Longévité

Hunza à perte de vue

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« Les secrets que recèlent [sic] cet ouvrage sont issus de la sagesse d’un peuple dont la répu­ta­tion a fait le tour de la terre. Le nom véri­table de ce peuple singu­lier n’est pas connu du grand public. L’on sait seule­ment qu’il vit quelque part dans des montagnes loin­taines et que ses membres sont censés vivre excep­tion­nel­le­ment longtemps. »

« On prétend que chez ce peuple les cente­naires sont monnaie courante, et il n’est pas rare que des anciens atteignent l’âge cano­nique de 130 ans. Des cas ont même été rappor­tés, en nombre appré­ciable, de vieillards qui ne rendaient l’âme qu’à l’âge incroyable de 145 ans…

Ce peuple n’est pas le fruit de la légende, et la contrée où il habite ne s’ap­pelle pas l’uto­pie. Il a pour nom les Hunzas (pronon­cer Hounzas) et séjourne dans ce qu’il est convenu d’ap­pe­ler le toit du monde, c’est à dire les hautes montagnes de l’Himalaya. »

Dans l’ou­vrage dont cette cita­tion est extraite, Les secrets de santé des Hunzas (1984B7), Christian Godefroy poursuit :

C’est un auda­cieux méde­cin écos­sais du nom de Mac Carrisson qui fit connaître ce peuple mysté­rieux à l’Occident. Aventurier de nature, il ne crai­gnit pas d’ac­com­plir, entre les deux guerres, un périlleux voyage qui le condui­sit dans les hautes montagnes de l’Himalaya. Il séjourna sept ans parmi les Hunzas.

Le cumul d’er­reurs dans ce seul para­graphe est impres­sion­nant. Dans la vie réelle, Robert McCarrisonN1 est né en Irlande du Nord en 1878. Il a séjourné au Gilgit-BaltistanN2 — mais pas chez les Hunzas — de 1901 à 1908. Cette région et la vallée de la Hunza ne se situent pas dans l’Himalaya mais dans le massif du KarakoramN3.

Ma moti­va­tion première à la rédac­tion de cet article était de « détri­co­ter » les mythes de la santé et de la longé­vité des Hunzas. Depuis presque un siècle ces histoires sont recy­clées et enjo­li­vées par des marchands de régimes ou de produits mira­cu­leux. Sur place, elles servent de vitrine aux agences de tourisme qui guident la visite de cette contrée merveilleuse : le Shangri-laN4 du roman de James Hilton, Lost Horizon (1933, réédi­tion 2012N5).

C’est ici !

Les sources docu­men­taires sur ce sujet (voir la biblio­gra­phie) ont été publiées aux 19e et 20e siècles quand la vallée de la Hunza était encore très isolée. Les visi­teurs occi­den­taux faisaient preuve d’une admi­rable témé­rité pour chemi­ner à pied ou à cheval sur des sentiers verti­gi­neux ou fran­chir des cols de haute alti­tude. À partir de 1945, ils étaient reçus les bras ouverts par Muhammad Jamal KhanN6, dernier monarque de la prin­ci­pauté, un homme instruit dans une école anglaise et doté d’une grande intel­li­gence. Il parlait le bourou­chaski, l’our­dou, le persan, l’arabe, l’an­glais et le français.

Éblouis par son accueil et les atten­tions parti­cu­lières dont ils faisaient l’ob­jet, les hôtes étran­gers ont pour la plupart écouté sans esprit critique les discours du Prince sur la santé, la longé­vité et le bonheur de son peuple. On retrouve les mêmes « éléments de langage » dans les livres ouvrant sur une dédi­cace à leur « ami » le Mir Muhammad Jamal Khan.

Un des rares visi­teurs qui n’ait pas succombé à cette emprise avait pris rési­dence à distance du palais, au service de la popu­la­tion et de ses diffi­cul­tés au quoti­dien : le géologue John Clark à qui j’ac­corde un espace privi­lé­gié en fin d’article.

Je me suis donné pour consigne de lire inté­gra­le­ment les ouvrages dispo­nibles et d’en extraire une synthèse… Ces récits de voyages ont occupé mes pensées pendant plusieurs mois, appor­tant un regard croisé sur ce peuple, ses coutumes et l’éton­nant spec­tacle d’un terri­toire long­temps protégé de l’agi­ta­tion des plaines du sous-continent indien. J’espère commu­ni­quer l’en­vie de plus de lectures, si ce n’est de voyages !

