Longévité

Hunza à perte de vue

• Bookmarks: 471173


« Les secrets que recèlent [sic] cet ouvrage sont issus de la sagesse d’un peuple dont la répu­ta­tion a fait le tour de la terre. Le nom véri­table de ce peuple sin­gu­lier n’est pas connu du grand public. L’on sait seule­ment qu’il vit quelque part dans des mon­tagnes loin­taines et que ses membres sont censés vivre excep­tion­nel­le­ment long­temps. »

« On pré­tend que chez ce peuple les cen­te­naires sont mon­naie cou­rante, et il n’est pas rare que des anciens atteignent l’âge cano­nique de 130 ans. Des cas ont même été rap­por­tés, en nombre appré­ciable, de vieillards qui ne ren­daient l’âme qu’à l’âge incroyable de 145 ans…

Ce peuple n’est pas le fruit de la légende, et la contrée où il habite ne s’ap­pelle pas l’u­to­pie. Il a pour nom les Hunzas (pro­non­cer Hounzas) et séjourne dans ce qu’il est convenu d’ap­pe­ler le toit du monde, c’est à dire les hautes mon­tagnes de l’Himalaya. »

Dans l’ou­vrage dont cette cita­tion est extraite, Les secrets de santé des Hunzas (1984B7), Christian Godefroy pour­suit :

C’est un auda­cieux méde­cin écos­sais du nom de Mac Carrisson qui fit connaître ce peuple mys­té­rieux à l’Occident. Aventurier de nature, il ne crai­gnit pas d’ac­com­plir, entre les deux guerres, un périlleux voyage qui le condui­sit dans les hautes mon­tagnes de l’Himalaya. Il séjourna sept ans parmi les Hunzas.

Le cumul d’er­reurs dans ce seul para­graphe est impres­sion­nant. Dans la vie réelle, Robert McCarrisonN1 est né en Irlande du Nord en 1878. Il a séjourné au Gilgit-BaltistanN2 — mais pas chez les Hunzas — de 1901 à 1908. Cette région et la vallée de la Hunza ne se situent pas dans l’Himalaya mais dans le massif du KarakoramN3.

Ma moti­va­tion pre­mière à la rédac­tion de cet article était de « détri­co­ter » les mythes de la santé et de la lon­gé­vité des Hunzas. Depuis presque un siècle ces his­toires sont recy­clées et enjo­li­vées par des mar­chands de régimes ou de pro­duits mira­cu­leux. Sur place, elles servent de vitrine aux agences de tou­risme qui guident la visite de cette contrée mer­veilleuse : le Shangri-laN4 du roman de James Hilton, Lost Horizon (1933, réédi­tion 2012N5).

C’est ici !

Les sources docu­men­taires sur ce sujet (voir la biblio­gra­phie) ont été publiées aux 19e et 20e siècles quand la vallée de la Hunza était encore très isolée. Les visi­teurs occi­den­taux fai­saient preuve d’une admi­rable témé­rité pour che­mi­ner à pied ou à cheval sur des sen­tiers ver­ti­gi­neux ou fran­chir des cols de haute alti­tude. À partir de 1945, ils étaient reçus les bras ouverts par Muhammad Jamal KhanN6, der­nier monarque de la prin­ci­pauté, un homme ins­truit dans une école anglaise et doté d’une grande intel­li­gence. Il par­lait le bou­rou­chaski, l’our­dou, le persan, l’a­rabe, l’an­glais et le fran­çais.

Éblouis par son accueil et les atten­tions par­ti­cu­lières dont ils fai­saient l’ob­jet, les hôtes étran­gers ont pour la plu­part écouté sans esprit cri­tique les dis­cours du Prince sur la santé, la lon­gé­vité et le bon­heur de son peuple. On retrouve les mêmes « élé­ments de lan­gage » dans les livres ouvrant sur une dédi­cace à leur « ami » le Mir Muhammad Jamal Khan.

Un des rares visi­teurs qui n’ait pas suc­combé à cette emprise avait pris rési­dence à dis­tance du palais, au ser­vice de la popu­la­tion et de ses dif­fi­cul­tés au quo­ti­dien : le géo­logue John Clark à qui j’ac­corde un espace pri­vi­lé­gié en fin d’ar­ticle.

Je me suis donné pour consigne de lire inté­gra­le­ment les ouvrages dis­po­nibles et d’en extraire une syn­thèse… Ces récits de voyages ont occupé mes pen­sées pen­dant plu­sieurs mois, appor­tant un regard croisé sur ce peuple, ses cou­tumes et l’é­ton­nant spec­tacle d’un ter­ri­toire long­temps pro­tégé de l’a­gi­ta­tion des plaines du sous-continent indien. J’espère com­mu­ni­quer l’en­vie de plus de lec­tures, si ce n’est de voyages !

Oui, on ren­con­trait au Hunza des hommes âgés en pleine santé, du moins ceux qui avaient échappé ou sur­vécu aux mala­dies… Mais non, aucun d’eux n’a­vait atteint 120 ou 140 ans ! Sans oublier les femmes qui mou­raient plus jeunes, par­fois de sui­cide, sou­vent vic­times de vio­lences conju­gales « socia­le­ment accep­tées »…

Le mythe du « sau­vage en bonne santé » tel que l’a exposé William T Jarvis (1981N7) condi­tionne notre approche des cultures loin­taines. Nous avons ten­dance à mettre en som­meil tout dis­cer­ne­ment au contact d’une popu­la­tion qui a priori sus­cite notre admi­ra­tion. Je l’ai connu pour y suc­com­ber lors de nos pre­miers séjours dans cette région du monde ; c’est pour­quoi les récits de voyage chez les Hunzas font écho à mes propres dés­illu­sions.

Déconstruire un mythe est impor­tant pour affû­ter son dis­cer­ne­ment face à de fausses infor­ma­tions. Mais il est néces­saire pour cela de com­prendre les méca­nismes et cir­cons­tances de son éla­bo­ra­tion en recou­pant les don­nées dis­po­nibles, sans oublier de cerner la per­son­na­lité de chaque infor­ma­teur.

J’invite les lec­teurs à exer­cer à la même démarche cri­tique. Merci de com­men­ter ou ques­tion­ner cet essai en public au bas de cette page, ou en privé via le formulaire de contact.

Translittération

Dans cet article, l’ex­pres­sion « le Hunza » désigne l’an­cien État prin­cier et « la Hunza » le fleuve qui le tra­verse en bor­dure. Les « Hunzas », terme que j’u­ti­lise pour ses habi­tants, sont loca­le­ment appe­lés “Hunzakuts” ou “Hunzawals”. De même, les habi­tants du Nagar voisin peuvent être dési­gnés comme “Nagaris”, “Nagirkuts” ou “Nagirwals”. Le suf­fixe “kut” est du bou­rou­chaski et “wal” de l’our­dou. J’ai rem­placé “wazir” par « vizir » dans toutes les cita­tions.

Je n’ai pas modi­fié la trans­crip­tion des pré­noms appa­rais­sant dans les textes anglais. Il ne m’a notam­ment pas semblé per­ti­nent de tra­duire “Muhammad” par « Mohamed » sachant qu’il s’agit indu­bi­ta­ble­ment du prénom ortho­gra­phié « محمد » en arabe, persan et ourdou.

Sommaire

Les sec­tions de cet article sont assez indé­pen­dantes pour être lues dans un ordre arbi­traire. Un lien au début de chaque sous-titre permet de reve­nir au som­maire.

Prémisses de la légende

Hunza - Robert McCarrison
Robert McCarrison
Source : Guy Wrench (1938 réédi­tion 2009A8 page 29)

Diplômé en méde­cine à Belfast en 1900, Robert McCarrison est arrivé « aux Indes » l’an­née sui­vante, engagé comme offi­cier méde­cin dans les troupes char­gées de sur­veiller les fron­tières mon­ta­gneuses. Il a séjourné à GilgitN8 pen­dant 7 ans. La région avait été annexée dix ans plus tôt par les Britanniques.

McCarrison a quitté l’Indian Medical Service en 1935 pour s’ins­tal­ler à Oxford. Entretemps (en 1928) il avait été nommé « direc­teur de la recherche nutri­tion­nelle » en Inde.

M Miles écrit à son sujet (1998A21 page 47) :

Les tra­vaux de McCarrison sur le goitre, le cré­ti­nisme et la thy­roïde, com­men­cés dans l’Himalaya occi­den­tal en 1902, ont pro­duit de nom­breuses publi­ca­tions scien­ti­fiques au cours des trente-cinq années sui­vantes.

Les réfé­rences des publi­ca­tions se trouvent dans les notes de sa bio­gra­phie sur WikipediaN1. On peut aussi consul­ter une liste détaillée de ses tra­vauxN9. McCarrison s’est sin­gu­la­risé par l’hy­po­thèse inédite d’un lien quan­ti­fiable entre mal­nu­tri­tion et mala­dies méta­bo­liques. Sur WikipediaN1 :

McCarrison est connu comme le pre­mier à démon­trer expé­ri­men­ta­le­ment les effets d’un régime ali­men­taire défi­cient sur les tissus et les organes ani­maux. Il a éga­le­ment mené des expé­riences sur l’homme visant à iden­ti­fier la cause du goitre, et s’est inclus lui-même aux sujets d’ex­pé­rience. Une grande partie du tra­vail de McCarrison était avant-gardiste. Son livre de 1921, Studies in Deficiency Disease [A4] a été consi­déré à l’é­poque comme remar­quable. Il a été publié à un moment où la connais­sance des vita­mines et de leur rôle dans la nutri­tion en était à ses débuts.

C’est de cet ouvrage (McCarrison R, 1921A4 page 9) qu’est tirée la réfé­rence posi­tive à la santé et la lon­gé­vité des Hunzas, deux qua­li­tés que McCarrison attri­bue à la sobriété ali­men­taire de cette popu­la­tion :

Ma propre expé­rience inclut un exemple de race, jamais sur­pas­sée dans la per­fec­tion phy­sique et l’absence de mala­die en géné­ral, dont la seule nour­ri­ture consiste encore en grain, légumes et fruits avec une cer­taine quan­tité de lait, de beurre, et de viande de chèvre seule­ment les jours de fête. Je fais réfé­rence aux habi­tants de l’État de Hunza, situé à l’extrême pointe sep­ten­trio­nale de l’Inde. Les terres dis­po­nibles pour la culture y sont tel­le­ment limi­tées qu’ils ne peuvent avoir d’autre bétail que des chèvres, qui broutent dans les col­lines, tandis que la nour­ri­ture dis­po­nible est si res­treinte que les gens ne pos­sèdent géné­ra­le­ment pas de chiens. Ils ont, en plus des céréales — blé, orge et maïs — une abon­dante récolte d’a­bri­cots. Ils les sèchent au soleil et les uti­lisent très lar­ge­ment dans leur nour­ri­ture.

Chez ces per­sonnes, la durée de la vie est extra­or­di­nai­re­ment longue ; et les ser­vices que j’ai pu leur rendre pen­dant quelque sept années pas­sées parmi eux se limi­taient prin­ci­pa­le­ment au trai­te­ment de lésions acci­den­telles, à l’ablation de cata­racte sénile, aux opé­ra­tions plas­tiques pour pau­pières gra­nu­leuses ou au trai­te­ment de mala­dies tota­le­ment indé­pen­dantes de la nour­ri­ture four­nie. L’appendicite, si cou­rante en Europe, était incon­nue.

Lorsque l’on prend en compte le carac­tère rigou­reux de l’hi­ver dans cette partie de l’Himalaya et le fait que leurs arran­ge­ments en matière de loge­ment et de conser­va­tion sont des plus pri­mi­tifs, il devient évident que la res­tric­tion impo­sée aux den­rées ali­men­taires peu sophis­ti­quées de la nature est com­pa­tible avec une longue durée de vie, le main­tien en vigueur conti­nue et un phy­sique par­fait.

Hunza - Un patriarche de Baltit
Un patriarche de Baltit, barbe et mous­taches teintes au henné.
Devinez son âge et la raison de ce soin capil­laire ? Réponses plus bas dans le texte…
Source : Shor F (1953A10 page 491)

Bien que l’au­teur ait signalé « la durée de la vie extra­or­di­nai­re­ment longue » des Hunzas, il ne s’est pas aven­turé à l’é­va­luer, pour la simple raison que l’ab­sence de registres d’état-civil ne lui aurait pas permis de le faire… Sachant que l’es­pé­rance de vie au Royaume-Uni était à cette époque proche de 47 ans pour les hommes et de 50 pour les femmesN10, on peut douter que les per­sonnes « extra­or­di­nai­re­ment âgées » ren­con­trées par McCarrison aient dépassé la cen­taine d’an­nées, contrai­re­ment à ce qu’af­firment les auteurs ins­pi­rés par son témoi­gnage. Sa per­cep­tion de l’âge était cer­tai­ne­ment dif­fé­rente de la nôtre.

De plus, McCarrison écrit que « la res­tric­tion … est com­pa­tible avec une longue durée de vie… » ce qui veut dire en clair que les habi­tants sur­vi­vaient aux dures condi­tions de leur envi­ron­ne­ment, mais sans impli­quer que cette res­tric­tion ait été un fac­teur de lon­gé­vité. L’auteur plaide avant tout pour une fru­ga­lité dont il déplore l’ab­sence dans l’a­li­men­ta­tion des « civi­li­sés » de son époque. Son ouvrage Studies in Deficiency DiseaseA4 est consa­cré aux effets de carences ali­men­taires (notam­ment des vita­mines) sur les ani­maux et les humains (page vii) :

[…] ma propre méthode a consisté à obser­ver les effets symp­to­ma­tiques et patho­lo­giques plus géné­raux des ali­ments défec­tueux sur le corps de l’animal dans son ensemble, et à déter­mi­ner ainsi quelles formes de mala­die humaine pour­raient rai­son­na­ble­ment lui être attri­buées. On a ainsi conclu qu’une grande partie des troubles gastro-intestinaux si cou­rants de nos jours et une grande partie des troubles endo­cri­niens, pro­ba­ble­ment presque aussi com­muns bien que moins faci­le­ment iden­ti­fiables, sont impu­tables à une ali­men­ta­tion défi­ciente et mal équi­li­brée.

Hunza - Père affecté d'un goitre et son fils de crétinisme
Père affecté d’un goitre et son fils de cré­ti­nisme
Source : Robert McCarrison (1908N11 page 20)

McCarrison a observé et ana­lysé, dans neuf vil­lages du dis­trict de GilgitN8, une forte inci­dence de mala­dies de la thy­roïde : goitreN12 et cré­ti­nismeN13. Il a com­mu­ni­qué sur Le cré­ti­nisme endé­mique des val­lées de Chitral et de Gilgit (McCarrison R, 1908N11), et Les amibes intes­ti­nales de per­sonnes souf­frant de goitre à Gilgit (1909N14).

Bien que l’on sache depuis le 4e siècle en Chine (Miles M, 1998A21 page 48) que cette mala­die était prin­ci­pa­le­ment causée par une carence en iode, McCarrison affir­mait avoir prouvé que le goitre serait d’o­ri­gine infec­tieuse (1908N11 page 4) et trans­mis par de l’eau pol­luée. Sur 103 per­sonnes souf­frant de goitre, 87 étaient aussi por­teuses d’a­mibes intes­ti­nales (1909N14 page 723). Le cré­ti­nisme serait selon lui 9 fois sur 10 « trans­mis » au fœtus par une mère souf­frant de mala­dies infec­tieuses : « tuber­cu­lose, éry­si­pèle [N15], rhu­ma­tisme aigu, palu­disme et grippe », les autres causes étant « acci­den­telles » (1908N11 pages 4, 12–13). Ses conclu­sions relèvent de cor­ré­la­tions sur des échan­tillons trop faibles pour éta­blir un quel­conque lien de cau­sa­lité. Son approche de l’épi­dé­mio­lo­gieN16 était pure­ment des­crip­tive et ne pro­dui­sait rien d’ex­ploi­table, à l’in­verse des études cas-témoinsN17 qu’on com­men­çait à mener en Europe à la même époque. Selon les don­nées de McCarrison, des carences en iode auraient aussi bien pu expli­quer la pré­va­lence de ces mala­dies dans cer­taines familles ou cer­tains lieux. Nous ver­rons plus bas qu’il est revenu sur son hypo­thèse pour la raison (inavouée) que l’ex­pli­ca­tion bac­té­rienne ne se prê­tait pas à une étude scien­ti­fique avec les outils à sa dis­po­si­tion.

Au cha­pitre The selec­tion of food de Studies in Deficiency Disease (1921A4 page 238) Robert McCarrison résume son hypo­thèse :

Il n’est pas facile d’ob­te­nir une « his­toire dié­té­tique » com­plète ; les patients sont sou­vent vagues sur ce qu’ils mangent ; mais lors­qu’ils constatent que des décla­ra­tions éva­sives ne suf­fisent pas, ils répondent en règle géné­rale en four­nis­sant des infor­ma­tions sur les­quelles on peut comp­ter. Ayant obtenu une « his­toire dié­té­tique » aussi com­plète que pos­sible, la nour­ri­ture consom­mée doit alors être envi­sa­gée selon cinq points de vue, à savoir : (1) la carence en vita­mines, (2) la carence en pro­téines de bonne valeur bio­lo­gique, (3) la carence en sels inor­ga­niques, (4) l’ex­cès de glu­cides et (5) l’ex­cès de graisses. En pra­tique, on consta­tera géné­ra­le­ment que, si le régime ali­men­taire ne contient pas une pro­por­tion équi­table d’aliments pro­tec­teurs, il sera défec­tueux à un ou plu­sieurs des égards ci-dessus. Il est pri­mor­dial de réa­li­ser qu’il peut être défec­tueux, bien que la gamme et la variété des ali­ments uti­li­sés puissent être vastes.

Plus pré­ci­sé­ment, ce qui pour lui jus­ti­fie le terme « mala­dies de carence » (1921A4 page 47) :

Toute infec­tion ou tout orga­nisme débi­li­tant qui réduit encore l’efficacité des cel­lules, et en par­ti­cu­lier celle des régu­la­teurs endo­cri­niens du méta­bo­lisme peut, à mon avis, être un fac­teur déter­mi­nant de la pro­duc­tion de toute forme de mala­die de carence connue de nous à ce jour — goitre [N12] dû au manque d’iode, chlo­rose [N18] due au manque de fer, béri­béri [N19] dû au manque de vita­mine B, kéra­to­ma­la­cie [N20] due au manque de vita­mine A, scor­but dû au manque de vita­mine C ou pel­lagre dû au manque de pro­téines de bonne valeur bio­lo­gique.

Hunza - Une “route” le long d'un <i>pari</i>
Une « route » le long d’un pari (falaise plon­geant direc­te­ment dans la rivière)
Source : Ralph BircherB1 page 144

Pour McCarrison, le goitre est de nou­veau asso­cié à une carence en iode, hypo­thèse qu’il avait écar­tée en accor­dant peu d’at­ten­tion à une impor­tante lit­té­ra­ture scien­ti­fique dis­po­nible. C’est ce qui lui a permis d’être cité comme pion­nier de l’é­tude du goitre en Inde (Miles M, 1998A21 page 62). Cette posi­tion est sur­tout le signal d’un chan­ge­ment de para­digme sur les causes des mala­dies. L’étude des bac­té­ries, inopé­rante tant que les anti­bio­tiques n’a­vaient pas été décou­verts, avait cédé la place aux effets de la nutri­tion sur la santé (Wrench G, 1938 réédi­tion 2009A8 page 41) et par­ti­cu­liè­re­ment ceux de sub­stances nou­vel­le­ment iden­ti­fiées : les vita­minesN21.

Ce nou­veau para­digme a conduit McCarrison, après 1927, à mener des expé­riences nutri­tion­nelles sur des ani­maux, qui n’ont tou­te­fois jamais pu être repro­duites. Ces remarques d’ordre métho­do­lo­gique peuvent tem­pé­rer le label de « scien­ti­fi­cité » accordé aux tra­vaux du jeune méde­cin.

Robert McCarrison recon­nais­sait que les « mala­dies de carence » qui frappent les Occidentaux n’é­taient pas connues des Hunzas, ce qui pour lui se jus­ti­fiait par leur style de vie et leur régime ali­men­taire de bonne qua­lité. Toutefois, aucun vil­lage hunza ne figu­rait dans son échan­tillon sta­tis­tique de 9 vil­lages du dis­trict de Gilgit.

L’engouement de McCarrison pour les cou­tumes des « non civi­li­sés » repo­sait sur le contraste avec l’ab­sence d’hy­giène dans l’Angleterre du début du ving­tième siècle. Il est aussi oppor­tun de rap­pe­ler qu’à cette époque il n’exis­tait aucun remède effi­cace contre les mala­dies infec­tieuses qui frap­paient dure­ment le sous-continent indien : bron­chite, grippe, dys­en­te­rie, ami­biase, infec­tions à sta­phy­lo­coques, palu­disme etc. En 1950, John Clark soi­gnait de ces mala­dies envi­ron 40 à 50 patients chaque jour d’été au cœur du Hunza (1957N22 page 86), mais McCarrison n’a­vait men­tionné que celles qu’il jugeait direc­te­ment liées à la mal­nu­tri­tion, et sur les­quelles il croyait pou­voir inter­ve­nir en amé­lio­rant le régime ali­men­taire.

Guy Wrench, un méde­cin qui fut l’é­lève de McCarrison, rap­porte ses propos dans la confé­rence Faulty Food in Relation to Gastro-Intestinal Disorder à Pittsburg (USA) en 1922 (Wrench G, 1938 réédi­tion 2009A8 page 33) :

Pendant la période de mon asso­cia­tion avec ces per­sonnes, je n’ai jamais vu de cas de dys­pep­sie asthé­nique [patients maigres, se tenant incli­nés, le front plissé…], de cancer gas­trique ou duo­dé­nal, d’ap­pen­di­cite, de colite muqueuse ni de cancer. Parmi ces per­sonnes, « l’ab­do­men trop sen­sible » aux impres­sions ner­veuses, à la fatigue, à l’an­xiété ou au froid était inconnu. La conscience de l’existence de cette partie de leur ana­to­mie était, en règle géné­rale, liée au seul sen­ti­ment de faim. En fait, leur santé abdo­mi­nale indé­fec­tible a, depuis mon retour en Occident, révélé un contraste remar­quable avec les pro­blèmes dys­pep­tiques et colo­niques de nos com­mu­nau­tés hau­te­ment civi­li­sées.

Wrench pré­cise le contexte (1938A8 page 32) :

Quand il [McCarrison] était le médecin-chirurgien de la Gilgit Agency, les Hunzas, bien que rési­dant à 60 miles [100 km], étaient ses patients offi­ciels. Comme d’autres Européens qui les ont ren­con­trés, il était for­te­ment impres­sionné par leur forme phy­sique, mais son esprit était occupé par les mala­dies, le goitre et le cré­ti­nisme en par­ti­cu­lier, et ces mala­dies, comme la plu­part des autres, les Hunzas ne les attra­paient pas.

McCarrison a raconté dans la même confé­rence (cita­tion de Jerome Irvin Rodale, 1948A9 page 15) :

Leur lon­gé­vité et leur fer­ti­lité étaient, chez cer­tains d’entre eux [les Hunzas], un tel sujet de pré­oc­cu­pa­tion pour leur gou­ver­neur [Mir Muhammad Nazim Khan] qu’il m’a­vait pris à partie pour ce qu’il consi­dé­rait comme mon empres­se­ment ridi­cule à pro­lon­ger la vie des anciens de son peuple, parmi les­quels figu­raient beau­coup de mes patients. L’opération de la cata­racte sénile lui parais­sait un gas­pillage de mes éco­no­mies, et il sug­gé­rait à la place d’in­tro­duire une sorte de chambre mor­telle conçue pour éli­mi­ner de son royaume ceux qui, du fait de leur âge et de leur infir­mité, n’é­taient plus utiles à la com­mu­nauté.

Les années ayant passé, le Mir Muhammad Nazim Khan a lui-même souf­fert de cata­racte (Lorimer EO, 1939A3 page 109) mais il a pré­féré la chi­rur­gie au sui­cide assisté !

On ne peut pas dire que Robert McCarrison ait fourni une preuve de la lon­gé­vité appa­rente des Hunzas, ni même qu’il ait cher­ché à l’é­ta­blir. Il avait acquis en 1913 le statut de cher­cheur et pour cela renoncé à la cli­nique pour se consa­crer, loin de Gilgit, à l’é­tude expé­ri­men­tale des mala­dies liées à la mal­nu­tri­tion. Il avait sur­tout connu des Hunzas ceux qui pou­vaient se dépla­cer jus­qu’à GilgitN8 : trois jours de trajet à cheval selon John Clark (1957N22 page 9) qui était ins­tallé à Baltit (proche de KarimabadN23). Si les Hunzas qu’il a ren­con­trés ne souf­fraient pas de mala­dies thy­roï­diennes ni de désordres diges­tifs, rien ne lui per­met­tait d’af­fir­mer que les habi­tants du haut de la vallée étaient en bonne santé. La pré­sence de per­sonnes « très âgées » — selon sa per­cep­tion — n’est pas garante d’une espé­rance de vie supé­rieure à la moyenne.

Les obser­va­tions de McCarrison, qui appar­te­nait à une « armée d’oc­cu­pa­tion » ins­tal­lée au Gilgit-Baltistan depuis 1892, sont com­pa­rables à celles col­lec­tées par les U.S. Occupation Headquarters sur les îles d’Okinawa en 1949 — voir mon article Okinawa, îles de rêve(s). Les pra­tiques ali­men­taires obser­vées à Okinawa étaient celles d’une popu­la­tion affai­blie par la guerre ou dépouillées de leurs moyens d’exis­tence. Nous ver­rons qu’au Hunza la domi­na­tion et la paci­fi­ca­tion bri­tan­nique étaient deve­nues un fac­teur de per­sis­tance de la famine chro­nique dans la pre­mière moitié du ving­tième siècle (Allan NJR, 1990A19 page 404).

Données historiques

Le Gilgit-BaltistanN2 — dont le Hunza consti­tue la partie nord avec pour centre Baltit (près de Karimabad) à 2500 mètres d’al­ti­tude — est tout sauf ce lieu magique et mys­té­rieux sous le toit du monde où le temps se serait sus­pendu… La vallée de la Hunza a connu de nom­breux bou­le­ver­se­ments au cours des siècles, si l’on en juge par les noms de popu­la­tions qui s’y sont suc­cé­dées : construc­teurs de méga­lithes, Dardes, Scythes, Kouchan, Huns, Tarkhans et Maghlots, Ayashok, Burshai, Maqpoons, Anchans, YagbosN24… Les Tarkhans se sont conver­tis à l’Islam au début du hui­tième siècle. Les DograsN25 du Cachemire ont pris le contrôle du Gilgit-Baltistan au milieu du 18e siècle.

Carte du Hunza
Le Hunza (centre : Aliabad).
Source : N26 ➡ Cliquer ce lien pour affi­cher la carte en mode inter­ac­tif
Noter que l’al­ti­tude n’est pas très élevée : Karimabad se situe seule­ment à 2500 mètres.

Une légende raconte que, sous le règne d’Alexandre le Grand, trois sol­dats grecs de son armée sta­tion­née en Perse, mariés à des femmes per­sanes, auraient échoué dans une muti­ne­rie et se seraient enfuis dans l’Himalaya, remon­tant la rivière Hunza en hiver pour échap­per aux pour­suites. Les habi­tants à peau claire du Hunza seraient leurs des­cen­dants. Ce récit est rap­porté comme un « fait his­to­rique » par Jay Milton Hoffman à l’is­sue d’en­tre­tiens avec le Mir Muhammad Jamal Khan (Hoffman JM, 1968B5 pages 81–82). Toutefois, aucune étude géné­tique n’a confirmé cette filia­tion grecque, alors qu’elle a été confir­mée pour les HazarasN27 — voir Qamar R et al. (2002N28).

Emily Lorimer écrit une ver­sion dif­fé­rente de la croyance popu­laire selon laquelle les trois sol­dats auraient été aban­don­nés malades, pre­nant soin de pré­ci­ser que le Mir Muhammad Nazim Khan (grand-père de Jamal) « était assez intel­li­gent pour ne pas y croire » (Lorimer EO, 1939A3 page 106). Cette légende a donc sur­tout été recy­clée pour les tou­ristes…

Une autre légende évoque le pas­sage de Marco Polo qui aurait intro­duit le jeu du même nom. Mais une expli­ca­tion plus plau­sible est que le jeu aurait été importé du Turkestan, le mot « polo » dési­gnant en tibé­tain la racine du saule dans laquelle était taillé le ballon. Chaque vil­lage du Hunza a son équipe de polo. Les rares pla­te­formes hori­zon­tales servent de ter­rain à ce jeu dont les voya­geurs ont témoi­gné de l’ex­trême vio­lence dans sa ver­sion Hunza. John Tobe écri­vait (1960A15 pages 347–348) :

Je ne sais pas qui peut être le plus fati­gué… les musi­ciens, les joueurs de polo ou les spec­ta­teurs exci­tés, actifs et hur­lants. […]

Ils marquent rare­ment 9 buts en moins d’une heure. Souvent la partie dure une demi-journée. Et à tra­vers tout ces joyeux cris et hur­le­ments — tout le monde semble crier comme un fou — l’or­chestre joue ses airs mar­tiaux.

Image du Bouddha taillée dans le rocher près de Gilgit. Source : A1 page 109

Avant leur conver­sion à l’Islam au 16e et 17e siècle, les BaltiN29 d’eth­nie tibé­taine qui habi­taient cette région étaient boud­dhistes. Il sub­siste des traces his­to­riques de cette époque comme en témoigne Emily Lorimer (1939A3 page 272) :

À peu près quatre miles avant Gilgit [près de Nowpoor dans la direc­tion de Yensal], là où débouchent les nul­lahs [val­lées étroites] de Kargah et Naupor, il y a une langue étroite de falaise lisse sur laquelle, cent pieds envi­ron au-dessus du sol acces­sible, un artiste inconnu a sculpté à une date incon­nue une belle repré­sen­ta­tion du Bouddha debout. Nous avons noté qu’il devait faire une dizaine de mètres de haut. […]

Plus tard, les habi­tants, qui ne connais­saient rien du Bouddha ni de son his­toire, ont appelé ce per­son­nage une Yakshini [N30], disant qu’il s’a­gis­sait d’une ogresse dévo­reuse d’hommes. Un saint de pas­sage avait été appelé à l’aide et avait réussi à la clouer au rocher. Il disait qu’elle ne pour­rait pas s’é­chap­per tant qu’il serait en vie et que tout irait bien si, une fois mort, on l’en­ter­rait au pied du rocher. Il s’ap­prê­tait à reprendre ses péré­gri­na­tions. Les gens lui étaient recon­nais­sants d’être déli­vrés [de cette ogresse], mais avec pru­dence ils esti­mèrent qu’ils ris­quaient de ne pas être aver­tis de son décès ou de ne pas pou­voir retrou­ver son hono­rable et valeu­reuse dépouille. Afin d’é­vi­ter toute décep­tion ou désastre futur, ils ont donc pru­dem­ment assas­siné leur bien­fai­teur et l’ont enterré sur place. La Yakshini est tou­jours là, ce qui atteste l’au­then­ti­cité de ce conte moral.

Cette légende a été racon­tée avec plus de détails par le colo­nel John Biddulph (1880 éd. 1971A1 page 112).

L’histoire mou­ve­men­tée du Gilgit-Baltistan explique peut-être l’é­ton­nante diver­sité de sa popu­la­tion — voir les photos de Wakhis par Bernard Grua (2018N31). Serait-elle aussi un fac­teur de résis­tance aux mala­dies méta­bo­liques et infec­tieuses ?

L’époque pré-coloniale

Un roi hunza et des membres de la tribu
Un roi hunza et des membres de la tribu. Source : Edward Knight (1893A2 page 352)

Selon WikipediaN32 :

À partir de 1847, le Mir [prince] du Hunza a reconnu une allé­geance nomi­nale à la Chine. Elle résulte de l’as­sis­tance appor­tée par Mir Ghazanfar Khan I à la Chine dans sa lutte contre les révoltes fomen­tées par Afaqi Khoja, sépa­ra­tiste ouï­ghour au Yarkand [N33], à la suite de laquelle la Chine a accordé au Hunza un jagir (conces­sion de terre) au Yarkand et payé un tribut au Mir.

Le Hunza était une prin­ci­pauté alliée de la Chine bien avant l’ar­ri­vée des Anglais. Cette alliance avait été ren­for­cée d’un lien de suze­rai­neté à partir de 1761.

Il n’a­vait rien du peuple d’a­gri­cul­teurs et de ber­gers paci­fiques que chantent les fables modernes, par exempleN34 : « Les Hunzas sont des adeptes du yoga, et des maîtres de la res­pi­ra­tion yogique. En outre, la médi­ta­tion quo­ti­dienne est obser­vée, avec des ses­sions courtes tout au long de la jour­née. » Le colo­nel RCF Schomberg en fai­sait une toute autre des­crip­tion (1935A7 page 138) :

Les hommes Hunzas ne sont ni cruels ni vin­di­ca­tifs, pas plus qu’ils ne sont de grands com­bat­tants comme les Pathan ou les Gurkha, dans le sens où ils aiment la bataille. Ils sont durs et entre­pre­nants parce que leur ter­rain acci­denté les rend ainsi. Sans aucun doute, ils ado­raient le bri­gan­dage et avaient beau­coup de plai­sir à atta­quer les Nagaris mous et inca­pables, à buti­ner les gros Turkis qui se ren­daient à La Mecque et à piller le Kirghiz des Pamirs. Maintenant, tou­te­fois, ils vivent des jours sombres et la malé­dic­tion de la paix dans un pays sur­peu­plé les pour­rit. Cependant, ils sont tou­jours une belle race, sans aucun doute le meilleur de tous les groupes de tribus et de métis sur des cen­taines de kilo­mètres à la ronde. Ils admettent eux-mêmes qu’ils ne sont plus ce qu’ils étaient et n’ont plus de champ libre pour exer­cer leurs capa­ci­tés. Ils regrettent leur vie sans foi ni loi, qui appelle à une déci­sion rapide, à de grandes dif­fi­cul­tés et à un véri­table cou­rage.

Extrait de “Where Three Empires Meet”
Extrait de Where Three Empires Meet
Source : A2 page 372
Lire la tra­ver­sée du pont de cordes !

Le voya­geur anglais Edward Frederick Knight pré­sente les États du Hunza et du Nagar au cha­pitre XXI de son ouvrage Where Three Empires Meet, a nar­ra­tive of recent travel in Kashmir, Western Tibet, Gilgit and the adjoi­ning coun­tries (1893A2). Dans un style qu’il convient de repla­cer dans le contexte de la « mis­sion civi­li­sa­trice » de l’é­poque colo­niale, il écrit (A2 pages 347–350) :

Il est étrange de trou­ver deux nations rivales dans un ravin étroit, occu­pant les deux côtés du tor­rent ; mais c’est le cas de la vallée de Kanjut (Hunza). […] Le Hunza et le Nagar, bien que d’or­di­naire presque conti­nuel­le­ment en guerre l’un avec l’autre, ont tou­jours uni leurs forces contre un ennemi étran­ger.

Ces Hunza-Nagaris, géné­ra­le­ment dési­gnés par leurs voi­sins comme des Kanjutis, bien que ce terme ne s’ap­plique stric­te­ment qu’aux Hunzas, sont depuis des siècles la ter­reur de tous les peuples depuis l’Afghanistan jus­qu’au Yarkand [N33]. Comme ils habitent ces défi­lés dif­fi­ci­le­ment acces­sibles, ils ont pris l’ha­bi­tude de mener des raids à tra­vers l’Hindoo Koosh et de vivre de bri­gan­dage bien orga­nisé, les thums, ou rois de ces deux petits États, tirant la majeure partie de leurs reve­nus de cette source de profit. La frayeur qu’ins­pi­raient ces voleurs était telle que de larges dis­tricts ont été aban­don­nés par leurs habi­tants, et leurs terres culti­vées reve­nues à l’état sau­vage, sous la menace per­pé­tuelle de raids des Kanjut. […]

Mais tout ce bri­gan­dage, aussi mau­vais qu’il fût, n’é­tait qu’un délit mineur à côté du trafic d’es­claves sys­té­ma­tique auquel se livraient ces fléaux des fron­tières depuis un temps immé­mo­rial. Tout pri­son­nier de valeur com­mer­ciale — homme, femme, enfant — cap­turé pen­dant les raids était emmené à tra­vers les mon­tagnes pour être vendu, soit direc­te­ment aux pro­prié­taires d’es­claves du Turkestan chi­nois, soit aux chefs kir­ghizes qui leur ser­vaient d’in­ter­mé­diaires. […]

Les diri­geants de ces deux États étaient, comme on peut s’en douter, des scé­lé­rats ignares et assoif­fés de sang, irres­pec­tueux des obli­ga­tions de leurs trai­tés, et ne res­pec­tant rien d’autre que la force. […] Le thum du Hunza [Muhammad Safdar Ali Khan, N35], que nous allons main­te­nant des­ti­tuer, se prend pour un des­cen­dant d’Alexandre le Grand — une reven­di­ca­tion com­mune dans les envi­rons — sur la foi d’une légende de l’Hindoo Koosh ; cer­tai­ne­ment un pédi­grée res­pec­table. On dit qu’il était conforme à l’é­ti­quette, dans sa cour sau­vage, qu’en cer­taines occa­sions le Wazir (vizir) deman­dât en pré­sence du thum : « Qui est le plus grand roi de l’Orient ? » et qu’un autre flat­teur répon­dît : « Certainement le thum du Hunza ; à moins, peut-être, que ce soit l’empereur de Chine ; car ces deux-là sont sans nul doute les plus grands. » Ce monarque a une très haute opi­nion de lui-même. Quand le capi­taine Younghusband lui a demandé pour­quoi il n’a­vait pas visité l’Inde, il a répondu en riant : « Il n’est pas cou­tume qu’un roi comme moi et mon ancêtre Alexandre le Grand quittent leurs propres ter­ri­toires. » Toutefois, plus tard, il s’est rési­gné à voya­ger dans un pays étran­ger ; car, après que ses for­te­resses aient été prises d’as­saut, il a pris ses claques pour s’en­fuir en Chine avec une vitesse man­quant un peu de dignité pour un prince d’une telle gran­deur.

Le colo­nel John Biddulph pré­cise, à la même époque, les avan­tages que les Hunzas ont tirés de leur aide dans la répres­sion de l’in­sur­rec­tion au Yarkand en 1847 (Biddulph J, 1880A1 page 28) :

Les Chinois ver­saient une sub­ven­tion fixe au thum du Hunza qui, en retour, fai­sait preuve d’une allé­geance nomi­nale. En ces cir­cons­tances, les cara­vanes entre le Yarkand et Leh étaient régu­liè­re­ment pillées dans la vallée du fleuve Yarkand, près de Koolanooldi, par les gens du Hunza, tandis que les auto­ri­tés chi­noises fer­maient les yeux sur une pra­tique qu’elles ne pou­vaient ni empê­cher ni punir. Les raids étaient orga­ni­sés par le thum et visaient un endroit dési­gné par la proxi­mité de la route des cara­vanes. Ses agents au Yarkand l’a­ver­tis­saient qu’une riche cara­vane était sur le point de partir et un groupe était immé­dia­te­ment dépé­ché pour l’at­tendre par des sen­tiers mon­ta­gneux connus d’eux seuls. Une fois le pillage réa­lisé, les jeunes hommes étaient géné­ra­le­ment saisis et vendus en escla­vage, fai­sant du Hunza le prin­ci­pal four­nis­seur des mar­chands d’es­claves du Badakshan.

Hunza - Mir Safdar Ali Khan
Mir Safdar Ali Khan. Source : Jan JatooriN36

La cam­pagne vic­to­rieuse des Britanniques est racon­tée dans l’ou­vrage d’Edward Frederick Knight aux cha­pitres XXII-XXV (1893A2). Le Mir du Hunza avait en vain espéré un sou­tien des Russes pour des armes et des muni­tions, voire même la par­ti­ci­pa­tion de Cosaques, ainsi que des Chinois dont ils étaient encore les vas­saux.

Le prince du Nagar avait été entraîné contre son gré dans la résis­tance à cette inva­sion. Knight raconte (1893A2 page 381) :

Le 30 novembre [1891] nous reçumes la réponse à l’ul­ti­ma­tum du Colonel Durand. Il se trouve que les Nagaris réunis à Nilt n’é­taient qu’à demi déci­dés d’en venir aux mains avec nous, quand, sou­dain, de la for­te­resse Hunza de Maiun sur l’autre côté de la rivière, avait surgi le féroce Wazir (vizir) [Muhammad Shah] héré­di­taire du Hunza — l’agent de Safdar Ali pour l’as­sas­si­nat de son père [en 1886], l’an­cien thum [prince] — qui s’é­tait intro­duit dans le Conseil, mena­çant de couper la tête de qui­conque s’a­ven­tu­re­rait à parler de paix, et qui, sur­pas­sant toute l’as­sis­tance par la vio­lence de son élo­quence, avait contraint les Nagaris de se ral­lier aux Hunzas. Il avait insulté, mal­traité, et menacé de mort l’é­mis­saire du Colonel Durand, natif du Nagar, mais s’é­tait fina­le­ment contenté de lui voler son cheval et de nous le ren­voyer à pied.

Cette his­toire récente n’empêche pas un thu­ri­fé­raire du para­di­siaque Hunza de rap­por­ter les élé­ments de lan­gage du Mir Muhammad Jamal Khan (Banik AE, 1960 réédi­tion 2010B2 page 236) :

Il y a des siècles, c’é­taient des com­bat­tants cou­ra­geux car ils devaient pro­té­ger les cols de mon­tagne contre les enva­his­seurs. Néanmoins, les Hunzakuts d’au­jourd’­hui sont les gens les plus tem­pé­rés et les mieux dis­po­sés que j’ai jamais ren­con­trés.

Hunza - Un rafik (route bâtie) sur la route de Gilgit au Tukestan chinois
Un rafik (route bâtie) sur la route de Gilgit au Tukestan chi­nois.
Source : Shor F (1953A10 pages 496–497)

Lire aussi à ce sujet : Le Grand Jeu : ren­contre anglo-russe aux confins du Pamir, de l’Hindou Kouch et du Karakoram (Grua B, 2019N37). Extrait :

De son côté, Safdar Ali [le prince du Hunza] ten­tait pro­ba­ble­ment de faire monter les enchères entre ce qu’il esti­mait être des rivaux se dis­pu­tant ses faveurs. « Il pen­sait que l’impératrice des Indes, le tsar de Russie et l’empereur de Chine étaient les chefs de tribus voi­sines » (Younghusband). Il était, en tout cas, incons­cient de l’extrême sus­cep­ti­bi­lité des Anglais concer­nant l’accès aux cols et cor­ri­dors pou­vant éven­tuel­le­ment conduire les troupes russes à l’empire des Indes. Le poten­tat pré­féra mul­ti­plier les fan­fa­ron­nades, les insultes et les demandes de pots-de-vin. […]

De sa propre ini­tia­tive, Safdar Ali allait œuvrer à créer les pré­textes condui­sant à sa perte. En hiver, en l’absence des Gurkhas ver­rouillant le col de Shimshal, il reprit ses agres­sions meur­trières sur les cara­vanes entre le Ladakh et le Xinjiang, se per­sua­dant que les Russes et les Chinois vole­raient à son secours en cas de néces­sité. Il com­mença même à s’en prendre aux com­mu­nau­tés voi­sines et aux pos­ses­sions cache­mi­ries. En novembre 1891, les Britanniques pas­sèrent à l’offensive en don­nant l’assaut à une série d’ouvrages mili­taires du Nagar et du Hunza lors de leur montée vers le nord depuis Gilgit.

L’histoire d’un peuple est sou­vent réduite à son acti­vité mili­taire, aux actes vio­lents et aux débor­de­ments guer­riers de ses diri­geants. Celle des Hunzas ne devrait pas faire oublier qu’à la même époque « nos ancêtres » met­taient une partie de l’Europe à feu et à sang !

L’époque coloniale

Hunza - Le Mir Muhammad Nazim Khan et son vizir Khan Bahadur Humayun Baig
Le Mir Muhammad Nazim Khan et son vizir Khan Bahadur Humayun Baig à la cour de Dehli en 1911
Source : AzeemN38

En 1892, Safdar Ali Khan, der­nier sou­ve­rain du Hunza plei­ne­ment indé­pen­dant — qui avait assas­siné son père et ses deux frères pour accé­der au trône en 1886 — s’est enfui à Kashghar en Chine, rem­placé par son jeune frère Nazim Khan jus­qu’en 1938. Ghazan Khan II lui a suc­cédé en 1938, puis Jamal Khan en 1945N35.

Dans un ouvrage his­to­rique de la dynas­tie qu’il avait trans­mis à Jamal Khan (Shor JB, 1955A12 page 292), Nazim Khan avait écrit au sujet de son frère Safdar Ali (Tobe JH, 1960A15 page 256) :

Il a fait assas­si­ner Taighoon, Nematulla et Misiab, jeter au bas de Ghulkin dans un pré­ci­pice Sakhawat Shah et Jahandar Shah, fait tuer leur mère et orga­nisé le meurtre de Salam Khan à Shimshal.

Le Hunza a été un état prin­cier allié de l’Inde bri­tan­nique jus­qu’à l’in­dé­pen­dance de l’Inde en 1947. Cette alliance était bâtie sur un climat de coopé­ra­tion qu’Emily Lorimer asso­ciait à la Pax BritannicaN39.

Hunza - Muhammad Nazim Khan
Muhammad Nazim Khan
Source : RCF Schomberg (1935A7 page 115)

Emily Lorimer fai­sait l’é­loge des chan­ge­ments sur­ve­nus sous le règne de Muhammad Nazim Khan (Lorimer EO, 1939A3 pages 122–123). Elle écri­vait à propos du Mir : « Bien qu’âgé de près de soixante-dix ans, il avait encore une fière allure d’homme, un roi sous toutes les cou­tures, aussi conve­nable que les très rares auto­crates héré­di­taires authen­tiques dans notre monde sens dessus des­sous ». Il était tout de même dia­bé­tique et atteint de cata­racte (1939A3 pages 108–109).

Sous domi­na­tion bri­tan­nique, le Gilgit-BaltistanN2 fai­sait partie de l’État de Jammu et Cachemire au nord de l’Inde. Les Anglais ont ren­forcé leur pres­sion sur ces ter­ri­toires, redou­tant leur annexion par l’Union sovié­tique. Situé à une ving­taine de kilo­mètres des fron­tières chi­noise et afghane, le Hunza aurait pu être une place stra­té­gique convoi­tée si les che­mins d’ac­cès n’a­vaient pas été aussi impra­ti­cables.

Hunza et Nagar

Hunza - Rani Shams-un Nahar en 1961
Rani Shams-un Nahar en 1961
Source : Jay M Hoffman (1968B5 page 89)

Shams-un Nahar, l’é­pouse du Mir Muhammad Jamal KhanN6, a été la der­nière reine du Hunza jus­qu’en 1947. Elle a vécu jus­qu’en 2006. Originaire de la vallée de la Hunza, l’an­thro­po­logue Fazal Amin BegN40 a trans­crit un entre­tien avec elle six ans avant sa mort (Beg FA, 2000N41). On y apprend les rap­ports entre les États du Hunza et du Nagar (carteN42) tous deux en bor­dure du fleuve Hunza, para­doxa­le­ment enne­mis héré­di­taires bien qu’en­tre­te­nant des liens matri­mo­niaux. Leur divi­sion date­rait de l’ar­ri­vée des musul­mans.

Fille du Mir du Nagar et pro­mise en mariage (à son insu à 14 ans) au fils du Mir Muhammad Ghazan Khan II du Hunza, elle détaille les liens de parenté entre leurs clans fami­liaux (Beg FA, 2000N41) :

Il est impor­tant de noter que depuis le début de son his­toire, de nom­breuses familles du Hunza sont soit du Nagar, soit des des­cen­dants des filles du Nagar. D’autre part, de nom­breuses familles au Nagar pour­raient être témoins du fait qu’elles viennent du Hunza de la même manière. Cela reflète éga­le­ment les liens sous-jacents, et les mariages ont donc eu lieu entre les peuples de ces deux États prin­ciers. L’un des exemples concrets à cet égard est celui de ma propre famille. La mère de mon père, Zeb un-Nisah, était ori­gi­naire du Hunza et était une fille de Shah Ghazanfar Khan I, fils de Shah Silum Khan III [N35]. De tels types de rela­tions de parenté exis­taient déjà et mon enga­ge­ment s’est donc déroulé sans aucune bar­rière.

Les mariages entre jeunes aris­to­crates du Hunza et du Nagar ser­vaient à éviter les guerres entre voi­sins… Toutefois, à l’in­té­rieur de chaque État, l’ac­cès au trône était presque inévi­ta­ble­ment l’a­bou­tis­se­ment d’une lutte fra­tri­cide (Beg FA, 2000N41) :

Mon père était le plus jeune de ses frères. Trois ou quatre frères étaient plus âgés que lui. À cause de leurs com­bats mutuels, deux frères ont été tués. Mon père et ses frères avaient aussi un demi-frère. Certaines per­sonnes ont tenté de per­sua­der mon père que si son demi-frère gran­dis­sait, il lui serait nui­sible. En tant que conseillers, ces sym­pa­thi­sants ont recom­mandé qu’il serait appro­prié de tuer son demi-frère. Il convient de noter que le meurtre n’était pas consi­déré comme une chose anor­male ni étrange en ce temps. Le nom d’un frère de mon père était Babar et l’autre était Harithum. Il y a un endroit appelé Yal, un site d’é­bou­le­ment sur la route du Karakoram entre Ghulmet et Pisan (dans le Nagar). Mon oncle avait sa pro­priété fon­cière à Ghulmet. Les conspi­ra­teurs ont donc fait un plan pour son assas­si­nat. Sous pré­texte de jouer au polo, mon oncle a donc été invité à Nagar Proper [carteN42]. Lorsqu’il est arrivé à Yal, il a mal­heu­reu­se­ment été tué là-bas.

