée d’Aliábád, avec Hurmat assis sur la véranda.
Source : Lorimer EO (1939 lien:xr7b page 80)

Jay Milton Hoffman n’avait peut-être jamais rencon­tré de musul­man avant son voyage, car il inclut dans les « facteurs de santé et de longé­vité » des Hunzas la manière prodi­gieuse qu’ils ont de se saluer (1968 lien:z5y2 pages 143 et 146) :

Où qu’on voyage dans le pays des Hunzas, on trouve des gens sympa­thiques et cour­tois, non seulement avec les étran­gers, mais aussi entre eux. Quel merveilleux attri­but pour une nation !

Quand ils se rencontrent ou croisent un étran­ger, ils disent dans leur langue “Salaam Aleikum”. Celui à qui cette salu­ta­tion s’adresse répond “Aleikum Salaam”. “Salaam Aleikum” veut dire « Que la paix soit avec vous » et “Aleikum Salaam” signi­fie « Avec vous que soit la paix ».

Quelle manière enjouée de se saluer ! Notre monde serait merveilleux si partout les gens se saluaient avec un tel échange, « Que la paix soit avec vous » et « Avec vous que soit la paix » !

Dans nos conver­sa­tions avec les gens, il est apparu clai­re­ment qu’ils n’avaient pas de soucis. […]

Il ne fait aucun doute que les Hunzas ne sont pas du genre nerveux, irri­table et soucieux, parce que la nour­ri­ture qu’ils consomment contient toutes les vita­mines et miné­raux qui permettent une bonne santé et des nerfs solides.

Quelques nuances linguis­tiques ont visi­ble­ment échappé au docteur trop occupé par les vita­mines. Trente ans plus tôt, Emily Lorimer avait écrit (1939 lien:xr7b page 238) :

Nous nous sommes salués mutuel­le­ment : “Jú na!” C’est la manière ancienne de se saluer des autoch­tones, encore bien plus fréquente que le “Salam alei­kum” de l’Islam que les femmes n’uti­lisent quasi­ment jamais. Quand vous dites “Salam alei­kum”, la réponse correcte pour les Hunzas est “Salam alei­kum”. Au début, bien sûr, nous répon­dions “W’aleikum as salam!” comme d’usage ailleurs chez les musul­mans ; mais cela finis­sait par sonner guindé et intel­lec­tuel à nos oreilles, de même qu’aux leurs, je n’en doute pas.

Bien que « natu­rel­le­ment démo­cra­tique » et ruis­se­lante d’amour aux yeux du docteur Hoffman, la société Hunza est à tous les niveaux (gouver­ne­ment et famille) une cari­ca­ture du patriar­cat, ce qui n’a choqué aucun des hommes et femmes qui lui ont tressé des couronnes au 20e siècle. Le colo­nel Schomberg décri­vait le système d’hé­ri­tage qui était toujours en vigueur au milieu du siècle (1935 lien:p8c2 page 132) :

Jusqu’au temps d’Asadullah Beg [1847–1885], vizir du Hunza, la propriété de la terre au Hunza était trans­mise de père en fils. Si l’un des fils décé­dait avant son père, la veuve prenait sa part qu’elle ait ou non des enfants. Ce système a été modi­fié de manière à ce qu’une femme qui a perdu son mari du vivant de son père reçoive une terre en fidu­cie pour ses fils en fonc­tion de leur nombre. L’idée sous-jacente à cet arran­ge­ment est qu’un homme qui survit à son père peut deve­nir le parent d’autres enfants de sexe mascu­lin : s’il décède avant son père, il est injuste que sa veuve avec un fils reçoive autant que son fils survi­vant ayant plusieurs enfants. Si un homme meurt sans avoir de fils, ses filles ont droit à une certaine quan­tité de grain prove­nant de la propriété de leur père, mais à aucune terre. En d’autres termes, la propriété foncière à Hunza doit être dévo­lue aux mâles, soit en descen­dance directe soit au plus proche parent mascu­lin au sein de la tribu.

Almas Aman, une des premières femmes artistes de scène au Gilgit-Baltistan.
Dans un article (2019 lien:jhll) elle raconte les inter­dits qu’elle doit braver pour prati­quer son art.

Montée en puissance du mythe

Les bavar­dages exal­tés de Ralph Bircher (1952 lien:zx5d), Renée Taylor (1964 lien:h3h2) et Jay Milton Hoffman (1968 lien:z5y2) me rappellent ceux — auxquels j’ac­cor­dais du crédit — de brah­manes anglo­phones en Inde expli­quant aux étran­gers que le système des castes n’existe plus, que les Hindous natu­rel­le­ment fidèles au message de Gandhi adhèrent aux valeurs chré­tiennes et que leur hygiène nutri­tion­nelle est exem­plaire… Ou encore celui de reli­gieux tibé­tains en exil dres­sant un portrait idyl­lique de leur pays d’ori­gine.

En parcou­rant les récits de voyage, nous allons voir comment les affir­ma­tions sur les Hunzas ont donné lieu à une suren­chère de falsi­fi­ca­tions au cours des années 1950–1960.

Chasse aux langues (1934)

Le lieutenant-colonel David Lockhart Robertson Lorimer (lien:gtf2) et son épouse Emily Overend ont effec­tué deux longs séjours au Gilgit-Baltistan. Le premier à Gilgit de 1920 à 1924, alors que David Lorimer était posté à Gilgit en tant que Political Agent (comman­dant mili­taire) du gouver­ne­ment de l’Inde (britan­nique). Linguiste de métier, il consa­crait son temps libre à l’étude et la docu­men­ta­tion de langues locales ; le shina (lien:h0gs) puis le khowar (lien:haq7), deux langues indo-iraniennes qu’il pouvait abor­der grâce à sa connais­sance de l’hindous­tani (lien:vyet) et de dialectes afghans, pour se consa­crer ensuite à la langue des Hunzas, le bourou­chaski (lien:9hfj) : « une langue au moins dix fois plus diffi­cile que le shina ou le khowar », appa­ren­tée à aucune autre et qui ne compte pas moins de « trente-huit formes de pluriel » (Lorimer EO, 1939 lien:xr7b pages 250, 241).

Hunza - Vue de la gorge du fleuve Hunza à mi-chemin d'Aliábád
Vue de la gorge du fleuve Hunza à mi-chemin d’Aliábád. La route longe la falaise de droite.
Source : Lorimer EO (1939 lien:xr7b page 64)
Photo repro­duite sans réfé­rence dans l’ouvrage de Bircher R, 1952 (1942) page 32

Ces travaux ont donné lieu à la publi­ca­tion par un insti­tut norvé­gien, en 1935, de trois volumes de plus de 400 pages sur la descrip­tion du bourou­chaski — SOAS (lien:vff6), voir les commen­taires de Grune D (1998 lien:ol1o). C’était la première descrip­tion formelle de cette langue après le chapitre qui lui avait été consa­cré dans l’étude compa­ra­tive des langues « tribales » publiée par John Biddulph (1880 lien:i0fp pages 167–203). David Lorimer ressen­tait l’exi­gence d’un travail de terrain pour appro­fon­dir sa connais­sance du bourou­chaski.

Pendant leur second séjour, en 1934–1935, les Lorimer étaient libé­rés de toute obli­ga­tion profes­sion­nelle et fami­liale. Ils se sont instal­lés quatorze mois dans une petite maison rela­ti­ve­ment bien équi­pée à Aliábád (lien:qany) à 2500 m d’al­ti­tude. Ils y déve­lop­paient même leurs photos pour en offrir des tirages aux habi­tants ; je n’ai pas compris comment leur agran­dis­seur pouvait fonc­tion­ner sans source élec­trique… En fin de séjour, ils ont croisé le colo­nel RCF Schomberg (Lorimer EO, 1939 lien:xr7b page 299).

Emily Lorimer confie que ce second séjour était plus éprou­vant en raison de leur âge (55 ans). Le chapitre rela­tant leur trajet de Srinagar (Cachemire) à Gilgit (1939 lien:xr7b pages 41–55), tantôt à cheval et en partie à pied, de nuit sur la neige glacée lors du passage de cols (comme le Burzil Bai à 4195 mètres, lien:76py) témoigne de leur courage, de leur téna­cité… et de la modes­tie de l’au­teure. Les impré­vus se succèdent, comme (page 44) la destruc­tion partielle du char­ge­ment de papier, machine à écrire et rubans qui sont leur prin­ci­pal outil de travail… L’ouvrage Language Hunting in the Karakoram (lien:xr7b) est une mine de détails ethno­gra­phiques « au fil des jours » authen­ti­fiés par leur compré­hen­sion du bourou­chaski. Même dans l’ad­ver­sité, Emily Lorimer fait preuve d’une belle dose d’hu­mour, par exemple (page 69) : « L’aspect de la route pour­rait vous faire dres­ser les cheveux sur la tête, mais elle est bien plus sûre que nos auto­routes meur­trières. »

Ses pointes d’hu­mour semblent avoir échappé à un offi­cier retraité origi­naire du Hunza (Hisamullah Beg SI, 2013 lien:49gl) qui la juge complai­sante envers la culture et le mode de vie des Hunzas. Il est vrai qu’elle n’hé­site pas à avan­cer que « les Hunzas sont mieux éduqués que les produits de nos écoles coûteuses ».… Son récit de voyage peut être lu comme une illus­tra­tion en néga­tif des défauts de la civi­li­sa­tion occi­den­tale, un biais de percep­tion qui inspi­rera parti­cu­liè­re­ment Ralph Bircher (1952 lien:zx5d). Elle n’a de cesse de compa­rer les Hunzas en tant que « race » (traduire « ethnie ») aux popu­la­tions voisines, à commen­cer par les Nagaris, sur le versant opposé du fleuve Hunza, qui lui paraissent affu­blés de tous les défauts (Lorimer EO, 1939 lien:xr7b pages 273–276).

Le terme « race » n’avait pas de conno­ta­tion néga­tive à cette époque. « Le Prince Louis d’Orléans décri­vait les Hunzas comme de “beaux hommes, actifs et intel­li­gents, portant sur leurs visages clairs une joie perpé­tuelle” et il allait jusqu’à dire : “Toute leur personne dénote les repré­sen­tants d’une race supé­rieure” » (Mons B, 1958 lien:7lun page 106). La compa­rai­son des humains en termes de « race » était monnaie courante chez les citoyens de l’Europe colo­ni­sa­trice jusqu’à la seconde guerre mondiale. La folie ethno­ci­daire du nazisme a au moins eu le mérite de clore ce débat dans le monde acadé­mique.

Hunza - David Lorimer prenant une photo du Mir Muhammad Nazím Khán sur un flanc de montagne à Báltit
David Lorimer prenant une photo du Mir Muhammad Nazím Khán sur un flanc de montagne à Báltit
Source : Lorimer EO (1939 lien:xr7b page 273)
Photo repro­duite sans réfé­rence dans l’ouvrage de Bircher R, 1952 (1942) page 160

Bien que jouis­sant d’une certaine auto­no­mie grâce à leurs compé­tences linguis­tiques, les Lorimer étaient les hôtes du Mir Muhammad Nazim Khan (lien:74lj) et proches de son fils aîné Ghazan Khan, surnommé par Emily Lorimer « le Prince de Galles », qui lui a succédé en 1938 (Lorimer EO, 1939 lien:xr7b page 228). Ils ont aussi béné­fi­cié de l’aide de son petit fils Jamal qui allait deve­nir le Mir en 1945 (lien:xr7b page 298). Ils étaient le plus souvent guidés ou conseillés par des “levies”, hommes de confiance rému­né­rés par le gouver­ne­ment et « sans doute nommés par le Mir » (1939 lien:xr7b page 93).

Leur proxi­mité avec la famille prin­cière a joué, à leur insu, le rôle de filtre dans les rapports avec la popu­la­tion : les « pauvres » qu’ils décrivent n’étaient proba­ble­ment pas ceux au plus bas de l’échelle sociale. Mais cette distinc­tion avait peu d’im­por­tance puisque leur centre d’in­té­rêt était la langue locale. Emily Lorimer envi­sage la pauvreté comme une « unité séman­tique » (1939 lien:xr7b page 122) :

Un jour, nous avons demandé, par rapport au sens des mots « riche » et « pauvre » : « Qu’appelleriez vous un homme riche ? »
— « Un qui a, disons, cent animaux. » (Une famille paysanne ordi­naire possède envi­ron vingt moutons, chèvres et vaches.)
— « Et y a‑t-il un seul homme riche à Aliábád ? »
— « Un seul, le yerpa [régis­seur de terres appar­te­nant au Mir]. »

Elle avait pris soin de décrire à la page précé­dente ce qu’il convien­drait d’ap­pe­ler la « version offi­cielle de la pratique du servage » au Hunza (1939 lien:xr7b page 120) :

La plupart des familles paysannes du Hunza sont proprié­taires de leur terrain, trans­mis de géné­ra­tion en géné­ra­tion sans taxe foncière ni droit de succes­sion. Dans l’an­cien temps, les Mirs possé­daient une partie du terrain de chaque commune, et la coutume était de le faire culti­ver sous un travail obli­ga­toire réparti, en prin­cipe équi­ta­ble­ment, entre les villa­geois. Le yerpa, ou steward, qui avait la charge de cette posses­sion royale, était bien entendu dans la posi­tion enviable de pouvoir d’un côté trom­per son maître sur une grande partie de la produc­tion agri­cole, et de l’autre côté oppri­mer et main­te­nir sous pres­sion les ouvriers agri­coles malchan­ceux. Il soudoyait de diverses manières ceux qui s’ar­ran­geaient ainsi pour échap­per au travail commu­nal et pouvait exiger plus que leur dû de ceux qui lui déplai­saient.

Soyons rassuré, toute pratique de « travail forcé » a été abolie par le Mir Muhammad Nazim Khan — de qui Emily Lorimer tient cette expli­ca­tion. Les domaines prin­ciers (kutú­kal) sont toujours la propriété du monarque, mais ils sont à présent loués sous des condi­tions “easy” à des paysans qui ont aban­donné une terre trop aride (Lorimer EO, 1939 lien:xr7b page 122) :

Les premières années, le loca­taire ne paie aucun loyer pour le terrain qu’il destine à sa char­rue ; il doit aména­ger les champs, construire les canaux d’ir­ri­ga­tion et travailler le sol. Une fois que le terrain commence à produire, il s’ac­quitte d’un petit loyer en nature, mais à tout moment il peut se libé­rer s’il estime que l’ar­ran­ge­ment n’est pas profi­table. La majeure partie des « nouvelles instal­la­tions » d’Aliábád, y compris tout le district qui entou­rait notre maison, était du terrain kutú­kal et incon­tes­ta­ble­ment le système fonc­tion­nait à la satis­fac­tion géné­rale.

Les deux cita­tions qui précèdent démontrent les limites de l’en­quête « en immer­sion » entre­prise par les Lorimer, formés à l’an­thro­po­lo­gie sociale et cultu­relle par Bronisław Malinowski (lien:yt9e) à la London School of Economics (Lorimer EO, 1939 lien:xr7b page 29). Le discours d’Emily Lorimer est un mélange hété­ro­clite d’ob­ser­va­tions collec­tées dans leur entou­rage immé­diat (une douzaine de familles) et d’in­for­ma­tions non véri­fiées four­nies par l’en­tou­rage du Prince. La confu­sion des genres fait appa­raître des contra­dic­tions, comme par exemple son affir­ma­tion que « la plupart des familles paysannes du Hunza sont proprié­taires de leur terrain » et plus loin « tout le district qui entou­rait notre maison était du terrain kutú­kal ». Ce manque de préci­sion et de recul analy­tique a ouvert la porte à des dérives d’in­ter­pré­ta­tion auxquelles des lecteurs comme Ralph Bircher étaient tentés d’adhé­rer.

Emily Lorimer a eu beau préve­nir ses lecteurs que ce qu’elle écrit n’a aucune portée acadé­mique — dès la première phrase “This is not a serious book” (1939 lien:xr7b page 5) — et que seuls les écrits de son mari font auto­rité, son livre très inté­res­sant est souvent cité en réfé­rence alors que ceux de David Lorimer (lien:gtf2) ont disparu des biblio­thèques, mises à part les archives de British Library et de SOAS (lien:vff6).

Est-il possible que le Mir Muhammad Jamal Khan, petit-fils de Nazim Khan, ait manqué de vigi­lance sur les pratiques de loca­tion de terrains, ou bien est-ce en raison de la surpo­pu­la­tion que John Clark (1957 lien:lykx) aurait constaté, quinze ans plus tard, une forte inéga­lité d’ac­cès aux ressources agri­coles ? En 1935, déjà, le colo­nel Schomberg déplo­rait l’in­suf­fi­sance du déve­lop­pe­ment agricole/pastoral et son carac­tère inéga­li­taire (1935 lien:p8c2 pages 138–139) :

D’année en année, la popu­la­tion augmente et rien n’a été fait, que ce soit en pompant de l’eau du fleuve ou en amenant un canal du Nagar, pour mettre davan­tage de terres en culture. Le Mir a beau­coup fait pour ouvrir de nouveaux terrains, mais il n’a ni les compé­tences ni le capi­tal pour opérer à grande échelle. Les seuls pâtu­rages du pays sont la propriété des Mir, mais dans les vallées adja­centes, dans d’autres États, il existe de vastes pâtu­rages gaspillés.

De son côté, David Lorimer menait des entre­tiens avec une sélection de locu­teurs, confor­mé­ment à une métho­do­lo­gie inspi­rée par la dialec­to­lo­gie (lien:r4iq) que son épouse résume ainsi (Lorimer EO, 1939 lien:xr7b page 248) :

Vous commen­cez par sélec­tion­ner quelques hommes intel­li­gents qui s’ex­priment bien et clai­re­ment dans leur langue, et vous travaillez avec eux jusqu’à iden­ti­fier celui qui vous convient le mieux. Alors vous l’af­fec­tez à la maison­née, moyen­nant un salaire fixe et géné­reux de sorte qu’il soit dispo­nible chaque fois que vous en expri­mez le besoin, que ce soit à la maison ou en voyage.

Cette recherche du « locu­teur idéal » — un homme intel­li­gent, jamais une femme ! — aurait fait l’ob­jet de critiques des socio­lin­guistes (lien:agfx) si leur disci­pline avait existé. En effet, elle ne peut qu’am­pli­fier un biais de suréva­lua­tion de la complexité de la langue (compa­rée à ses voisines), marqueur supposé de la supé­rio­rité intel­lec­tuelle de (tous) ses locu­teurs. La complexité n’ap­pa­raît ici qu’aux niveaux syntaxique et lexi­cal, la séman­tique et la rhéto­rique étant absentes de l’étude systé­ma­tique de Lorimer. Toutefois, cette méthode était peut-être incon­tour­nable pour abor­der une langue de racines incon­nues et jamais docu­men­tée, sans recou­rir à une langue inter­mé­diaire maîtri­sée par les infor­ma­teurs, comme l’ex­plique perti­nem­ment Emily Lorimer (1939 lien:xr7b pages 248–262). Exemple de suréva­lua­tion : elle illustre la complexité du bourou­chaski en mention­nant des traits morpho­lo­giques qui existent à l’iden­tique en hindous­tani — et qu’elle devait connaître — comme la trans­for­ma­tion d’un verbe intran­si­tif en verbe tran­si­tif puis en verbe causa­tif (lien:xr7b pages 256–257). Ou encore l’iden­tité des mots qui dési­gnent les jours d’avant et d’après (kal et para­son en hindous­tani). Cette tendance à la suréva­lua­tion est impor­tante à souli­gner, car elle a conforté la croyance en une spécificité/supériorité des Hunzas dans l’ima­gi­naire de voya­geurs qui avaient une connais­sance limi­tée des cultures et usages des popu­la­tions voisines.

Officier de l’ar­mée britan­nique et ancien Political Agent, David Lorimer était un Sahib inspi­rant le respect et l’ad­mi­ra­tion, à commen­cer par celle du Prince. Emily Lorimer estime que « pour peu qu’il comprenne l’ob­jet du travail de DL [David], il [Muhammad Nazim Khan] est fier et heureux que les coutumes Hunza soient marquées d’au­tant d’in­té­rêt et d’im­por­tance » (1939 lien:xr7b page 236).

N’étant ni compé­tents ni équi­pés pour des inter­ven­tions médi­cales — à l’in­verse de John Clark dont c’était, nous le verrons, une des prin­ci­pales moti­va­tions — les Lorimer n’ont pas eu la visite de personnes souf­frantes. Ils n’ont côtoyé que des gens suppo­sé­ment en bonne santé et dotés des quali­tés physiques indis­pen­sables à la survie dans un envi­ron­ne­ment hostile. À l’in­verse des Occidentaux, les habi­tants de ces régions ne se répandent pas en confi­dences sur leur état de santé, ni sur les mala­dies ou décès de leurs proches. J’ai déjà eu la surprise, en Inde, d’en­tendre répondre quel­qu’un que j’in­ter­ro­geais à propos d’une personne absente : “Haré, vah mar chuka hota!” — « Hé, il est mort ! » — avec un large sourire car ces événe­ments tragiques ne sont que des épisodes de la vie, indé­pen­dam­ment de toute croyance reli­gieuse.

Il s’en­suit que le couple de linguistes, n’ayant pas pour mission de dres­ser un bilan de santé des Hunzas, n’a rien prétendu de leur extra­or­di­naire résis­tance aux mala­dies. Ils n’ont pas exercé leur capa­cité d’ana­lyse pour mener une enquête à ce sujet pour la simple raison que ce n’était pas d’ac­tua­lité : le film Lost Horizon de Frank Capra (1937 lien:kf6r) n’avait pas encore nourri l’ima­gi­naire occi­den­tal… Emily Lorimer ne mentionne pas non plus les travaux de Robert McCarrison qui les avait précé­dés de quelques années à Gilgit.

Les Lorimer n’ont jamais tenté d’éva­luer l’âge des vieillards qu’ils rencon­traient, sans doute conscients de la vanité d’une telle entre­prise puisque les calen­driers et registres de nais­sance n’exis­taient pas. De temps à autre, Emily Lorimer dit d’une personne âgée qu’elle doit bien avoir « dans les soixante-dix ans ». David Lorimer et son épouse prenaient soin de noter et véri­fier les moindres détails de leur terrain d’en­quête ; ils auraient certai­ne­ment exprimé de la stupé­fac­tion et pris des notes si certains infor­ma­teurs avaient déclaré un âge de 120 ans ou plus… De plus, ils constatent l’exis­tence de grands-parents mais pas d’ar­rière grands-parents.

