Longévité

Hunza à perte de vue

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[Cita­tion] « Les secrets que recèlent [sic] cet ouvrage sont issus de la sagesse d’un peuple dont la répu­ta­tion a fait le tour de la terre. Le nom véri­table de ce peuple sin­gu­lier n’est pas connu du grand public. L’on sait seule­ment qu’il vit quelque part dans des mon­tagnes loin­taines, et que ses membres sont cen­sés vivre excep­tion­nel­le­ment long­temps. »

« On pré­tend que chez ce peuple les cen­te­naires sont mon­naie cou­rante, et il n’est pas rare que des anciens atteignent l’âge cano­nique de 130 ans. Des cas ont même été rap­por­tés, en nombre appré­ciable, de vieillards qui ne ren­daient l’âme qu’à l’âge incroyable de 145 ans…

Ce peuple n’est pas le fruit de la légende, et la contrée où il habite ne s’ap­pelle pas l’u­to­pie. Il a pour nom les Hun­zas (pro­non­cer Houn­za), et séjourne dans ce qu’il est conve­nu d’ap­pe­ler le toit du monde, c’est à dire les hautes mon­tagnes de l’Hi­ma­laya. »

Dans l’ou­vrage dont cette cita­tion est extraite, Les secrets de san­té des Hun­zas (1984B7), Chris­tian Gode­froy pour­suit :

C’est un auda­cieux méde­cin écos­sais du nom de Mac Car­ris­son qui fit connaître ce peuple mys­té­rieux à l’Oc­ci­dent. Aven­tu­rier de nature, il ne crai­gnit pas d’ac­com­plir, entre les deux guerres, un périlleux voyage qui le condui­sit dans les hautes mon­tagnes de l’Hi­ma­laya. Il séjour­na sept ans par­mi les Hun­zas.

Le cumul d’er­reurs dans ce seul para­graphe est impres­sion­nant. Dans la vie réelle, Robert McCar­ri­sonN1 est né en Irlande du Nord en 1878. Il a séjour­né au Gil­git-Bal­tis­tanN2 — mais pas chez les Hun­zas — de 1901 à 1908. Cette région et la val­lée de la Hun­za ne se situent pas dans l’Hi­ma­laya mais dans le mas­sif du Kara­ko­ramN3.

Ma moti­va­tion pre­mière à la rédac­tion de cet article était de « détri­co­ter » les mythes de la san­té et de la lon­gé­vi­té des Hun­zas. Depuis presque un siècle ces his­toires sont recy­clées et enjo­li­vées par des mar­chands de régimes ou de pro­duits mira­cu­leux. Sur place, elles servent de vitrine aux agences de tou­risme qui guident la visite de cette contrée mer­veilleuse : le Shan­gri-laN4 du roman de James Hil­ton, Lost Hori­zon (1933, réédi­tion 2012N5).

C’est ici !

Les sources docu­men­taires sur ce sujet (voir la biblio­gra­phie) ont été publiées aux 19e et 20e siècles quand la val­lée de la Hun­za était encore très iso­lée. Les visi­teurs occi­den­taux fai­saient preuve d’une admi­rable témé­ri­té pour che­mi­ner à pied ou à che­val sur des sen­tiers ver­ti­gi­neux ou fran­chir des cols de haute alti­tude. À par­tir de 1945, ils étaient reçus les bras ouverts par Muham­mad Jamal KhanN6, der­nier monarque de la prin­ci­pau­té, un homme ins­truit dans une école anglaise et doté d’une grande intel­li­gence. Il par­lait le bou­rou­chas­ki, l’our­dou, le per­san, l’a­rabe, l’an­glais et le fran­çais.

Éblouis par son accueil et les atten­tions par­ti­cu­lières dont ils fai­saient l’ob­jet, les hôtes étran­gers ont pour la plu­part écou­té sans esprit cri­tique les dis­cours du Prince sur la san­té, la lon­gé­vi­té et le bon­heur de son peuple. On retrouve les mêmes « élé­ments de lan­gage » dans les livres ouvrant sur une dédi­cace à leur « ami » le Mir Muham­mad Jamal Khan.

Un des rares visi­teurs qui n’ait pas suc­com­bé à cette emprise avait pris rési­dence à dis­tance du palais, au ser­vice de la popu­la­tion et de ses dif­fi­cul­tés au quo­ti­dien : le géo­logue John Clark, à qui j’ac­corde un espace pri­vi­lé­gié en fin d’ar­ticle.

Je me suis don­né pour consigne de lire inté­gra­le­ment les ouvrages dis­po­nibles et d’en extraire une syn­thèse… Ces récits de voyages ont occu­pé mes pen­sées pen­dant plu­sieurs mois, appor­tant un regard croi­sé sur ce peuple, ses cou­tumes et l’é­ton­nant spec­tacle d’un ter­ri­toire long­temps pro­té­gé de l’a­gi­ta­tion des plaines du sous-conti­nent indien. J’es­père com­mu­ni­quer l’en­vie de plus de lec­tures, si ce n’est de voyages !

Oui, on ren­con­trait au Hun­za des hommes âgés en pleine san­té, du moins ceux qui avaient échap­pé ou sur­vé­cu aux mala­dies… Mais non, aucun d’eux n’a­vait atteint 120 ou 140 ans ! Sans oublier les femmes qui mou­raient plus jeunes, par­fois de sui­cide, sou­vent vic­times de vio­lences conju­gales « socia­le­ment accep­tées »…

Le mythe du « sau­vage en bonne san­té » tel que l’a expo­sé William T Jar­vis (1981N7) condi­tionne notre approche des cultures loin­taines. Nous avons ten­dance à mettre en som­meil tout dis­cer­ne­ment au contact d’une popu­la­tion qui a prio­ri sus­cite notre admi­ra­tion. Je l’ai connu pour y suc­com­ber lors de nos pre­miers séjours dans cette région du monde ; c’est pour­quoi les récits de voyage chez les Hun­zas font écho à mes propres dés­illu­sions.

Décons­truire un mythe est impor­tant pour affû­ter son dis­cer­ne­ment face à de fausses infor­ma­tions. Mais il est néces­saire pour cela de com­prendre les méca­nismes et cir­cons­tances de son éla­bo­ra­tion en recou­pant les don­nées dis­po­nibles, sans oublier de cer­ner la per­son­na­li­té de chaque infor­ma­teur.

J’in­vite les lec­trices et lec­teurs à exer­cer la même démarche cri­tique. Mer­ci de com­men­ter ou ques­tion­ner cet essai en public au bas de cette page, ou en pri­vé via le for­mu­laire de contact.

Translittération

Dans cet article, l’ex­pres­sion « le Hun­za » désigne l’an­cien État prin­cier et « la Hun­za » le fleuve qui le tra­verse en bor­dure. Les « Hun­zas », terme que j’u­ti­lise pour ses habi­tants, sont loca­le­ment appe­lés “Hun­za­kuts” ou “Hun­za­wals”. De même, les habi­tants du Nagar voi­sin peuvent être dési­gnés comme “Naga­ris”, “Nagir­kuts” ou “Nagir­wals”. Le suf­fixe “kut” est du bou­rou­chas­ki et “wal” de l’our­dou. J’ai rem­pla­cé “wazir” par « vizir » dans toutes les cita­tions.

Je n’ai pas modi­fié la trans­crip­tion des pré­noms appa­rais­sant dans les textes anglais. Il ne m’a notam­ment pas sem­blé per­ti­nent de tra­duire “Muham­mad” par « Moha­med » sachant qu’il s’a­git indu­bi­ta­ble­ment du pré­nom ortho­gra­phié « محمد » en arabe, per­san et our­dou.

Les sec­tions de cet article sont assez indé­pen­dantes pour être lues dans un ordre arbi­traire. Un lien au début de chaque sous-titre per­met de reve­nir au som­maire.

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Page sui­vante

Prémisses de la légende

Hunza - Robert McCarrison
Robert McCar­ri­son
Source : Guy Wrench (1938 réédi­tion 2009A8 page 29)

Diplô­mé en méde­cine à Bel­fast en 1900, Robert McCar­ri­son est arri­vé « aux Indes » l’an­née sui­vante, enga­gé comme offi­cier méde­cin dans les troupes char­gées de sur­veiller les fron­tières mon­ta­gneuses. Il a séjour­né à Gil­gitN8 pen­dant 7 ans. La région avait été annexée dix ans plus tôt par les Bri­tan­niques.

McCar­ri­son a quit­té l’Indian Medi­cal Ser­vice en 1935 pour s’ins­tal­ler à Oxford. Entre-temps (en 1928) il avait été nom­mé « direc­teur de la recherche nutri­tion­nelle » en Inde.

M Miles écrit à son sujet (1998A22 page 47) :

Les tra­vaux de McCar­ri­son sur le goitre, le cré­ti­nisme et la thy­roïde, com­men­cés dans l’Hi­ma­laya occi­den­tal en 1902, ont pro­duit de nom­breuses publi­ca­tions scien­ti­fiques au cours des trente-cinq années sui­vantes.