À cette époque, mon père était jeune. Bref, Wazir Hamayun ([le vizir] du Hunza) et lui se sont enfuis à Gilgit afin d’in­vi­ter les forces bri­tan­niques à venir (dans la vallée). Tous deux réus­sirent ainsi leur mis­sion […]. Par consé­quent, la paix s’établit dans les deux prin­ci­pau­tés.

John Clark a rendu visite en 1950 au Mir du Nagar — un frère de Shams-un Nahar. Il nous livre ce com­men­taire (1957N22 pages 87–88) :

C’était un jeune homme intel­li­gent et soli­taire que j’ai tou­jours aimé. Cette visite était socia­le­ment néces­saire, car il n’au­rait pas fallu dire que le Sahib amé­ri­cain est resté des mois au Hunza et n’a même jamais pris la peine de tra­ver­ser le fleuve pour se rendre au Nagar.

Lui et le Mir du Hunza vivaient à seule­ment huit kilo­mètres l’un de l’autre et étaient liés par un mariage, mais aucun n’é­tait jamais entré dans le pays de l’autre. Les cinq-cent ans de petites guerres conti­nuelles entre le Hunza et le Nagar avaient pris fin dans la mémoire des hommes vivants, mais la méfiance jalouse per­sis­tait. Le Nagar, sur le nord ou la pente ombra­gée de la chaîne des Kailash, était fer­tile et bien arrosé toute l’année, pro­dui­sant une quan­tité plus que suf­fi­sante de nour­ri­ture pour ses habi­tants. Le Hunza, juste de l’autre côté de la rivière, au sud du Karakoram, brû­lait éter­nel­le­ment sous le soleil écla­tant et man­quait tou­jours d’eau et de nour­ri­ture. Ce n’est que par une dis­ci­pline sévère et un dur labeur que les Hunzas se sont affir­més comme « les meilleurs hommes et les plus braves com­bat­tants dans les mon­tagnes ». Les Nagaris, qui étaient iden­tiques sur le plan racial et lin­guis­tique avec les Hunzas, ont passé leur vie à pro­cla­mer : « Nous sommes aussi bons que vous ! » — ce qui vou­lait dire, natu­rel­le­ment, qu’ils sen­taient qu’ils ne l’é­taient pas.

John Biddulph écrit dans Tribes of the Hindoo Koosh (1880A1 pages 27–28) :

La famille diri­geante du Hunza est appe­lée Ayeshé (céleste), d’a­près les cir­cons­tances sui­vantes. Les deux États de Hunza et Nagar étaient autre­fois un, gou­ver­nés par une branche des Shahreis, la famille diri­geante de Gilgit, dont le siège du gou­ver­ne­ment était Nager. La tra­di­tion raconte que Mayroo Khan, appa­rem­ment le pre­mier thum [roi] musul­man du Nagar à peu près 200 ans après l’in­tro­duc­tion de l’Islam à Gilgit [à l’é­poque de l’Imam Islām Shāh, tren­tième imam des musul­mans ismaé­liens, 1368–1424] a épousé une fille de Trakhan de Gilgit, qui lui a donné des fils jumeaux nommés Moghlot et Girkis. La famille diri­geante actuelle du Nagar est issue du pre­mier. Les jumeaux se seraient mon­trés hos­tiles l’uns envers l’autre dès leur nais­sance. Alors leur père, inca­pable de régler la ques­tion de la suc­ces­sion, a divisé son État en deux, don­nant à Girkis le nord-ouest et à Moghlot la rive sud-est de la rivière.

L’âge n’a pas dimi­nué leur inimité et Girkis, pen­dant la chasse, a été tué par un fidèle de Moghlot […] qui, l’in­vi­tant à regar­der quelque chose en haut de la falaise, lui a tiré une flèche dans la gorge. Girkis n’a­vait qu’une fille qui selon la cou­tume locale est deve­nue la reine (ganish) du Hunza. Le pre­mier souci de celle-ci a été de venger son père. La tra­di­tion raconte qu’elle avait juré de déchi­rer de ses dents le foie de l’as­sas­sin et qu’elle l’au­rait vrai­ment fait. […]

Le jeune prince Kamal Khan du Nagir, un jeune fils de Moghlot, a tra­versé la rivière pen­dant la nuit, lui a fait la cour et a gagné son cœur. Chaque nuit les amants se ren­con­traient, à l’insu du reste du monde, jus­qu’à ce qu’ad­viennent de sérieuses consé­quences ; et un beau jour il a été annoncé au Hunza que, bien que la Providence n’ait pas donné un mari à la prin­cesse, elle l’a­vait gra­ti­fiée d’un fils. La morale au Hunza n’est pas des plus strictes, même aujourd’­hui [en 1880], de sorte qu’on a peu posé de ques­tions. Les braves gens, en géné­ral, se sont conten­tés de battre leurs tam­bours, de danser et de se livrer à d’autres fes­ti­vi­tés à l’oc­ca­sion de la nais­sance du prince Chiliss Khan.

Kamal Khan semble quand même s’être « mal com­porté » car cette his­toire est dis­si­mu­lée au Hunza der­rière la fic­tion qu’un prince du Shighnan aurait été marié à la prin­cesse, mais qu’on a oublié son nom, de sorte qu’on l’ap­pelle Ayesho (envoyé du Ciel), un nom qui a été adopté par la famille régnante du Hunza.

John Tobe donne une expli­ca­tion de l’ap­pel­la­tion « Hunza » (1960A15 page 429) :

[…] quand les diri­geants du Shignam [Shighnan] sont arri­vés au Hunza, ils ont appelé la vallée Kanjut. Ce nom est resté jus­qu’au moment des Girkis qui ont appelé le pays « Hunza » parce que tous les gens étaient unis comme les flèches dans un car­quois. En langue bou­rou­chaski, Hunza signi­fie « flèche ».

Un autre mythe d’o­ri­gine, chanté à la cour du Hunza à l’oc­ca­sion du Tumushuling, la fête du sol­stice d’hi­ver, est rap­porté par John Clark (1956N22 page 141) :

Dans des temps anciens, le Rajah de Gilgit gou­ver­nait tout le pays, de Gilgit à Mintaka Pass, et tout le Nagar [carteN42], oui, ainsi que l’Ishkoman et le Yasin [carteN43], jus­qu’aux fron­tières du Chitral [carteN44] et du Yaghistan. Il déte­nait le pou­voir d’un roi sur cette terre et l’exer­çait éga­le­ment, grâce à sa connais­sance de la magie, sur ses djinns, ses diables et les esprits. Mais c’é­tait un homme mau­vais, dont la force le fai­sait craindre beau­coup.

Le roi avait l’ha­bi­tude de manger la chair d’un bébé allaité, tué chaque jour. C’était une plaie dou­lou­reuse pour son peuple, mais ils étaient impuis­sants à l’ar­rê­ter. Il n’a­vait lui-même qu’un enfant, une fille adulte qui gar­dait son propre conseil. Puis un jour, un jeune prince et ses fidèles cour­ti­sans ont fait irrup­tion à Gilgit, des exilés de Perse. Bientôt, le prince et la fille du roi sont tombés amou­reux. Elle lui a parlé des pou­voirs magiques de son père et lui a expli­qué que cette magie ne pou­vait pas résis­ter au feu. Le jeune prince a donc arrangé un grand tama­sha [une célé­bra­tion] et secrè­te­ment, la nuit, avec ses ser­vi­teurs, ils ont creusé une fosse pro­fonde près de la porte du malé­fique Rajah. La nuit sui­vante, tout le monde est venu au tama­sha en por­tant une torche, comme l’a­vait ordonné le prince. Ils ont fait sem­blant de pro­vo­quer une grande émeute. Lorsque le Rajah s’est pré­ci­pité pour l’ar­rê­ter, il est tombé dans la fosse ; très vite, le prince et tout le peuple lui ont jeté leurs flam­beaux et il a été com­plè­te­ment consumé. Puis le prince et la prin­cesse se sont mariés et ont bien gou­verné Gilgit. Selon la légende, l’un des neveux du prince serait devenu le pre­mier Mir du Hunza, un autre Mir de Nagir.

Les rela­tions com­pli­quées entre Hunza et Nagar, et les cou­tumes de leurs popu­la­tions, sont expo­sées dans l’ou­vrage du colo­nel RCF Schomberg (1935A7 pages 125–183).

L’époque post-coloniale

Muhammad Jamal Khan, Mir du Hunza (1961)
Muhammad Jamal Khan, Mir du Hunza (1961)
Source : Jay M Hoffman (1968B5 page 89)

Après le départ des Anglais en 1947, le Hunza a fait l’ob­jet d’a­vances de la République de Chine qui deman­dait au Mir qu’il revienne sous pro­tec­tion chi­noise. L’Inde essayait aussi de prendre le contrôle de ce ter­ri­toire bien qu’il fût peuplé majo­ri­tai­re­ment de musul­mans — chiites au Nagar et ismaé­liens au Hunza.

Le 3 novembre 1947, le Mir Muhammad Jamal KhanN6, diri­geant du Hunza seule­ment depuis 1945, a envoyé un télé­gramme à Jinnah annon­çant son choix d’ac­cé­der au nouvel État du Pakistan. Sa déci­sion avait été prise une semaine après que Hari Singh, le maha­raja du Cachemire, ait demandé son rat­ta­che­ment à l’Inde suite à une ten­ta­tive d’in­va­sion par des MaseedN45 aidés par l’ar­mée pakis­ta­naise… et deux jours après qu’une révolte (sans effu­sion de sang) ait donné lieu au ren­ver­se­ment du gou­ver­neur Ghansara Singh et à la pro­cla­ma­tion de la République de Gilgit-BaltistanN24. Composé de chefs mili­taires sans sou­tien de la popu­la­tion locale, le nou­veau gou­ver­ne­ment n’a duré que 16 joursN46.

Le Mir a conti­nué à régner sur le Hunza tandis que l’ad­mi­nis­tra­tion pakis­ta­naise met­tait en place un Political Agent à Gilgit sur un modèle emprunté aux Anglais. Il a aussi été nommé, en 1951, repré­sen­tant du Prince Aga Khan Ismailia pour l’État de Hunza, l’Agence Gilgit, l’État de Chitral et l’Asie cen­traleN6.

Un pont de cordes sur la route menant au Hunza
Un pont de cordes sur la route menant au Hunza
Source : John Tobe (1960A15 page 39)

Annexion complète par le Pakistan

Le 25 sep­tembre 1974, à la suite de mani­fes­ta­tions locales, Zulfikar Ali Bhutto, Premier ministre du Pakistan, a des­ti­tué le gou­ver­ne­ment du Mir et annexé l’État sous l’au­to­rité du gou­ver­ne­ment fédé­ral. « C’était, depuis long­temps déjà, la contrée la plus pai­sible, la plus ins­truite et la plus accueillante de ce pays. » (Grua B, 2019N37)

Le Mir Muhammad Jamal Khan avait régné de 1945 à 1974, conser­vant son titre jus­qu’à son décès en 1976N35. Son fils aîné Ghazanfar Ali Khan IIN47 lui a suc­cédé en tant que Gouverneur du Gilgit-Baltistan jus­qu’au 14 sep­tembre 2018. La fonc­tion prin­cière ayant été abolie, le titre de « Mir » est contestéN48 :

Le Hunza est une vallée célèbre de la région du Gilgit-Baltistan. La plu­part des gens là-bas sont très fâchés lorsque les médias uti­lisent les termes : Mir du Hunza ou Rani du Hunza. « On dirait que quel­qu’un m’a tiré une balle dans le cœur », dit Fida Ali, dont le grand-père a perdu la vie alors qu’il tra­vaillait pour le diri­geant de l’an­cien État prin­cier Hunza. Le gou­ver­neur des­pote était connu sous le nom de « Mir du Hunza ».

Karachi Agreement
Source : Samrana GultasabN49

Le 28 avril 1949, l’Azad CachemireN50 — à ne pas confondre avec le Cachemire indien — a cédé au gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais le contrôle com­plet du Gilgit-Baltistan ainsi que celui des ques­tions de défense, des affaires étran­gères et des com­mu­ni­ca­tions dans sa propre région. Cette déci­sion, le Karachi Agreement N51, tenue secrète jus­qu’en 1990, avait été prise sans consul­ta­tion du Gilgit-Baltistan. On peut lire sur WikipediaN52 :

À partir de ce moment [la signa­ture du Karachi Agreement] et jusque dans les années 1990, le Gilgit-Baltistan a été régi par le Règlement sur la cri­mi­na­lité fron­ta­lière de l’é­poque colo­niale, qui trai­tait les popu­la­tions tri­bales comme « bar­bares et non civi­li­sées » en impo­sant des amendes et des sanc­tions col­lec­tives. Les gens n’a­vaient pas le droit d’être repré­sen­tés par un avocat ou d’in­ter­je­ter appel. Les membres des tribus devaient obte­nir l’au­to­ri­sa­tion préa­lable de la police pour se rendre n’im­porte où et tenir la police infor­mée de leurs dépla­ce­ments. Il n’existait pas de sys­tème démo­cra­tique pour le Gilgit-Baltistan au cours de cette période. Tous les pou­voirs poli­tiques et judi­ciaires sont restés entre les mains du minis­tère des Affaires du Cachemire et des régions du Nord (KANA). Les habi­tants du Gilgit-Baltistan ont été privés des droits des citoyens pakis­ta­nais et azadis du Cachemire.

L’un des prin­ci­paux motifs de cet état de fait était l’éloignement de Gilgit-Baltistan. Un autre fac­teur était que le Pakistan dans son ensemble man­quait de normes et de prin­cipes démo­cra­tiques. Le gou­ver­ne­ment fédé­ral ne don­nait donc pas la prio­rité au déve­lop­pe­ment démo­cra­tique de la région. Il y avait éga­le­ment un manque de pres­sion publique car une société civile active était absente de la région, les jeunes rési­dents ins­truits optant géné­ra­le­ment pour vivre dans les centres urbains du Pakistan au lieu de rester dans la région.

[…]

À la fin des années 90, le pré­sident d’Al-Jihad Trust a saisi la Cour suprême du Pakistan d’une requête en vue de déter­mi­ner le statut juri­dique du Gilgit-Baltistan. Dans son arrêt du 28 mai 1999, la Cour a enjoint au Gouvernement pakis­ta­nais de garan­tir l’é­ga­lité de droits à la popu­la­tion de Gilgit-Baltistan, et lui a donné six mois pour le faire. À la suite de la déci­sion de la Cour suprême, le gou­ver­ne­ment a pris plu­sieurs mesures pour délé­guer les pou­voirs au niveau local. Toutefois, dans plu­sieurs cercles poli­tiques, il a été sou­levé que le gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais était inca­pable de se confor­mer au ver­dict du tri­bu­nal en raison des fortes divi­sions poli­tiques et sec­taires au Gilgit-Baltistan, ainsi que des liens his­to­riques exis­tant entre ce ter­ri­toire et la région encore contes­tée du Cachemire, empê­chant la déter­mi­na­tion du statut réel du Gilgit-Baltistan.

[…]

Le peuple du Gilgit-Baltistan sou­haite être inté­gré au Pakistan en tant que cin­quième pro­vince dis­tincte, mais les diri­geants de l’Azad Kashmir sont oppo­sés à toute ini­tia­tive visant à inté­grer le Gilgit-Baltistan au Pakistan. Les habi­tants du Gilgit-Baltistan s’op­posent à toute inté­gra­tion avec le Cachemire et sou­haitent plutôt obte­nir la citoyen­neté pakis­ta­naise et un statut consti­tu­tion­nel pour leur région.

Le rat­ta­che­ment au Pakistan du Gilgit-BaltistanN2 a déclen­ché la pre­mière guerre indo-pakistanaise (1947–1948). L’Inde, qui reven­dique l’in­té­gra­lité du Cachemire, réclame tou­jours le contrôle sur ce ter­ri­toire, alors que le Pakistan affirme que le Cachemire indien devrait lui être rat­ta­ché puisque 90% de sa popu­la­tion est de reli­gion musul­mane.

Le Hunza pré­senté dans cet article est celui du milieu du 20e siècle, fort dif­fé­rent de ce qu’il est devenu après l’a­chè­ve­ment (en 1978) du Karakoram high­wayN53 lon­geant la vallée pour relier le Pakistan et la Chine. Seuls les pay­sages magni­fiques ont été pré­ser­vés !

Groupes ethniques

Ouvrage “Between the Oxus and the Indus”
Source : A7

Un témoi­gnage « de ter­rain » sur les Hunzas se trouve dans l’ou­vrage du colo­nel RCF Schomberg, Between the Oxus and the Indus (1935A7 pages 110–219).

Encore un colo­nel ? En effet, de nom­breux ouvrages riches en don­nées his­to­riques et cultu­relles ont été écrits par des offi­ciers sur les ter­ri­toires de l’Empire bri­tan­nique. Une connais­sance pro­fonde de la hié­rar­chie sociale était vitale pour le main­tien de la chape colo­niale par une armée réduite au mini­mum. Les chefs de tribus et diri­geants locaux assu­raient le relais. C’est ainsi que la dis­ci­pline aca­dé­mique « anthro­po­lo­gie sociale » a vu le jour au Royaume-Uni !

Schomberg dis­tingue plu­sieurs « races » — terme ancien dési­gnant les eth­nies (1935A7 pages 125 et 127). Les ortho­graphes des lieux ont été modi­fiées pour faci­li­ter leur loca­li­sa­tion sur la carteN26 :

Il existe trois divi­sions raciales dis­tinctes dans le Hunza moderne. La partie infé­rieure du pays, c’est-à-dire depuis la fron­tière du Nagar au-dessus de Chalat Bala, le long de la rive droite de la rivière Hunza, à l’ex­clu­sion de Murtazabad, est peu­plée par des habi­tants de la vallée de l’Indus. De Murtazabad à Altit, tous deux inclus, les habi­tants sont les pre­miers habi­tants du Hunza. Au-delà de Altit, à partir de Gulmit, le pays est connu sous le nom de Little Guhjal, autre­fois un état indé­pen­dant avec son propre gou­ver­neur ; il était peuplé de Wakhis.

Il existe éga­le­ment de nom­breuses colo­nies, géné­ra­le­ment récentes, d’hommes Hunza dans d’autres régions du pays, par exemple Misgar [N54], et dans la plu­part des cas, les terres nou­vel­le­ment ouvertes sont colo­ni­sées par des habi­tants du Hunza eux-mêmes, la sur­po­pu­la­tion y étant très impor­tante. Le Hunza pro­pre­ment dit, à la dif­fé­rence de l’État moderne du Hunza, n’est en réa­lité que le dis­trict qui s’é­tend le long de la rivière sur cinq ou six miles et dont le chef-lieu est Baltit [proche de KarimabadN23]. Les hommes du Hunza ont vécu ici pen­dant des siècles dans un iso­le­ment com­plet. […]

Les gens eux-mêmes disent qu’ils viennent de Badakhan et de Wakhan, ou, en d’autres termes, qu’ils sont d’o­ri­gine ira­nienne et tou­ra­nienne, turcs et tad­jiks. […]

Contrairement à John Biddulph (1880A1), RCF Schomberg ne classe pas dans la même race/ethnie les habi­tants du Hunza et du Nagar. Tout en recon­nais­sant leur ori­gine com­mune il y a plu­sieurs siècles, il sou­ligne leur dif­fé­ren­tia­tion consé­cu­tive à l’im­mi­gra­tion. Il décrit ainsi les Hunzas (1935A7 pages 128–129) :

Comment sont les gens du Hunza ? Je devrais les décrire comme étant de peau claire, bien bâtis et actifs, de taille moyenne et plutôt larges. Ils sont adap­tables et réac­tifs, et leur intel­lect est au-dessus de la moyenne de celui de leurs voi­sins. […]

En tant que char­pen­tiers et maçons, armu­riers, fer­ron­niers ou même orfèvres, ingé­nieurs des routes, des ponts ou des canaux, les hommes Hunza sont remar­quables. Même leur tissu fait à la maison est meilleur que tout autre, et ils démontrent leur talent supé­rieur d’une dou­zaine de façons. […]

L’un de leurs défauts est leur ten­dance à se que­rel­ler. Ce sont de grands indi­vi­dua­listes qui ne s’ac­cordent pas faci­le­ment. Ils sont égoïstes envers leurs familles. Un Hunza quit­tera son domi­cile pour gagner sa vie, mais enverra rare­ment de l’argent ou même une lettre à ses proches. Leur péché est celui de l’a­va­rice. La cupi­dité est la malé­dic­tion du Karakoram, mais elle est pire au Hunza que par­tout ailleurs.

Schomberg tem­père les écrits de Knight, cités pré­cé­dem­ment, qui selon lui reflé­taient un point de vue trop péjo­ra­tif sur les « tribus » que le Royaume-Uni avait décidé de colo­ni­ser. Sous la férule des Anglais, les diri­geants du Hunza s’é­taient enga­gés, en gage de leur auto­no­mie, à ne plus se livrer à des actes de guerre. Au moment où Schomberg rédi­geait son livre (en 1935) les raids et tra­fics d’es­claves n’é­taient plus qu’un loin­tain sou­ve­nir. Il ira jus­qu’à avan­cer l’ex­cuse de la pau­vreté pour jus­ti­fier leurs pra­tiques anciennes (Schomberg RCF, 1935A7 page 129) :

Les bonnes et mau­vaises qua­li­tés des hommes Hunza pro­viennent de l’en­vi­ron­ne­ment dans lequel ils vivent, où la sur­po­pu­la­tion est grande, où l’existence est une lutte et où la terre et l’eau sont tout à fait insuf­fi­santes. Des écri­vains ont décrit le Hunza comme un État de voleurs, le Mir comme un chef de voleurs, et Knight [1893A2] a été par­ti­cu­liè­re­ment viru­lent dans cette des­crip­tion inexacte et bâclée. Le peuple était habi­tué à des incur­sions et des raids, à l’instar des Pathans, car aussi bien au Hunza qu’au Nord-Ouest les condi­tions éco­no­miques les obli­geaient à le faire. Mais il est puéril de dési­gner ces pay­sans indus­trieux comme une simple race de voleurs. Ce qu’ils n’ont jamais été. […]

Il recon­naît tou­te­fois une appé­tence pour l’argent chez les sou­ve­rains de la vallée de la Hunza, ce qui permet de mieux com­prendre les dif­fi­cul­tés ren­con­trées quinze ans plus tard par John Clark (voir plus bas) dans ses trac­ta­tions avec le Mir du Hunza (Schomberg RCF, 1935A7 page 183) :

Les notables du Cachemire peuvent être vénaux, mais c’est sou­vent le cas en Inde et je doute qu’ils soient pires que la plu­part de leurs col­lègues. S’ils prennent de l’argent c’est pour un ser­vice rendu, alors que les diri­geants [de la vallée de la Hunza] prennent de l’argent à toute occa­sion, comme un droit inalié­nable, et ne font rien en retour.

Le colo­nel Schomberg signale enfin un méca­nisme qui a pu jouer un rôle impor­tant dans la survie et la santé de ce peuple isolé (1935A7 page 130) :

Autonomes et satis­faits, ils sont restés intacts et sans influence, et ce n’est qu’a­près l’ex­pé­di­tion bri­tan­nique de 1891 qu’ils ont com­mencé à cher­cher un emploi en dehors de leur pays. En raison de cet envi­ron­ne­ment, les habi­tants du Hunza conservent encore un cer­tain nombre de mœurs et cou­tumes qui ont dis­paru ailleurs.

Ils sont divi­sés en quatre tribus, à savoir Diramitting, Baratilling, Khuru Kutz et Burong, de par les quatre fon­da­teurs Diram, Barat, Khuru et Bourane, mais ces divi­sions sont sociales, pas raciales ni ter­ri­to­riales. Jusqu’en 1930, toutes ces tribus étaient tota­le­ment exo­games, on ne se mariait jamais au sein de sa tribu, mais des cas endo­games sont main­te­nant [en 1935] connus. Par exemple, un de mes hommes, Hasil Shah, a épousé sa cou­sine ger­maine mais ils n’ont pas eu d’en­fants. Il y a quelques années, tout mariage au sein de la tribu était qua­si­ment vu comme un inceste.

Ce détail est impor­tant. L’isolement était com­pensé par une exo­ga­mie réglée par la par­ti­tion de la popu­la­tion en groupes dis­tincts. On peut y voir une forme opti­male de pré­ser­va­tion du groupe eth­nique dans son ensemble. Un méca­nisme sem­blable aurait assuré la survie et le déve­lop­pe­ment des pre­miers habi­tants de l’Australie.

La même pra­tique d’exo­ga­mie est décrite par John Tobe, qui la tient du Mir Muhammad Jamal Khan, avec une ortho­graphe dif­fé­rente des noms de tribus : « Diramiting, Khorokoch, Borong, Barataling » (Tobe JH, 1960A15 page 303). Barbara Mons pré­cise que la famille prin­cière appar­tient à une tribu dis­tincte des pré­cé­dentes (1958A14 page 110) :

La famille royale a de larges rami­fi­ca­tions et forme à elle seule une divi­sion ou classe tri­bale, appe­lée Thamo, sub­di­vi­sée en Kareli, de nais­sance royale des deux côtés, et Arghundaro, d’origine com­mune du côté fémi­nin. À l’in­té­rieur de ce groupe, le mariage a lieu avec l’ap­pro­ba­tion du Mir ou à son choix.

Une autre divi­sion, hié­rar­chique celle-ci, est décrite par Niegel Allen (1990A19 page 404) :

La société hunza, comme celle des val­lées arides plus à l’ouest en Afghanistan et à l’est dans l’Himalaya, était hié­rar­chi­que­ment divi­sée. Le groupe d’é­lite au Hunza était les Akabirs, qui man­geaient des nour­ri­tures de haut statut, culti­vées loca­le­ment, comme le blé et l’orge. Le second groupe, les Shader, consom­maient du blé et de l’orge quand ils y avaient accès, mais étaient obli­gés occa­sion­nel­le­ment de manger du mil sétaire [millet des oiseaux] et du sar­ra­sin doux ou amer. Ces varié­tés de sar­ra­sin étaient la base de sub­sis­tance des Barbardar, le groupe le plus bas, dont le statut était à peine supé­rieur à celui des esclaves. Une classe encore plus basse com­pre­nait les musi­ciens et for­ge­rons du Mir. La réha­bi­li­ta­tion sociale de ces gens est en cours, grâce au pater­na­lisme béné­fique des diri­geants musul­mans ismaë­liens, et plus tard leur vil­lage a été rebap­tisé de “Domashi” à “Mominabad” dans une ten­ta­tive publique d’é­ra­di­quer leur ancien statut de domi­nés. Aux moments de pénu­rie d’eau, les Barbardar étaient les pre­miers à être affa­més au prin­temps.

De la légende au mythe

Dans sa des­crip­tion détaillée des us et cou­tumes des habi­tants du Gilgit-Baltistan (1935A7 pages 125–197), le colo­nel RCF Schomberg ne s’est pas pro­noncé sur la santé ou la lon­gé­vité des popu­la­tions en géné­ral, ni de celles des Hunzas en par­ti­cu­lier.

Hunza - Akiko (assis à l'arrière) regarde Sóni berçant fièrement son premier petit-fils
Groupe fami­lial N°1A. Akiko (assis à l’ar­rière) regarde Sóni ber­çant fiè­re­ment son pre­mier petit-fils.
Source : E.O. Lorimer, 1939A3 page 224.
Photo repro­duite sans réfé­rence dans l’ou­vrage de Bircher, 1952 (1942)B1 page 81.

Il est dou­teux que McCarrison et d’autres visi­teurs euro­péens — mis à part les époux Lorimer — aient pu mener des enquêtes de ter­rain en raison des bar­rières sociales et lin­guis­tiques. La langue prin­ci­pale des Hunzas est le bou­rou­chaskiN55. Le shinaN56 et le wakhiN57 sont aussi parlés dans la vallée de la Hunza. Plus tard, John Clark (1956N22) com­mu­ni­quait en ourdou, langue offi­cielle du Pakistan ensei­gnée aux éco­liers, et il avait pris comme inter­prètes des jeunes gens « du peuple ». Pour presque tous les autres visi­teurs, après 1945, les échanges entre étran­gers et popu­la­tion étaient habi­le­ment pilo­tés par le Prince (Mir) Muhammad Jamal KhanN6 et ses proches. Ce fil­trage de l’in­for­ma­tion a lar­ge­ment contri­bué au ren­for­ce­ment des croyances sur la santé et la lon­gé­vité des Hunzas.

En 1938, Guy Wrench écri­vait (A8 page 14) :

Les Européens ne séjournent pas en Hunza. En tran­sit, ils passent quelques jours à Baltit [Karimabad], capi­tale de Stanza, ache­tant des four­ni­tures pour la suite de leur voyage et pro­fi­tant de l’hos­pi­ta­lité de son célèbre gou­ver­neur le Mir Muhammad Nazim Khan. Il n’existe aucun rap­port sur le Hunza par un de ses rési­dents. Néanmoins, de nom­breux voya­geurs ont fait part de leurs impres­sions sur le Hunza, et les offi­ciels de la Gilgit Agency à laquelle le Hunza est main­te­nant rat­ta­ché doivent visi­ter la vallée dans leurs tour­nées offi­cielles. Ainsi, on connaît un bon nombre de choses sur le peuple Hunza, mais super­fi­ciel­le­ment plutôt que de manière intime.

C’est typi­que­ment le cas de la plu­part des voya­geurs occi­den­taux auteurs des livres qui ont façonné l’o­pi­nion sur le Hunza. La construc­tion du mythe d’un groupe doté de qua­li­tés sur­hu­maines est emblé­ma­tique de la naï­veté de cer­tains Occidentaux face à des popu­la­tions dont ils ne connaissent ni la langue ni les cou­tumes.

Le fan­tasme d’un ber­ceau de la sagesse humaine pro­tégé de toute « pol­lu­tion civi­li­sa­trice » — les « sau­vages en bonne santé » selon William T Jarvis (1981N7) — a exercé la même fas­ci­na­tion que la recherche com­pul­sive de l’Eldorado illus­trée par Werner Herzog dans son film Aguirre, la colère de DieuN58 !

Maladies et mortalité

Dans son ouvrage Studies in Deficiency Diseases, le doc­teur Robert McCarrison par­lait ainsi des Hunzas (1921A4 page 9) :

Ma propre expé­rience inclut un exemple de race, jamais sur­pas­sée dans la per­fec­tion phy­sique et l’absence de mala­die en géné­ral […]

Jay Milton Hoffman cite à l’ap­pui de cette affir­ma­tion (1968B5 page 222) un évé­ne­ment relaté dans l’ou­vrage Holiday in Hunza publié par une maison d’é­di­tion adven­tiste (Henrickson JH, 1960A13). Nous ver­rons que les Adventistes ont joué un rôle impor­tant dans la glo­ri­fi­ca­tion du végé­ta­risme des Hunzas.

Le « show » à l’in­ten­tion des voya­geurs amé­ri­cains était orches­tré par la famille prin­cière (A13 pages 72–73) :

La Rani [Shams-un Nahar] avait sug­géré au Dr. Verna [Verna L. Robson] que dimanche matin elle reçoive les femmes néces­si­tant des soins médi­caux. Le Dr. Verna était prête à cela, bien qu’elle eût très peu de médi­ca­ments. Une des salles du deuxième étage du palais a été amé­na­gée en salle d’examen et, à 10 heures, les femmes ont com­mencé à arri­ver. La Rani elle-même a conduit chaque femme chez le méde­cin et l’a pré­sen­tée. Son Altesse tra­dui­sait les propos de la patiente en ourdou pour l’in­fir­mière Laurice, et Laurice tra­dui­sait en anglais pour le méde­cin. Dix-sept femmes sont venues pour une consul­ta­tion et des conseils. Elles ont apporté des assiettes de fruits et de légumes jus­qu’à ce que la table de la récep­tion soit cou­verte de pro­duits.

Le Dr Stan [Stanley Wilkinson] sem­blait tenir une cli­nique en continu, car chaque jour plu­sieurs per­sonnes venaient sous sa tente, appe­laient “Doctor-Sahib” et expli­quaient “j’ai mal ici” ou “mon bacha [enfant], il ne va pas bien”.

Hoffman a col­lecté d’autres infor­ma­tions sur cet évé­ne­ment qu’il livre ici, avec une conclu­sion épa­tante dans son cha­pitre titré : Est-ce que quel­qu’un tombe jamais malade au Hunza ? (Hoffman JM, 1968B5 page 222) :

J’ai écrit à Mme Henrickson pour lui deman­der des éclair­cis­se­ments sur les affir­ma­tions ci-dessus. Elle m’a répondu que les deux méde­cins avaient vu envi­ron 66 patients et que, dans la cli­nique du Dr Stan, il voyait sur­tout des enfants atteints de dys­en­te­rie ou de maux des yeux causés par des pièces rem­plies de fumée parce qu’elles n’a­vaient pas de che­mi­nées — seule­ment une lumière ouverte dans le toit. Ainsi, sur une popu­la­tion d’en­vi­ron 55 000 per­sonnes, seules 17 femmes sont venues voir le Dr Verna L. Robson à l’é­poque quand elle a tenu la cli­nique [un seul jour] ! Les autres patients com­po­sés d’hommes et d’en­fants venus voir le Dr Stanley L. Wilkinson étaient au nombre d’en­vi­ron 49 et il s’a­gis­sait prin­ci­pa­le­ment d’en­fants.

Pour le moins, c’est un miracle moderne que si peu de gens sur 55 000 aient été suf­fi­sam­ment malades pour venir voir les méde­cins. Je crois sin­cè­re­ment que ces faits indiquent que les habi­tants du Hunza sont effec­ti­ve­ment les plus sains du monde et que leur pays est véri­ta­ble­ment une fon­taine de jou­vence.

Statistique impres­sion­nante, en effet… Sauf qu’il aurait dû se deman­der com­ment les 55 000 habi­tants de la « fon­taine de jou­vence » avaient été pré­ve­nus de la pré­sence des deux méde­cins… On peut même s’é­ton­ner qu’un si grand nombre aient consenti à venir, que ce soit dans le palais du Mir, les bras char­gés de fruits et légumes — ce qui laisse entendre qu’il s’a­gis­sait de femmes aisées proches de la famille prin­cière — ou sous la tente d’un étran­ger qui ne par­lait pas leur langue. Jewel Henrickson avait d’ailleurs signalé dans son ouvrage Holiday in Hunza (1960A13) que de nom­breux patients s’é­taient pré­sen­tés spon­ta­né­ment après la scène dans le palais du Mir (voir plus bas).

Le doc­teur Hoffman recon­naît tou­te­fois (1968B5 page 221) — mais sans donner de chiffres — que « de nom­breux bébés et jeunes enfants souffrent de dys­en­te­rie à cause de la mouche égyp­tienne [?] très com­mune au Hunza et du manque d’hy­giène ». Ceci après avoir déclaré (B5 page 108) qu’il n’y avait pas d’in­sectes au Hunza !

John Tobe raconte en détail un entre­tien qu’il a eu en 1959, en pré­sence du Mir Muhammad Jamal Khan, avec Muhammad Yusuf Khan, un jeune méde­cin pakis­ta­nais posté à Aliabad (Tobe JH, 1960A15 pages 379–387). Le méde­cin évoque des cas d’é­pi­lep­sie mais Tobe estime ils sont net­te­ment moins fré­quents — ou diag­nos­ti­qués ? — qu’aux USA. La mala­die la plus pré­va­lente, selon le méde­cin, serait la dys­en­te­rie qui est rare­ment grave. Des goitres com­mencent à appa­raître de manière inquié­tante chez les jeunes gens. Approuvé par le Mir, John Tobe les attri­bue au fait que, depuis une dizaine d’an­nées, les gens uti­lisent du sel « raf­finé » importé de Gilgit au lieu d’u­ti­li­ser le sel de mine « natu­rel » de Shimshal. Une erreur mani­feste car le « sel de l’Himalaya » est moins riche en iode que le sel de mer. La même expli­ca­tion — sel « raf­finé » au lieu de « natu­rel » — est avan­cée pour jus­ti­fier la pro­gres­sion inquié­tante des caries den­taires, sans jamais envi­sa­ger que leur décou­verte plus fré­quente pour­rait être asso­ciée au suivi et à l’ac­cès aux soins den­taires.

Le méde­cin recon­naît que les Hunzas sont réfrac­taires à l’idée de venir le consul­ter, étant plutôt enclins à croire que les mala­dies sont cau­sées par de mau­vais esprits (Tobe JH, 1960A15 page 384). John Tobe admet que les mala­dies des yeux et des pou­mons peuvent frap­per en hiver, à cause de la fumée des feux sans che­mi­née, et que les femmes en sont les pre­mières vic­times.

Barbara Mons a inter­rogé le méde­cin en poste à l’hô­pi­tal de Baltit, en 1958, alors qu’il s’ap­prê­tait à opérer une appen­di­cite (Mons B, 1958A14 page 105) :

Dr. Safdar Mahmood a récem­ment envoyé à mon mari une ana­lyse de tous les cas de mala­dies qu’il a eues à trai­ter l’an der­nier. Elles com­prennent, en plus d’une mul­ti­tude de plaintes humaines les plus ordi­naires, 384 cas de dys­en­te­rie, 1 de typhoïde, 734 d’autres mala­dies intes­ti­nales, 290 de palu­disme, 113 de fièvre rhu­ma­tis­male, 426 de goitre.

Elle ajoute que le for­ge­ron de Baltit reçoit fré­quem­ment des per­sonnes venues lui faire arra­cher des dents plutôt que de faire appel à un den­tiste.

Selon le doc­teur Muhammad Yusuf Khan, les femmes ne consultent pas pour des pro­blèmes gyné­co­lo­giques et se résignent à mourir lorsque la mala­die s’ag­grave (Tobe JH, 1960A15 page 385). Elles tra­vaillent dur jus­qu’aux jours de leurs accou­che­ments, croyant que les efforts phy­siques faci­litent la par­tu­ri­tion. Le méde­cin recon­naît enfin, sans citer de chiffres, que la mor­ta­lité infan­tile « n’est pas aussi faible que ce que cer­tains auteurs vou­draient nous faire croire » (A15 page 386). Les quatre pre­miers fils du couple prin­cier (Muhammad Jamal Khan et Shams-un Nahar) sont morts en bas-âge, mais les parents soup­çonnent qu’ils ont été empoi­son­nés par un membre de leur famille ou un ser­vi­teur (Henrickson JH, 1960A13 page 63).

John Tobe dit avoir lu le livre de John Clark (1957A11) mais curieu­se­ment il ne com­mente pas ses obser­va­tions sur la santé de la popu­la­tion du Hunza… Ses cri­tiques des tra­vaux de Clark reflètent d’ailleurs une lec­ture super­fi­cielle ou for­te­ment biai­sée. Il revient sur son entre­tien avec le méde­cin dans le cha­pitre Misconceptions de son ouvrage (Tobe JH, 1960A15 pages 620 et 617) :

Des affir­ma­tions pré­cises du méde­cin qui était en poste à Aliabad au Hunza, il est vrai que des mala­dies telles que le cancer, le dia­bète, les mala­dies car­diaques et l’hy­per­ten­sion sont abso­lu­ment incon­nues au Hunza. Mais il existe d’autres mala­dies, peut-être pas aussi cru­ciales mais, néan­moins, des mala­dies graves. À mesure que de plus en plus de raf­fi­ne­ments de la civi­li­sa­tion seront connus et uti­li­sés au Hunza, il est cer­tain que de nom­breuses autres mala­dies de civi­li­sa­tion, pour l’ins­tant incon­nues au Hunza, arri­ve­ront dans ce pays. […]

Je n’ai encore jamais vu de race aussi saine que celle des Hunzas. Mais dire que c’était une race qui jouis­sait d’une santé par­faite, je le consi­dè­re­rais un peu exa­géré, car le méde­cin traite quelques patients de temps en temps actuel­le­ment, et l’hôpital accueille des per­sonnes malades. Je dois avouer hon­nê­te­ment que je n’ai vu aucun malade au Hunza, mais il y en a beau­coup qui ne jouissent pas d’une santé par­faite.

Tobe attri­bue la santé de la plu­part des Hunzas à leur iso­le­ment géo­gra­phique et au « magné­tisme des som­mets impre­nables déme­su­rés [qui] donne des forces à de nom­breux humains » (1960A15 page 268). S’il dit vrai, on serait en droit de lui deman­der pour­quoi leurs voi­sins les plus proches du Nagar n’en ont pas béné­fi­cié. La seule ten­ta­tive d’ex­pli­ca­tion serait que le sol du Hunza est beau­coup plus acci­denté et inhos­pi­ta­lier, indui­sant une forme de résis­tance natu­relle (1960A15 page 25).

Mouton Marco Polo
Mouton Marco Polo, gra­vure de Gustave Mützel (1883). Domaine public

Des témoi­gnages de situa­tions vécues par les visi­teurs illus­trent avec cer­ti­tude les capa­ci­tés phy­siques excep­tion­nelles de cer­tains Hunzas, comme les trois hommes qui ont accom­pa­gné Franc Shor à la chasse au mouton Marco PoloN59 au-dessus du gla­cier Batura (Shor F, 1953A10 page 500) :

Les guides trou­vaient que je pro­gres­sais trop len­te­ment. Le shi­kari [chas­seur] res­tait avec moi mais les pis­teurs se pré­ci­pi­taient en avant comme des chiens de chasse, fai­sant au moins trois fois plus de chemin que moi sans mani­fes­ter la moindre trace de fatigue. […] Les Hounzas vou­laient chas­ser toute la nuit. J’étais épuisé, mes pieds étaient en plomb, mes pou­mons sur le point d’é­cla­ter, mon cœur dan­sait la sara­bande. […]

L’ovis polii [mouton Marco Polo] a un corps de la taille d’un âne, une grosse tête et de magni­fiques cornes cour­bées. Un record du monde de tête, juste à côté, avait des cornes de 2 mètres le long de la courbe exté­rieure. Je me suis allongé, atten­dant que ma res­pi­ra­tion hale­tante se calme. Puis j’ai appuyé le fusil sur la crête, visé et pressé la gâchette.

Les ani­maux qui pais­saient se sont enfuis, comme pro­pul­sés par des hélices. Ils ont jailli en grim­pant au mur rocailleux. Tous sauf un gros bélier. Il est resté immo­bile une seconde puis a dévalé la pente. Tair Shar a tiré. Le jeune bélier a chuté en plein vol. […]

Il nous a fallu, au guide et à moi, six heures pour reve­nir au vil­lage. Peu après, les pis­teurs sont arri­vés, chacun avec ses cent kilos de mouton sur le dos. Aucun d’eux n’a­vait l’air fati­gué.

Le mouton Marco Polo (ovis ammon polii) est un mouton alors que le bou­que­tin, bien plus fré­quem­ment ren­con­tré, est appa­renté à la chèvre (Tobe JH, 1960A15 page 468).

Il est com­pré­hen­sible que Franc Shor ait par la suite tenté de dis­sua­der Allen Banik, âgé de de 52 ans, de se rendre au Hunza (Banik AE, 1960B2 page 30) !

L’agilité remar­quable des Hunzas est confir­mée par Tobe (1960A15 page 373) :

On a beau­coup parlé des habi­tudes de marche des Hunzas… les longues dis­tances, les mon­tées, leur endu­rance et leur démarche légère. J’ai peu d’ex­pé­rience de leur endu­rance, mais de leur démarche je peux parler avec un cer­tain degré d’au­to­rité. Ils ont la marche et la cadence les plus légères et les plus agiles que j’ai jamais vues de ma vie. Ils semblent glis­ser ou sauter sans effort. Si des habi­tants de la pla­nète ont appris à mar­cher sans gas­piller d’énergie, je crois que les habi­tants du Hunza connaissent ce secret. […]

Je n’ai aucun sou­ve­nir d’a­voir vu un Hunza se repo­ser après une marche. […] En outre, ils ne s’af­fais­saient jamais, que ce soit en mar­chant, debout ou assis. Peu importe où vous les ayez vus, ils gar­daient la tête droite et la poi­trine ouverte.

Et page 181 :

Je regrette mon inca­pa­cité à décrire leur méthode de marche en détail. Mon voca­bu­laire n’est tout sim­ple­ment pas à la hau­teur pour donner une des­crip­tion adé­quate de la démarche de ces hommes Hunza. Je ne l’ai vu nulle part ailleurs dans mes voyages. Non, même les Nagirwals ne mar­chaient pas comme les Hunzas.

Il recon­naît tou­te­fois que l’en­du­rance des Nagaris était com­pa­rable à celle des Hunzas (Tobe JH, 1960A15 page 618).

Les obser­va­tions de méde­cins (ou voya­geurs pro­fanes) qui disent s’être ren­sei­gnés sur la santé des Hunzas sont au mieux basées sur un entre­tien avec le res­pon­sable du centre médi­cal, en pré­sence du Mir ou de l’un de ses proches. Ils n’ont pas mené d’en­quête sur la popu­la­tion, loin de ce centre, avec des ins­tru­ments médi­caux. Comment peut-on affir­mer qu’il n’y a pas de dia­bète sans mesu­rer la gly­cé­mie, ou de pro­blème car­diaque sans véri­fier la ten­sion arté­rielle et autres para­mètres ? Le maté­riel médi­cal était peu sophis­ti­qué au milieu du 20e siècle : aurait-on pu détec­ter des can­cers ou des mala­dies car­dio­vas­cu­laires en l’ab­sence d’ou­tils de diag­nos­tic ? J’entends encore dire, dans mon vil­lage au 21e siècle, que telle per­sonne âgée est morte « d’un arrêt du cœur »…

À cette époque, les per­sonnes gra­ve­ment malades au Hunza n’é­taient pas en mesure de se dépla­cer, encore moins les femmes qui avaient la charge de la maison. Elles n’o­saient pas non plus appro­cher un méde­cin inconnu, de sorte qu’on ne pou­vait s’é­ton­ner qu’elles meurent en moyenne cinq ans plus jeunes que les hommes. Le doc­teur Banik nous offre sa ver­sion « moitié du verre plein » en écri­vant : « Les hommes sur­vivent aux femmes en moyenne de cinq ans » (Banik AE, 1960B2 page 225) ! 😣

Si en 1959 les per­sonnes malades — sur­tout les femmes — ne pou­vaient, ou ne vou­laient pas, venir consul­ter un méde­cin pakis­ta­nais à Aliabad, centre de la vallée de la Hunza, il est encore moins pro­bable qu’elles aient marché plus de 100 kilo­mètres pour venir consul­ter un méde­cin anglais à Gilgit au début du siècle. Il n’y a donc rien d’é­ton­nant à ce que Robert McCarrison n’ait connu que des Hunzas (hommes) en pleine santé. Il n’empêche que son incan­ta­tion « un exemple de race, jamais sur­pas­sée dans la per­fec­tion phy­sique et l’absence de mala­die en géné­ral » (McCarrison R, 1921A4 page 9) est reprise à l’u­nis­son comme preuve que les Hunzas jouissent d’une santé éblouis­sante.

Parmi les 5684 patients qu’il a soi­gnés en 1950, John Clark a dressé une liste des mala­dies les plus fré­quem­ment ren­con­trées : dys­en­te­rie, teigne, impé­tigo, cata­racte, tuber­cu­lose, scor­but, palu­disme, asca­ri­diase (vers), leu­co­derme, sta­phy­lo­coque, caries den­taires, goitre, bron­chite, grippe, pneu­mo­nie, genoux rhu­ma­ti­sants du rachi­tisme etc. Effectivement, aucune des mala­dies chro­niques qui frappent les « civi­li­sés » de manière plus visible aujourd’­hui… Il expose dans son livre les réti­cences des habi­tants face à l’i­nef­fi­ca­cité et la dan­ge­ro­sité des dis­pen­saires médi­caux ins­tal­lés dans la région (Clark J, 1957N22 page 155) :

Un père a conduit sa petite fille là où j’é­tais assis sur la véranda du bungalow-dak. Son visage était ter­rible à voir ; un globe ocu­laire était aveugle et cica­trisé et l’autre suin­tait de pus san­glant sur sa joue. J’ai donné un trai­te­ment d’ur­gence avec des sul­fa­mides et me suis tourné vers le père.

— « Emmenez cet enfant à Gilgit immé­dia­te­ment ! Ils pour­raient peut-être sauver la vue de cet œil unique. »
— « Non, Sahib », a‑t-il dit fer­me­ment, « nous n’i­rons pas là-bas. »
— « Pourquoi pas ? » ai-je demandé.
— « Parce que je l’ai emme­née là-bas il y a six mois lorsque son pre­mier œil est devenu dou­lou­reux et que le méde­cin n’a rien fait pour elle », a‑t-il répondu.
— « Pourquoi ne l’emmenez-vous pas au res­pon­sable du dis­pen­saire gou­ver­ne­men­tal à Chalt, alors ? » ai-je demandé.
— « Parce que le res­pon­sable lui-même m’a dit qu’il n’a­vait aucun médi­ca­ment qui pour­rait l’ai­der. Seul ton médi­ca­ment nous guérit, Sahib, et quand tu n’es pas là, il n’y a per­sonne pour s’en occu­per. »

J’ai été de nou­veau sur­pris par les pres­sions qui m’é­pui­saient ! Neuf gar­çons du Hunza dépendent de moi pour l’é­du­ca­tion et la nour­ri­ture. Les gens d’ici et de chaque oasis deviennent aveugles, meurent d’une pneu­mo­nie, souffrent de mala­dies que je pour­rais soi­gner… L’avenir éco­no­mique de la région dépend de mes enquêtes [géo­lo­giques]… Je ne pou­vais pas tout faire ! Des cas comme celui-ci me venaient presque tous les jours. Si je ne les soi­gnais pas, les gens tom­baient malades, deve­naient aveugles ou mou­raient. Si je les trai­tais, j’é­tais accusé de dimi­nuer le pres­tige du gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais. En fait, si le Dr Mujrad Din, chi­rur­gien de l’Agence, s’était rendu dans cette région avec son excel­lente for­ma­tion en méde­cine, mon tra­vail médi­cal aurait été réduit aux pre­miers secours occa­sion­nels. Je savais […] avec quel enthou­siasme le gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais aurait appuyé tous les efforts qu’il aurait pu déployer. Il n’a­vait qu’à réqui­si­tion­ner pour que du maté­riel moderne et des médi­ca­ments soient envoyés en rem­pla­ce­ment des remèdes dan­ge­reu­se­ment péri­més des dis­pen­saires locaux.