Hunza - Khalifa Farághat enseigne à son fils la lecture de textes persans
Khalifa Farághat enseigne à son fils la lecture de textes persans. Source : Lorimer EO (1939 lien:xr7b page 304)
Emily Lorimer précise (page 241) que ce prêtre était un locu­teur de wakhi, une langue d’ori­gine persane, mais qu’il n’en connais­sait ni les conju­gai­sons ni les décli­nai­sons. Il avait résisté de manière « phéno­mé­nale » aux tenta­tives de David Lorimer de lui ensei­gner ces subti­li­tés.

Sur la photo de Khalifa Farághat (voir ci-contre), le père de l’en­fant ne paraît pas avoir atteint un âge digne de signa­le­ment ; il n’est pas inter­dit, bien sûr, d’ima­gi­ner qu’il serait cente­naire et qu’il aurait conçu son fils à 90 ans ! La linguiste Emily Lorimer se contente de préci­ser qu’il lui manque de nombreuses dents, ce qui rend sa pronon­cia­tion quasi-incompréhensible (1939 lien:xr7b page 241).

Mais il est vrai que Khalifa Farághat appar­tient à la commu­nauté Wakhi, origi­naire d’Afghanistan, émigrée dans les hautes vallées du Hunza : une « race infé­rieure » selon David Lorimer, « peut-être parce qu’ils mangent moins d’abri­cots » (1939 lien:xr7b pages 241–242). Sur un ton humo­ris­tique, il amorce le virage du mythe de la distinc­tion raciale vers celui de la diète mira­cu­leuse. Car il faudra bien expli­quer pour­quoi d’autres locu­teurs de cette langue prodi­gieu­se­ment complexe, appar­te­nant à la même ethnie que leurs voisins du Nagar (carte lien:n4eo) ou ceux de la vallée de Yasin (carte lien:5q25), ne possèdent pas les vertus remar­quables des Hunzas. Pour le couple de linguistes, les Hunzas sont d’une grande intel­li­gence et d’une parfaite probité. Leur bonne santé ne serait qu’un épiphé­no­mène de ces quali­tés.

Dans sa préface à la 5e édition de son livre (1952 lien:zx5d), Ralph Bircher dit avoir écrit à David Lorimer pour lui signa­ler le rapport d’une expé­di­tion rédigé par une docto­resse (non-identifiée) :

« J’ai été suivie pas à pas par des malades qui voulaient que je les soigne : mala­dies chro­niques des yeux, infec­tions cuta­nées et des muqueuses, mala­dies d’es­to­mac et troubles intes­ti­naux, ainsi que des cas de tuber­cu­lose qui va crois­sant… les gens péris­sent de saleté… on consomme une grande quan­tité de thé noir, de sel, de sucre et de viande, et chaque fois que l’oc­ca­sion se présente il est pris de l’al­cool et de la nico­tine. »

David Lorimer lui a répondu :

Je suis sûr d’une chose, c’est que de mon temps [1935–36] on ne pouvait rien voir de la saleté et de la mala­die ambiante que rapporte la docto­resse. Il lui a proba­ble­ment été donné de voir toutes les mala­dies qui existent main­te­nant parce que les gens atten­daient qu’elle fasse des miracles. Incompréhensible d’où ils ont tout d’un coup pu trou­ver l’argent pour ache­ter tant de denrées d’im­por­ta­tion comme le thé, le sucre, le tabac et l’al­cool, ainsi que le four­rage pour manger plus de viande. Quelle est la classe dont l’ali­men­ta­tion a été étudiée ? Peut-être celle des gens qui travaillent à la maison du roi, où il se peut qu’ils soient à même de parti­ci­per à de tels facteurs de corrup­tion.

Lorimer tient pour acquis que les personnes qui consomment une grande quan­tité de thé noir, de sel, de viande, de tabac et d’al­cool seraient les mêmes qui, par un lien de cause à effet, souffrent de mala­dies des yeux, infec­tions cuta­nées, tuber­cu­lose etc. C’est une inter­pré­ta­tion person­nelle, en phase avec les préju­gés de Bircher, des propos de la docto­resse. D’autre part, Lorimer attri­bue tous les maux aux familles proches de la maison du roi. Cette suppo­si­tion est en double contra­dic­tion avec le témoi­gnage de JH Henrickson (1960 lien:ns7h pages 72–73, voir ci-dessus) signa­lant la quasi absence de malades dans l’en­tou­rage du Prince, et celui de John Clark (1957 lien:lykx) qui a soigné des milliers de malades appar­te­nant aux couches les plus pauvres de la popu­la­tion.

S’il ne fait pas de doute que l’ac­cès aux produits de consom­ma­tion des pays riches exerce un effet délé­tère sur la santé des monta­gnards, on ne peut pas en déduire que leur santé était parfaite avant l’ou­ver­ture des voies de commu­ni­ca­tion. Il est plus sage de prendre au sens litté­ral la réponse de David Lorimer : « On ne pouvait rien voir »

Fragments d’un relief merveilleux (1942)

Maximilian Bircher-Benner
Maximilian Bircher-Benner
(1867–1939)

Le mythe du « Hunza en parfaite santé » a été large­ment propagé en Europe par Ralph Bircher, fils du méde­cin nutri­tion­niste suisse Maximilian Oskar Bircher-Benner (lien:54on). Il a publié en 1942 le livre Hunsa. Das Volk, das keine Krankheit kennt (1942) — Les Hounza. Un peuple qui ignore la mala­die (1952 lien:zx5d) — à la mémoire de son père qui tenait le Hunza comme une « preuve vivante » de la justesse de sa diété­tique.

Docteur en sciences écono­miques, Ralph Bircher n’a pas voyagé au Pakistan, mais il s’est large­ment docu­menté sur le sujet comme il l’ex­plique dans son intro­duc­tion (1952 lien:zx5d pages 7–18). Il est révé­la­teur de lire, au début de sa préface à la 5e édition (lien:zx5d pages 3–4):

On peut se deman­der à bon droit, comment j’en suis venu à écrire un travail sur les Hounza puisque je n’ai jamais été dans leur pays, et à quel titre je le fais, puisque je ne suis ni ethno­graphe, ni méde­cin. Je me le suis aussi demandé, quand le livre était fini. Mais pendant que j’écri­vais ce livre, il en était de moi comme de quel­qu’un qui par hasard aurait trouvé dans un tas de ruines ou dans une carrière quelques frag­ments d’un relief merveilleux qui semble­raient parve­nir à un ensemble. Il trouve de nouveaux frag­ments, cherche et recherche, assemble, compare ; certains éléments s’adaptent ; l’ar­deur s’empare de lui et voilà que tout à coup un ensemble se révèle ou du moins laisse pres­sen­tir comme tel, un ensemble écla­tant de quali­tés merveilleuses. C’est à peu près ce qui s’est passé pour moi avec mes Hounza et dans mon zèle j’ai omis de me deman­der si j’étais auto­risé à m’y consa­crer.

L’introduction donne un aperçu du discours New Age (lien:sres) qui préside à la rédac­tion de cet ouvrage (1952 lien:zx5d page 9) — bravo à la traduc­trice Gabrielle Godet :

Avons-nous jamais observé que les périodes de pleine matu­rité, celles où s’épa­nouissent les plus belles florai­sons de l’ef­fort humain, ne succèdent jamais à l’ap­pa­ri­tion des grands chefs-d’œuvre clas­siques, parce que ceux-ci sont toujours des chants du cygne, le signal de la déca­dence et du chan­ge­ment ? C’est que toute exté­rio­ri­sa­tion, si belle et élevée soit-elle, implique déjà la désa­gré­ga­tion et le déclin.

Or, chez ce petit peuple des Hounza, nous trou­vons, je crois, le foyer d’une civi­li­sa­tion de la « lumière blanche » : lumière indi­vi­sible, inal­té­rable dans son inté­grité, rayon­nant d’une pureté si abso­lue, que sa clarté nous éblouit. L’on peut penser que cette forme de civi­li­sa­tion est proba­ble­ment la seule qui défiera les siècles, la seule qui s’élè­vera au-dessus des alter­nances du deve­nir et du dépé­ris­se­ment.

Bircher müsli

À aucun endroit ce livre « éblouis­sant » de Bircher, qui corres­pon­dait avec Robert McCarrison et Guy Wrench, ne donne une évalua­tion chif­frée de la longé­vité des Hunzas. Il n’empêche que l’ou­vrage est cité en réfé­rence sur les sites web récents qui agitent le slogan des « plus de 120 ans ». Ralph Bircher s’est contenté des « frag­ments d’un relief merveilleux » pour mettre en exergue la santé de cette popu­la­tion dans le seul but de promou­voir le modèle nutri­tion­nel de son père, inven­teur du Bircher Müsli (lien:zbb2).

La majeure partie de l’ou­vrage de Bircher (1952 lien:zx5d pages 33–177) est une reprise des écrits de David et Emily Lorimer dont les noms sont mention­nés occa­sion­nel­le­ment. Une partie des photos (dans l’édi­tion fran­çaise) sont emprun­tées sans mention de source à l’ou­vrage d’Emily Lorimer, Language Hunting in the Karakoram (1939 lien:xr7b). Ralph Bircher annonce dans l’in­tro­duc­tion qu’il a échangé des cour­riers avec les Lorimer.

Le dernier chapitre est une tenta­tive de rappro­che­ment — d’un point de vue stric­te­ment hygié­niste — entre la « civi­li­sa­tion Hunza » et celle que Moisés Santiago Bertoni (lien:za20) appel­lait Caraï-Guarani (lien:9gk9) en Amérique du sud, « deux peuples [qui] ont ont cher­ché à réali­ser la vie inté­grale, et à atteindre, par là, le plus haut degré de santé orga­nique et sociale : ordre, équi­libre, pléni­tude de vie et force de rayon­ne­ment » (1952 lien:zx5d page 180). Les extra­po­la­tions de Bircher, étayées par de courtes cita­tions d’au­teurs comme Thevet, Amerigo Vespucci, Willem Pies, Bertoni et Humbolt, l’au­to­risent à affir­mer que ces deux peuples se nour­rissent de fruits et légumes crus, peu de légu­mi­neuses, pas de produits laitiers et très rare­ment de viande, avec un effet garanti (lien:zx5d page 181) :

Ce qui admi­rable et signi­fi­ca­tif, dans l’ac­cord de tous les juge­ments portés sur ces deux peuples, c’est que, de leurs deux manières de vivre presque iden­tiques, résulte, ici comme là, un état de santé parfait.

L’éternel retour (1949, 1952)

Hunza - Ouvrage “After You, Marco Polo”
Source : lien:232j

Les alpi­nistes et voya­geurs améri­cains Jean et Franc Shor ont péné­tré une première fois au Hunza « par effrac­tion » depuis l’Afghanistan, à la fin de l’été 1949. Ils ont fran­chi pour cela le col Dehli Sang-i-Sar (lien:ygt7) à 6000 mètres d’al­ti­tude, à la recherche d’une route rejoi­gnant le Turkestan chinois. Leur voyage aven­tu­reux est raconté dans l’ou­vrage After You, Marco Polo (Shor JB, 1955 lien:232j).

À leur arri­vée au village de Misgar (lien:piyz), ils ont été accueillis par « des seniors aux barbes tein­tées de henné » (Shor JB, 1955 lien:232j loc. 4452) qui devaient ressem­bler au patriarche de Baltit, âgé de 89 ans, dont ils ont pris une photo (voir ci-dessus).

Le couple est revenu au Hunza en 1952, en mission cette fois pour le National Geographic Magazine (Shor F, 1953 lien:plcj). Bénéficiant de l’hos­pi­ta­lité débon­naire du Mir Muhammad Jamal Khan, ils ont adhéré tota­le­ment à sa vision du monde hunza (Shor JB, 1955 lien:232j loc. 4780 et 4816) :

À quoi sert l’argent au Hunza ? Il n’y a aucune taxe, aucune patente, aucun droit à payer. On ne peut pas y vendre ni ache­ter du terrain car le terrain est très limité et doit rester dans la famille, selon la loi. Le seul grand proprié­taire terrien est le Mir qui possède 320 acres [128 ha]. À l’oc­ca­sion il offre un terrain à un sujet méri­tant qui n’a pas eu d’hé­ri­tage. Ou encore le Mir peut prêter un ou deux acres à un jeune couple promet­teur pour un petit loyer annuel qui peut être versé en abri­cots, pommes, viande, cornes de bouque­tins ou services. […]

« Nous sommes le peuple le plus heureux au monde », dit le Mir avec une tran­quille assu­rance qui excluait toute vantar­dise [sic], « et je vais vous dire pour­quoi. Nous avons juste assez de tout, mais pas assez pour donner envie à quel­qu’un d’autre de nous le prendre. Vous pour­riez appe­ler cela le Pays Heureux de Juste Assez. »

Hunza - Jean Shor discute avec le guide Nyet Shah
Au bord de l’im­mense glacier Batura (lien:l4wh), Jean Shor discute avec le guide Nyet Shah
Source : Jean et Franc Shor (1953 lien:plcj page 489)

La plupart des anec­dotes rappor­tées par Jean Shor dans le récit de leur premier voyage en 1949 (Shor JB, 1955 lien:232j) figurent aussi textuel­le­ment dans celui de son conjoint Franc publié par le National Geographic Magazine (Shor F, 1953 lien:plcj). Or cet article est supposé racon­ter leur seconde visite en 1952. On ne peut donc pas déci­der en quelle année chaque événe­ment a eu lieu, à suppo­ser qu’il ait eu lieu… Par exemple, le Mir aurait décidé, en fin d’été 1949, de « dupli­quer » la fête des premières semailles du prin­temps (Bopau, habi­tuel­le­ment le 28 janvier) pour en offrir le spec­tacle à ses hôtes (Shor JB, 1955 lien:232j loc. 4826). Mais le même récit — cette fois sans mention de dupli­ca­tion — est attri­bué à leur second voyage juste avant l’été (Shor F, 1953 lien:plcj pages 492–493). Un récit nette­ment plus détaillé avait déjà été publié par Emily Lorimer (1939 lien:xr7b pages 226–235).

Même constat de répé­ti­tion pour le récit de la chasse au mouton Marco Polo (voir plus haut). Le Hunza serait-il aussi le pays de « l’Éternel retour » ? Ou bien les auteurs ont-il composé ces écrits en mélan­geant leurs cartes postales ?

Hunza - À leur retour vers Gilgit, une avalanche est tombée entre Franc Shor et sa femme
À leur retour vers Gilgit, une avalanche de pierres est tombée entre Franc Shor et sa femme.
Miraculeusement, tous deux et leurs guides ont échappé à de graves bles­sures ou une issue fatale.
Source : Jean et Franc Shor (1953 lien:plcj page 518)

Le texte de Franc Shor (1953 lien:plcj) est un habile montage de fictions rendues factuelles par la dictée de Muhammad Jamal Khan et d’un vécu person­nel qui lui imprègne une marque d’au­then­ti­cité. L’auteur ne manque pas de signa­ler (lien:plcj page 498) qu’il parle ourdou, persan, turc et chinois, ce qui ne rend pas plus crédible un exposé qui me fait songer à un scéna­rio moderne de repor­tage télé­visé. De lecture diver­tis­sante, son article a été souvent cité en réfé­rence car il béné­fi­ciait du pres­tige du National Geographic Magazine.

Mêlées à du vécu person­nel, les fictions acquièrent un statut de réalité qui les dispensent de toute lecture critique. Muhammad Jamal Khan a certai­ne­ment inté­gré ce proces­sus car il a offert, après 1959, un bouquet d’his­toires inédites à ses hôtes étran­gers.

Perte de vue (1958)

Hunza - L'auteur (AE Banik) en train d'examiner une gourde dans laquelle l'eau du Hunza est conservée
L’auteur (AE Banik) en train d’exa­mi­ner une gourde dans laquelle l’eau du Hunza est conser­vée avec une fraî­cheur remar­quable avant d’être servie aux repas.
Source : Banik AE (1960 lien:d6hp page 193)

En 1957, le docteur Allen E Banik, un ophtal­mo­logue du Nebraska âgé de 52 ans, remporte un concours des produc­tions People Are Funny (sic), diri­gées par Art Linkletter, qui lui offrent la possi­bi­lité de réali­ser un rêve : visi­ter le Hunza, une contrée dont il a appris l’exis­tence en « lisant et reli­sant » l’ou­vrage de Guy Wrench (1938 réédi­tion 2009 lien:o5yk) et « un article de maga­zine décri­vant un peuple virtuel­le­ment inconnu dont la vigueur et la longé­vité (100 à 120 ans) défiaient toute croyance » (Banik AE, 1960 lien:d6hp pages 13–14).

Après quelques diffi­cul­tés pour obte­nir un permis d’en­trée au Hunza, le docteur s’embarque pour Baltit, début juin 1958, dans une jeep défon­cée dont il découvre avec effroi que le chauf­feur souffre de stra­bisme divergent… « De temps en temps, le moteur calait et la jeep repar­tait en arrière, jusqu’à ce que les hommes en descendent pour glis­ser des pierres sous une roue arrière. » (page 79)

Il y séjourne jusqu’a­vant la saison des pluies, donc mi-juillet, détail qu’il néglige de préci­ser. La briè­veté de son séjour « d’étude » ne l’empêche pas, après son retour aux USA, de se lancer dans une tour­née de confé­rences (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 263) et de publier un compte-rendu enthou­siaste qui fera auto­rité : Hunza Land : The Fabulous Health and Youth Wonderland of The World (Banik AE, 1960 réédi­tion 2010 lien:d6hp).

Comme tous les voya­geurs occi­den­taux, il est accueilli en héros par le Mir Muhammad Jamal Khan qui règle avec soin ses dépla­ce­ments en compa­gnie d’un inter­prète de sa famille. À son départ, il est « proclamé membre de la famille [prin­cière], un honneur réservé à unique­ment deux personnes ; c’est la plus haute distinc­tion qui puisse être attri­buée » (1960 lien:d6hp pages 153–154). Il avait aussi eu droit à quelques confi­dences du Mir, par exemple (page 114) :

« Quand Lowell Thomas Jr. [réali­sa­teur du film Search for Paradise] est venu ici en 1956 [décembre 1954 selon Tobe (1960 lien:u5v1 page 262)], il était accom­pa­gné de deux char­mantes secré­taires. Il avait un magné­to­phone avec de la musique améri­caine de danses entraî­nantes que les secré­taires nous ont appris à danser avec elles. C’était la première fois que l’idée était mise en pratique au Hunza. Franchement, votre coutume améri­caine est bien plus diver­tis­sante que la nôtre ! »

Quelques événe­ments non-programmés ajoutent du piquant à son récit. Il assiste à la chute d’une fillette de quatre ans qui se casse un bras. La frac­ture est réduite avec habi­leté par un rebou­teux puis immo­bi­li­sée par des attelles, un soin routi­nier chez les Hunzas : « J’ai entendu le crac lorsque ses doigts agiles remet­taient l’os en place » (Banik AE, 1960 lien:d6hp pages 112–113). John Tobe dit aussi avoir rencon­tré « de nombreux rebou­teux experts » (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 357).

Le projet du docteur Banik est d’éva­luer l’état de santé de la popu­la­tion. Il a déjà été ébloui par celui de la popu­la­tion pakis­ta­naise dont il a croisé quelques spéci­mens à Karachi (Banik AE, 1960 lien:d6hp pages 37–38). Chez les Hunzas, il inspecte les artères et veines qui irriguent les yeux, un indi­ca­teur du bon fonc­tion­ne­ment de leur vue mais aussi de leur système cardio­vas­cu­laire. « Les examens que j’ai menés au Hunza des yeux de personnes de tous les groupes d’âge ont montré que les Hunzakuts ont des systèmes circu­la­toires en bonne santé » (lien:d6hp page 146). Il n’ef­fec­tue aucune enquête sur les âges, se conten­tant de mention­ner que les sages du Conseil des Anciens ont de 70 à 100 ans (lien:d6hp page 109) et qu’au Hunza les hommes vivent géné­ra­le­ment cinq années de plus que les femmes (page 225). Elles connaissent la méno­pause autour de cinquante ans et ne souffrent pas pendant les mens­trua­tions ni en accou­chant (page 226).

Rien de concluant n’a validé sa croyance en une longé­vité excep­tion­nelle, ce qui ne l’empêche pas d’af­fir­mer : « Je dirais que l’homme le plus âgé a 120 ans, bien qu’on dise que certains ont vécu jusqu’à 140 ans » (Banik AE, 1960 lien:d6hp page 223).

L'auteur et un groupe de Hunzakuts dont il a examiné les yeux qu'il a trouvés presque parfaits.
L’auteur (AE Banik, à droite) et un groupe de Hunzakuts dont il a examiné les yeux qu’il a trou­vés presque parfaits. Les lunettes qu’ils portent sont pour l’adap­ta­tion ; une fois passé l’at­trait de la nouveauté ils les ont enle­vées. Le Mir Muhammad Jamal Khan se tient debout au premier plan. Source : Banik AE (1960 lien:d6hp page 192)

Dans son chapitre titré The Hunza lessons (Banik AE, 1960 lien:d6hp pages 173–207), le docteur Allen Banik expose les fonde­ments d’une vie saine appuyés par sa connais­sance du style de vie des Hunzas. Il accorde beau­coup d’im­por­tance à l’agri­cul­ture biolo­gique et plus parti­cu­liè­re­ment aux quali­tés du sol qu’il compare avec perti­nence à « un orga­nisme vivant et respi­rant » (lien:d6hp page 205). Son insis­tance est compré­hen­sible à une époque où peu d’Américains avaient pris acte de la dérive d’une indus­trie agro-alimentaire dépen­dante des intrants phyto­sa­ni­taires. Faisant réfé­rence à Robert McCarrison, Allen Banik insiste sur les carences nutri­tion­nelles, signa­lant entre autres les besoins en acides aminés essen­tiels (lien:5grl) et en fer, cuivre, cobalt, calcium, etc. Il écrit (1960 lien:d6hp page 89) : « La carence en protéines est un problème de santé primaire dans le monde entier aujourd’­hui. » Ces points sont impor­tants pour signa­ler que ses recom­man­da­tions ne tendent pas vers une nutri­tion exclu­si­ve­ment végé­tale, contrai­re­ment à ce qu’a­van­cera, deux ans plus tard, le docteur Jay Milton Hoffman (1968 lien:z5y2). Les propo­si­tions de Banik sont assez proches de celles de cher­cheurs en nutri­tion actuels.