Les réfé­rences des publi­ca­tions se trouvent dans les notes de sa bio­gra­phie sur Wiki­pe­diaN1. On peut aus­si consul­ter une liste détaillée de ses tra­vauxN9. McCar­ri­son s’est sin­gu­la­ri­sé par l’hy­po­thèse inédite d’un lien quan­ti­fiable entre mal­nu­tri­tion et mala­dies méta­bo­liques. Sur Wiki­pe­diaN1 :

McCar­ri­son est connu comme le pre­mier à démon­trer expé­ri­men­ta­le­ment les effets d’un régime ali­men­taire défi­cient sur les tis­sus et les organes ani­maux. Il a éga­le­ment mené des expé­riences sur l’homme visant à iden­ti­fier la cause du goitre, et s’est inclus lui-même aux sujets d’ex­pé­rience. Une grande par­tie du tra­vail de McCar­ri­son était avant-gar­diste. Son livre de 1921, Stu­dies in Defi­cien­cy Disease [A4] a été consi­dé­ré à l’é­poque comme remar­quable. Il a été publié à un moment où la connais­sance des vita­mines et de leur rôle dans la nutri­tion en était à ses débuts.

C’est de cet ouvrage (McCar­ri­son R, 1921A4 page 9) qu’est tirée la réfé­rence posi­tive à la san­té et la lon­gé­vi­té des Hun­zas, deux qua­li­tés que McCar­ri­son attri­bue à la sobrié­té ali­men­taire de cette popu­la­tion :

Ma propre expé­rience inclut un exemple de race, jamais sur­pas­sée dans la per­fec­tion phy­sique et l’absence de mala­die en géné­ral, dont la seule nour­ri­ture consiste encore en grain, légumes et fruits avec une cer­taine quan­ti­té de lait, de beurre, et de viande de chèvre seule­ment les jours de fête. Je fais réfé­rence aux habi­tants de l’État de Hun­za, situé à l’extrême pointe sep­ten­trio­nale de l’Inde. Les terres dis­po­nibles pour la culture y sont tel­le­ment limi­tées qu’ils ne peuvent avoir d’autre bétail que des chèvres, qui broutent dans les col­lines, tan­dis que la nour­ri­ture dis­po­nible est si res­treinte que les gens ne pos­sèdent géné­ra­le­ment pas de chiens. Ils ont, en plus des céréales — blé, orge et maïs — une abon­dante récolte d’a­bri­cots. Ils les sèchent au soleil et les uti­lisent très lar­ge­ment dans leur nour­ri­ture.

Chez ces per­sonnes, la durée de la vie est extra­or­di­nai­re­ment longue ; et les ser­vices que j’ai pu leur rendre pen­dant quelque sept années pas­sées par­mi eux se limi­taient prin­ci­pa­le­ment au trai­te­ment de lésions acci­den­telles, à l’ablation de cata­racte sénile, aux opé­ra­tions plas­tiques pour pau­pières gra­nu­leuses ou au trai­te­ment de mala­dies tota­le­ment indé­pen­dantes de la nour­ri­ture four­nie. L’ap­pen­di­cite, si cou­rante en Europe, était incon­nue.

Lorsque l’on prend en compte le carac­tère rigou­reux de l’hi­ver dans cette par­tie de l’Hi­ma­laya et le fait que leurs arran­ge­ments en matière de loge­ment et de conser­va­tion sont des plus pri­mi­tifs, il devient évident que la res­tric­tion impo­sée aux den­rées ali­men­taires peu sophis­ti­quées de la nature est com­pa­tible avec une longue durée de vie, le main­tien en vigueur conti­nue et un phy­sique par­fait.

Hunza - Un patriarche de Baltit
Un patriarche de Bal­tit, barbe et mous­taches teintes au hen­né.
Devi­nez son âge et la rai­son de cette colo­ra­tion ! Réponses plus bas dans le texte…
Source : Shor F (1953A10 page 491)

Bien que l’au­teur ait signa­lé « la durée de la vie extra­or­di­nai­re­ment longue » des Hun­zas, il ne s’est pas aven­tu­ré à l’é­va­luer, pour la simple rai­son que l’ab­sence de registres d’é­tat-civil ne lui aurait pas per­mis de le faire… Sachant que l’es­pé­rance de vie au Royaume-Uni était à cette époque proche de 47 ans pour les hommes et de 50 pour les femmesN10, on peut dou­ter que les per­sonnes « extra­or­di­nai­re­ment âgées » ren­con­trées par McCar­ri­son aient dépas­sé la cen­taine d’an­nées, contrai­re­ment à ce qu’af­firment les auteurs ins­pi­rés par son témoi­gnage. Sa per­cep­tion de l’âge était cer­tai­ne­ment dif­fé­rente de la nôtre.

De plus, McCar­ri­son écrit que « la res­tric­tion … est com­pa­tible avec une longue durée de vie… » ce qui veut dire en clair que les habi­tants sur­vi­vaient aux dures condi­tions de leur envi­ron­ne­ment, mais sans impli­quer que cette res­tric­tion ait été un fac­teur de lon­gé­vi­té. L’au­teur plaide avant tout pour une fru­ga­li­té dont il déplore l’ab­sence dans l’a­li­men­ta­tion des « civi­li­sés » de son époque. Son ouvrage Stu­dies in Defi­cien­cy DiseaseA4 est consa­cré aux effets de carences ali­men­taires (notam­ment des vita­mines) sur les ani­maux et les humains (page vii) :

[…] ma propre méthode a consis­té à obser­ver les effets symp­to­ma­tiques et patho­lo­giques plus géné­raux des ali­ments défec­tueux sur le corps de l’animal dans son ensemble, et à déter­mi­ner ain­si quelles formes de mala­die humaine pour­raient rai­son­na­ble­ment lui être attri­buées. On a ain­si conclu qu’une grande par­tie des troubles gas­tro-intes­ti­naux si cou­rants de nos jours et une grande par­tie des troubles endo­cri­niens, pro­ba­ble­ment presque aus­si com­muns bien que moins faci­le­ment iden­ti­fiables, sont impu­tables à une ali­men­ta­tion défi­ciente et mal équi­li­brée.

Hunza - Père affecté d'un goitre et son fils de crétinisme
Père affec­té d’un goitre et son fils de cré­ti­nisme
Source : Robert McCar­ri­son (1908N11 page 20)

McCar­ri­son a obser­vé et ana­ly­sé, dans neuf vil­lages du dis­trict de Gil­gitN8, une forte inci­dence de mala­dies de la thy­roïde : goitreN12 et cré­ti­nismeN13. Il a com­mu­ni­qué sur Le cré­ti­nisme endé­mique des val­lées de Chi­tral et de Gil­git (McCar­ri­son R, 1908N11), et Les amibes intes­ti­nales de per­sonnes souf­frant de goitre à Gil­git (1909N14).

Bien que l’on sache depuis le 4e siècle en Chine (Miles M, 1998A22 page 48) que cette mala­die était prin­ci­pa­le­ment cau­sée par une carence en iode, McCar­ri­son affir­mait avoir prou­vé que le goitre serait d’o­ri­gine infec­tieuse (1908N11 page 4) et trans­mis par de l’eau pol­luée. Sur 103 per­sonnes souf­frant de goitre, 87 étaient aus­si por­teuses d’a­mibes intes­ti­nales (1909N14 page 723). Le cré­ti­nisme serait selon lui 9 fois sur 10 « trans­mis » au fœtus par une mère souf­frant de mala­dies infec­tieuses : « tuber­cu­lose, éry­si­pèle [N15], rhu­ma­tisme aigu, palu­disme et grippe », les autres causes étant « acci­den­telles » (1908N11 pages 4, 12–13). Ses conclu­sions relèvent de cor­ré­la­tions sur des échan­tillons trop faibles pour éta­blir un quel­conque lien de cau­sa­li­té. Son approche de l’épi­dé­mio­lo­gieN16 était pure­ment des­crip­tive et ne pro­dui­sait rien d’ex­ploi­table, à l’in­verse des études cas-témoinsN17 qu’on com­men­çait à mener en Europe à la même époque. Selon les don­nées de McCar­ri­son, des carences en iode auraient aus­si bien pu expli­quer la pré­va­lence de ces mala­dies dans cer­taines familles ou cer­tains lieux. Nous ver­rons plus bas qu’il est reve­nu sur son hypo­thèse pour la rai­son (inavouée) que l’ex­pli­ca­tion bac­té­rienne ne se prê­tait pas à une étude scien­ti­fique avec les outils à sa dis­po­si­tion.