Source : A20 page 619

Dans The Concise Encyclopedia of Foods and Nutrition (Ensminger A, 1995A20 page 619 voir ci-dessus), on peut lire :

En fait, il appa­raît que les rap­ports d’ex­cel­lente santé et lon­gé­vité de ces gens sont moins que précis, puis­qu’une équipe de méde­cins japo­nais a décou­vert plu­sieurs cas de cancer, de mala­dies car­diaques et de tuber­cu­lose au cours d’é­tudes et n’a obtenu que peu de preuves d’une lon­gé­vité par­ti­cu­lière de la popu­la­tion du Hunza (Jarvis WT, The Myth of the Healthy Savage, 1981N7 page 19). La mor­ta­lité infan­tile y est extrê­me­ment élevée, avec un taux de mor­ta­lité de 30% avant l’âge de 10 ans, et 10% des adultes décèdent avant l’âge de 40 ans. Il appa­raît donc que les vieillards Hunza actifs obser­vés par les cher­cheurs de secrets de lon­gé­vité repré­sen­taient les plus résis­tants de ce groupe, béné­fi­ciant d’une faculté excep­tion­nelle d’a­dap­ta­tion aux condi­tions pri­mi­tives.

En 1950, John Clark ne dis­po­sait pas de sta­tis­tiques démo­gra­phiques mais il col­lec­tait des don­nées sur les dizaines de per­sonnes qui se pré­sen­taient chaque matin à son dis­pen­saire médi­cal de Baltit (Karimabad), ainsi que sur les jeunes gens recru­tés dans son école de sculp­ture sur bois (Clark J, 1957N22 page 170) :

Cette nuit-là, j’ai fait un recen­se­ment dans mon école afin de savoir com­bien d’étudiants avaient perdu des membres de leur famille immé­diate. La table de mor­ta­lité se lisait comme suit :

Gohor Hayat : mère, 3 frères, 2 sœurs
Sherin Beg : 1 frère, 1 soeur
Nour-ud-Din Shah : mère, 2 frères, 2 sœurs
Muhammad Hamid : mère, 1 sœur
Burhan Shah : 1 frère, 1 sœur
Nasar Muhammad : mère, 2 frères, 1 sœur
Mullah Madut : 2 frères
Suleiman Khan : 1 frère
Ghulam Rasul : père

Ces neuf gar­çons [voir la photo du groupe plus bas] appar­te­naient tous à des familles plus aisées que la moyenne ; ils man­geaient mieux que la nour­ri­ture habi­tuelle et vivaient dans des mai­sons propres. Ceux qui ont écrit sur les « Hunzas en bonne santé » et les avan­tages du « jar­di­nage bio­lo­gique » ont pro­pagé un mythe sans se pré­oc­cu­per de connaître leur véri­table situa­tion. [Gohor] Hayat a résumé rapi­de­ment et bru­ta­le­ment la vie au Hunza : « Ceux d’entre nous qui vivent sont forts. Ceux qui ne le sont pas meurent. »

Longévité

Christian Godefroy n’hé­site pas à racon­ter (1984B7 pages 18–19) :

Un Hunza ayant atteint l’âge quasi-incroyable de 145 ans, et qu’on hésite cepen­dant encore à qua­li­fier de vieillard, marche encore avec une faci­lité décon­cer­tante, sans cane ni sou­tien, le buste bien droit, la taille mince, dépourvu de cet inévi­table ventre qui flé­trit la sil­houette de la plu­part des Occidentaux d’un cer­tain âge. ➡ Même à 145 ans ? 🙂 Cet ancien (c’est ainsi que les Hunzas appellent les gens du troi­sième âge qui est d’ailleurs chez eux le véri­table âge d’or) était dans une forme res­plen­dis­sante, et il le prouva d’une façon tout à fait sur­pre­nante, et à vrai dire presque incroyable à nos yeux. En effet, il jouait encore au volley-ball avec des plus « jeunes » qui devaient avoir aux alen­tours de 70 ans (moins de la moitié de son âge) et ne sem­blait pas se lasser de sauter pour attra­per le ballon. Un spec­tacle à vous couper le souffle ! À la fin de la partie, il n’alla pas se cou­cher ni même s’as­seoir pour récu­pé­rer, et n’eut pas besoin de recou­rir aux ser­vices d’un mas­seur pour soi­gner ses cour­ba­tures. Non, il alla plutôt assis­ter au Conseil de la ville, à titre d’an­cien, en se ren­dant au châ­teau du Souverain, 400 mètres d’al­ti­tude au-dessus du ter­rain de jeu !…

Tel que rédigé, on pour­rait croire que ce récit pro­vient du vécu per­son­nel de Christian Godefroy. Sachant que l’au­teur n’a pas visité le Hunza, on devrait attri­buer le témoi­gnage au doc­teur McCarrison, seule « auto­rité » men­tion­née au début de l’ou­vrage. En réa­lité, il est l’œuvre de Renée Taylor (1964N60 page 89) :

Je sentis tout à coup que quel­qu’un me regar­dait. C’était un ami, un jeunot [sic] de cent quarante-cinq ans. Il ne par­lait pas un mot d’an­glais mais il avait un joli sou­rire et, quand il me regar­dait, je sen­tais que je com­pre­nais ce qu’il vou­lait me dire. Il se rap­pe­lait quelques contes mer­veilleux et des his­toires qu’il racon­te­rait aux enfants, et qu’eux à leur tour racon­te­raient à d’autres. Sa longue barbe blanche était soyeuse, ses che­veux blancs joli­ment four­nis et bien tenus. Grand et mince, il avait l’air si jeune sous le soleil lui­sant.

La suite de cette his­toire est effec­ti­ve­ment la par­ti­ci­pa­tion du « jeunot » au match de volley-ball puis au Conseil des Anciens. Mais com­ment savait-elle son âge ? Le Mir Muhammad Jamal Khan lui avait expli­qué (Taylor R, 1964N60 page 75) :

L’âge n’a rien à voir avec le calen­drier. L’âge n’est que le muris­se­ment du corps et de l’es­prit. Ici, en Hunza, l’âge d’un homme est cal­culé uni­que­ment en fonc­tion de ses réa­li­sa­tions : plus il en a fait, plus il a acquis de sagesse, donc plus grande est sa matu­rité, donc sa valeur.

Cette décla­ra­tion — du genre qui pour­rait être likée par des mil­lions de lec­teurs de Facebook — est ambi­va­lente. Au delà de la leçon de sagesse à laquelle on ne peut qu’adhé­rer, elle permet de passer sous silence que le Hunza ne dis­po­sait d’au­cun registre d’état civil, ce que tous les voya­geurs ont confirmé, entre autres Barbara Mons (1958A14 page 106). Les habi­tants du Hunza igno­raient tout du calen­drier. Le Mir peut donc tran­quille­ment ajou­ter (Taylor R, 1964N60 page 76) :

Du jour de sa nais­sance [date d’an­ni­ver­saire] un Hunzakut n’est jamais choyé. Il reste actif jus­qu’au jour de sa mort et ne pense pas qu’il est en train de vieillir. Ici, nous n’a­vons que le temps de penser aux choses néces­saires. Se pré­oc­cu­per d’une abs­trac­tion aussi indé­fi­nis­sable que le tic-tac d’une hor­loge ou tour­ner la page du calen­drier, c’est de la démence.

Hunza - Des hommes qu'on dit âgés de plus de 140 ans
Ces hommes, qu’on dit âgés de plus de 140 ans, ont marché 16 à 25 km pour assis­ter à la réunion de la Cour…
Source : Renée Taylor & Mulford J Nobbs (1962B3 page 48)

Selon Renée Taylor (1962B3 page 43), la tein­ture au henné était un signal cou­tu­mier que l’homme âgé cher­chait une nou­velle épouse. Elle publie (page 45) la photo d’un vété­ran à la barbe tein­tée « qui était un for­mi­dable cham­pion et guer­rier il y a plus d’un siècle »

John Tobe, en 1959, a lu et entendu parler d’hommes hunzas « qui pour­raient atteindre l’âge de 140 ans » mais il aborde le sujet sous la forme d’une ques­tion (1960A15 page 404) à laquelle il répond plus loin par la néga­tive (A15 page 616) :

L’homme le plus âgé que j’aie pu trou­ver au Hunza aurait 105 ans. Je tiens à sou­li­gner fer­me­ment qu’au­cune sta­tis­tique vitale n’est conser­vée au Hunza. Par consé­quent, il n’est pas facile de défi­nir un âge ou une date pré­cise. J’admets tou­te­fois que l’âge de ce vieil homme était cor­rect et établi sans l’ombre d’un doute. Le fait qu’il était en vie avant la nais­sance du grand-père du Mir ([Muhammad Nazim Khan] décédé en 1938 à l’âge de 79 ans) prouve ample­ment que la décla­ra­tion est exacte. Il y a beau­coup de gens au Hunza âgés de plus de 90 ans, un bon nombre de plus de 95 ans et quelques uns de plus de 100 ans.

Franc Shor écrit en 1952 que le Conseil des Anciens était formé de douze membres « dont la moitié de plus de 80 ans » alors que le plus âgé se don­nait 97 ans (Shor F, 1953A10 pages 493–495).

L’étude de la lit­té­ra­ture me permet de dire que, pen­dant les visites des Occidentaux pré­cé­dant celle de John Tobe en 1959, le Mir Muhammad Jamal Khan n’af­fi­chait pas encore sa croyance en une lon­gé­vité excep­tion­nelle des Hunzas — « plus de 120 ans et jus­qu’à 140 ans ». Il la for­mu­lera expli­ci­te­ment, deux ans plus tard, dans son avant-propos de l’ou­vrage de Jay Milton Hoffman (1968B5)… peut-être sous la dictée du gériatre (voir plus bas) et cer­tai­ne­ment avec la béné­dic­tion de Renée Taylor (1962B3).

La Rani du Hunza à 36 ans
La Rani du Hunza à 36 ans
Source : Barbara Mons (1958A14 page 80)

John Tobe a osé remar­quer que les femmes Hunza lui parais­saient plus vieilles que leur âge, bien qu’il en ait aperçu rare­ment car elles s’en­fuyaient à son approche (1960A15 page 617)… ce qui n’a rien d’é­ton­nant ! Il juge fan­tai­sistes les propos d’Occidentaux qui affirment : « Des femmes de 80 à 90 ans paraissent aussi jeunes que nos femmes de 30 à 40 ans » (A15 page 298). Il recon­naît (page 617) que la plus belle per­sonne qu’il ait eu le pri­vi­lège de ren­con­trer au Hunza était la Rani Shams-un Nahar, ori­gi­naire de l’État voisin du Nagar. Un pri­vi­lège, car quelques années plus tôt elle vivait encore en ségré­ga­tion — purdahN61 —, seule femme du Hunza sou­mise à cette cou­tume (Shor JB, 1955A12 page 282 ; Shor F, 1953A10 page 498). Elle avait sol­li­cité l’ac­cord de son époux pour aban­don­ner cette cou­tume après un séjour à Karachi (Henrickson JH, 1960A13 page 60).

N’ayant pas osé deman­der son âge, Tobe estime qu’elle doit être dans la qua­ran­taine puis­qu’elle s’est mariée en 1934 et sa fille aînée, Dur e Shawar, a déjà deux enfants. Shams-un Nahar a été mariée à l’âge de 14 ans comme elle le pré­cise dans un entre­tien (Beg FA, 2000N41). Elle devait donc avoir 39 ans en 1959. Tobe écrit admi­ra­ti­ve­ment : « Elle ne paraît pas avoir un jour de plus que 25 ans » (Tobe JH, 1960A15 page 299).

Dans un com­men­taire de la page Les Turcs de Hunza : le secret d’un peuple qui peut vivre jusqu’à 145 ansN34, Bernard Grua inter­vient :

Pour ma part j’ai connais­sance de per­sonnes qui y sont décé­dées du cancer. J’ai ouver­te­ment posé la ques­tion de la lon­gé­vité à Alam Jan Dario, un habi­tant de Chapursan, qui est une réfé­rence locale et inter­na­tio­nale. Sans se pro­non­cer sur le passé, il dit qu’au­jourd’­hui la lon­gé­vité des per­sonnes n’est pas plus remar­quable qu’ailleurs. Je n’ai d’ailleurs pas remar­qué un pour­cen­tage impor­tant de per­sonnes âgées. On peut ajou­ter que, compte tenu des dif­fi­ciles condi­tions de vie et des mater­ni­tés pré­coces, les femmes ayant plus de trente ans paraissent plus âgées que celles de nos pays occi­den­taux.

Le témoi­gnage de John Tierney, qui a visité le Hunza en 1996, permet d’ap­pré­cier les condi­tions sani­taires dans les vil­lages qui fonc­tionnent « à l’an­cienne » et de cerner la per­cep­tion qu’en ont les habi­tantsN62 :

L’air de la mon­tagne parais­sait pur, mais les gens pas­saient la plu­part de leur temps dans des huttes de terre à res­pi­rer l’air hor­ri­ble­ment pollué par des feux à ciel ouvert. Ils souf­fraient de bron­chite et de nom­breuses affec­tions telles que la tuber­cu­lose, la dys­en­te­rie, le palu­disme, le téta­nos et le cancer. Une carence en iode dans leur régime ali­men­taire a pro­vo­qué un retard mental. Les enfants souffrent de faim au prin­temps alors que les maga­sins d’alimentation s’épuisent. Selon une étude médi­cale réa­li­sée en 1986, l’es­pé­rance de vie des habi­tants des vil­lages tra­di­tion­nels isolés n’é­tait que de 53 ans pour les hommes et de 52 ans pour les femmes.

Les per­sonnes en meilleure santé étaient celles qui vivaient dans des vil­lages plus modernes à proxi­mité d’une nou­velle route vers le monde exté­rieur. Là, des camions appor­taient de la nour­ri­ture, des vac­cins, des anti­bio­tiques, du sel iodé et des poêles à che­mi­née. Au plus près de cette route, l’es­pé­rance de vie aug­men­tait, une ten­dance qui aurait ravi les concep­teurs du Futurama de General Motors : mieux vivre grâce aux auto­routes.

Les habi­tants du Hunza n’é­taient cepen­dant pas ravis. Pratiquement toutes les per­sonnes que j’ai inter­ro­gées pen­saient que l’in­tru­sion de la civi­li­sa­tion moderne rac­cour­cis­sait les vies. Les gens ont imputé leurs pro­blèmes de santé actuels aux pro­duits chi­miques conte­nus dans les fruits impor­tés et aux germes conte­nus dans les céréales impor­tées, et ils ont insisté sur le fait que la vallée était autre­fois vrai­ment Shangri-La. Bibi Khumari, une femme âgée, m’a dit : « Les gens d’au­jourd’­hui sont comme des crayons. Nous étions comme des troncs d’arbres. Les bébés étaient tel­le­ment en bonne santé dans le passé. »

— « Combien de bébés avez-vous eus ? » ai-je demandé.
— « Seize. Mais les treize pre­miers sont morts. »
— « Treize sont morts ? Mais vous avez dit qu’à cette époque les bébés étaient en très bonne santé. »
— « J’ai eu une malé­dic­tion des fées. C’est pour­quoi mes enfants mou­raient. Sinon, les bébés étaient en bonne santé. » Elle a fait une pause, puis ajouté dis­trai­te­ment : « Aujourd’hui, il n’y a plus autant de mala­dies des fées. »

Dans un article Elders of Pakistan’s apri­cot orchards show life is sweet after 100 in a real Shangri-La du jour­nal The Independent (2 août 2003), Jan McGirk qui a ren­con­tré plu­sieurs (presque) cen­te­naires au Hunza cite le doc­teur Khwajaa Khan, un méde­cin géné­ra­liste :

Ces gens étaient remar­qua­ble­ment robustes. S’ils pou­vaient sur­vivre aux mala­dies infan­tiles, ils vivaient des vies extrê­me­ment longues et actives. Les condi­tions dures ser­vaient de sélec­tion natu­relle.

Les obser­va­teurs occi­den­taux du début du 20e siècle ont été influen­cés par les tra­vaux « scien­ti­fiques » de Robert McCarrison (voir plus haut) qui attri­buait la santé et la lon­gé­vité des Hunzas à leurs seules habi­tudes nutri­tion­nelles. Cette expli­ca­tion était en phase avec une approche hygié­nisteN63 oppo­sant la déca­dence des socié­tés indus­trielles aux vertus d’un espace natu­rel pro­tégé comme la vallée de la Hunza — bien que, selon les dires des voya­geurs, inexis­tants au Nagir voisin. Les visi­teurs enthou­siastes qui mili­taient pour l’a­gri­cul­ture bio, la sobriété ali­men­taire et l’hy­giène psy­chique, n’ont fait que ren­for­cer cette inter­pré­ta­tion « com­por­te­men­tale » en men­tion­nant McCarrison à l’ap­pui de leurs théo­ries.

Le doc­teur Khwajaa Khan cité par Jan McGirk (voir ci-dessus) rap­pelle le rôle de la sélec­tion natu­relle qui s’exerce par l’é­li­mi­na­tion des indi­vi­dus les plus faibles, autre­ment dit une mor­ta­lité infan­tile élevée dont la plu­part des Occidentaux ne se sont pas inquié­tés… Ajouter à cela, chez les Hunzas, le fait que les femmes meurent plus jeunes que les hommes ; les vieillards de haut rang peuvent donc pro­créer en secondes noces — avec de jeunes épouses.

L’existence de gènes favo­ri­sant la lon­gé­vité a été prou­vée par une étude sur les cen­te­naires juifs ash­ké­nazes de New York — voir mon article Régime de longévité - cuisine à l'italienne. Cette popu­la­tion est remar­quable car elle béné­fi­cie d’une lon­gé­vité excep­tion­nelle sans obser­ver aucune règle de vie sup­po­sée y contri­buer.

La pré­sence au Hunza de nom­breux cen­te­naires, au siècle der­nier, voire de super­cen­te­nairesN64 si elle était confir­mée, aurait donc une cause mul­ti­fac­to­rielle : envi­ron­ne­ment, style de vie et sélec­tion géné­tique. En l’ab­sence de don­nées scien­ti­fiques et sous l’ef­fet de liens d’in­té­rêt, les croyances se sont foca­li­sées sur un fac­teur au détri­ment des autres.

Hunza - Ghulbakht, âgée d'environ 100 ans
Ghulbakht, âgée d’en­vi­ron 100 ans, était une mégère mais dit qu’à pré­sent elle se sent la der­nière feuille d’un arbre.
Photo Jan McGirk, The Independent, 2 août 2003

Les habi­tants racontent qu’a­près la construc­tion de la route qui relie la Chine au Pakistan à tra­vers la vallée de la Hunza, leurs habi­tudes ali­men­taires ont été pro­fon­dé­ment modi­fiées. De nom­breuses per­sonnes décèdent plus tôt de mala­dies car­dio­vas­cu­laires ou de can­cers. Ghulbakht (voir photo) nous livre son secret de sagesse cen­te­naire :

Les voi­sins se méfiaient de moi car ils crai­gnaient ma langue de vipère. Je bat­tais mon mari, mon mari me bat­tait, et nous nous dis­pu­tions à propos des enfants. Mais à pré­sent je me sens comme la der­nière feuille d’un arbre. Le secret du bon­heur est de dire aux gens ce qu’ils ont envie d’en­tendre. Les pieux men­songes peuvent éviter les que­relles.

John Tobe conteste l’af­fir­ma­tion selon laquelle des hommes conce­vraient des enfants à un âge de 90 à 100 ans. Dans ses entre­tiens avec le Mir Muhammad Jamal Khan, il lui a été dit qu’une concep­tion vers l’âge de 70 ans était assez fré­quente — bien entendu chez les plus riches — avec la « deuxième ou la troi­sième femme plus jeune » (Tobe JH, 1960A15 page 616). Ce scé­na­rio est envi­sa­geable dans les familles mono­games du Hunza parce que les femmes y meurent plus tôt que les hommes.

Les vieux habi­tants du Hunza ne connais­sant pas leur année de nais­sance, il est dou­teux qu’ils disent spon­ta­né­ment leur âge. Je suis tenté de croire que ces âges leur ont été attri­bués par des inter­prètes qui vou­laient impres­sion­ner les tou­ristes : “This man is aged 120!”. Le tou­riste se tourne vers l’an­cêtre : “Are you really 120 ?”. Réponse : “Yes!” Il ne faut jamais contre­dire un visi­teur étran­ger, sur­tout quand on n’a pas com­pris sa ques­tion… 😉

Régulation des naissances

Les apôtres de la culture Hunza font l’a­po­lo­gie de leur méthode « natu­relle » de régu­la­tion des nais­sances. En réfé­rence à Guy Wrench (1938 réédi­tion 2009A8 page 57), le doc­teur Jay Milton Hoffman nous en livre le secret, enchaî­nant sur une belle leçon de morale puri­taine (1968B5 pages 62–63) :

Un garçon est allaité pen­dant trois ans et une fille pen­dant deux ans. Pendant la période d’al­lai­te­ment, il n’y a aucun rap­port intime entre mari et femme car on estime dégra­dant pour une femme de tomber enceinte alors qu’elle est encore en train d’al­lai­ter son enfant. […]

Pour ceux qui lisent ce livre en d’autres endroits du monde, ceci peut paraître incroyable mais ce sont des faits abso­lus [sic]. Quand on com­mence à réa­li­ser que la per­ver­sion du sexe est deve­nue une impor­tante source de crime et de mal­heur dans le monde, on peut aus­si­tôt com­prendre pour­quoi il n’y a pas de crimes, de poli­ciers ni de pri­sons dans le pays Hunza. […]

Quel monde mer­veilleux si par­tout la vie de famille pou­vait res­sem­bler à celle du Hunza ! Chaque foyer serait un petit para­dis. C’est l’a­mour, et non le sexe incon­trô­lable, qui en serait le prin­cipe conduc­teur.

La ver­sion que don­nait John Clark (1957N22 page 171) est un peu plus terre à terre :

La légende du « contrôle des nais­sances au Hunza » découle de l’ha­bi­tude d’al­lai­ter chaque bébé pen­dant envi­ron dix-huit mois, période pen­dant laquelle les rap­ports sexuels sont inter­dits. Cela contri­bue à réduire la mor­ta­lité infan­tile en assu­rant une ali­men­ta­tion saine pen­dant une longue période, mais n’empêche évi­dem­ment pas un couple nor­ma­le­ment fer­tile d’a­voir six à neuf enfants. La popu­la­tion aug­mente à un rythme effrayant ; les Hunzas émigrent dans tous les États voi­sins et le sur­peu­ple­ment conti­nue de s’ag­gra­ver chaque année.

Ce point est confirmé par John Tobe qui remarque que chaque famille aurait en moyenne cinq enfants, ce qui ridi­cu­lise l’idée même de “birth control” (Tobe JH, 1960A15 page 615). Il constate, déjà en 1959, que la migra­tion de nom­breux pay­sans hunzas vers la vallée de Gilgit est à la source de ten­sions com­mu­nau­taires.

À cette époque (1959) au Hunza, les gar­çons se mariaient entre 19 et 21 ans et les filles entre 13 et 15 ans (Tobe JH, 1960A15 page 417).

Enfants

L’allaitement au sein était pra­ti­qué au Hunza selon le même prin­cipe qu’en Inde rurale : 2 ans pour les filles et 3 ans pour les gar­çons. Je n’ai jamais eu d’ex­pli­ca­tion de cette dif­fé­rence de trai­te­ment mais elle me paraît poin­ter vers une dis­cri­mi­na­tion, de même qu’au Hunza les femmes adultes (sauf enceintes) consom­maient à chaque repas 1 cha­pati et les hommes 2… Aucun homme ni femme auteur·e d’ou­vrage sur les Hunzas, au ving­tième siècle, ne s’est montré choqué par ces dif­fé­rences de trai­te­ment.

Selon RCF Schomberg (1935A7 pages 191–192), boire le lait du sein d’une femme est pour un Hunza qua­si­ment un acte magique :

Le pou­voir du lait mater­nel est tel qu’un homme va par­fois, pour une raison ou une autre, appli­quer sa bouche sur le sein d’une femme et ainsi éta­blir une rela­tion sem­blable à celle de mère et fils.

Le lait mater­nel est aussi uti­lisé comme remède spé­ci­fique de la cata­racte.

Le prince Abbas et sa nourrice
Le prince Abbas, fils cadet du Mir Muhammad Jamal Khan, avec sa nour­rice. Source : Henrickson, JH (1960A13 page 98)

Une pra­tique par­ti­cu­lière était obser­vée dans la famille prin­cière : les enfants y étaient dès leur nais­sance confiés à une nour­rice et élevés plu­sieurs années dans cette « famille de lait » (Tobe JH, 1960A15 pages 420–421). Cette famille (de haut rang social) était logée dans une maison proche du palais et nour­rie par les cui­sines du Prince. Il paraît clair que cette cou­tume dis­pen­sait le Mir et son épouse de se sou­mettre à la règle d’abs­ti­nence pour la régu­la­tion des nais­sances… Toutefois, la jus­ti­fi­ca­tion offi­cielle rap­por­tée par plu­sieurs auteurs était de « rendre la famille royale plus proche des gens ordi­naires ». Barbara Mons ajoute : « Le vizir actuel du Hunza, Inayat Ullah Beg, est le père de lait du Mir » (1958A14 page 109).

Cette tra­di­tion peut expli­quer que Shams-un Nahar, l’é­pouse du Mir Muhammad Jamal Khan, ait cédé aux recom­man­da­tions des méde­cins anglais d’al­lai­ter au lait arti­fi­ciel Glaxos son fils aîné Mirzada Ghazanfar Ali Khan bien qu’elle ait confié à une « famille de lait » (Beg FA, 2000N41).

En 1955, Sultan Ali, maître d’é­cole à Baltit, a dit au groupe en visite (Henrickson JH, 1960A13 pages 80–81) :

Nous avons huit gar­çons à l’é­cole. C’est seule­ment depuis le règne du Mir actuel que chaque vil­lage dis­pose d’une école. Les filles ne sont pas édu­quées ; ce n’est pas estimé néces­saire. Nous avons les pre­mière, deuxième et troi­sième classes élé­men­taires, et chaque garçon doit être pré­sent jus­qu’à la fin de la troi­sième classe. L’enseignement se fait en ourdou, ils com­mencent à onze heures du matin jus­qu’à quatre heures l’après-midi.

Winston Mumby, pré­cep­teur, a signalé au même groupe qu’il était chargé de l’é­du­ca­tion de Dorrishawar, la fille aînée du couple prin­cier, mais qu’elle avait cessé de venir en classe une fois que son contrat de mariage avec le fils du gou­ver­neur de Salween avait été signé (Henrickson JH, 1960A13 pages 63, 97).

Nourriture

Hunza - Des enfants trompent leur envie de pain
L’époque des « joues creuses » dans le pays des Hounza [au prin­temps] : des enfants trompent leur envie de pain en jouant à pétrir des « pains » faits de pous­sière et d’eau. Source : Lorimer EO (1939A3 page 176)
Photo repro­duite sans réfé­rence dans l’ouvrage de Bircher, 1952 (1942B1 page 113)

Christian Godefroy nous livre un « secret » (1984B7 pages 29–30) :

On ne peut parler adé­qua­te­ment de l’a­li­men­ta­tion hunza en pas­sant sous silence ce qui en fait en consti­tue la base, c’est à dire un pain spé­cial, qui s’ap­pelle curieu­se­ment [sic] le cha­patti. Les Hunzas en mangent à tous les repas, ce qui porte à penser qu’il est le pre­mier fac­teur, ou en tout cas une cause extrê­me­ment déter­mi­nante de leur lon­gé­vité. Les spé­cia­listes [sic] croient en tout cas que la consom­ma­tion régu­lière de ce pain spé­cial influe sur le fait qu’un Hunza de 90 ans peut encore fécon­der une femme, ce qui en Occident ne serait pas un mince exploit.

L’auteur de ces lignes ne s’é­tait visi­ble­ment jamais arrêté à la devan­ture d’un res­tau­rant indien ou pakis­ta­nais !

De son côté, Jay Milton Hoffman avait écrit (1968B5 page 65) :

Le ter­rain cultivé est réparti presque éga­le­ment entre les habi­tants, de sorte que chaque famille en pos­sède à peu près la même éten­due. La super­fi­cie des champs en ter­rasses varie d’un demi à cinq acres [0.2 à 2 ha]. Il n’y a pas de favo­ri­tisme au Hunza. Tout le monde y est traité comme un égal. Il n’y a pas non plus de gens trop riches ni extrê­me­ment pauvres.

C’est bien sûr la « ver­sion offi­cielle » qui lui a été dictée par le Mir Muhammad Jamal Khan. Le géo­graphe Nigel JR Allan est d’un avis fort divergent à la même époque (1990A19 pages 399, 403–404, 405–406) :

Jusqu’en 1974, la région du Hunza était sous le contrôle d’un des­pote local qui impo­sait des taxes exces­sives sur le grain ; ces taxes, ainsi que d’autres fac­teurs cultu­rels, ren­daient impos­sibles des pro­jets comme les jar­dins maraî­chers de sub­sis­tance fami­liale et contri­buaient à entre­te­nir une mal­nu­tri­tion chro­nique. […]

Les gens du Hunza n’ont pas pu effec­tuer la tran­si­tion vers une forme plus inten­sive de pro­duc­tion de nour­ri­ture, comme les jar­dins pota­gers, parce que le des­pote col­lec­tait les taxes en grain ; ensuite il assu­rait sa légi­ti­mité en redis­tri­buant une partie de ce grain aux rési­dents du Hunza pen­dant les fêtes et aux périodes de famine intense. […]

La conquête bri­tan­nique du Hunza en 1891 a mis fin à la pra­tique com­mune de pos­ses­sion et de vente d’es­claves par le sou­ve­rain du Hunza (Knight 1892A2). Ne béné­fi­ciant plus du pillage lucra­tif de cara­vanes et du trafic d’es­claves, l’é­co­no­mie du Hunza a décliné et les maigres res­sources étaient insuf­fi­santes pour nour­rir la popu­lace. Les ten­ta­tives du Mir de culti­ver des val­lées éloi­gnées comme celle de Raskam au Turkestan chi­nois se sont avé­rées futiles, et la domi­na­tion et la paci­fi­ca­tion bri­tan­nique sont deve­nues un fac­teur de per­sis­tance de la famine chro­nique au Hunza pen­dant la pre­mière moitié de ce siècle. Les tra­vaux d’ir­ri­ga­tion ont aug­menté après cette période (Kreutzmann 1988A18). […]

Compte tenu de la pro­duc­tion rela­ti­ve­ment faible de nour­ri­ture de l’a­gri­cul­ture indi­gène au Hunza, il est inap­pro­prié de deman­der pour­quoi le Mir encou­ra­geait la pro­duc­tion de grain aux dépens d’autres cultures comme celle de la pomme de terre qui, selon les rap­ports bri­tan­niques, exis­tait au Hunza en 1891 (Mason K, 1931, ed.A5). L’argent n’exis­tant vir­tuel­le­ment pas au Hunza, toutes les taxes étaient payées en grain au Mir. Le grain pou­vait être faci­le­ment stocké en hiver et trans­porté. De plus, il y avait des règles strictes pour l’at­tri­bu­tion de l’eau d’ir­ri­ga­tion à cer­taines cultures, et les légumes venaient en der­nier. Par consé­quent, la culture de jar­dins pota­gers et par­ti­cu­liè­re­ment de pommes de terre était empê­chée par le sys­tème de taxa­tion. Les arbres frui­tiers, qui n’é­taient pas taxés, four­nis­saient jus­qu’à 50% de l’éner­gie nutri­tion­nelle humaine. […]

À l’é­poque du Mir, dont l’ad­mi­nis­tra­tion après 1891 était sou­te­nue par les offi­ciers bri­tan­niques et les troupes indiennes can­ton­nées dans le Gilgit Agency (à pré­sent District), des taxes s’é­le­vant par­fois à presque la moitié de la pro­duc­tion domes­tique de grain étaient pré­le­vées. Le grain était mon­nayé par le Mir pour embel­lir son palais, orga­ni­ser des fêtes aux moments pro­pices, ou com­mer­cer avec le Turkestan chi­nois voisin au nord et avec la vallée du Cachemire au sud. L’excédent consti­tuait aussi un capi­tal d’in­ves­tis­se­ment pour rému­né­rer les Hunzakuts en hiver à la construc­tion de canaux d’ir­ri­ga­tion qui attein­draient plus de ter­rains et par consé­quence aug­men­te­raient les reve­nus du Mir.

En 1955, Winston Mumby, pré­cep­teur des enfants de Muhammad Jamal Khan, confir­mait de manière ambigüe le sys­tème de taxa­tion (Henrickson JH, 1960A13 page 96) :

Non, le Mir ne fait pas payer d’im­pôts. Son revenu pro­vient de ses pro­prié­tés pri­vées. Il loue des ter­rains agri­coles à son peuple et col­lecte 50 pour cent des récoltes. Autrefois il deman­dait un agneau à chaque per­sonne impli­quée dans un juge­ment qu’il ren­dait, mais main­te­nant il le fait gra­tui­te­ment.

Après la des­ti­tu­tion du Mir Muhammad Jamal Khan en 1974, le gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais a initié des pro­grammes de déve­lop­pe­ment agri­cole, encou­ra­geant la culture de pomme de terre, de légumes et d’arbres frui­tiers tout en four­nis­sant aux Hunzas du blé à prix sub­ven­tionné. Ces chan­ge­ments ont été accé­lé­rés par la pré­sence d’ou­vriers chi­nois qui culti­vaient des légumes à proxi­mité des chan­tiers du Karakoram Highway, la route qui relie la Chine au Pakistan, ache­vée en 1978. Les ini­tia­tives de l’ONG Aga Khan Rural Support Programme ont contri­bué à ce déve­lop­pe­ment et mis fin aux périodes de disette (Allan NJR, 1990A19 pages 411–412).

Nigel Allan conclut ainsi son article (1990A19 page 413) :

Dans le cas du Hunza, des fac­teurs contex­tuels ont empê­ché l’exis­tence d’un accès adé­quat à la nour­ri­ture. Le sys­tème poli­tique était établi sur le contrôle et la mani­pu­la­tion de l’eau d’ir­ri­ga­tion, ce qui avait de lourdes consé­quences sur la pro­duc­tion fami­liale de nour­ri­ture. Dans la lit­té­ra­ture, on tient géné­ra­le­ment pour acquis que le jardin fami­lial dis­pose d’une res­source d’eau sans res­tric­tion, mais là où existe une variable limi­tant la crois­sance végé­tale, l’ac­cès à cet ingré­dient clé se plie à un méca­nisme poli­tique auto­ri­taire qui peut nuire aux capa­ci­tés d’au­to­suf­fi­sance des familles.

Hunza - Des enfants surveillent un écoulement
Des enfants sur­veillent un écou­le­ment (au centre) pour l’ob­tu­rer, au signal de leur père, avec un bou­chon en forme de cham­pi­gnon (à droite). Source : Lorimer EO (1939A3 page 304)

Les Hoffman s’ex­ta­sient sur les magni­fiques cultures en ter­rasse et les ingé­nieux pro­cé­dés d’ir­ri­ga­tion, mais tout cela exis­tait dans d’autres val­lées de l’Hindou Kouch ou de l’Himalaya… Déjà dans le Nagar voisin. Au Ladakh, on aper­çoit des kilo­mètres de canaux creu­sés le long de falaises en bor­dure de l’IndusN65.

Nigel Allan décrit ainsi la confi­gu­ra­tion de la région (1990A19 page 401) :

La topo­gra­phie acci­den­tée induit un effet de masse mon­ta­gneuse qui dimi­nue la réflec­tion de la cha­leur en excès géné­rée par la masse de la mon­tagne. Les pré­ci­pi­ta­tions sont presque négli­geables, seule­ment 100 à 200 mil­li­mètres par an. À quelques kilo­mètres, mais à trois fois 2000 mètres de hau­teur, les pré­ci­pi­ta­tions annuelles sont éva­luées à 2000 mil­li­mètres. C’est des pré­ci­pi­ta­tions sur ces mon­tagnes et des gla­ciers sur les hautes mon­tagnes, la plus grande éten­due gla­ciaire après celles des pôles, que les Hunzakuts obtiennent l’eau d’ir­ri­ga­tion pour leurs champs. Ainsi, deux fron­tières de fores­ta­tion existent dans ces val­lées : en haut, celle limi­tée à 3800 mètres par le froid, et la plus basse limi­tée par l’a­ri­dité à 2700 mètres. En des­sous de cette fron­tière basse, la végé­ta­tion de la vallée de la Hunza est anthro­po­gé­nique [pro­duite par des humains].

Les abri­co­tiers poussent et pro­duisent jus­qu’à plus de 3300 mètres d’al­ti­tude. Ils résistent aux coups de froid pen­dant la flo­rai­son et leurs fruits appa­raissent tôt (Tobe JH, 1960A15 page 314). C’est donc une res­source ali­men­taire majeure au Hunza. Le colo­nel Schomberg écrit (1935A7 page 187) :

Il existe de nom­breuses sortes de fruits et les gens en dif­fé­ren­cient les varié­tés. Certains abri­cots sont gros, rouges et secs, d’autres blancs et sucrés. On dit que vous pouvez en manger 3000 de la variété blanche Barum Joo sans jamais souf­frir de la moindre nausée, tel­le­ment ils sont digestes.

Les amandes des noyaux étaient man­gées ou uti­li­sées pour faire de l’huile : la seule graisse végé­tale dis­po­nible sur place uti­li­sée aussi par les femmes pour des soins de la peau ou des che­veux.

En été, les feux deviennent inutiles pour le chauf­fage. Le bois étant rare et les bouses des ani­maux de pâture recy­clées en fumier plutôt que comme com­bus­tible, la majo­rité des ali­ments sont consom­més crus. C’est de là que pro­vient la répu­ta­tion de cru­di­vo­risme des Hunzas, construite par des Occidentaux qui n’y séjour­naient qu’en été.

RCF Schomberg nous apprend que les Hunzas consomment du pois­son quand ils le peuvent, à l’ex­cep­tion des gens de la haute société pour qui son odeur est jugée « offen­sive » (1935A7 page 188).

John Tobe explique l’ab­sence d’a­beilles chez les Hunzas (1960A15 page 414) : on avait essayé d’en impor­ter mais elles n’a­vaient pas sur­vécu en raison du climat, d’un ter­rain « trop dur » et de fleurs trop rares. Une ruche aurait de la dif­fi­culté à accu­mu­ler assez de miel pour passer l’hi­ver. L’apport de sucre n’est pas envi­sa­geable, ce qui a for­tiori écarte la pos­si­bi­lité de pré­le­ver du miel pour la consom­ma­tion humaine. Il pré­cise au sujet de la pol­li­ni­sa­tion (Tobe JH, 1960A15 page 315) :

Parmi les gens — oui, même les vieux jar­di­niers et hor­ti­cul­teurs expé­ri­men­tés — nom­breux sont ceux qui croient que la pol­li­ni­sa­tion par les abeilles est néces­saire dans tous les cas pour créer une récolte de fruits. Pour de nom­breux types de fruits et de plantes, cela est vrai, la pol­li­ni­sa­tion par les abeilles ou d’autres insectes est essen­tielle. Mais dans le cas de l’abricot et de beau­coup d’autres, la pol­li­ni­sa­tion par le vent est le moyen que la nature emploie. En réa­lité, elle est plus sûre que la pol­li­ni­sa­tion par des insectes. La pluie est éga­le­ment un pol­li­ni­sa­teur effi­cace, contrai­re­ment à la concep­tion et aux convic­tions de nom­breuses per­sonnes. Je pense pou­voir affir­mer en toute sécu­rité que la pol­li­ni­sa­tion éolienne est le moyen de fer­ti­li­ser plus de plantes que ce qui peut être reven­di­qué pour les abeilles et les autres insectes pris ensemble.

John Clark a conclu ses vingt mois de pré­sence conti­nue au Hunza dans un épi­logue titré The Future in Asia (1957N22 page 209) :

Les amé­lio­ra­tions agri­coles sont des expé­dients utiles et indis­pen­sables. Elles devraient être encou­ra­gées, à condi­tion d’être intro­duites à un rythme que la com­mu­nauté peut absor­ber et que les Asiatiques et les Américains les com­prennent bien comme des pal­lia­tifs tem­po­raires plutôt que des remèdes per­ma­nents. Au Hunza, par exemple, les outils agri­coles sont en bois, les pra­tiques d’élevage sont inef­fi­caces et le Mir pos­sède envi­ron le quart des meilleures terres agri­coles. Les outils en métal pour­raient être uti­li­sés avec avan­tage et seraient accep­tés immé­dia­te­ment. Les machines agri­coles seraient inutiles car les champs sont trop petits et les pentes en ter­rasses trop abruptes. De nou­velles pra­tiques d’é­le­vage aug­men­te­raient l’offre de viande d’en­vi­ron vingt pour cent ; elles ne pour­raient être ensei­gnées que par l’exemple, ce qui pren­drait envi­ron dix ans.

Si tout cela était fait et si les terres des Mir étaient dis­tri­buées équi­ta­ble­ment, les agri­cul­teurs et les jeunes gens qui avaient l’ha­bi­tude d’é­mi­grer res­te­raient au Hunza et le taux de mor­ta­lité dimi­nue­rait.

Déjà, le Mir Muhammad Nazim Khan, qui a régné de 1892 à 1938, avait écrit dans son auto­bio­gra­phie (Tobe JH, 1960A15 page 363) :

Il n’y a pas assez de terres pour la popu­la­tion qui s’ac­croît, de sorte que j’en­cou­rage mes gens à partir dans le monde et trou­ver du tra­vail à d’autres endroits.

Nous ver­rons que son petit-fils Jamal Khan s’ef­for­çait au contraire d’en­rayer l’é­mi­gra­tion des jeunes et leurs contacts en géné­ral avec le monde exté­rieur…

Hunza - Moulin à vent utilisé pour briser les noyaux d'abricots
Moulin à vent uti­lisé pour briser les noyaux d’a­bri­cots
Source : Allan NJR (1990A19 page 407)

L’inégalité d’ac­cès à la nour­ri­ture — la vallée la plus fer­tile étant celle de Báltit où rési­dait la famille prin­cière — appa­raît de manière sai­sis­sante dans quelques anec­dotes. Emily Lorimer écrit par exemple (1939A3 page 238) :

Je suis passée près de la maison de Kaníza un jour alors qu’ils épan­daient du fumier et j’ai aperçu une étrange fille qui les aidait. Je savais que la fille mariée à Báltit avait géné­reu­se­ment pris en charge la sœur jumelle de Kaníza. « C’est la jumelle de Kaníza ? » Elle était deux fois plus grande et plus épa­nouie que notre petite Kaníza. J’ai demandé à leur mère : « N’est-il pas étrange qu’Anjír soit tel­le­ment plus grande que sa sœur jumelle ? » « Pas vrai­ment étrange », elle m’a répondu, « il y a de la nour­ri­ture à Báltit. »

Le mythe du « jeûne puri­fi­ca­teur du prin­temps » est lui aussi ramené à sa réa­lité cli­ma­tique et éco­no­mique (Clark J, 1957N22 page 55) :

Aujourd’hui, le 29 juin, c’é­tait Genani, la fête de la récolte de l’orge […] Le Hunza ne peut pas pro­duire assez de nour­ri­ture pour durer une année. Une famine par­tielle se déve­loppe chaque prin­temps. Personne ne meurt de faim, mais tout le monde a faim. L’orge est la pre­mière culture à mûrir au prin­temps. La récolte d’orge met fin à la famine au Hunza et consti­tue donc une occa­sion de véri­tables réjouis­sances. La plu­part des Hunzas man­geaient des cha­pa­tis à la farine d’orge jus­qu’à la récolte du blé au début d’oc­tobre. Seuls le Mir et quelques familles aisées avaient suf­fi­sam­ment de blé pour durer toute l’an­née.

Cette époque du prin­temps a été vécue et décrite par Emily Lorimer (1939A3 pages 221–247). En février avaient lieu des semailles d’orge, de millet et de blé. Un deuxième semis de millet et deux varié­tés de sar­ra­sin « par dessus le blé » ou « par dessus l’orge » était pra­ti­qué aus­si­tôt après leur pre­mière récolte (A3 pages 107 et 302). La matu­rité du sar­ra­sin étant atteinte en dix semaines, il peut être récolté avant les grands froids. D’autre part, il laisse le sol dans un excellent état et pro­duit un excellent four­rage pour les ani­maux (Tobe JH, 1960A15 page 309).

Emily Lorimer témoigne de la famine au mois de mai (1939A3 page 243) :

J’avais entendu l’ex­pres­sion « famine du prin­temps » sans plei­ne­ment réa­li­ser sa portée. Un jour […] j’ai aperçu la femme d’Afiato sur le toit et lui ai crié : « Jú na, Bibi, les jour­nées sont de nou­veau lumi­neuses ; est-ce que je pour­rais venir prendre une photo de vous en train de faire du pain ? » — « Venez, vous êtes bien­ve­nue, ma mère, mais du pain je ne peux pas en faire jus­qu’à la pro­chaine récolte. Nous n’a­vons plus de farine depuis de nom­breux jours. Vous n’avez pas remar­qué que les petits enfants pleurent ? Ils ont faim, les pauvres mimis, et sont trop jeunes pour com­prendre. » Maintenant que mon atten­tion avait été sol­li­ci­tée, je remar­quai que de temps en temps nous enten­dions des lamen­ta­tions de petits enfants qui n’a­vaient pas lieu aupa­ra­vant. Les plus grands enfants et les adultes ne se plai­gnaient pas, ils se conten­taient de se serrer la cein­ture et de retour­ner tra­vailler — en sou­riant.

Les obser­va­tions sur la rareté de la nour­ri­ture concordent avec celles de RCF Schomberg en 1935 (A7 pages 133–134) :

La nour­ri­ture au Hunza est tou­jours rare. Au lever, un homme ne mange rien mais va direc­te­ment aux champs. Vers 9 heures, il revient, prend du pain (chu­patti) et des légumes, avec du lait ou du babeurre. À midi il mange des fruits s’il y en a de frais ; sinon il mange des abri­cots secs trem­pés dans l’eau. Et le soir il mange comme le matin.

Pendant l’hi­ver, toutes les classes tuent et stockent de la viande qu’on consomme tous les jours, mais seule­ment la nuit. Il y a peu de poules car elles endom­magent les champs, de sorte qu’on ne mange pas d’œufs.

L’été, on mange peut-être un mor­ceau de viande tous les dix jours, mais le fruit est vrai­ment l’a­li­ment de base du Hunza. Il se mange avec du pain, bien plus que des légumes, car il est plus abon­dant et néces­site peu d’attention. Le pain est fait de blé et acheté en grande partie au Nagar, où les gens ne l’apprécient pas. La farine est moulue une fois par an seule­ment, à l’ex­cep­tion des quan­ti­tés inha­bi­tuelles qui sont mou­lues en cas de manque. Le broyage se fait en une fois, en un ou deux jours, avant que l’hi­ver ne s’ins­talle et que les cours d’eau soient gelés. Le blé est moulu sépa­ré­ment ; de même pour le tromba ou le sar­ra­sin, dont il existe deux sortes, bien qu’oc­ca­sion­nel­le­ment du dal (pois chiches) soit moulu avec le blé. Les hari­cots, l’orge et les pois sont sou­vent broyés ensemble.

Hunza - Séchage d'abricots à Gojal, vallée de la Hunza
Séchage d’a­bri­cots à Gojal, vallée de la Hunza. Source : David LMN66

Chasse, élevage

Nourris « roya­le­ment » par le Mir Muhammad Jamal Khan, Jay et Trudie Hoffman ne se sont pas rendus dans les hauts pâtu­rages du Hunza, de 4000 à 5000 mètres d’al­ti­tude, pour y décou­vrir l’é­le­vage des mou­tons, chèvres et yaks. S’ils avaient lu l’ou­vrage d’Emily Lorimer (1939A3 pages 287–288) ils auraient peut-être eu idée de son exis­tence, mais ils sont arri­vés au mois d’août 1961 alors que les ber­gers étaient montés aux alpages vers la fin du mois de mai. Les Hoffman sont repar­tis avant leur retour, à une date non pré­ci­sée, mais Jay écrit qu’il fai­sait encore une cha­leur tor­ride à Gilgit…

Barattage du lait
Barattage du lait dans une peau de chèvre. Source : Henrickson, JH (1960A13 page 70)

Voilà une bonne raison de croire que les Hunzas étaient végé­ta­riens puis­qu’ils ne consomment régu­liè­re­ment de la viande qu’en hiver ! Les Lorimer n’ont pour­tant pas eu de dif­fi­culté (moyen­nant finances) à consom­mer chaque jour, pen­dant qua­torze mois, une poule entière — « un oiseau ath­lé­tique ! » — et de temps à autre de la viande de mouton (Lorimer EO, 1939A3 pages 84–85). D’autres visi­teurs témoignent qu’on leur ser­vait des œufs à chaque petit-déjeuner.

John Clark décrit le tra­vail dans les alpages (1957N22 page 164) :

Tous les soirs, les éle­veurs ras­semblent les trou­peaux dans des cor­rals aux murs de pierre où ils traient les brebis et les chèvres et barattent le beurre. Ils consomment tout le babeurre, le fro­mage blanc et le lait frais qu’ils dési­rent, ce qui est excellent pour eux mais n’a­mé­liore pas le régime carencé en vita­mines et en miné­raux de la majo­rité des vil­la­geois. Les ber­gers traient dans des gourdes (jamais lavées) et filtrent le lait en le ver­sant à tra­vers une branche de gené­vrier feuillue. Ils secouent cette gourde pen­dant une courte période, jus­qu’à ce que le beurre se forme. Ils façonnent le beurre en bottes de 5 et 10 kilos qu’ils enve­loppent dans de l’é­corce de bou­leau, puis l’en­terrent dans de la bouse de mouton afin de le pro­té­ger des rats jus­qu’à ce que quel­qu’un l’en­voie au vil­lage.