Comme d’autres auteurs, Allen Banik attri­bue des proprié­tés béné­fiques à l’eau char­gée d’al­lu­vions descen­dant des glaciers, le « lait glaciaire » que les Hunzas boivent en grande quan­tité sans le faire décan­ter. C’était aussi l’avis du méde­cin alle­mand Irene Von Unruh qui a séjourné au Hunza (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 262). Il n’est pas inter­dit de suppo­ser que cette eau est riche en zéolithes (lien:6qdj) dont l’uti­lité médi­cale est connue — voir mon article Soigner ses artères. Effectivement, la masse miné­rale serait compo­sée de trois quarts de biotite (lien:s7vp) et de pres­qu’un quart de plagio­clase (lien:1n2m), deux miné­raux sili­ca­tés conte­nus dans la zéolithe clinop­ti­lo­lite (Allan NJR, 1990 lien:3a5m page 406). Certains, comme le docteur Iztok Ostan, proposent des poudres mira­cu­leuses recons­ti­tuant les proprié­tés de l’eau Hunza (Ostan I, 2018 lien:nu9n). La qualité de l’eau est deve­nue une obses­sion chez Banik, mais il est passé à côté de l’im­por­tance de sa miné­ra­li­sa­tion puis­qu’il s’est fait l’apôtre de l’eau distil­lée à usage nutri­tion­nel (lien:o48y)…

Le refrain sur l’in­fé­rio­rité congé­ni­tale des Nagaris est entonné par Allen Banik qui l’a lui aussi appris de ses hôtes hunzas (1960 lien:d6hp page 78) :

Les Nagaris sont des gens qui vivent dans la plainte, indo­lents et malades. Leurs maisons sont piètre­ment construites ; leurs champs culti­vés inef­fi­ca­ce­ment. Des mouches et des insectes en essaims dévorent les fruits et les récoltes ; le bétail meurt ; la mala­die est endé­mique ; l’am­bi­tion est absente.

L’ouvrage d’Allen Banik (1960 lien:d6hp) pour­rait se résu­mer au slogan partout répété : « Ces gens ne connaissent pas l’argent, la pauvreté, la mala­die, la police ni les prisons. » On peut aussi y voir une première pierre (en 1958) de l’édi­fice du New Age (lien:sres) occi­den­tal. Dans son chapitre final The Inspiration of Hunza, l’oph­ta­mo­logue s’au­to­rise quelques envo­lées mystico-lyriques à perte de vue (lien:d6hp page 216) :

Progressivement, dans la vie, nous avons besoin de chan­ger nos idées, nos manières de faire, notre style de vie — pas seulement nos habi­tudes nutri­tion­nelles mais aussi nos pensées. Essayons de faire preuve d’une confiance abso­lue en Dieu, en un bien omni­pré­sent. Continuons à croire qu’il y a encore beau­coup de choses dans le monde qui ont une grande valeur et de l’im­por­tance. Ce n’est pas facile, mais nous avons la béné­dic­tion d’un pouvoir divin à l’in­té­rieur de nous. Si nous prenons conscience de ce pouvoir, nous verrons qu’il est assez fort pour construire un monde nouveau et plein de beauté.

Le paradis du bio (1959)

Jerome Irving Rodale (lien:dpm2)

Dans le monde anglo­phone, les croyances sur les Hunzas ont été influen­cées par l’ou­vrage de Jerome Irving Rodale (Cohen) : The Healthy Hunzas (1948 lien:v4vs). Promoteur de l’agri­cul­ture biolo­gique (lien:v4vs pages 36–43) dont il a popu­la­risé l’ap­pel­la­tion “orga­nic”, Rodale préco­ni­sait une nutri­tion saine enri­chie de complé­ments alimen­taires — dont il consom­mait jusqu’à 70 doses par jour (lien:dpm2)…

Son livre est basé sur les écrits de David LR Lorimer (lien:gtf2) et une corres­pon­dance assi­due avec ce linguiste ainsi qu’a­vec le Mir Muhammad Jamal Khan. C’est surtout un inven­taire instruc­tif des connais­sances (et croyances) sur l’agro-écologie dans les années 1940. On y trouve notam­ment un vigou­reux plai­doyer pour la vie micro­bienne des sols, parfai­te­ment d’ac­tua­lité face aux dérives d’une agri­cul­ture produc­ti­viste misant exclu­si­ve­ment sur la chimie. N’ayant aucun accès aux produits phyto­sa­ni­taires tout en produi­sant de belles récoltes — du moins sur les terres appar­te­nant à la famille prin­cière — les Hunzas étaient tout dési­gnés comme pion­niers de l’agri­cul­ture biolo­gique.

Plusieurs chapitres riche­ment docu­men­tés s’in­té­ressent aux tech­niques des Hunzas — telles que décrites par Robert McCarrison, Guy Wrench et Emily Lorimer — pour la ferti­li­sa­tion des sols grâce au compos­tage des déjec­tions animales et humaines (lien:v4vs pages 51–60), ainsi qu’à la concep­tion des toilettes et l’hy­giène corpo­relle en géné­ral (lien:v4vs pages 61–71). Tout cela justi­fie, pour Rodale, que les Hunzas ne souffrent pas de goitre et de créti­nisme, à l’in­verse de leurs voisins les plus proches (au Nagar). Il a repris à son compte l’ex­pli­ca­tion première (erron­née) de McCarrison que le goitre (lien:1xke) n’au­rait pas pour cause prin­ci­pale une carence en iode mais la pollu­tion de l’eau — par la présence de microbes patho­gènes.

Jerome Irvin Rodale n’a rien affirmé de chif­fré sur la longé­vité des Hunzas mais résume sa pensée en conclu­sion (1948 lien:v4vs page 255) :

L’histoire des Hunzas nous montre que la vie humaine est inex­tri­ca­ble­ment liée au sol et à la nour­ri­ture qu’il produit. Non seulement notre santé, mais notre carac­tère, notre intel­li­gence, nos rela­tions les uns avec les autres peuvent être faits ou défaits par la quan­tité de soin que nous accor­dons aux méthodes de culture.

Rodale a étudié les docu­ments en sa posses­sion à travers le prisme de sa passion pour l’agro-écologie. Il faisait partie des incon­di­tion­nels qui croyaient que se nour­rir bio proté­geait de toutes les mala­dies chro­niques et pour­rait même éradi­quer le cancer : de fait, selon ses sources, les deux termes de l’as­so­cia­tion entre culti­ver sans produits chimiques et la rareté des mala­dies étaient obser­vables au Hunza. Il a écrit sans hési­ter (1948 lien:v4vs page 51) : « La santé magni­fique des Hunzas est due à un seul facteur, la manière dont ils produisent leur nour­ri­ture. » Il est malen­con­treu­se­ment décédé à 72 ans d’une crise cardiaque à la fin d’un entre­tien où il avait annoncé « déci­der de deve­nir cente­naire » (lien:dpm2).

Les Hunzas culti­vaient « bio » parce que, mira­cu­leu­se­ment, ils n’avaient aucun préda­teur à combattre… Ignorants des notions d’éco­sys­tème et de biodi­ver­sité, les visi­teurs occi­den­taux du siècle dernier s’ex­ta­sient sur « l’ab­sence d’in­sectes » au Hunza comme si elle était la preuve d’une agri­cul­ture saine. Ou peut-être un signe de la supé­rio­rité de leur « race » et de leur déve­lop­pe­ment spiri­tuel ? Une visite au prin­temps aurait pour­tant révélé que les culti­va­teurs étaient mobi­li­sés à combattre les préda­teurs (Lorimer EO, 1939 lien:xr7b page 240) :

Un beau matin au début de mars, les abri­co­tiers le long de Dála [le plus long des quatre canaux d’ir­ri­ga­tion] juste en face de notre gîte ont soudain été enva­his par toute la famille Dastagul armée de longs bâtons au bout desquels était atta­chée une pièce en fer recour­bée et aigui­sée. Avec un soin infini ils inspec­taient chaque branche et, dès qu’ils aper­ce­vaient un nid d’in­sectes, ils décro­chaient la brin­dille à laquelle il était atta­ché. Ces nids étaient semblables à des cocons d’en­vi­ron un pouce de long [2.5 cm] avec une vilaine petite larve à l’in­té­rieur. […] Chacun était collecté soigneu­se­ment et rapporté à la maison pour être jeté au feu. Nous n’étions pas quali­fiés pour iden­ti­fier le préda­teur à qui l’on faisait la guerre mais on nous a rapporté qu’il dévo­rait aussi bien les feuilles que les fruits si l’on ne le détrui­sait pas. Dans tout le pays chaque abri­co­tier est examiné scru­pu­leu­se­ment et nettoyé — il doit y en avoir des milliers.

Hunza - John H Tobe
John H Tobe
Source : lien:u5v1

Horticulteur bio et pépi­nié­riste au Canada, John Tobe effec­tue à l’âge de 52 ans un voyage au Hunza en été 1959. Il en revient auteur de Hunza : Adventures in a Land of Paradise (1960 lien:u5v1). Ami du fils de Jerome Irving Rodale (voir ci-dessus), il a obtenu par son inter­mis­sion une invi­ta­tion du Mir Muhammad Jamal Khan. Il réus­sit à se faire déli­vrer un permis des auto­ri­tés pakis­ta­naises, lors de son escale à Karachi, malgré une gestion « rentre-dedans » quasi-suicidaire de sa négo­cia­tion avec la bureau­cra­tie mili­taire (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 pages 70–79)… Il est accom­pa­gné de son ami Cecil Brunton qui, tombé malade, ne semble jamais prendre part aux conver­sa­tions.

Tobe dit ne pas s’être vrai­ment préparé aux diffi­cul­tés du trajet, financé sur « les dollars qu’[il n’a] pas dépen­sés à fumer et à boire » (lien:u5v1 page 5). Il a quand même lu six ouvrages dispo­nibles à cette époque. Il expose une moti­va­tion de son voyage (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 19) :

Peut-être […] voulais-je aller au Hunza parce que ce pays repré­sen­tait quelque chose à quoi j’ai toujours cru de tout mon cœur et de toute mon âme, à savoir que seule une lutte achar­née pour leur exis­tence main­tient l’esprit, le mental et le corps humains dans une atmo­sphère saine et constam­ment alerte. J’ai toujours pensé que les victoires et les compli­ments ne faisaient jamais du bien à un homme. Mais la défaite et les diffi­cul­tés l’encouragent encore et encore à faire mieux et plus grand dans sa vie !

Il offre une belle réflexion à la vue du paysage qui se déroule sous son avion, de Rawalpindi à Gilgit (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 123) :

D’après ce que j’ai vu de ce vaste système monta­gnard, les larges vallées, l’herbe verte et les arbres sont rares. Ces montagnes sont tota­le­ment diffé­rentes de nos Rocheuses couvertes de pentes herbeuses et d’arbres de toutes sortes. Ces éléva­tions terri­fiantes ont juste l’air solides, rugueuses, dures et pres­santes. Pourtant, des petits villages ont surgi ici, là et partout. Ils étaient telle­ment isolés que c’était presque effrayant. Ils étaient si éloi­gnés de la civi­li­sa­tion qu’ils devaient être presque complè­te­ment auto­nomes. Ils pouvaient comp­ter sur peu ou abso­lu­ment rien du monde exté­rieur. Pourtant, il y a des centaines, voire des milliers, de ces petites colo­nies dans l’Hindu Kush, le Karakoram et l’Himalaya.

Je me deman­dai pour­quoi les hommes cher­chaient des endroits comme celui-ci et restaient ici, ou menaient une exis­tence sur les lopins de terre qui se forment dans les petites vallées. Tout ce qui les entoure est le danger perma­nent des fortes pluies, de la fonte des neiges et de la glace, des glis­se­ments de terrain, des chutes de pierres et autres. Pourtant, des hommes choi­sissent de vivre dans de tels endroits. Cela ne pouvait être que pour une seule raison, leur amour de la liberté.

En fait, il y a un doute dans mon esprit quant à savoir si tous ces lieux sont inclus dans les chiffres du recen­se­ment. À ce que j’ima­gine et que j’ai vu, je ne crois pas qu’il soit possible que tous ces minus­cules hameaux isolés soient enre­gis­trés. Je suis tout à fait sûr qu’il y en a beau­coup dont l’exis­tence n’est pas connue du monde exté­rieur. Si c’est un Shangri-La qu’un homme cherche, chacun de ces petits avant-postes pour­rait être ce lieu.

Le Mir du Hunza dans son habit de cérémonie
Le Mir du Hunza dans son habit de céré­mo­nie
Source : John Tobe (1960 lien:u5v1 page 135)

Dès son arri­vée à Baltit, John Tobe tombe sous le charme du Mir Muhammad Jamal Khan qui a suivi à distance (par télé­phone) son trajet périlleux à pied depuis Gilgit, veillant à ce qu’il s’ef­fec­tue dans les meilleures condi­tions. Le portrait qu’il lui consacre est révé­la­teur de traits signi­fi­ca­tifs de la person­na­lité du Mir (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 220) :

Je consi­dère le Mir comme l’un des meilleurs, des plus gracieux hommes que j’ai jamais rencon­tré et je ne ferais rien qui puisse l’of­fen­ser quoi qu’il arrive. Mais je ne fais qu’é­vo­quer la pensée qui m’est venue à l’es­prit après avoir appris à quel point le Mir surveille de près ce qui se passe autour de lui. C’est un homme d’une grande sagesse et il en a besoin de parce que son petit royaume se trouve au sommet d’un véri­table baril de poudre.

Le « baril de poudre » est une allu­sion à la posi­tion stra­té­gique du Hunza à proxi­mité immé­diate des fron­tières russe, chinoise et afghane, invo­quée par les auto­ri­tés pakis­ta­naises pour refu­ser aux étran­gers un permis de circu­ler.

Un autre trait de la person­na­lité du Mir Muhammad Jamal Khan, tel que perçu par Tobe, est son humour. Le Mir recon­naît avoir raconté des « salades » à ses visi­teurs occi­den­taux pour se gaus­ser de leur naïveté. Par exemple, la coutume qui voudrait que la mère du marié partage le lit du couple pendant leur lune de miel, publiée par Jean Shor (1955 lien:232j loc. 4849). John Tobe est scan­da­lisé à l’évo­ca­tion de cette coutume et Jamal Khan fait mine de regret­ter que cette fable ait été publiée en Occident (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 pages 273–274). Malgré le ton de plai­san­te­rie affi­ché par le Mir et sa déné­ga­tion, la varia­bi­lité de son discours est d’au­tant plus déran­geante qu’il a répété cette « plai­san­te­rie » à l’iden­tique, un an plus tard, dans ses entre­tiens avec Renée Taylor qui l’a publiée à son tour (Taylor R, 1964 lien:h3h2 page 58).

Un visi­teur qui accep­tait à la fois d’être choyé comme un hôte privi­lé­gié de Muhammad Jamal Khan et de ne rien entre­prendre hors de sa surveillance ne pouvait qu’en­tre­te­nir les meilleurs rapports avec le Prince. En 1948, la rela­tion avait commencé à se dégra­der pour John Clark quand, pour préser­ver son auto­no­mie d’ac­tion et de dépla­ce­ment, il avait décliné l’in­vi­ta­tion du Mir à loger dans un bunga­low atte­nant au palais (voir ci-dessous).

Sous l’emprise du Mir, John Tobe est ébloui par le luxe de la vie au palais (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 chapitres 26 et 27) sans jamais se poser la ques­tion : « D’où vient l’argent dans un pays sans argent ? »… Une ques­tion à laquelle Nigel Allan (1990 lien:3a5m) a répondu clai­re­ment, nous l’avons vu plus haut. Dans sa rela­tion d’ami­tié incon­di­tion­nelle, John Tobe ne prend aucun recul face à la descrip­tion offi­cielle de la vie sociale qui lui est incul­quée. Le seul fait que le Mir auto­rise les enfants du voisi­nage — proba­ble­ment de haute classe — à jouer dans sa piscine à Altit nour­rit sa « convic­tion que le peuple hunza jouit de la liberté et de la démo­cra­tie » (1960 lien:u5v1 page 293). Gratifié de dîners dont le menu comprend de la soupe, du pois­son, deux plats de viande, des fruits impor­tés d’autres vallées et de l’al­cool à volonté, il admet quand même un déca­lage exces­sif entre les moyens d’exis­tence de la famille prin­cière et ceux des paysans (de la vallée la plus fertile) dont il a observé les plan­ta­tions (lien:u5v1 page 306) :

Il n’y avait aucune raison pour moi de ne pas croire le Mir quand il disait que le Hunza était « le pays du juste assez » mais je sentais quand même que, à en juger par les choses, il y avait de nombreuses situa­tions où il serait appro­prié d’aug­men­ter un peu ce « juste assez ».

Son objec­tif n’est pas d’éva­luer la santé, la longé­vité ni le bien-être de la popu­la­tion au-delà des décla­ra­tions de son ami Jamal Khan et du méde­cin en poste à Aliabad. Selon ses propres termes, il est venu rencon­trer « les paysans qui sont capables et effi­caces, les plus intel­li­gents et les plus pros­pères », prenant pour acquis qu’ « il n’y a qu’une classe au Hunza » (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 239).

Musiciens du Hunza
Musiciens du Hunza. Ils jouent de la surnai qui ressemble à la sheh­nai indienne.
Source : Renée Taylor & Mulford J Nobbs (1962 lien:dc37 page 46)

Hunza Music – Traditional hareep. Source : lien:pzhb

Il s’in­té­resse toute­fois au groupe des musi­ciens et forge­rons qu’il iden­ti­fie comme des Bericho. En théo­rie, des gitans venus de l’Inde il y a 2000 ans : la descrip­tion et les noms de leurs instru­ments de musique rendent probable cette filia­tion (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 343). Entretenus par la popu­la­tion, ils sont char­gés de fabri­quer les objets en métal utili­sés au Hunza. John Tobe écrit à leur sujet (lien:u5v1 page 250) :

Ces Bericho envoyaient leurs enfants hors du Hunza pour rece­voir de l’édu­ca­tion mais le Mir me dit qu’il avait dû mettre une terme à cette pratique… non qu’il objec­tât que les enfants des Bericho fussent éduqués, mais parce qu’à leur retour ces enfants ne repre­naient pas les acti­vi­tés de leurs parents.

Le conser­va­tisme moyen­âgeux du Mir Muhammad Jamal Khan appa­raît encore plus nette­ment dans une prise de posi­tion que Tobe grati­fie de la même indul­gence en écri­vant (1960 lien:u5v1 page 339) :

Aujourd’hui, l’argent fait son appa­ri­tion, mais il est encore rela­ti­ve­ment rare. Le Mir croit que l’ar­ri­vée de l’argent, la moder­ni­sa­tion et la civi­li­sa­tion telle que nous la connais­sons ne feront que nuire à son peuple, et il cherche à empê­cher cela, si possible. J’ai la convic­tion sincère et humble que le Mir est honnête et pense à son peuple dans ses efforts.

Ce refus caté­go­rique de la moder­ni­sa­tion permet de comprendre les obstacles qui avaient été placés, neuf ans plus tôt, en travers du projet éduca­tif de John Clark (voir ci-dessous).

John Tobe a été choqué durant son séjour par les mauvais trai­te­ments infli­gés, non pas aux femmes, mais aux animaux. Il écrit, sur la route de Gilgit à Baltit (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 pages 205–206) :

Un inci­dent — ou, je devrais dire, les inci­dents — qui me gênaient sans cesse était l’ha­bi­tude qu’a­vaient les proprié­taires des animaux de maltrai­ter le petit âne. L’un d’entre eux était son proprié­taire, mais les deux se relayaient pour le battre et ils n’ont pas cessé de le faire depuis notre départ de Gilgit jusqu’à la fin de notre périple d’une centaine de kilo­mètres. Ils utili­saient tous les moyens de torture à leur portée. Ils le frap­paient sur le dos et les pattes avec un bâton. Ils lui giflaient le ventre. Ils lui marte­laient le dos avec un rocher. Ils lui donnaient des coups de pied, le giflaient, le frap­paient, et la pire des tortures qu’ils aient infli­gée à cette pauvre petite bête était de prendre un bâton et de l’en­fon­cer dans son posté­rieur.

Hunza - John Tobe chevauchant un yak
John Tobe chevau­chant un yak. Source : lien:u5v1

Fort de son exper­tise en agro­no­mie, John Tobe étudie avec soin les pratiques des Hunzas qu’il résume ainsi : maîtrise parfaite de l’ir­ri­ga­tion, cultures « en esca­lier » qui favo­risent l’aé­ra­tion des sols et donc la vie bacté­rienne, miné­raux appor­tés par les eaux des glaciers, labours peu profonds avec une char­rue « primi­tive » (1960 lien:u5v1 pages 405–414)… Il consacre un chapitre à la rota­tion annuelle des cultures (lien:u5v1 pages 329–333) :

Avec des parcelles culti­vées si réduites, on pour­rait être tenté de se passer de rota­tion des cultures. Mais les habi­tants du Hunza sont trop sages pour succom­ber à ce type de pensée. Ils savent que si la rota­tion des cultures n’était pas prati­quée de manière rigou­reuse, la mala­die et la mort s’en­sui­vraient bien­tôt. Ils savent qu’aucun peuple au monde n’est « plus sain que son sol ».

Il dresse une liste des produc­tions agri­coles en 1959 (lien:u5v1 page 413) :

Voici une liste des légumes culti­vés au Hunza : pommes de terre, navets, carottes, hari­cots, pois, laitue, citrouilles, tomates, melons, pastèques, radis, oignons, choux, épinards, choux-fleurs. Comme fruits il y a des mûres, des abri­cots, des pommes, des poires, des pêches, des raisins, des noix, des amandes, quelques prunes et des cerises.

Les raisins sont culti­vés assez abon­dam­ment car ils peuvent les plan­ter contre la plupart des murs, à condi­tion qu’ils aient un peu de terre dans laquelle plan­ter leurs racines. À partir de ces raisins, ils font leur vin Hunza. Ils cultivent quelques fraises, mais je n’ai pas trouvé pas de groseilles, de groseilles à maque­reau, de fram­boises, et ils ne savaient pas ce que c’étaient les fram­boises.

Les graines culti­vés au Hunza, en commen­çant par les plus impor­tantes, sont le blé, l’orge, le seigle, le mil, le sarra­sin et une petite quan­tité de riz. Une partie de la luzerne est culti­vée comme plante four­ra­gère.

Il apprend que des arbres frui­tiers qui en Occident n’au­raient qu’une durée de vie de 25 à 30 ans peuvent croître au Hunza pendant une centaine d’an­nées. Ce sont peut-être les seuls cente­naires ! Son expli­ca­tion est qu’ils ont été semés au lieu d’être plan­tés et la plupart n’ont peut-être pas été gref­fés, ce qui a pour effet de retar­der leur produc­tion tout en allon­geant leur vie. Mais il n’ob­tient pas d’in­di­ca­tion claire sur cette pratique (1960 lien:u5v1 pages 312–313).