Au cha­pitre The selec­tion of food de Stu­dies in Defi­cien­cy Disease (1921A4 page 238) Robert McCar­ri­son résume son hypo­thèse :

Il n’est pas facile d’ob­te­nir une « his­toire dié­té­tique » com­plète ; les patients sont sou­vent vagues sur ce qu’ils mangent ; mais lors­qu’ils constatent que des décla­ra­tions éva­sives ne suf­fisent pas, ils répondent en règle géné­rale en four­nis­sant des infor­ma­tions sur les­quelles on peut comp­ter. Ayant obte­nu une « his­toire dié­té­tique » aus­si com­plète que pos­sible, la nour­ri­ture consom­mée doit alors être envi­sa­gée selon cinq points de vue, à savoir : (1) la carence en vita­mines, (2) la carence en pro­téines de bonne valeur bio­lo­gique, (3) la carence en sels inor­ga­niques, (4) l’ex­cès de glu­cides et (5) l’ex­cès de graisses. En pra­tique, on consta­te­ra géné­ra­le­ment que, si le régime ali­men­taire ne contient pas une pro­por­tion équi­table d’aliments pro­tec­teurs, il sera défec­tueux à un ou plu­sieurs des égards ci-des­sus. Il est pri­mor­dial de réa­li­ser qu’il peut être défec­tueux, bien que la gamme et la varié­té des ali­ments uti­li­sés puissent être vastes.

Plus pré­ci­sé­ment, ce qui pour lui jus­ti­fie le terme « mala­dies de carence » (1921A4 page 47) :

Toute infec­tion ou tout orga­nisme débi­li­tant qui réduit encore l’efficacité des cel­lules, et en par­ti­cu­lier celle des régu­la­teurs endo­cri­niens du méta­bo­lisme peut, à mon avis, être un fac­teur déter­mi­nant de la pro­duc­tion de toute forme de mala­die de carence connue de nous à ce jour — goitre [N12] dû au manque d’iode, chlo­rose [N18] due au manque de fer, béri­bé­ri [N19] dû au manque de vita­mine B, kéra­to­ma­la­cie [N20] due au manque de vita­mine A, scor­but dû au manque de vita­mine C ou pel­lagre dû au manque de pro­téines de bonne valeur bio­lo­gique.

Hunza - Une “route” le long d'un <i>pari</i>
Une « route » le long d’un pari (falaise plon­geant direc­te­ment dans la rivière)
Source : Ralph Bir­cherB1 page 144

Pour McCar­ri­son, le goitre est de nou­veau asso­cié à une carence en iode, hypo­thèse qu’il avait écar­tée en accor­dant peu d’at­ten­tion à une impor­tante lit­té­ra­ture scien­ti­fique dis­po­nible. C’est ce qui lui a per­mis d’être cité comme pion­nier de l’é­tude du goitre en Inde (Miles M, 1998A22 page 62). Cette posi­tion est sur­tout le signal d’un chan­ge­ment de para­digme sur les causes des mala­dies. L’é­tude des bac­té­ries, inopé­rante tant que les anti­bio­tiques n’a­vaient pas été décou­verts, avait cédé la place aux effets de la nutri­tion sur la san­té (Wrench G, 1938 réédi­tion 2009A8 page 41) et par­ti­cu­liè­re­ment ceux de sub­stances nou­vel­le­ment iden­ti­fiées : les vita­minesN21.

Ce nou­veau para­digme a conduit McCar­ri­son, après 1927, à mener des expé­riences nutri­tion­nelles sur des ani­maux, qui n’ont tou­te­fois jamais pu être repro­duites. Ces remarques d’ordre métho­do­lo­gique peuvent tem­pé­rer le label de « scien­ti­fi­ci­té » accor­dé aux tra­vaux du jeune méde­cin.

Robert McCar­ri­son recon­nais­sait que les « mala­dies de carence » qui frappent les Occi­den­taux n’é­taient pas connues des Hun­zas, ce qui pour lui se jus­ti­fiait par leur style de vie et leur régime ali­men­taire de bonne qua­li­té. Tou­te­fois, aucun vil­lage hun­za ne figu­rait dans son échan­tillon sta­tis­tique de 9 vil­lages du dis­trict de Gil­git.

L’en­goue­ment de McCar­ri­son pour les cou­tumes des « non civi­li­sés » repo­sait sur le contraste avec l’ab­sence d’hy­giène dans l’An­gle­terre du début du ving­tième siècle. Il est aus­si oppor­tun de rap­pe­ler qu’à cette époque il n’exis­tait aucun remède effi­cace contre les mala­dies infec­tieuses qui frap­paient dure­ment le sous-conti­nent indien : bron­chite, grippe, dys­en­te­rie, ami­biase, infec­tions à sta­phy­lo­coques, palu­disme etc. En 1950, John Clark soi­gnait de ces mala­dies envi­ron 40 à 50 patients chaque jour d’é­té au cœur du Hun­za (1957N22 page 86), mais McCar­ri­son n’a­vait men­tion­né que celles qu’il jugeait direc­te­ment liées à la mal­nu­tri­tion, et sur les­quelles il croyait pou­voir inter­ve­nir en amé­lio­rant le régime ali­men­taire.

Guy Wrench, un méde­cin qui fut l’é­lève de McCar­ri­son, rap­porte ses pro­pos dans la confé­rence Faul­ty Food in Rela­tion to Gas­tro-Intes­ti­nal Disor­der à Pitts­burg (USA) en 1922 (Wrench G, 1938 réédi­tion 2009A8 page 33) :

Pen­dant la période de mon asso­cia­tion avec ces per­sonnes, je n’ai jamais vu de cas de dys­pep­sie asthé­nique [patients maigres, se tenant incli­nés, le front plis­sé…], de can­cer gas­trique ou duo­dé­nal, d’ap­pen­di­cite, de colite muqueuse ni de can­cer. Par­mi ces per­sonnes, « l’ab­do­men trop sen­sible » aux impres­sions ner­veuses, à la fatigue, à l’an­xié­té ou au froid était incon­nu. La conscience de l’existence de cette par­tie de leur ana­to­mie était, en règle géné­rale, liée au seul sen­ti­ment de faim. En fait, leur san­té abdo­mi­nale indé­fec­tible a, depuis mon retour en Occi­dent, révé­lé un contraste remar­quable avec les pro­blèmes dys­pep­tiques et colo­niques de nos com­mu­nau­tés hau­te­ment civi­li­sées.

Wrench pré­cise le contexte (1938A8 page 32) :

Quand il [McCar­ri­son] était le méde­cin-chi­rur­gien de la Gil­git Agen­cy, les Hun­zas, bien que rési­dant à 60 miles [100 km], étaient ses patients offi­ciels. Comme d’autres Euro­péens qui les ont ren­con­trés, il était for­te­ment impres­sion­né par leur forme phy­sique, mais son esprit était occu­pé par les mala­dies, le goitre et le cré­ti­nisme en par­ti­cu­lier, et ces mala­dies, comme la plu­part des autres, les Hun­zas ne les attra­paient pas.

McCar­ri­son a racon­té dans la même confé­rence (cita­tion de Jerome Irvin Rodale, 1948A9 page 15) :

Leur lon­gé­vi­té et leur fer­ti­li­té étaient, chez cer­tains d’entre eux [les Hun­zas], un tel sujet de pré­oc­cu­pa­tion pour leur gou­ver­neur [Mir Muham­mad Nazim Khan] qu’il m’a­vait pris à par­tie pour ce qu’il consi­dé­rait comme mon empres­se­ment ridi­cule à pro­lon­ger la vie des anciens de son peuple, par­mi les­quels figu­raient beau­coup de mes patients. L’o­pé­ra­tion de la cata­racte sénile lui parais­sait un gas­pillage de mes éco­no­mies, et il sug­gé­rait à la place d’in­tro­duire une sorte de chambre mor­telle conçue pour éli­mi­ner de son royaume ceux qui, du fait de leur âge et de leur infir­mi­té, n’é­taient plus utiles à la com­mu­nau­té.

Les années ayant pas­sé, le Mir Muham­mad Nazim Khan a lui-même souf­fert de cata­racte (Lori­mer EO, 1939A3 page 109) mais il a pré­fé­ré la chi­rur­gie au sui­cide assis­té !

On ne peut pas dire que Robert McCar­ri­son ait four­ni une preuve de la lon­gé­vi­té appa­rente des Hun­zas, ni même qu’il ait cher­ché à l’é­ta­blir. Il avait acquis en 1913 le sta­tut de cher­cheur et pour cela renon­cé à la cli­nique pour se consa­crer, loin de Gil­git, à l’é­tude expé­ri­men­tale des mala­dies liées à la mal­nu­tri­tion. Il avait sur­tout connu des Hun­zas ceux qui pou­vaient se dépla­cer jus­qu’à Gil­gitN8 : trois jours de tra­jet à che­val selon John Clark (1957N22 page 9) qui était ins­tal­lé à Bal­tit (proche de Kari­ma­badN23). Si les Hun­zas qu’il a ren­con­trés ne souf­fraient pas de mala­dies thy­roï­diennes ni de désordres diges­tifs, rien ne lui per­met­tait d’af­fir­mer que les habi­tants du haut de la val­lée étaient en bonne san­té. La pré­sence de per­sonnes « très âgées » — selon sa per­cep­tion — n’est pas garante d’une espé­rance de vie supé­rieure à la moyenne.