Des rats ? John Clark paraît contre­dit par Jay Milton Hoffman disant que les Hunzas n’é­lèvent pas de chats parce qu’il n’y a « aucun rat ni souris » dans la vallée (1968B5 page 75). Certes, il n’en a pas vu dans le palais impé­rial ! 😉 Emily Lorimer évoque avec ten­dresse la nais­sance de cha­tons dans une famille pauvre tout en admet­tant qu’il s’agit d’une « rare extra­va­gance » (Lorimer E0, 1939A3 pages 285–286 et 222) :

En riant un peu sur le ton de l’ex­cuse, Zénába avoua qu’elle avait puisé dans la réserve d’ur­gence de quoi pré­pa­rer du daudo (une sorte de por­ridge au beurre) pour la chatte afin de l’ai­der à retrou­ver des forces — et c’é­tait une des mai­sons les plus pauvres dans les­quelles ils n’a­vaient ni pain ni beurre pour eux-mêmes pen­dant des semaines. Le daudo est de ces nour­ri­tures riches qu’on pré­pare pour une mère humaine, mais la chatte était fami­lière au point que la mise bas de ses cha­tons était consi­dé­rée comme une nais­sance dans la famille, un de ces évé­ne­ments qu’il faut gérer comme une urgence.

Le beurre (de brebis, de chèvre, de yak et plus rare­ment de vache) est une des plus pré­cieuses nour­ri­tures des Hunzas. Le beurre de chèvre est appelé mal­tash (Mons B, 1958A14 page 131). RCF Schomberg décrit son mode de conser­va­tion (1935A7 page 186) :

Le beurre est habi­tuel­le­ment enterré dans le sol, comme il est dit qu’il s’a­mé­liore avec les années. Il est assez cou­rant de le garder cinq ans ou même jus­qu’à vingt ans. Il vire au rouge foncé et devient très amer, brû­lant la gorge, mais il est hau­te­ment estimé, offert lors des mariages, des funé­railles et des grandes occa­sions, et il est éga­le­ment uti­lisé comme médi­ca­ment. Il est géné­ra­le­ment enfoui sous un canal d’ir­ri­ga­tion. À Ganesh du Hunza, j’ai ouvert le canal qui pas­sait sous la rue prin­ci­pale et sous l’eau se trou­vait le beurre du vil­lage. Il est donc gardé au frais et en sécu­rité en été grâce à l’eau qui coule au-dessus. Lorsque l’hi­ver arrive et que le canal est à sec, chaque pro­prié­taire peut récu­pé­rer son beurre.

Ce beurre « momi­fié » n’est pas du goût d’Emily et David Lorimer qui ont de la dif­fi­culté à se pro­cu­rer du beurre frais pen­dant leur séjour en 1934, alors que John Tobe trouve déli­cieuse une variante de cou­leur blanche (pro­ba­ble­ment fraî­che­ment barat­tée) à laquelle il trouve un goût de fro­mage. Il explique (Tobe JH, 1960A15 page 310) :

Ils n’u­ti­lisent pas de barattes en bois ou en métal telles que connues en Occident. Ils se servent géné­ra­le­ment de peaux de chèvre. Elles sont retour­nées pour que le côté lisse et bronzé soit à l’ex­té­rieur. Ensuite, les extré­mi­tés de la peau sont soi­gneu­se­ment cou­sues ensemble. […]

Ensuite, la peau rem­plie de lait est brin­gue­ba­lée, frap­pée, tour­née et tordue au niveau des genoux. Cette opé­ra­tion est effec­tuée en continu jus­qu’à ce qu’une sorte de soli­di­fi­ca­tion ait lieu.

En 1960, la ghee (beurre cla­ri­fié par un chauf­fage) est pré­fé­rée au beurre tra­di­tion­nel.

Un yak
Un yak

La chasse était un sport favori des Hunzas, mais déjà en 1935 une grande partie de la faune avait dis­paru. RCF Schomberg le déplore (1935A7 page 195) :

Il y a une guerre per­pé­tuelle contre tous les ani­maux vivants, les renards pour leur four­rure, les oiseaux pour leur viande et leurs plumes, et même les moi­neaux sont pour­sui­vis sans relâche par des petits gar­çons avec des frondes et des pierres. Le ram chikor, ou coq de neige de l’Himalaya, est piégé en fai­sant de petits trous carrés dans le sol, de dix-huit pouces de pro­fon­deur et de deux pieds carrés, avec des flancs en pierre affleu­rant le sol. On met ensuite une feuille mince cou­verte de neige et du grain est dis­persé par dessus. Les oiseaux marchent et tombent, et on peut en cap­tu­rer quatre ou cinq avec ce simple appa­reil.

Le résul­tat de cette pour­suite inces­sante de toute créa­ture est que la vie sau­vage est presque éteinte dans l’Agence de Gilgit. Un ou deux nul­lahs [val­lées étroitesN67] sont pré­ser­vés par les chefs, mais même ceux-ci sont bra­con­nés. Il est dépri­mant d’er­rer à tra­vers beau­coup de pays, un magni­fique ter­rain pour les bou­que­tins et le mar­khor, sans voir aucun signe de créa­ture sau­vage. J’ai sou­vent exhorté les chefs à pré­ser­ver [cette faune], deman­dant ce que leurs enfants feraient comme sport, mais l’Asiatique est beau­coup trop égoïste et à courte vue pour voir les avan­tages à tirer de la pro­tec­tion. Cela demande de l’ef­fort et tout effort est à pros­crire.

Emily Lorimer signale qu’en 1934–35 les bou­que­tins ont été qua­si­ment éli­mi­nés par les chas­seurs alors que leur cuir était de la meilleure qua­lité pour la fabri­ca­tion des bottes tra­di­tion­nelles (Lorimer EO, 1939A3 page 225). Le cuir de vache est uti­lisé comme sub­sti­tut. Elle pré­cise que les enfants ne font jamais de glis­sades sur la glace pour ne pas user leurs chaus­sures — s’ils en pos­sèdent. David Lorimer ajoute que faire des boules de neige et des glis­sades est un luxe d’en­fants qui peuvent ren­trer sécher leurs habits et se réchauf­fer devant un bon feu, alors que ceux du Hunza ne trou­ve­ront qu’un petit feu à l’heure de la pré­pa­ra­tion du repas (Lorimer EO, 1939A3 page 226).

La chasse est restée le sport favori des diri­geants du Hunza. Barbara Mons écrit (1958A14 page 130) :

À chaque automne le Mir remonte la vallée jus­qu’à sa maison de cam­pagne de Gulmit pour s’a­don­ner à la chasse. Les oies arrivent en grand nombre au lac entre le 12 et le 15 octobre. Muhammad Nazim Khan [le grand-père de Jamal Khan] dit qu’il en tuait 245 en quelques jours, et le Mir [Muhammad Jamal Khan] écrit que cette année [1956] lui et le Political Agent de Gilgit ont tué 65 oies et 250 canards en un jour.

En été, des échanges ont lieu entre les vil­la­geois et les hommes envoyés avec les trou­peaux sur les hauts pâtu­rages (Lorimer EO, 1939A3 page 287) :

Le hommes restés au vil­lage font main­te­nant des pèle­ri­nages en direc­tion des tér [alpages] pour en des­cendre le fumier col­lecté par leurs frères, haut dans la mon­tagne avec les ani­maux. Ils s’ar­rangent en géné­ral pour se ren­con­trer à mi-chemin, le frère du vil­lage appor­tant tout ce dont l’autre pour­rait avoir besoin et le frère du tér des­cen­dant non seule­ment le fumier mais aussi du beurre et du brús, une sorte de pré­pa­ra­tion de yaourt séché qui res­semble à un fro­mage cré­meux. Les gars là-haut sur le tér passent du bon temps. Ils n’emportent que leurs vieux habits car la vie y est rus­tique et ils tra­vaillent dur. Partout où ils trouvent un mor­ceau de ter­rain adé­quat ils sèment un peu d’orge, atte­lés aux-mêmes à la char­rue afin de ne pas fati­guer les che­vaux ou les bœufs qu’ils peuvent avoir amenés et qu’ils estiment méri­ter un congé.

John Clark avait une vision cri­tique du mode d’é­le­vage des mou­tons (1957N22 page 85) :

Ils n’a­vaient jamais appris à élever un trou­peau de brebis repro­duc­trices avec quelques dol­lars pour les entre­te­nir. Une saison d’a­gne­lage à la fin du prin­temps serait le sys­tème plus effi­cace, lorsque les trou­peaux entrent dans les luxu­riants pâtu­rages d’al­ti­tude, avec presque tous les agneaux abat­tus à la fin de l’au­tomne de sorte que seuls les trou­peaux repro­duc­teurs doivent être ali­men­tés en hiver. Ces gens essayaient de garder leurs trou­peaux aussi nom­breux en hiver qu’en été et ne tuaient un animal que lors­qu’il attei­gnait un âge extrême. Correctement formés, ils pour­raient aug­men­ter leur volume de viande et de fumier tout en main­te­nant leurs stocks de laine, en modi­fiant sim­ple­ment leurs pra­tiques d’é­le­vage. Ce serait une réelle amé­lio­ra­tion pour tous les Hunzas. Cela ne coû­te­rait que le temps et la patience néces­saires pour gagner leur confiance et les convaincre d’es­sayer.

Nigel Allen signale aussi que l’é­le­vage de chèvres n’est pas une excel­lente option (1990A19 page 406) :

Les chèvres, pas seule­ment sau­vages mais aussi, de manière impor­tante, domes­tiques, sont vitales dans la culture hunza. Chaque famille pos­sède des chèvres mais seuls les hommes peuvent les traire : tel est le lien cultu­rel entre la pro­créa­tion des chèvres et la mas­cu­li­nité (Jettmar 1960A16). Ces chèvres entravent la pro­duc­tion de nour­ri­ture au Hunza. Elles contri­buent peu à la nour­ri­ture des Hunzakuts. On les laisse en liberté pen­dant toute la fin de l’au­tomne, l’hi­ver et le début du prin­temps, ce qui empêche toute culture qui pour­rait four­nir du four­rage ou contri­buer sub­stan­tiel­le­ment à la pro­duc­tion de nour­ri­ture. […] Si les ani­maux étaient atta­chés pen­dant la période où ils sont proches de la maison, de nom­breux arbres frui­tiers pour­raient être culti­vés en espa­lier le long des murs des ter­rasses.

La légende du « végé­ta­risme par choix » de la popu­la­tion Hunza est mal en point (Clark J, 1957N22 page 164) :

Chaque famille pos­sède si peu d’a­ni­maux qu’elle ne peut en abattre qu’un ou deux par an, ce qu’elle fait à la période du Tumushuling [fête du sol­stice d’hi­ver] en décembre. Sachant qu’un mouton nour­rit une famille envi­ron une semaine, cela signi­fie que le Hunza moyen consomme de la viande une à deux semaines par an. Comme les visi­teurs viennent tou­jours en été, cela explique éga­le­ment le récit ridi­cule selon lequel les Hunzas sont végé­ta­riens par choix.

Une his­toire est vraie : ils mangent cer­tai­ne­ment le mouton en entier ! Cerveau, pou­mons, cœur, tripes, tout sauf la peau, la trachée-artère et les organes géni­taux ! Ils net­toient les os avec une minu­tie qui ferait honte à un chien occi­den­tal et, fina­le­ment, ils craquent tou­jours les os pour sucer la moelle.

Comme leur régime ali­men­taire est pauvre en huiles et en vita­mine D, tous les Hunza ont des dents fra­giles et la moitié d’entre eux ont des poi­trines et des genoux rhu­ma­tis­maux de rachi­tisme sub­cli­nique. « Le Hunza en bonne santé, où tout le monde a juste ce qu’il lui faut » !

Les boyaux de mou­tons sont aussi appré­ciés pour la fabri­ca­tion des cordes d’arcs et de cithares (Lorimer EO, 1939A3 page 225).

L’usage de la viande a éga­le­ment été com­menté par Allen Banik en 1958 (1960B2 page 129) :

Les plats de viande sont prin­ci­pa­le­ment des ragoûts qui mijotent dans de grands réci­pients avec des céréales com­plètes comme le millet, le blé, l’orge ou le maïs. Dans la der­nière partie de la cuis­son on y ajoute des légumes frais pour faire un ragoût de mouton, un vrai délice pour les Hunzakuts.

La contri­bu­tion des ani­maux à la pro­duc­tion végé­tale est notable, bien que dif­fé­rente de celle que vou­laient voir les adeptes du bio (Clark J, 1957N22 page 164) :

Mais le fumier pro­duit par les trou­peaux est plus impor­tant que la laine, la viande ou le lait. Sans cela, le grain mour­rait en une seule année et les ver­gers ne don­ne­raient pas de fruits. Il s’ac­cu­mule tous les soirs dans les cor­rals des pâtu­rages d’été et les ber­gers en extraient des bouses qu’ils sèchent sur les toits de leurs petites cabanes. Ils emportent sur leur dos des tonnes de fumier et de beurre chaque fois qu’ils des­cendent dans leurs vil­lages et en rap­portent de la farine, du sel et du thé pour leurs sites de pâtu­rage de mou­tons. Les accu­mu­la­tions hiver­nales dans les enclos du vil­lage sont tou­jours mélan­gées avec des feuilles et de la paille, car les habi­tants n’ont pas appris à construire des man­geoires, de sorte que les mou­tons souillent une partie de leur four­rage avec leur fumier. C’est la base du récit selon lequel les Hunzas feraient du com­post. Quand je leur ai posé la ques­tion, ils ont tous ri de bon cœur à l’idée de perdre de bonnes feuilles en les mélan­geant déli­bé­ré­ment avec du fumier.

La fra­gi­lité de cet agro-pastoralisme est consi­dé­rable. Le pays, en 1950, sur­vi­vait dans la pré­ca­rité, une situa­tion qui s’é­tait guère amé­lio­rée en 1966 (Ali SM, 1966A17). Le géo­logue Clark pré­cise (1957N22 page 162) :

Les Hunzas n’ayant que du fumier comme engrais, leurs cultures reçoivent suf­fi­sam­ment de nitrates mais souffrent d’une grave carence en cal­caire et en phos­phates. Le mélange de sable et de poudre de roches [des terres culti­vées] est tel­le­ment poreux que l’ir­ri­ga­tion éli­mine les nitrates presque aussi vite que les agri­cul­teurs les ont insé­rés, de sorte qu’il faut fer­ti­li­ser quatre fois par an. Les ren­de­ments en grain ne dépassent jamais les deux tiers de ceux aux États-Unis, et ceux de la luzerne ne dépassent pas le quart, malgré le soin apporté à la culture non-mécanisée. Beaucoup d’arbres frui­tiers ont des feuilles rouges aux extré­mi­tés des branches et affichent d’autres signes de carence dans le sol. Contrairement aux Nagaris, les Hunzas ne col­lectent pas et ne traitent pas leurs eaux usées pour fer­ti­li­ser. Ils défèquent géné­ra­le­ment dans leurs champs, là où la lumière du soleil et la séche­resse ont ten­dance à sté­ri­li­ser. Les nitrates sont ainsi ren­voyés dans le sol sans dis­sé­mi­na­tion de la dys­en­te­rie et de la pyo­der­mite.

Les Hunzas ont dépassé les Chinois dans l’u­ti­li­sa­tion de chaque cen­ti­mètre carré de terre. J’ai mesuré des ter­rasses près de Baltit pour les­quelles l’angle de la pente était de 60 degrés, c’est-à-dire que le mur de sou­tè­ne­ment de chaque ter­rasse était envi­ron deux fois plus haut que la ter­rasse était large. Parfois, les Hunzas créent réel­le­ment des champs. Ils trouvent une face nue en gra­nite avec une pente ne dépas­sant pas 20 degrés et construisent à son pied un mur de sou­tè­ne­ment en forme de crois­sant. Ils intro­duisent ensuite de l’eau jus­qu’à former un étang der­rière le mur, lais­sant le sable se dépo­ser, puis drainent l’eau claire et inondent de nou­veau. En répé­tant cela pen­dant un an ou deux, une petite ter­rasse est formée. C’est sans doute l’expédient le plus déses­péré dans le monde entier pour des gens qui manquent de terre, mais les visi­teurs ont écrit du Hunza qu’il était un pays où tout le monde a « juste assez » et où il n’y a pas de pauvres !

Hunza Pani

À l’é­poque de John Biddulph, les Hunzas étaient déjà répu­tés pour leur amour du vin pro­duit à partir de vignes grim­pant aux murs de leurs ter­rasses et aux flancs de mon­tagne. Il écrit (Biddulph J, 1880A1 page 84) :

La consom­ma­tion de vin a beau­coup dimi­nué sous l’Islam, et là où elle est encore pra­ti­quée, elle est dis­si­mu­lée autant que pos­sible, sauf au Hunza et au Ponyal, où les réjouis­sances publiques ne sont pas inha­bi­tuelles. La secte Maulaï [ismaë­liens] ne fait pas un secret de cette pra­tique et, lors de ma visite au Hunza en 1876, une bou­teille de whisky écos­sais avait si glo­rieu­se­ment enivré [le Mir] Ghazan Khan que tous les Hunzas en par­laient avec admi­ra­tion.

Le doc­teur Allen Banik fait l’é­loge du vin « auquel [il] a occa­sion­nel­le­ment goûté avec des “résul­tats gra­ti­fiants” ». Le Mir Muhammad Jamal Khan en parle comme du “Hunza Pani” (Banik AE, 1960B2 pages 130–131) :

Quand j’ai abordé le sujet à table avec le Mir, il a ri de bon cœur.
— « Est-ce que les gens se s’en­ivrent en buvant du Hunza Pani ? » ai-je demandé.
Il a fait non de la tête.
— « Est-ce qu’ils en boivent libre­ment ? » ai-je insisté. « Plus de deux verres chaque fois ? »
— « Oui, bien sûr », Son Altesse m’a assuré. « Les nuits de fête ils en boivent de pleines bou­teilles, et tous les jours ils en consomment aux repas. »
Face à mon regard incré­dule, le Mir a ajouté : « C’est peut-être pour cette raison que nous sommes répu­tés le peuple le plus sain et le plus heu­reux du monde ! »

Banik n’a pas saisi que le terme “Hunza Pani” était une plai­san­te­rie quand il écrit sans une trace d’hu­mour (1960B2 page 130) : « Le Hunza Pani jouit d’une haute répu­ta­tion au Moyen-Orient et presque tout le monde est dési­reux d’en obte­nir. » Le mot “pānī” signi­fiant « eau » en hin­dous­tani, on pour­rait à la rigueur le rap­pro­cher de “pīna” (boire) qui a donné le fran­çais « pinard » !

Cette anec­dote me rap­pelle un col­lègue alle­mand qui, fier de parler fran­çais dans une récep­tion de l’am­bas­sade de France, s’é­tait écrié à l’heure du café : « Oh ! du jus de chaus­settes ! » Elle est révé­la­trice de la manière dont la plu­part des visi­teurs étran­gers pre­naient à la lettre les paroles du Mir du Hunza.

Obéissance, condition féminine, bonnes mœurs

Hunza - Buyal Singh, père de Sherin Beg (équipe de John Clark) avec son plus jeune fils
Buyal Singh, père de Sherin Beg (équipe de John Clark) avec son plus jeune fils. Source : John Clark (1957A11 page 128)

Jay Milton Hoffman résume la struc­ture fami­liale des Hunzas en des termes qui reflètent plus son point de vue sur la société amé­ri­caine de son époque (1961) qu’une ana­lyse menée avec la rigueur scien­ti­fique dont il se targue (1968B5 page 61) :

Je crois per­son­nel­le­ment que la vie de famille au Hunza est dif­fé­rente de celle dans n’importe quel autre endroit du monde. Le mari est défi­ni­ti­ve­ment le chef de la maison. Il peut conver­ser avec n’im­porte qui à n’im­porte quel endroit. Mais pas sa femme. Elle n’est pas auto­ri­sée à parler avec d’autres hommes, sauf si son mari est pré­sent.

La femme a beau­coup de res­pect pour son mari et ne fera rien pour lui déplaire. Les femmes sont des épouses et des mères dévouées.

Les enfants sont très obéis­sants et ne diront jamais un mot irres­pec­tueux à leur père ou à leur mère. […] Les mères ne sont pas non plus là pour passer leur temps à des jeux de cartes, regar­der des émis­sions de télé­vi­sion heure après heure ou lire des romans cap­ti­vants jus­qu’aux petites heures de la nuit. Les femmes de la terre de Hunza prennent soin de leurs enfants et les dis­ci­plinent avec soin.

Emily Lorimer a une com­pré­hen­sion plus pré­cise du rôle des femmes chez les Hunzas (Lorimer EO, 1939A3 page 117) :

Si une rúli gus (maî­tresse de maison) se montre trop géné­reuse dans son ration­ne­ment pen­dant les mois d’a­bon­dance sui­vant la récolte, toute la famille risque de dépé­rir avant l’an­née sui­vante ; ainsi, une « femme com­pé­tente » est fort appré­ciée, et l’in­com­pé­tence est un motif valable de divorce. Aucune ani­mo­sité n’est res­sen­tie ni expri­mée, mais elle retourne chez le père et la mère qui l’ont nour­rie.

Un regard tra­gique mais réa­liste a été pro­jeté par John Clark (1957N22 page 171) :

Les femmes du Hunza se sui­cident plus sou­vent que les hommes. Parfois, elles sautent d’une falaise ou, dans des condi­tions moins déses­pé­rées, elles mangent cin­quante amandes amères d’a­bri­cot. Celles-ci contiennent une dose mor­telle d’a­cide prus­sique, mais celui-ci est absorbé si len­te­ment que la mort ne sur­vient pas avant plu­sieurs heures. Si un émé­tique leur est admi­nis­tré pen­dant cette période, leur vie peut être sauvée. Il n’y a pas au Hunza les fré­quentes mal­trai­tances phy­siques de femmes que l’on voit en Chine, ni non plus beau­coup d’infidélité. Les femmes sont cen­sées faire le ménage, désher­ber les champs et aider à la récolte ; une divi­sion équi­table du tra­vail, car leurs petites mai­sons sté­riles néces­sitent peu d’at­ten­tion. L’homme laboure, plante, irrigue, récolte, esca­lade les mon­tagnes à la recherche de bois de chauf­fage et sur­veille les trou­peaux.

Les femmes hunzas ne souffrent pas de sur­me­nage, de bru­ta­lité ou de maris volages, mais elles sont consi­dé­rées comme intel­lec­tuel­le­ment infé­rieures. Un véri­table homme ne parle jamais à une femme en dehors de sa propre famille et, même au sein de la famille, les hommes rendent visite à d’autres hommes et les femmes res­tent entre elles. Les femmes sont sans édu­ca­tion parce qu’elles n’accompagnent jamais leurs hommes lors de voyages, même jusqu’à Gilgit, et on leur dit rare­ment quoi que ce soit du monde exté­rieur. Elles n’ont rien, mis à part des ragots, pour se nour­rir l’es­prit. L’ennui infini d’une vie d’où sont exclus la grâce et les contacts humains satis­fai­sants, et dans laquelle le sexe sert à la pro­créa­tion sans aucune conno­ta­tion d’amour, est pro­ba­ble­ment la cause sous-jacente de la plu­part des sui­cides. Une que­relle par­ti­cu­lière ou une crise suf­fisent à libé­rer leur mal­heur latent.

Au sujet de l’in­fi­dé­lité conju­gale, RCF Schomberg décrit la cou­tume en usage au Hunza (1935A7 page 204) :

L’infidélité n’est plus très cou­rante, quelle qu’elle l’ait été dans le passé. Si un homme voit sa femme mal se com­por­ter avec un autre homme, il est auto­risé à tuer les deux en même temps sur place : s’il tarde, il perd son droit. La raison en est clai­re­ment d’empêcher toute négo­cia­tion, avec la menace de tuer le délin­quant s’il n’est pas d’ac­cord. Si la femme et son amant sont capables de rejoindre le chef, ils sont en sécu­rité et aucun mal ne peut leur arri­ver, mais ils res­tent dans une sorte d’es­cla­vage domes­tique envers le sou­ve­rain pour le res­tant de leurs jours. Par contre, s’ils peuvent donner à la fois au Raja ou au Mir et au mari lésé une somme en bétail égale au double de celle que le mari a versée lors de son mariage, l’affaire est close et la femme part dans son nou­veau foyer.

Cette cou­tume béné­fi­ciait donc finan­ciè­re­ment au Mir, ce qui n’a rien d’une sur­prise…

Le Mir Muhammad Nazim Khan, qui régnait de 1892 à 1938, avait écrit dans son auto­bio­gra­phie (Tobe JH, 1960A15 page 363) :

Autrefois, si quel­qu’un com­met­tait un adul­tère, sa maison pou­vait être détruite, ses ani­maux abat­tus et ses arbres coupés sans que ceux qui en avaient pris l’i­ni­tia­tive ne soient inquié­tés, et bien que cette cou­tume soit tombée dans la désué­tude, il est tou­jours consi­déré légi­time qu’un homme tue l’a­mant de sa femme s’il peut les prendre en « fla­grant délit » !

Hunza - Les femmes et les filles regardent une cérémonie de mariage depuis les toits avoisinants
Les femmes et les filles regardent une céré­mo­nie de mariage depuis les toits avoi­si­nants car la foi musul­mane leur inter­dit de se mêler aux hommes pen­dant les évé­ne­ments sociaux. Source : Renée Taylor & Mulford J Nobbs (1962B3 page 46)

De manière géné­rale, par res­pect de leurs obli­ga­tions reli­gieuses, les femmes ne prennent aucune part active dans les fêtes et rituels (musique et danse) : « D’ailleurs, les femmes n’ont ni droit ni pri­vi­lèges », constate John Tobe (1960A15 page 342) qui pour­tant affir­mait que « le peuple hunza jouit de la liberté et de la démo­cra­tie » (1960A15 page 293). Il faut dire que Tobe a une concep­tion très par­ti­cu­lière de la liberté et de l’é­quité, sur­tout s’a­gis­sant des femmes (1960A15 pages 349–350) :

C’est un fait posi­tif que les hommes de Hunza battent leurs femmes. J’ai véri­fié deux fois ce fait assez impor­tant. Le Mir m’a dit qu’il ne connais­sait qu’un cas dans lequel un homme aurait admi­nis­tré des raclées de manière exces­sive et injuste à son épouse. Dans tous les autres cas, les hommes ne sont ni punis ni jetés en prison pour cela. Si une femme ne fait pas ce que son mari com­mande, il la bat. Si elle donne trop géné­reu­se­ment la pro­priété de son mari à ses parents, il la bat éga­le­ment. Si elle le trompe et qu’il l’at­trape, il a le droit de la tuer ainsi que son séduc­teur.

Cela paraît avoir un excellent effet sur le main­tien d’un haut niveau de loyauté. Je ne sais pas com­ment les peuples occi­den­taux juge­ront les habi­tants du Hunza à la lumière de ce que j’ai rap­porté ici, mais quels que soient votre juge­ment et votre opi­nion, je vous ai exposé les faits.

Le thème de l’o­béis­sance (aux parents et au Prince) est récur­rent dans l’ou­vrage de Jay Milton Hoffman. Il écrit (1968B5 page 58) :

Il faut garder en tête qu’au Hunza il n’y a pas de meurtres, pas de voleurs. Par consé­quence, pas de juges, pas de poli­ciers et pas de pri­sons. Le gou­ver­ne­ment est ce qu’on pour­rait appe­ler une société patriar­cale, quelque chose de simi­laire à ce qui exis­tait à l’é­poque où Moïse diri­geait Israël. Il est démo­cra­tique en nature [sic].

Ophtalmologue, le doc­teur Allen Banik avait une vue plus pré­cise du mode de gou­ver­nance. Après avoir assisté, en 1958, à un procès au Conseil des Anciens « mis en scène pour moi » dirigé par le Mir Muhammad Jamal Khan « qui agit en conseiller », il écrit (1960B2 page 110) :

Les Hunzakuts ont une forme de gou­ver­ne­ment très démo­cra­tique, bien que l’État soit gou­verné par le Mir, qui a le droit de vie ou de mort sur ses sujets. […] La plus forte puni­tion qui peut être impo­sée est le ban­nis­se­ment du Hunza.

Ce dis­cours angé­lique de visi­teurs à l’é­coute exclu­sive de la famille prin­cière — ou de ceux qui copiaient bête­ment les écrits des pre­miers — est mal­heu­reu­se­ment contre­dit par Clark (1957N22 page 61) :

Shimshal [N68], le péni­ten­cier du Hunza [à 3000 mètres], était l’un des endroits les plus déso­lés de la pla­nète. Je le sais car je l’ai visité une fois. Pendant tout l’hi­ver, les nuages sont sus­pen­dus comme un lin­ceul gla­cial au-dessus du vil­lage. Pendant des semaines, il n’y a pas de soleil et la tem­pé­ra­ture reste autour de zéro avec les vents hur­lants.

À ce sujet, Emily Lorimer s’é­tait conten­tée de la ver­sion offi­cielle pour décrire le sys­tème péni­ten­tiaire. Elle écrit ce qu’elle a entendu au sujet de l’exil dans la vallée de Shimshál, qu’elle n’a pas visi­tée (1939A3 pages 121–122) : « On y trouve de la nour­ri­ture et des pâtu­rages en abon­dance, et la vie y est à cer­tains égards plus luxueuse que dans le bas du Hunza ». Il s’en­suit que« au bout de quelques années d’exil, le fau­teur de trouble revient avec plus de sagesse ». Toutefois, malgré ce trai­te­ment bien­veillant, « les délin­quants du Hunza ne deviennent pas des réci­di­vistes. »

Les juge­ments rendus dans le passé pou­vaient être bien plus sévères, bien que tou­jours avec une touche de modé­ra­tion. Muhammad Nazim Khan écri­vait dans son auto­bio­gra­phie (Tobe JH, 1960A15 page 363) :

Si l’on consi­dère qu’une condam­na­tion à mort est néces­saire, les per­sonnes sont ras­sem­blées et si une seule se pro­nonce en faveur du cou­pable, sa peine est remise. Sinon, il est exé­cuté en pré­sence de tous.

Une anec­dote rap­por­tée par John Tobe (sans men­tion de la source) donne une idée plus pré­cise de l’exer­cice de la jus­tice au Hunza (1960A15 page 362) :

Un autre cas [de crime] s’est pro­duit il y a envi­ron 10 ans lorsque le fils du vizir s’est dis­puté avec un jeune homme et une fille. Dans ce cas, le garçon et la fille […] se condui­saient mal à proxi­mité de la maison du vizir. Une dis­pute a démarré quand on leur a demandé de quit­ter les lieux. Le jeune homme est devenu indis­ci­pliné, puis offen­sif et il a dit beau­coup de choses méchantes et indé­centes. Le fils du vizir lui a demandé de partir et de bien se tenir, mais le jeune homme a refusé d’é­cou­ter et a per­sisté dans ses actions. Le fils du vizir est entré chez lui, a pris un fusil et lui a dit : « Maintenant, éloigne-toi d’ici ou je te tire­rai dessus ! »

Mais le jeune voyou a encore refusé d’écouter ou d’être averti. Alors le fils du vizir lui a tiré dessus. Lors du procès, il a affirmé ne pas savoir que l’arme avait été char­gée et qu’il avait sim­ple­ment pro­féré la menace pour effrayer le garçon et lui faire prendre conscience de ses actes. Le garçon est décédé et le fils du Wazir a été accusé de meurtre. Il a été exilé à Shimshal pen­dant 10 ans.

Peu de temps après, les parents du défunt ont com­paru devant le Mir et l’ont prié de remettre sa peine au fils du vizir, car ils affir­maient croire qu’il ne vou­lait pas tirer sur leur fils. En outre, leur fils était à l’o­ri­gine de l’a­gres­sion. Après qu’il ait passé deux ans à Shimshal, le Mir l’a fait reve­nir et, à l’heure actuelle, à Hunza, ce garçon est main­te­nant le vizir.

Tobe ajoute (page 362) :

Autrefois, une forme de puni­tion appli­quée au Hunza, sur ordre du Mir, consis­tait à immer­ger le cou­pable dans les eaux froides de la rivière Hunza. Une immer­sion de 15 minutes dans ces eaux gla­cées équi­va­lait à une condam­na­tion à mort.

Peut-être une recherche empi­rique sur la bio­staseN69 ? 😉

Le fonc­tion­ne­ment à la fois fluide et for­te­ment cen­tra­lisé du gou­ver­ne­ment du Hunza est expli­qué à Jean et Franc Shor par un habi­tant de MisgarN54 en 1949 (Shor JB, 1955 autreA12 page 267) :

« Chaque vil­lage élit son arbab [maire] », expli­qua Nabi Khan, « qui gou­verne avec un conseil des anciens. L’arbab arbitre tous les conflits de la com­mu­nauté ayant pour la plu­part trait au droit à l’eau [d’ir­ri­ga­tion]. Mais quand un conflit ne peut pas être réglé loca­le­ment, l’arbab télé­phone au Mir [Muhammad Jamal Khan]. Lors d’un grand évé­ne­ment, par exemple une dis­pute autour d’un héri­tage, les par­ties en cause peuvent faire appel au Mir en per­sonne. Tout ce qu’ils ont à faire est de mar­cher jus­qu’à Baltit. »

Le réseau télé­pho­nique du Hunza a été construit par l’ar­mée bri­tan­nique en 1920 puis entre­tenu par le gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais. John Tobe était, comme Jean Shor, d’avis que le Mir gou­ver­nait son royaume par télé­phone, exi­geant deux fois par jour un appel de chaque arbab pour faire le point (Tobe JH, 1960A15 page 514). Son frère Ayash était formé à la répa­ra­tion des télé­phones et postes de radio ainsi qu’à l’en­tre­tien des objets méca­niques (Clark J, 1957N22 page 44).

Jay Milton Hoffman (1968B5 page 59) rap­porte un inci­dent au cours duquel un paysan Hunza se serait adressé en criant à lui et au Prince Sahib Khan, leur repro­chant d’a­voir pris une photo d’un champ où tra­vaillaient des femmes. Cet homme a été jugé par la cour et puni de trente coups de fouets pour son manque de res­pect envers un membre de la famille prin­cière et son hôte. Le Mir, dans sa magna­ni­mité, avait refusé d’as­sis­ter au procès pour éviter toute impli­ca­tion per­son­nelle dans cette condam­na­tion. Il avait aussi pris soin d’é­loi­gner ses hôtes pen­dant l’exé­cu­tion de la sen­tence (1968B5 page 60).

John Clark raconte une anec­dote simi­laire au terme de laquelle un jeune homme qui avait osé cri­ti­quer le Mir avait été condamné à deux ans d’exil au Pendjab (1957N22 page 88).

Hunza - La cour (durbar) du Mir Muhammad Jamal Khan en réunion (1950)
La cour (durbar) du Mir Muhammad Jamal Khan en réunion (1950). Source : John Clark (1957A11 page 128)

RCF Schomberg (1935A7 page 160) décrit le fonc­tion­ne­ment de la cour, dont le Mir est en réa­lité le seul arbitre mais aussi béné­fi­ciaire :

Tous les chefs rendent la jus­tice dans la cour publique (durbar) où, assis avec ses conseillers, le sou­ve­rain rend une déci­sion qui est immé­dia­te­ment exé­cu­tée. Elle est géné­ra­le­ment juste, mais les conseillers sont sou­vent blâmés, car lorsque le Mir a pro­noncé sa peine, il se retourne et demande si sa sen­tence est juste. Ce n’est pas tant la ques­tion de savoir si l’af­faire a été jugée à juste titre, c’est en géné­ral le cas, mais plutôt de savoir si l’a­mende ou la péna­lité est exces­sive ou non ; et c’est ici que les conseillers échouent. Si c’est une amende, elle est géné­ra­le­ment versée au trésor, ce qui est un euphé­misme pour la poche du raja. Connaissant les ten­dances avides de leurs diri­geants, les anciens hésitent à réduire l’in­dem­nité.

La hié­rar­chie des obli­ga­tions col­lec­tives a été décrite par Clark dans le cadre d’une inon­da­tion à laquelle les pay­sans étaient inca­pables de réagir (1957N22 page 151) :

Les hommes [du Hunza] ne suivent pas leur propre conscience et ne se fient pas à leur propre juge­ment. Ils délèguent leurs déci­sions au roi (au Mir), à la cou­tume (dastur), ou à Dieu tel que repré­senté par leur concep­tion géné­ra­le­ment erro­née du Coran. Ainsi, les fer­miers de Gircha s’é­taient rési­gnés à ce que la rivière emporte leurs fermes dans ses flots parce que, pour com­men­cer, le Mir n’é­tait pas venu dans leur vil­lage leur donner l’ordre de détour­ner la rivière. Deuxièmement, per­sonne n’a jamais essayé de détour­ner la rivière — ce n’é­tait pas la dastur. Et si Dieu avait décidé qu’ils perdent leurs fermes, qui étaient-ils pour le défier ?

Emily Lorimer s’est aussi conten­tée de l’o­pi­nion expri­mée par les vil­la­geois au sujet des tra­vaux col­lec­tifs (1939A3 page 83) :

Quand un nou­veau tra­vail est entre­pris pour le bien public, il est super­visé par le Mir, ou par le Wazir en son nom, et il est exé­cuté comme un tra­vail com­mu­nau­taire dont chacun recon­naît la jus­tice et la néces­sité.

Clark était pour cette raison confronté à la dif­fi­culté de pro­mou­voir une action col­lec­tive en dehors des sché­mas tra­di­tion­nels (1957N22 page 151) :

La coopé­ra­tion ne s’é­tend jamais en dehors de la famille actuelle. Le Mir peut orga­ni­ser et mettre en œuvre un projet com­mu­nau­taire, tel que la répa­ra­tion d’un fossé ou l’a­li­men­ta­tion d’un vil­lage frappé par la famine, mais aucun effort spon­tané n’a été déployé. Personne au Hunza, et peu en Asie, ne s’est ima­giné membre d’un grand groupe dont dépend le bien-être de chacun. […]

Dans un monde où la concur­rence est féroce et où jus­tice et cha­rité sont rares, la famille devient la seule pro­tec­tion contre l’in­jus­tice et la pau­vreté. Toutes les autres familles sont des concur­rents et des enne­mis poten­tiels. Par consé­quent, il est logi­que­ment appro­prié de garan­tir à la famille tous les bons emplois à portée de main. Je savais que chaque fois que j’en­ver­rais Rachmet Ali ache­ter quelque chose aux pauvres gens de l’oa­sis du Hunza, tous les membres de son clan, le Drometing de Baltit, auraient la prio­rité pour vendre ; si Hayat était chargé de l’a­chat, il achè­te­rait de son clan, le Hakalakutz d’Altit. […]

Le sys­tème social fait de la mal­hon­nê­teté la meilleure poli­tique. Dans une com­mu­nauté hau­te­ment concur­ren­tielle et désor­ga­ni­sée comme les Hunzas, la désap­pro­ba­tion sociale est la seule res­tric­tion qui rend la mal­hon­nê­teté non pro­fi­table. Si la pra­tique locale en vigueur est de mentir, d’es­cro­quer et de voler, l’homme mal­hon­nête a l’a­van­tage sur son hon­nête voisin, mais sa mal­hon­nê­teté empêche tout déve­lop­pe­ment. Mes Hunzas, par exemple, ne pou­vaient pas deman­der à un seul homme avec un cheval d’a­me­ner les pro­duits de ses voi­sins au marché de Gilgit, parce qu’ils ne pou­vaient pas se faire confiance à ce point. De sorte que tout le monde devait aller à Gilgit indi­vi­duel­le­ment et tout le monde per­dait du temps et de l’argent. Les Hunzas étaient plus hon­nêtes que la plu­part des Asiatiques, mais leur code était tel­le­ment laxiste qu’il leur était impos­sible de mener la plus petite tran­sac­tion avec une effi­ca­cité occi­den­tale.

Ce point de vue n’est bien entendu pas par­tagé par Jay Milton Hoffman qui fait un amal­game entre hos­pi­ta­lité, soli­da­rité et amour uni­ver­sel (1968B5 page 56) :

Il appa­raît que les Hunzakuts pra­tiquent un amour plus fra­ter­nel que par­tout ailleurs dans le monde. C’est un peuple très amical et les étran­gers qui visitent leur pays sont accueillis à bras ouverts. En réa­lité, on ne se sent pas étran­ger quand on tra­verse la vallée de la Hunza. Le mot « amour » semble être exem­plai­re­ment illus­tré de façon pra­tique dans la vie des Hunzakuts.

Les Hunzas sont des ismaé­liens de doc­trine Maulaï dont le chef spi­ri­tuel est l’Aga KhanN70. Ils ont une pra­tique libé­rale de l’is­lam : tolé­rance de la consom­ma­tion de vin, pas de rituel d’a­bat­tage des ani­maux ni de port du voile pour les femmes, pas de jeûne spi­ri­tuel. Selon Biddulph (1880A1 page 121), ils uti­lisent à la place du Coran « un ouvrage appelé le Kalam-i-Pir, un texte en persan, qui n’est lu par per­sonne d’autre que les hommes de leur culte ». Il ajoute : « Si on essayait de forcer à jeûner un Maulaï, il résis­te­rait en dévo­rant une pincée de pous­sière ».

En qua­torze mois de séjour, les Lorimer n’ont entendu l’ap­pel à la prière (muez­zin) qu’une fois, le len­de­main de la céré­mo­nie Gináni de la pre­mière récolte (Lorimer EO, 1939A3 pages 294–295). Et encore ! « J’ai jeté un œil au rideau de notre tente mais n’ai pas vu une pré­ci­pi­ta­tion par­ti­cu­lière de la popu­la­tion pour aller prier »… Emily Lorimer écrit par ailleurs (1939A3 page 231) « qu’il n’a jamais existé de peuple moins super­sti­tieux que les Hunzas » bien qu’elle ait appris que des pou­voirs magiques étaient attri­bués au Prince (pages 236–237) :

Les deux jours de beau temps que nous avons eus pour la fête de Bopfau [semaille de l’orge en février] étaient presque un miracle : un miracle très conve­nable pour un chef que la tra­di­tion sup­pose capable de contrô­ler la pluie et le soleil. On dit du grand-père du Mir, Ghazan Khan, qu’il était tel­le­ment versé dans cet art qu’il pou­vait forcer la pluie à tomber quand il le sou­hai­tait et che­vau­cher à tra­vers sans se mouiller !

Hunza - La vieille mosquée d'Aliábád
La vieille mos­quée d’Aliábád, avec Hurmat assis sur la véranda.
Source : Lorimer EO (1939A3 page 80)

Jay Milton Hoffman n’a­vait peut-être jamais ren­con­tré de musul­man avant son voyage, car il inclut dans les « fac­teurs de santé et de lon­gé­vité » des Hunzas la manière pro­di­gieuse qu’ils ont de se saluer (1968B5 pages 143 et 146) :

Où qu’on voyage dans le pays des Hunzas, on trouve des gens sym­pa­thiques et cour­tois, non seule­ment avec les étran­gers, mais aussi entre eux. Quel mer­veilleux attri­but pour une nation !

Quand ils se ren­contrent ou croisent un étran­ger, ils disent dans leur langue “Salaam Aleikum”. Celui à qui cette salu­ta­tion s’a­dresse répond “Aleikum Salaam”. “Salaam Aleikum” veut dire « Que la paix soit avec vous » et “Aleikum Salaam” signi­fie « Avec vous que soit la paix ».

Quelle manière enjouée de se saluer ! Notre monde serait mer­veilleux si par­tout les gens se saluaient avec un tel échange, « Que la paix soit avec vous » et « Avec vous que soit la paix » !

Dans nos conver­sa­tions avec les gens, il est apparu clai­re­ment qu’ils n’a­vaient pas de soucis. […]

Il ne fait aucun doute que les Hunzas ne sont pas du genre ner­veux, irri­table et sou­cieux, parce que la nour­ri­ture qu’ils consomment contient toutes les vita­mines et miné­raux qui per­mettent une bonne santé et des nerfs solides.

Déjà, en 1961, Renée Taylor était émer­veillée par cette marque d’hos­pi­ta­lité : « D’où que vous appa­rais­siez, on vous salue avec leur “Salaam” habi­tuel. (Ce qui équi­vaut à notre “Comment allez-vous”. » (Taylor R, 1969B6 page 15). Quelques nuances lin­guis­tiques ont visi­ble­ment échappé au doc­teur Hoffman trop pré­oc­cupé par les vita­mines. Trente ans plus tôt, Emily Lorimer avait écrit (1939A3 page 238) :

Nous nous sommes salués mutuel­le­ment : “Jú na!” C’est la manière ancienne de se saluer des autoch­tones, encore bien plus fré­quente que le “Salam alei­kum” de l’Islam que les femmes n’u­ti­lisent qua­si­ment jamais. Quand vous dites “Salam alei­kum”, la réponse cor­recte pour les Hunzas est “Salam alei­kum”. Au début, bien sûr, nous répon­dions “W’aleikum as salam!” comme d’u­sage ailleurs chez les musul­mans ; mais cela finis­sait par sonner guindé et intel­lec­tuel à nos oreilles, de même qu’aux leurs, je n’en doute pas.

Bien que « natu­rel­le­ment démo­cra­tique » et ruis­se­lante d’a­mour aux yeux du doc­teur Hoffman, la société Hunza est à tous les niveaux (gou­ver­ne­ment et famille) une cari­ca­ture du patriar­cat, ce qui n’a choqué aucun des hommes et femmes qui lui ont tressé des cou­ronnes au 20e siècle. Le colo­nel Schomberg décri­vait le sys­tème d’hé­ri­tage qui était tou­jours en vigueur au milieu du siècle (1935A7 page 132) :

Jusqu’au temps d’Asadullah Beg [1847–1885], vizir du Hunza, la pro­priété de la terre au Hunza était trans­mise de père en fils. Si l’un des fils décé­dait avant son père, la veuve pre­nait sa part qu’elle ait ou non des enfants. Ce sys­tème a été modi­fié de manière à ce qu’une femme qui a perdu son mari du vivant de son père reçoive une terre en fidu­cie pour ses fils en fonc­tion de leur nombre. L’idée sous-jacente à cet arran­ge­ment est qu’un homme qui survit à son père peut deve­nir le parent d’autres enfants de sexe mas­cu­lin : s’il décède avant son père, il est injuste que sa veuve avec un fils reçoive autant que son fils sur­vi­vant ayant plu­sieurs enfants. Si un homme meurt sans avoir de fils, ses filles ont droit à une cer­taine quan­tité de grain pro­ve­nant de la pro­priété de leur père, mais à aucune terre. En d’autres termes, la pro­priété fon­cière à Hunza doit être dévo­lue aux mâles, soit en des­cen­dance directe soit au plus proche parent mas­cu­lin au sein de la tribu.

Almas Aman, une des pre­mières femmes artistes de scène au Gilgit-Baltistan.
Dans un article (2019N71) elle raconte les inter­dits qu’elle doit braver pour pra­ti­quer son art.

Montée en puissance du mythe

Les bavar­dages exal­tés de Ralph Bircher (1952B1), Renée Taylor (1964N60) et Jay Milton Hoffman (1968B5) me rap­pellent ceux — aux­quels j’ac­cor­dais du crédit — de brah­manes anglo­phones en Inde expli­quant aux étran­gers que le sys­tème des castes n’existe plus, que les Hindous natu­rel­le­ment fidèles au mes­sage de Gandhi adhèrent aux valeurs chré­tiennes et que leur hygiène nutri­tion­nelle est exem­plaire… Ou encore celui de reli­gieux tibé­tains en exil dres­sant un por­trait idyl­lique de leur pays d’o­ri­gine.

En par­cou­rant les récits de voyage, nous allons voir com­ment les affir­ma­tions sur les Hunzas ont donné lieu à une sur­en­chère de fal­si­fi­ca­tions au cours des années 1950–1960.

Chasse aux langues (1934)

Le lieutenant-colonel David Lockhart Robertson LorimerN72 et son épouse Emily Overend ont effec­tué deux longs séjours au Gilgit-Baltistan. Le pre­mier à Gilgit de 1920 à 1924, alors que David Lorimer était posté à Gilgit en tant que Political Agent (com­man­dant mili­taire) du gou­ver­ne­ment de l’Inde (bri­tan­nique). Linguiste de métier, il consa­crait son temps libre à l’é­tude et la docu­men­ta­tion de langues locales ; le shinaN56 puis le khowarN73, deux langues indo-iraniennes qu’il pou­vait abor­der grâce à sa connais­sance de l’hin­dous­taniN74 et de dia­lectes afghans, pour se consa­crer ensuite à la langue des Hunzas, le bou­rou­chaskiN55 : « une langue au moins dix fois plus dif­fi­cile que le shina ou le khowar », appa­ren­tée à aucune autre et qui ne compte pas moins de « trente-huit formes de plu­riel » (Lorimer EO, 1939A3 pages 250, 241).

Hunza - Vue de la gorge du fleuve Hunza à mi-chemin d'Aliábád
Vue de la gorge du fleuve Hunza à mi-chemin d’Aliábád. La route longe la falaise de droite.
Source : Lorimer EO (1939A3 page 64)
Photo repro­duite sans réfé­rence dans l’ouvrage de Bircher R, 1952 (1942) page 32

Ces tra­vaux ont donné lieu à la publi­ca­tion par un ins­ti­tut nor­vé­gien, en 1935, de trois volumes de plus de 400 pages sur la des­crip­tion du bou­rou­chaski — SOASN75, voir les com­men­taires de Grune D (1998N76). C’était la pre­mière des­crip­tion for­melle de cette langue après le cha­pitre qui lui avait été consa­cré dans l’é­tude com­pa­ra­tive des langues « tri­bales » publiée par John Biddulph (1880A1 pages 167–203). David Lorimer res­sen­tait l’exi­gence d’un tra­vail de ter­rain pour appro­fon­dir sa connais­sance du bou­rou­chaski.

Pendant leur second séjour, en 1934–1935, les Lorimer étaient libé­rés de toute obli­ga­tion pro­fes­sion­nelle et fami­liale. Ils se sont ins­tal­lés qua­torze mois dans une petite maison rela­ti­ve­ment bien équi­pée à AliábádN77 à 2500 m d’al­ti­tude. Ils y déve­lop­paient même leurs photos pour en offrir des tirages aux habi­tants ; je n’ai pas com­pris com­ment leur agran­dis­seur pou­vait fonc­tion­ner sans source élec­trique… En fin de séjour, ils ont croisé le colo­nel RCF Schomberg (Lorimer EO, 1939A3 page 299).