Oui, on rencon­trait au Hunza des hommes âgés en pleine santé, du moins ceux qui avaient échappé ou survécu aux mala­dies… Mais non, aucun d’eux n’avait atteint 120 ou 140 ans ! Sans oublier les femmes qui mouraient plus jeunes, parfois de suicide, souvent victimes de violences conju­gales « socia­le­ment acceptées »…

Le mythe du « sauvage en bonne santé » tel que l’a exposé William T Jarvis (1981N7) condi­tionne notre approche des cultures loin­taines. Nous avons tendance à mettre en sommeil tout discer­ne­ment au contact d’une popu­la­tion qui a priori suscite notre admi­ra­tion. Je l’ai connu pour y succom­ber lors de nos premiers séjours dans cette région du monde ; c’est pour­quoi les récits de voyage chez les Hunzas font écho à mes propres désillusions.

Déconstruire un mythe est impor­tant pour affû­ter son discer­ne­ment face à de fausses infor­ma­tions. Mais il est néces­saire pour cela de comprendre les méca­nismes et circons­tances de son élabo­ra­tion en recou­pant les données dispo­nibles, sans oublier de cerner la person­na­lité de chaque informateur.

J’invite les lecteurs à exer­cer à la même démarche critique. Merci de commen­ter ou ques­tion­ner cet essai en public au bas de cette page, ou en privé via le formulaire de contact.

Translittération

Dans cet article, l’ex­pres­sion « le Hunza » désigne l’an­cien État prin­cier et « la Hunza » le fleuve qui le traverse en bordure. Les « Hunzas », terme que j’uti­lise pour ses habi­tants, sont loca­le­ment appe­lés “Hunzakuts” ou “Hunzawals”. De même, les habi­tants du Nagar voisin peuvent être dési­gnés comme “Nagaris”, “Nagirkuts” ou “Nagirwals”. Le suffixe “kut” est du bourou­chaski et “wal” de l’our­dou. J’ai remplacé “wazir” par « vizir » dans toutes les citations.

Je n’ai pas modi­fié la trans­crip­tion des prénoms appa­rais­sant dans les textes anglais. Il ne m’a notam­ment pas semblé perti­nent de traduire “Muhammad” par « Mohamed » sachant qu’il s’agit indu­bi­ta­ble­ment du prénom ortho­gra­phié « محمد » en arabe, persan et ourdou.

Sommaire

Les sections de cet article sont assez indé­pen­dantes pour être lues dans un ordre arbi­traire. Un lien au début de chaque sous-titre permet de reve­nir au sommaire.

Prémisses de la légende

Hunza - Robert McCarrison
Robert McCarrison
Source : Guy Wrench (1938 réédi­tion 2009A8 page 29)

Diplômé en méde­cine à Belfast en 1900, Robert McCarrison est arrivé « aux Indes » l’an­née suivante, engagé comme offi­cier méde­cin dans les troupes char­gées de surveiller les fron­tières monta­gneuses. Il a séjourné à GilgitN8 pendant 7 ans. La région avait été annexée dix ans plus tôt par les Britanniques.

McCarrison a quitté l’Indian Medical Service en 1935 pour s’ins­tal­ler à Oxford. Entretemps (en 1928) il avait été nommé « direc­teur de la recherche nutri­tion­nelle » en Inde.

M Miles écrit à son sujet (1998A22 page 47) :

Les travaux de McCarrison sur le goitre, le créti­nisme et la thyroïde, commen­cés dans l’Himalaya occi­den­tal en 1902, ont produit de nombreuses publi­ca­tions scien­ti­fiques au cours des trente-cinq années suivantes.

Les réfé­rences des publi­ca­tions se trouvent dans les notes de sa biogra­phie sur WikipediaN1. On peut aussi consul­ter une liste détaillée de ses travauxN9. McCarrison s’est singu­la­risé par l’hy­po­thèse inédite d’un lien quan­ti­fiable entre malnu­tri­tion et mala­dies méta­bo­liques. Sur WikipediaN1 :

McCarrison est connu comme le premier à démon­trer expé­ri­men­ta­le­ment les effets d’un régime alimen­taire défi­cient sur les tissus et les organes animaux. Il a égale­ment mené des expé­riences sur l’homme visant à iden­ti­fier la cause du goitre, et s’est inclus lui-même aux sujets d’ex­pé­rience. Une grande partie du travail de McCarrison était avant-gardiste. Son livre de 1921, Studies in Deficiency Disease [A4] a été consi­déré à l’époque comme remar­quable. Il a été publié à un moment où la connais­sance des vita­mines et de leur rôle dans la nutri­tion en était à ses débuts.