Par contre, John Tobe ne recon­naît pas la supé­rio­rité de ces fruits en compa­rai­son avec ceux des fermes nord-américaines (lien:u5v1 pages 409–410) :

Au niveau strict du goût, de la taille et de l’as­pect, les fruits et légumes et céréales/légumineuses améri­cains sont bien meilleurs que ceux culti­vés au Hunza. […]

Permettez-moi de citer un exemple. En Amérique, pour trou­ver une meilleure variété de fraises, des millions, je le répète des millions de semis ont été plan­tés. Ces plantes ont été soigneu­se­ment entre­te­nues et surveillées. Ensuite, une sélection d’une poignée d’entre elles a été faite aux fins d’es­sais supplé­men­taires. À partir de ces résul­tats, quelques nouvelles varié­tés qui ont démon­tré une excel­lence de crois­sance, de vita­lité, de bon feuillage, de faci­lité de propa­ga­tion, de résis­tance à diverses mala­dies, de saveur et de couleur de fruit, de bonnes quali­tés de support et d’autres facteurs impor­tants ont été sélec­tion­nées et diffu­sées à travers le pays. Personne, dans son esprit, ne s’at­ten­drait à ce que le petit Hunza suive une telle procé­dure. […]

La supé­rio­rité du goût d’un fruit, la plupart du temps, tient à sa variété plutôt qu’au terrain sur lequel il est cultivé. Parfois le moment de la récolte, aussi.

Effectivement, tous les fruits consom­més au Hunza ont mûri sur l’arbre. Il recon­naît comme excep­tion les déli­cieuses mûres culti­vées dans le jardin du Political Agent à Gilgit (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 139).

Au sujet de la ferti­lité des vallées il écrit (page 612) :

Certains auteurs ont quali­fié de fertiles diverses vallées du Hunza. Selon les normes auxquelles nous sommes habi­tués, il n’y a pas une seule vallée fertile dans tout le Hunza. Que le sol soit produc­tif et que la vallée soit verte et belle, personne ne le niera. Mais, au mieux, le sol du Hunza est peu profond et, pour être produc­tif, il doit être entre­tenu avec assi­duité. Je le répète, au Hunza, il n’y a aucune vallée natu­rel­le­ment fertile, en compa­rai­son par exemple avec des endroits de la vallée de Willamette en Oregon.

Essentielle à la produc­tion de nour­ri­ture des Hunzas, la culture du blé est exigeante en matière de qualité du sol. En l’ab­sence de produits phyto­sa­ni­taires, il faut l’as­su­rer par un apport en miné­raux de l’eau d’ir­ri­ga­tion — les mêmes miné­raux qui contri­buent à la qualité de l’eau de bois­son. Tobe y voit un proces­sus cyclique vertueux auquel serait liée la santé extra­or­di­naire des habi­tants (1960 lien:u5v1 page 321) :

Comme indi­qué ci-dessus, le sol doit conte­nir tous les éléments nutri­tifs néces­saires à la culture de bon blé, voire simple­ment à la culture du blé. Il est donc évident que le sol contient les éléments nutri­tifs néces­saires. Comme tous les sols du Hunza sont peu profonds, ces éléments nutri­tifs doivent être régu­liè­re­ment réin­cor­po­rés au sol.

J’ai déjà dit que tout ce qui est extrait du sol était resti­tué au sol par les habi­tants. Par consé­quent, nous savons que rien n’est perdu.

Après son voyage, John Tobe ne rencon­trera pas plus de succès que John Clark dans sa tenta­tive d’amé­lio­rer et de diver­si­fier la produc­tion agri­cole (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 411) :

En janvier 1959, j’ai envoyé au Mir du Hunza de bons paquets de diffé­rentes sortes de blé rustique créés par les fermes expé­ri­men­tales du Dominion du Canada. Il s’agissait d’une graine spéciale dont la résis­tance dans les régions plus froides avait été testée et dont la qualité permet­tait de produire un bon pain.

J’ai aussi envoyé les meilleures souches de carottes, choux, choux de Bruxelles, laitue, bette­raves et autres légumes. Mais alors que je dînais avec le Mir et que lui deman­dais quels étaient les résul­tats avec ces graines, il a admis que la seule qu’ils avaient plan­tée cette année-là était la laitue que l’on mangeait à la table du Mir. Il a dit qu’il essaie­rait les autres l’an­née suivante.

Mentir sans mentir (1960)

Hunza - Renée Taylor à son retour de “Shangri-la”
26 avril 1966. Renée Taylor à son retour de “Shangri-la”. Source : Denver Post (Denver Post via Getty Images)

Renée Taylor a publié Hunza Health Secrets (1964, 3e édition 1969 lien:h3h2) après avoir séjourné quelques mois à Baltit en été 1960 comme invi­tée du Mir Muhammad Jamal Khan et de son épouse Shams-un Nahar. Elle s’y est présen­tée avec une équipe qui compre­nait ses éditeurs M‑Mme Mulford J Nobbs, le metteur en scène Zygmunt Sulistrowski accom­pa­gné de son opéra­teur Wayne Mitchell et James B Jones, profes­seur de philo­so­phie. La traduc­tion (médiocre) en fran­çais de son ouvrage, Voyage au pays hunza (1965 lien:zfrv), est illus­trée de photos réali­sées par la mission Boyer de Belvefer en 1963.

Ne pas confondre cette Renée Taylor, profes­seure de yoga, avec l’ac­trice améri­caine Renee Taylor — née en 1933, « l’ac­trice la mieux payée du monde en 2019 » selon MediaMass. La confu­sion appa­raît malen­con­treu­se­ment sur les notices d’au­to­rité VIAF et WorldCat.

L’objectif de sa visite en 1960 avait été le tour­nage du film Hunza, vallée de l’éter­nelle jeunesse et la publi­ca­tion de Hunza : the Himalayan Shangri-la (Taylor R & MJ Nobbs, 1962 lien:dc37).

Taylor était dès le départ persua­dée de décou­vrir des super­cen­te­naires au Hunza. Toutefois, les âges qu’elle a assi­gnés aux personnes rencon­trées pendant son séjour ne corres­pondent à aucune autre donnée que des décla­ra­tions ou des suppo­si­tions. Le Mir, son prin­ci­pal infor­ma­teur, disait n’ac­cor­der aucune impor­tance à l’âge en termes de calen­drier (voir ci-dessus).

Ouvrage “Hunza: the Himalayan Shangri-la”
Source : lien:dc37

Renée Taylor raconte avoir mira­cu­leu­se­ment échappé à un ébou­lis sur la route de Gilgit à Baltit (1964 lien:h3h2 page 29) :

À quelques mètres devant la première jeep, une avalanche de terre et de rocs surgit à notre vue, couvrant le rebord de la route et conti­nuant à tomber dans le vide au dessous. […] Avec un gron­de­ment sourd, un rocher égaré vient s’écra­ser sur le siège avant de la jeep que j’oc­cu­pais à peine quelques secondes plus tôt.

Les risques (réels) et les diffi­cul­tés de ce voyage ne lui permet­taient pas de reve­nir les mains vides… Elle raconte dans un style romancé quelques anec­dotes comme celle du « jeune homme de cent-quarante-cinq ans » jouant au volley-ball (1964 lien:h3h2 page 89) qui est à l’ori­gine de la légende : « Certains Hunzas vivent jusqu’à 145 ans ». Cette affir­ma­tion a été reprise à son compte par le Mir, en 1961, dans son avant-propos de l’ou­vrage de Jay Milton Hoffman (voir ci-dessous).

Taylor brode à loisir sur les thèmes de la longé­vité et de l’im­mor­ta­lité (1964 lien:h3h2 pages 81 et 87) :

Jusqu’à il y a quelques années, de nombreux scien­ti­fiques croyaient que tous les êtres vivants possé­daient une « horloge » réglée qui dictait les limites de leur dure de vie. Mais de récentes expé­riences [?] et l’exis­tence même des Hunzakuts ont prouvé que c’était inexact. […]

Il est démodé de vieillir, même avec grâce. Dr Joseph W. Still, de l’Université George Washington, dit : « Le vieillis­se­ment n’est qu’une mala­die. »

Et Dr Henry S. Simms, de Columbia University à New York, un des plus grands experts en vieillis­se­ment, estime que « si une personne pouvait conser­ver sa santé de la quin­zaine ou de la ving­taine d’an­nées, elle vivrait pendant des siècles. » Il veut dire par là que la durée de vie de n’im­porte quelle créa­ture dépend de la vitesse de matu­ra­tion des cellules de son corps.

Dr Lord Taylor, un des plus grands méde­cins d’Angleterre, a déclaré à la Chambre des Lords en décembre 1961 : « En élimi­nant les mala­dies de cœur et les troubles circu­la­toires, il n’y a plus aucune raison de mourir. »

Si tout cela est vrai, cela prouve la théo­rie des Hunzas : la mort est une option.

On perçoit ici le détour­ne­ment de cita­tions hors-contexte d’au­to­ri­tés scien­ti­fiques pour parve­nir à une conclu­sion absurde… Par exemple, il n’est pas faux de dire que la vitesse de matu­ra­tion des cellules est déter­mi­nante de la durée de vie d’un être vivant ; mais cela n’im­plique pas qu’il soit possible de la modi­fier, pas plus que de conser­ver la santé d’un adoles­cent, etc. Toutes ces cita­tions de cher­cheurs méde­cins suggè­re­raient plutôt — en s’au­to­ri­sant une extra­po­la­tion aussi hasar­deuse dans le sens opposé — que le vieillis­se­ment serait une mala­die impos­sible à éviter.

La foi de Renée Taylor en ces quali­tés excep­tion­nelles des Hunzas repose entiè­re­ment dans ce que lui confie le Mir. Il prend soin de dévier la conver­sa­tion vers une réaf­fir­ma­tion de son charisme, alors que de son côté elle formate leurs échanges sous l’angle de sa compré­hen­sion du yoga, dont elle publiera plus tard un livre (Taylor R, 1969 lien:yci3). Exemple (1964 lien:h3h2 page 77) :

[Le Mir :] La bonne humeur est le premier des toniques mentaux. La gaité fait partie de notre combat. […] Ne savez-vous pas que nous sommes le miroir de nos pensées ?

[Taylor :] S’il en est ainsi, dis-je, le mental commande l’or­ga­nisme, parti­cu­liè­re­ment le système nerveux ?

— Pratiquement oui, bien qu’on puisse dire que cela marche aussi dans l’autre sens, lorsque l’or­ga­nisme influe sur le mental. […] Une douleur quelque part dans le corps causera une dépres­sion mentale.
— Si votre théo­rie est correcte, votre peuple a réussi à contrô­ler tota­le­ment son mental et son orga­nisme et peut même jugu­ler sa douleur. Je les ai obser­vés à de multiples reprises, dans leurs diverses occu­pa­tions aussi bien qu’en médi­ta­tion, et j’ai senti leur séré­nité profonde et complète…
— Par exemple, dit le Mir, si quel­qu’un de chez moi se blesse, de coupe ou se brûle, il vient me voir. J’ai un onguent que j’ap­plique sur la zone atteinte et la personne s’en retourne persua­dée qu’elle est guérie. Sa confiance et la maîtrise de son corps en sont la cause. J’utilise le même onguent pour tout. […]

Nous savons bien qu’un homme a besoin de médi­ca­ments ou de trai­te­ment s’il tombe malade. Mais nos hommes ne tombent pas malades parce qu’ils contrôlent leur système nerveux, leur système en entier, en menant une vie sensi­bi­li­sée.

Il n’est pas surpre­nant qu’une grande partie de l’ou­vrage (Taylor R, 1964 lien:h3h2 pages 95–170) soit consa­crée à la nutri­tion. Celle des Hunzas, accom­pa­gnée de recettes culi­naires adap­tées à l’Occident, d’in­for­ma­tions sur les miné­raux, ferments et aliments, et pour finir un essai Le jeûne et la philo­so­phie (lien:h3h2 pages 171–177) faisant l’apo­lo­gie du jeûne présenté comme une pratique (volon­taire) de santé chez les Hunzas. Elle présente ensuite des Exercices de santé et de longé­vité (lien:h3h2 pages 178–194) qui ne sont autres que ceux de sa pratique person­nelle, mais dont elle justi­fie la présence dans cet ouvrage en affir­mant : « J’ai appris récem­ment que le yoga était prati­qué par les Hunzas d’il y a de nombreuses géné­ra­tions » (lien:h3h2 page 183). Tout cela sans citer de source, avec une salade compo­sée d’emprunts à des publi­ca­tions (sérieuses) sur divers sujets. On y trouve même (pages 188–189) les excel­lents exer­cices de William Bates (lien:u2zl), le « palming » et le « balan­ce­ment de l’élé­phant » comme s’ils faisaient partie du quoti­dien des Hunzas !

Hunza - Un vétéran de village réputé être âgé de 120 ans, le vizir Inayat Ullah Beg et le Mir Muhammad Jamal Khan
De gauche à droite : un vété­ran de village « réputé être âgé de 120 ans », le vizir Inayat Ullah Beg et le Mir Muhammad Jamal Khan. Source : Renée Taylor & Mulford J Nobbs (1962 lien:dc37 page 48)

Tous les auteurs qui ont appro­ché le Mir Muhammad Jamal Khan avec une idée précon­çue des prodiges et du style de vie de son peuple ont fait preuve d’une naïveté abys­sale. Le Mir s’en est servi pour appuyer la construc­tion et la conso­li­da­tion du mythe.

Face à des Occidentaux qui manquent de ressources linguis­tiques (ou intel­lec­tuelles) pour dialo­guer avec « leurs gens », les hommes de pouvoir n’ont pas besoin de mentir. Une marque de poli­tesse orien­tale réside dans l’art de confor­ter son hôte dans ce qu’il/elle tient pour vrai… Il serait d’ailleurs malséant de démo­lir des croyances qui confèrent à leurs semblables des vertus extra­or­di­naires. Pendant plus de douze ans en Inde, j’ai pu obser­ver chez les personnes lettrées de haute caste cette habi­lité à mentir sans dire de mensonge. Tant que je ne compre­nais pas la langue locale, ma vision du pays et de sa culture est restée parfai­te­ment lisse et conforme à celle que des Brahmanes avaient trans­mise aux indo­logues euro­péens. André Malraux appli­quait à lui-même cette forme de mani­pu­la­tion par défaut : il disait que, pour deve­nir célèbre, il lui avait suffi de ne jamais contre­dire les mensonges flat­teurs de ses cour­ti­sans !

À l’ap­pui de cette thèse, on peut remar­quer qu’au cours de son entre­tien (Beg FA, 2000 lien:nr1r) Shams-un Nahar ne dit rien de la santé et la longé­vité légen­daire des Hunzas. Elle ne reprend pas les « 120 à 140 ans » de son époux dans l’in­tro­duc­tion du livre de JM Hoffman (1968 lien:z5y2 page viii) — pour la simple raison que son inter­lo­cu­teur Fazal Amin Beg (lien:fev4) n’aborde pas le sujet. Originaire de Gulmit dans la vallée de la Hunza, cet anthro­po­logue n’a jamais adhéré au mythe. Shams-un Nahar qui était la fille du Prince du Nagar déclare inci­dem­ment : « À présent, en juillet 2000, je pour­rais dire que j’ai 75 ans et peut-être même plus ». (Elle en avait 80.) Ce qui suggère que même les membres de la famille prin­cière n’avaient pas une idée claire de leur âge.

Hunza - (Ce n'est pas Saïd Abdul Mobutu)
(Ce n’est pas Saïd Abdul Mobutu)
Source : lien:zhvb

Un blog rapporte, sans en mention­ner la source, ce fait divers (lien:zhvb) :

En avril 1984, un jour­nal de Hong Kong aurait rapporté une anec­dote incroyable. Un Hunza du nom de Saïd Abdul Mobutu, lors de son arrivé à l’aéroport d’Heathrow à Londres, aurait provo­qué la stupé­fac­tion des services de douanes ; sur ses docu­ments, celui-ci était né en 1823 et était âgé de 160 ans.

Si cette anec­dote est exacte — on la retrouve sur un blog russe sans le mode condi­tion­nel (2017 lien:2jso) — elle confirme que les années de nais­sance figu­rant sur les passe­ports de certains habi­tants du Hunza sont fantai­sistes. Par un effet de disso­nance cogni­tive, elle est repro­duite comme preuve que les Hunzas vivraient très long­temps. Il serait inté­res­sant de retrou­ver ce Saïd Abdul Mobutu qui doit main­te­nant appro­cher les 200 ans… 🙂

Un gériatre en ébullition (1961)

Hunza - Dr. Hoffman et sa charmante femme Trudie à leur arrivée à Kennedy Airport
Dr. Hoffman et sa char­mante femme Trudie à leur arri­vée à Kennedy Airport où la presse les a rencon­trés.
Source : Jay M Hoffman (1968 lien:z5y2 page vi)

Hunza : 15 Secrets of the World’s Healthiest and Oldest Living People de Dr. Jay Milton Hoffman (1968 réédi­tion 1985 lien:z5y2) est l’œuvre du président émérite de la National Geriatrics Society aux USA. À la demande de cette orga­ni­sa­tion, Hoffman a séjourné à Baltit en 1961, invité par le Mir Muhammad Jamal Khan (lien:zkgu).

Le docteur Hoffman avait l’in­time convic­tion, avant même son départ, que les Hunzas pouvaient vivre 110, 120 et même 140 ans. Il avait bien appris sa leçon (1968 lien:z5y2 page 2) :

Le pays de Hunza est vrai­ment une utopie s’il en existe une. Pensez à cela ! C’est un pays où les gens n’ont pas nos mala­dies courantes, telles que les mala­dies cardiaques, le cancer, l’arthrite, l’hypertension, le diabète, la tuber­cu­lose, le rhume des foins, l’asthme, les problèmes de foie, de vési­cule biliaire, la consti­pa­tion et bien d’autres maux qui tour­mentent le reste du monde.

En outre, il n’y a pas d’hô­pi­taux, pas d’asiles d’alié­nés, pas de phar­ma­cies, pas de saloons, pas de bureaux de tabac, pas de poli­ciers, pas de prisons, pas de crimes, pas de meurtres et pas de mendiants.

L’absence d’hô­pi­taux et de phar­ma­cies n’est-elle pas une preuve suffi­sante de l’ab­sence de mala­dies ?

Hunza - Quatre Hunzakuts “plus que centenaires” selon Hoffman
Quatre Hunzakuts « plus que cente­naires » selon Hoffman
Source : Jay M Hoffman (1968 lien:z5y2 page 94)

L’objectif réel du docteur Hoffman était de collec­ter, non pas des preuves de cette santé et de cette longé­vité, mais les données médi­cales qui pour­raient l’ex­pli­quer, afin de les expor­ter aux USA. Son souci était la santé des Américains, pas celle des Hunzas dont la perfec­tion natu­relle ne servait qu’à aler­ter ses lecteurs sur le contraste entre deux modes de vie : les « sauvages en bonne santé » versus la déca­dence physique et morale de ses conci­toyens.

S’il s’était rendu compte, sur le terrain, que la popu­la­tion souf­frait de mala­dies chro­niques et que le « 110 à 140 ans » ne repo­sait sur aucune donnée véri­fiable, la mission manda­tée par la National Geriatrics Society aurait perdu toute raison d’être. Les démarches labo­rieuses qu’il avait entre­prises pour obte­nir un permis de séjour au Hunza (1968 lien:z5y2 pages 5–20) auraient été un pur gaspillage de temps et d’argent. C’est pour­quoi il s’est contenté de simples décla­ra­tions renfor­çant ses croyances. Il écrit (1968 lien:z5y2 page 49) :

Lors de conver­sa­tions avec les personnes les plus vieilles, je leur ai toujours demandé leur âge, et beau­coup m’ont répondu qu’ils avaient plus de cent ans.

Le Dr. Hoffman et Trudie dans leurs habits offerts par le Mir et la Rani du Hunza
Le Dr. Hoffman et Trudie dans leurs habits offerts par le Mir et la Rani du Hunza
Source : Jay M Hoffman (1968 lien:z5y2 page 69)

Questions et réponses tran­si­taient de toute manière par son unique inter­prète : Sahib Khan, l’oncle du Mir Muhammad Jamal Khan — 31 ans plus jeune que lui (Banik AE, 1960 lien:d6hp page 85). Le Mir et sa famille avaient inté­rêt à confor­ter Hoffman dans sa croyance, tout en rappe­lant au reste du monde — et donc aux contra­dic­teurs éven­tuels — que l’ac­cès à leur royaume était extrê­me­ment diffi­cile et que de toute manière ils en refu­se­raient l’au­to­ri­sa­tion.

La posi­tion du Mir est expli­cite dans la préface qu’il a rédi­gée — proba­ble­ment avec l’aide de l’au­teur — pour son ouvrage (Hoffman JM, 1968 lien:z5y2 pages viii-ix) :

L’accès au Hunza est périlleux. Pour atteindre notre capi­tale, Baltit, le dernier segment du voyage traverse la « route la plus dangeu­reuse du monde » : soixante-huit miles [109 km] d’un chemin suspendu, vieux de plusieurs siècles, rocailleux et sablon­neux. À certains endroits il n’a que cinq pieds [1.5 m] de largeur. […]

Au cours de leur séjour en tant qu’in­vi­tés au palais, Dr. Hoffman et sa char­mante épouse, Trudie, ont recher­ché les facteurs qui rendent possible la santé et la longé­vité de mon peuple. S’adaptant rapi­de­ment à notre routine quoti­dienne, ils ont travaillé dure­ment du lever au coucher du soleil, aidés par mon oncle le Prince Sahib Khan, alors étudiant en méde­cine, en tant que guide et inter­prète, en plus de quatre hommes pour les aider dans leurs travaux de recherche.

En comp­tant sur le même calen­drier que celui utilisé dans le monde occi­den­tal, de nombreux Hunzakuts ont vécu bien plus qu’un siècle ; de 100 à 120 ans et, dans des cas isolés, jusqu’à 140 ans. Du point de vue occi­den­tal, ces faits semblent incroyables, et j’es­time qu’il est de mon devoir, en tant que diri­geant des Hunzakuts, de permettre à Dr. Hoffman de collec­ter des données de recherche substan­tielles. Par consé­quent, ce livre présente l’étude de recherche la plus appro­fon­die sur la santé et la longé­vité de mon peuple. Les conclu­sions expo­sées ici sont les faits tels que nous les connais­sons au Hunza.

Malheureusement, nous ne pouvons pas donner accès aux centaines de personnes qui veulent visi­ter notre pays. Pour des raisons poli­tiques, nous ne pouvons admettre que celles qui ont des raisons très urgentes et valables.