Emily Lorimer confie que ce second séjour était plus éprou­vant en raison de leur âge (55 ans). Le cha­pitre rela­tant leur trajet de Srinagar (Cachemire) à Gilgit (1939A3 pages 41–55), tantôt à cheval et en partie à pied, de nuit sur la neige glacée lors du pas­sage de cols (comme le Burzil Bai à 4195 mètres, N78) témoigne de leur cou­rage, de leur téna­cité… et de la modes­tie de l’au­teure. Les impré­vus se suc­cèdent, comme (page 44) la des­truc­tion par­tielle du char­ge­ment de papier, machine à écrire et rubans qui sont leur prin­ci­pal outil de tra­vail… L’ouvrage Language Hunting in the KarakoramA3 est une mine de détails eth­no­gra­phiques « au fil des jours » authen­ti­fiés par leur com­pré­hen­sion du bou­rou­chaski. Même dans l’ad­ver­sité, Emily Lorimer fait preuve d’une belle dose d’hu­mour, par exemple (page 69) : « L’aspect de la route pour­rait vous faire dres­ser les che­veux sur la tête, mais elle est bien plus sûre que nos auto­routes meur­trières. »

Ses pointes d’hu­mour semblent avoir échappé à un offi­cier retraité ori­gi­naire du Hunza (Hisamullah Beg SI, 2013N79) qui la juge com­plai­sante envers la culture et le mode de vie des Hunzas. Il est vrai qu’elle n’hé­site pas à avan­cer que « les Hunzas sont mieux édu­qués que les pro­duits de nos écoles coû­teuses ».… Son récit de voyage peut être lu comme une illus­tra­tion en néga­tif des défauts de la civi­li­sa­tion occi­den­tale, un biais de per­cep­tion qui ins­pi­rera par­ti­cu­liè­re­ment Ralph Bircher (1952B1). Elle n’a de cesse de com­pa­rer les Hunzas en tant que « race » (tra­duire « ethnie ») aux popu­la­tions voi­sines, à com­men­cer par les Nagaris, sur le ver­sant opposé du fleuve Hunza, qui lui paraissent affu­blés de tous les défauts (Lorimer EO, 1939A3 pages 273–276).

Le terme « race » n’a­vait pas de conno­ta­tion néga­tive à cette époque. « Le Prince Louis d’Orléans décri­vait les Hunzas comme de “beaux hommes, actifs et intel­li­gents, por­tant sur leurs visages clairs une joie per­pé­tuelle” et il allait jus­qu’à dire : “Toute leur per­sonne dénote les repré­sen­tants d’une race supé­rieure” » (Mons B, 1958A14 page 106). La com­pa­rai­son des humains en termes de « race » était mon­naie cou­rante chez les citoyens de l’Europe colo­ni­sa­trice jus­qu’à la seconde guerre mon­diale. La folie eth­no­ci­daire du nazisme a au moins eu le mérite de clore ce débat dans le monde aca­dé­mique.

Hunza - David Lorimer prenant une photo du Mir Muhammad Nazím Khán sur un flanc de montagne à Báltit
David Lorimer pre­nant une photo du Mir Muhammad Nazím Khán sur un flanc de mon­tagne à Báltit. Source : Lorimer EO (1939A3 page 273). Photo repro­duite sans réfé­rence dans l’ouvrage de Bircher R, 1952 (1942) page 160

Bien que jouis­sant d’une cer­taine auto­no­mie grâce à leurs com­pé­tences lin­guis­tiques, les Lorimer étaient les hôtes du Mir Muhammad Nazim KhanN35 et proches de son fils aîné Ghazan Khan, sur­nommé par Emily Lorimer « le Prince de Galles », qui lui a suc­cédé en 1938 (Lorimer EO, 1939A3 page 228). Ils ont aussi béné­fi­cié de l’aide de son petit fils Jamal qui allait deve­nir le Mir en 1945 (A3 page 298). Ils étaient le plus sou­vent guidés ou conseillés par des “levies”, hommes de confiance rému­né­rés par le gou­ver­ne­ment et « sans doute nommés par le Mir » (1939A3 page 93).

Leur proxi­mité avec la famille prin­cière a joué, à leur insu, le rôle de filtre dans les rap­ports avec la popu­la­tion : les « pauvres » qu’ils décrivent n’é­taient pro­ba­ble­ment pas ceux au plus bas de l’é­chelle sociale. Mais cette dis­tinc­tion avait peu d’im­por­tance puisque leur centre d’in­té­rêt était la langue locale. Emily Lorimer envi­sage la pau­vreté comme une « unité séman­tique » (1939A3 page 122) :

Un jour, nous avons demandé, par rap­port au sens des mots « riche » et « pauvre » : « Qu’appelleriez vous un homme riche ? »
— « Un qui a, disons, cent ani­maux. » (Une famille pay­sanne ordi­naire pos­sède envi­ron vingt mou­tons, chèvres et vaches.)
— « Et y a‑t-il un seul homme riche à Aliábád ? »
— « Un seul, le yerpa [régis­seur de terres appar­te­nant au Mir]. »

Elle avait pris soin de décrire à la page pré­cé­dente ce qu’il convien­drait d’ap­pe­ler la « ver­sion offi­cielle de la pra­tique du ser­vage » au Hunza (1939A3 page 120) :

La plu­part des familles pay­sannes du Hunza sont pro­prié­taires de leur ter­rain, trans­mis de géné­ra­tion en géné­ra­tion sans taxe fon­cière ni droit de suc­ces­sion. Dans l’an­cien temps, les Mirs pos­sé­daient une partie du ter­rain de chaque com­mune, et la cou­tume était de le faire culti­ver sous un tra­vail obli­ga­toire réparti, en prin­cipe équi­ta­ble­ment, entre les vil­la­geois. Le yerpa, ou ste­ward, qui avait la charge de cette pos­ses­sion royale, était bien entendu dans la posi­tion enviable de pou­voir d’un côté trom­per son maître sur une grande partie de la pro­duc­tion agri­cole, et de l’autre côté oppri­mer et main­te­nir sous pres­sion les ouvriers agri­coles mal­chan­ceux. Il sou­doyait de diverses manières ceux qui s’ar­ran­geaient ainsi pour échap­per au tra­vail com­mu­nal et pou­vait exiger plus que leur dû de ceux qui lui déplai­saient.

Soyons ras­suré, toute pra­tique de « tra­vail forcé » a été abolie par le Mir Muhammad Nazim Khan — de qui Emily Lorimer tient cette expli­ca­tion. Les domaines prin­ciers (kutú­kal) sont tou­jours la pro­priété du monarque, mais ils sont à pré­sent loués sous des condi­tions “easy” à des pay­sans qui ont aban­donné une terre trop aride (Lorimer EO, 1939A3 page 122) :

Les pre­mières années, le loca­taire ne paie aucun loyer pour le ter­rain qu’il des­tine à sa char­rue ; il doit amé­na­ger les champs, construire les canaux d’ir­ri­ga­tion et tra­vailler le sol. Une fois que le ter­rain com­mence à pro­duire, il s’ac­quitte d’un petit loyer en nature, mais à tout moment il peut se libé­rer s’il estime que l’ar­ran­ge­ment n’est pas pro­fi­table. La majeure partie des « nou­velles ins­tal­la­tions » d’Aliábád, y com­pris tout le dis­trict qui entou­rait notre maison, était du ter­rain kutú­kal et incon­tes­ta­ble­ment le sys­tème fonc­tion­nait à la satis­fac­tion géné­rale.

Les deux cita­tions qui pré­cèdent démontrent les limites de l’en­quête « en immer­sion » entre­prise par les Lorimer, formés à l’an­thro­po­lo­gie sociale et cultu­relle par Bronisław MalinowskiN80 à la London School of Economics (Lorimer EO, 1939A3 page 29). Le dis­cours d’Emily Lorimer est un mélange hété­ro­clite d’ob­ser­va­tions col­lec­tées dans leur entou­rage immé­diat (une dou­zaine de familles) et d’in­for­ma­tions non véri­fiées four­nies par l’en­tou­rage du Prince. La confu­sion des genres fait appa­raître des contra­dic­tions, comme par exemple son affir­ma­tion que « la plu­part des familles pay­sannes du Hunza sont pro­prié­taires de leur ter­rain » et plus loin « tout le dis­trict qui entou­rait notre maison était du ter­rain kutú­kal ». Ce manque de pré­ci­sion et de recul ana­ly­tique a ouvert la porte à des dérives d’in­ter­pré­ta­tion aux­quelles des lec­teurs comme Ralph Bircher étaient tentés d’adhé­rer.

Emily Lorimer a eu beau pré­ve­nir ses lec­teurs que ce qu’elle écrit n’a aucune portée aca­dé­mique — dès la pre­mière phrase “This is not a serious book” (1939A3 page 5) — et que seuls les écrits de son mari font auto­rité, son livre très inté­res­sant est sou­vent cité en réfé­rence alors que ceux de David LorimerN72 ont dis­paru des biblio­thèques, mises à part les archives de British Library et de SOASN75.

Est-il pos­sible que le Mir Muhammad Jamal Khan, petit-fils de Nazim Khan, ait manqué de vigi­lance sur les pra­tiques de loca­tion de ter­rains, ou bien est-ce en raison de la sur­po­pu­la­tion que John Clark (1957A11) aurait constaté, quinze ans plus tard, une forte inéga­lité d’ac­cès aux res­sources agri­coles ? En 1935, déjà, le colo­nel Schomberg déplo­rait l’in­suf­fi­sance du déve­lop­pe­ment agricole/pastoral et son carac­tère inéga­li­taire (1935A7 pages 138–139) :

D’année en année, la popu­la­tion aug­mente et rien n’a été fait, que ce soit en pom­pant de l’eau du fleuve ou en ame­nant un canal du Nagar, pour mettre davan­tage de terres en culture. Le Mir a beau­coup fait pour ouvrir de nou­veaux ter­rains, mais il n’a ni les com­pé­tences ni le capi­tal pour opérer à grande échelle. Les seuls pâtu­rages du pays sont la pro­priété des Mir, mais dans les val­lées adja­centes, dans d’autres États, il existe de vastes pâtu­rages gas­pillés.

De son côté, David Lorimer menait des entre­tiens avec une sélec­tion de locu­teurs, confor­mé­ment à une métho­do­lo­gie ins­pi­rée par la dia­lec­to­lo­gieN81 que son épouse résume ainsi (Lorimer EO, 1939A3 page 248) :

Vous com­men­cez par sélec­tion­ner quelques hommes intel­li­gents qui s’ex­priment bien et clai­re­ment dans leur langue, et vous tra­vaillez avec eux jus­qu’à iden­ti­fier celui qui vous convient le mieux. Alors vous l’af­fec­tez à la mai­son­née, moyen­nant un salaire fixe et géné­reux de sorte qu’il soit dis­po­nible chaque fois que vous en expri­mez le besoin, que ce soit à la maison ou en voyage.

Cette recherche du « locu­teur idéal » — un homme intel­li­gent, jamais une femme ! — aurait fait l’ob­jet de cri­tiques des socio­lin­guistesN82 si leur dis­ci­pline avait existé. En effet, elle ne peut qu’am­pli­fier un biais de sur­éva­lua­tion de la com­plexité de la langue (com­pa­rée à ses voi­sines), mar­queur sup­posé de la supé­rio­rité intel­lec­tuelle de (tous) ses locu­teurs. La com­plexité n’ap­pa­raît ici qu’aux niveaux syn­taxique et lexi­cal, la séman­tique et la rhé­to­rique étant absentes de l’é­tude sys­té­ma­tique de Lorimer. Toutefois, cette méthode était peut-être incon­tour­nable pour abor­der une langue de racines incon­nues et jamais docu­men­tée, sans recou­rir à une langue inter­mé­diaire maî­tri­sée par les infor­ma­teurs, comme l’ex­plique per­ti­nem­ment Emily Lorimer (1939A3 pages 248–262). Exemple de sur­éva­lua­tion : elle illustre la com­plexité du bou­rou­chaski en men­tion­nant des traits mor­pho­lo­giques qui existent à l’i­den­tique en hin­dous­tani — et qu’elle devait connaître — comme la trans­for­ma­tion d’un verbe intran­si­tif en verbe tran­si­tif puis en verbe cau­sa­tif (A3 pages 256–257). Ou encore l’i­den­tité des mots qui dési­gnent les jours d’a­vant et d’a­près (kal et para­son en hin­dous­tani). Cette ten­dance à la sur­éva­lua­tion est impor­tante à sou­li­gner, car elle a conforté la croyance en une spécificité/supériorité des Hunzas dans l’i­ma­gi­naire de voya­geurs qui avaient une connais­sance limi­tée des cultures et usages des popu­la­tions voi­sines.

Officier de l’ar­mée bri­tan­nique et ancien Political Agent, David Lorimer était un Sahib ins­pi­rant le res­pect et l’ad­mi­ra­tion, à com­men­cer par celle du Prince. Emily Lorimer estime que « pour peu qu’il com­prenne l’ob­jet du tra­vail de DL [David], il [Muhammad Nazim Khan] est fier et heu­reux que les cou­tumes Hunza soient mar­quées d’au­tant d’in­té­rêt et d’im­por­tance » (1939A3 page 236).

N’étant ni com­pé­tents ni équi­pés pour des inter­ven­tions médi­cales — à l’in­verse de John Clark dont c’é­tait, nous le ver­rons, une des prin­ci­pales moti­va­tions — les Lorimer n’ont pas eu la visite de per­sonnes souf­frantes. Ils n’ont côtoyé que des gens sup­po­sé­ment en bonne santé et dotés des qua­li­tés phy­siques indis­pen­sables à la survie dans un envi­ron­ne­ment hos­tile. À l’in­verse des Occidentaux, les habi­tants de ces régions ne se répandent pas en confi­dences sur leur état de santé, ni sur les mala­dies ou décès de leurs proches. J’ai déjà eu la sur­prise, en Inde, d’en­tendre répondre quel­qu’un que j’in­ter­ro­geais à propos d’une per­sonne absente : “Haré, vah mar chuka hota!” — « Hé, il est mort ! » — avec un large sou­rire car ces évé­ne­ments tra­giques ne sont que des épi­sodes de la vie, indé­pen­dam­ment de toute croyance reli­gieuse.

Il s’en­suit que le couple de lin­guistes, n’ayant pas pour mis­sion de dres­ser un bilan de santé des Hunzas, n’a rien pré­tendu de leur extra­or­di­naire résis­tance aux mala­dies. Ils n’ont pas exercé leur capa­cité d’a­na­lyse pour mener une enquête à ce sujet pour la simple raison que ce n’é­tait pas d’ac­tua­lité : le film Lost Horizon de Frank Capra (1937N83) n’a­vait pas encore nourri l’i­ma­gi­naire occi­den­tal… Emily Lorimer ne men­tionne pas non plus les tra­vaux de Robert McCarrison qui les avait pré­cé­dés de quelques années à Gilgit.

Les Lorimer n’ont jamais tenté d’é­va­luer l’âge des vieillards qu’ils ren­con­traient, sans doute conscients de la vanité d’une telle entre­prise puisque les calen­driers et registres de nais­sance n’exis­taient pas. De temps à autre, Emily Lorimer dit d’une per­sonne âgée qu’elle doit bien avoir « dans les soixante-dix ans ». David Lorimer et son épouse pre­naient soin de noter et véri­fier les moindres détails de leur ter­rain d’en­quête ; ils auraient cer­tai­ne­ment exprimé de la stu­pé­fac­tion et pris des notes si cer­tains infor­ma­teurs avaient déclaré un âge de 120 ans ou plus… De plus, ils constatent l’exis­tence de grands-parents mais pas d’ar­rière grands-parents.

Hunza - Khalifa Farághat enseigne à son fils la lecture de textes persans
Khalifa Farághat enseigne à son fils la lec­ture de textes per­sans. Source : Lorimer EO (1939A3 page 304). Emily Lorimer pré­cise (page 241) que ce prêtre était un locu­teur de wakhi, une langue d’o­ri­gine per­sane, mais qu’il n’en connais­sait ni les conju­gai­sons ni les décli­nai­sons. Il avait résisté de manière « phé­no­mé­nale » aux ten­ta­tives de David Lorimer de lui ensei­gner ces sub­ti­li­tés.

Sur la photo de Khalifa Farághat (voir ci-contre), le père de l’en­fant ne paraît pas avoir atteint un âge digne de signa­le­ment ; il n’est pas inter­dit, bien sûr, d’i­ma­gi­ner qu’il serait cen­te­naire et qu’il aurait conçu son fils à 90 ans ! La lin­guiste Emily Lorimer se contente de pré­ci­ser qu’il lui manque de nom­breuses dents, ce qui rend sa pro­non­cia­tion quasi-incompréhensible (1939A3 page 241).

Mais il est vrai que Khalifa Farághat appar­tient à la com­mu­nauté Wakhi, ori­gi­naire d’Afghanistan, émi­grée dans les hautes val­lées du Hunza : une « race infé­rieure » selon David Lorimer, « peut-être parce qu’ils mangent moins d’a­bri­cots » (1939A3 pages 241–242). Sur un ton humo­ris­tique, il amorce le virage du mythe de la dis­tinc­tion raciale vers celui de la diète mira­cu­leuse. Car il faudra bien expli­quer pour­quoi d’autres locu­teurs de cette langue pro­di­gieu­se­ment com­plexe, appar­te­nant à la même ethnie que leurs voi­sins du Nagar (carteN42) ou ceux de la vallée de Yasin (carteN43), ne pos­sèdent pas les vertus remar­quables des Hunzas. Pour le couple de lin­guistes, les Hunzas sont d’une grande intel­li­gence et d’une par­faite pro­bité. Leur bonne santé ne serait qu’un épi­phé­no­mène de ces qua­li­tés.

Dans sa pré­face à la 5e édi­tion de son livre (1952B1), Ralph Bircher dit avoir écrit à David Lorimer pour lui signa­ler le rap­port d’une expé­di­tion rédigé par une doc­to­resse (non-identifiée) :

« J’ai été suivie pas à pas par des malades qui vou­laient que je les soigne : mala­dies chro­niques des yeux, infec­tions cuta­nées et des muqueuses, mala­dies d’es­to­mac et troubles intes­ti­naux, ainsi que des cas de tuber­cu­lose qui va crois­sant… les gens péris­sent de saleté… on consomme une grande quan­tité de thé noir, de sel, de sucre et de viande, et chaque fois que l’oc­ca­sion se pré­sente il est pris de l’al­cool et de la nico­tine. »

David Lorimer lui a répondu :

Je suis sûr d’une chose, c’est que de mon temps [1935–36] on ne pou­vait rien voir de la saleté et de la mala­die ambiante que rap­porte la doc­to­resse. Il lui a pro­ba­ble­ment été donné de voir toutes les mala­dies qui existent main­te­nant parce que les gens atten­daient qu’elle fasse des miracles. Incompréhensible d’où ils ont tout d’un coup pu trou­ver l’argent pour ache­ter tant de den­rées d’im­por­ta­tion comme le thé, le sucre, le tabac et l’al­cool, ainsi que le four­rage pour manger plus de viande. Quelle est la classe dont l’a­li­men­ta­tion a été étu­diée ? Peut-être celle des gens qui tra­vaillent à la maison du roi, où il se peut qu’ils soient à même de par­ti­ci­per à de tels fac­teurs de cor­rup­tion.

Lorimer tient pour acquis que les per­sonnes qui consomment une grande quan­tité de thé noir, de sel, de viande, de tabac et d’al­cool seraient les mêmes qui, par un lien de cause à effet, souffrent de mala­dies des yeux, infec­tions cuta­nées, tuber­cu­lose etc. C’est une inter­pré­ta­tion per­son­nelle, en phase avec les pré­ju­gés de Bircher, des propos de la doc­to­resse. D’autre part, Lorimer attri­bue tous les maux aux familles proches de la maison du roi. Cette sup­po­si­tion est en double contra­dic­tion avec le témoi­gnage de Jewel Henrickson (1960A13 pages 72–73, voir ci-dessus) signa­lant le très petit nombre de malades dans l’en­tou­rage du Prince, et celui de John Clark (1957A11) qui a soigné des mil­liers de per­sonnes appar­te­nant aux couches les plus pauvres de la popu­la­tion.

S’il ne fait pas de doute que l’ac­cès aux pro­duits de consom­ma­tion des pays riches exerce un effet délé­tère sur la santé des mon­ta­gnards, on ne peut pas en déduire que leur santé était par­faite avant l’ou­ver­ture des voies de com­mu­ni­ca­tion. Il est plus sage de prendre au sens lit­té­ral la réponse de David Lorimer : « On ne pou­vait rien voir »

Fragments d’un relief merveilleux (1942)

Maximilian Bircher-Benner
Maximilian Bircher-Benner (1867–1939)

Le mythe du « Hunza en par­faite santé » a été lar­ge­ment pro­pagé en Europe par Ralph Bircher, fils du méde­cin nutri­tion­niste suisse Maximilian Oskar Bircher-BennerN84. Il a publié en 1942 le livre Hunsa. Das Volk, das keine Krankheit kennt (1942) — Les Hounza. Un peuple qui ignore la mala­die (1952B1) — à la mémoire de son père qui tenait le Hunza comme une « preuve vivante » de la jus­tesse de sa dié­té­tique.

Docteur en sciences éco­no­miques, Ralph Bircher n’a pas voyagé au Pakistan, mais il s’est lar­ge­ment docu­menté sur le sujet comme il l’ex­plique dans son intro­duc­tion (1952B1 pages 7–18). Il est révé­la­teur de lire, au début de sa pré­face à la 5e édi­tion (B1 pages 3–4):

On peut se deman­der à bon droit, com­ment j’en suis venu à écrire un tra­vail sur les Hounza puisque je n’ai jamais été dans leur pays, et à quel titre je le fais, puisque je ne suis ni eth­no­graphe, ni méde­cin. Je me le suis aussi demandé, quand le livre était fini. Mais pen­dant que j’é­cri­vais ce livre, il en était de moi comme de quel­qu’un qui par hasard aurait trouvé dans un tas de ruines ou dans une car­rière quelques frag­ments d’un relief mer­veilleux qui sem­ble­raient par­ve­nir à un ensemble. Il trouve de nou­veaux frag­ments, cherche et recherche, assemble, com­pare ; cer­tains élé­ments s’a­daptent ; l’ar­deur s’empare de lui et voilà que tout à coup un ensemble se révèle ou du moins laisse pres­sen­tir comme tel, un ensemble écla­tant de qua­li­tés mer­veilleuses. C’est à peu près ce qui s’est passé pour moi avec mes Hounza et dans mon zèle j’ai omis de me deman­der si j’é­tais auto­risé à m’y consa­crer.

L’introduction donne un aperçu du dis­cours New AgeN85 qui pré­side à la rédac­tion de cet ouvrage (1952B1 page 9) — bravo à la tra­duc­trice Gabrielle Godet :

Avons-nous jamais observé que les périodes de pleine matu­rité, celles où s’é­pa­nouissent les plus belles flo­rai­sons de l’ef­fort humain, ne suc­cèdent jamais à l’ap­pa­ri­tion des grands chefs-d’œuvre clas­siques, parce que ceux-ci sont tou­jours des chants du cygne, le signal de la déca­dence et du chan­ge­ment ? C’est que toute exté­rio­ri­sa­tion, si belle et élevée soit-elle, implique déjà la désa­gré­ga­tion et le déclin.

Or, chez ce petit peuple des Hounza, nous trou­vons, je crois, le foyer d’une civi­li­sa­tion de la « lumière blanche » : lumière indi­vi­sible, inal­té­rable dans son inté­grité, rayon­nant d’une pureté si abso­lue, que sa clarté nous éblouit. L’on peut penser que cette forme de civi­li­sa­tion est pro­ba­ble­ment la seule qui défiera les siècles, la seule qui s’é­lè­vera au-dessus des alter­nances du deve­nir et du dépé­ris­se­ment.

Bircher müsli

À aucun endroit ce livre « éblouis­sant » de Bircher, qui cor­res­pon­dait avec Robert McCarrison et Guy Wrench, ne donne une éva­lua­tion chif­frée de la lon­gé­vité des Hunzas. Il n’empêche que l’ou­vrage est cité en réfé­rence sur les sites web récents qui agitent le slogan des « plus de 120 ans ». Ralph Bircher s’est contenté des « frag­ments d’un relief mer­veilleux » pour mettre en exergue la santé de cette popu­la­tion dans le seul but de pro­mou­voir le modèle nutri­tion­nel de son père, inven­teur du Bircher MüsliN86.

La majeure partie de l’ou­vrage de Bircher (1952B1 pages 33–177) est une reprise des écrits de David et Emily Lorimer dont les noms sont men­tion­nés occa­sion­nel­le­ment. Une partie des photos (dans l’é­di­tion fran­çaise) sont emprun­tées sans men­tion de source à l’ou­vrage d’Emily Lorimer, Language Hunting in the Karakoram (1939A3). Ralph Bircher annonce dans l’in­tro­duc­tion qu’il a échangé des cour­riers avec les Lorimer.

Le der­nier cha­pitre est une ten­ta­tive de rap­pro­che­ment — d’un point de vue stric­te­ment hygié­niste — entre la « civi­li­sa­tion Hunza » et celle que Moisés Santiago BertoniN87 appel­lait Caraï-GuaraniN88 en Amérique du sud, « deux peuples [qui] ont ont cher­ché à réa­li­ser la vie inté­grale, et à atteindre, par là, le plus haut degré de santé orga­nique et sociale : ordre, équi­libre, plé­ni­tude de vie et force de rayon­ne­ment » (1952B1 page 180). Les extra­po­la­tions de Bircher, étayées par de courtes cita­tions d’au­teurs comme Thevet, Amerigo Vespucci, Willem Pies, Bertoni et Humbolt, l’au­to­risent à affir­mer que ces deux peuples se nour­rissent de fruits et légumes crus, peu de légu­mi­neuses, pas de pro­duits lai­tiers et très rare­ment de viande, avec un effet garanti (B1 page 181) :

Ce qui admi­rable et signi­fi­ca­tif, dans l’ac­cord de tous les juge­ments portés sur ces deux peuples, c’est que, de leurs deux manières de vivre presque iden­tiques, résulte, ici comme là, un état de santé par­fait.

L’éternel retour (1949, 1952)

Hunza - Ouvrage “After You, Marco Polo”
Source : N89

Les voya­geurs amé­ri­cains Jean Bowie et Francis (‘Franc’) Marion Luther Shor ont péné­tré une pre­mière fois au Hunza « par effrac­tion » depuis l’Afghanistan, à la fin de l’été 1949. En pro­ve­nance de Venise sur les traces de Marco Polo, ils ont fran­chi sans le savoir le col Dehli Sang-i-SarN90 à 6000 mètres d’al­ti­tude, ayant dû s’é­car­ter de la route rejoi­gnant le Turkestan chi­nois. Leur périple pas­sion­nant est raconté par Jean Bowie avec beau­coup de verve dans l’ou­vrage After You, Marco Polo (Shor JB, 1955A12). La fin du récit consa­crée à leur court séjour au Hunza est net­te­ment moins cap­ti­vante que l’in­croyable che­vau­chée de ces aven­tu­riers à tra­vers le Wakhan…

À leur arri­vée au vil­lage de MisgarN54, ils ont été accueillis par « des seniors aux barbes tein­tées de henné » (Shor JB, 1955A12 page 260) qui devaient res­sem­bler au patriarche de Baltit, âgé de 89 ans, dont Franc a pris une photo (voir ci-dessus). Jean et Franc se sont obs­ti­nés à essayer de fran­chir le col de MintakaN91 pour rejoindre la Chine, malgré l’a­ver­tis­se­ment des habi­tants que la région du XinjiangN92 était à feu et à sang suite à la prise de pou­voir des com­mu­nistes. Abandonnés par leurs guides hunzas, ils ont fait demi-tour et se sont rendus à Baltit, répon­dant à l’in­vi­ta­tion du Mir Muhammad Jamal Khan.

Le couple est revenu au Hunza en 1952, en mis­sion cette fois pour le National Geographic Magazine (Shor F, 1953A10). Bénéficiant de l’hos­pi­ta­lité débon­naire de Muhammad Jamal Khan, ils ont adhéré sans aucune réserve à sa vision du monde hunza (Shor JB, 1955A12 pages 279 et 282) :

À quoi sert l’argent au Hunza ? Il n’y a aucune taxe, aucune patente, aucun droit à payer. On ne peut pas y vendre ni ache­ter du ter­rain car le ter­rain est très limité et doit rester dans la famille, selon la loi. Le seul grand pro­prié­taire ter­rien est le Mir qui pos­sède 320 acres [128 ha]. À l’oc­ca­sion il offre un ter­rain à un sujet méri­tant qui n’a pas eu d’hé­ri­tage. Ou encore le Mir peut prêter un ou deux acres à un jeune couple pro­met­teur pour un petit loyer annuel qui peut être versé en abri­cots, pommes, viande, cornes de bou­que­tins ou ser­vices. […]

« Nous sommes le peuple le plus heu­reux au monde », dit le Mir avec une tran­quille assu­rance qui excluait toute van­tar­dise [sic], « et je vais vous dire pour­quoi. Nous avons juste assez de tout, mais pas assez pour donner envie à quel­qu’un d’autre de nous le prendre. Vous pour­riez appe­ler cela le Pays Heureux de Juste Assez. »

Hunza - Jean Shor discute avec le guide Nyet Shah
Au bord de l’im­mense gla­cier BaturaN93, Jean Shor dis­cute avec le guide Nyet Shah
Source : Jean et Franc Shor (1953A10 page 489)

La plu­part des anec­dotes rap­por­tées par Jean Shor dans le récit de leur pre­mier voyage en 1949 (Shor JB, 1955A12) figurent aussi dans celui de son conjoint publié par le National Geographic Magazine (Shor F, 1953A10). Or cet article est sup­posé racon­ter leur seconde visite en 1952. On ne peut donc pas déci­der en quelle année chaque évé­ne­ment a eu lieu, quitte à douter qu’il ait eu lieu… Par exemple, le Mir aurait décidé, en fin d’été 1949, de « dupli­quer » la fête des pre­mières semailles du prin­temps (Bopau, habi­tuel­le­ment le 28 jan­vier) pour en offrir le spec­tacle à ses hôtes (Shor JB, 1955A12 page 282). Mais le même récit — cette fois sans men­tion de dupli­ca­tion — est attri­bué à leur second voyage juste avant l’été (Shor F, 1953A10 pages 492–493). Un récit plus détaillé avait déjà été publié par Emily Lorimer (1939A3 pages 226–235).

Même constat de répé­ti­tion pour le récit de la chasse au mouton Marco Polo (voir plus haut). Le Hunza serait-il aussi le pays de « l’Éternel retour » ? Ou bien les voya­geurs ont-il com­posé ces écrits en mélan­geant leurs cartes pos­tales ?

Hunza - À leur retour vers Gilgit, une avalanche est tombée entre Franc Shor et sa femme
À leur retour vers Gilgit, une ava­lanche de pierres est tombée entre Franc Shor et sa femme.
Miraculeusement, tous deux et leurs guides ont échappé à de graves bles­sures ou une issue fatale.
Source : Jean et Franc Shor (1953A10 page 518)

L’ouvrage de Jean Bowie Shor affiche une spon­ta­néité d’ex­pres­sion et d’au­to­dé­ri­sion qui ins­pirent confiance en son exac­ti­tude. C’est de loin mon récit de voyage pré­féré, à l’ex­cep­tion du cha­pitre sur le Hunza… Mais l’ar­ticle de Franc Shor (1953A10) est plutôt un habile mélange de fic­tions, sous la dictée de Muhammad Jamal Khan, et d’un vécu per­son­nel sup­posé lui impri­mer une marque d’au­then­ti­cité.

Franc Shor joue à l’a­cro­bate sur deux cha­meaux au Xinjiang… sans se rendre compte que ces ani­maux détestent mar­cher de front et qu’ils vont se sépa­rer sans pré­ve­nir ! Source : A12 page 54

L’auteur ne manque pas de signa­ler (1953A10 page 498) qu’il parle ourdou, persan, turc et chi­nois. Ces détails sans inté­rêt ne rendent pas plus cré­dible un exposé qui me fait songer à un scé­na­rio moderne de repor­tage télé­visé. C’est un article à sen­sa­tion pour un jour­nal grand public. De lec­ture diver­tis­sante, il est sou­vent été cité en réfé­rence, béné­fi­ciant du pres­tige du National Geographic Magazine.

Mêlées à du vécu per­son­nel, les fic­tions acquièrent un statut de réa­lité qui les dis­pensent de toute lec­ture cri­tique. Muhammad Jamal Khan a cer­tai­ne­ment inté­gré ce pro­ces­sus car il offrait, après la visite des Shor, un bou­quet d’his­toires inédites à ses hôtes étran­gers.

Des vacanciers (1955)

Ouvrage “Holiday in Hunza”
Source : A13

Un groupe de sept Américains employés d’un hôpi­tal de la mis­sion adven­tiste du Septième jour à Karachi (Pakistan) a séjourné 11 jours au Hunza, à l’i­ni­tia­tive de Jewel Hatcher Henrickson et de son époux Roy. Leur séjour, à l’au­tomne 1955, est raconté avec beau­coup de sim­pli­cité et de fran­chise dans l’ou­vrage Holiday in Hunza (Henrickson JH, 1960A13).

Ils ont eu des entre­tiens avec le Mir Muhammad Jamal Khan et la famille prin­cière, ainsi qu’a­vec Winston Mumby qui depuis trois ans était chargé de l’é­du­ca­tion du fils héri­tier.

Le Mir avait pris soin de res­pec­ter leurs cou­tumes ali­men­taires en ne leur offrant que des repas ovo-végétariens. Jewel Henrickson s’ex­ta­sie de trou­ver des Kellogg’s corn flakes sur la table du petit-déjeuner (1960A13 page 67) !

Un échange amu­sant a eu lieu quand Mary June [Jerry] Wilkinson a demandé au Mir s’il avait fait un mariage d’a­mour (A13 page 107) :

— « Non, ce n’é­tait pas le cas », répon­dit le Mir. « Pendant de nom­breuses années il n’y avait pas eu de mariage entre le Nagar et le Hunza. En réa­lité, nous étions enne­mis depuis long­temps. Mais cette inimité s’é­tait estom­pée et des deux côtés du fleuve on sou­hai­tait un mariage entre les familles royales. Même mes grands-parents l’au­raient sou­haité. J’ai dit à mes parents qu’ils pou­vaient arran­ger le mariage mais que je devrais choi­sir moi-même la fille. Finalement j’ai choisi, ils ont arrangé et nous avons été mariés. »
— « Vous vous êtes mariés ici au Hunza ou là-bas au Nagar ? »
— « Je me suis rendu moi-même au Nagar et l’ai rame­née au Hunza. La céré­mo­nie a eu lieu là-bas. »
— « Êtiez-vous heu­reux de la voir ? »
— « Oui, mais je ne sais pas si elle était heu­reuse de me voir », plai­santa le Mir.

Tout le monde a ri quand la Rani, qui com­pre­nait mieux la conver­sa­tion que nous l’i­ma­gi­nions, répon­dit — en anglais : “I was not happy when I saw him!”

Aucun pas­sage du livre ne fait état de l’hy­po­thèse d’une lon­gé­vité excep­tion­nelle des Hunzas. Ce groupe qui com­pre­nait quatre infir­mières et les deux méde­cins déjà cités (Dr. Verna L. Robson et Dr. Stanley L. Wilkinson) aurait cer­tai­ne­ment posé la ques­tion si la légende avait eu cours à cette date. Ils assistent aux funé­railles d’un « vieil homme » âgé de 80 ans (1960A13 page 87).

Muhammad Jamal Khan leur confie que, conseillé par un méde­cin de leur centre médi­cal à Karachi, il a sup­primé le sucre de son ali­men­ta­tion, ce qui lui a permis de perdre une quin­zaine de kilos. Mais il s’est mis à boire de la bière et du whisky… Dr. Verna lui fait remar­quer que ces bois­sons contiennent aussi du sucre et il promet — après avoir demandé au Dr. Wilkinson de confir­mer — de s’en abs­te­nir désor­mais (A13 page 100).

Le groupe en vacances au Hunza
Le groupe en vacances au Hunza. Source : Henrickson, JH (1960A13 page 126)

Le prince Ayash (frère du Mir) avait visité l’hô­pi­tal de la mis­sion adven­tiste à Karachi quelques mois plus tôt et sug­géré que cet orga­nisme ins­talle un hôpi­tal dans la vallée de la Hunza. Le Mir recon­naît (1960A13 pages 109–110) :

— « Je suis cer­tai­ne­ment inté­ressé d’a­voir un hôpi­tal de la mis­sion pour mon peuple. On en a gran­de­ment besoin ici. Par exemple, trois-cent à quatre-cent gar­çons, sans men­tion­ner les filles, sont morts de coque­luche au Hunza cette année. Je com­prends qu’il existe un vaccin qui pour­rait l’empêcher.
Nous n’a­vons pas de ser­vice chi­rur­gi­cal. Imaginez une urgence chi­rur­gi­cale devant se rendre à Gilgit en jeep et à cheval ! Le temps d’ar­ri­ver à Gilgit le patient mour­rait. Quatre-vingt dix pour cent de mes sujets ont des vers. Beaucoup d’entre eux ont des mala­dies des yeux, des goitres, des abcès au foie. Nous avons besoin d’un hôpi­tal avec chi­rur­gie et radio­lo­gie. »
— « Pensez-vous que le gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais sou­tien­drait la créa­tion d’un tel hôpi­tal ? » demanda Roy.
— « Le gou­ver­ne­ment pour­rait four­nir les médi­ca­ments. Je suis d’ac­cord pour four­nir le ter­rain et construire les bâti­ments. »
— « Donc vous sou­hai­te­riez que notre orga­ni­sa­tion lui affecte un méde­cin et fasse fonc­tion­ner l’hô­pi­tal. Je sup­pose qu’il fau­drait un méde­cin homme et un méde­cin femme — peut-être un couple de méde­cins, ou un méde­cin et une infir­mière. Et tous les ser­vices devraient être assu­rés gra­tui­te­ment ? »
— « C’est exact, car mon peuple ne dis­pose que de très peu d’argent. Ils pour­raient four­nir des pro­duits et des fruits. Les gens du Nagar sou­tien­draient aussi l’hô­pi­tal. Cela ferait une popu­la­tion de cin­quante à soixante mille per­sonnes. » […]
— « Mais, votre Altesse », dit Roy avec éton­ne­ment, « et si vos sujets se conver­tis­saient au chris­tia­nisme après la fon­da­tion d’un hôpi­tal adven­tiste du Septième Jour au Hunza ? »
— « Bon, vous avez ma per­mis­sion d’es­sayer », répon­dit le Mir en riant, « mais je ne crois pas que vous puis­siez les conver­tir. »

Page titre Henrickson
Source : A13

Le projet d’hô­pi­tal n’a pas été concré­tisé. Les Adventistes se pla­çaient ici en concur­rence avec la mis­sion de l’Aga Khan, chef reli­gieux des Hunzas ismaë­liens.

Le trajet de retour à Gilgit a été l’oc­ca­sion pour les deux méde­cins d’exa­mi­ner de nom­breux malades qui s’é­taient pré­sen­tés à l’an­nonce de leur pas­sage. Ils les ont orien­tés à l’hô­pi­tal de Gilgit avec des pres­crip­tions de médi­ca­ments, d’exa­mens radio­lo­giques ou de chi­rur­gie (A13 page 123) :

Le père d’un petit garçon a apporté une cor­beille de rai­sins, deman­dant au doc­teur de l’ac­cep­ter en paie­ment d’une opé­ra­tion de la hernie dont son fils avait besoin, tout de suite et ici-même !

Perte de vue (1958)

Hunza - L'auteur (AE Banik) en train d'examiner une gourde dans laquelle l'eau du Hunza est conservée
L’auteur (AE Banik) en train d’exa­mi­ner une gourde dans laquelle l’eau du Hunza est conser­vée avec une fraî­cheur remar­quable avant d’être servie aux repas.
Source : Banik AE (1960B2 page 193)

En 1957, le doc­teur Allen E Banik, un oph­tal­mo­logue du Nebraska âgé de 52 ans, rem­porte un concours des pro­duc­tions People Are Funny (sic), diri­gées par Art Linkletter, qui lui offrent la pos­si­bi­lité de réa­li­ser un rêve : visi­ter le Hunza, une contrée dont il a appris l’exis­tence en « lisant et reli­sant » l’ou­vrage de Guy Wrench (1938 réédi­tion 2009A8) et « un article de maga­zine décri­vant un peuple vir­tuel­le­ment inconnu dont la vigueur et la lon­gé­vité (100 à 120 ans) défiaient toute croyance » (Banik AE, 1960B2 pages 13–14).

Après quelques dif­fi­cul­tés pour obte­nir un permis d’en­trée au Hunza, le doc­teur s’embarque pour Baltit, début juin 1958, dans une jeep défon­cée dont il découvre avec effroi que le chauf­feur est atteint d’un stra­bisme divergent… « De temps en temps, le moteur calait et la jeep repar­tait en arrière, jus­qu’à ce que les hommes en des­cendent pour glis­ser des pierres sous une roue arrière. » (page 79)

Il y séjourne jus­qu’a­vant la saison des pluies, donc mi-juillet, détail qu’il néglige de pré­ci­ser. La briè­veté de son séjour « d’é­tude » ne l’empêche pas, après son retour aux USA, de se lancer dans une tour­née de confé­rences (Tobe JH, 1960A15 page 263) et de publier un compte-rendu enthou­siaste qui fera auto­rité : Hunza Land : The Fabulous Health and Youth Wonderland of The World (Banik AE, 1960 réédi­tion 2010B2).

Comme tous les voya­geurs occi­den­taux, il est accueilli en héros par le Mir Muhammad Jamal Khan qui règle avec soin ses dépla­ce­ments en com­pa­gnie d’un inter­prète de sa famille. À son départ, il est « pro­clamé membre de la famille [prin­cière], un hon­neur réservé à uni­que­ment deux per­sonnes ; c’est la plus haute dis­tinc­tion qui puisse être attri­buée » (1960B2 pages 153–154). Il avait aussi eu droit à quelques confi­dences du Mir, par exemple (page 114) :

« Quand Lowell Thomas Jr. [réa­li­sa­teur du film Search for Paradise] est venu ici en 1956 [décembre 1954 selon Tobe (1960A15 page 262)], il était accom­pa­gné de deux char­mantes secré­taires. Il avait un magné­to­phone avec de la musique amé­ri­caine de danses entraî­nantes que les secré­taires nous ont appris à danser avec elles. C’était la pre­mière fois que l’idée était mise en pra­tique au Hunza. Franchement, votre cou­tume amé­ri­caine est bien plus diver­tis­sante que la nôtre ! »

Quelques évé­ne­ments non-programmés ajoutent du piquant à son récit. Il assiste à la chute d’une fillette de quatre ans qui se casse un bras. La frac­ture est réduite avec habi­leté par un rebou­teux puis immo­bi­li­sée par des attelles, un soin rou­ti­nier chez les Hunzas : « J’ai entendu le crac lorsque ses doigts agiles remet­taient l’os en place » (Banik AE, 1960B2 pages 112–113). John Tobe dit aussi avoir ren­con­tré « de nom­breux rebou­teux experts » (Tobe JH, 1960A15 page 357).

Le projet du doc­teur Banik est d’é­va­luer l’état de santé de la popu­la­tion. Il a déjà été ébloui par celui de la popu­la­tion pakis­ta­naise dont il a croisé quelques spé­ci­mens à Karachi (Banik AE, 1960B2 pages 37–38). Chez les Hunzas, il ins­pecte les artères et veines qui irriguent les yeux, un indi­ca­teur du bon fonc­tion­ne­ment de leur vue mais aussi de leur sys­tème car­dio­vas­cu­laire. « Les exa­mens que j’ai menés au Hunza des yeux de per­sonnes de tous les groupes d’âge ont montré que les Hunzakuts ont des sys­tèmes cir­cu­la­toires en bonne santé » (B2 page 146). Il n’ef­fec­tue aucune enquête sur les âges, se conten­tant de men­tion­ner que les sages du Conseil des Anciens ont de 70 à 100 ans (B2 page 109) et qu’au Hunza les hommes vivent géné­ra­le­ment cinq années de plus que les femmes (page 225). Elles connaissent la méno­pause autour de cin­quante ans et ne souffrent pas pen­dant les mens­trua­tions ni en accou­chant (page 226).

Rien de concluant n’a validé sa croyance en une lon­gé­vité excep­tion­nelle, ce qui ne l’empêche pas d’af­fir­mer : « Je dirais que l’homme le plus âgé a 120 ans, bien qu’on dise que cer­tains ont vécu jus­qu’à 140 ans » (Banik AE, 1960B2 page 223).

L'auteur et un groupe de Hunzakuts dont il a examiné les yeux qu'il a trouvés presque parfaits.
L’auteur (AE Banik, à droite) et un groupe de Hunzakuts dont il a exa­miné les yeux qu’il a trou­vés presque par­faits. Les lunettes qu’ils portent sont pour l’a­dap­ta­tion ; une fois passé l’at­trait de la nou­veauté ils les ont enle­vées. Le Mir Muhammad Jamal Khan se tient debout au pre­mier plan. Source : Banik AE (1960B2 page 192)

Dans son cha­pitre titré The Hunza les­sons (Banik AE, 1960B2 pages 173–207), le doc­teur Allen Banik expose les fon­de­ments d’une vie saine appuyés par sa connais­sance du style de vie des Hunzas. Il accorde beau­coup d’im­por­tance à l’a­gri­cul­ture bio­lo­gique et plus par­ti­cu­liè­re­ment aux qua­li­tés du sol qu’il com­pare avec per­ti­nence à « un orga­nisme vivant et res­pi­rant » (B2 page 205). Son insis­tance est com­pré­hen­sible à une époque où peu d’Américains avaient pris acte de la dérive d’une indus­trie agro-alimentaire dépen­dante des intrants phy­to­sa­ni­taires. Faisant réfé­rence à Robert McCarrison, Allen Banik insiste sur les carences nutri­tion­nelles, signa­lant entre autres les besoins en acides aminés essen­tielsN94 et en fer, cuivre, cobalt, cal­cium, etc. Il écrit (1960B2 page 89) : « La carence en pro­téines est un pro­blème de santé pri­maire dans le monde entier aujourd’­hui. » Ces points sont impor­tants pour signa­ler que ses recom­man­da­tions ne tendent pas vers une nutri­tion exclu­si­ve­ment végé­tale, contrai­re­ment à ce qu’a­van­cera, deux ans plus tard, le doc­teur Jay Milton Hoffman (1968B5). Les pro­po­si­tions de Banik sont assez proches de celles de cher­cheurs en nutri­tion actuels.

Comme d’autres auteurs, Allen Banik attri­bue des pro­prié­tés béné­fiques à l’eau char­gée d’al­lu­vions des­cen­dant des gla­ciers, le « lait gla­ciaire » que les Hunzas boivent en grande quan­tité sans le faire décan­ter. C’était aussi l’avis du méde­cin alle­mand Irene Von Unruh qui a séjourné au Hunza (Tobe JH, 1960A15 page 262). Il n’est pas inter­dit de sup­po­ser que cette eau est riche en zéo­lithesN95 dont l’u­ti­lité médi­cale est connue — voir mon article Soigner ses artères. Effectivement, la masse miné­rale serait com­po­sée de trois quarts de bio­titeN96 et de pres­qu’un quart de pla­gio­claseN97, deux miné­raux sili­ca­tés conte­nus dans la zéo­lithe cli­nop­ti­lo­lite (Allan NJR, 1990A19 page 406). Certains, comme le doc­teur Iztok Ostan, pro­posent des poudres mira­cu­leuses recons­ti­tuant les pro­prié­tés de l’eau Hunza (Ostan I, 2018A22). La qua­lité de l’eau est deve­nue une obses­sion chez Banik, mais il est passé à côté de l’im­por­tance de sa miné­ra­li­sa­tion puis­qu’il s’est fait l’a­pôtre de l’eau dis­til­lée à usage nutri­tion­nelN98

Le refrain sur l’in­fé­rio­rité congé­ni­tale des Nagaris est entonné par Allen Banik qui l’a lui aussi appris de ses hôtes hunzas (1960B2 page 78) :

Les Nagaris sont des gens qui vivent dans la plainte, indo­lents et malades. Leurs mai­sons sont piè­tre­ment construites ; leurs champs culti­vés inef­fi­ca­ce­ment. Des mouches et des insectes en essaims dévorent les fruits et les récoltes ; le bétail meurt ; la mala­die est endé­mique ; l’am­bi­tion est absente.

L’ouvrage d’Allen Banik (1960B2) pour­rait se résu­mer au slogan par­tout répété : « Ces gens ne connaissent pas l’argent, la pau­vreté, la mala­die, la police ni les pri­sons. » On peut aussi y voir une pre­mière pierre (en 1958) de l’é­di­fice du New AgeN85 occi­den­tal. Dans son cha­pitre final The Inspiration of Hunza, l’oph­ta­mo­logue s’au­to­rise quelques envo­lées mystico-lyriques à perte de vue (B2 page 216) :

Progressivement, dans la vie, nous avons besoin de chan­ger nos idées, nos manières de faire, notre style de vie — pas seule­ment nos habi­tudes nutri­tion­nelles mais aussi nos pen­sées. Essayons de faire preuve d’une confiance abso­lue en Dieu, en un bien omni­pré­sent. Continuons à croire qu’il y a encore beau­coup de choses dans le monde qui ont une grande valeur et de l’im­por­tance. Ce n’est pas facile, mais nous avons la béné­dic­tion d’un pou­voir divin à l’in­té­rieur de nous. Si nous pre­nons conscience de ce pou­voir, nous ver­rons qu’il est assez fort pour construire un monde nou­veau et plein de beauté.