C’est de cet ouvrage (McCarrison R, 1921A4 page 9) qu’est tirée la réfé­rence posi­tive à la santé et la longé­vité des Hunzas, deux quali­tés que McCarrison attri­bue à la sobriété alimen­taire de cette population :

Ma propre expé­rience inclut un exemple de race, jamais surpas­sée dans la perfec­tion physique et l’absence de mala­die en géné­ral, dont la seule nour­ri­ture consiste encore en grain, légumes et fruits avec une certaine quan­tité de lait, de beurre, et de viande de chèvre seule­ment les jours de fête. Je fais réfé­rence aux habi­tants de l’État de Hunza, situé à l’extrême pointe septen­trio­nale de l’Inde. Les terres dispo­nibles pour la culture y sont telle­ment limi­tées qu’ils ne peuvent avoir d’autre bétail que des chèvres, qui broutent dans les collines, tandis que la nour­ri­ture dispo­nible est si restreinte que les gens ne possèdent géné­ra­le­ment pas de chiens. Ils ont, en plus des céréales — blé, orge et maïs — une abon­dante récolte d’abri­cots. Ils les sèchent au soleil et les utilisent très large­ment dans leur nourriture.

Chez ces personnes, la durée de la vie est extra­or­di­nai­re­ment longue ; et les services que j’ai pu leur rendre pendant quelque sept années passées parmi eux se limi­taient prin­ci­pa­le­ment au trai­te­ment de lésions acci­den­telles, à l’ablation de cata­racte sénile, aux opéra­tions plas­tiques pour paupières granu­leuses ou au trai­te­ment de mala­dies tota­le­ment indé­pen­dantes de la nour­ri­ture four­nie. L’appendicite, si courante en Europe, était inconnue.

Lorsque l’on prend en compte le carac­tère rigou­reux de l’hi­ver dans cette partie de l’Himalaya et le fait que leurs arran­ge­ments en matière de loge­ment et de conser­va­tion sont des plus primi­tifs, il devient évident que la restric­tion impo­sée aux denrées alimen­taires peu sophis­ti­quées de la nature est compa­tible avec une longue durée de vie, le main­tien en vigueur conti­nue et un physique parfait.

Hunza - Un patriarche de Baltit
Un patriarche de Baltit, barbe et mous­taches teintes au henné.
Devinez son âge et la raison de ce soin capil­laire ? Réponses plus bas dans le texte…
Source : Shor F (1953A10 page 491)

Bien que l’au­teur ait signalé « la durée de la vie extra­or­di­nai­re­ment longue » des Hunzas, il ne s’est pas aven­turé à l’éva­luer, pour la simple raison que l’ab­sence de registres d’état-civil ne lui aurait pas permis de le faire… Sachant que l’es­pé­rance de vie au Royaume-Uni était à cette époque proche de 47 ans pour les hommes et de 50 pour les femmesN10, on peut douter que les personnes « extra­or­di­nai­re­ment âgées » rencon­trées par McCarrison aient dépassé la centaine d’an­nées, contrai­re­ment à ce qu’af­firment les auteurs inspi­rés par son témoi­gnage. Sa percep­tion de l’âge était certai­ne­ment diffé­rente de la nôtre.

De plus, McCarrison écrit que « la restric­tion … est compa­tible avec une longue durée de vie… » ce qui veut dire en clair que les habi­tants survi­vaient aux dures condi­tions de leur envi­ron­ne­ment, mais sans impli­quer que cette restric­tion ait été un facteur de longé­vité. L’auteur plaide avant tout pour une fruga­lité dont il déplore l’ab­sence dans l’ali­men­ta­tion des « civi­li­sés » de son époque. Son ouvrage Studies in Deficiency DiseaseA4 est consa­cré aux effets de carences alimen­taires (notam­ment des vita­mines) sur les animaux et les humains (page vii) :

[…] ma propre méthode a consisté à obser­ver les effets symp­to­ma­tiques et patho­lo­giques plus géné­raux des aliments défec­tueux sur le corps de l’animal dans son ensemble, et à déter­mi­ner ainsi quelles formes de mala­die humaine pour­raient raison­na­ble­ment lui être attri­buées. On a ainsi conclu qu’une grande partie des troubles gastro-intestinaux si courants de nos jours et une grande partie des troubles endo­cri­niens, proba­ble­ment presque aussi communs bien que moins faci­le­ment iden­ti­fiables, sont impu­tables à une alimen­ta­tion défi­ciente et mal équilibrée.