Les obser­va­tions de McCar­ri­son, qui appar­te­nait à une « armée d’oc­cu­pa­tion » ins­tal­lée au Gil­git-Bal­tis­tan depuis 1892, sont com­pa­rables à celles col­lec­tées par les U.S. Occu­pa­tion Head­quar­ters sur les îles d’O­ki­na­wa en 1949 — voir mon article Oki­na­wa, îles de rêve(s). Les pra­tiques ali­men­taires obser­vées à Oki­na­wa étaient celles d’une popu­la­tion affai­blie par la guerre ou dépouillées de leurs moyens d’exis­tence. Nous ver­rons qu’au Hun­za la domi­na­tion et la paci­fi­ca­tion bri­tan­nique étaient deve­nues un fac­teur de per­sis­tance de la famine chro­nique dans la pre­mière moi­tié du ving­tième siècle (Allan NJR, 1990A20 page 404).

Données historiques

Le Gil­git-Bal­tis­tanN2 — dont le Hun­za consti­tue la par­tie nord avec pour centre Bal­tit (près de Kari­ma­bad) à 2500 mètres d’al­ti­tude — est tout sauf ce lieu magique et mys­té­rieux sous le toit du monde où le temps se serait sus­pen­du… La val­lée de la Hun­za a connu de nom­breux bou­le­ver­se­ments au cours des siècles, si l’on en juge par les noms de popu­la­tions qui s’y sont suc­cé­dées : construc­teurs de méga­lithes, Dardes, Scythes, Kou­chan, Huns, Tar­khans et Magh­lots, Aya­shok, Bur­shai, Maq­poons, Anchans, Yag­bosN24… Les Tar­khans se sont conver­tis à l’Is­lam au début du hui­tième siècle. Les DograsN25 du Cache­mire ont pris le contrôle du Gil­git-Bal­tis­tan au milieu du 18e siècle.

Carte du Hunza
Le Hun­za (centre : Alia­bad).
Source : N26 ➡  Cli­quer ce lien pour affi­cher la carte en mode inter­ac­tif
Noter que l’al­ti­tude n’est pas très éle­vée : Kari­ma­bad se situe seule­ment à 2500 mètres.

Une légende raconte que, sous le règne d’A­lexandre le Grand, trois sol­dats grecs de son armée sta­tion­née en Perse, mariés à des femmes per­sanes, auraient échoué dans une muti­ne­rie et se seraient enfuis dans l’Hi­ma­laya, remon­tant la rivière Hun­za en hiver pour échap­per aux pour­suites. Les habi­tants à peau claire du Hun­za seraient leurs des­cen­dants. Ce récit est rap­por­té comme un « fait his­to­rique » par Jay Mil­ton Hoff­man à l’is­sue d’en­tre­tiens avec le Mir Muham­mad Jamal Khan (Hoff­man JM, 1968B5 pages 81–82). Tou­te­fois, aucune étude géné­tique n’a confir­mé cette filia­tion grecque, alors qu’elle a été confir­mée pour les Haza­rasN27 — voir Qamar R et al. (2002N28).

Emi­ly Lori­mer écrit une ver­sion dif­fé­rente de la croyance popu­laire selon laquelle les trois sol­dats auraient été aban­don­nés malades, pre­nant soin de pré­ci­ser que le Mir Muham­mad Nazim Khan (grand-père de Jamal) « était assez intel­li­gent pour ne pas y croire » (Lori­mer EO, 1939A3 page 106). Cette légende a donc sur­tout été recy­clée pour les tou­ristes…

Une autre légende évoque le pas­sage de Mar­co Polo qui aurait intro­duit le jeu du même nom. Mais une expli­ca­tion plus plau­sible est que le jeu aurait été impor­té du Tur­kes­tan, le mot « polo » dési­gnant en tibé­tain la racine du saule dans laquelle était taillé le bal­lon. Chaque vil­lage du Hun­za a son équipe de polo. Les rares pla­te­formes hori­zon­tales servent de ter­rain à ce jeu dont les voya­geurs ont témoi­gné de l’ex­trême vio­lence dans sa ver­sion Hun­za. John Tobe écri­vait (1960A16 pages 347–348) :

Je ne sais pas qui peut être le plus fati­gué… les musi­ciens, les joueurs de polo ou les spec­ta­teurs exci­tés, actifs et hur­lants. […]

Ils marquent rare­ment 9 buts en moins d’une heure. Sou­vent la par­tie dure une demi-jour­née. Et à tra­vers tout ces joyeux cris et hur­le­ments — tout le monde semble crier comme un fou — l’or­chestre joue ses airs mar­tiaux.

Image du Boud­dha taillée dans le rocher près de Gil­git. Source : A1 page 109

Avant leur conver­sion à l’Is­lam au 16e et 17e siècle, les Bal­tiN29 d’eth­nie tibé­taine qui habi­taient cette région étaient boud­dhistes. Il sub­siste des traces his­to­riques de cette époque comme en témoigne Emi­ly Lori­mer (1939A3 page 272) :

À peu près quatre miles avant Gil­git [près de Now­poor dans la direc­tion de Yen­sal], là où débouchent les nul­lahs [val­lées étroites] de Kar­gah et Nau­por, il y a une langue étroite de falaise lisse sur laquelle, cent pieds envi­ron au-des­sus du sol acces­sible, un artiste incon­nu a sculp­té à une date incon­nue une belle repré­sen­ta­tion du Boud­dha debout. Nous avons noté qu’il devait faire une dizaine de mètres de haut. […]

Plus tard, les habi­tants, qui ne connais­saient rien du Boud­dha ni de son his­toire, ont appe­lé ce per­son­nage une Yak­shi­ni [N30], disant qu’il s’a­gis­sait d’une ogresse dévo­reuse d’hommes. Un saint de pas­sage avait été appe­lé à l’aide et avait réus­si à la clouer au rocher. Il disait qu’elle ne pour­rait pas s’é­chap­per tant qu’il serait en vie et que tout irait bien si, une fois mort, on l’en­ter­rait au pied du rocher. Il s’ap­prê­tait à reprendre ses péré­gri­na­tions. Les gens lui étaient recon­nais­sants d’être déli­vrés [de cette ogresse], mais avec pru­dence ils esti­mèrent qu’ils ris­quaient de ne pas être aver­tis de son décès ou de ne pas pou­voir retrou­ver son hono­rable et valeu­reuse dépouille. Afin d’é­vi­ter toute décep­tion ou désastre futur, ils ont donc pru­dem­ment assas­si­né leur bien­fai­teur et l’ont enter­ré sur place. La Yak­shi­ni est tou­jours là, ce qui atteste l’au­then­ti­ci­té de ce conte moral.

Cette légende a été racon­tée avec plus de détails par le colo­nel John Bid­dulph (1880 éd. 1971A1 page 112).

L’his­toire mou­ve­men­tée du Gil­git-Bal­tis­tan explique peut-être l’é­ton­nante diver­si­té de sa popu­la­tion — voir les pho­tos de Wakhis par Ber­nard Grua (2018N31). Serait-elle aus­si un fac­teur de résis­tance aux mala­dies méta­bo­liques et infec­tieuses ?

L’époque pré-coloniale

Un roi hunza et des membres de la tribu
Un roi hun­za et des membres de la tri­bu. Source : Edward Knight (1893A2 page 352)

Selon Wiki­pe­diaN32 :

À par­tir de 1847, le Mir [prince] du Hun­za a recon­nu une allé­geance nomi­nale à la Chine. Elle résulte de l’as­sis­tance appor­tée par Mir Gha­zan­far Khan I à la Chine dans sa lutte contre les révoltes fomen­tées par Afa­qi Kho­ja, sépa­ra­tiste ouï­ghour au Yar­kand [N33], à la suite de laquelle la Chine a accor­dé au Hun­za un jagir (conces­sion de terre) au Yar­kand et payé un tri­but au Mir.

Le Hun­za était une prin­ci­pau­té alliée de la Chine bien avant l’ar­ri­vée des Anglais. Cette alliance avait été ren­for­cée d’un lien de suze­rai­ne­té à par­tir de 1761.