Le paradis du bio (1959)

Jerome Irving RodaleN99

Dans le monde anglo­phone, les croyances sur les Hunzas ont été influen­cées par l’ou­vrage de Jerome Irving Rodale (Cohen) : The Healthy Hunzas (1948A9). Promoteur de l’a­gri­cul­ture bio­lo­gique (A9 pages 36–43) dont il a popu­la­risé l’ap­pel­la­tion “orga­nic”, Rodale pré­co­ni­sait une nutri­tion saine enri­chie de com­plé­ments ali­men­taires — dont il consom­mait jus­qu’à 70 doses par jourN99

Son livre est basé sur les écrits de David LR LorimerN72 et une cor­res­pon­dance assi­due avec ce lin­guiste ainsi qu’a­vec le Mir Muhammad Jamal Khan. C’est sur­tout un inven­taire ins­truc­tif des connais­sances (et croyances) sur l’agro-écologie dans les années 1940. On y trouve notam­ment un vigou­reux plai­doyer pour la vie micro­bienne des sols, par­fai­te­ment d’ac­tua­lité face aux dérives d’une agri­cul­ture pro­duc­ti­viste misant exclu­si­ve­ment sur la chimie. N’ayant aucun accès aux pro­duits phy­to­sa­ni­taires tout en pro­dui­sant de belles récoltes — du moins sur les terres appar­te­nant à la famille prin­cière — les Hunzas étaient tout dési­gnés comme pion­niers de l’a­gri­cul­ture bio­lo­gique.

Plusieurs cha­pitres riche­ment docu­men­tés s’in­té­ressent aux tech­niques des Hunzas — telles que décrites par Robert McCarrison, Guy Wrench et Emily Lorimer — pour la fer­ti­li­sa­tion des sols grâce au com­pos­tage des déjec­tions ani­males et humaines (A9 pages 51–60), ainsi qu’à la concep­tion des toi­lettes et l’hy­giène cor­po­relle en géné­ral (A9 pages 61–71). Tout cela jus­ti­fie, pour Rodale, que les Hunzas ne souffrent pas de goitre et de cré­ti­nisme, à l’in­verse de leurs voi­sins les plus proches (au Nagar). Il a repris à son compte l’ex­pli­ca­tion pre­mière (erron­née) de McCarrison que le goitreN12 n’au­rait pas pour cause prin­ci­pale une carence en iode mais la pol­lu­tion de l’eau — par la pré­sence de microbes patho­gènes.

Jerome Irvin Rodale n’a rien affirmé de chif­fré sur la lon­gé­vité des Hunzas mais résume sa pensée en conclu­sion (1948A9 page 255) :

L’histoire des Hunzas nous montre que la vie humaine est inex­tri­ca­ble­ment liée au sol et à la nour­ri­ture qu’il pro­duit. Non seule­ment notre santé, mais notre carac­tère, notre intel­li­gence, nos rela­tions les uns avec les autres peuvent être faits ou défaits par la quan­tité de soin que nous accor­dons aux méthodes de culture.

Rodale a étudié les docu­ments en sa pos­ses­sion à tra­vers le prisme de sa pas­sion pour l’agro-écologie. Il fai­sait partie des incon­di­tion­nels qui croyaient que se nour­rir bio pro­té­geait de toutes les mala­dies chro­niques et pour­rait même éra­di­quer le cancer : de fait, selon ses sources, les deux termes de l’as­so­cia­tion entre culti­ver sans pro­duits chi­miques et la rareté des mala­dies étaient obser­vables au Hunza. Il a écrit sans hési­ter (1948A9 page 51) : « La santé magni­fique des Hunzas est due à un seul fac­teur, la manière dont ils pro­duisent leur nour­ri­ture. » Il est mal­en­con­treu­se­ment décédé à 72 ans d’une crise car­diaque juste à la fin d’un entre­tien où il avait annoncé « déci­der de deve­nir cen­te­naire » N99.

Les Hunzas culti­vaient « bio » parce que, mira­cu­leu­se­ment, ils n’a­vaient aucun pré­da­teur à com­battre… Ignorants des notions d’é­co­sys­tème et de bio­di­ver­sité, les visi­teurs occi­den­taux du siècle der­nier s’ex­ta­sient sur « l’ab­sence d’in­sectes » au Hunza comme si elle était la preuve d’une agri­cul­ture saine. Ou peut-être un signe de la supé­rio­rité de leur « race » et de leur déve­lop­pe­ment spi­ri­tuel ? Une visite au prin­temps aurait pour­tant révélé que les culti­va­teurs étaient mobi­li­sés à com­battre les pré­da­teurs (Lorimer EO, 1939A3 page 240) :

Un beau matin au début de mars, les abri­co­tiers le long de Dála [le plus long des quatre canaux d’ir­ri­ga­tion] juste en face de notre gîte ont sou­dain été enva­his par toute la famille Dastagul armée de longs bâtons au bout des­quels était atta­chée une pièce en fer recour­bée et aigui­sée. Avec un soin infini ils ins­pec­taient chaque branche et, dès qu’ils aper­ce­vaient un nid d’in­sectes, ils décro­chaient la brin­dille à laquelle il était atta­ché. Ces nids étaient sem­blables à des cocons d’en­vi­ron un pouce de long [2.5 cm] avec une vilaine petite larve à l’in­té­rieur. […] Chacun était col­lecté soi­gneu­se­ment et rap­porté à la maison pour être jeté au feu. Nous n’é­tions pas qua­li­fiés pour iden­ti­fier le pré­da­teur à qui l’on fai­sait la guerre mais on nous a rap­porté qu’il dévo­rait aussi bien les feuilles que les fruits si l’on ne le détrui­sait pas. Dans tout le pays chaque abri­co­tier est exa­miné scru­pu­leu­se­ment et net­toyé — il doit y en avoir des mil­liers.

Hunza - John H Tobe
John H Tobe
Source : A15

Horticulteur bio et pépi­nié­riste au Canada, John Tobe effec­tue à l’âge de 52 ans un voyage au Hunza en été 1959. Il en revient auteur de Hunza : Adventures in a Land of Paradise (1960A15). Ami du fils de Jerome Irving Rodale (voir ci-dessus), il a obtenu par son inter­mis­sion une invi­ta­tion du Mir Muhammad Jamal Khan. Il réus­sit à se faire déli­vrer un permis des auto­ri­tés pakis­ta­naises, lors de son escale à Karachi, malgré une ges­tion « rentre-dedans » quasi-suicidaire de sa négo­cia­tion avec la bureau­cra­tie mili­taire (Tobe JH, 1960A15 pages 70–79)… Il est accom­pa­gné de son ami Cecil Brunton qui, tombé malade, ne semble jamais prendre part aux conver­sa­tions.

Tobe dit ne pas s’être vrai­ment pré­paré aux dif­fi­cul­tés du trajet, financé sur « les dol­lars qu’[il n’a] pas dépen­sés à fumer et à boire » (A15 page 5). Il a quand même lu six ouvrages dis­po­nibles à cette époque. Il expose une moti­va­tion de son voyage (Tobe JH, 1960A15 page 19) :

Peut-être […] voulais-je aller au Hunza parce que ce pays repré­sen­tait quelque chose à quoi j’ai tou­jours cru de tout mon cœur et de toute mon âme, à savoir que seule une lutte achar­née pour leur exis­tence main­tient l’esprit, le mental et le corps humains dans une atmo­sphère saine et constam­ment alerte. J’ai tou­jours pensé que les vic­toires et les com­pli­ments ne fai­saient jamais du bien à un homme. Mais la défaite et les dif­fi­cul­tés l’encouragent encore et encore à faire mieux et plus grand dans sa vie !

Il offre une belle réflexion à la vue du pay­sage qui se déroule sous son avion, de Rawalpindi à Gilgit (Tobe JH, 1960A15 page 123) :

D’après ce que j’ai vu de ce vaste sys­tème mon­ta­gnard, les larges val­lées, l’herbe verte et les arbres sont rares. Ces mon­tagnes sont tota­le­ment dif­fé­rentes de nos Rocheuses cou­vertes de pentes her­beuses et d’arbres de toutes sortes. Ces élé­va­tions ter­ri­fiantes ont juste l’air solides, rugueuses, dures et pres­santes. Pourtant, des petits vil­lages ont surgi ici, là et par­tout. Ils étaient tel­le­ment isolés que c’é­tait presque effrayant. Ils étaient si éloi­gnés de la civi­li­sa­tion qu’ils devaient être presque com­plè­te­ment auto­nomes. Ils pou­vaient comp­ter sur peu ou abso­lu­ment rien du monde exté­rieur. Pourtant, il y a des cen­taines, voire des mil­liers, de ces petites colo­nies dans l’Hindu Kush, le Karakoram et l’Himalaya.

Je me deman­dai pour­quoi les hommes cher­chaient des endroits comme celui-ci et res­taient ici, ou menaient une exis­tence sur les lopins de terre qui se forment dans les petites val­lées. Tout ce qui les entoure est le danger per­ma­nent des fortes pluies, de la fonte des neiges et de la glace, des glis­se­ments de ter­rain, des chutes de pierres et autres. Pourtant, des hommes choi­sissent de vivre dans de tels endroits. Cela ne pou­vait être que pour une seule raison, leur amour de la liberté.

En fait, il y a un doute dans mon esprit quant à savoir si tous ces lieux sont inclus dans les chiffres du recen­se­ment. À ce que j’i­ma­gine et que j’ai vu, je ne crois pas qu’il soit pos­sible que tous ces minus­cules hameaux isolés soient enre­gis­trés. Je suis tout à fait sûr qu’il y en a beau­coup dont l’exis­tence n’est pas connue du monde exté­rieur. Si c’est un Shangri-La qu’un homme cherche, chacun de ces petits avant-postes pour­rait être ce lieu.

Le Mir du Hunza dans son habit de cérémonie
Le Mir du Hunza dans son habit de céré­mo­nie
Source : John Tobe (1960A15 page 135)

Dès son arri­vée à Baltit, John Tobe tombe sous le charme du Mir Muhammad Jamal Khan qui a suivi à dis­tance (par télé­phone) son trajet périlleux à pied depuis Gilgit, veillant à ce qu’il s’ef­fec­tue dans les meilleures condi­tions. Le por­trait qu’il lui consacre est révé­la­teur de traits signi­fi­ca­tifs de la per­son­na­lité du Mir (Tobe JH, 1960A15 page 220) :

Je consi­dère le Mir comme l’un des meilleurs, des plus gra­cieux hommes que j’ai jamais ren­con­tré et je ne ferais rien qui puisse l’of­fen­ser quoi qu’il arrive. Mais je ne fais qu’é­vo­quer la pensée qui m’est venue à l’es­prit après avoir appris à quel point le Mir sur­veille de près ce qui se passe autour de lui. C’est un homme d’une grande sagesse et il en a besoin de parce que son petit royaume se trouve au sommet d’un véri­table baril de poudre.

Le « baril de poudre » est une allu­sion à la posi­tion stra­té­gique du Hunza à proxi­mité immé­diate des fron­tières russe, chi­noise et afghane, invo­quée par les auto­ri­tés pakis­ta­naises pour refu­ser aux étran­gers un permis de cir­cu­ler.

Un autre trait de la per­son­na­lité du Mir Muhammad Jamal Khan, tel que perçu par Tobe, est son humour. Le Mir recon­naît avoir raconté des « salades » à ses visi­teurs occi­den­taux pour se gaus­ser de leur naï­veté. Par exemple, la cou­tume qui vou­drait que la mère du marié par­tage le lit du couple pen­dant leur lune de miel, publiée par Jean Shor (1955 autreA12 page 284). John Tobe est scan­da­lisé à l’é­vo­ca­tion de cette cou­tume et Jamal Khan fait mine de regret­ter que cette fable ait été publiée en Occident (Tobe JH, 1960A15 pages 273–274). Malgré le ton de plai­san­te­rie affi­ché par le Mir et sa déné­ga­tion, la varia­bi­lité de son dis­cours est d’au­tant plus déran­geante qu’il a répété cette « plai­san­te­rie » à l’i­den­tique, deux ans plus tard, dans ses entre­tiens avec Renée Taylor qui l’a publiée à son tour (Taylor R, 1964N60 page 58).

Un visi­teur qui accep­tait à la fois d’être choyé comme un hôte pri­vi­lé­gié de Muhammad Jamal Khan et de ne rien entre­prendre hors de sa sur­veillance ne pou­vait qu’en­tre­te­nir les meilleurs rap­ports avec le Prince. En 1948, la rela­tion avait com­mencé à se dégra­der pour John Clark quand, pour pré­ser­ver son auto­no­mie d’ac­tion et de dépla­ce­ment, il avait décliné l’in­vi­ta­tion du Mir à loger dans un bun­ga­low atte­nant au palais (voir ci-dessous).

Sous l’emprise du Mir, John Tobe est ébloui par le luxe de la vie au palais (Tobe JH, 1960A15 cha­pitres 26 et 27) sans jamais se poser la ques­tion : « D’où vient l’argent dans un pays sans argent ? »… Une ques­tion à laquelle Nigel Allan (1990A19) a répondu clai­re­ment, nous l’a­vons vu plus haut. Dans sa rela­tion d’a­mi­tié incon­di­tion­nelle, John Tobe ne prend aucun recul face à la des­crip­tion offi­cielle de la vie sociale qui lui est incul­quée. Le seul fait que le Mir auto­rise les enfants du voi­si­nage — pro­ba­ble­ment de haute classe — à jouer dans sa pis­cine à Altit nour­rit sa « convic­tion que le peuple hunza jouit de la liberté et de la démo­cra­tie » (1960A15 page 293). Gratifié de dîners dont le menu com­prend de la soupe, du pois­son, deux plats de viande, des fruits impor­tés d’autres val­lées et de l’al­cool à volonté, il admet quand même un déca­lage exces­sif entre les moyens d’exis­tence de la famille prin­cière et ceux des pay­sans (de la vallée la plus fer­tile) dont il a observé les plan­ta­tions (A15 page 306) :

Il n’y avait aucune raison pour moi de ne pas croire le Mir quand il disait que le Hunza était « le pays du juste assez » mais je sen­tais quand même que, à en juger par les choses, il y avait de nom­breuses situa­tions où il serait appro­prié d’aug­men­ter un peu ce « juste assez ».

Son objec­tif n’est pas d’é­va­luer la santé, la lon­gé­vité ni le bien-être de la popu­la­tion au-delà des décla­ra­tions de son ami Jamal Khan et du méde­cin en poste à Aliabad. Selon ses propres termes, il est venu ren­con­trer « les pay­sans qui sont capables et effi­caces, les plus intel­li­gents et les plus pros­pères », pre­nant pour acquis qu’ « il n’y a qu’une classe au Hunza » (Tobe JH, 1960A15 page 239).

Musiciens du Hunza
Musiciens du Hunza. Ils jouent de la surnai qui res­semble à la sheh­nai indienne.
Source : Renée Taylor & Mulford J Nobbs (1962B3 page 46)

Hunza Music – Traditional hareep. Source : N100

Il s’in­té­resse tou­te­fois au groupe des musi­ciens et for­ge­rons qu’il iden­ti­fie comme des Bericho. En théo­rie, des gitans venus de l’Inde il y a 2000 ans : la des­crip­tion et les noms de leurs ins­tru­ments de musique rendent pro­bable cette filia­tion (Tobe JH, 1960A15 page 343). Entretenus par la popu­la­tion, ils sont char­gés de fabri­quer les objets en métal uti­li­sés au Hunza. John Tobe écrit à leur sujet (A15 page 250) :

Ces Bericho envoyaient leurs enfants hors du Hunza pour rece­voir de l’é­du­ca­tion mais le Mir me dit qu’il avait dû mettre une terme à cette pra­tique… non qu’il objec­tât que les enfants des Bericho fussent édu­qués, mais parce qu’à leur retour ces enfants ne repre­naient pas les acti­vi­tés de leurs parents.

Le conser­va­tisme moyen­âgeux du Mir Muhammad Jamal Khan appa­raît encore plus net­te­ment dans une prise de posi­tion que Tobe gra­ti­fie de la même indul­gence en écri­vant (1960A15 page 339) :

Aujourd’hui, l’argent fait son appa­ri­tion, mais il est encore rela­ti­ve­ment rare. Le Mir croit que l’ar­ri­vée de l’argent, la moder­ni­sa­tion et la civi­li­sa­tion telle que nous la connais­sons ne feront que nuire à son peuple, et il cherche à empê­cher cela, si pos­sible. J’ai la convic­tion sin­cère et humble que le Mir est hon­nête et pense à son peuple dans ses efforts.

Ce refus caté­go­rique de la moder­ni­sa­tion permet de com­prendre les obs­tacles qui avaient été placés, neuf ans plus tôt, en tra­vers du projet édu­ca­tif de John Clark (voir ci-dessous).

John Tobe a été choqué durant son séjour par les mau­vais trai­te­ments infli­gés, non pas aux femmes, mais aux ani­maux. Il écrit, sur la route de Gilgit à Baltit (Tobe JH, 1960A15 pages 205–206) :

Un inci­dent — ou, je devrais dire, les inci­dents — qui me gênaient sans cesse était l’ha­bi­tude qu’a­vaient les pro­prié­taires des ani­maux de mal­trai­ter le petit âne. L’un d’entre eux était son pro­prié­taire, mais les deux se relayaient pour le battre et ils n’ont pas cessé de le faire depuis notre départ de Gilgit jus­qu’à la fin de notre périple d’une cen­taine de kilo­mètres. Ils uti­li­saient tous les moyens de tor­ture à leur portée. Ils le frap­paient sur le dos et les pattes avec un bâton. Ils lui giflaient le ventre. Ils lui mar­te­laient le dos avec un rocher. Ils lui don­naient des coups de pied, le giflaient, le frap­paient, et la pire des tor­tures qu’ils aient infli­gée à cette pauvre petite bête était de prendre un bâton et de l’en­fon­cer dans son pos­té­rieur.

Hunza - John Tobe chevauchant un yak
John Tobe che­vau­chant un yak. Source : A15

Fort de son exper­tise en agro­no­mie, John Tobe étudie avec soin les pra­tiques des Hunzas qu’il résume ainsi : maî­trise par­faite de l’ir­ri­ga­tion, cultures « en esca­lier » qui favo­risent l’aé­ra­tion des sols et donc la vie bac­té­rienne, miné­raux appor­tés par les eaux des gla­ciers, labours peu pro­fonds avec une char­rue « pri­mi­tive » (1960A15 pages 405–414)… Il consacre un cha­pitre à la rota­tion annuelle des cultures (A15 pages 329–333) :

Avec des par­celles culti­vées si réduites, on pour­rait être tenté de se passer de rota­tion des cultures. Mais les habi­tants du Hunza sont trop sages pour suc­com­ber à ce type de pensée. Ils savent que si la rota­tion des cultures n’é­tait pas pra­ti­quée de manière rigou­reuse, la mala­die et la mort s’en­sui­vraient bien­tôt. Ils savent qu’aucun peuple au monde n’est « plus sain que son sol ».

Il dresse une liste des pro­duc­tions agri­coles en 1959 (A15 page 413) :

Voici une liste des légumes culti­vés au Hunza : pommes de terre, navets, carottes, hari­cots, pois, laitue, citrouilles, tomates, melons, pas­tèques, radis, oignons, choux, épi­nards, choux-fleurs. Comme fruits il y a des mûres, des abri­cots, des pommes, des poires, des pêches, des rai­sins, des noix, des amandes, quelques prunes et des cerises.

Les rai­sins sont culti­vés assez abon­dam­ment car ils peuvent les plan­ter contre la plu­part des murs, à condi­tion qu’ils aient un peu de terre dans laquelle plan­ter leurs racines. À partir de ces rai­sins, ils font leur vin Hunza. Ils cultivent quelques fraises, mais je n’ai pas trouvé pas de gro­seilles, de gro­seilles à maque­reau, de fram­boises, et ils ne savaient pas ce que c’étaient les fram­boises.

Les graines culti­vés au Hunza, en com­men­çant par les plus impor­tantes, sont le blé, l’orge, le seigle, le mil, le sar­ra­sin et une petite quan­tité de riz. Une partie de la luzerne est culti­vée comme plante four­ra­gère.

Il apprend que des arbres frui­tiers qui en Occident n’au­raient qu’une durée de vie de 25 à 30 ans peuvent croître au Hunza pen­dant une cen­taine d’an­nées. Ce sont peut-être les seuls cen­te­naires ! Son expli­ca­tion est qu’ils ont été semés au lieu d’être plan­tés et la plu­part n’ont peut-être pas été gref­fés, ce qui a pour effet de retar­der leur pro­duc­tion tout en allon­geant leur vie. Mais il n’ob­tient pas d’in­di­ca­tion claire sur cette pra­tique (1960A15 pages 312–313).

Par contre, John Tobe ne recon­naît pas la supé­rio­rité de ces fruits en com­pa­rai­son avec ceux des fermes nord-américaines (A15 pages 409–410) :

Au niveau strict du goût, de la taille et de l’as­pect, les fruits et légumes et céréales/légumineuses amé­ri­cains sont bien meilleurs que ceux culti­vés au Hunza. […]

Permettez-moi de citer un exemple. En Amérique, pour trou­ver une meilleure variété de fraises, des mil­lions, je le répète des mil­lions de semis ont été plan­tés. Ces plantes ont été soi­gneu­se­ment entre­te­nues et sur­veillées. Ensuite, une sélec­tion d’une poi­gnée d’entre elles a été faite aux fins d’es­sais sup­plé­men­taires. À partir de ces résul­tats, quelques nou­velles varié­tés qui ont démon­tré une excel­lence de crois­sance, de vita­lité, de bon feuillage, de faci­lité de pro­pa­ga­tion, de résis­tance à diverses mala­dies, de saveur et de cou­leur de fruit, de bonnes qua­li­tés de sup­port et d’autres fac­teurs impor­tants ont été sélec­tion­nées et dif­fu­sées à tra­vers le pays. Personne, dans son esprit, ne s’at­ten­drait à ce que le petit Hunza suive une telle pro­cé­dure. […]

La supé­rio­rité du goût d’un fruit, la plu­part du temps, tient à sa variété plutôt qu’au ter­rain sur lequel il est cultivé. Parfois le moment de la récolte, aussi.

Effectivement, tous les fruits consom­més au Hunza ont mûri sur l’arbre. Il recon­naît comme excep­tion les déli­cieuses mûres culti­vées dans le jardin du Political Agent à Gilgit (Tobe JH, 1960A15 page 139).

Au sujet de la fer­ti­lité des val­lées il écrit (page 612) :

Certains auteurs ont qua­li­fié de fer­tiles diverses val­lées du Hunza. Selon les normes aux­quelles nous sommes habi­tués, il n’y a pas une seule vallée fer­tile dans tout le Hunza. Que le sol soit pro­duc­tif et que la vallée soit verte et belle, per­sonne ne le niera. Mais, au mieux, le sol du Hunza est peu pro­fond et, pour être pro­duc­tif, il doit être entre­tenu avec assi­duité. Je le répète, au Hunza, il n’y a aucune vallée natu­rel­le­ment fer­tile, en com­pa­rai­son par exemple avec des endroits de la vallée de Willamette en Oregon.

Essentielle à la pro­duc­tion de nour­ri­ture des Hunzas, la culture du blé est exi­geante en matière de qua­lité du sol. En l’ab­sence de pro­duits phy­to­sa­ni­taires, il faut l’as­su­rer par un apport en miné­raux de l’eau d’ir­ri­ga­tion — les mêmes miné­raux qui contri­buent à la qua­lité de l’eau de bois­son. Tobe y voit un pro­ces­sus cyclique ver­tueux auquel serait liée la santé extra­or­di­naire des habi­tants (1960A15 page 321) :

Comme indi­qué ci-dessus, le sol doit conte­nir tous les élé­ments nutri­tifs néces­saires à la culture de bon blé, voire sim­ple­ment à la culture du blé. Il est donc évident que le sol contient les élé­ments nutri­tifs néces­saires. Comme tous les sols du Hunza sont peu pro­fonds, ces élé­ments nutri­tifs doivent être régu­liè­re­ment réin­cor­po­rés au sol.

J’ai déjà dit que tout ce qui est extrait du sol était res­ti­tué au sol par les habi­tants. Par consé­quent, nous savons que rien n’est perdu.

Après son voyage, John Tobe ne ren­con­trera pas plus de succès que John Clark dans sa ten­ta­tive d’a­mé­lio­rer et de diver­si­fier la pro­duc­tion agri­cole (Tobe JH, 1960A15 page 411) :

En jan­vier 1959, j’ai envoyé au Mir du Hunza de bons paquets de dif­fé­rentes sortes de blé rus­tique créés par les fermes expé­ri­men­tales du Dominion du Canada. Il s’agissait d’une graine spé­ciale dont la résis­tance dans les régions plus froides avait été testée et dont la qua­lité per­met­tait de pro­duire un bon pain.

J’ai aussi envoyé les meilleures souches de carottes, choux, choux de Bruxelles, laitue, bet­te­raves et autres légumes. Mais alors que je dînais avec le Mir et que lui deman­dais quels étaient les résul­tats avec ces graines, il a admis que la seule qu’ils avaient plan­tée cette année-là était la laitue que l’on man­geait à la table du Mir. Il a dit qu’il essaie­rait les autres l’an­née sui­vante.

Mentir sans mentir (1961)

Hunza - Renée Taylor à son retour de “Shangri-la”
26 avril 1966. Renée Taylor à son retour de “Shangri-la”. Source : Denver Post via Getty Images

Professeure de yoga à Hollywood, Renée Taylor a publié Hunza Health Secrets (1964, 3e édi­tion 1969N60) après avoir séjourné quelques mois à Baltit en été 1961, invi­tée du Mir Muhammad Jamal Khan et de son épouse Shams-un Nahar. Elle s’y est pré­sen­tée avec une équipe qui com­pre­nait ses édi­teurs M‑Mme Mulford J Nobbs, le met­teur en scène Zygmunt Sulistrowski accom­pa­gné de son opé­ra­teur Wayne Mitchell, et James B Jones, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie. La tra­duc­tion (médiocre) en fran­çais de son ouvrage, Voyage au pays hunza (1965B4), est illus­trée de photos réa­li­sées par la mis­sion Boyer de Belvefer en 1963.

Ne pas confondre cette Renée Taylor avec Renee Taylor, née en 1933, « l’ac­trice la mieux payée du monde en 2019 » selon MediaMass. La confu­sion appa­raît mal­en­con­treu­se­ment sur les notices d’au­to­rité VIAF et WorldCat.

L’objectif de sa visite en 1961 avait été le tour­nage du film Hunza, vallée de l’é­ter­nelle jeu­nesse et la publi­ca­tion de Hunza : the Himalayan Shangri-la (Taylor R & MJ Nobbs, 1962B3). La récep­tion était somp­tueuse (Taylor R, 1969B6 page 19) :

Ayant la chance de rési­der au palais comme hôte de la famille royale, j’ai pu en voir beau­coup. Leur hos­pi­ta­lité dépas­sait toute attente. L’influence de l’Angleterre et de ses cou­tumes était pré­do­mi­nante dans le cadre du palais. Elle était unique, par­faite. Pendant les repas, une parade de splen­dides plats étaient servis par trois major­domes en uni­forme local dans une atmo­sphère d’é­lé­gance incom­pa­rable.

Taylor était dès le départ per­sua­dée de ren­con­trer des super­cen­te­naires au Hunza. Elle a été semble-t-il la pre­mière à véhi­cu­ler le mythe. Les âges qu’elle a assi­gnés aux per­sonnes croi­sées durant son séjour ne s’ap­puient que sur des décla­ra­tions ou des sup­po­si­tions. Le Mir, son prin­ci­pal infor­ma­teur, recon­nais­sait que ses sujets n’ac­cor­daient aucune impor­tance à l’âge en termes de calen­drier (voir ci-dessus).

Ouvrage “Hunza: the Himalayan Shangri-la”
Source : B3

Renée Taylor raconte avoir mira­cu­leu­se­ment échappé à un ébou­lis sur la route de Gilgit à Baltit (1964N60 page 29) :

À quelques mètres devant la pre­mière jeep, une ava­lanche de terre et de rocs surgit à notre vue, cou­vrant le rebord de la route et conti­nuant à tomber dans le vide au des­sous. […] Avec un gron­de­ment sourd, un rocher égaré vient s’é­cra­ser sur le siège avant de la jeep que j’oc­cu­pais à peine quelques secondes plus tôt.

Les risques (réels) et les dif­fi­cul­tés de ce voyage ne lui per­met­taient pas de reve­nir les mains vides… Elle raconte dans un style romancé quelques anec­dotes comme celle du « jeune homme de cent-quarante-cinq ans » jouant au volley-ball (1964N60 page 89) qui est à l’o­ri­gine de la légende : « Certains Hunzas vivent jus­qu’à 145 ans ». Cette affir­ma­tion a été reprise à son compte par le Mir, en 1961, dans son avant-propos de l’ou­vrage de Jay Milton Hoffman (voir ci-dessous).

Taylor brode à loisir sur les thèmes de la lon­gé­vité et de l’im­mor­ta­lité (1964N60 pages 81 et 87) :

Jusqu’à il y a quelques années, de nom­breux scien­ti­fiques croyaient que tous les êtres vivants pos­sé­daient une « hor­loge » réglée qui dic­tait les limites de leur dure de vie. Mais de récentes expé­riences [?] et l’exis­tence même des Hunzakuts ont prouvé que c’é­tait inexact. […]

Il est démodé de vieillir, même avec grâce. Dr Joseph W. Still, de l’Université George Washington, dit : « Le vieillis­se­ment n’est qu’une mala­die. »

Et Dr Henry S. Simms, de Columbia University à New York, un des plus grands experts en vieillis­se­ment, estime que « si une per­sonne pou­vait conser­ver sa santé de la quin­zaine ou de la ving­taine d’an­nées, elle vivrait pen­dant des siècles. » Il veut dire par là que la durée de vie de n’im­porte quelle créa­ture dépend de la vitesse de matu­ra­tion des cel­lules de son corps.

Dr Lord Taylor, un des plus grands méde­cins d’Angleterre, a déclaré à la Chambre des Lords en décembre 1961 : « En éli­mi­nant les mala­dies de cœur et les troubles cir­cu­la­toires, il n’y a plus aucune raison de mourir. »

Si tout cela est vrai, cela prouve la théo­rie des Hunzas : la mort est une option.

On per­çoit ici le détour­ne­ment de cita­tions hors-contexte d’au­to­ri­tés scien­ti­fiques pour par­ve­nir à une conclu­sion absurde… Par exemple, il n’est pas faux de dire que la vitesse de matu­ra­tion des cel­lules est déter­mi­nante de la durée de vie d’un être vivant ; mais cela n’im­plique pas qu’il soit pos­sible de la modi­fier, pas plus que de conser­ver la santé d’un ado­les­cent, etc. Toutes ces cita­tions de cher­cheurs méde­cins sug­gè­re­raient plutôt — en s’au­to­ri­sant une extra­po­la­tion aussi hasar­deuse dans le sens opposé — que le vieillis­se­ment serait une mala­die impos­sible à éviter.

Hunza-Yoga couverture 1
Source : B6

La foi de Renée Taylor en ces qua­li­tés excep­tion­nelles des Hunzas repose entiè­re­ment dans ce que lui confie le Mir. Il prend soin de dévier la conver­sa­tion vers une réaf­fir­ma­tion de son cha­risme, alors que de son côté elle for­mate leurs échanges sous l’angle de sa com­pré­hen­sion du yoga, dont elle publiera plus tard un livre (Taylor R, 1969B6).

Exemple (1964N60 page 77) :

[Le Mir :] La bonne humeur est le pre­mier des toniques men­taux. La gaité fait partie de notre combat. […] Ne savez-vous pas que nous sommes le miroir de nos pen­sées ?

[Taylor :] S’il en est ainsi, dis-je, le mental com­mande l’or­ga­nisme, par­ti­cu­liè­re­ment le sys­tème ner­veux ?

— Pratiquement oui, bien qu’on puisse dire que cela marche aussi dans l’autre sens, lorsque l’or­ga­nisme influe sur le mental. […] Une dou­leur quelque part dans le corps cau­sera une dépres­sion men­tale.
— Si votre théo­rie est cor­recte, votre peuple a réussi à contrô­ler tota­le­ment son mental et son orga­nisme et peut même jugu­ler sa dou­leur. Je les ai obser­vés à de mul­tiples reprises, dans leurs diverses occu­pa­tions aussi bien qu’en médi­ta­tion, et j’ai senti leur séré­nité pro­fonde et com­plète…
— Par exemple, dit le Mir, si quel­qu’un de chez moi se blesse, de coupe ou se brûle, il vient me voir. J’ai un onguent que j’ap­plique sur la zone atteinte et la per­sonne s’en retourne per­sua­dée qu’elle est guérie. Sa confiance et la maî­trise de son corps en sont la cause. J’utilise le même onguent pour tout. […]

Nous savons bien qu’un homme a besoin de médi­ca­ments ou de trai­te­ment s’il tombe malade. Mais nos hommes ne tombent pas malades parce qu’ils contrôlent leur sys­tème ner­veux, leur sys­tème en entier, en menant une vie sen­si­bi­li­sée.

Il n’est pas sur­pre­nant qu’une grande partie de l’ou­vrage (Taylor R, 1964N60 pages 95–170) soit consa­crée à la nutri­tion. Celle des Hunzas, accom­pa­gnée de recettes culi­naires adap­tées à l’Occident, d’in­for­ma­tions sur les miné­raux, fer­ments et ali­ments, et pour finir un essai Le jeûne et la phi­lo­so­phie (N60 pages 171–177) fai­sant l’a­po­lo­gie du jeûne pré­senté comme une pra­tique (volon­taire) de santé chez les Hunzas. Elle pré­sente ensuite des Exercices de santé et de lon­gé­vité (N60 pages 178–194) qui ne sont autres que ceux de sa pra­tique per­son­nelle, mais dont elle jus­ti­fie la pré­sence dans cet ouvrage en affir­mant : « J’ai appris récem­ment que le yoga était pra­ti­qué par les Hunzas d’il y a de nom­breuses géné­ra­tions » (N60 page 183). Tout cela sans citer de source, avec une salade com­po­sée d’emprunts à des publi­ca­tions (sérieuses) sur divers sujets. On y trouve même (pages 188–189) les excel­lents exer­cices de William BatesN101, le « pal­ming » et le « balan­ce­ment de l’é­lé­phant » comme s’ils fai­saient partie du quo­ti­dien des Hunzas !

Hunza - Un vétéran de village réputé être âgé de 120 ans, le vizir Inayat Ullah Beg et le Mir Muhammad Jamal Khan
De gauche à droite : un vété­ran de vil­lage « réputé être âgé de 120 ans », le vizir Inayat Ullah Beg et le Mir Muhammad Jamal Khan. Source : Renée Taylor & Mulford J Nobbs (1962B3 page 48)

Tous les auteurs qui ont appro­ché le Mir Muhammad Jamal Khan avec une idée pré­con­çue des pro­diges et du style de vie de son peuple ont fait preuve d’une naï­veté abys­sale. Le Mir s’en est servi pour appuyer la construc­tion et la conso­li­da­tion du mythe.

Face à des Occidentaux qui manquent de res­sources lin­guis­tiques (ou intel­lec­tuelles) pour dia­lo­guer avec « leurs gens », les hommes de pou­voir n’ont pas besoin de mentir. Une marque de poli­tesse orien­tale réside dans l’art de confor­ter son hôte dans ce qu’il/elle tient pour vrai… Il serait d’ailleurs mal­séant de démo­lir des croyances qui confèrent à leurs sem­blables des vertus extra­or­di­naires. Pendant plus de douze ans en Inde, j’ai pu obser­ver chez les per­sonnes let­trées de haute caste cette habi­lité à mentir sans dire de men­songe. Tant que je ne com­pre­nais pas la langue locale, ma vision du pays et de sa culture est restée par­fai­te­ment lisse et conforme à celle que des Brahmanes avaient trans­mise aux indo­logues euro­péens. André Malraux appli­quait à lui-même cette forme de mani­pu­la­tion par défaut : il disait que, pour deve­nir célèbre, il lui avait suffi de ne jamais contre­dire les men­songes flat­teurs de ses cour­ti­sans !

À l’ap­pui de cette thèse, on peut remar­quer qu’au cours de son entre­tien (Beg FA, 2000N41) Shams-un Nahar ne dit rien de la santé et la lon­gé­vité légen­daire des Hunzas. Elle ne reprend pas les « 120 à 140 ans » de son époux dans l’in­tro­duc­tion du livre de JM Hoffman (1968B5 page viii) — pour la simple raison que son inter­lo­cu­teur Fazal Amin BegN40 n’a­borde pas le sujet. Originaire de Gulmit dans la vallée de la Hunza, cet anthro­po­logue n’a jamais adhéré au mythe. Shams-un Nahar qui était la fille du Prince du Nagar déclare inci­dem­ment : « À pré­sent, en juillet 2000, je pour­rais dire que j’ai 75 ans et peut-être même plus ». (Elle en avait 80.) Ce qui sug­gère que même les membres de la famille prin­cière n’a­vaient pas une idée claire de leur âge.

Hunza - (Ce n'est pas Saïd Abdul Mobutu)
(Ce n’est pas Saïd Abdul Mobutu)
Source : N102

Un blog rap­porte, sans en men­tion­ner la source, ce fait diversN102 :

En avril 1984, un jour­nal de Hong Kong aurait rap­porté une anec­dote incroyable. Un Hunza du nom de Saïd Abdul Mobutu, lors de son arrivé à l’aéroport d’Heathrow à Londres, aurait pro­vo­qué la stu­pé­fac­tion des ser­vices de douanes ; sur ses docu­ments, celui-ci était né en 1823 et était âgé de 160 ans.

Si cette anec­dote est exacte — on la retrouve sur un blog russe sans le mode condi­tion­nel (2017N103) — elle confirme que les années de nais­sance figu­rant sur les pas­se­ports de cer­tains habi­tants du Hunza sont fan­tai­sistes. Par un effet de dis­so­nance cog­ni­tive, elle est repro­duite comme preuve que les Hunzas vivraient très long­temps. Il serait inté­res­sant de retrou­ver ce Saïd Abdul Mobutu qui doit main­te­nant appro­cher les 200 ans… 🙂

Un gériatre en ébullition (1961)

Hunza - Dr. Hoffman et sa charmante femme Trudie à leur arrivée à Kennedy Airport
Dr. Hoffman et sa char­mante femme Trudie à leur arri­vée à Kennedy Airport où la presse les a ren­con­trés.
Source : Jay M Hoffman (1968B5 page vi)

Hunza : 15 Secrets of the World’s Healthiest and Oldest Living People de Dr. Jay Milton Hoffman (1968 réédi­tion 1985B5) est l’œuvre du pré­sident émé­rite de la National Geriatrics Society aux USA. À la demande de cette orga­ni­sa­tion, Hoffman a séjourné à Baltit en 1961, invité par le Mir Muhammad Jamal KhanN6.

Le doc­teur Hoffman avait l’in­time convic­tion, avant même son départ, que les Hunzas pou­vaient vivre 110, 120 et même 140 ans. Il avait bien appris sa leçon (1968B5 page 2) :

Le pays de Hunza est vrai­ment une utopie s’il en existe une. Pensez à cela ! C’est un pays où les gens n’ont pas nos mala­dies cou­rantes, telles que les mala­dies car­diaques, le cancer, l’arthrite, l’hypertension, le dia­bète, la tuber­cu­lose, le rhume des foins, l’asthme, les pro­blèmes de foie, de vési­cule biliaire, la consti­pa­tion et bien d’autres maux qui tour­mentent le reste du monde.

En outre, il n’y a pas d’hô­pi­taux, pas d’a­siles d’a­lié­nés, pas de phar­ma­cies, pas de saloons, pas de bureaux de tabac, pas de poli­ciers, pas de pri­sons, pas de crimes, pas de meurtres et pas de men­diants.

L’absence d’hô­pi­taux et de phar­ma­cies n’est-elle pas une preuve suf­fi­sante de l’ab­sence de mala­dies ?

Hunza - Quatre Hunzakuts “plus que centenaires” selon Hoffman
Quatre Hunzakuts « plus que cen­te­naires » selon Hoffman
Source : Jay M Hoffman (1968B5 page 94)

L’objectif réel du doc­teur Hoffman était de col­lec­ter, non pas des preuves de cette santé et de cette lon­gé­vité, mais les don­nées médi­cales qui pour­raient l’ex­pli­quer, afin de les expor­ter aux USA. Son souci était la santé des Américains, pas celle des Hunzas dont la per­fec­tion natu­relle ne ser­vait qu’à aler­ter ses lec­teurs sur le contraste entre deux modes de vie : les « sau­vages en bonne santé » versus la déca­dence phy­sique et morale de ses conci­toyens.

S’il s’é­tait rendu compte, sur le ter­rain, que la popu­la­tion souf­frait de mala­dies chro­niques et que le « 110 à 140 ans » ne repo­sait sur aucune donnée véri­fiable, la mis­sion man­da­tée par la National Geriatrics Society aurait perdu toute raison d’être. Les démarches labo­rieuses qu’il avait entre­prises pour obte­nir un permis de séjour au Hunza (1968B5 pages 5–20) auraient été un pur gas­pillage de temps et d’argent. C’est pour­quoi il s’est contenté de simples décla­ra­tions ren­for­çant ses croyances. Il écrit (1968B5 page 49) :

Lors de conver­sa­tions avec les per­sonnes les plus vieilles, je leur ai tou­jours demandé leur âge, et beau­coup m’ont répondu qu’ils avaient plus de cent ans.

Le Dr. Hoffman et Trudie dans leurs habits offerts par le Mir et la Rani du Hunza
Le Dr. Hoffman et Trudie dans leurs habits offerts par le Mir et la Rani du Hunza
Source : Jay M Hoffman (1968B5 page 69)

Questions et réponses tran­si­taient de toute manière par son unique inter­prète : Sahib Khan, l’oncle du Mir Muhammad Jamal Khan — 31 ans plus jeune que lui (Banik AE, 1960B2 page 85). Le Mir et sa famille avaient inté­rêt à confor­ter Hoffman dans sa croyance, tout en rap­pe­lant au reste du monde — et donc aux contra­dic­teurs éven­tuels — que l’ac­cès à leur royaume était extrê­me­ment dif­fi­cile et que de toute manière ils en refu­se­raient l’au­to­ri­sa­tion.

La posi­tion du Mir est expli­cite dans la pré­face qu’il a rédi­gée — pro­ba­ble­ment avec l’aide de l’au­teur — pour son ouvrage (Hoffman JM, 1968B5 pages viii-ix) :

L’accès au Hunza est périlleux. Pour atteindre notre capi­tale, Baltit, le der­nier seg­ment du voyage tra­verse la « route la plus dan­geu­reuse du monde » : soixante-huit miles [109 km] d’un chemin sus­pendu, vieux de plu­sieurs siècles, rocailleux et sablon­neux. À cer­tains endroits il n’a que cinq pieds [1.5 m] de lar­geur. […]

Au cours de leur séjour en tant qu’in­vi­tés au palais, Dr. Hoffman et sa char­mante épouse, Trudie, ont recher­ché les fac­teurs qui rendent pos­sible la santé et la lon­gé­vité de mon peuple. S’adaptant rapi­de­ment à notre rou­tine quo­ti­dienne, ils ont tra­vaillé dure­ment du lever au cou­cher du soleil, aidés par mon oncle le Prince Sahib Khan, alors étu­diant en méde­cine, en tant que guide et inter­prète, en plus de quatre hommes pour les aider dans leurs tra­vaux de recherche.

En comp­tant sur le même calen­drier que celui uti­lisé dans le monde occi­den­tal, de nom­breux Hunzakuts ont vécu bien plus qu’un siècle ; de 100 à 120 ans et, dans des cas isolés, jusqu’à 140 ans. Du point de vue occi­den­tal, ces faits semblent incroyables, et j’es­time qu’il est de mon devoir, en tant que diri­geant des Hunzakuts, de per­mettre à Dr. Hoffman de col­lec­ter des don­nées de recherche sub­stan­tielles. Par consé­quent, ce livre pré­sente l’étude de recherche la plus appro­fon­die sur la santé et la lon­gé­vité de mon peuple. Les conclu­sions expo­sées ici sont les faits tels que nous les connais­sons au Hunza.

Malheureusement, nous ne pou­vons pas donner accès aux cen­taines de per­sonnes qui veulent visi­ter notre pays. Pour des rai­sons poli­tiques, nous ne pou­vons admettre que celles qui ont des rai­sons très urgentes et valables.

Ce trophée a été attribué au Dr. J.M. Hoffman par la Société nationale de gériatrie pour ses travaux de recherche dans le pays Hunza
Ce tro­phée a été attri­bué au Dr. J.M. Hoffman par la Société natio­nale de géria­trie pour ses tra­vaux de recherche dans le pays Hunza. Source : Jay Milton Hoffman (1968B5 page x)

On com­prend que le Mir Muhammad Jamal Khan ait ver­rouillé l’ac­cès au Hunza après le départ de John Clark (1957A11) dix ans plus tôt, qui n’a­vait pas achevé son séjour dans les meilleurs termes avec lui (voir ci-dessous). Travaillant en free-lance, Clark avait dressé un constat sans com­plai­sance de la mau­vaise santé et de l’état de pau­vreté de cette popu­la­tion. Mais cette fois, pri­son­niers de leur invi­ta­tion et de leur incom­pé­tence lin­guis­tique, Hoffman et son épouse allaient deve­nir — comme Allen Banik et Renée Taylor avant eux — de par­faits mis­sion­naires du dis­cours offi­ciel des diri­geants du Hunza. La noto­riété du doc­teur Hoffman aux États-Unis a permis par la suite d’é­van­gé­li­ser ce dis­cours sous le cou­vert de la National Geriatrics Society.

L’ouvrage de Jay Milton Hoffman (1968B5 pages 234–238) s’a­chève sur un recueil de recettes de cui­sine de Shams-un Nahar, la reine du Hunza — dont on sait qu’elle n’a pas vécu cen­te­naire… Trudie Hoffman a publié par la suite No Oil – No Fat Vegetarian Cookbook (1984N104) qui décrit la doc­trine nutri­tion­nelle des Hoffman.

Le livre de Jay Milton Hoffman n’ap­porte aucune infor­ma­tion inédite sur les Hunzas, hormis quelques anec­dotes sans inté­rêt d’un séjour tou­ris­tique pen­dant l’été 1961. Il se lit plutôt comme un caté­chisme de la vie saine débor­dant de conseils nutri­tion­nels, par exemple la consom­ma­tion de soja dont l’au­teur affirme qu’il n’y a « pas d’a­li­ment de plus grande valeur pour les humains en ce qui concerne les pro­téines » (Hoffman JM, 1968B5 page 66) — voir à ce sujet mon article Protéines.

Publicité pour les cornflakes de Kellogg
Publicité pour les corn­flakes de Kellogg
(Domaine public)

Le puri­ta­nisme des Hoffman est à rap­pro­cher du fait que la plu­part de leurs rela­tions amé­ri­caines, par exemple Roy et Jewel Hatcher Henrickson (Hoffman JM, 1968B5 page 221), appar­te­naient à l’église adven­tiste du Septième JourN105 dont les Hoffman étaient vrai­sem­bla­ble­ment adeptes.

Jay Hoffman cite comme ultime réfé­rence en méde­cine John Harvey KelloggN106 (1852–1943). Végétarien, inven­teur entre autres du beurre de caca­huète et de la cou­ver­ture chauf­fante élec­trique, ce méde­cin adven­tiste est à l’o­ri­gine des célèbres Kellogg’s Corn Flakes™. Il a aussi promu l’u­ti­li­sa­tion du soja, publiant la recette du tofuN107, et recom­mandé de ne pas s’au­to­ri­ser plus d’un rap­port sexuel par mois pour des rai­sons de santé. Pour trai­ter pré­ven­ti­ve­ment la mas­tur­ba­tion chez les enfants, il pré­co­ni­sait la cir­con­ci­sion des gar­çons et l’ap­pli­ca­tion d’a­cide car­bo­lique sur le cli­to­ris des fillettes. Pour les ado­les­cents, des décharges élec­triques seraient selon lui suf­fi­santes…

Tout cela peut paraître hors sujet, sauf que Hoffman a saisi toutes les occa­sions de com­mu­ni­quer les idées de Kellogg dans son ouvrage sur les « secrets des Hunzas ».

Le doc­teur Jay Milton Hoffman a été, grâce à son livre, célé­bré comme une auto­rité inter­na­tio­nale en matière de nutri­tion et de lon­gé­vité — on peut l’en­tendre sur l’en­re­gis­tre­ment d’une confé­rence dif­fu­sée à la radio en 2014 : Food Chemistry In Its Relationship To Body ChemistryN108.

Hoffman pro­met­tait dans son ouvrage que toute per­sonne appli­quant les « 15 recettes de lon­gé­vité » rap­por­tées du Hunza devrait pou­voir vivre 120, voire 140 ans — et cela dans n’im­porte quel pays (Hoffman JM, 1968B5 pages 228–233)… Il doit donc jouir de la pleine vita­lité de ses 109 ans à l’heure où j’é­cris cet article. Ce serait un hon­neur pour moi de ren­con­trer celui qui avait été dési­gné, le 16 juillet 1963, « repré­sen­tant offi­ciel du Mir du Hunza pour les USA et le Canada » (B5 page 246). 🙂

Détournement du JAMA (1961)

Hunza - Père et fils ? Référence absente…
Père et fils ? Référence absente… Source : Dmitry SudakovN103

Un exemple typique de recy­clage d’in­for­ma­tions fausses ou incom­plètes, sans indi­ca­tion de source, se trouve sur la page Comment les Hunza peuvent vivre très vieuxN109. On y lit notam­ment :

Il se trouve que la tribu Hunza dans l’Himalaya a la meilleure santé et la plus longue espé­rance de vie. […] Ils font éga­le­ment partie des êtres humains les plus heu­reux sur Terre avec une phy­sio­lo­gie quasi-parfaite. […] Pour eux, « l’âge moyen » est situé à envi­ron 100 ans. Les femmes font sou­vent la moitié de leur âge. […] On a entendu parler de cette tribu la pre­mière fois avec le Dr Robert McCarrison dans la publi­ca­tion Studies in Deficiency Disease, puis en 1961 dans un article de JAMA docu­men­tant sur la durée de vie remar­quable des Hunza.