Ce trophée a été attribué au Dr. J.M. Hoffman par la Société nationale de gériatrie pour ses travaux de recherche dans le pays Hunza
Ce trophée a été attri­bué au Dr. J.M. Hoffman par la Société natio­nale de géria­trie pour ses travaux de recherche dans le pays Hunza. Source : Jay Milton Hoffman (1968 lien:z5y2 page x)

On comprend que le Mir Muhammad Jamal Khan ait verrouillé l’ac­cès au Hunza après le départ de John Clark (1957 lien:lykx) dix ans plus tôt, qui n’avait pas achevé son séjour dans les meilleurs termes avec lui (voir ci-dessous). Travaillant en free-lance, Clark avait dressé un constat sans complai­sance de la mauvaise santé et de l’état de pauvreté de cette popu­la­tion. Mais cette fois, prison­niers de leur invi­ta­tion et de leur incom­pé­tence linguis­tique, Hoffman et son épouse allaient deve­nir — comme Allen Banik et Renée Taylor avant eux — de parfaits mission­naires du discours offi­ciel des diri­geants du Hunza. La noto­riété du docteur Hoffman aux États-Unis a permis par la suite d’évan­gé­li­ser ce discours sous le couvert de la National Geriatrics Society.

L’ouvrage de Jay Milton Hoffman (1968 lien:z5y2 pages 234–238) s’achève sur un recueil de recettes de cuisine de Shams-un Nahar, la reine du Hunza — dont on sait qu’elle n’a pas vécu cente­naire… Trudie Hoffman a publié par la suite No Oil – No Fat Vegetarian Cookbook (1984 lien:t6ky) qui décrit la doctrine nutri­tion­nelle des Hoffman.

Le livre de Jay Milton Hoffman n’ap­porte aucune infor­ma­tion inédite sur les Hunzas, hormis quelques anec­dotes sans inté­rêt d’un séjour touris­tique pendant l’été 1961. Il se lit plutôt comme un caté­chisme de la vie saine débor­dant de conseils nutri­tion­nels, par exemple la consom­ma­tion de soja dont l’au­teur affirme qu’il n’y a « pas d’ali­ment de plus grande valeur pour les humains en ce qui concerne les protéines » (Hoffman JM, 1968 lien:z5y2 page 66) — voir à ce sujet mon article Protéines.

Publicité pour les cornflakes de Kellogg
Publicité pour les corn­flakes de Kellogg
(Domaine public)

Le puri­ta­nisme des Hoffman est à rappro­cher du fait que la plupart de leurs rela­tions améri­caines, par exemple Roy L et Jewel Hatcher Henrickson (Hoffman JM, 1968 lien:z5y2 page 221), appar­te­naient à l’église adven­tiste du septième jour (lien:l1m6) dont les Hoffman étaient peut-être eux-mêmes adeptes. Jay Hoffman cite comme ultime réfé­rence en méde­cine John Harvey Kellogg (lien:zjip) (1852–1943). Végétarien, inven­teur entre autres du beurre de caca­huète et de la couver­ture chauf­fante élec­trique, ce méde­cin adven­tiste est à l’ori­gine des célèbres Kellogg’s Corn Flakes™. Il a aussi promu l’uti­li­sa­tion du soja, publiant la recette du tofu (lien:hs5c), et recom­mandé de ne pas s’au­to­ri­ser plus d’un rapport sexuel par mois pour des raisons de santé. Pour trai­ter préven­ti­ve­ment la mastur­ba­tion chez les enfants, il préco­ni­sait la circon­ci­sion des garçons et l’ap­pli­ca­tion d’acide carbo­lique sur le clito­ris des fillettes. Pour les adoles­cents, des décharges élec­triques seraient selon lui suffi­santes…

Tout cela peut paraître hors sujet, sauf que Hoffman a saisi toutes les occa­sions de commu­ni­quer les idées de Kellogg dans son ouvrage sur les « secrets des Hunzas ».

Le docteur Jay Milton Hoffman a été, grâce à son livre, célé­bré comme une auto­rité inter­na­tio­nale en matière de nutri­tion et de longé­vité — on peut l’en­tendre sur l’en­re­gis­tre­ment d’une confé­rence diffu­sée à la radio en 2014 : Food Chemistry In Its Relationship To Body Chemistry (lien:2pcm).

Hoffman promet­tait dans son ouvrage que toute personne appli­quant les « 15 recettes de longé­vité » rappor­tées du Hunza devrait pouvoir vivre 120, voire 140 ans — et cela dans n’im­porte quel pays (Hoffman JM, 1968 lien:z5y2 pages 228–233)… Il doit donc jouir de la pleine vita­lité de ses 109 ans à l’heure où j’écris cet article. Ce serait un honneur pour moi de rencon­trer celui qui avait été dési­gné, le 16 juillet 1963, « repré­sen­tant offi­ciel du Mir du Hunza pour les USA et le Canada » (lien:z5y2 page 246). 🙂

Détournement du JAMA (1961)

Hunza - Père et fils ? Référence absente…
Père et fils ? Référence absente… Source : Dmitry Sudakov lien:2jso

Un exemple typique de recy­clage d’in­for­ma­tions fausses ou incom­plètes, sans indi­ca­tion de source, se trouve sur la page Comment les Hunza peuvent vivre très vieux (lien:9spk). On y lit notam­ment :

Il se trouve que la tribu Hunza dans l’Himalaya a la meilleure santé et la plus longue espé­rance de vie. […] Ils font égale­ment partie des êtres humains les plus heureux sur Terre avec une physio­lo­gie quasi-parfaite. […] Pour eux, « l’âge moyen » est situé à envi­ron 100 ans. Les femmes font souvent la moitié de leur âge. […] On a entendu parler de cette tribu la première fois avec le Dr Robert McCarrison dans la publi­ca­tion Studies in Deficiency Disease, puis en 1961 dans un article de JAMA docu­men­tant sur la durée de vie remar­quable des Hunza.

Longevity in Hunza land
Longevity in Hunza land. Source : lien:kfz8 page 706

L’article Longevity in Hunza Land dont il est ques­tion — en réalité un édito­rial du Journal of the American Medical Association — n’a rien « docu­menté » de tel. Il ne faisait que réfu­ter la croyance popu­laire qui commen­çait à circu­ler aux USA. En voici le passage impor­tant (1961 lien:kfz8 page 706) :

L’affirmation que les hommes Hunzakut vivraient jusqu’à 120, et même 140 ans, ne s’ap­puie sur aucune donnée statis­tique démo­gra­phique crédible. On pense cepen­dant que de tels âges seraient dans les limites du possible. Un accrois­se­ment régu­lier de la longé­vité en Occident pour­rait atteindre la célèbre longé­vité de certains peuples d’Orient, initia­le­ment rendue popu­laire par Lost Horizon de Hilton [1933 lien:bwrg]. Grandma Moses a célé­bré son centième anni­ver­saire tard dans l’été. Le vété­ran le plus âgé de la Guerre Civile est mort à l’âge de 117 ans. Plus de 40 vété­rans de la Guerre Civile ont dépassé 100 ans. Ces âges peuvent être recon­nus comme statis­tiques démo­gra­phiques accep­tables. Aucun de ces indi­vi­dus ne vivait au pays Hunza ni ne se nour­ris­sait comme les Hunzakuts.

Ce même « article » avait été cité de manière erro­née, en mai 1961, par Ira O Wallace, président de la National Geriatrics Society (USA), dans sa lettre adres­sée à Jay Milton Hoffman pour l’en­cou­ra­ger à entre­prendre son voyage d’étude au Hunza. On y lisait (Hoffman JM, 1968 lien:z5y2 page 3) :

D’après un article publié dans le numéro de mars du Journal of the American Medical Association, nous compre­nons que de nombreuses personnes qui y vivent sont âgées de plus de 100 ans.

Longevity in Hunza land est de nouveau mentionné par Joseph B Enos, succes­seur d’Ira O Wallace à la prési­dence de la National Geriatrics Society, mais cette fois via une cita­tion du World Telegram de New York en ces termes (Hoffman JM, 1968 lien:z5y2 page 4) :

On a la preuve que des hommes du pays Hunza, une région loin­taine de l’Himalaya, vivent à 120 et même 140 ans, à ce que dit l’AMA dans son jour­nal.

Ce détour­ne­ment de la réfé­rence à une publi­ca­tion « scien­ti­fique » — en réalité un édito­rial expri­mant une simple opinion — montre de quelles « preuves » Jay Milton Hoffman dispo­sait quand il a été accueilli au palais du Mir Muhammad Jamal Khan, le 8 août 1961…

Cet édito­rial du JAMA en 1961 occupe la place centrale de déclen­cheur de l’ava­lanche de croyances sur la longé­vité phéno­mé­nale des Hunzas. La plupart des récits ulté­rieurs le prennent pour acquis, avec pour marques d’au­then­ti­cité « l’ar­ticle du JAMA » et l’ou­vrage du gériatre Hoffman. La plupart n’hé­sitent pas, afin de renfor­cer leur croyance, à citer Dr. Robert McCarrison et son élève Dr. Guy Wrench qui évoquaient une « longé­vité remar­quable » sans citer de chiffres.

De nombreux hommes âgés de 120 à 145 ans sont appa­rus au Hunza en géné­ra­tion spon­ta­née, tous exac­te­ment en 1960… S’agissait-il d’ex­tra­ter­restres ? Cette hypo­thèse méri­te­rait d’être étudiée. 🙂

Le conte de fées sur la santé et la longé­vité des Hunzas conti­nue à servir de maté­riel de propa­gande d’hy­gié­nistes et adeptes de régimes alimen­taires. Les « grands prêtres » bran­dissent les ouvrages comme preuves irré­fu­tables de l’ef­fi­ca­cité de leurs pres­crip­tions. En France, le livre de Ralph Bircher Les Hounza – Un peuple qui ignore la mala­die (1952 lien:zx5d) a été large­ment diffusé par les réseaux de La Vie Claire.

Shangri-La (forever)

Le « pays Hunza », lieu d’éter­nelle jeunesse, de sagesse et de santé provi­den­tielles, a été appa­renté à la vallée imagi­naire de Shangri-La (lien:jxfe). Le roman de James Hilton Lost HorizonHorizon perdu (1933 lien:g6nc) — a connu un vif succès pour son adap­ta­tion au cinéma par Frank Capra en 1937 (lien:kf6r). Hilton s’est inspiré de sources légen­daires sur le Tibet. L’histoire (que je n’ai pas pu véri­fier) dit qu’il aurait visité la vallée de la Hunza deux ans avant de publier son roman. Un lecteur de Hunza Health Secrets For Long Life and Happiness (Taylor R, 1964 lien:h3h2) commente : « En fait, ce livre est simi­laire au film LOST HORIZON, qui se déroule dans la même région. » C’est tiré par les cheveux puisque le Shangri-La du roman et du film se situait au Tibet.

Extrait du film “Lost Horizon” de Frank Capra
Extrait du film Lost Horizon de Frank Capra (lien:kf6r)

Le docteur Jay Milton Hoffman et son épouse étaient eux aussi impré­gnés de ce mythe, en août 1961, quand ils ont emprunté la « plus dange­reuse route du monde ». Hoffman raconte (1968 lien:z5y2 page 33) :

La scène suivante magni­fique et impres­sion­nante qui s’est offerte à la vue était celle des trois sommets de Shangri-La. Nous nous sommes arrê­tés pour en faire des photos. Quand nous sommes arri­vés au palais de Baltit, j’ai demandé au Mir [Muhammad Jamal Khan] :

— « Comment s’ap­pellent ces trois pics blancs ? »
— « Nous les appe­lons les “Golden Horns” [Cornes d’Or]. »

J’ai répondu : « Puisque le Hunza est dési­gné comme le Shangri-La de l’Himalaya, pour­quoi ne changeriez-vous pas le nom de ces trois pics en “Shangri-La Peaks” ? »

Sur ce, le Mir a dit : « C’est une bonne idée. » Puis il a ajouté : « Nous allons chan­ger le nom en “Shangri-La Peaks”. »

Inutile de cher­cher « Shangri-La Peaks » sur un site de carto­gra­phie ; en outre, le Hunza ne se situe pas dans la chaîne de l’Himalaya mais celle du Karakoram entre l’Himalaya et l’Hindou Kouch… On constate, une fois de plus, que le Mir a pris soin de ne pas contre­dire son hôte, quitte à se moquer de lui. Mais ce grand benêt de 54 ans ne s’en est pas rendu compte !

Ouvrage “Horizon perdu”
Source : lien:5xfn

La réfé­rence à Shangri-La est une étape majeure de l’éla­bo­ra­tion du mythe des Hunzas. En effet, dans Horizon perdu de James Hilton, le « Grand Lama » fonda­teur de cette commu­nauté et âgé de plusieurs centaines d’an­nées, n’est pas origi­naire des montagnes. C’est un moine luxem­bour­geois qui a opéré une démarche spiri­tuelle l’au­to­ri­sant à croire à une éradic­tion de la mala­die et de la mort (Hilton J, 2006 lien:5xfn pages 121–135). Les autres membres, notam­ment la jeune femme au cœur de l’in­trigue senti­men­tale, sont aussi venus d’Occident par des voies mysté­rieuses. N’oublions pas que les Hunzas seraient aussi, selon une légende, les descen­dants de soldats de l’ar­mée d’Alexandre le Grand… Ce ne sont donc pas des Asiatiques. Même leur obédience de l’Islam est rendue invi­sible — ou pour le moins « fréquen­table » — par la permis­si­vité de la doctrine Maulaï.

La doctrine des habi­tants de Shangri-La est en accord avec le chris­tia­nisme bien qu’ils aient renoncé à tout dogme et culte. Leur démarche est un caté­chisme New Age (lien:sres). Au seuil de la seconde guerre mondiale, il n’est plus ques­tion d’une « race Hunza » comme chez Schomberg, McCarrison ou Lorimer qui s’éver­tuaient à la compa­rer à celles des peuples voisins Nagaris, Wakhis etc., mais d’un « projet de société » en résis­tance à la déchéance physique et morale induite par l’in­dus­tria­li­sa­tion et la menace de guerres dévas­ta­trices. La vallée de la Hunza ou celle de Shangri-La sont des lieux privi­lé­giés car elles sont inac­ces­sibles, réfrac­taires à la pollu­tion civi­li­sa­trice et capables d’au­to­suf­fi­sance dans leurs besoins alimen­taires. Grâce au docteur Robert McCarrison, un lien « scien­ti­fique » a même été établi entre la sobriété du régime alimen­taire des Hunzas et la promesse d’une vie exempte de toute « mala­die de civi­li­sa­tion ».

En faisant coïn­ci­der l’ima­gi­naire de Shangri-la avec le royaume du Hunza, les auteurs-voyageurs affirment que cette utopie est réali­sable puis­qu’il existe un endroit où elle a eu lieu. Le film et les ouvrages ont sombré dans l’ou­bli à la fin du 20e siècle et les visi­teurs regrettent que leur rêve ait été détruit par le tourisme de masse — comme dans l’ar­chi­pel d’Okinawa. Mais le désir d’un monde converti à la décrois­sance (lien:ncl4) est plus fort que jamais, au 21e siècle, face aux enjeux du dérè­gle­ment clima­tique et de l’épui­se­ment des ressources natu­relles. La ques­tion des besoins nutri­tion­nels émerge des débats avec les pratiques du flexi­ta­risme (lien:rurt) ou du végé­ta­lisme (lien:opzr) comme marqueurs d’une prise de conscience indi­vi­duelle — bien qu’au­cun rapport scien­ti­fique n’ait à ce jour préco­nisé l’aban­don d’une alimen­ta­tion carnée, voir mon article Pour les végan·e·s. Les Hunzas n’étaient-ils pas flexi­ta­riens et les Okinawais végé­ta­liens ?

« Shangri-La » est devenu aujourd’­hui un objet commer­cial des agences de tourisme locales. On peut lire sur la publi­cité du Shangri-La Hunza Tour (lien:h4cr) :

En emprun­tant le Karakoram Highway qui longe l’imposant Indus, vous pour­rez vous rendre à Gilgit et au Hunza, le royaume perdu de Shangri-La décrit par James Hilton dans son livre « Lost Horizon ».

J’ai eu le privi­lège de décou­vrir par hasard, en 1996, une vallée mysté­rieuse pendant mon séjour chez un amchi (méde­cin tradi­tion­nel) du Ladakh (lien:b34l). Intrigué par une rivière se jetant sur la rive droite de l’Indus, j’ai marché une heure le long de son canyon étroit, inac­ces­sible aux véhi­cules, pour débou­cher sur une vallée culti­vée en terrasses semblable à celle de la photo en tête de cet article. Ce lieu était situé à 3500 mètres d’al­ti­tude, plus haut que les vallées du Hunza. Un groupe d’ha­bi­tants venus à ma rencontre m’a offert le thé, mais notre conver­sa­tion s’est limi­tée à des échanges de signes car aucun ne compre­nait l’an­glais ni l’hin­dous­tani. Hommes et femmes de tous âges, ces gens rayon­naient de beauté et (je le suppose) de santé.

Je n’ai pas su ni cher­ché à connaître leur origine, soulagé de voir que ce « para­dis terrestre » n’est nommé sur aucune carte !

Le trajet qui conduit à “mon” Shangri-La…
Le trajet qui conduit à « mon » Shangri-La…

De telles vallées « Shangri-La » sont (ou étaient) nombreuses en Himalaya, habi­tées par des popu­la­tions proté­gées des inva­sions par des obstacles natu­rels. J’ai croisé un Français, à la même époque, qui voya­geait à moto dans l’Himalaya depuis une dizaine d’an­nées. Il m’a dit avoir visité une dizaine de vallées isolées dont les habi­tants parlaient des langues en voie d’ex­tinc­tion. La vallée du fleuve Hunza n’a donc rien d’ex­cep­tion­nel, sauf d’avoir été le point focal de fantasmes d’Occidentaux qui pour beau­coup n’y ont jamais mis les pieds…

Un récit de décou­verte acci­den­telle d’une vallée para­di­siaque (inha­bi­tée celle-ci) a été rapporté par John Tobe qui le tenait de Habib-Ur Rahman Khan, Political Agent à Gilgit. Alors qu’il était en route d’Astore (lien:bci1) à Skardu (lien:s2hw) à travers le mont Deosai (lien:vh6n) au mois de juillet, Rahman Khan s’était écarté du chemin et laissé porter par son cheval « dans un état médi­ta­tif » jusqu’à une prai­rie proche d’un nullah (torrent de vallée) qu’il avait eu envie de remon­ter à la source. Après un long trajet il avait décou­vert un passage étroit dans un mur de glace qu’il avait fran­chi pour décou­vrir une vallée extra­or­di­naire couverte d’arbres et de fleurs, sans trace de présence humaine « à envi­ron 4000 mètres d’al­ti­tude, entou­rée de tous côtés par des pics de 5000 à 6300 mètres » (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 page 580)…

Tobe dresse un paral­lèle entre le mythe de Shangi-La qui berçait son adoles­cence et celui du Hunza comme lieu para­di­siaque, un rêve qui lui paraît combler un manque chez les « civi­li­sés » (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 pages 24–26) :

Les diffé­rentes histoires et légendes tissées au sujet du Hunza donnaient l’im­pres­sion que c’était un endroit dont tout homme rêve sans jamais le trou­ver, le lieu dont son cœur et son âme ont soif et auquel ils aspirent conti­nuel­le­ment. Pourquoi les hommes doivent-ils avoir de tels rêves pour survivre ? Il doit manquer quelque chose dans notre mode de vie qui fait de ce rêve éveillé une néces­sité pour la survie. […] Cependant, je suppose que ce type d’éva­sion est néces­saire car l’hu­ma­nité vit selon un mode de vie et dans un envi­ron­ne­ment qui est en réalité étran­ger à ses besoins et son instinct de base. Il est vrai qu’un homme glane avec appé­tit ce qu’il ne peut pas trou­ver dans son mode de vie quoti­dien. […] Voyez-vous, il vous faut réali­ser que quelque chose manque dans notre envi­ron­ne­ment. L’étincelle n’y est pas car elle se produit seulement dans les profon­deurs de l’âme. […]

D’après ce que j’ai vu des gens, je pense qu’en­vi­ron 8 sur 10 n’iraient pas à Shangri-la si on n’y trou­vait pas de télé­vi­sion. Un autre sur 10 n’irait pas à moins de pouvoir profi­ter des aliments qu’ils aiment. Eh bien, cela élimi­ne­rait à peu près 90% de tous ceux qui rêvent de Shangri la, car il n’y a pas de télé­vi­sion à Hunza et ils ne mangent que ce qu’ils peuvent obte­nir, prin­ci­pa­le­ment des aliments bruts. Donc la plupart des deman­deurs de billets pour Shangri-la diraient : « Eh bien, si je ne peux pas avoir tout ce que je veux, alors pour­quoi voudrais-je une longue vie ? » Encore une fois, cela dépend d’où et à quelle hauteur vous situez vos valeurs.

Cette réflexion reste d’ac­tua­lité soixante ans plus tard… Quant au surhomme du Karakoram, il reste à décou­vrir, si l’on en croit Allen Banik (1960 lien:d6hp page 105) :

J’ai demandé à Son Altesse [le Mir Muhammad Jamal Khan] si ses hommes avaient jamais rencon­tré « l’Abominable Homme des Neiges ».

« Oui, nous en avons vu », il a répondu, « mais nos hommes ne faisaient pas le poids contre eux. Ils dispa­rais­saient en un éclair. Ils étaient beau­coup plus grands que nos hommes, hirsutes et très musclés. Le détail parti­cu­lier qu’ils ont remar­qué était les yeux, qui semblaient très rappro­chés, presque comme un œil au lieu de deux. Bien entendu, les hommes avaient très peur, de sorte que je ne sais qu’en penser. »

J’invite, pour termi­ner, les lectrices et lecteurs à suivre les pas de John Clark qui a accom­pli un véri­table travail de terrain dans le Hunza au milieu du ving­tième siècle. Ceci pour parache­ver la décons­truc­tion du mythe au béné­fice d’une vision réaliste empreinte d’hu­ma­nité.

En route avec John Clark (1950)

L’ouvrage de John Clark, Hunza – Lost Kingdom of the Himalayas (1957 lien:lykx ou version PDF lien:g7ul) apporte un témoi­gnage radi­ca­le­ment diffé­rent de ceux publiés par ses prédé­ces­seurs. J’en recom­mande vive­ment la lecture inté­grale en suivant les dépla­ce­ments sur la carte inter­ac­tive (lien:h5tn). Il m’a long­temps captivé, telle­ment les faits rappor­tés (avec un redou­table sens de l’hu­mour) me rappellent des moments vécus au nord de l’Inde.

Carte du Hunza par John Clark (1957)
Carte du Hunza par John Clark (1957). Source : lien:g7ul page 42
L’orthographe des noms est parfois diffé­rente de celle des cartes récentes.

Dans ce qui suit, la pagi­na­tion est celle de la version PDF (lien:g7ul), diffé­rente de celle de l’ou­vrage sur papier. Les textes et images sont iden­tiques.