Il n’a­vait rien du peuple d’a­gri­cul­teurs et de ber­gers paci­fiques que chantent les fables modernes, par exempleN34 : « Les Hun­zas sont des adeptes du yoga, et des maîtres de la res­pi­ra­tion yogique. En outre, la médi­ta­tion quo­ti­dienne est obser­vée, avec des ses­sions courtes tout au long de la jour­née. » Le colo­nel RCF Schom­berg en fai­sait une toute autre des­crip­tion (1935A7 page 138) :

Les hommes Hun­zas ne sont ni cruels ni vin­di­ca­tifs, pas plus qu’ils ne sont de grands com­bat­tants comme les Pathan ou les Gur­kha, dans le sens où ils aiment la bataille. Ils sont durs et entre­pre­nants parce que leur ter­rain acci­den­té les rend ain­si. Sans aucun doute, ils ado­raient le bri­gan­dage et avaient beau­coup de plai­sir à atta­quer les Naga­ris mous et inca­pables, à buti­ner les gros Tur­kis qui se ren­daient à La Mecque et à piller le Kir­ghiz des Pamirs. Main­te­nant, tou­te­fois, ils vivent des jours sombres et la malé­dic­tion de la paix dans un pays sur­peu­plé les pour­rit. Cepen­dant, ils sont tou­jours une belle race, sans aucun doute le meilleur de tous les groupes de tri­bus et de métis sur des cen­taines de kilo­mètres à la ronde. Ils admettent eux-mêmes qu’ils ne sont plus ce qu’ils étaient et n’ont plus de champ libre pour exer­cer leurs capa­ci­tés. Ils regrettent leur vie sans foi ni loi, qui appelle à une déci­sion rapide, à de grandes dif­fi­cul­tés et à un véri­table cou­rage.

Extrait de “Where Three Empires Meet”
Extrait de Where Three Empires Meet
Source : A2 page 372
Lire la tra­ver­sée du pont de cordes !

Le voya­geur anglais Edward Fre­de­rick Knight pré­sente les États du Hun­za et du Nagar au cha­pitre XXI de son ouvrage Where Three Empires Meet, a nar­ra­tive of recent tra­vel in Kash­mir, Wes­tern Tibet, Gil­git and the adjoi­ning coun­tries (1893A2). Dans un style qu’il convient de repla­cer dans le contexte de la « mis­sion civi­li­sa­trice » de l’é­poque colo­niale, il écrit (A2 pages 347–350) :

Il est étrange de trou­ver deux nations rivales dans un ravin étroit, occu­pant les deux côtés du tor­rent ; mais c’est le cas de la val­lée de Kan­jut (Hun­za). […] Le Hun­za et le Nagar, bien que d’or­di­naire presque conti­nuel­le­ment en guerre l’un avec l’autre, ont tou­jours uni leurs forces contre un enne­mi étran­ger.

Ces Hun­za-Naga­ris, géné­ra­le­ment dési­gnés par leurs voi­sins comme des Kan­ju­tis, bien que ce terme ne s’ap­plique stric­te­ment qu’aux Hun­zas, sont depuis des siècles la ter­reur de tous les peuples depuis l’Af­gha­nis­tan jus­qu’au Yar­kand [N33]. Comme ils habitent ces défi­lés dif­fi­ci­le­ment acces­sibles, ils ont pris l’ha­bi­tude de mener des raids à tra­vers l’Hin­doo Koosh et de vivre de bri­gan­dage bien orga­ni­sé, les thums, ou rois de ces deux petits États, tirant la majeure par­tie de leurs reve­nus de cette source de pro­fit. La frayeur qu’ins­pi­raient ces voleurs était telle que de larges dis­tricts ont été aban­don­nés par leurs habi­tants, et leurs terres culti­vées reve­nues à l’é­tat sau­vage, sous la menace per­pé­tuelle de raids des Kan­jut. […]

Mais tout ce bri­gan­dage, aus­si mau­vais qu’il fût, n’é­tait qu’un délit mineur à côté du tra­fic d’es­claves sys­té­ma­tique auquel se livraient ces fléaux des fron­tières depuis un temps immé­mo­rial. Tout pri­son­nier de valeur com­mer­ciale — homme, femme, enfant — cap­tu­ré pen­dant les raids était emme­né à tra­vers les mon­tagnes pour être ven­du, soit direc­te­ment aux pro­prié­taires d’es­claves du Tur­kes­tan chi­nois, soit aux chefs kir­ghizes qui leur ser­vaient d’in­ter­mé­diaires. […]

Les diri­geants de ces deux États étaient, comme on peut s’en dou­ter, des scé­lé­rats ignares et assoif­fés de sang, irres­pec­tueux des obli­ga­tions de leurs trai­tés, et ne res­pec­tant rien d’autre que la force. […] Le thum du Hun­za [Muham­mad Saf­dar Ali Khan, N35], que nous allons main­te­nant des­ti­tuer, se prend pour un des­cen­dant d’A­lexandre le Grand — une reven­di­ca­tion com­mune dans les envi­rons — sur la foi d’une légende de l’Hin­doo Koosh ; cer­tai­ne­ment un pédi­grée res­pec­table. On dit qu’il était conforme à l’é­ti­quette, dans sa cour sau­vage, qu’en cer­taines occa­sions le Wazir (vizir) deman­dât en pré­sence du thum : « Qui est le plus grand roi de l’O­rient ? » et qu’un autre flat­teur répon­dît : « Cer­tai­ne­ment le thum du Hun­za ; à moins, peut-être, que ce soit l’empereur de Chine ; car ces deux-là sont sans nul doute les plus grands. » Ce monarque a une très haute opi­nion de lui-même. Quand le capi­taine Young­hus­band lui a deman­dé pour­quoi il n’a­vait pas visi­té l’Inde, il a répon­du en riant : « Il n’est pas cou­tume qu’un roi comme moi et mon ancêtre Alexandre le Grand quittent leurs propres ter­ri­toires. » Tou­te­fois, plus tard, il s’est rési­gné à voya­ger dans un pays étran­ger ; car, après que ses for­te­resses aient été prises d’as­saut, il a pris ses claques pour s’en­fuir en Chine avec une vitesse man­quant un peu de digni­té pour un prince d’une telle gran­deur.

Le colo­nel John Bid­dulph pré­cise, à la même époque, les avan­tages que les Hun­zas ont tirés de leur aide dans la répres­sion de l’in­sur­rec­tion au Yar­kand en 1847 (Bid­dulph J, 1880A1 page 28) :

Les Chi­nois ver­saient une sub­ven­tion fixe au thum du Hun­za qui, en retour, fai­sait preuve d’une allé­geance nomi­nale. En ces cir­cons­tances, les cara­vanes entre le Yar­kand et Leh étaient régu­liè­re­ment pillées dans la val­lée du fleuve Yar­kand, près de Koo­la­nool­di, par les gens du Hun­za, tan­dis que les auto­ri­tés chi­noises fer­maient les yeux sur une pra­tique qu’elles ne pou­vaient ni empê­cher ni punir. Les raids étaient orga­ni­sés par le thum et visaient un endroit dési­gné par la proxi­mi­té de la route des cara­vanes. Ses agents au Yar­kand l’a­ver­tis­saient qu’une riche cara­vane était sur le point de par­tir et un groupe était immé­dia­te­ment dépé­ché pour l’at­tendre par des sen­tiers mon­ta­gneux connus d’eux seuls. Une fois le pillage réa­li­sé, les jeunes hommes étaient géné­ra­le­ment sai­sis et ven­dus en escla­vage, fai­sant du Hun­za le prin­ci­pal four­nis­seur des mar­chands d’es­claves du Badak­shan.

Hunza - Mir Safdar Ali Khan
Mir Saf­dar Ali Khan. Source : Jan Jatoo­riN36

La cam­pagne vic­to­rieuse des Bri­tan­niques est racon­tée dans l’ou­vrage d’Ed­ward Fre­de­rick Knight aux cha­pitres XXII-XXV (1893A2). Le Mir du Hun­za avait en vain espé­ré un sou­tien des Russes pour des armes et des muni­tions, voire même la par­ti­ci­pa­tion de Cosaques, ain­si que des Chi­nois dont ils étaient encore les vas­saux.

Le prince du Nagar avait été entraî­né contre son gré dans la résis­tance à cette inva­sion. Knight raconte (1893A2 page 381) :

Le 30 novembre [1891] nous reçumes la réponse à l’ul­ti­ma­tum du Colo­nel Durand. Il se trouve que les Naga­ris réunis à Nilt n’é­taient qu’à demi déci­dés d’en venir aux mains avec nous, quand, sou­dain, de la for­te­resse Hun­za de Maiun sur l’autre côté de la rivière, avait sur­gi le féroce Wazir (vizir) [Muham­mad Shah] héré­di­taire du Hun­za — l’agent de Saf­dar Ali pour l’as­sas­si­nat de son père [en 1886], l’an­cien thum [prince] — qui s’é­tait intro­duit dans le Conseil, mena­çant de cou­per la tête de qui­conque s’a­ven­tu­re­rait à par­ler de paix, et qui, sur­pas­sant toute l’as­sis­tance par la vio­lence de son élo­quence, avait contraint les Naga­ris de se ral­lier aux Hun­zas. Il avait insul­té, mal­trai­té, et mena­cé de mort l’é­mis­saire du Colo­nel Durand, natif du Nagar, mais s’é­tait fina­le­ment conten­té de lui voler son che­val et de nous le ren­voyer à pied.