Longevity in Hunza land
Longevity in Hunza land. Source : N110 page 706

L’article Longevity in Hunza Land dont il est ques­tion — en réa­lité un édi­to­rial du Journal of the American Medical Association — n’a rien « docu­menté » de tel. Il ne fai­sait que réfu­ter la croyance popu­laire qui com­men­çait à cir­cu­ler aux USA. En voici le pas­sage impor­tant (1961N110 page 706) :

L’affirmation que les hommes Hunzakut vivraient jus­qu’à 120, et même 140 ans, ne s’ap­puie sur aucune donnée sta­tis­tique démo­gra­phique cré­dible. On pense cepen­dant que de tels âges seraient dans les limites du pos­sible. Un accrois­se­ment régu­lier de la lon­gé­vité en Occident pour­rait atteindre la célèbre lon­gé­vité de cer­tains peuples d’Orient, ini­tia­le­ment rendue popu­laire par Lost Horizon de Hilton [1933N5]. Grandma Moses a célé­bré son cen­tième anni­ver­saire tard dans l’été. Le vété­ran le plus âgé de la Guerre Civile est mort à l’âge de 117 ans. Plus de 40 vété­rans de la Guerre Civile ont dépassé 100 ans. Ces âges peuvent être recon­nus comme sta­tis­tiques démo­gra­phiques accep­tables. Aucun de ces indi­vi­dus ne vivait au pays Hunza ni ne se nour­ris­sait comme les Hunzakuts.

Ce même « article » avait été cité de manière erro­née, en mai 1961, par Ira O Wallace, pré­sident de la National Geriatrics Society (USA), dans sa lettre adres­sée à Jay Milton Hoffman pour l’en­cou­ra­ger à entre­prendre son voyage d’é­tude au Hunza. On y lisait (Hoffman JM, 1968B5 page 3) :

D’après un article publié dans le numéro de mars du Journal of the American Medical Association, nous com­pre­nons que de nom­breuses per­sonnes qui y vivent sont âgées de plus de 100 ans.

Longevity in Hunza land est de nou­veau men­tionné par Joseph B Enos, suc­ces­seur d’Ira O Wallace à la pré­si­dence de la National Geriatrics Society, mais cette fois via une cita­tion du New York World Telegram en ces termes (Hoffman JM, 1968B5 page 4) :

On a la preuve que des hommes du pays Hunza, une région loin­taine de l’Himalaya, vivent à 120 et même 140 ans, à ce que dit l’AMA dans son jour­nal.

Ce détour­ne­ment de la réfé­rence à une publi­ca­tion « scien­ti­fique » — en réa­lité un édi­to­rial expri­mant une simple opi­nion — montre de quelles « preuves » Jay Milton Hoffman dis­po­sait quand il a été accueilli au palais du Mir Muhammad Jamal Khan, le 8 août 1961…

🔴 Cet édi­to­rial, en 1961, occupe la place cen­trale de déclen­cheur d’une ava­lanche de croyances sur la lon­gé­vité des Hunzas. La plu­part des récits ulté­rieurs le prennent pour acquis, avec pour marques d’au­then­ti­cité « l’ar­ticle du JAMA » et l’ou­vrage du gériatre Hoffman. La plu­part n’hé­sitent pas, afin de ren­for­cer leur cré­di­bi­lité, à citer Dr. Robert McCarrison et son élève Dr. Guy Wrench qui évo­quaient une « lon­gé­vité remar­quable » sans citer de chiffres. 🔴

Hunza-Yoga couverture 2
Quatrième de cou­ver­ture de Taylor, R (1969B6)

De nom­breux hommes âgés de 120 à 145 ans sont donc appa­rus au Hunza, en géné­ra­tion spon­ta­née, dans les années 1960… S’agissait-il d’ex­tra­ter­restres ? Cette hypo­thèse méri­te­rait d’être étu­diée. 🙂

Le conte de fées sur la santé et la lon­gé­vité des Hunzas conti­nue à servir de maté­riel de pro­pa­gande d’hy­gié­nistes et adeptes de régimes ali­men­taires.

L’entretien et l’ex­ploi­ta­tion du mythe à des fins de pro­mo­tion per­son­nelle ont été pous­sés au-delà de toute décence par Renée Taylor dans son ouvrage The Hunza-Yoga Way to Health and Longer Life (1969B6). Le qua­trième de cou­ver­ture (voir ci-contre) débute par le « fake » du New York World Telegram, puis clai­ronne que Renée Taylor est celle qui a révélé au monde occi­den­tal « l’in­croyable his­toire des Hunzas ».

Source : Renée Taylor (1969B6 page 143). Elle avait à cœur de publier les noms et photos des (riches) clientes de son école de yoga à Hollywood…

L’ouvrage de celle que ses édi­teurs avaient sur­nom­mée « the modern Marco Polo » (B6 page 13) décrit en fait une pra­tique de yoga sans aucun lien avec un ensei­gne­ment trans­mis par les Hunzas du « vrai Shangri-La » ! Mais la clé du mys­tère nous est révé­lée :

La santé phy­sique des Hunzas est inti­me­ment connec­tée à leur santé spi­ri­tuelle qui, à son tour, est connec­tée à leur pra­tique du Yoga.

Les « grands prêtres et prê­tresses » bran­dissent ces ouvrages comme preuves irré­fu­tables de l’ef­fi­ca­cité de leurs ensei­gne­ments. En France, la tra­duc­tion du livre de Ralph Bircher Les Hounza – Un peuple qui ignore la mala­die (1952B1) avait été lar­ge­ment dif­fu­sée par les réseaux de La Vie Claire.

Shangri-La (forever)

Le « pays Hunza », lieu d’é­ter­nelle jeu­nesse, de sagesse et de santé pro­vi­den­tielles, est appa­renté à la vallée ima­gi­naire de Shangri-LaN4. Le roman de James Hilton Lost HorizonHorizon perdu (1933N111) — a connu un vif succès pour son adap­ta­tion au cinéma par Frank Capra en 1937N83. Hilton s’est ins­piré d’une source légen­daire emprun­tée aux Tibétains : le royaume mythique de ShambhalaN112. L’histoire (que je n’ai pas pu véri­fier) dit qu’il aurait visité la vallée de la Hunza deux ans avant de publier son roman.

Un lec­teur de Hunza Health Secrets For Long Life and Happiness (Taylor R, 1964N60) com­mente : « En fait, ce livre est simi­laire au film LOST HORIZON, qui se déroule dans la même région. » C’est un peu tiré par les che­veux puisque le Shangri-La du roman et du film se situait au Tibet. Mais cette lit­té­ra­ture a servi de maté­riau de construc­tion d’une vision New AgeN85 du Tibet aussi bien que du Hunza.

Extrait du film “Lost Horizon” de Frank Capra
Extrait du film Lost Horizon de Frank Capra (1937N83)

Le doc­teur Jay Milton Hoffman et son épouse étaient eux aussi impré­gnés de ce mythe, en août 1961, quand ils ont emprunté la « plus dan­ge­reuse route du monde ». Hoffman raconte (1968B5 page 33) :

La scène sui­vante magni­fique et impres­sion­nante qui s’est offerte à la vue était celle des trois som­mets de Shangri-La. Nous nous sommes arrê­tés pour en faire des photos. Quand nous sommes arri­vés au palais de Baltit, j’ai demandé au Mir [Muhammad Jamal Khan] :

— « Comment s’ap­pellent ces trois pics blancs ? »
— « Nous les appe­lons les “Golden Horns” [Cornes d’Or]. »

J’ai répondu : « Puisque le Hunza est dési­gné comme le Shangri-La de l’Himalaya, pour­quoi ne changeriez-vous pas le nom de ces trois pics en “Shangri-La Peaks” ? »

Sur ce, le Mir a dit : « C’est une bonne idée. » Puis il a ajouté : « Nous allons chan­ger le nom en “Shangri-La Peaks”. »

Inutile de cher­cher « Shangri-La Peaks » sur un site de car­to­gra­phie ; en outre, le Hunza ne se situe pas dans la chaîne de l’Himalaya mais celle du Karakoram entre l’Himalaya et l’Hindou Kouch… On constate, une fois de plus, que le Mir a pris soin de ne pas contre­dire son hôte, jus­qu’à se moquer de lui. Mais ce grand benêt de 54 ans ne s’en est pas rendu compte !

Ouvrage “Horizon perdu”
Source : A6

La réfé­rence à Shangri-La est une étape majeure de l’é­la­bo­ra­tion du mythe des Hunzas. En effet, dans Horizon perdu de James Hilton, le « Grand Lama » fon­da­teur de cette com­mu­nauté, âgé de plu­sieurs cen­taines d’an­nées, n’est pas ori­gi­naire des mon­tagnes. C’est un moine luxem­bour­geois qui a opéré une démarche spi­ri­tuelle le condui­sant à croire en une éra­dic­tion pos­sible de la mala­die et de la mort (Hilton J, 2006A6 pages 121–135). Les autres membres, notam­ment la jeune femme au cœur de l’in­trigue sen­ti­men­tale, sont aussi venus d’Occident par des voies mys­té­rieuses. N’oublions pas que les Hunzas seraient aussi, selon une légende, les des­cen­dants de sol­dats de l’ar­mée d’Alexandre le Grand… Ce ne sont donc pas des Asiatiques. Même leur obé­dience de l’Islam est rendue invi­sible — ou pour le moins « fré­quen­table » — par la per­mis­si­vité de la doc­trine Maulaï.

La doc­trine des habi­tants de Shangri-La est en accord avec le chris­tia­nisme, bien qu’ils aient renoncé à tout dogme et culte. Leur démarche est un caté­chisme New Age N85. Au seuil de la seconde guerre mon­diale, il n’est plus ques­tion d’une « race Hunza » comme chez Schomberg, McCarrison ou Lorimer qui s’é­ver­tuaient à la com­pa­rer à celles des peuples voi­sins Nagaris, Wakhis etc., mais d’un « projet de société » en résis­tance à la déchéance phy­sique et morale induite par l’in­dus­tria­li­sa­tion et la menace de guerres dévas­ta­trices. La vallée de la Hunza ou le ter­ri­toire de Shangri-La sont des lieux pri­vi­lé­giés car inac­ces­sibles, réfrac­taires à la pol­lu­tion civi­li­sa­trice et capables d’au­to­suf­fi­sance dans leurs besoins ali­men­taires. Grâce au doc­teur Robert McCarrison, un lien « scien­ti­fique » a même été établi entre la sobriété du régime ali­men­taire des Hunzas et la pro­messe d’une vie exempte de toute « mala­die de civi­li­sa­tion ».

En fai­sant coïn­ci­der l’i­ma­gi­naire de Shangri-la avec le royaume du Hunza, les auteurs-voyageurs affirment que cette utopie est réa­li­sable puis­qu’il existe un endroit où elle a eu lieu. Le film et les ouvrages ont sombré dans l’ou­bli à la fin du 20e siècle et les visi­teurs regrettent que leur rêve ait été détruit par le tou­risme de masse — comme dans l’ar­chi­pel d’Okinawa. Mais l’u­to­pie survit à ces chan­ge­ments. Le désir d’un monde converti à la décrois­sanceN113 est plus fort que jamais, au 21e siècle, face aux enjeux du dérè­gle­ment cli­ma­tique et de l’é­pui­se­ment des res­sources natu­relles. La ques­tion des besoins nutri­tion­nels émerge des débats avec les pra­tiques de flexi­ta­rismeN114 ou de végé­ta­lismeN115 comme mar­queurs d’une prise de conscience indi­vi­duelle — bien qu’au­cun tra­vail scien­ti­fique n’ait à ce jour pré­co­nisé l’a­ban­don d’une ali­men­ta­tion carnée, voir mon article Pour les végan·e·s. Les Hunzas n’étaient-ils pas flexi­ta­riens et les Okinawais végé­ta­liens ?

« Shangri-La » est sur­tout devenu un objet de com­merce des agences de tou­risme locales. On peut lire sur la publi­cité du Shangri-La Hunza TourN116 :

En emprun­tant le Karakoram Highway qui longe l’imposant Indus, vous pour­rez vous rendre à Gilgit et au Hunza, le royaume perdu de Shangri-La décrit par James Hilton dans son livre « Lost Horizon ».

J’ai eu le pri­vi­lège de décou­vrir par hasard, en 1996, une vallée mys­té­rieuse pen­dant mon séjour chez un amchi (méde­cin tra­di­tion­nel) du LadakhN117. Intrigué par une rivière se jetant sur la rive droite de l’Indus, j’ai marché une heure le long de son canyon étroit, inac­ces­sible aux véhi­cules, pour débou­cher sur une vallée culti­vée en ter­rasses sem­blable à celle de la photo en tête de cet article. Ce lieu était situé à 3500 mètres d’al­ti­tude, plus haut que les val­lées du Hunza. Un groupe d’ha­bi­tants venus à ma ren­contre m’a offert le thé, mais notre conver­sa­tion s’est limi­tée à des échanges de signes car aucun ne com­pre­nait l’an­glais ni l’hin­dous­tani. Hommes et femmes de tous âges, ces gens rayon­naient de beauté et (je le sup­pose) de santé.

Je n’ai pas su ni cher­ché à connaître leur ori­gine, sou­lagé de voir que ce « para­dis ter­restre » n’est nommé sur aucune carte !

Le trajet qui conduit à “mon” Shangri-La…
Le trajet qui conduit à « mon » Shangri-La…

De telles val­lées « Shangri-La » sont (ou étaient) nom­breuses en Himalaya, habi­tées par des popu­la­tions pro­té­gées des inva­sions par des obs­tacles natu­rels. J’ai croisé un Français, à la même époque, qui voya­geait à moto dans l’Himalaya depuis une dizaine d’an­nées. Il m’a dit avoir visité une dizaine de val­lées iso­lées dont les habi­tants par­laient des langues en voie d’ex­tinc­tion. La vallée du fleuve Hunza n’a donc rien d’ex­cep­tion­nel, sauf d’a­voir été le point focal de fan­tasmes d’Occidentaux qui pour beau­coup n’y ont jamais mis les pieds…

Un récit de décou­verte acci­den­telle d’une vallée para­di­siaque (inha­bi­tée celle-ci) a été rap­porté par John Tobe qui le tenait de Habib-Ur Rahman Khan, Political Agent à Gilgit. Alors qu’il était en route d’AstoreN118 à SkarduN119 à tra­vers le mont DeosaiN120 au mois de juillet, Rahman Khan s’é­tait écarté du chemin et laissé porter par son cheval « dans un état médi­ta­tif » jus­qu’à une prai­rie proche d’un nullah (tor­rent de vallée) qu’il avait eu envie de remon­ter à la source. Après un long trajet il avait décou­vert un pas­sage étroit dans un mur de glace qu’il avait fran­chi pour décou­vrir une vallée magni­fique cou­verte d’arbres et de fleurs, sans trace de pré­sence humaine « à envi­ron 4000 mètres d’al­ti­tude, entou­rée de tous côtés par des pics de 5000 à 6300 mètres » (Tobe JH, 1960A15 page 580)…

Tobe dresse un paral­lèle entre le mythe de Shangi-La qui ber­çait son ado­les­cence et celui du Hunza comme lieu para­di­siaque, un rêve qui lui paraît com­bler un manque chez les « civi­li­sés » (Tobe JH, 1960A15 pages 24–26) :

Les dif­fé­rentes his­toires et légendes tis­sées au sujet du Hunza don­naient l’im­pres­sion que c’é­tait un endroit dont tout homme rêve sans jamais le trou­ver, le lieu dont son cœur et son âme ont soif et auquel ils aspirent conti­nuel­le­ment. Pourquoi les hommes doivent-ils avoir de tels rêves pour sur­vivre ? Il doit man­quer quelque chose dans notre mode de vie qui fait de ce rêve éveillé une néces­sité pour la survie. […] Cependant, je sup­pose que ce type d’é­va­sion est néces­saire car l’hu­ma­nité vit selon un mode de vie et dans un envi­ron­ne­ment qui est en réa­lité étran­ger à ses besoins et son ins­tinct de base. Il est vrai qu’un homme glane avec appé­tit ce qu’il ne peut pas trou­ver dans son mode de vie quo­ti­dien. […] Voyez-vous, il vous faut réa­li­ser que quelque chose manque dans notre envi­ron­ne­ment. L’étincelle n’y est pas car elle se pro­duit seule­ment dans les pro­fon­deurs de l’âme. […]

D’après ce que j’ai vu des gens, je pense qu’en­vi­ron 8 sur 10 n’i­raient pas à Shangri-la si on n’y trou­vait pas de télé­vi­sion. Un autre sur 10 n’i­rait pas à moins de pou­voir pro­fi­ter des ali­ments qu’ils aiment. Eh bien, cela éli­mi­ne­rait à peu près 90% de tous ceux qui rêvent de Shangri la, car il n’y a pas de télé­vi­sion à Hunza et ils ne mangent que ce qu’ils peuvent obte­nir, prin­ci­pa­le­ment des ali­ments bruts. Donc la plu­part des deman­deurs de billets pour Shangri-la diraient : « Eh bien, si je ne peux pas avoir tout ce que je veux, alors pour­quoi voudrais-je une longue vie ? » Encore une fois, cela dépend d’où et à quelle hau­teur vous situez vos valeurs.

Cette réflexion reste d’ac­tua­lité soixante ans plus tard… Quant au sur­homme du Karakoram, il reste à décou­vrir, si l’on en croit Allen Banik (1960B2 page 105) :

J’ai demandé à Son Altesse [le Mir Muhammad Jamal Khan] si ses hommes avaient jamais ren­con­tré « l’Abominable Homme des Neiges ».

« Oui, nous en avons vu », il a répondu, « mais nos hommes ne fai­saient pas le poids contre eux. Ils dis­pa­rais­saient en un éclair. Ils étaient beau­coup plus grands que nos hommes, hir­sutes et très mus­clés. Le détail par­ti­cu­lier qu’ils ont remar­qué était les yeux, qui sem­blaient très rap­pro­chés, presque comme un œil au lieu de deux. Bien entendu, les hommes avaient très peur, de sorte que je ne sais qu’en penser. »

J’invite, pour ter­mi­ner, les lec­trices et lec­teurs à suivre les pas de John Clark qui a accom­pli un véri­table tra­vail de ter­rain dans le Hunza au milieu du ving­tième siècle. Ceci pour par­ache­ver la décons­truc­tion du mythe au béné­fice d’une vision réa­liste empreinte d’hu­ma­nité.

En route avec John Clark (1950)

Carte du Hunza par John Clark (1957)
Carte du Hunza par John Clark (1957). Source : N22 page 42
L’orthographe des noms est par­fois dif­fé­rente de celle des cartes récentes.

L’ouvrage de John Clark, Hunza – Lost Kingdom of the Himalayas (1957A11 ou ver­sion PDFN22) apporte un témoi­gnage radi­ca­le­ment dif­fé­rent de ceux publiés par ses pré­dé­ces­seurs. J’en recom­mande vive­ment la lec­ture inté­grale en sui­vant les dépla­ce­ments sur la carte inter­ac­tiveN26. Il m’a long­temps cap­tivé, tel­le­ment les faits rap­por­tés (avec un redou­table sens de l’hu­mour) me rap­pellent des moments vécus au nord de l’Inde.

Dans ce qui suit, la pagi­na­tion est celle de la ver­sion PDFN22, dif­fé­rente de celle de l’ou­vrage sur papier. Les textes et images sont iden­tiques.

Dès la cin­quième page, Clark aver­tit ses lec­teurs :

Je sou­haite éga­le­ment expri­mer mes regrets aux voya­geurs dont les impres­sions ont été contre­dites par mon expé­rience. Lors de mon pre­mier voyage à tra­vers le pays Hunza, j’ai acquis presque toutes les idées fausses : les Hunzas en bonne santé, la Cour démo­cra­tique, la terre où il n’y a pas de pauvres et le reste — et seul le long séjour en pays Hunza m’a révélé la situa­tion réelle. Je ne prends aucun plai­sir à démys­ti­fier ou à confir­mer une décla­ra­tion, mais il était néces­saire de dire clai­re­ment la vérité telle que je l’ai vécue.

Les objectifs de Clark

Hunza - John Clark en 1950
John Clark en 1950
Source : A11 page 129

John Clark (1909–1994) était un géo­logue amé­ri­cain invité à faire des rele­vés géo­lo­giques dans le tout nouvel État du Pakistan qui comp­tait peu de spé­cia­listes de cette dis­ci­pline. Il pour­sui­vait tou­te­fois d’autres objec­tifs avec l’ap­pro­ba­tion du gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais (1957N22 page 9) :

Mon but était d’essayer de mon­trer aux membres d’une com­mu­nauté asia­tique com­ment ils pour­raient uti­li­ser les res­sources qu’ils pos­sé­daient déjà pour amé­lio­rer leur vie. Plus impor­tant encore, je m’ef­for­ce­rais d’en­sei­gner aux habi­tants du Hunza que, dans le cadre de leurs propres efforts, s’ils attendent un avenir meilleur, ils pour­ront (avec quelques indi­ca­tions au départ) s’é­le­ver aussi haut qu’ils le sou­haitent, et qu’ils n’ont pas besoin du com­mu­nisme pour y par­ve­nir. Je savais bien sûr qu’un homme seul ne pour­rait pas arrê­ter le com­mu­nisme en Asie, mais je savais aussi qu’un projet cor­rec­te­ment géré comme le mien pour­rait libé­rer plu­sieurs mil­liers d’Asiatiques de sa menace et servir de modèle à des entre­prises de plus grande enver­gure.

À cette époque, la région nou­vel­le­ment libé­rée de l’empreinte colo­niale anglaise était convoi­tée par ses voi­sins immé­diats (URSS et Chine) qui espé­raient la mettre sous tutelle après une conver­sion de la popu­la­tion à leur vision du com­mu­nisme.

L’anticommunisme affi­ché par John Clark doit être replacé dans le contexte de son époque : la Guerre du Vietnam n’a­vait pas encore eu lieu et celle de Corée a éclaté pen­dant son deuxième voyage. L’Amérique de Roosevelt et Truman était un acteur prin­ci­pal de la vic­toire contre le nazisme et le fas­cisme. Perçue comme mes­sa­gère du pro­grès et de la démo­cra­tie, elle était mena­cée dans cette entre­prise par les régimes auto­ri­taires de l’URSS et de la Chine. Les sovié­tiques avaient notam­ment com­mencé à enva­hir le Gilgit-Baltistan jus­qu’à une tren­taine de kilo­mètres de ShimshalN68.

Mais Clark n’é­tait pas un por­teur naïf de l’i­déal nord-américain. Sa crainte du com­mu­nisme était moti­vée par une expé­rience de ter­rain. Pendant la guerre, en été 1944, il avait été affecté à la sur­veillance de routes et de voies fer­rées des pro­vinces du XinjiangN92 et du GansuN121 dans la Chine alors pré­si­dée par Tchang Kaï-chek. Ce der­nier pro­je­tait d’ins­tal­ler au Xinjiang tous les réfu­giés de la guerre et des inon­da­tions « avec l’aide finan­cière des Américains » (1957N22 page 9). Clark raconte son séjour en Chine et ce qu’il a retenu de posi­tif dans les inter­ven­tions des sovié­tiques (1957N22 pages 11–12) :

La partie construc­tive du pro­gramme russe était effi­cace et pra­tique, grâce à quatre prin­cipes de fonc­tion­ne­ment bien fondés. Premièrement, ils trai­taient direc­te­ment avec les per­sonnes qu’ils sou­hai­taient gagner, jamais par l’in­ter­mé­diaire de leurs partis poli­tiques ou de leurs gou­ver­ne­ments. Deuxièmement, ils ont démarré des petites indus­tries dans chaque dis­trict, de sorte que tout le monde est devenu un peu mieux loti sans pro­vo­quer de bou­le­ver­se­ments éco­no­miques majeurs. Troisièmement, ils ont fourni à la popu­la­tion une aide médi­cale et une édu­ca­tion gra­tuites. (Tous les autres efforts devaient être auto­suf­fi­sants.) Quatrièmement, ils ont dis­pensé un ensei­gne­ment solide et pra­tique à la masse des enfants des classes et des lycées avant de tenter de former des spé­cia­listes formés à l’u­ni­ver­sité. L’objectif était d’é­le­ver un peu le niveau de vie de chacun et de per­mettre à chaque garçon et chaque fille de mieux sub­ve­nir à ses besoins. Leur inten­tion n’é­tait pas de résoudre les pro­blèmes fon­da­men­taux de l’Asie, de déve­lop­per des génies indi­vi­duels ou de construire des œuvres publiques monu­men­tales.

Clark condamne, par contre, les atro­ci­tés com­mises par des lea­ders fana­ti­sés : l’é­li­mi­na­tion d’op­po­sants — plus de 30 000 lea­ders musul­mans et 50 000 chré­tiens ortho­doxes — et le mas­sacre de popu­la­tions pour asseoir leur domi­na­tion (1957N22 page 11) :

Ils avaient tel­le­ment ter­ro­risé les gens que plus tard, dans les petits vil­lages, les enfants s’en­fuyaient dès qu’ils voyaient mon uni­forme et mon casque car ils pen­saient que j’étais russe. […] L’assassinat pla­ni­fié fai­sait sim­ple­ment partie du pro­gramme et les popu­la­tions locales devaient l’accepter, de même que les écoles, les routes et les petites loco­mo­tives à vapeur qui fonc­tion­naient si uti­le­ment dans leur ville.

Après la guerre, John Clark a tenté de reve­nir en Chine, créant dans ce but une fon­da­tion qui a col­lecté assez d’argent pour cou­vrir une mis­sion d’un an en voya­geant seul. Il a choisi de s’y rendre à partir du Pakistan en fran­chis­sant le col de MintakaN91 à 4709 mètres pour arri­ver à KachgarN122. Accompagné de Haibatullah, un Turki (réfu­gié ouzbek du Turkestan chi­nois), il a donc remonté la vallée de la Hunza et conti­nué vers le Turkestan chi­nois, « visi­tant les nomades Khirgiz et évi­tant les Tadjiks dégé­né­rés » (Clark J, 1957N22 page 13)…

Cependant, nous avons constaté que le gou­ver­ne­ment chi­nois pour­sui­vait sa poli­tique sui­ci­daire d’op­pres­sion et de meurtre. Naturellement, les res­pon­sables locaux n’accueillaient pas les étran­gers, c’est pour­quoi Haibatullah et moi sommes remon­tés au Pakistan par le col de Mintaka.

Autorisé par le gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais à tra­vailler sur place, il s’est ins­tallé à Gilgit et a passé les huit mois res­tants à explo­rer les régions de ce dis­trict (N22 page 13) :

J’ai visité les Yaghistanis, les Baltis, les Cachemiris, les Dards, les Quor, les Berichos et les Beltum. De tous, les Hunzas étaient mani­fes­te­ment le peuple le plus opti­miste. Ils étaient debout, intel­li­gents, propres et déses­pé­ré­ment impa­tients de tra­vailler. Ils étaient éga­le­ment extrê­me­ment peu­plés et appau­vris, et les mon­tagnes qu’ils habi­taient étaient assez mornes pour que tout chan­ge­ment soit vu comme une amé­lio­ra­tion. Je suis passé de Gilgit à Hunza et j’ai passé les deux der­niers mois à faire la connais­sance de ces gens et de leur pays.

À cette époque, les 25 000 habi­tants du Hunza vivaient en quasi autar­cie. John Clark avait ins­tauré un rap­port de confiance avec le gou­ver­neur local — le Mir Muhammad Jamal KhanN6 — ainsi que, par son entre­mise, les fonc­tion­naires pakis­ta­nais postés à Gilgit. En été 1949, il est retourné aux USA, à court d’argent mais très clair quant à la mis­sion qu’il sou­hai­tait accom­plir.

Après avoir ensei­gné un semestre à l’Université du Michigan pour éco­no­mi­ser de quoi repar­tir, il a passé deux mois à pla­ni­fier son nou­veau séjour et acqué­rir le maté­riel néces­saire (Clark J, 1957N22 page 14) :

Avec 21 000 dol­lars cette fois, je devrais y aller seul à nou­veau. Il me fal­lait ache­ter des outils pour une école de sculp­ture sur bois, des vête­ments pour moi-même et mes étu­diants, des médi­ca­ments pour un dis­pen­saire géné­ral, des filets à papillons, des selles, des seringues hypo­der­miques, deux années de papier toi­lette — plus de trois mille articles dif­fé­rents.

À côté des rele­vés géo­lo­giques des­ti­nés à une pos­sible exploi­ta­tion minière, il avait pour projet de tenir un dis­pen­saire médi­cal, dis­tri­buer aux pay­sans des semences de bonne qua­lité et des four­ni­tures sco­laires aux éco­liers, intro­duire l’ar­ti­sa­nat du bois et ensei­gner la col­lecte de papillons rares. Le tout pour amé­lio­rer les condi­tions de vie des Hunzas.

L’école de sculpture

Hunza - L'équipe de John Clark en 1950
L’équipe de John Clark en 1950. De gauche à droite : Gohor Hayat, Sherin Beg, Rachmet Ali, Burhan Shah, Suleiman Khan, Nasar Muhammad, Ghulam Rasul, Mullah Madut, Nour-ud-Din Shah.
Source : John Clark (1957A11 page 128)

John Clark a eu de la dif­fi­culté à recru­ter comme pro­fes­seur un des quatre sculp­teurs qui avaient été formés par les Anglais. Il était confronté à une concep­tion pas­sive de l’ap­pren­tis­sage basée sur l’i­mi­ta­tion de ce que fait le maître. Il inter­vient par exemple auprès d’Hayat, un de ses pre­miers élèves (1957N22 page 127) :

« Scie cette planche, Hayat, » ai-je dit en lui ten­dant la scie et le bois. Il a essayé, mais sa coupe était de tra­vers. « Maintenant, regarde, » je lui ai dit, et j’ai tracé une ligne droite sur la planche avec une équerre. […] « Pourquoi dessinons-nous des lignes droites ? » J’ai demandé.

Immédiatement ils se sont excla­més : « Parce que tu es notre Sahib et que tu le veux ! » J’ai pour­tant remar­qué que Hayat avait l’air pensif et ne disait rien.

J’ai scié une coupe droite le long de la ligne et leur ai montré que deux planches cou­pées droites s’as­sem­blaient bien, alors que des planches cou­pées de tra­vers ne convien­draient pas. Ils ne voyaient pas pour­quoi quel­qu’un devrait se sou­cier de l’as­sem­blage cor­rect ! Ils n’a­vaient jamais rien vu de mesuré dans leur vie. Ils n’a­vaient aucune notion du temps, ils n’a­vaient jamais rien vu d’a­justé, leurs vête­ments n’é­taient jamais coupés pour s’a­dap­ter à une per­sonne en par­ti­cu­lier. Il fau­drait com­men­cer par l’idée de pré­ci­sion. Je m’at­ten­dais à ce que ces gar­çons accom­plissent en un an ou deux le saut d’une culture de l’âge de pierre à la pré­ci­sion moderne. Ce ne serait pas une honte pour eux s’ils n’y réus­sis­saient pas.

L’idée de « pré­ci­sion » me rap­pelle la même décon­ve­nue lorsque j’a­vais com­mandé à des arti­sans d’Old Delhi du mobi­lier pour mon ate­lier d’élec­tro­nique en 1981 : ils n’u­ti­li­saient aucun ins­tru­ment de mesure gradué.

Clark vou­lait ins­tau­rer de l’in­te­rac­ti­vité dans l’é­quipe que for­me­raient le pro­fes­seur et ses élèves afin d’in­ci­ter ces der­niers à penser par eux-mêmes. Après avoir engagé un nou­veau pro­fes­seur qui com­pre­nait sa péda­go­gie, il y est par­venu au-delà de toute attente. Ce succès n’a pas manqué de pro­vo­quer des ten­sions avec le Mir, hos­tile à l’ap­pa­ri­tion de tout esprit cri­tique dans une popu­la­tion qui fai­sait preuve d’une obéis­sance aveugle. Le manque d’i­ni­tia­tive de ses sujets était reflété par ce triste constat (Clark J, 1957N22 page 211) :

Les habi­tants du Hunza souffrent de mai­sons froides depuis deux mille ans, car c’est le destin que les hivers soient froids et aucun d’eux n’a été assez insa­tis­fait pour inven­ter la che­mi­née ou une porte qui s’a­dapte à son cadre.

Le seul type de véhicule à roue au Hunza : une brouette
Le seul type de véhi­cule à roue au Hunza : une brouette uti­li­sée exclu­si­ve­ment pour apla­nir les champs.
Source : Lorimer EO (1939A3 page 288)

Voici un autre exemple de dia­logue avec les étu­diants, le jour où étaient débal­lés des outils et des maté­riaux ache­tés en ville. Clark leur pré­sente des roues métal­liques (N22 pages 125–126) :

Burhan a pris une roue noire, l’a tour­née sur le côté et l’a faite tour­ner len­te­ment.
— « Cela ne sert à rien » dit-il, « la jante et cette chose au milieu l’empêchent de rester à plat. Elle ne mou­drait pas le blé, même en jouant ! »
— « Tourne-la sur le côté et pousse-la ! » ai-je sug­géré. Il l’a fait, et natu­rel­le­ment la roue a roulé.
— « Holà ! Elle bouge toute seule ! » il s’est exclamé. Il a essayé de nou­veau et, en un ins­tant, tous les nou­veaux gar­çons fai­saient rouler des roues tandis que Hayat et Beg les regar­daient avec un amu­se­ment sophis­ti­qué. Je leur ai montré com­ment mettre deux roues sur un essieu, ce qui était encore plus effi­cace.
— « Sahib », m’a demandé Burhan, « as-tu créé toi-même ces choses que tu appelles roues ? » Je l’ai assuré que la roue avait été inven­tée un peu avant mon époque.

Barbara Mons affir­mait que le seul ins­tru­ment à roue au Hunza, en 1956, était une brouette (1958A14 page 131). Elle aurait dû men­tion­ner la jeep du Mir…

Charpoy
Charpoy

John Tobe, qui a lu Clark et ren­con­tré le Mir Muhammad Jamal Khan en 1959, s’est rangé à l’avis du prince que le projet d’é­cole de sculp­ture de Clark était « un non-sens » en raison de la rareté du bois au Hunza (Tobe JH, 1960A15 pages 369–370). Il admet pour­tant que les ouvriers ini­tiés au tour­nage du bois par Clark, dix ans plus tôt, « n’au­raient rien à apprendre de nou­veau de nos ébé­nistes » (A15 page 252) :

Le tour­neur sur bois fabrique éga­le­ment des char­poy [lits en bois], des coffres, des coffres à bijoux, des bols et des chaises et je crois qu’il est capable de fabri­quer tout ce qui peut être fabri­qué en bois.

Le projet agricole

Hunza - L'oasis de Pasu à l'ombre du Karun Pir
L’oasis de Pasu à l’ombre du Karun Pir. Source : John Clark (1957A11 page 128)

John Clark avait apporté des USA un stock de graines de plantes dont il esti­mait que la culture pour­rait amé­lio­rer le quo­ti­dien des Hunzas. On juge­rait cette ini­tia­tive hasar­deuse aujourd’­hui, l’ef­fet du dépla­ce­ment d’es­pèces végé­tales étant impré­vi­sible, mais ce risque n’é­tait pas perçu au siècle der­nier. Il dis­po­sait de nom­breux légumes incon­nus des Hunzas ainsi que des plantes à usage médi­ci­nal ou agri­cole. Il a entre autres tenté de pro­mou­voir une uti­li­sa­tion plus inten­sive de la luzerne (Clark J, 1957N22 page 82) :

Si je pou­vais leur apprendre à plan­ter de la luzerne sur les deux ou trois cents acres [80 à 120 ha] en employant un homme dont le seul devoir serait de s’oc­cu­per du champ com­mu­nau­taire, tout le monde à Khaibar serait plus riche. Ils devraient éga­le­ment apprendre à lais­ser le foin sécher debout sans le couper afin que leurs trou­peaux puissent y paître tout l’hi­ver. Il n’y avait pas assez de neige ici pour cou­vrir la luzerne et Khaibar pou­vait dou­bler ses trou­peaux avec autant de nour­ri­ture pour l’hiver.

Cela pren­drait tou­te­fois du temps, et mon per­son­nel et moi-même devrions pro­ba­ble­ment en démon­trer la fai­sa­bi­lité sur une par­celle échan­tillon avant que la popu­la­tion locale ne l’es­saie. Si seule­ment je pou­vais rester à Khaibar assez long­temps pour le faire !

Plus tard, je devais apprendre une véri­table objec­tion. Toutes les terres non culti­vées au Hunza sont la pro­priété per­son­nelle du Mir. Il doit donner son consen­te­ment avant qu’on puisse creu­ser un nou­veau fossé ou de créer de nou­velles terres. S’il estime qu’un mor­ceau de ter­rain est par­ti­cu­liè­re­ment fer­tile, il le conserve natu­rel­le­ment pour lui-même.

Pour cette der­nière raison, John Clark avait pris soin de confier les nou­velles semences à un culti­va­teur rési­dant à Gilgit, hors de la vue immé­diate et de l’au­to­rité du Prince.

Hunza - Sentier le long d'un canal d'irrigation
Sentier le long du canal d’ir­ri­ga­tion (dála) bordé du mur de sou­tè­ne­ment d’une ter­rasse.
Source : Lorimer EO (1939A3 page 128)

Le recul des gla­ciers dans le Karakoram était déjà visible en 1950. On peut le véri­fier en sui­vant les dépla­ce­ments de Clark sur la carte inter­ac­tiveN26. Par exemple, page 82 il évoque le fran­chis­se­ment dif­fi­cile du gla­cier de Ghulkin alors que celui-ci n’at­teint plus le fond de la vallée sur la carte (voirN123 en mode satel­lite). On pou­vait le voir aussi pour la tra­ver­sée dif­fi­cile du gla­cier Batura près de PassuN124, en 1949, par Jean et Franc Shor (1955A12 page 277).

Le réchauf­fe­ment entraîne déjà, à cette époque, un recul des lieux de pâtu­rage (Clark J, 1957A15 pages 164–165) :

Le plus grave dans toute cette affaire est qu’il n’y a pas de pâtu­rage hiver­nal ; les hauts pâtu­rages d’été sont gra­ve­ment sur­ex­ploi­tés ; et la quan­tité de fumier pro­duite à l’heure actuelle n’est pas adé­quate. De plus, le climat se fait de plus en plus sec et chaud, de sorte que les pâtu­rages d’été se dété­riorent avec une rapi­dité crois­sante. Les fins des val­lées de mon­tagne sont en forme de cuvette, avec le fond des cuvettes à envi­ron 12 000 pieds [4000 m]. Les pâtu­rages les plus éten­dus se trouvent bien entendu dans ces fonds et ce sont les pâtu­rages déjà les plus gra­ve­ment endom­ma­gés. D’ici vingt ans, les meilleures condi­tions cli­ma­tiques pour les pâtu­rages seront entre 13 000 et 14 000 pieds [4300 à 4600 m], mais à cette alti­tude les parois rocheuses sont presque ver­ti­cales et l’herbe ne peut pas pous­ser.

Même si les agri­cul­teurs de la région du Hunza se dirigent pro­gres­si­ve­ment vers les hautes val­lées du pays Wakhi situé au nord de Ghulmit, la popu­la­tion de la prin­ci­pale oasis est en aug­men­ta­tion constante. Les oasis infé­rieures de Khizerabad, Hasanabad et Hini sont en train de se des­sé­cher et le haut pays ne peut pas sup­por­ter une popu­la­tion nom­breuse. Avec la dété­rio­ra­tion des pâtu­rages et la dimi­nu­tion de l’approvisionnement en eau, le Hunza se dirige vers des jours sombres.

Les habi­tants n’ont pas d’autre solu­tion que le recours à la magie pour conju­rer la séche­resse (Clark J, 1957A15 page 167) :

Les habi­tants de Hini montent ici chaque année avant la plan­ta­tion et sacri­fient un mouton à la source pour assu­rer un débit suf­fi­sant. On a des indi­ca­tions que le flux a énor­mé­ment fluc­tué dans le passé et qu’il a connu une dimi­nu­tion pro­gres­sive de pro­duc­tion annuelle.

« Dis-moi », demandai-je à Qadir Shah, « tes prières et tes sacri­fices sont-ils tou­jours exau­cés ? »
— « Oh non, » répondit-il gaie­ment, « par­fois pres­qu’au­cune eau ne vient. »
— « Alors tu fais quoi ? »
— « Tout d’a­bord, nous sacri­fions un autre mouton. Ensuite, nous essayons de trou­ver qui dans le vil­lage a fait quelque chose qui déplaît à Dieu, afin que nous puis­sions le punir cor­rec­te­ment et que Dieu permet à l’eau de reve­nir ! »

Je me demande com­bien de petits cou­pables ont reçu des sanc­tions dérai­son­nables en réponse aux aléas de la nappe phréa­tique. Ni le sacri­fice ni la science ne pour­raient aug­men­ter le flux de ce prin­temps. L’approvisionnement en eau de Hini s’é­pui­sait len­te­ment et la com­mu­nauté de plus de quatre cents familles devait émi­grer et dis­pa­raître avec elle.

Médecin malgré lui

Clark par­lait cou­ram­ment l’ourdouN125 et avait acquis des com­pé­tences médi­cales (Clark J, 1957A15 pages 57–58) :

Ma propre for­ma­tion com­pre­nait un Minor [qua­li­fi­ca­tion de base] en ana­to­mie, une année d’é­tudes en secou­risme et santé publique ainsi que des infor­ma­tions très pra­tiques four­nies par des méde­cins de l’hô­pi­tal Billings à Chicago, John Hopkins à Baltimore et le Conseil médi­cal d’United Mission. En tant que géo­logue de ter­rain, j’a­vais vingt ans d’ex­pé­rience en secou­risme. […] Mais sur­tout, je dis­po­sais des mer­veilleux médi­ca­ments modernes : sul­fa­mides, péni­cil­line, palu­drine, ata­brine [qui­na­crine], acide undé­cy­lé­nique [un fon­gi­cide à usage externe] et autres.

L’activité médi­cale de John Clark a débuté dès son arri­vée dans cette deuxième mis­sion en 1950. Il fai­sait escale dans le vil­lage de Nomal, à vingt kilo­mètres de Gilgit en chemin vers Karimabad/Baltit (1957N22 page 34) :

Lorsque je suis sorti sous le porche, un groupe d’hommes et de gar­çons vêtus de vête­ments gris et marron en lam­beaux s’est levé res­pec­tueu­se­ment de la pelouse. Ensuite, mon tra­vail a vrai­ment com­mencé. À celui qui souf­frait de palu­disme, j’ai donné de l’a­ta­brine ; à un homme atteint de dys­en­te­rie bacil­laire, de la sul­fa­gua­ni­dine ; il y en avait un qui souf­frait d’as­ca­ri­diose — pas de souper ni de petit-déjeuner, et il devait reve­nir à moi pour un ver­mi­fuge le matin ; et puis j’ai vu le garçon avec des taches blanches. Je l’ai conduit à l’in­té­rieur et l’ai fait se désha­biller, ce qu’il a fait avec beau­coup de gêne, car à sa pudeur nor­male musul­mane s’est ajou­tée l’hor­reur de sa défi­gu­ra­tion. Un seul coup d’œil suf­fi­sait : une leu­co­der­mie par­fai­te­ment inof­fen­sive mais presque incu­rable. Je lui ai appris com­ment mélan­ger une solu­tion faible de per­man­ga­nate de potas­sium avec laquelle laver les taches, puis je lui ai donné des com­pri­més de vita­mines, du sul­fate fer­reux, des sels biliaires et de l’a­ta­brine pour sup­pri­mer son palu­disme et amé­lio­rer son état géné­ral. Alors ils sont venus, qua­torze en tout, jus­qu’à ce que le der­nier soit traité. Je savais que si toute l’oa­sis avait su que je venais, il y en aurait eu plus d’une cen­taine.

Hunza - Le fort de Baltit près de Karimabad
Le fort de Baltit près de Karimabad. Source : Fazal Karim SherazN23

John Clark a par la suite établi son « camp de base » et un dis­pen­saire médi­cal dans le fort de Baltit, une ancienne habi­ta­tion de la famille prin­cière. À cette époque, aucun méde­cin ne rési­dait dans la vallée de la Hunza. En 1949, Jean Shor avait écrit — avec une pointe d’i­ro­nie (Shor JB, 1955 autreA12 page 283) :

Le Mir décide et col­lecte les droits de pas­sage des cara­vanes, uti­li­sant l’argent pour ache­ter les médi­ca­ments de base. Il n’y a pas de méde­cin chez les Hunzas — mis à part de temps en temps un pra­ti­cien de méde­cine étran­ger qui leur rend visite pour s’é­mer­veiller de leur absence phé­no­mé­nale de mala­dies.

Clark a pris soin de décli­ner l’offre hos­pi­ta­lière du Mir Muhammad Jamal Khan pour tra­vailler en toute indé­pen­dance (Clark J, 1957N22 page 44) mais il lui a fallu déployer beau­coup d’éner­gie et de diplo­ma­tie pour dis­si­per la méfiance et les mal­en­ten­dus qui met­taient en danger son projet.

Le len­de­main de son arri­vée, les patients ont com­mencé à affluer au dis­pen­saire et leur nombre n’a cessé de croître, lui ins­pi­rant cette réflexion (1957N22 page 57) :

Le tra­vail médi­cal répon­dait à un besoin gran­de­ment res­senti, mais il ne ser­vait pas mon objec­tif fon­da­men­tal d’ai­der le peuple Hunza à s’ai­der lui-même. Je devais trou­ver le temps de mener une étude géo­lo­gique, de créer des jar­dins expé­ri­men­taux et d’organiser une école de sculp­ture sur bois. La plu­part du temps, je devais gagner la confiance des gens pour qu’ils puissent dis­cu­ter de choses avec moi de leur plein gré. Comment faire cela face aux besoins per­son­nels angois­sants des malades était le pro­blème. Si seule­ment il y avait un doc­teur pour me sou­la­ger du far­deau du dis­pen­saire !

[…]

Le chi­rur­gien de la [Gilgit] Agency, le Dr Mujrad Din, situé à Gilgit, à 18 km de dis­tance, était le méde­cin le plus proche. Autrefois, le chi­rur­gien de l’a­gence bri­tan­nique cou­vrait toute la région à cheval une fois par an. Le Dr Din avait déjà fait une tour­née jus­qu’à Baltit et depuis lors, il avait laissé le Hunza com­plè­te­ment seul.

Ceci confirme que les contacts avec la popu­la­tion rurale de McCarrison — chi­rur­gien de l’a­gence bri­tan­nique — étaient restés très limi­tés.

Au cours de ses deux voyages, John Clark a traité 5684 patients (1957N22 page 58) :

Aucun patient n’est jamais mort ou n’a empiré à cause de mon trai­te­ment. Certains sont décé­dés malgré le trai­te­ment et d’autres parce qu’ils auraient eu besoin d’un trai­te­ment bien au-delà de mes capa­ci­tés. La plu­part des gens qui sont venus chez moi ont été aidés ou guéris par les choses simples que je pou­vais faire pour eux. Cinq ou six seraient pro­ba­ble­ment décé­dés si aucun trai­te­ment n’a­vait été dis­po­nible.

Il ne faut pas oublier qu’en 1950 la pano­plie d’an­ti­bio­tiques était encore très réduite. Clark ne dis­po­sait pas de strep­to­my­cineN126, pre­mier trai­te­ment effi­cace (mais d’u­ti­li­sa­tion ris­quée) contre la tuber­cu­lose décou­vert par Albert Schatz en 1943 et validé cli­ni­que­ment en 1946. Il n’est donc pas cho­quant qu’il ait annoncé au conjoint d’une femme malade de tuber­cu­lose que « sa femme aurait rejoint le para­dis d’Allah d’ici un mois » (1957N22 page 62).

Son acti­vité n’a cessé d’aug­men­ter, limi­tée seule­ment par sa dis­po­ni­bi­lité sur d’autres pro­jets, notam­ment les tra­vaux de pros­pec­tion géo­lo­gique qu’il devait mener à bien pour jus­ti­fier l’au­to­ri­sa­tion de séjour qui lui avait été accor­dée par le gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais. En 1951 il écrit (N22 page 86) :

Les infec­tions à la dys­en­te­rie, au palu­disme et au sta­phy­lo­coque avaient aug­menté tout l’été, chaque nou­veau patient deve­nant un foyer d’infection. Maintenant, je trai­tais qua­rante à cin­quante patients par jour. Le palu­disme et le sta­phy­lo­coque ont magni­fi­que­ment été vain­cus par les nou­veaux médi­ca­ments, mais la dys­en­te­rie était résis­tante. Aucun de ces patients n’est décédé. Ils n’ont pas réussi à s’a­mé­lio­rer pen­dant les trois pre­miers jours, mais ont ensuite pro­gressé len­te­ment.

La pres­sion du tra­vail médi­cal, pour lequel il ne pou­vait comp­ter sur aucun rem­pla­çant, malgré le zèle de ses jeunes assis­tants, s’a­jou­tait à celle des autres pro­jets qu’il menait de front.

Le travail du géologue

Cristaux de grenat
Cristaux de grenat
Source : N127

Clark était offi­ciel­le­ment engagé pour de la pros­pec­tion géo­lo­gique dans les val­lées du Gilgit-BaltistanN2 : loca­li­ser des filons de maté­riaux inté­res­sants et éva­luer le coût de leur exploi­ta­tion. Il a repéré en pre­mier des gise­ments de mica et de quartz, à l’é­poque très recher­chés pour l’in­dus­trie élec­tro­nique, ainsi que du grenat pour la fabri­ca­tion d’a­bra­sifs.