Dès la cinquième page, Clark aver­tit ses lecteurs :

Je souhaite égale­ment expri­mer mes regrets aux voya­geurs dont les impres­sions ont été contre­dites par mon expé­rience. Lors de mon premier voyage à travers le pays Hunza, j’ai acquis presque toutes les idées fausses : les Hunzas en bonne santé, la Cour démo­cra­tique, la terre où il n’y a pas de pauvres et le reste — et seul le long séjour en pays Hunza m’a révélé la situa­tion réelle. Je ne prends aucun plai­sir à démys­ti­fier ou à confir­mer une décla­ra­tion, mais il était néces­saire de dire clai­re­ment la vérité telle que je l’ai vécue.

Les objectifs de Clark

Hunza - John Clark en 1950
John Clark en 1950
Source : lien:lykx page 129

John Clark (1909–1994) était un géologue améri­cain invité à faire des rele­vés géolo­giques dans le tout nouvel État du Pakistan qui comp­tait peu de spécia­listes de cette disci­pline. Il pour­sui­vait toute­fois d’autres objec­tifs avec l’ap­pro­ba­tion du gouver­ne­ment pakis­ta­nais (1957 lien:g7ul page 9) :

Mon but était d’essayer de montrer aux membres d’une commu­nauté asia­tique comment ils pour­raient utili­ser les ressources qu’ils possé­daient déjà pour amélio­rer leur vie. Plus impor­tant encore, je m’ef­for­ce­rais d’en­sei­gner aux habi­tants du Hunza que, dans le cadre de leurs propres efforts, s’ils attendent un avenir meilleur, ils pour­ront (avec quelques indi­ca­tions au départ) s’éle­ver aussi haut qu’ils le souhaitent, et qu’ils n’ont pas besoin du commu­nisme pour y parve­nir. Je savais bien sûr qu’un homme seul ne pour­rait pas arrê­ter le commu­nisme en Asie, mais je savais aussi qu’un projet correc­te­ment géré comme le mien pour­rait libé­rer plusieurs milliers d’Asiatiques de sa menace et servir de modèle à des entre­prises de plus grande enver­gure.

À cette époque, la région nouvel­le­ment libé­rée de l’empreinte colo­niale anglaise était convoi­tée par ses voisins immé­diats (URSS et Chine) qui espé­raient la mettre sous tutelle après une conver­sion de la popu­la­tion à leur vision du commu­nisme.

L’anticommunisme affi­ché par John Clark doit être replacé dans le contexte de son époque : la Guerre du Vietnam n’avait pas encore eu lieu et celle de Corée a éclaté pendant son deuxième voyage. L’Amérique de Roosevelt et Truman était un acteur prin­ci­pal de la victoire contre le nazisme et le fascisme. Perçue comme messa­gère du progrès et de la démo­cra­tie, elle était mena­cée dans cette entre­prise par les régimes auto­ri­taires de l’URSS et de la Chine. Les sovié­tiques avaient notam­ment commencé à enva­hir le Gilgit-Baltistan jusqu’à une tren­taine de kilo­mètres de Shimshal (lien:9aj7).

Mais Clark n’était pas un porteur naïf de l’idéal nord-américain. Sa crainte du commu­nisme était moti­vée par une expé­rience de terrain. Pendant la guerre, en été 1944, il avait été affecté à la surveillance de routes et de voies ferrées des provinces du Xinjiang (lien:v7kk) et du Gansu (lien:j18a) dans la Chine alors prési­dée par Tchang Kaï-chek. Ce dernier proje­tait d’ins­tal­ler au Xinjiang tous les réfu­giés de la guerre et des inon­da­tions « avec l’aide finan­cière des Américains » (1957 lien:g7ul page 9). Clark raconte son séjour en Chine et ce qu’il a retenu de posi­tif dans les inter­ven­tions des sovié­tiques (1957 lien:g7ul pages 11–12) :

La partie construc­tive du programme russe était effi­cace et pratique, grâce à quatre prin­cipes de fonc­tion­ne­ment bien fondés. Premièrement, ils trai­taient direc­te­ment avec les personnes qu’ils souhai­taient gagner, jamais par l’in­ter­mé­diaire de leurs partis poli­tiques ou de leurs gouver­ne­ments. Deuxièmement, ils ont démarré des petites indus­tries dans chaque district, de sorte que tout le monde est devenu un peu mieux loti sans provo­quer de boule­ver­se­ments écono­miques majeurs. Troisièmement, ils ont fourni à la popu­la­tion une aide médi­cale et une éduca­tion gratuites. (Tous les autres efforts devaient être auto­suf­fi­sants.) Quatrièmement, ils ont dispensé un ensei­gne­ment solide et pratique à la masse des enfants des classes et des lycées avant de tenter de former des spécia­listes formés à l’uni­ver­sité. L’objectif était d’éle­ver un peu le niveau de vie de chacun et de permettre à chaque garçon et chaque fille de mieux subve­nir à ses besoins. Leur inten­tion n’était pas de résoudre les problèmes fonda­men­taux de l’Asie, de déve­lop­per des génies indi­vi­duels ou de construire des œuvres publiques monu­men­tales.

Clark condamne, par contre, les atro­ci­tés commises par des leaders fana­ti­sés : l’éli­mi­na­tion d’op­po­sants — plus de 30 000 leaders musul­mans et 50 000 chré­tiens ortho­doxes — et le massacre de popu­la­tions pour asseoir leur domi­na­tion (1957 lien:g7ul page 11) :

Ils avaient telle­ment terro­risé les gens que plus tard, dans les petits villages, les enfants s’en­fuyaient dès qu’ils voyaient mon uniforme et mon casque car ils pensaient que j’étais russe. […] L’assassinat plani­fié faisait simple­ment partie du programme et les popu­la­tions locales devaient l’accepter, de même que les écoles, les routes et les petites loco­mo­tives à vapeur qui fonc­tion­naient si utile­ment dans leur ville.

Après la guerre, John Clark a tenté de reve­nir en Chine, créant dans ce but une fonda­tion qui a collecté assez d’argent pour couvrir une mission d’un an en voya­geant seul. Il a choisi de s’y rendre à partir du Pakistan en fran­chis­sant le col de Mintaka (lien:k2s2) à 4709 mètres pour arri­ver à Kachgar (lien:fjso). Accompagné de Haibatullah, un Turki (réfu­gié ouzbek du Turkestan chinois), il a donc remonté la vallée de la Hunza et conti­nué vers le Turkestan chinois, « visi­tant les nomades Khirgiz et évitant les Tadjiks dégé­né­rés » (Clark J, 1957 lien:g7ul page 13)…

Cependant, nous avons constaté que le gouver­ne­ment chinois pour­sui­vait sa poli­tique suici­daire d’op­pres­sion et de meurtre. Naturellement, les respon­sables locaux n’accueillaient pas les étran­gers, c’est pour­quoi Haibatullah et moi sommes remon­tés au Pakistan par le col de Mintaka.

Autorisé par le gouver­ne­ment pakis­ta­nais à travailler sur place, il s’est installé à Gilgit et a passé les huit mois restants à explo­rer les régions de ce district (lien:g7ul page 13) :

J’ai visité les Yaghistanis, les Baltis, les Cachemiris, les Dards, les Quor, les Berichos et les Beltum. De tous, les Hunzas étaient mani­fes­te­ment le peuple le plus opti­miste. Ils étaient debout, intel­li­gents, propres et déses­pé­ré­ment impa­tients de travailler. Ils étaient égale­ment extrê­me­ment peuplés et appau­vris, et les montagnes qu’ils habi­taient étaient assez mornes pour que tout chan­ge­ment soit vu comme une amélio­ra­tion. Je suis passé de Gilgit à Hunza et j’ai passé les deux derniers mois à faire la connais­sance de ces gens et de leur pays.

À cette époque, les 25 000 habi­tants du Hunza vivaient en quasi autar­cie. John Clark avait instauré un rapport de confiance avec le gouver­neur local — le Mir Muhammad Jamal Khan (lien:zkgu) — ainsi que, par son entre­mise, les fonc­tion­naires pakis­ta­nais postés à Gilgit. En été 1949, il est retourné aux USA, à court d’argent mais très clair quant à la mission qu’il souhai­tait accom­plir.

Après avoir ensei­gné un semestre à l’Université du Michigan pour écono­mi­ser de quoi repar­tir, il a passé deux mois à plani­fier son nouveau séjour et acqué­rir le maté­riel néces­saire (Clark J, 1957 lien:g7ul page 14) :

Avec 21 000 dollars cette fois, je devrais y aller seul à nouveau. Il me fallait ache­ter des outils pour une école de sculp­ture sur bois, des vête­ments pour moi-même et mes étudiants, des médi­ca­ments pour un dispen­saire géné­ral, des filets à papillons, des selles, des seringues hypo­der­miques, deux années de papier toilette — plus de trois mille articles diffé­rents.

À côté des rele­vés géolo­giques desti­nés à une possible exploi­ta­tion minière, il avait pour projet de tenir un dispen­saire médi­cal, distri­buer aux paysans des semences de bonne qualité et des four­ni­tures scolaires aux écoliers, intro­duire l’ar­ti­sa­nat du bois et ensei­gner la collecte de papillons rares. Le tout pour amélio­rer les condi­tions de vie des Hunzas.

L’école de sculpture

Hunza - L'équipe de John Clark en 1950
L’équipe de John Clark en 1950. De gauche à droite : Gohor Hayat, Sherin Beg, Rachmet Ali, Burhan Shah, Suleiman Khan, Nasar Muhammad, Ghulam Rasul, Mullah Madut, Nour-ud-Din Shah.
Source : John Clark (1957 lien:lykx page 128)

John Clark a eu de la diffi­culté à recru­ter comme profes­seur un des quatre sculp­teurs qui avaient été formés par les Anglais. Il était confronté à une concep­tion passive de l’ap­pren­tis­sage basée sur l’imi­ta­tion de ce que fait le maître. Il inter­vient par exemple auprès d’Hayat, un de ses premiers élèves (1957 lien:g7ul page 127) :

« Scie cette planche, Hayat, » ai-je dit en lui tendant la scie et le bois. Il a essayé, mais sa coupe était de travers. « Maintenant, regarde, » je lui ai dit, et j’ai tracé une ligne droite sur la planche avec une équerre. […] « Pourquoi dessinons-nous des lignes droites ? » J’ai demandé.

Immédiatement ils se sont excla­més : « Parce que tu es notre Sahib et que tu le veux ! » J’ai pour­tant remar­qué que Hayat avait l’air pensif et ne disait rien.

J’ai scié une coupe droite le long de la ligne et leur ai montré que deux planches coupées droites s’as­sem­blaient bien, alors que des planches coupées de travers ne convien­draient pas. Ils ne voyaient pas pour­quoi quel­qu’un devrait se soucier de l’as­sem­blage correct ! Ils n’avaient jamais rien vu de mesuré dans leur vie. Ils n’avaient aucune notion du temps, ils n’avaient jamais rien vu d’ajusté, leurs vête­ments n’étaient jamais coupés pour s’adap­ter à une personne en parti­cu­lier. Il faudrait commen­cer par l’idée de préci­sion. Je m’at­ten­dais à ce que ces garçons accom­plissent en un an ou deux le saut d’une culture de l’âge de pierre à la préci­sion moderne. Ce ne serait pas une honte pour eux s’ils n’y réus­sis­saient pas.

L’idée de « préci­sion » me rappelle la même décon­ve­nue lorsque j’avais commandé à des arti­sans d’Old Delhi du mobi­lier pour mon atelier d’élec­tro­nique en 1981 : ils n’uti­li­saient aucun instru­ment de mesure gradué.

Clark voulait instau­rer de l’in­te­rac­ti­vité dans l’équipe que forme­raient le profes­seur et ses élèves afin d’in­ci­ter ces derniers à penser par eux-mêmes. Après avoir engagé un nouveau profes­seur qui compre­nait sa péda­go­gie, il y est parvenu au-delà de toute attente. Ce succès n’a pas manqué de provo­quer des tensions avec le Mir, hostile à l’ap­pa­ri­tion de tout esprit critique dans une popu­la­tion qui faisait preuve d’une obéis­sance aveugle. Le manque d’ini­tia­tive de ses sujets était reflété par ce triste constat (Clark J, 1957 lien:g7ul page 211) :

Les habi­tants du Hunza souffrent de maisons froides depuis deux mille ans, car c’est le destin que les hivers soient froids et aucun d’eux n’a été assez insa­tis­fait pour inven­ter la chemi­née ou une porte qui s’adapte à son cadre.

Le seul type de véhicule à roue au Hunza : une brouette
Le seul type de véhi­cule à roue au Hunza : une brouette utili­sée exclu­si­ve­ment pour apla­nir les champs.
Source : Lorimer EO (1939 lien:xr7b page 288)

Voici un autre exemple de dialogue avec les étudiants, le jour où étaient débal­lés des outils et des maté­riaux ache­tés en ville. Clark leur présente des roues métal­liques (lien:g7ul pages 125–126) :

Burhan a pris une roue noire, l’a tour­née sur le côté et l’a faite tour­ner lente­ment.
— « Cela ne sert à rien » dit-il, « la jante et cette chose au milieu l’empêchent de rester à plat. Elle ne moudrait pas le blé, même en jouant ! »
— « Tourne-la sur le côté et pousse-la ! » ai-je suggéré. Il l’a fait, et natu­rel­le­ment la roue a roulé.
— « Holà ! Elle bouge toute seule ! » il s’est exclamé. Il a essayé de nouveau et, en un instant, tous les nouveaux garçons faisaient rouler des roues tandis que Hayat et Beg les regar­daient avec un amuse­ment sophis­ti­qué. Je leur ai montré comment mettre deux roues sur un essieu, ce qui était encore plus effi­cace.
— « Sahib », m’a demandé Burhan, « as-tu créé toi-même ces choses que tu appelles roues ? » Je l’ai assuré que la roue avait été inven­tée un peu avant mon époque.

Barbara Mons affir­mait que le seul instru­ment à roue au Hunza, en 1956, était une brouette (1958 lien:7lun page 131). Elle aurait dû mention­ner la jeep du Mir…

Charpoy
Charpoy

John Tobe, qui a lu Clark et rencon­tré le Mir Muhammad Jamal Khan en 1959, s’est rangé à l’avis du prince que le projet d’école de sculp­ture de Clark était « un non-sens » en raison de la rareté du bois au Hunza (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 pages 369–370). Il admet pour­tant que les ouvriers initiés au tour­nage du bois par Clark, dix ans plus tôt, « n’au­raient rien à apprendre de nouveau de nos ébénistes » (lien:u5v1 page 252) :

Le tour­neur sur bois fabrique égale­ment des char­poy [lits en bois], des coffres, des coffres à bijoux, des bols et des chaises et je crois qu’il est capable de fabri­quer tout ce qui peut être fabri­qué en bois.

Le projet agricole

Hunza - L'oasis de Pasu à l'ombre du Karun Pir
L’oasis de Pasu à l’ombre du Karun Pir. Source : John Clark (1957 lien:lykx page 128)

John Clark avait apporté des USA un stock de graines de plantes dont il esti­mait que la culture pour­rait amélio­rer le quoti­dien des Hunzas. On juge­rait cette initia­tive hasar­deuse aujourd’­hui, l’ef­fet du dépla­ce­ment d’es­pèces végé­tales étant impré­vi­sible, mais ce risque n’était pas perçu au siècle dernier. Il dispo­sait de nombreux légumes incon­nus des Hunzas ainsi que des plantes à usage médi­ci­nal ou agri­cole. Il a entre autres tenté de promou­voir une utili­sa­tion plus inten­sive de la luzerne (Clark J, 1957 lien:g7ul page 82) :

Si je pouvais leur apprendre à plan­ter de la luzerne sur les deux ou trois cents acres [80 à 120 ha] en employant un homme dont le seul devoir serait de s’oc­cu­per du champ commu­nau­taire, tout le monde à Khaibar serait plus riche. Ils devraient égale­ment apprendre à lais­ser le foin sécher debout sans le couper afin que leurs trou­peaux puissent y paître tout l’hi­ver. Il n’y avait pas assez de neige ici pour couvrir la luzerne et Khaibar pouvait doubler ses trou­peaux avec autant de nour­ri­ture pour l’hiver.

Cela pren­drait toute­fois du temps, et mon person­nel et moi-même devrions proba­ble­ment en démon­trer la faisa­bi­lité sur une parcelle échan­tillon avant que la popu­la­tion locale ne l’es­saie. Si seulement je pouvais rester à Khaibar assez long­temps pour le faire !

Plus tard, je devais apprendre une véri­table objec­tion. Toutes les terres non culti­vées au Hunza sont la propriété person­nelle du Mir. Il doit donner son consen­te­ment avant qu’on puisse creu­ser un nouveau fossé ou de créer de nouvelles terres. S’il estime qu’un morceau de terrain est parti­cu­liè­re­ment fertile, il le conserve natu­rel­le­ment pour lui-même.

Pour cette dernière raison, John Clark avait pris soin de confier les nouvelles semences à un culti­va­teur rési­dant à Gilgit, hors de la vue immé­diate et de l’au­to­rité du Prince.

Hunza - Sentier le long d'un canal d'irrigation
Sentier le long du canal d’ir­ri­ga­tion (dála) bordé du mur de soutè­ne­ment d’une terrasse.
Source : Lorimer EO (1939 lien:xr7b page 128)

Le recul des glaciers dans le Karakoram était déjà visible en 1950. On peut le véri­fier en suivant les dépla­ce­ments de Clark sur la carte inter­ac­tive (lien:h5tn). Par exemple, page 82 il évoque le fran­chis­se­ment diffi­cile du glacier de Ghulkin alors que celui-ci n’at­teint plus le fond de la vallée sur la carte (voir lien:25wa en mode satel­lite). On pouvait le voir aussi pour la traver­sée diffi­cile du glacier Batura près de Passu (lien:4iaz), en 1949, par Jean et Franc Shor (1955 lien:232j loc. 4747).

Le réchauf­fe­ment entraîne déjà, à cette époque, un recul des lieux de pâtu­rage (Clark J, 1957 lien:u5v1 pages 164–165) :

Le plus grave dans toute cette affaire est qu’il n’y a pas de pâtu­rage hiver­nal ; les hauts pâtu­rages d’été sont grave­ment surex­ploi­tés ; et la quan­tité de fumier produite à l’heure actuelle n’est pas adéquate. De plus, le climat se fait de plus en plus sec et chaud, de sorte que les pâtu­rages d’été se dété­riorent avec une rapi­dité crois­sante. Les fins des vallées de montagne sont en forme de cuvette, avec le fond des cuvettes à envi­ron 12 000 pieds [4000 m]. Les pâtu­rages les plus éten­dus se trouvent bien entendu dans ces fonds et ce sont les pâtu­rages déjà les plus grave­ment endom­ma­gés. D’ici vingt ans, les meilleures condi­tions clima­tiques pour les pâtu­rages seront entre 13 000 et 14 000 pieds [4300 à 4600 m], mais à cette alti­tude les parois rocheuses sont presque verti­cales et l’herbe ne peut pas pous­ser.

Même si les agri­cul­teurs de la région du Hunza se dirigent progres­si­ve­ment vers les hautes vallées du pays Wakhi situé au nord de Ghulmit, la popu­la­tion de la prin­ci­pale oasis est en augmen­ta­tion constante. Les oasis infé­rieures de Khizerabad, Hasanabad et Hini sont en train de se dessé­cher et le haut pays ne peut pas suppor­ter une popu­la­tion nombreuse. Avec la dété­rio­ra­tion des pâtu­rages et la dimi­nu­tion de l’approvisionnement en eau, le Hunza se dirige vers des jours sombres.

Les habi­tants n’ont pas d’autre solu­tion que le recours à la magie pour conju­rer la séche­resse (Clark J, 1957 lien:u5v1 page 167) :

Les habi­tants de Hini montent ici chaque année avant la plan­ta­tion et sacri­fient un mouton à la source pour assu­rer un débit suffi­sant. On a des indi­ca­tions que le flux a énor­mé­ment fluc­tué dans le passé et qu’il a connu une dimi­nu­tion progres­sive de produc­tion annuelle.

« Dis-moi », demandai-je à Qadir Shah, « tes prières et tes sacri­fices sont-ils toujours exau­cés ? »
— « Oh non, » répondit-il gaie­ment, « parfois pres­qu’au­cune eau ne vient. »
— « Alors tu fais quoi ? »
— « Tout d’abord, nous sacri­fions un autre mouton. Ensuite, nous essayons de trou­ver qui dans le village a fait quelque chose qui déplaît à Dieu, afin que nous puis­sions le punir correc­te­ment et que Dieu permet à l’eau de reve­nir ! »

Je me demande combien de petits coupables ont reçu des sanc­tions dérai­son­nables en réponse aux aléas de la nappe phréa­tique. Ni le sacri­fice ni la science ne pour­raient augmen­ter le flux de ce prin­temps. L’approvisionnement en eau de Hini s’épui­sait lente­ment et la commu­nauté de plus de quatre cents familles devait émigrer et dispa­raître avec elle.

Médecin malgré lui

Clark parlait couram­ment l’ourdou (lien:wcgj) et avait acquis des compé­tences médi­cales (Clark J, 1957 lien:u5v1 pages 57–58) :

Ma propre forma­tion compre­nait un Minor [quali­fi­ca­tion de base] en anato­mie, une année d’études en secou­risme et santé publique ainsi que des infor­ma­tions très pratiques four­nies par des méde­cins de l’hô­pi­tal Billings à Chicago, John Hopkins à Baltimore et le Conseil médi­cal d’United Mission. En tant que géologue de terrain, j’avais vingt ans d’ex­pé­rience en secou­risme. […] Mais surtout, je dispo­sais des merveilleux médi­ca­ments modernes : sulfa­mides, péni­cil­line, palu­drine, atabrine [quina­crine], acide undé­cy­lé­nique [un fongi­cide à usage externe] et autres.