Cette his­toire récente n’empêche pas un thu­ri­fé­raire du para­di­siaque Hun­za de rap­por­ter les élé­ments de lan­gage du Mir Muham­mad Jamal Khan (Banik AE, 1960 réédi­tion 2010B2 page 236) :

Il y a des siècles, c’é­taient des com­bat­tants cou­ra­geux car ils devaient pro­té­ger les cols de mon­tagne contre les enva­his­seurs. Néan­moins, les Hun­za­kuts d’au­jourd’­hui sont les gens les plus tem­pé­rés et les mieux dis­po­sés que j’ai jamais ren­con­trés.

Hunza - Un rafik (route bâtie) sur la route de Gilgit au Tukestan chinois
Un rafik (route bâtie) sur la route de Gil­git au Tukes­tan chi­nois.
Source : Shor F (1953A10 pages 496–497)

Lire aus­si à ce sujet : Le Grand Jeu : ren­contre anglo-russe aux confins du Pamir, de l’Hindou Kouch et du Kara­ko­ram (Grua B, 2019N37). Extrait :

De son côté, Saf­dar Ali [le prince du Hun­za] ten­tait pro­ba­ble­ment de faire mon­ter les enchères entre ce qu’il esti­mait être des rivaux se dis­pu­tant ses faveurs. « Il pen­sait que l’impératrice des Indes, le tsar de Rus­sie et l’empereur de Chine étaient les chefs de tri­bus voi­sines » (Young­hus­band). Il était, en tout cas, incons­cient de l’extrême sus­cep­ti­bi­li­té des Anglais concer­nant l’accès aux cols et cor­ri­dors pou­vant éven­tuel­le­ment conduire les troupes russes à l’empire des Indes. Le poten­tat pré­fé­ra mul­ti­plier les fan­fa­ron­nades, les insultes et les demandes de pots-de-vin. […]

De sa propre ini­tia­tive, Saf­dar Ali allait œuvrer à créer les pré­textes condui­sant à sa perte. En hiver, en l’absence des Gur­khas ver­rouillant le col de Shim­shal, il reprit ses agres­sions meur­trières sur les cara­vanes entre le Ladakh et le Xin­jiang, se per­sua­dant que les Russes et les Chi­nois vole­raient à son secours en cas de néces­si­té. Il com­men­ça même à s’en prendre aux com­mu­nau­tés voi­sines et aux pos­ses­sions cache­mi­ries. En novembre 1891, les Bri­tan­niques pas­sèrent à l’offensive en don­nant l’assaut à une série d’ouvrages mili­taires du Nagar et du Hun­za lors de leur mon­tée vers le nord depuis Gil­git.

➡  L’his­toire d’un peuple est sou­vent réduite à son acti­vi­té mili­taire, aux actes vio­lents et aux débor­de­ments guer­riers de ses diri­geants. Celle des Hun­zas ne devrait pas faire oublier qu’à la même époque « nos ancêtres » met­taient une par­tie de l’Eu­rope à feu et à sang !

L’époque coloniale

Hunza - Le Mir Muhammad Nazim Khan et son vizir Khan Bahadur Humayun Baig
Le Mir Muham­mad Nazim Khan et son vizir Khan Baha­dur Humayun Baig à la cour de Deh­li en 1911
Source : AzeemN38

En 1892, Saf­dar Ali Khan, der­nier sou­ve­rain du Hun­za plei­ne­ment indé­pen­dant — qui avait assas­si­né son père et ses deux frères pour accé­der au trône en 1886 — s’est enfui à Kash­ghar en Chine, rem­pla­cé par son jeune frère Nazim Khan jus­qu’en 1938. Gha­zan Khan II lui a suc­cé­dé en 1938, puis Jamal Khan en 1945N35.

Dans un ouvrage his­to­rique de la dynas­tie qu’il avait trans­mis à Jamal Khan (Shor JB, 1955A12 page 292), Nazim Khan avait écrit au sujet de son frère Saf­dar Ali (Tobe JH, 1960A16 page 256) :

Il a fait assas­si­ner Tai­ghoon, Nema­tul­la et Misiab, jeter au bas de Ghul­kin dans un pré­ci­pice Sakha­wat Shah et Jahan­dar Shah, fait tuer leur mère et orga­ni­sé le meurtre de Salam Khan à Shim­shal.

Le Hun­za a été un état prin­cier allié de l’Inde bri­tan­nique jus­qu’à l’in­dé­pen­dance de l’Inde en 1947. Cette alliance était bâtie sur un cli­mat de coopé­ra­tion qu’E­mi­ly Lori­mer asso­ciait à la Pax Bri­tan­ni­caN39.

Hunza - Muhammad Nazim Khan
Muham­mad Nazim Khan
Source : RCF Schom­berg (1935A7 page 115)

Emi­ly Lori­mer fai­sait l’é­loge des chan­ge­ments sur­ve­nus sous le règne de Muham­mad Nazim Khan (Lori­mer EO, 1939A3 pages 122–123). Elle écri­vait à pro­pos du Mir : « Bien qu’â­gé de près de soixante-dix ans, il avait encore une fière allure d’homme, un roi sous toutes les cou­tures, aus­si conve­nable que les très rares auto­crates héré­di­taires authen­tiques dans notre monde sens des­sus des­sous ». Il était tout de même dia­bé­tique et atteint de cata­racte (1939A3 pages 108–109).

Sous domi­na­tion bri­tan­nique, le Gil­git-Bal­tis­tanN2 fai­sait par­tie de l’É­tat de Jam­mu et Cache­mire au nord de l’Inde. Les Anglais ont ren­for­cé leur pres­sion sur ces ter­ri­toires, redou­tant leur annexion par l’U­nion sovié­tique. Situé à une ving­taine de kilo­mètres des fron­tières chi­noise et afghane, le Hun­za aurait pu être une place stra­té­gique convoi­tée si les che­mins d’ac­cès n’a­vaient pas été aus­si impra­ti­cables.

Hunza et Nagar

Hunza - Rani Shams-un Nahar en 1961
Rani Shams-un Nahar en 1961
Source : Jay M Hoff­man (1968B5 page 89)

Shams-un Nahar, l’é­pouse du Mir Muham­mad Jamal KhanN6, a été la der­nière reine du Hun­za jus­qu’en 1947. Elle a vécu jus­qu’en 2006. Ori­gi­naire de la val­lée de la Hun­za, l’an­thro­po­logue Fazal Amin BegN40 a trans­crit un entre­tien avec elle six ans avant sa mort (Beg FA, 2000N41). On y apprend les rap­ports entre les États du Hun­za et du Nagar (carteN42) tous deux en bor­dure du fleuve Hun­za, para­doxa­le­ment enne­mis héré­di­taires bien qu’en­tre­te­nant des liens matri­mo­niaux. Leur divi­sion date­rait de l’ar­ri­vée des musul­mans.

Fille du Mir du Nagar et pro­mise en mariage (à son insu à 14 ans) au fils du Mir Muham­mad Gha­zan Khan II du Hun­za, elle détaille les liens de paren­té entre leurs clans fami­liaux (Beg FA, 2000N41) :

Il est impor­tant de noter que depuis le début de son his­toire, de nom­breuses familles du Hun­za sont soit du Nagar, soit des des­cen­dants des filles du Nagar. D’autre part, de nom­breuses familles au Nagar pour­raient être témoins du fait qu’elles viennent du Hun­za de la même manière. Cela reflète éga­le­ment les liens sous-jacents, et les mariages ont donc eu lieu entre les peuples de ces deux États prin­ciers. L’un des exemples concrets à cet égard est celui de ma propre famille. La mère de mon père, Zeb un-Nisah, était ori­gi­naire du Hun­za et était une fille de Shah Gha­zan­far Khan I, fils de Shah Silum Khan III [N35]. De tels types de rela­tions de paren­té exis­taient déjà et mon enga­ge­ment s’est donc dérou­lé sans aucune bar­rière.

Les mariages entre jeunes aris­to­crates du Hun­za et du Nagar ser­vaient à évi­ter les guerres entre voi­sins… Tou­te­fois, à l’in­té­rieur de chaque État, l’ac­cès au trône était presque inévi­ta­ble­ment l’a­bou­tis­se­ment d’une lutte fra­tri­cide (Beg FA, 2000N41) :

Mon père était le plus jeune de ses frères. Trois ou quatre frères étaient plus âgés que lui. À cause de leurs com­bats mutuels, deux frères ont été tués. Mon père et ses frères avaient aus­si un demi-frère. Cer­taines per­sonnes ont ten­té de per­sua­der mon père que si son demi-frère gran­dis­sait, il lui serait nui­sible. En tant que conseillers, ces sym­pa­thi­sants ont recom­man­dé qu’il serait appro­prié de tuer son demi-frère. Il convient de noter que le meurtre n’était pas consi­dé­ré comme une chose anor­male ni étrange en ce temps. Le nom d’un frère de mon père était Babar et l’autre était Hari­thum. Il y a un endroit appe­lé Yal, un site d’é­bou­le­ment sur la route du Kara­ko­ram entre Ghul­met et Pisan (dans le Nagar). Mon oncle avait sa pro­prié­té fon­cière à Ghul­met. Les conspi­ra­teurs ont donc fait un plan pour son assas­si­nat. Sous pré­texte de jouer au polo, mon oncle a donc été invi­té à Nagar Pro­per [carteN42]. Lors­qu’il est arri­vé à Yal, il a mal­heu­reu­se­ment été tué là-bas.