Afin d’as­su­rer la conti­nua­tion des tra­vaux après son séjour, il a demandé aux auto­ri­tés pakis­ta­naises de nommer un géo­logue pour l’ac­com­pa­gner dans ses pros­pec­tions. Un homme d’une ving­taine d’an­nées lui a été envoyé. C’était un étu­diant de faible niveau de for­ma­tion et sans expé­rience de ter­rain, sou­cieux avant tout de dis­si­mu­ler son incom­pé­tence. Les rap­ports ont été tendus, bien que Clark ait essayé par tous les moyens de lui faire gagner confiance et de l’as­su­rer de l’u­ti­lité de leur coopé­ra­tion. Cet insuc­cès l’a conduit à une réflexion plus géné­rale, en com­pa­rai­son avec Puri, un autre jeune homme intel­li­gent et coopé­ra­tif (1957N22 pages 136–137) :

En mar­chant, je pensai à Qadir [nom d’emprunt de l’é­tu­diant] et au dilemme du « jeune intel­lec­tuel » asia­tique. Le pro­blème est pire en Inde, et par­ti­cu­liè­re­ment au Bengale, mais il est suf­fi­sam­ment grave, même au Pendjab. Pour chaque Puri bien équi­li­bré, il y a deux ou trois Qadirs. Ce n’est pas sim­ple­ment une ques­tion de jeu­nesse ou d’un sys­tème édu­ca­tif imposé par l’é­tran­ger. Je pense plutôt que c’est le signe d’un effort déter­miné pour défendre et main­te­nir leur propre culture tout en fai­sant face à la néces­sité abso­lue d’es­sayer d’ab­sor­ber la phi­lo­so­phie occi­den­tale. Ils ont démon­tré qu’il est aussi impos­sible de gref­fer la tech­no­lo­gie occi­den­tale sur une culture orien­tale que de fabri­quer un pom­mier en y gref­fant des poires mûres.

Qadir avait mémo­risé bon nombre de tech­niques géo­lo­giques et, dans une mesure limi­tée, s’ap­puyait sur l’Ouest. Il avait com­plè­te­ment échoué à apprendre l’objectivité et la déter­mi­na­tion de soi de l’Occident, qui rendent l’application de ces tech­niques uti­li­sables, et ne pour­rait donc jamais faire de recherche réel­le­ment accep­table. Faute de quoi, il s’est tourné vers la conscience de soi et l’au­to­ri­ta­risme de sa propre culture, seule­ment pour consta­ter qu’il n’é­tait plus vrai­ment ins­piré par celle-ci. Le résul­tat était un homme mal­heu­reux et instable, attisé par le chau­vi­nisme fré­né­tique qui est tou­jours un rem­part contre l’admission de la défaite. Qadir, dans un anglais simple, ne pour­rait pas plus apprendre à être géo­logue que je ne pour­rais apprendre à être un grand poète ourdou. Chacun de nous devrait chan­ger d’at­ti­tude fon­da­men­tale et pas sim­ple­ment apprendre une tech­nique. Le dilemme et l’amertume de l’Orient qui en résulte résident dans le fait qu’ils doivent former des scien­ti­fiques et des ingé­nieurs pour sur­vivre.

D’autre part, un garçon orien­tal avec une édu­ca­tion pure­ment orien­tale devient trop sou­vent un leader politico-religieux réac­tion­naire qui com­plique plutôt que cla­ri­fie la situa­tion. Les ten­ta­tives de mélange des deux sys­tèmes pro­duisent la schi­zo­phré­nie tra­gique consta­tée chez les jeunes Asiatiques intel­lec­tuels.

Accompagné de Qadir, Clark a loca­lisé des gise­ments de mine­rais de fer et de cuivre, mais sa trou­vaille la plus pro­met­teuse sur le court terme a été, près de Hini, celle de marbre magné­sien de haute qua­lité « aussi beau que le meilleur Carrare » (1957N22 page 166) :

Voici une véri­table res­source pour le Hunza ! Je réso­lus d’en­cou­ra­ger le Mir à construire une petite usine avec des tours à pro­pul­sion hydrau­lique pour fabri­quer des pan­neaux des­ti­nés à l’ex­por­ta­tion. Ma fon­da­tion pour­rait faci­le­ment lever des fonds pour finan­cer un projet aussi précis et concret. Ce finan­ce­ment nous don­ne­rait une par­ti­ci­pa­tion majo­ri­taire. Je pour­rais alors gérer l’usine jusqu’à ce que cer­tains de mes gar­çons de l’école d’artisanat soient formés, et tout le Hunza en béné­fi­cie­rait. Tant que le Mir réa­li­se­rait des béné­fices, il serait pos­sible de mettre en place une poli­tique de salaires et d’emploi vrai­ment équi­table et d’établir ainsi un pré­cé­dent appro­prié pour les indus­tries hunza.

La pré­sen­ta­tion du projet au Mir et à son frère Ayash est édi­fiante (1957N22 page 174) :

« Mir Sahib », lui ai-je dit une fois les for­ma­li­tés ter­mi­nées, « je ne vous ai pas encore rendu compte de mon voyage. J’ai enfin trouvé une véri­table res­source pour vous, à Hini. »

Ayash et lui se sont pen­chés en avant, atten­tifs.

— « Le marbre là-bas, » ai-je pour­suivi, « est égal au meilleur du monde, et vous en avez cin­quante mil­lions de tonnes ! Vous pouvez uti­li­ser de l’éner­gie hydrau­lique pour le couper et les gre­nats de Murtzabad pour les abra­sifs. Le nullah [tor­rent de la vallée] à l’ouest d’Hini vous four­ni­rait suf­fi­sam­ment d’éner­gie pour décou­per le marbre en dalles, et vous pour­riez construire une usine à Maiun ou à Shispar Nullah pour fina­li­ser la découpe et le polis­sage. »
— « Combien cela coû­te­rait ? » Ayash m’a envoyé avec méfiance.
— « Combien cela vaut-il — que ferais-je ? » Le Mir est entré par effrac­tion.
— « Cela coû­te­rait envi­ron deux mille cinq cents rou­pies », ai-je dit. « Si vous approu­vez, je pour­rai choi­sir les machines pour vous, agir en tant qu’a­che­teur, ins­tal­ler les machines et apprendre à votre per­son­nel à les faire fonc­tion­ner. Au total, une petite usine vous coû­te­rait envi­ron un tiers du prix de votre jeep. »
— « Et vos béné­fices » — je me suis tourné vers le Mir — « se mon­te­raient à au moins cin­quante rou­pies par tonne de car­rière, soit plu­sieurs mil­liers de rou­pies par an. »

Je leur ai ensuite fourni tous les détails que j’a­vais éla­bo­rés : coût de main-d’œuvre, coût de trans­port, types de pro­duits, mar­ke­ting, volume de com­merce pro­bable. Puis, peu à peu, j’ai amené la conver­sa­tion au point cru­cial.

Dans de nom­breux grands pays, ai-je expli­qué, toutes les indus­tries minières appar­tiennent au gou­ver­ne­ment, tandis que les maga­sins et l’ar­ti­sa­nat vil­la­geois appar­tiennent à la popu­la­tion. Jamais aupa­ra­vant la pos­si­bi­lité d’in­dus­tries et d’ar­ti­sa­nat ne s’é­tait pré­sen­tée au Hunza. Si le Mir déci­dait d’organiser l’industrie du marbre tout en cédant à son peuple des acti­vi­tés de petite taille telles que le tis­sage, l’entretien des maga­sins et la sculp­ture sur bois, il sui­vrait le pré­cé­dent des grands pays. Bien entendu, les habi­tants paie­raient des impôts sur les béné­fices tirés de l’ar­ti­sa­nat vil­la­geois tout comme ils paient main­te­nant des impôts sur leurs pro­duits agri­coles.

Les deux visages se sont figés dans une immo­bi­lité glacée et aucun d’eux n’a dit mot. Les béné­fices tirés de l’industrie du marbre et les taxes sur la sculp­ture sur bois ne consti­tuaient appa­rem­ment pas une récom­pense suf­fi­sante pour les per­sua­der de donner à leur peuple la liberté, même dans un espace aussi res­treint que celui de l’artisanat.

La réponse a été franche et sans appel (1957N22 pages 174–175) :

Deux jours plus tard, le Mir m’a convo­qué dans ses bureaux pour une autre confé­rence. Il avait réflé­chi à tout, a‑t-il dit, et estimé qu’il serait bien que ma fon­da­tion lui fasse cadeau d’une fabrique de marbre toute ins­tal­lée au Hunza. Même si je res­tais bouche bée, j’ai com­pris que c’était pro­ba­ble­ment l’offre habi­tuelle d’une bonne affaire en Asie. Mes gar­çons pour­raient apprendre à gérer leur propre indus­trie de la sculp­ture sur bois en échange du cadeau d’une usine de marbre au Mir. Entretemps, il a enchaîné en dou­ceur sur son pro­chain plan.

« Toutes vos nou­velles idées, John, donnent aux res­pon­sables de Gilgit des excuses pour s’op­po­ser à votre pré­sence ici », a‑t-il déclaré. « Si vous étiez mon employé, ils ne pour­raient rien dire contre vous. Laissez tomber ces autres pro­jets ; venez vous ins­tal­ler dans le palais, soyez le tuteur de mon fils et donnez des soins médi­caux à ma famille. »

« Je ne peux pas faire ça ! » ai-je répondu, rete­nant déses­pé­ré­ment ma colère. « Ma fon­da­tion doit dépen­ser son argent pour aider les pauvres du Hunza. Cet argent ne m’ap­par­tient pas per­son­nel­le­ment. Je n’en suis que le gérant. Je peux créer une usine pour vous, mais je ne peux pas vous en faire cadeau. Et s’il advient que je ne peux plus mener à bien mes pro­jets, alors je devrai partir et ren­trer chez moi. »

Nous avons fina­le­ment trouvé un com­pro­mis. Par consen­te­ment tacite, le marbre et la sculp­ture sur bois n’ont plus été dis­cu­tés ; j’ai accepté de donner des cours d’an­glais à Bapu [Ghazanfar Ali Khan] pen­dant une demi-heure chaque matin. Cela a pré­servé la per­mis­sion tacite du Mir de pour­suivre mes pro­jets, mais à l’ombre de sa méfiance accrue. J’avais fait mon pos­sible.

John Clark avait aussi repéré des filons auri­fères mais ceux-ci ne se sont pas révé­lés exploi­tables. Deux ans plus tard, le Mir en a fait ce com­men­taire à Jean et Franc Shor (Shor F, 1953A10 page 492) :

« Il y a deux ans, quel­qu’un avait cru décou­vrir une riche veine d’or. Heureusement, il s’est avéré qu’il s’é­tait trompé [sic], mais pen­dant quelques jours nous avons été inquiets. »

Il m’a semblé dif­fi­cile de croire que quel­qu’un pour­rait avoir une objec­tion à pos­sé­der une mine d’or, et je le lui dis.

« Cela aurait signi­fié la fin du Hunza et de notre mode de vie », expli­qua le Mir. « On nous laisse seuls parce que nous n’a­vons rien que d’autres vou­draient avoir. Si nous étions riches, un pays pour­rait saisir un pré­texte pour venir nous ‘pro­té­ger’. »

Obstacles

John Clark avait pla­ni­fié un séjour de vingt mois — cor­res­pon­dant à son budget — et il a effec­ti­ve­ment pu tra­vailler jus­qu’à la fin du projet, malgré les obs­tacles dès le début dres­sés devant lui qu’il ana­lyse ainsi (1957N22 pages 59–60) :

J’ai réa­lisé que ce projet n’al­lait pas fonc­tion­ner du tout comme je l’a­vais prévu. Je m’é­tais ima­giné naï­ve­ment qu’il s’a­gi­rait d’un simple conflit entre ma for­ma­tion tech­nique et la pau­vreté et le sous-développement du Hunza. Il pour­rait y avoir des spec­ta­teurs, mais ce serait essen­tiel­le­ment un duel roman­tique, comme celui de Saint Georges et du dragon. Maintenant, je com­pre­nais qu’au lieu de cela, je n’é­tais qu’un acteur dans une pièce où chacun avait sa propre idée du scé­na­rio ! Il y avait tout d’a­bord le Gouvernement pakis­ta­nais à Karachi qui deman­dait des études et des rap­ports tech­niques. Deuxièmement, le groupe offi­ciel local à Gilgit, dont beau­coup vou­laient m’ex­pul­ser. Troisièmement, le Mir du Hunza qui sou­hai­tait ma pré­sence, mais dans des condi­tions que je ne connais­sais pas encore. Quatrièmement, les vieillards du Hunza qui étaient favo­rables à la méde­cine et aux cadeaux tout en étant hos­tiles aux idées étran­gères. Cinquièmement, les jeunes hommes du Hunza qui pour­raient saisir toute occa­sion d’améliorer leur sort. Chaque action, chaque déci­sion que je pre­nais serait jugée par les cinq. N’importe lequel d’entre eux pour­rait ruiner mon entre­prise si je fai­sais quelque chose qui lui déplai­sait vrai­ment.

Il a fini par éta­blir des prio­ri­tés : en pre­mier, s’oc­cu­per des jeunes gens qui seraient les prin­ci­paux acteurs du chan­ge­ment. En second, le gou­ver­ne­ment qui aurait pu mettre un terme à ses acti­vi­tés. Le Mir et sa famille n’ar­ri­vaient qu’en troi­sième place, suivis par les poli­ti­ciens et les vieillards qui, quoi qu’il fasse, res­te­raient réfrac­taires à ses idées (1957N22 page 60).

Le rap­port avec le Mir Muhammad Jamal Khan a tou­jours été des plus déli­cats (1957N22 page 78) :

J’apprenais mes péri­mètres avec le Mir. Il était heu­reux de m’a­voir au Hunza, heu­reux d’a­voir le dis­pen­saire médi­cal. Il me four­ni­rait de la farine, du foin et d’autres pro­duits à un prix rai­son­nable et il contri­bue­rait à me défendre contre les rumeurs de Gilgit. Cependant, il sem­blait ne pas vou­loir contrô­ler les mal­ver­sa­tions de ses propres ser­vi­teurs et lum­bar­dars [chefs de vil­lages], il était peu enthou­siaste au sujet de mon école d’ar­ti­sa­nat et son appé­tit pour les cadeaux amé­ri­cains était insa­tiable.

Les oppo­sants aux pro­jets de Clark pro­pa­geaient des rumeurs dif­fi­ciles à désa­mor­cer (1957N22 page 82) :

À Pasu, j’ai trouvé très déran­geant, étant don­nées les his­toires éma­nant de Gilgit, de ne pas pou­voir com­prendre ce que ces Wakhi étaient en train de dire. Ils se sont ras­sem­blés autour du bun­ga­low et se sont assis pour bavar­der, me mon­trant du doigt et riant par­fois. Certaines des his­toires que je savais répé­tées de Gilgit disaient que j’é­tais com­mu­niste ; que j’es­sayais de saper la reli­gion isla­mique ; que j’a­vais pour projet d’en­va­hir le pays ; que j’es­sayais d’a­che­ter toutes les terres du Hunza afin que les Hunzas meurent de faim. Toutes ces his­toires étaient ridi­cules, mais pour les central-Asiatiques, il était natu­rel qu’un nou­veau venu soit consi­déré avec sus­pi­cion — ici, ces idées folles étaient des pos­si­bi­li­tés concrètes. Quand quinze ou vingt per­sonnes sont assises sur le porche de votre bun­ga­low tout l’après-midi en train de parler, quand vous ne com­pre­nez qu’un mot sur qua­rante et savez qu’elles parlent de vous, il est très dif­fi­cile de paraître indif­fé­rent. Quand cela dure depuis des mois, cela devient presque impos­sible.

Clark recon­nais­sait que cette défiance était géné­rale (1957N22 page 85) :

Les Hunzas en géné­ral n’ont pas trop appré­cié mes efforts. Ils expri­maient beau­coup de gra­ti­tude, mais j’ai par­fois eu le sen­ti­ment qu’ils me consi­dé­raient comme un simple voya­geur étran­ger dont on pour­rait tirer des reve­nus au pas­sage. La dif­fi­culté réside peut-être en partie dans le fait que per­sonne n’a jamais essayé de les aider et qu’ils ne pou­vaient pas com­prendre mes moti­va­tions.

Ou encore (1957N22 page 120) :

À Pasu, nous avons […] acheté une chèvre pour qua­rante rou­pies, soit le double de ce qu’elle valait ici. L’homme qui me l’a vendue avait reçu des médi­ca­ments gra­tuits pour toute sa famille lors de voyages pré­cé­dents, mais l’idée de la réci­pro­cité ne venait tout sim­ple­ment pas à l’es­prit de la plu­part de ces per­sonnes […]. Pour eux, les « Sahibs » appar­te­naient à un monde dif­fé­rent.

Toutefois, les jeunes étaient en attente réelle de chan­ge­ment. Il décrit la réac­tion de Muhammad Hamid qu’il a admis dans son école (1957N22 page 84) :

Son sen­ti­ment géné­ral était le sui­vant : « Pourquoi devrions-nous vivre ici comme des ani­maux, à moitié affa­més chaque hiver, alors que d’autres per­sonnes peuvent apprendre et faire des choses ? Mon père est l’homme le plus riche de Khaibar et gagne envi­ron 20 rou­pies par an (6 dol­lars). Le sel nous coûte une roupie le pau (60 cen­times la livre), le tissu deux rou­pies par guz (60 cen­times le yard) et il ne dure que trois lavages. Si vous voulez bien m’en­sei­gner, j’ai­me­rais apprendre à vivre comme les autres gens. » Je lui ai promis qu’il pour­rait étu­dier dans mon école de sculp­ture sur bois dès son ouver­ture.

Les jeunes hommes comme lui ont donné de l’in­té­rêt à ce projet. Il y en avait un ou deux dans chaque vil­lage ; le pro­blème était de les trou­ver et de les ras­sem­bler. Après deux ou trois années d’éducation, chacun pour­rait ren­trer chez lui et ensei­gner dans son propre vil­lage. C’était le seul moyen. Je pou­vais voir main­te­nant que l’é­du­ca­tion directe des adultes était presque impos­sible. La tra­di­tion avait bloqué l’es­prit des hommes plus âgés.

Les réac­tions posi­tives des jeunes gens ren­for­çaient chez Clark la convic­tion que le pro­grès social pou­vait émer­ger de chan­ge­ments de men­ta­lité des indi­vi­dus plus que l’in­ves­tis­se­ment dans des pro­jets de déve­lop­pe­ment à grande échelle. C’est ce qui lui avait fait reje­ter le com­mu­nisme. Il écrit à ce sujet (1957N22 page 152) :

Les apo­lo­gistes classent la pau­vreté, la mau­vaise santé et le manque d’é­du­ca­tion parmi les fac­teurs inhi­bi­teurs. Personnellement, je res­pecte trop les Hunzas pour leur accor­der ces excuses. L’ignorance et la pau­vreté étaient des symp­tômes et non des causes. Il suffit de com­pa­rer les huttes sté­riles du Hunza avec les vieilles sculp­tures sur bois et l’ar­ti­sa­nat soigné de la Suisse pour recon­naître que des mon­tagnes inhos­pi­ta­lières et un manque d’é­du­ca­tion ne détruisent pas néces­sai­re­ment les qua­li­tés des hommes. Les gar­çons enthou­siastes ont prouvé de manière vivante que seules les cou­tumes et les tra­di­tions restrei­gnaient le Hunza. Une fois que les liens qu’ils avaient eux-mêmes fabri­qués ont été sup­pri­més, rien ne pou­vait les rete­nir.

Effectivement, tous les jeunes gens enga­gés dans son école de sculp­ture ont déve­loppé leur habi­lité tech­nique, mais aussi une apti­tude à créer de nou­veaux objets ou per­fec­tion­ner ceux qui étaient fabri­qués.

Clark gérait avec humour les dif­fi­cul­tés de com­mu­ni­ca­tion avec les Hunzas, notam­ment ceux qui ten­taient de lui impo­ser leurs pra­tiques tra­di­tion­nelles dans des domaines qu’il maî­tri­sait suf­fi­sam­ment. Le soin des che­vaux par exemple (1957N22 page 118) :

Tout le monde dans le vil­lage s’est efforcé de me faire soi­gner mes che­vaux selon leurs cou­tumes, mais j’ai résisté. Ils par­ta­geaient avec le reste des Hunzas un cer­tain nombre de super­sti­tions :
1. Les che­vaux doivent être atta­chés très étroi­te­ment avec la tête haute pour qu’ils ne puissent pas la rame­ner dans une posi­tion confor­table.
2. Peu importe que le cheval ait froid ou que l’en­droit soit chaud, ne jamais enle­ver la selle pen­dant les deux ou trois heures qui suivent votre arrêt.
3. Donnez tou­jours d’a­bord du foin à un cheval, puis de l’orge.
4. Donnez tou­jours d’a­bord de l’orge au cheval, puis du foin.
5. Un cheval ne devrait jamais être nourri ni abreuvé avant d’a­voir uriné. Il se peut qu’il l’ait fait cent mètres avant d’ar­ri­ver à l’ar­rêt, mais cela ne compte pas.
6. (et le plus impor­tant) les Sahibs qui pos­sèdent des che­vaux ne savent rien d’eux ; tout Hunza qui n’a jamais pos­sédé de cheval sait tout sur eux.
7. La sangle de la bride doit être au moins aussi serrée que le bas du ventre — qui a déjà entendu parler d’un cheval qui vou­lait res­pi­rer ?
8. Peu importe la manière dont un paquet est arrangé ou fixé ; c’est la volonté d’Allah que tous les paquets tombent, et qui sommes-nous pour contre­dire Allah ?
9. Laissez une bride sur le sol gelé toute la nuit, puis piquez le mor­ceau de glace dans la bouche du cheval. Si sa langue se déchire, c’est une poule mouillée.
10. Les che­vaux doivent tou­jours être abreu­vés avant d’être nour­ris.
11. Les che­vaux ne doivent jamais être abreu­vés avant d’être nour­ris.

Le départ

Le plus sérieux obs­tacle aux tra­vaux de John Clark avait cer­tai­ne­ment été l’at­ti­tude du Mir Muhammad Jamal Khan. Il écrit (1957N22 page 173) :

Quelles étaient les vraies atti­tudes des Mir, de toute façon ? Il disait qu’il sou­hai­tait un trai­te­ment médi­cal pour son peuple et qu’il approu­vait cha­leu­reu­se­ment le dis­pen­saire, mais tous les efforts que j’a­vais déployés pour ensei­gner la santé publique avaient été dis­crè­te­ment blo­qués. Lorsque ses chefs locaux ont volé les médi­ca­ments que je leur avais lais­sés pour leurs vil­la­geois, ils sont restés impu­nis. Il avait accepté l’é­cole d’ar­ti­sa­nat, mais il sem­blait main­te­nant qu’il ne vou­lait que des char­pen­tiers béné­voles à son ser­vice. Il m’a constam­ment demandé des cadeaux de médi­ca­ments, de semences, de toutes sortes d’ou­tils et de maté­riel coû­teux que je ne pou­vais pas faci­le­ment garder. Sa contri­bu­tion au projet se rédui­sait au prêt d’une partie de l’an­cien châ­teau, d’une chambre à Gilgit et d’un petit jardin. Il par­lait très bien anglais, il uti­li­sait tous les shib­bo­leths occi­den­taux, « démo­cra­tie », « liberté » et le reste, mais se pouvait-il qu’au fond il s’ac­croche aux mêmes idées auto­cra­tiques et au même pater­na­lisme qui avaient motivé ses ancêtres ? […]

Littéralement, il n’y avait pas d’État de Hunza. Ce peuple a contri­bué au trésor per­son­nel du Mir et non à un impôt au gou­ver­ne­ment du Hunza. Les fossés, les sen­tiers, les bâti­ments et tous les tra­vaux publics ont été réa­li­sés par des per­sonnes sans rému­né­ra­tion, à la demande du Mir. L’Agha Khan et le gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais ont sou­tenu les écoles exis­tantes. J’ai fait fonc­tion­ner le dis­pen­saire.

Les men­ta­li­tés avaient peu évolué et les résis­tances des aînés res­taient immuables (1957N22 page 195) :

Je n’a­vais cer­tai­ne­ment pas tout gagné au Hunza. Les gar­çons étaient natu­rel­le­ment ins­pi­rés par l’idée qu’ils étaient com­pé­tents pour apprendre et faire tout ce que d’autres pou­vaient faire. La com­mu­nauté des adultes était recon­nais­sante envers le dis­pen­saire et pro­fi­tait sans gra­ti­tude des hauts salaires que je payais, mais était amè­re­ment hos­tile à l’a­dop­tion par les gar­çons d’at­ti­tudes occi­den­tales.

Clark écrit dans son épi­logue (1957N22 page 212) :

Objectivité, insa­tis­fac­tion, confiance créa­tive, indi­vi­dua­lité et res­pon­sa­bi­lité : tels sont les cinq prin­cipes fon­da­men­taux de la phi­lo­so­phie occi­den­tale. Ils ont rendu pos­sible le déve­lop­pe­ment spi­ri­tuel, intel­lec­tuel et maté­riel sou­haité par le reste du monde. Ceux-ci sont notre patri­moine et nous devons le par­ta­ger libre­ment.

Il n’y a qu’une façon de donner des idées, c’est par l’intermédiaire des per­sonnes qui les détiennent. Ce dont l’Asie a besoin aujourd’­hui, ce n’est pas de mil­lions de dol­lars, mais des mil­liers des meilleurs de nos ensei­gnants occi­den­taux. Peu importe que les grandes idées soient ensei­gnées au moyen de la sculp­ture sur bois, de l’amélioration de l’agriculture ou des mathé­ma­tiques, tant que ces pro­jets spé­ci­fiques sont des véhi­cules d’instruction et non une fin en soi.

Il faut ici aussi repla­cer ces idées dans le contexte d’un Occident fraî­che­ment libéré du cau­che­mar de la seconde guerre mon­diale et grisé par les pro­messes du pro­grès tech­nique. Les ini­tia­tives de Clark, depuis la pla­ni­fi­ca­tion d’une usine d’ex­trac­tion de marbre jus­qu’à la sug­ges­tion à ses appren­tis de décou­per des plaques de mica pour cou­vrir les fenêtres, s’ins­crivent dans le même opti­misme entre­pre­neu­rial qui carac­té­ri­sait son époque.

Les dif­fi­cul­tés se sont enchaî­nées en fin de par­cours : la perte de confiance du Mir et les réti­cences de l’ad­mi­nis­tra­tion pakis­ta­naise à auto­ri­ser un Américain à se dépla­cer dans une zone aussi proche de la Chine et de l’Union sovié­tique. À son départ en novembre 1951, John Clark apprend donc que ni le Mir du Hunza ni les auto­ri­tés pakis­ta­naises — dans le tumulte consé­cu­tif à l’as­sas­si­nat du Premier ministre Liaquat Ali Khan — ne lui per­met­tront de retour­ner dans la vallée de la Hunza.

En anti­ci­pa­tion de ce refus, il avait envi­sagé d’in­vi­ter aux USA ses deux plus proches col­la­bo­ra­teurs, Gohor Hayat et Sherin Beg, pour qu’ils suivent une for­ma­tion de deux ans leur per­met­tant de reprendre l’é­cole d’ar­ti­sa­nat dans les meilleures condi­tions. Le Mir y était hos­tile et cette auto­ri­sa­tion n’a pas été accor­dée. John Tobe aborde le sujet dans son livre et se range bien entendu à l’avis du Mir (Tobe JH, 1960A15 pages 367–368) :

Je ne savais pas alors quelles étaient les vraies rai­sons du refus de Mir ni si d’autres intrigues étaient impli­quées. Lorsque je l’ai inter­rogé à ce sujet et qu’il m’a expli­qué, j’ai réa­lisé qu’il avait agi avec sagesse et vous l’ad­met­trez aussi.

« Si je per­met­tais à ces gar­çons d’al­ler en Amérique pour y être édu­qués puis reve­nir à Hunza dans quelques années, les Chinois et les Russes pour­raient dire que je les ai envoyés en Amérique pour y rece­voir un lavage de cer­veau, de la pro­pa­gande ou une for­ma­tion à des acti­vi­tés capi­ta­listes sub­ver­sives. » […]

« Ils ont dit que j’a­vais refusé de lais­ser les gar­çons partir parce que j’a­vais peur que, quand ils revien­draient, ils enseignent aux gens à la manière amé­ri­caine, et cela sape­rait mon pou­voir, à un degré c’est vrai car je pense que mon peuple est des plus heu­reux et des plus sains au monde, et c’est plus que ce que n’importe quelle autre nation peut pré­tendre. Je vou­drais donc les rete­nir de cette manière, si pos­sible. »

Le pré­texte invo­qué pour refu­ser aux étu­diants de l’é­cole d’ar­ti­sa­nat une for­ma­tion en Amérique n’é­tait pas sin­cère : Muhammad Jamal Khan a embau­ché en 1952 Winston Mumby, pré­cep­teur amé­ri­cain et fils d’un pas­teur métho­diste, pour édu­quer huit de ses enfants pen­dant cinq ans (Mons B, 1958A14 page 108). Mumby basait sa péda­go­gie sur la méthode Calvert (Henrickson JH, 1960A13 page 99).

On peut com­prendre que les rela­tions dégra­dées entre le Mir Muhammad Jamal Khan et son hôte John Clark aient incité le Prince à n’in­vi­ter par la suite que des Occidentaux qu’il savait à l’a­vance convain­cus des vertus extra­or­di­naires du mode de vie et de la saine gou­ver­nance de son peuple. C’était le cas des auteurs d’ou­vrages (plus connus que celui de Clark) : Jean et Franc Shor en 1952 (1953A10), Barbara et Peter Mons en 1956 (1958A14), Jewel Henrickson en 1955 (1960A13), Allen Banik en 1958 (1960B2), John Tobe en 1959 (1960A15), Renée Taylor en 1961 (1962B3 ; 1964N60) et Jay Milton et Trudie Hoffman en 1961 (1968B5).

Envol

À celles et ceux qui construisent des mondes ima­gi­naires pro­pul­sés par leur insa­tiété méta­phy­sique, j’ai envie de dire : « Le réel est mille fois plus beau et plus impres­sion­nant que vos rêves ! » L’exemple de cette vallée mys­té­rieuse, sem­blable à bien d’autres, est emblé­ma­tique d’une trom­pe­rie qui per­dure depuis un siècle… au profit des mar­chands de régimes, de méthodes de gué­ri­son ou de mys­ti­cisme prêt à porter. Son hori­zon à perte de vue n’est autre que le contour d’un New AgeN85 qui mure dans le silence toute pensée cri­tique.

Hunza - Corridor du Wakhan vu de l'ancienne forteresse Abrashim Qala
Corridor du Wakhan vu de l’an­cienne for­te­resse Abrashim Qala – Tadjikistan – Confluence des rivières Wakhan et Pamir pour donner le fleuve Panj (Amou Daria) – Les mon­tagnes visibles sont en Afghanistan.
Photo Bernard Grua. Source : N128

Je laisse la parole — et l’i­mage — à Bernard Grua pour nous faire par­ta­ger un peu d’air pur à haute alti­tude… Son texte est extrait d’un com­men­taire au bas d’une page de blogN34 décri­vant les Hunzas comme « des Turcs qui peuvent vivre jus­qu’à 145 ans » — excu­sez du peu !

Voilà un article éton­nant qui res­semble à un conte de fées. Et pour­tant, il fait réfé­rence à un lieu ainsi qu’à des habi­tants dont la réa­lité est sen­si­ble­ment dif­fé­rente.

Les habi­tants de Hunza ne sont pas des Turcs. Ils se disent des­cen­dants des Macédoniens et parlent trois langues non turques qui se suc­cèdent lorsque l’on remonte la vallée depuis Gilgit jus­qu’au cold de Khunjerab (fron­tière chi­noise). La pre­mière langue est le shina d’o­ri­gine indo-iranienne. Vers le milieu de la vallée, on parle bou­rou­chaski. C’est un isolat lin­guis­tique, comme le basque. Au Nord, on parle le wakhi comme dans le cor­ri­dor du Wakhan (Afghanistan et Tadjikistan) dont la popu­la­tion est ori­gi­naire. Il s’agit bien d’une langue per­sane et non pas turque comme celle des Kirghizes ou des Ouighours. D’ailleurs les Wakhis portent par­fois les noms de Badashkhi (en réfé­rence au Badakhshan afghan et tadijk où se trouve le Wakhan) ou même Tadjik. […]

La Hunza est une vallée mer­veilleuse et les habi­tants, de reli­gion ismaé­lienne, sont par­ti­cu­liè­re­ment accueillants. Le taux d’al­pha­bé­ti­sa­tion est tout à fait simi­laire à celui des pays déve­lop­pés et bien supé­rieur à la moyenne du Pakistan. La réa­lité, en elle même, est assez belle pour qu’il ne soit pas néces­saire d’é­crire une fable.

Ceux qui le sou­haitent peuvent voir, ici, des photos d’ha­bi­tants de la haute vallée de la Hunza, que j’ai réa­li­sées récem­mentN31. […]

J’ai fait dif­fé­rents papiers sur mon blog à leur sujet. En voici le prin­ci­pal : At the knot of past empires : Zood Khun, a Wakhi vil­lage in the high nor­thern moun­tains of PakistanN129.

Hunza - Élèves et professeurs de l'école secondaire Diamond Jubilee à Passu
Élèves et pro­fes­seurs de l’é­cole secon­daire Diamond Jubilee à Passu, le 11 août 2018. Garçons et filles portent les coif­fures tra­di­tion­nelles du Hunza.. Photo de Bernard Grua. Source : N128

Bernard Grua écrit aussi sur son blog en 2018N128 :

La vallée de la Hunza est très dif­fé­rente des autres endroits du Pakistan que j’ai pu visi­ter, comme Islamabad, Rawalpindi, Lahore, la vallée de Kaghan, la chaîne de Galyat. Les autres régions sont, bien sûr, inté­res­santes. Cependant, la vallée de la Hunza n’est pas sur­peu­plée. Elle est calme, propre, sûre, non bruyante. Elle est magni­fique. La com­mu­ni­ca­tion y est plus facile, avec tous, car les habi­tants ont un bon bagage sco­laire, voire uni­ver­si­taire. Ils sont plus en attente d’in­te­rac­tions avec leurs hôtes étran­gers, que dans d’autres régions du pays. Les parents et les enfants ne vous demandent rien à la dif­fé­rence d’autres lieux tou­ris­tiques dans monde, où l’on est véri­ta­ble­ment har­celé. Ils vous res­pectent. S’ils vous posent des ques­tions, c’est sim­ple­ment pour apprendre de vous. Comme leurs parents, les enfants vous invitent à boire le thé chez eux.

Bibliographie

La date appa­rais­sant éven­tuel­le­ment entre cro­chets carrés est celle de la pre­mière visite de l’auteur·e au Gilgit-Baltistan.

Mes sources pré­fé­rées pour la qua­lité des photos sont Shor F (1953A10), Clark J (1957A11) et Mons B (1958A14).

✓ Ouvrages et articles dont je recommande la lecture ❤️

🔵 Notes pour la ver­sion papier :
- Les iden­ti­fiants de liens per­mettent d’atteindre faci­le­ment les pages web aux­quelles ils font réfé­rence.
- Pour visi­ter « 0bim », entrer dans un navi­ga­teur l’adresse « https://​leti​.lt/0bim ».
- On peut aussi consul­ter le ser­veur de liens https://​leti​.lt/​l​i​ens et la liste des pages cibles https://​leti​.lt/​l​i​ste.

  • A1 · i0fp · [1877] Biddulph, J (1880 réédi­tion 1971). Tribes of Hindoo Koosh. Lahore : Ali Kamaran.
  • A2 · h243 · [1891] Knight, EF (1893). Where three empires meet, a nar­ra­tive of recent travel in Kashmir, Western Tibet, Gilgit and the adjoi­ning coun­tries. London : Longmans.
  • A3 · xr7b · [1920] Lorimer, EO (1939). Language Hunting in the Karakoram. London : George Allen & Unwin.
  • A4 · hvle · [1901] McCarrison, R (1921). Studies in Deficiency Disease. London : Frowde ; Hodder & Stoughton.
  • A5 · nx6q · [1930] Mason, K, ed. (1931). Tours in the Gilgit Agency. Himalayan Journal 3 : 110–115.
  • A6 · 5xfn · [-] Hilton, J (2006). Horizon perdu. Dinan : Terre de Brume. Traduit de Hilton, J (1933, réédi­tion 2012). Lost Horizon. London : Harper Perennial. Adapté au cinéma : Lost Horizon par Frank Capra en 1937.
  • A7 · p8c2 · [1933] Schomberg, RCF (1935). Between the Oxus and the Indus. London : Martin Hopkinson.
  • A8 · o5yk · [-] Wrench, GT (1938 réédi­tion 2009). The Wheel of Health. Amazon : A Distant Mirror.
  • A9 · v4vs · [-] Rodale, JI (1948). The Healthy Hunzas. Emmaus PA : Rodale Books.
  • A10 · plcj · [1949] Shor, F (1953). At World’s End in Hunza. National Geographic Magazine : 485–518.
  • A11 · lykx · [1948, 1950] Clark, J (1957 ou archive PDF). Hunza : Lost Kingdom of the Himalayas. London : Hutchinson.
  • A12 · fkij · [1949] Shor, JB (1955, réédi­tion numé­rique 2013). After You, Marco Polo. New York : McGraw-Hill. ➡ La ver­sion papier n’existe qu’en achat d’oc­ca­sion et la repro­duc­tion des photos est de très médiocre qua­lité.
  • A13 · ns7h · [1955] Henrickson, JH (1960). Holiday in Hunza. Review and Herald Publishing Association.
  • A14 · 7lun · [1956] Mons, B (1958). High Road to Hunza. London : Faber and Faber.
  • A15 · u5v1 · [1959] Tobe, JH (1960). Hunza : Adventures in a Land of Paradise. Rodale.
  • A16 · f35l · [-] Jettmar, K. (1960). Megalithsystem und Jagdritual bei bei den Dardvölkern. Tribus, 9 : 121–134.
  • A17 · h5ky · [-] Ali, SM (1966). Nutritional survey in Hunza. Pakistan Journal of Medical Research 5 : 141–147.
  • A18 · egf2 · [-] Kreutzmann, H. (1988). Oases of the Karakorum : Evolution of irri­ga­tion and social orga­ni­za­tion in Hunza, North Pakistan. New York : Rowman & Littlefield
  • A19 · 3a5m · [-] Allan, NJR (1990). Household Food Supply in Hunza Valley, Pakistan. Geographical Review 80, 4, Oct.: 399–415.
  • A20 · k76a · [-] Ensminger A (1995). The Concise Encyclopedia of Foods and Nutrition. London : CRC Press.
  • A21 · 2t71 · [-] Miles, M (1998). Goitre, cre­ti­nism and iodine in South Asia : Historical pers­pec­tives on a conti­nuing scourge. Cambridge Core, 42, 1 : 47–67. doi:10.1017/S002572730006333X
  • A22 · nu9n · [-] Ostan, I (2018). Hunza Water and its re-creation by means of the FHES mine­ral powder. PDF en ligne

✓ Ouvrages qu’on pourrait ne pas lire 😣

  • B1 · zx5d · [-] Bircher, R (1952). Les Hounza – Un peuple qui ignore la mala­die. Neuchatel : Victor Attinger.
  • B2 · d6hp · [1958] Banik, AE & R Taylor (1960, réédi­tion 2010). Hunza Land : The Fabulous Health and Youth Wonderland of The World. Long Beach CA : Kessinger Legacy reprints. ➡ Renée Taylor est cosi­gna­taire de cet ouvrage alors qu’elle n’au­rait par­ti­cipé qu’à sa relec­ture.
  • B3 · dc37 · [1961] Taylor, R & MJ Nobbs (1962). Hunza : the Himalayan Shangri-la. El Monte CA : Whitehorn.
  • B4 · zfrv · [1961] Taylor, R (1965). Voyage au pays Hunza. Paris : Les Écrits de France. Traduction et « adap­ta­tion » de Taylor R (1964) Hunza Health Secrets for Long Life and Happiness. New York : Award Books, 3d edi­tion.
  • B5 · z5y2 · [1961] Hoffman, JM (1968, réédi­tion 1985). Hunza : 15 Secrets of the World’s Healthiest and Oldest Living People. Valley Center CA : Professional Press Publishing Association.
  • B6 · yci3 · [1961] Taylor, R (1969). The Hunza-Yoga Way to Health and Longer Life. Constellation International. Réception atten­due.
  • B7 · nzyo · [-] Godefroy, CH (1984). Les secrets de santé des Hunzas. La Ferrière sur Risle : Godefroy.

✓ Ouvrages que je n’ai pas pu acheter 😢

  • C1 · qkik · [?] von Unruh, I (1955). Traumland HUNZA Erlebnisbericht Von Einer Asienreise. Verladsgenossenschaft Der Waerland – Bewegung.
  • C2 · 4sl5 · [?] Stephens, IM (1955). The Horned Moon : An account of a jour­ney through Pakistan, Kashmir, and Afghanistan. Bloomington IN : Indiana University Press.

▷ Liens

  • N1 · gfhp · Robert McCarrison – Wikipedia
  • N2 · sf1l · Gilgit-Baltistan – Wikipedia
  • N3 · 0ue2 · Karakoram – Wikipedia
  • N4 · jxfe · Shangri-La – Wikipedia
  • N5 · bwrg · Ouvrage “Lost Horizon” – James Hilton
  • N6 · zkgu · Mir Muhammad Jamal Khan
  • N7 · 4zt1 · The Myth of the Healthy Savage
  • N8 · g09m · Gilgit – Wikipedia
  • N9 · b5fh · McCarrison work on nutri­tion
  • N10 · 4u2d · A Brief History of Life Expectancy in Britain
  • N11 · zmid · Observations on Endemic Cretinism in the Chitral and Gilgit Valleys
  • N12 · 1xke · Goitre – Wikipedia
  • N13 · 24ne · Crétinisme – Wikipedia
  • N14 · 1yb3 · Observations on the Amoebae in the Intestines of Persons Suffering from Goitre in Gilgit – PDF
  • N15 · rfcg · Érysipèle – Wikipedia
  • N16 · cfir · Épidémiologie – Wikipedia
  • N17 · 0kbt · Étude cas-témoins – Wikipedia
  • N18 · a8am · Chlorose (méde­cine) – Wikipedia
  • N19 · qv8k · Béribéri – Wikipedia
  • N20 · 096x · Kératomalacie – Wikipedia
  • N21 · hizv · Vitamine – Wikipedia
  • N22 · g7ul · Hunza – Lost Kingdom of the Himalayas – PDF
  • N23 · raf5 · Karimabad – Baltit (Hunza) – Wikipedia
  • N24 · br4g · Gilgit-Baltistan’s libe­ra­tion
  • N25 · cn1b · Dogra – Wikipedia
  • N26 · h5tn · Gilgit-Baltistan map
  • N27 · 36ur · Hazaras – Wikipedia
  • N28 · petq · Y‑Chromosomal DNA Variation in Pakistan
  • N29 · pbwi · Balti (peuple) – Wikipedia
  • N30 · de6e · Yakshini – Wikipedia
  • N31 · pp5b · Pakistan : Wakhis du Gojal – photos de Bernard Grua
  • N32 · 1f5w · Hunza (prin­cely state) – Wikipedia
  • N33 · 6ygl · Xian de Yarkand – Wikipedia
  • N34 · sdp6 · Les Turcs de Hunza : le secret d’un peuple qui peut vivre jusqu’à 145 ans
  • N35 · 74lj · Mir of Hunza – Wikipedia
  • N36 · evbx · The Discovery of the Hunza River Valley
  • N37 · 4jvd · Le Grand Jeu : ren­contre anglo-russe aux confins du Pamir, de l’Hindou Kouch et du Karakoram
  • N38 · 5o0a · Historical Background of Baltit Fort-Hunza
  • N39 · yq2f · Pax Britannica – Wikipedia
  • N40 · fev4 · Fazal Amin Beg – bio­gra­phie
  • N41 · nr1r · A Thrilling Voice from Inside the Palace : Alluring Recollections of the Last Rani of Hunza State
  • N42 · n4eo · Carte du Nagar – Gilgit-Baltistan
  • N43 · 5q25 · Carte de la vallée de Yasin – Gilgit-Baltistan
  • N44 · a6f0 · Carte du Chitral – Gilgit-Baltistan
  • N45 · 7xt7 · Mahsud (Maseed) – Wikipedia
  • N46 · k3mf · History of Gilgit-Baltistan – Wikipedia
  • N47 · tmqd · Mir Ghazanfar Ali Khan – Wikipedia
  • N48 · ymvy · State abo­li­shed — no more ‘Mir’ or ‘Rani’ in Hunza
  • N49 · xrtt · Pak indo rela­tion (slide show)
  • N50 · ptrg · Azad CachemireKarachi Agreement (Azad Kashmir) – Wikipedia
  • N51 · wy1n · Karachi Agreement (Azad Kashmir) – Wikipedia
  • N52 · fxla · Gilgit-Baltistan (en anglais) – Wikipedia
  • N53 · ge4o · Route du Karakorum – Wikipedia
  • N54 · piyz · Carte : Misgar
  • N55 · 9hfj · Bourouchaski – Wikipedia
  • N56 · h0gs · Shina – Wikipedia
  • N57 · 9t9x · Wakhi – Wikipedia
  • N58 · 087g · Film “Aguirre, la colère de Dieu” – Wikipedia
  • N59 · p4vu · Marco Polo sheep – Wikipedia
  • N60 · h3h2 · Ouvrage “Hunza Health Secrets For Long Life and Happiness” – Renée Taylor
  • N61 · 18ux · Purdah – Wikipedia
  • N62 · wje4 · The Optimists Are Right
  • N63 · j7jx · Hygiénisme – Wikipedia
  • N64 · qqsk · Supercentenaire – Wikipedia
  • N65 · r6e5 · Traditional irri­ga­tion and water dis­tri­bu­tion system in Ladakh
  • N66 · 061b · Drying apri­cots Gojal Hunza Valley Pakistan
  • N67 · vrpt · Nullah – Wikipedia
  • N68 · 9aj7 · Shimshall vil­lage map – Gilgit-Baltistan
  • N69 · 6kgc · Biostase – Wikipedia
  • N70 · cjjs · Aga Khan – Wikipedia
  • N71 · jhll · First Female singer of Gilgit Baltistan
  • N72 · gtf2 · David Lockhart Robertson Lorimer – Wikipedia
  • N73 · haq7 · Khowar – Wikipedia
  • N74 · vyet · Hindoustani – Wikipedia
  • N75 · vff6 · Papers of Lieutenant-Colonel David Lockhart Robertson Lorimer – SOAS
  • N76 · ol1o · Ouvrage “Burushaski : An Extraordinary Language in the Karakoram Mountains” – Dick Grune – PDF
  • N77 · qany · Aliabad – carte
  • N78 · 76py · Carte : Burzil Bai Pass
  • N79 · 49gl · Book review : “Language Hunting in the Karakoram”
  • N80 · yt9e · Bronisław Malinowski – Wikipedia
  • N81 · r4iq · Dialectologie – Wikipedia
  • N82 · agfx · Sociolinguistique – Wikipedia
  • N83 · kf6r · Les Horizons perdus (film, 1937) – Wikipedia
  • N84 · 54on · Maximilian Bircher-Benner – Wikipedia
  • N85 · sres · New Age – Wikipedia
  • N86 · zbb2 · Muesli – Wikipedia
  • N87 · za20 · Moisés Santiago Bertoni – Wikipedia
  • N88 · 9gk9 · Guaranis – Wikipedia
  • N89 · 232j · Ouvrage “After You, Marco Polo” – Jean Bowie Shor
  • N90 · ygt7 · Carte : Dehli Sang-i-Sar
  • N91 · k2s2 · Col de Mintaka – Wikipedia
  • N92 · v7kk · Xinjiang – Wikipedia
  • N93 · l4wh · Carte Glacier Batura
  • N94 · 5grl · Acide aminé essen­tiel – Wikipedia
  • N95 · 6qdj · Zéolithe – Wikipedia
  • N96 · s7vp · Biotite – Wikipedia
  • N97 · 1n2m · Plagioclase – Wikipedia
  • N98 · o48y · Ouvrage “Your Water and Your Health” – Allen E. Banik
  • N99 · dpm2 · Jerome Irving Rodale (Cohen) – Wikipedia
  • N100 · pzhb · Hunza Music – Traditional hareep
  • N101 · u2zl · William Bates – Wikipedia
  • N102 · zhvb · Le peuple des Hunzas aurait-il trouvé la recette de la jeu­nesse éter­nelle ?
  • N103 · 2jso · World’s heal­thiest and oldest living people share their secret recipe
  • N104 · t6ky · Ouvrage “No Oil – No Fat Vegetarian Cookbook” – Trudie Hoffman
  • N105 · l1m6 · Église adven­tiste du sep­tième jour – Wikipedia
  • N106 · zjip · John Harvey Kellogg – Wikipedia
  • N107 · hs5c · Tofu – Wikipedia
  • N108 · 2pcm · Conférence enre­gis­trée de Dr. Jay M Hoffman : “Food Chemistry In Its Relationship To Body Chemistry”
  • N109 · 9spk · Comment les Hunza peuvent vivre très vieux
  • N110 · kfz8 · Longevity in Hunza land
  • N111 · g6nc · Les Horizons perdus (roman) – Wikipedia
  • N112 · kdif · Shambhala (mythe) – Wikipedia
  • N113 · ncl4 · Décroissance – Wikipedia
  • N114 · rurt · Flexitarisme – Wikipedia
  • N115 · opzr · Végétalisme – Wikipedia
  • N116 · h4cr · Shangri-La Hunza Tour
  • N117 · b34l · Ladakh – carte
  • N118 · bci1 · Carte : Kakan Astore
  • N119 · s2hw · Carte : Skardu
  • N120 · vh6n · Carte : Deosai Mountains
  • N121 · j18a · Gansu – Wikipedia
  • N122 · fjso · Kachgar – Wikipedia
  • N123 · 25wa · Ghulkin (Hunza) – carte inter­ac­tive
  • N124 · 4iaz · Carte Passu
  • N125 · wcgj · Ourdou – Wikipedia
  • N126 · we8q · Streptomycine – Wikipedia
  • N127 · n2im · Grenat – Wikipedia
  • N128 · clm4 · Quelques réflexions sur le déve­lop­pe­ment d’un tou­risme res­pon­sable et com­mu­nau­taire dans la vallée de la Hunza, Pakistan
  • N129 · gwh8 · At the knot of past empires : Zood Khun, a Wakhi vil­lage in the high nor­thern moun­tains of Pakistan

Article créé le 18/10/2019 - modifié le 16/06/2020 à 21h34

47 recommended
1173 visites
bookmark icon