L’activité médi­cale de John Clark a débuté dès son arri­vée dans cette deuxième mission en 1950. Il faisait escale dans le village de Nomal, à vingt kilo­mètres de Gilgit en chemin vers Karimabad/Baltit (1957 lien:g7ul page 34) :

Lorsque je suis sorti sous le porche, un groupe d’hommes et de garçons vêtus de vête­ments gris et marron en lambeaux s’est levé respec­tueu­se­ment de la pelouse. Ensuite, mon travail a vrai­ment commencé. À celui qui souf­frait de palu­disme, j’ai donné de l’ata­brine ; à un homme atteint de dysen­te­rie bacil­laire, de la sulfa­gua­ni­dine ; il y en avait un qui souf­frait d’as­ca­ri­diose — pas de souper ni de petit-déjeuner, et il devait reve­nir à moi pour un vermi­fuge le matin ; et puis j’ai vu le garçon avec des taches blanches. Je l’ai conduit à l’in­té­rieur et l’ai fait se désha­biller, ce qu’il a fait avec beau­coup de gêne, car à sa pudeur normale musul­mane s’est ajou­tée l’hor­reur de sa défi­gu­ra­tion. Un seul coup d’œil suffi­sait : une leuco­der­mie parfai­te­ment inof­fen­sive mais presque incu­rable. Je lui ai appris comment mélan­ger une solu­tion faible de perman­ga­nate de potas­sium avec laquelle laver les taches, puis je lui ai donné des compri­més de vita­mines, du sulfate ferreux, des sels biliaires et de l’ata­brine pour suppri­mer son palu­disme et amélio­rer son état géné­ral. Alors ils sont venus, quatorze en tout, jusqu’à ce que le dernier soit traité. Je savais que si toute l’oa­sis avait su que je venais, il y en aurait eu plus d’une centaine.

Hunza - Le fort de Baltit près de Karimabad
Le fort de Baltit près de Karimabad. Source : Fazal Karim Sheraz lien:raf5

John Clark a par la suite établi son « camp de base » et un dispen­saire médi­cal dans le fort de Baltit, une ancienne habi­ta­tion de la famille prin­cière. À cette époque, aucun méde­cin ne rési­dait dans la vallée de la Hunza. En 1949, Jean Shor avait écrit — avec une pointe d’iro­nie (Shor JB, 1955 lien:232j loc. 4849) :

Le Mir décide et collecte les droits de passage des cara­vanes, utili­sant l’argent pour ache­ter les médi­ca­ments de base. Il n’y a pas de méde­cin chez les Hunzas — mis à part de temps en temps un prati­cien de méde­cine étran­ger qui leur rend visite pour s’émer­veiller de leur absence phéno­mé­nale de mala­dies.

Clark a pris soin de décli­ner l’offre hospi­ta­lière du Mir Muhammad Jamal Khan pour travailler en toute indé­pen­dance (Clark J, 1957 lien:g7ul page 44) mais il lui a fallu déployer beau­coup d’éner­gie et de diplo­ma­tie pour dissi­per la méfiance et les malen­ten­dus qui mettaient en danger son projet.

Le lende­main de son arri­vée, les patients ont commencé à affluer au dispen­saire et leur nombre n’a cessé de croître, lui inspi­rant cette réflexion (1957 lien:g7ul page 57) :

Le travail médi­cal répon­dait à un besoin gran­de­ment ressenti, mais il ne servait pas mon objec­tif fonda­men­tal d’ai­der le peuple Hunza à s’ai­der lui-même. Je devais trou­ver le temps de mener une étude géolo­gique, de créer des jardins expé­ri­men­taux et d’organiser une école de sculp­ture sur bois. La plupart du temps, je devais gagner la confiance des gens pour qu’ils puissent discu­ter de choses avec moi de leur plein gré. Comment faire cela face aux besoins person­nels angois­sants des malades était le problème. Si seulement il y avait un docteur pour me soula­ger du fardeau du dispen­saire !

[…]

Le chirur­gien de la [Gilgit] Agency, le Dr Mujrad Din, situé à Gilgit, à 18 km de distance, était le méde­cin le plus proche. Autrefois, le chirur­gien de l’agence britan­nique couvrait toute la région à cheval une fois par an. Le Dr Din avait déjà fait une tour­née jusqu’à Baltit et depuis lors, il avait laissé le Hunza complè­te­ment seul.

Ceci confirme que les contacts avec la popu­la­tion rurale de McCarrison — chirur­gien de l’agence britan­nique — étaient restés très limi­tés.

Au cours de ses deux voyages, John Clark a traité 5684 patients (1957 lien:g7ul page 58) :

Aucun patient n’est jamais mort ou n’a empiré à cause de mon trai­te­ment. Certains sont décé­dés malgré le trai­te­ment et d’autres parce qu’ils auraient eu besoin d’un trai­te­ment bien au-delà de mes capa­ci­tés. La plupart des gens qui sont venus chez moi ont été aidés ou guéris par les choses simples que je pouvais faire pour eux. Cinq ou six seraient proba­ble­ment décé­dés si aucun trai­te­ment n’avait été dispo­nible.

Il ne faut pas oublier qu’en 1950 la pano­plie d’an­ti­bio­tiques était encore très réduite. Clark ne dispo­sait pas de strep­to­my­cine (lien:we8q), premier trai­te­ment effi­cace (mais d’uti­li­sa­tion risquée) contre la tuber­cu­lose décou­vert par Albert Schatz en 1943 et validé clini­que­ment en 1946. Il n’est donc pas choquant qu’il ait annoncé au conjoint d’une femme malade de tuber­cu­lose que « sa femme aurait rejoint le para­dis d’Allah d’ici un mois » (1957 lien:g7ul page 62).

Son acti­vité n’a cessé d’aug­men­ter, limi­tée seulement par sa dispo­ni­bi­lité sur d’autres projets, notam­ment les travaux de pros­pec­tion géolo­gique qu’il devait mener à bien pour justi­fier l’au­to­ri­sa­tion de séjour qui lui avait été accor­dée par le gouver­ne­ment pakis­ta­nais. En 1951 il écrit (lien:g7ul page 86) :

Les infec­tions à la dysen­te­rie, au palu­disme et au staphy­lo­coque avaient augmenté tout l’été, chaque nouveau patient deve­nant un foyer d’infection. Maintenant, je trai­tais quarante à cinquante patients par jour. Le palu­disme et le staphy­lo­coque ont magni­fi­que­ment été vain­cus par les nouveaux médi­ca­ments, mais la dysen­te­rie était résis­tante. Aucun de ces patients n’est décédé. Ils n’ont pas réussi à s’amé­lio­rer pendant les trois premiers jours, mais ont ensuite progressé lente­ment.

La pres­sion du travail médi­cal, pour lequel il ne pouvait comp­ter sur aucun rempla­çant, malgré le zèle de ses jeunes assis­tants, s’ajou­tait à celle des autres projets qu’il menait de front.

Le travail du géologue

Cristaux de grenat
Cristaux de grenat
Source : lien:n2im

Clark était offi­ciel­le­ment engagé pour de la pros­pec­tion géolo­gique dans les vallées du Gilgit-Baltistan (lien:sf1l) : loca­li­ser des filons de maté­riaux inté­res­sants et évaluer le coût de leur exploi­ta­tion. Il a repéré en premier des gise­ments de mica et de quartz, à l’époque très recher­chés pour l’in­dus­trie élec­tro­nique, ainsi que du grenat pour la fabri­ca­tion d’abra­sifs.

Afin d’as­su­rer la conti­nua­tion des travaux après son séjour, il a demandé aux auto­ri­tés pakis­ta­naises de nommer un géologue pour l’ac­com­pa­gner dans ses pros­pec­tions. Un homme d’une ving­taine d’an­nées lui a été envoyé. C’était un étudiant de faible niveau de forma­tion et sans expé­rience de terrain, soucieux avant tout de dissi­mu­ler son incom­pé­tence. Les rapports ont été tendus, bien que Clark ait essayé par tous les moyens de lui faire gagner confiance et de l’as­su­rer de l’uti­lité de leur coopé­ra­tion. Cet insuc­cès l’a conduit à une réflexion plus géné­rale, en compa­rai­son avec Puri, un autre jeune homme intel­li­gent et coopé­ra­tif (1957 lien:g7ul pages 136–137) :

En marchant, je pensai à Qadir [nom d’emprunt de l’étu­diant] et au dilemme du « jeune intel­lec­tuel » asia­tique. Le problème est pire en Inde, et parti­cu­liè­re­ment au Bengale, mais il est suffi­sam­ment grave, même au Pendjab. Pour chaque Puri bien équi­li­bré, il y a deux ou trois Qadirs. Ce n’est pas simple­ment une ques­tion de jeunesse ou d’un système éduca­tif imposé par l’étran­ger. Je pense plutôt que c’est le signe d’un effort déter­miné pour défendre et main­te­nir leur propre culture tout en faisant face à la néces­sité abso­lue d’es­sayer d’ab­sor­ber la philo­so­phie occi­den­tale. Ils ont démon­tré qu’il est aussi impos­sible de gref­fer la tech­no­lo­gie occi­den­tale sur une culture orien­tale que de fabri­quer un pommier en y gref­fant des poires mûres.

Qadir avait mémo­risé bon nombre de tech­niques géolo­giques et, dans une mesure limi­tée, s’ap­puyait sur l’Ouest. Il avait complè­te­ment échoué à apprendre l’objectivité et la déter­mi­na­tion de soi de l’Occident, qui rendent l’application de ces tech­niques utili­sables, et ne pour­rait donc jamais faire de recherche réel­le­ment accep­table. Faute de quoi, il s’est tourné vers la conscience de soi et l’au­to­ri­ta­risme de sa propre culture, seulement pour consta­ter qu’il n’était plus vrai­ment inspiré par celle-ci. Le résul­tat était un homme malheu­reux et instable, attisé par le chau­vi­nisme fréné­tique qui est toujours un rempart contre l’admission de la défaite. Qadir, dans un anglais simple, ne pour­rait pas plus apprendre à être géologue que je ne pour­rais apprendre à être un grand poète ourdou. Chacun de nous devrait chan­ger d’at­ti­tude fonda­men­tale et pas simple­ment apprendre une tech­nique. Le dilemme et l’amertume de l’Orient qui en résulte résident dans le fait qu’ils doivent former des scien­ti­fiques et des ingé­nieurs pour survivre.

D’autre part, un garçon orien­tal avec une éduca­tion pure­ment orien­tale devient trop souvent un leader politico-religieux réac­tion­naire qui complique plutôt que clari­fie la situa­tion. Les tenta­tives de mélange des deux systèmes produisent la schi­zo­phré­nie tragique consta­tée chez les jeunes Asiatiques intel­lec­tuels.

Accompagné de Qadir, Clark a loca­lisé des gise­ments de mine­rais de fer et de cuivre, mais sa trou­vaille la plus promet­teuse sur le court terme a été, près de Hini, celle de marbre magné­sien de haute qualité « aussi beau que le meilleur Carrare » (1957 lien:g7ul page 166) :

Voici une véri­table ressource pour le Hunza ! Je réso­lus d’en­cou­ra­ger le Mir à construire une petite usine avec des tours à propul­sion hydrau­lique pour fabri­quer des panneaux desti­nés à l’ex­por­ta­tion. Ma fonda­tion pour­rait faci­le­ment lever des fonds pour finan­cer un projet aussi précis et concret. Ce finan­ce­ment nous donne­rait une parti­ci­pa­tion majo­ri­taire. Je pour­rais alors gérer l’usine jusqu’à ce que certains de mes garçons de l’école d’artisanat soient formés, et tout le Hunza en béné­fi­cie­rait. Tant que le Mir réali­se­rait des béné­fices, il serait possible de mettre en place une poli­tique de salaires et d’emploi vrai­ment équi­table et d’établir ainsi un précé­dent appro­prié pour les indus­tries hunza.

La présen­ta­tion du projet au Mir et à son frère Ayash est édifiante (1957 lien:g7ul page 174) :

« Mir Sahib », lui ai-je dit une fois les forma­li­tés termi­nées, « je ne vous ai pas encore rendu compte de mon voyage. J’ai enfin trouvé une véri­table ressource pour vous, à Hini. »

Ayash et lui se sont penchés en avant, atten­tifs.

— « Le marbre là-bas, » ai-je pour­suivi, « est égal au meilleur du monde, et vous en avez cinquante millions de tonnes ! Vous pouvez utili­ser de l’éner­gie hydrau­lique pour le couper et les grenats de Murtzabad pour les abra­sifs. Le nullah [torrent de la vallée] à l’ouest d’Hini vous four­ni­rait suffi­sam­ment d’éner­gie pour décou­per le marbre en dalles, et vous pour­riez construire une usine à Maiun ou à Shispar Nullah pour fina­li­ser la découpe et le polis­sage. »
— « Combien cela coûte­rait ? » Ayash m’a envoyé avec méfiance.
— « Combien cela vaut-il — que ferais-je ? » Le Mir est entré par effrac­tion.
— « Cela coûte­rait envi­ron deux mille cinq cents roupies », ai-je dit. « Si vous approu­vez, je pour­rai choi­sir les machines pour vous, agir en tant qu’a­che­teur, instal­ler les machines et apprendre à votre person­nel à les faire fonc­tion­ner. Au total, une petite usine vous coûte­rait envi­ron un tiers du prix de votre jeep. »
— « Et vos béné­fices » — je me suis tourné vers le Mir — « se monte­raient à au moins cinquante roupies par tonne de carrière, soit plusieurs milliers de roupies par an. »

Je leur ai ensuite fourni tous les détails que j’avais élabo­rés : coût de main-d’œuvre, coût de trans­port, types de produits, marke­ting, volume de commerce probable. Puis, peu à peu, j’ai amené la conver­sa­tion au point crucial.

Dans de nombreux grands pays, ai-je expli­qué, toutes les indus­tries minières appar­tiennent au gouver­ne­ment, tandis que les maga­sins et l’ar­ti­sa­nat villa­geois appar­tiennent à la popu­la­tion. Jamais aupa­ra­vant la possi­bi­lité d’in­dus­tries et d’ar­ti­sa­nat ne s’était présen­tée au Hunza. Si le Mir déci­dait d’organiser l’industrie du marbre tout en cédant à son peuple des acti­vi­tés de petite taille telles que le tissage, l’entretien des maga­sins et la sculp­ture sur bois, il suivrait le précé­dent des grands pays. Bien entendu, les habi­tants paie­raient des impôts sur les béné­fices tirés de l’ar­ti­sa­nat villa­geois tout comme ils paient main­te­nant des impôts sur leurs produits agri­coles.

Les deux visages se sont figés dans une immo­bi­lité glacée et aucun d’eux n’a dit mot. Les béné­fices tirés de l’industrie du marbre et les taxes sur la sculp­ture sur bois ne consti­tuaient appa­rem­ment pas une récom­pense suffi­sante pour les persua­der de donner à leur peuple la liberté, même dans un espace aussi restreint que celui de l’artisanat.

La réponse a été franche et sans appel (1957 lien:g7ul pages 174–175) :

Deux jours plus tard, le Mir m’a convo­qué dans ses bureaux pour une autre confé­rence. Il avait réflé­chi à tout, a‑t-il dit, et estimé qu’il serait bien que ma fonda­tion lui fasse cadeau d’une fabrique de marbre toute instal­lée au Hunza. Même si je restais bouche bée, j’ai compris que c’était proba­ble­ment l’offre habi­tuelle d’une bonne affaire en Asie. Mes garçons pour­raient apprendre à gérer leur propre indus­trie de la sculp­ture sur bois en échange du cadeau d’une usine de marbre au Mir. Entretemps, il a enchaîné en douceur sur son prochain plan.

« Toutes vos nouvelles idées, John, donnent aux respon­sables de Gilgit des excuses pour s’op­po­ser à votre présence ici », a‑t-il déclaré. « Si vous étiez mon employé, ils ne pour­raient rien dire contre vous. Laissez tomber ces autres projets ; venez vous instal­ler dans le palais, soyez le tuteur de mon fils et donnez des soins médi­caux à ma famille. »

« Je ne peux pas faire ça ! » ai-je répondu, rete­nant déses­pé­ré­ment ma colère. « Ma fonda­tion doit dépen­ser son argent pour aider les pauvres du Hunza. Cet argent ne m’ap­par­tient pas person­nel­le­ment. Je n’en suis que le gérant. Je peux créer une usine pour vous, mais je ne peux pas vous en faire cadeau. Et s’il advient que je ne peux plus mener à bien mes projets, alors je devrai partir et rentrer chez moi. »

Nous avons fina­le­ment trouvé un compro­mis. Par consen­te­ment tacite, le marbre et la sculp­ture sur bois n’ont plus été discu­tés ; j’ai accepté de donner des cours d’an­glais à Bapu [Ghazanfar Ali Khan] pendant une demi-heure chaque matin. Cela a préservé la permis­sion tacite du Mir de pour­suivre mes projets, mais à l’ombre de sa méfiance accrue. J’avais fait mon possible.

John Clark avait aussi repéré des filons auri­fères mais ceux-ci ne se sont pas révé­lés exploi­tables. Deux ans plus tard, le Mir en a fait ce commen­taire à Jean et Franc Shor (Shor F, 1953 lien:plcj page 492) :

« Il y a deux ans, quel­qu’un avait cru décou­vrir une riche veine d’or. Heureusement, il s’est avéré qu’il s’était trompé [sic], mais pendant quelques jours nous avons été inquiets. »

Il m’a semblé diffi­cile de croire que quel­qu’un pour­rait avoir une objec­tion à possé­der une mine d’or, et je le lui dis.

« Cela aurait signi­fié la fin du Hunza et de notre mode de vie », expli­qua le Mir. « On nous laisse seuls parce que nous n’avons rien que d’autres voudraient avoir. Si nous étions riches, un pays pour­rait saisir un prétexte pour venir nous ‘proté­ger’. »

Obstacles

John Clark avait plani­fié un séjour de vingt mois — corres­pon­dant à son budget — et il a effec­ti­ve­ment pu travailler jusqu’à la fin du projet, malgré les obstacles dès le début dres­sés devant lui qu’il analyse ainsi (1957 lien:g7ul pages 59–60) :

J’ai réalisé que ce projet n’al­lait pas fonc­tion­ner du tout comme je l’avais prévu. Je m’étais imaginé naïve­ment qu’il s’agi­rait d’un simple conflit entre ma forma­tion tech­nique et la pauvreté et le sous-développement du Hunza. Il pour­rait y avoir des spec­ta­teurs, mais ce serait essen­tiel­le­ment un duel roman­tique, comme celui de Saint Georges et du dragon. Maintenant, je compre­nais qu’au lieu de cela, je n’étais qu’un acteur dans une pièce où chacun avait sa propre idée du scéna­rio ! Il y avait tout d’abord le Gouvernement pakis­ta­nais à Karachi qui deman­dait des études et des rapports tech­niques. Deuxièmement, le groupe offi­ciel local à Gilgit, dont beau­coup voulaient m’ex­pul­ser. Troisièmement, le Mir du Hunza qui souhai­tait ma présence, mais dans des condi­tions que je ne connais­sais pas encore. Quatrièmement, les vieillards du Hunza qui étaient favo­rables à la méde­cine et aux cadeaux tout en étant hostiles aux idées étran­gères. Cinquièmement, les jeunes hommes du Hunza qui pour­raient saisir toute occa­sion d’améliorer leur sort. Chaque action, chaque déci­sion que je prenais serait jugée par les cinq. N’importe lequel d’entre eux pour­rait ruiner mon entre­prise si je faisais quelque chose qui lui déplai­sait vrai­ment.

Il a fini par établir des prio­ri­tés : en premier, s’oc­cu­per des jeunes gens qui seraient les prin­ci­paux acteurs du chan­ge­ment. En second, le gouver­ne­ment qui aurait pu mettre un terme à ses acti­vi­tés. Le Mir et sa famille n’ar­ri­vaient qu’en troi­sième place, suivis par les poli­ti­ciens et les vieillards qui, quoi qu’il fasse, reste­raient réfrac­taires à ses idées (1957 lien:g7ul page 60).

Le rapport avec le Mir Muhammad Jamal Khan a toujours été des plus déli­cats (1957 lien:g7ul page 78) :

J’apprenais mes péri­mètres avec le Mir. Il était heureux de m’avoir au Hunza, heureux d’avoir le dispen­saire médi­cal. Il me four­ni­rait de la farine, du foin et d’autres produits à un prix raison­nable et il contri­bue­rait à me défendre contre les rumeurs de Gilgit. Cependant, il semblait ne pas vouloir contrô­ler les malver­sa­tions de ses propres servi­teurs et lumbar­dars [chefs de villages], il était peu enthou­siaste au sujet de mon école d’ar­ti­sa­nat et son appé­tit pour les cadeaux améri­cains était insa­tiable.

Les oppo­sants aux projets de Clark propa­geaient des rumeurs diffi­ciles à désa­mor­cer (1957 lien:g7ul page 82) :

À Pasu, j’ai trouvé très déran­geant, étant données les histoires émanant de Gilgit, de ne pas pouvoir comprendre ce que ces Wakhi étaient en train de dire. Ils se sont rassem­blés autour du bunga­low et se sont assis pour bavar­der, me montrant du doigt et riant parfois. Certaines des histoires que je savais répé­tées de Gilgit disaient que j’étais commu­niste ; que j’es­sayais de saper la reli­gion isla­mique ; que j’avais pour projet d’en­va­hir le pays ; que j’es­sayais d’ache­ter toutes les terres du Hunza afin que les Hunzas meurent de faim. Toutes ces histoires étaient ridi­cules, mais pour les central-Asiatiques, il était natu­rel qu’un nouveau venu soit consi­déré avec suspi­cion — ici, ces idées folles étaient des possi­bi­li­tés concrètes. Quand quinze ou vingt personnes sont assises sur le porche de votre bunga­low tout l’après-midi en train de parler, quand vous ne compre­nez qu’un mot sur quarante et savez qu’elles parlent de vous, il est très diffi­cile de paraître indif­fé­rent. Quand cela dure depuis des mois, cela devient presque impos­sible.

Clark recon­nais­sait que cette défiance était géné­rale (1957 lien:g7ul page 85) :

Les Hunzas en géné­ral n’ont pas trop appré­cié mes efforts. Ils expri­maient beau­coup de grati­tude, mais j’ai parfois eu le senti­ment qu’ils me consi­dé­raient comme un simple voya­geur étran­ger dont on pour­rait tirer des reve­nus au passage. La diffi­culté réside peut-être en partie dans le fait que personne n’a jamais essayé de les aider et qu’ils ne pouvaient pas comprendre mes moti­va­tions.

Ou encore (1957 lien:g7ul page 120) :

À Pasu, nous avons […] acheté une chèvre pour quarante roupies, soit le double de ce qu’elle valait ici. L’homme qui me l’a vendue avait reçu des médi­ca­ments gratuits pour toute sa famille lors de voyages précé­dents, mais l’idée de la réci­pro­cité ne venait tout simple­ment pas à l’es­prit de la plupart de ces personnes […]. Pour eux, les « Sahibs » appar­te­naient à un monde diffé­rent.