À cette époque, mon père était jeune. Bref, Wazir Hamayun ([le vizir] du Hun­za) et lui se sont enfuis à Gil­git afin d’in­vi­ter les forces bri­tan­niques à venir (dans la val­lée). Tous deux réus­sirent ain­si leur mis­sion […]. Par consé­quent, la paix s’établit dans les deux prin­ci­pau­tés.

John Clark a ren­du visite en 1950 au Mir du Nagar — un frère de Shams-un Nahar. Il nous livre ce com­men­taire (1957N22 pages 87–88) :

C’é­tait un jeune homme intel­li­gent et soli­taire que j’ai tou­jours aimé. Cette visite était socia­le­ment néces­saire, car il n’au­rait pas fal­lu dire que le Sahib amé­ri­cain est res­té des mois au Hun­za et n’a même jamais pris la peine de tra­ver­ser le fleuve pour se rendre au Nagar.

Lui et le Mir du Hun­za vivaient à seule­ment huit kilo­mètres l’un de l’autre et étaient liés par un mariage, mais aucun n’é­tait jamais entré dans le pays de l’autre. Les cinq-cent ans de petites guerres conti­nuelles entre le Hun­za et le Nagar avaient pris fin dans la mémoire des hommes vivants, mais la méfiance jalouse per­sis­tait. Le Nagar, sur le nord ou la pente ombra­gée de la chaîne des Kai­lash, était fer­tile et bien arro­sé toute l’année, pro­dui­sant une quan­ti­té plus que suf­fi­sante de nour­ri­ture pour ses habi­tants. Le Hun­za, juste de l’autre côté de la rivière, au sud du Kara­ko­ram, brû­lait éter­nel­le­ment sous le soleil écla­tant et man­quait tou­jours d’eau et de nour­ri­ture. Ce n’est que par une dis­ci­pline sévère et un dur labeur que les Hun­zas se sont affir­més comme « les meilleurs hommes et les plus braves com­bat­tants dans les mon­tagnes ». Les Naga­ris, qui étaient iden­tiques sur le plan racial et lin­guis­tique avec les Hun­zas, ont pas­sé leur vie à pro­cla­mer : « Nous sommes aus­si bons que vous ! » — ce qui vou­lait dire, natu­rel­le­ment, qu’ils sen­taient qu’ils ne l’é­taient pas.

John Bid­dulph écrit dans Tribes of the Hin­doo Koosh (1880A1 pages 27–28) :

La famille diri­geante du Hun­za est appe­lée Aye­shé (céleste), d’a­près les cir­cons­tances sui­vantes. Les deux États de Hun­za et Nagar étaient autre­fois un, gou­ver­nés par une branche des Shah­reis, la famille diri­geante de Gil­git, dont le siège du gou­ver­ne­ment était Nager. La tra­di­tion raconte que May­roo Khan, appa­rem­ment le pre­mier thum [roi] musul­man du Nagar à peu près 200 ans après l’in­tro­duc­tion de l’Is­lam à Gil­git [à l’é­poque de l’I­mam Islām Shāh, tren­tième imam des musul­mans ismaé­liens, 1368–1424] a épou­sé une fille de Tra­khan de Gil­git, qui lui a don­né des fils jumeaux nom­més Mogh­lot et Gir­kis. La famille diri­geante actuelle du Nagar est issue du pre­mier. Les jumeaux se seraient mon­trés hos­tiles l’uns envers l’autre dès leur nais­sance. Alors leur père, inca­pable de régler la ques­tion de la suc­ces­sion, a divi­sé son État en deux, don­nant à Gir­kis le nord-ouest et à Mogh­lot la rive sud-est de la rivière.

L’âge n’a pas dimi­nué leur inimi­té et Gir­kis, pen­dant la chasse, a été tué par un fidèle de Mogh­lot […] qui, l’in­vi­tant à regar­der quelque chose en haut de la falaise, lui a tiré une flèche dans la gorge. Gir­kis n’a­vait qu’une fille qui selon la cou­tume locale est deve­nue la reine (ganish) du Hun­za. Le pre­mier sou­ci de celle-ci a été de ven­ger son père. La tra­di­tion raconte qu’elle avait juré de déchi­rer de ses dents le foie de l’as­sas­sin et qu’elle l’au­rait vrai­ment fait. […]

Le jeune prince Kamal Khan du Nagir, un jeune fils de Mogh­lot, a tra­ver­sé la rivière pen­dant la nuit, lui a fait la cour et a gagné son cœur. Chaque nuit les amants se ren­con­traient, à l’in­su du reste du monde, jus­qu’à ce qu’ad­viennent de sérieuses consé­quences ; et un beau jour il a été annon­cé au Hun­za que, bien que la Pro­vi­dence n’ait pas don­né un mari à la prin­cesse, elle l’a­vait gra­ti­fiée d’un fils. La morale au Hun­za n’est pas des plus strictes, même aujourd’­hui [en 1880], de sorte qu’on a peu posé de ques­tions. Les braves gens, en géné­ral, se sont conten­tés de battre leurs tam­bours, de dan­ser et de se livrer à d’autres fes­ti­vi­tés à l’oc­ca­sion de la nais­sance du prince Chi­liss Khan.

Kamal Khan semble quand même s’être « mal com­por­té » car cette his­toire est dis­si­mu­lée au Hun­za der­rière la fic­tion qu’un prince du Shigh­nan aurait été marié à la prin­cesse, mais qu’on a oublié son nom, de sorte qu’on l’ap­pelle Aye­sho (envoyé du Ciel), un nom qui a été adop­té par la famille régnante du Hun­za.

John Tobe donne une expli­ca­tion de l’ap­pel­la­tion « Hun­za » (1960A16 page 429) :

[…] quand les diri­geants du Shi­gnam [Shigh­nan] sont arri­vés au Hun­za, ils ont appe­lé la val­lée Kan­jut. Ce nom est res­té jus­qu’au moment des Gir­kis qui ont appe­lé le pays « Hun­za » parce que tous les gens étaient unis comme les flèches dans un car­quois. En langue bou­rou­chas­ki, Hun­za signi­fie « flèche ».

Un autre mythe d’o­ri­gine, chan­té à la cour du Hun­za à l’oc­ca­sion du Tumu­shu­ling, la fête du sol­stice d’hi­ver, est rap­por­té par John Clark (1956N22 page 141) :

Dans des temps anciens, le Rajah de Gil­git gou­ver­nait tout le pays, de Gil­git à Min­ta­ka Pass, et tout le Nagar [carteN42], oui, ain­si que l’I­sh­ko­man et le Yasin [carteN43], jus­qu’aux fron­tières du Chi­tral [carteN44] et du Yaghis­tan. Il déte­nait le pou­voir d’un roi sur cette terre et l’exer­çait éga­le­ment, grâce à sa connais­sance de la magie, sur ses djinns, ses diables et les esprits. Mais c’é­tait un homme mau­vais, dont la force le fai­sait craindre beau­coup.

Le roi avait l’ha­bi­tude de man­ger la chair d’un bébé allai­té, tué chaque jour. C’é­tait une plaie dou­lou­reuse pour son peuple, mais ils étaient impuis­sants à l’ar­rê­ter. Il n’a­vait lui-même qu’un enfant, une fille adulte qui gar­dait son propre conseil. Puis un jour, un jeune prince et ses fidèles cour­ti­sans ont fait irrup­tion à Gil­git, des exi­lés de Perse. Bien­tôt, le prince et la fille du roi sont tom­bés amou­reux. Elle lui a par­lé des pou­voirs magiques de son père et lui a expli­qué que cette magie ne pou­vait pas résis­ter au feu. Le jeune prince a donc arran­gé un grand tama­sha [une célé­bra­tion] et secrè­te­ment, la nuit, avec ses ser­vi­teurs, ils ont creu­sé une fosse pro­fonde près de la porte du malé­fique Rajah. La nuit sui­vante, tout le monde est venu au tama­sha en por­tant une torche, comme l’a­vait ordon­né le prince. Ils ont fait sem­blant de pro­vo­quer une grande émeute. Lorsque le Rajah s’est pré­ci­pi­té pour l’ar­rê­ter, il est tom­bé dans la fosse ; très vite, le prince et tout le peuple lui ont jeté leurs flam­beaux et il a été com­plè­te­ment consu­mé. Puis le prince et la prin­cesse se sont mariés et ont bien gou­ver­né Gil­git. Selon la légende, l’un des neveux du prince serait deve­nu le pre­mier Mir du Hun­za, un autre Mir de Nagir.

Les rela­tions com­pli­quées entre Hun­za et Nagar, et les cou­tumes de leurs popu­la­tions, sont expo­sées dans l’ou­vrage du colo­nel RCF Schom­berg (1935A7 pages 125–183).

L’époque post-coloniale

Muhammad Jamal Khan, Mir du Hunza (1961)
Muham­mad Jamal Khan, Mir du Hun­za (1961)
Source : Jay M Hoff­man (1968B5 page 89)

Après le départ des Anglais en 1947, le Hun­za a fait l’ob­jet d’a­vances de la Répu­blique de Chine qui deman­dait au Mir qu’il revienne sous pro­tec­tion chi­noise. L’Inde essayait aus­si de prendre le contrôle de ce ter­ri­toire bien qu’il fût peu­plé majo­ri­tai­re­ment de musul­mans — chiites au Nagar et ismaé­liens au Hun­za.

Le 3 novembre 1947, le Mir Muham­mad Jamal KhanN6, diri­geant du Hun­za seule­ment depuis 1945, a envoyé un télé­gramme à Jin­nah annon­çant son choix d’ac­cé­der au nou­vel État du Pakis­tan. Sa déci­sion avait été prise une semaine après que Hari Singh, le maha­ra­ja du Cache­mire, ait deman­dé son rat­ta­che­ment à l’Inde suite à une ten­ta­tive d’in­va­sion par des MaseedN45 aidés par l’ar­mée pakis­ta­naise… et deux jours après qu’une révolte (sans effu­sion de sang) ait don­né lieu au ren­ver­se­ment du gou­ver­neur Ghan­sa­ra Singh et à la pro­cla­ma­tion de la Répu­blique de Gil­git-Bal­tis­tanN24. Com­po­sé de chefs mili­taires sans sou­tien de la popu­la­tion locale, le nou­veau gou­ver­ne­ment n’a duré que 16 joursN46.

Le Mir a conti­nué à régner sur le Hun­za tan­dis que l’ad­mi­nis­tra­tion pakis­ta­naise met­tait en place un Poli­ti­cal Agent à Gil­git sur un modèle emprun­té aux Anglais. Il a aus­si été nom­mé, en 1951, repré­sen­tant du Prince Aga Khan Ismai­lia pour l’É­tat de Hun­za, l’A­gence Gil­git, l’É­tat de Chi­tral et l’A­sie cen­traleN6.

Un pont de cordes sur la route menant au Hunza
Un pont de cordes sur la route menant au Hun­za
Source : John Tobe (1960A16 page 39)

Annexion complète par le Pakistan

Le 25 sep­tembre 1974, à la suite de mani­fes­ta­tions locales, Zul­fi­kar Ali Bhut­to, Pre­mier ministre du Pakis­tan, a des­ti­tué le gou­ver­ne­ment du Mir et annexé l’É­tat sous l’au­to­ri­té du gou­ver­ne­ment fédé­ral. « C’était, depuis long­temps déjà, la contrée la plus pai­sible, la plus ins­truite et la plus accueillante de ce pays. » (Grua B, 2019N37)

Le Mir Muham­mad Jamal Khan avait régné de 1945 à 1974, conser­vant son titre jus­qu’à son décès en 1976N35. Son fils aîné Gha­zan­far Ali Khan IIN47 lui a suc­cé­dé en tant que Gou­ver­neur du Gil­git-Bal­tis­tan jus­qu’au 14 sep­tembre 2018. La fonc­tion prin­cière ayant été abo­lie, le titre de « Mir » est contes­téN48 :

Le Hun­za est une val­lée célèbre de la région du Gil­git-Bal­tis­tan. La plu­part des gens là-bas sont très fâchés lorsque les médias uti­lisent les termes : Mir du Hun­za ou Rani du Hun­za. « On dirait que quel­qu’un m’a tiré une balle dans le cœur », dit Fida Ali, dont le grand-père a per­du la vie alors qu’il tra­vaillait pour le diri­geant de l’an­cien État prin­cier Hun­za. Le gou­ver­neur des­pote était connu sous le nom de « Mir du Hun­za ».

Karachi Agreement
Source : Sam­ra­na Gul­ta­sabN49

Le 28 avril 1949, l’Azad Cache­mireN50 — à ne pas confondre avec le Cache­mire indien — a cédé au gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais le contrôle com­plet du Gil­git-Bal­tis­tan ain­si que celui des ques­tions de défense, des affaires étran­gères et des com­mu­ni­ca­tions dans sa propre région. Cette déci­sion, le Kara­chi Agree­ment N51, tenue secrète jus­qu’en 1990, avait été prise sans consul­ta­tion du Gil­git-Bal­tis­tan. On peut lire sur Wiki­pe­diaN52 :

À par­tir de ce moment [la signa­ture du Kara­chi Agree­ment] et jusque dans les années 1990, le Gil­git-Bal­tis­tan a été régi par le Règle­ment sur la cri­mi­na­li­té fron­ta­lière de l’é­poque colo­niale, qui trai­tait les popu­la­tions tri­bales comme « bar­bares et non civi­li­sées » en impo­sant des amendes et des sanc­tions col­lec­tives. Les gens n’a­vaient pas le droit d’être repré­sen­tés par un avo­cat ou d’in­ter­je­ter appel. Les membres des tri­bus devaient obte­nir l’au­to­ri­sa­tion préa­lable de la police pour se rendre n’im­porte où et tenir la police infor­mée de leurs dépla­ce­ments. Il n’existait pas de sys­tème démo­cra­tique pour le Gil­git-Bal­tis­tan au cours de cette période. Tous les pou­voirs poli­tiques et judi­ciaires sont res­tés entre les mains du minis­tère des Affaires du Cache­mire et des régions du Nord (KANA). Les habi­tants du Gil­git-Bal­tis­tan ont été pri­vés des droits des citoyens pakis­ta­nais et aza­dis du Cache­mire.

L’un des prin­ci­paux motifs de cet état de fait était l’éloignement de Gil­git-Bal­tis­tan. Un autre fac­teur était que le Pakis­tan dans son ensemble man­quait de normes et de prin­cipes démo­cra­tiques. Le gou­ver­ne­ment fédé­ral ne don­nait donc pas la prio­ri­té au déve­lop­pe­ment démo­cra­tique de la région. Il y avait éga­le­ment un manque de pres­sion publique car une socié­té civile active était absente de la région, les jeunes rési­dents ins­truits optant géné­ra­le­ment pour vivre dans les centres urbains du Pakis­tan au lieu de res­ter dans la région.

[…]

À la fin des années 90, le pré­sident d’Al-Jihad Trust a sai­si la Cour suprême du Pakis­tan d’une requête en vue de déter­mi­ner le sta­tut juri­dique du Gil­git-Bal­tis­tan. Dans son arrêt du 28 mai 1999, la Cour a enjoint au Gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais de garan­tir l’é­ga­li­té de droits à la popu­la­tion de Gil­git-Bal­tis­tan, et lui a don­né six mois pour le faire. À la suite de la déci­sion de la Cour suprême, le gou­ver­ne­ment a pris plu­sieurs mesures pour délé­guer les pou­voirs au niveau local. Tou­te­fois, dans plu­sieurs cercles poli­tiques, il a été sou­le­vé que le gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais était inca­pable de se confor­mer au ver­dict du tri­bu­nal en rai­son des fortes divi­sions poli­tiques et sec­taires au Gil­git-Bal­tis­tan, ain­si que des liens his­to­riques exis­tant entre ce ter­ri­toire et la région encore contes­tée du Cache­mire, empê­chant la déter­mi­na­tion du sta­tut réel du Gil­git-Bal­tis­tan.

[…]

Le peuple du Gil­git-Bal­tis­tan sou­haite être inté­gré au Pakis­tan en tant que cin­quième pro­vince dis­tincte, mais les diri­geants de l’Azad Kash­mir sont oppo­sés à toute ini­tia­tive visant à inté­grer le Gil­git-Bal­tis­tan au Pakis­tan. Les habi­tants du Gil­git-Bal­tis­tan s’op­posent à toute inté­gra­tion avec le Cache­mire et sou­haitent plu­tôt obte­nir la citoyen­ne­té pakis­ta­naise et un sta­tut consti­tu­tion­nel pour leur région.

Le rat­ta­che­ment au Pakis­tan du Gil­git-Bal­tis­tanN2 a déclen­ché la pre­mière guerre indo-pakis­ta­naise (1947–1948). L’Inde, qui reven­dique l’in­té­gra­li­té du Cache­mire, réclame tou­jours le contrôle sur ce ter­ri­toire, alors que le Pakis­tan affirme que le Cache­mire indien devrait lui être rat­ta­ché puisque 90% de sa popu­la­tion est de reli­gion musul­mane.

Le Hun­za pré­sen­té dans cet article est celui du milieu du 20e siècle, fort dif­fé­rent de ce qu’il est deve­nu après l’a­chè­ve­ment (en 1978) du Kara­ko­ram high­wayN53 lon­geant la val­lée pour relier le Pakis­tan et la Chine. Seuls les pay­sages magni­fiques ont été pré­ser­vés !

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Article créé le 18/10/2019 – modi­fié le 7/09/2026 à 16h48 • 11 112 visites

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