Toutefois, les jeunes étaient en attente réelle de chan­ge­ment. Il décrit la réac­tion de Muhammad Hamid qu’il a admis dans son école (1957 lien:g7ul page 84) :

Son senti­ment géné­ral était le suivant : « Pourquoi devrions-nous vivre ici comme des animaux, à moitié affa­més chaque hiver, alors que d’autres personnes peuvent apprendre et faire des choses ? Mon père est l’homme le plus riche de Khaibar et gagne envi­ron 20 roupies par an (6 dollars). Le sel nous coûte une roupie le pau (60 centimes la livre), le tissu deux roupies par guz (60 centimes le yard) et il ne dure que trois lavages. Si vous voulez bien m’en­sei­gner, j’ai­me­rais apprendre à vivre comme les autres gens. » Je lui ai promis qu’il pour­rait étudier dans mon école de sculp­ture sur bois dès son ouver­ture.

Les jeunes hommes comme lui ont donné de l’in­té­rêt à ce projet. Il y en avait un ou deux dans chaque village ; le problème était de les trou­ver et de les rassem­bler. Après deux ou trois années d’éducation, chacun pour­rait rentrer chez lui et ensei­gner dans son propre village. C’était le seul moyen. Je pouvais voir main­te­nant que l’édu­ca­tion directe des adultes était presque impos­sible. La tradi­tion avait bloqué l’es­prit des hommes plus âgés.

Les réac­tions posi­tives des jeunes gens renfor­çaient chez Clark la convic­tion que le progrès social pouvait émer­ger de chan­ge­ments de menta­lité des indi­vi­dus plus que l’in­ves­tis­se­ment dans des projets de déve­lop­pe­ment à grande échelle. C’est ce qui lui avait fait reje­ter le commu­nisme. Il écrit à ce sujet (1957 lien:g7ul page 152) :

Les apolo­gistes classent la pauvreté, la mauvaise santé et le manque d’édu­ca­tion parmi les facteurs inhi­bi­teurs. Personnellement, je respecte trop les Hunzas pour leur accor­der ces excuses. L’ignorance et la pauvreté étaient des symp­tômes et non des causes. Il suffit de compa­rer les huttes stériles du Hunza avec les vieilles sculp­tures sur bois et l’ar­ti­sa­nat soigné de la Suisse pour recon­naître que des montagnes inhos­pi­ta­lières et un manque d’édu­ca­tion ne détruisent pas néces­sai­re­ment les quali­tés des hommes. Les garçons enthou­siastes ont prouvé de manière vivante que seules les coutumes et les tradi­tions restrei­gnaient le Hunza. Une fois que les liens qu’ils avaient eux-mêmes fabri­qués ont été suppri­més, rien ne pouvait les rete­nir.

Effectivement, tous les jeunes gens enga­gés dans son école de sculp­ture ont déve­loppé leur habi­lité tech­nique, mais aussi une apti­tude à créer de nouveaux objets ou perfec­tion­ner ceux qui étaient fabri­qués.

Clark gérait avec humour les diffi­cul­tés de commu­ni­ca­tion avec les Hunzas, notam­ment ceux qui tentaient de lui impo­ser leurs pratiques tradi­tion­nelles dans des domaines qu’il maîtri­sait suffi­sam­ment. Le soin des chevaux par exemple (1957 lien:g7ul page 118) :

Tout le monde dans le village s’est efforcé de me faire soigner mes chevaux selon leurs coutumes, mais j’ai résisté. Ils parta­geaient avec le reste des Hunzas un certain nombre de super­sti­tions :
1. Les chevaux doivent être atta­chés très étroi­te­ment avec la tête haute pour qu’ils ne puissent pas la rame­ner dans une posi­tion confor­table.
2. Peu importe que le cheval ait froid ou que l’en­droit soit chaud, ne jamais enle­ver la selle pendant les deux ou trois heures qui suivent votre arrêt.
3. Donnez toujours d’abord du foin à un cheval, puis de l’orge.
4. Donnez toujours d’abord de l’orge au cheval, puis du foin.
5. Un cheval ne devrait jamais être nourri ni abreuvé avant d’avoir uriné. Il se peut qu’il l’ait fait cent mètres avant d’ar­ri­ver à l’ar­rêt, mais cela ne compte pas.
6. (et le plus impor­tant) les Sahibs qui possèdent des chevaux ne savent rien d’eux ; tout Hunza qui n’a jamais possédé de cheval sait tout sur eux.
7. La sangle de la bride doit être au moins aussi serrée que le bas du ventre — qui a déjà entendu parler d’un cheval qui voulait respi­rer ?
8. Peu importe la manière dont un paquet est arrangé ou fixé ; c’est la volonté d’Allah que tous les paquets tombent, et qui sommes-nous pour contre­dire Allah ?
9. Laissez une bride sur le sol gelé toute la nuit, puis piquez le morceau de glace dans la bouche du cheval. Si sa langue se déchire, c’est une poule mouillée.
10. Les chevaux doivent toujours être abreu­vés avant d’être nour­ris.
11. Les chevaux ne doivent jamais être abreu­vés avant d’être nour­ris.

Le départ

Le plus sérieux obstacle aux travaux de John Clark avait certai­ne­ment été l’at­ti­tude du Mir Muhammad Jamal Khan. Il écrit (1957 lien:g7ul page 173) :

Quelles étaient les vraies atti­tudes des Mir, de toute façon ? Il disait qu’il souhai­tait un trai­te­ment médi­cal pour son peuple et qu’il approu­vait chaleu­reu­se­ment le dispen­saire, mais tous les efforts que j’avais déployés pour ensei­gner la santé publique avaient été discrè­te­ment bloqués. Lorsque ses chefs locaux ont volé les médi­ca­ments que je leur avais lais­sés pour leurs villa­geois, ils sont restés impu­nis. Il avait accepté l’école d’ar­ti­sa­nat, mais il semblait main­te­nant qu’il ne voulait que des char­pen­tiers béné­voles à son service. Il m’a constam­ment demandé des cadeaux de médi­ca­ments, de semences, de toutes sortes d’ou­tils et de maté­riel coûteux que je ne pouvais pas faci­le­ment garder. Sa contri­bu­tion au projet se rédui­sait au prêt d’une partie de l’an­cien château, d’une chambre à Gilgit et d’un petit jardin. Il parlait très bien anglais, il utili­sait tous les shib­bo­leths occi­den­taux, « démo­cra­tie », « liberté » et le reste, mais se pouvait-il qu’au fond il s’ac­croche aux mêmes idées auto­cra­tiques et au même pater­na­lisme qui avaient motivé ses ancêtres ? […]

Littéralement, il n’y avait pas d’État de Hunza. Ce peuple a contri­bué au trésor person­nel du Mir et non à un impôt au gouver­ne­ment du Hunza. Les fossés, les sentiers, les bâti­ments et tous les travaux publics ont été réali­sés par des personnes sans rému­né­ra­tion, à la demande du Mir. L’Agha Khan et le gouver­ne­ment pakis­ta­nais ont soutenu les écoles exis­tantes. J’ai fait fonc­tion­ner le dispen­saire.

Les menta­li­tés avaient peu évolué et les résis­tances des aînés restaient immuables (1957 lien:g7ul page 195) :

Je n’avais certai­ne­ment pas tout gagné au Hunza. Les garçons étaient natu­rel­le­ment inspi­rés par l’idée qu’ils étaient compé­tents pour apprendre et faire tout ce que d’autres pouvaient faire. La commu­nauté des adultes était recon­nais­sante envers le dispen­saire et profi­tait sans grati­tude des hauts salaires que je payais, mais était amère­ment hostile à l’adop­tion par les garçons d’at­ti­tudes occi­den­tales.

Clark écrit dans son épilogue (1957 lien:g7ul page 212) :

Objectivité, insa­tis­fac­tion, confiance créa­tive, indi­vi­dua­lité et respon­sa­bi­lité : tels sont les cinq prin­cipes fonda­men­taux de la philo­so­phie occi­den­tale. Ils ont rendu possible le déve­lop­pe­ment spiri­tuel, intel­lec­tuel et maté­riel souhaité par le reste du monde. Ceux-ci sont notre patri­moine et nous devons le parta­ger libre­ment.

Il n’y a qu’une façon de donner des idées, c’est par l’intermédiaire des personnes qui les détiennent. Ce dont l’Asie a besoin aujourd’­hui, ce n’est pas de millions de dollars, mais des milliers des meilleurs de nos ensei­gnants occi­den­taux. Peu importe que les grandes idées soient ensei­gnées au moyen de la sculp­ture sur bois, de l’amélioration de l’agriculture ou des mathé­ma­tiques, tant que ces projets spéci­fiques sont des véhi­cules d’instruction et non une fin en soi.

Il faut ici aussi repla­cer ces idées dans le contexte d’un Occident fraî­che­ment libéré du cauche­mar de la seconde guerre mondiale et grisé par les promesses du progrès tech­nique. Les initia­tives de Clark, depuis la plani­fi­ca­tion d’une usine d’ex­trac­tion de marbre jusqu’à la sugges­tion à ses appren­tis de décou­per des plaques de mica pour couvrir les fenêtres, s’ins­crivent dans le même opti­misme entre­pre­neu­rial qui carac­té­ri­sait son époque.

Les diffi­cul­tés se sont enchaî­nées en fin de parcours : la perte de confiance du Mir et les réti­cences de l’ad­mi­nis­tra­tion pakis­ta­naise à auto­ri­ser un Américain à se dépla­cer dans une zone aussi proche de la Chine et de l’Union sovié­tique. À son départ en novembre 1951, John Clark apprend donc que ni le Mir du Hunza ni les auto­ri­tés pakis­ta­naises — dans le tumulte consé­cu­tif à l’as­sas­si­nat du Premier ministre Liaquat Ali Khan — ne lui permet­tront de retour­ner dans la vallée de la Hunza.

En anti­ci­pa­tion de ce refus, il avait envi­sagé d’in­vi­ter aux USA ses deux plus proches colla­bo­ra­teurs, Gohor Hayat et Sherin Beg, pour qu’ils suivent une forma­tion de deux ans leur permet­tant de reprendre l’école d’ar­ti­sa­nat dans les meilleures condi­tions. Le Mir y était hostile et cette auto­ri­sa­tion n’a pas été accor­dée. John Tobe aborde le sujet dans son livre et se range bien entendu à l’avis du Mir (Tobe JH, 1960 lien:u5v1 pages 367–368) :

Je ne savais pas alors quelles étaient les vraies raisons du refus de Mir ni si d’autres intrigues étaient impli­quées. Lorsque je l’ai inter­rogé à ce sujet et qu’il m’a expli­qué, j’ai réalisé qu’il avait agi avec sagesse et vous l’ad­met­trez aussi.
« Si je permet­tais à ces garçons d’al­ler en Amérique pour y être éduqués puis reve­nir à Hunza dans quelques années, les Chinois et les Russes pour­raient dire que je les ai envoyés en Amérique pour y rece­voir un lavage de cerveau, de la propa­gande ou une forma­tion à des acti­vi­tés capi­ta­listes subver­sives. » […]
« Ils ont dit que j’avais refusé de lais­ser les garçons partir parce que j’avais peur que, quand ils revien­draient, ils enseignent aux gens à la manière améri­caine, et cela sape­rait mon pouvoir, à un degré c’est vrai car je pense que mon peuple est des plus heureux et des plus sains au monde, et c’est plus que ce que n’importe quelle autre nation peut prétendre. Je voudrais donc les rete­nir de cette manière, si possible. »

Le prétexte invo­qué pour refu­ser aux étudiants de l’école d’ar­ti­sa­nat une forma­tion en Amérique n’était pas sincère, puisque Muhammad Jamal Khan a embau­ché par la suite Winston Mumby, un précep­teur améri­cain, pour éduquer huit de ses enfants pendant cinq ans (Mons B, 1958 lien:7lun page 108)…

On peut comprendre que les rela­tions dégra­dées entre le Mir Muhammad Jamal Khan et son hôte John Clark aient incité le Prince à n’in­vi­ter par la suite que des Occidentaux qu’il savait à l’avance convain­cus des vertus extra­or­di­naires du mode de vie et de la saine gouver­nance de son peuple. C’était le cas des auteurs d’ou­vrages (plus connus que celui de Clark) : Jean et Franc Shor en 1952 (1953 lien:plcj), Barbara et Peter Mons en 1956 (1958 lien:7lun), Allen Banik en 1958 (1960 lien:d6hp), John Tobe en 1959 (1960 lien:u5v1), Renée Taylor en 1960 (1962 lien:dc37 ; 1964 lien:h3h2) et Jay Milton et Trudie Hoffman en 1961 (1968 lien:z5y2).

Envol

À celles et ceux qui construisent des mondes imagi­naires propul­sés par leur insa­tiété méta­phy­sique, j’ai envie de dire : « Le réel est mille fois plus beau et plus impres­sion­nant que vos rêves ! » L’exemple de cette vallée mysté­rieuse, semblable à bien d’autres, est emblé­ma­tique d’une trom­pe­rie qui perdure depuis un siècle… au profit des marchands de régimes, de méthodes de guéri­son ou de mysti­cisme prêt à porter. Son hori­zon à perte de vue n’est autre que le contour d’un New Age (lien:sres) qui mure dans le silence toute pensée critique.

Hunza - Corridor du Wakhan vu de l'ancienne forteresse Abrashim Qala
Corridor du Wakhan vu de l’an­cienne forte­resse Abrashim Qala – Tadjikistan – Confluence des rivières Wakhan et Pamir pour donner le fleuve Panj (Amou Daria) – Les montagnes visibles sont en Afghanistan.
Photo Bernard Grua. Source : lien:clm4

Je laisse la parole — et l’image — à Bernard Grua pour nous faire parta­ger un peu d’air pur à haute alti­tude… Son texte est extrait d’un commen­taire au bas d’une page de blog (lien:sdp6) décri­vant les Hunzas comme « des Turcs qui peuvent vivre jusqu’à 145 ans » — excu­sez du peu !

Voilà un article éton­nant qui ressemble à un conte de fées. Et pour­tant, il fait réfé­rence à un lieu ainsi qu’à des habi­tants dont la réalité est sensi­ble­ment diffé­rente.

Les habi­tants de Hunza ne sont pas des Turcs. Ils se disent descen­dants des Macédoniens et parlent trois langues non turques qui se succèdent lorsque l’on remonte la vallée depuis Gilgit jusqu’au cold de Khunjerab (fron­tière chinoise). La première langue est le shina d’ori­gine indo-iranienne. Vers le milieu de la vallée, on parle bourou­chaski. C’est un isolat linguis­tique, comme le basque. Au Nord, on parle le wakhi comme dans le corri­dor du Wakhan (Afghanistan et Tadjikistan) dont la popu­la­tion est origi­naire. Il s’agit bien d’une langue persane et non pas turque comme celle des Kirghizes ou des Ouighours. D’ailleurs les Wakhis portent parfois les noms de Badashkhi (en réfé­rence au Badakhshan afghan et tadijk où se trouve le Wakhan) ou même Tadjik. […]

La Hunza est une vallée merveilleuse et les habi­tants, de reli­gion ismaé­lienne, sont parti­cu­liè­re­ment accueillants. Le taux d’al­pha­bé­ti­sa­tion est tout à fait simi­laire à celui des pays déve­lop­pés et bien supé­rieur à la moyenne du Pakistan. La réalité, en elle même, est assez belle pour qu’il ne soit pas néces­saire d’écrire une fable.

Ceux qui le souhaitent peuvent voir, ici, des photos d’ha­bi­tants de la haute vallée de la Hunza, que j’ai réali­sées récem­ment (lien:pp5b). […]

J’ai fait diffé­rents papiers sur mon blog à leur sujet. En voici le prin­ci­pal : At the knot of past empires : Zood Khun, a Wakhi village in the high northern moun­tains of Pakistan (lien:gwh8).

Hunza - Élèves et professeurs de l'école secondaire Diamond Jubilee à Passu
Élèves et profes­seurs de l’école secon­daire Diamond Jubilee à Passu, le 11 août 2018. Garçons et filles portent les coif­fures tradi­tion­nelles du Hunza.. Photo de Bernard Grua. Source : lien:clm4

Bernard Grua écrit aussi sur son blog en 2018 (lien:clm4) :

La vallée de la Hunza est très diffé­rente des autres endroits du Pakistan que j’ai pu visi­ter, comme Islamabad, Rawalpindi, Lahore, la vallée de Kaghan, la chaîne de Galyat. Les autres régions sont, bien sûr, inté­res­santes. Cependant, la vallée de la Hunza n’est pas surpeu­plée. Elle est calme, propre, sûre, non bruyante. Elle est magni­fique. La commu­ni­ca­tion y est plus facile, avec tous, car les habi­tants ont un bon bagage scolaire, voire univer­si­taire. Ils sont plus en attente d’in­te­rac­tions avec leurs hôtes étran­gers, que dans d’autres régions du pays. Les parents et les enfants ne vous demandent rien à la diffé­rence d’autres lieux touris­tiques dans monde, où l’on est véri­ta­ble­ment harcelé. Ils vous respectent. S’ils vous posent des ques­tions, c’est simple­ment pour apprendre de vous. Comme leurs parents, les enfants vous invitent à boire le thé chez eux.

Bibliographie

La date appa­rais­sant éven­tuel­le­ment entre crochets carrés est celle de la première visite de l’auteur·e au Gilgit-Baltistan. Les réfé­rences en gras sont celles des ouvrages ou articles que j’ai lus en entier.

Mes sources préfé­rées pour la qualité des photos sont Shor JB (1953 lien:plcj), Clark J (1957 lien:lykx) et Mons B (1958 lien:7lun).

Ouvrages et articles dont je recommande la lecture ❤️

  • [1877] Biddulph, J (1880 réédi­tion 1971 lien:i0fp). Tribes of Hindoo Koosh. Lahore : Ali Kamaran.
  • [1891] Knight, EF (1893 lien:h243). Where three empires meet, a narra­tive of recent travel in Kashmir, Western Tibet, Gilgit and the adjoi­ning coun­tries. London : Longmans.
  • [1920] Lorimer, EO (1939 lien:xr7b). Language Hunting in the Karakoram. London : George Allen & Unwin.
  • [1901] McCarrison, R (1921 lien:hvle). Studies in Deficiency Disease. London : Frowde ; Hodder & Stoughton.
  • [1930] Mason, K, ed. (1931, lien:nx6q). Tours in the Gilgit Agency. Himalayan Journal 3 : 110–115.
  • [-] Hilton, J (2006 lien:5xfn). Horizon perdu. Dinan : Terre de Brume. Traduit de Hilton, J (1933, réédi­tion 2012 lien:bwrg). Lost Horizon. London : Harper Perennial. Adapté au cinéma : Lost Horizon par Frank Capra en 1937 (lien:kf6r).
  • [1933] Schomberg, RCF (1935 lien:p8c2). Between the Oxus and the Indus. London : Martin Hopkinson.
  • [-] Wrench, GT (1938 réédi­tion 2009 lien:o5yk). The Wheel of Health. Amazon : A Distant Mirror.
  • [-] Rodale, JI (1948 lien:v4vs). The Healthy Hunzas. Emmaus PA : Rodale Books.
  • [1949] Shor, F (1953 lien:plcj). At World’s End in Hunza. National Geographic Magazine : 485–518.
  • [1948, 1950] Clark, J (1957 lien:lykx ou archive PDF lien:g7ul). Hunza : Lost Kingdom of the Himalayas. London : Hutchinson.
  • [1949] Shor, JB (1955, réédi­tion 2013 lien:232j). After You, Marco Polo. New York : McGraw-Hill.
  • [1956] Mons, B (1958 lien:7lun). High Road to Hunza. London : Faber and Faber.
  • [1959] Tobe, JH (1960 lien:u5v1). Hunza : Adventures in a Land of Paradise. Rodale.
  • [-] Jettmar, K. (1960 lien:f35l). Megalithsystem und Jagdritual bei bei den Dardvölkern. Tribus, 9 : 121–134.
  • [-] Ali, SM (1966 lien:h5ky). Nutritional survey in Hunza. Pakistan Journal of Medical Research 5 : 141–147.
  • [-] Kreutzmann, H. (1988 lien:egf2). Oases of the Karakorum : Evolution of irri­ga­tion and social orga­ni­za­tion in Hunza, North Pakistan. New York : Rowman & Littlefield
  • [-] Allan, NJR (1990 lien:3a5m). Household Food Supply in Hunza Valley, Pakistan. Geographical Review 80, 4, Oct.: 399–415.
  • [-] Ensminger A (1995 lien:k76a). The Concise Encyclopedia of Foods and Nutrition. London : CRC Press.
  • [-] Miles, M (1998 lien:2t71). Goitre, creti­nism and iodine in South Asia : Historical pers­pec­tives on a conti­nuing scourge. Cambridge Core, 42, 1 : 47–67. doi:10.1017/S002572730006333X
  • [-] Ostan, I (2018 lien:nu9n). Hunza Water and its re-creation by means of the FHES mine­ral powder. PDF en ligne

Ouvrages qu’on pourrait ne pas lire 😣

  • [-] Bircher, R (1952 lien:zx5d). Les Hounza – Un peuple qui ignore la mala­die. Neuchatel : Victor Attinger.
  • [?] Henrickson, JH (1960 lien:ns7h). Holiday in Hunza. Review and Herald Publishing Association. Réception atten­due.
  • [1958] Banik, AE & R Taylor (1960, réédi­tion 2010 lien:d6hp). Hunza Land : The Fabulous Health and Youth Wonderland of The World. Long Beach CA : Kessinger Legacy reprints.Renée Taylor est cosi­gna­taire de cet ouvrage alors qu’elle n’au­rait parti­cipé qu’à sa relec­ture.
  • [1960] Taylor, R & MJ Nobbs (1962 lien:dc37). Hunza : the Himalayan Shangri-la. El Monte CA : Whitehorn.
  • [1960] Taylor, R (1965 lien:zfrv). Voyage au pays Hunza. Paris : Les Écrits de France. Traduction et « adap­ta­tion » de Taylor R (1964 lien:h3h2) Hunza Health Secrets for Long Life and Happiness. New York : Award Books, 3d edition.
  • [1961] Hoffman, JM (1968, réédi­tion 1985 lien:z5y2). Hunza : 15 Secrets of the World’s Healthiest and Oldest Living People. Valley Center CA : Professional Press Publishing Association.
  • [1960] Taylor, R (1969 lien:yci3). The Hunza-Yoga Way to Health and Longer Life. Constellation International. Réception atten­due.
  • [-] Godefroy, CH (1984 lien:nzyo). Les secrets de santé des Hunzas. La Ferrière sur Risle : Godefroy.

Ouvrages que je n’ai pas pu acheter 😢

  • [?] von Unruh, I (1955 lien:qkik). Traumland HUNZA Erlebnisbericht Von Einer Asienreise. Verladsgenossenschaft Der Waerland – Bewegung.
  • [?] Stephens, IM (1955 lien:4sl5). The Horned Moon : An account of a jour­ney through Pakistan, Kashmir, and Afghanistan. Bloomington IN : Indiana University Press.

Article créé le 18/10/2019 – modi­fié le 14/01/2020


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