Hunza - Père affecté d'un goitre et son fils de crétinisme
Père affecté d’un goitre et son fils de créti­nisme
Source : Robert McCarrison (1908N11 page 20)

McCarrison a observé et analysé, dans neuf villages du district de GilgitN8, une forte inci­dence de mala­dies de la thyroïde : goitreN12 et créti­nismeN13. Il a commu­ni­qué sur Le créti­nisme endé­mique des vallées de Chitral et de Gilgit (McCarrison R, 1908N11), et Les amibes intes­ti­nales de personnes souf­frant de goitre à Gilgit (1909N14).

Bien que l’on sache depuis le 4e siècle en Chine (Miles M, 1998A22 page 48) que cette mala­die était prin­ci­pa­le­ment causée par une carence en iode, McCarrison affir­mait avoir prouvé que le goitre serait d’ori­gine infec­tieuse (1908N11 page 4) et trans­mis par de l’eau polluée. Sur 103 personnes souf­frant de goitre, 87 étaient aussi porteuses d’amibes intes­ti­nales (1909N14 page 723). Le créti­nisme serait selon lui 9 fois sur 10 « trans­mis » au fœtus par une mère souf­frant de mala­dies infec­tieuses : « tuber­cu­lose, érysi­pèle [N15], rhuma­tisme aigu, palu­disme et grippe », les autres causes étant « acci­den­telles » (1908N11 pages 4, 12–13). Ses conclu­sions relèvent de corré­la­tions sur des échan­tillons trop faibles pour établir un quel­conque lien de causa­lité. Son approche de l’épidé­mio­lo­gieN16 était pure­ment descrip­tive et ne produi­sait rien d’ex­ploi­table, à l’in­verse des études cas-témoinsN17 qu’on commen­çait à mener en Europe à la même époque. Selon les données de McCarrison, des carences en iode auraient aussi bien pu expli­quer la préva­lence de ces mala­dies dans certaines familles ou certains lieux. Nous verrons plus bas qu’il est revenu sur son hypo­thèse pour la raison (inavouée) que l’ex­pli­ca­tion bacté­rienne ne se prêtait pas à une étude scien­ti­fique avec les outils à sa disposition.

Au chapitre The selec­tion of food de Studies in Deficiency Disease (1921A4 page 238) Robert McCarrison résume son hypothèse :

Il n’est pas facile d’ob­te­nir une « histoire diété­tique » complète ; les patients sont souvent vagues sur ce qu’ils mangent ; mais lors­qu’ils constatent que des décla­ra­tions évasives ne suffisent pas, ils répondent en règle géné­rale en four­nis­sant des infor­ma­tions sur lesquelles on peut comp­ter. Ayant obtenu une « histoire diété­tique » aussi complète que possible, la nour­ri­ture consom­mée doit alors être envi­sa­gée selon cinq points de vue, à savoir : (1) la carence en vita­mines, (2) la carence en protéines de bonne valeur biolo­gique, (3) la carence en sels inor­ga­niques, (4) l’ex­cès de glucides et (5) l’ex­cès de graisses. En pratique, on consta­tera géné­ra­le­ment que, si le régime alimen­taire ne contient pas une propor­tion équi­table d’aliments protec­teurs, il sera défec­tueux à un ou plusieurs des égards ci-dessus. Il est primor­dial de réali­ser qu’il peut être défec­tueux, bien que la gamme et la variété des aliments utili­sés puissent être vastes.

Plus préci­sé­ment, ce qui pour lui justi­fie le terme « mala­dies de carence » (1921A4 page 47) :

Toute infec­tion ou tout orga­nisme débi­li­tant qui réduit encore l’efficacité des cellules, et en parti­cu­lier celle des régu­la­teurs endo­cri­niens du méta­bo­lisme peut, à mon avis, être un facteur déter­mi­nant de la produc­tion de toute forme de mala­die de carence connue de nous à ce jour — goitre [N12] dû au manque d’iode, chlo­rose [N18] due au manque de fer, béri­béri [N19] dû au manque de vita­mine B, kéra­to­ma­la­cie [N20] due au manque de vita­mine A, scor­but dû au manque de vita­mine C ou pellagre dû au manque de protéines de bonne valeur biologique.

Hunza - Une “route” le long d'un <i>pari</i>
Une « route » le long d’un pari (falaise plon­geant direc­te­ment dans la rivière)
Source : Ralph BircherB1 page 144

Pour McCarrison, le goitre est de nouveau asso­cié à une carence en iode, hypo­thèse qu’il avait écar­tée en accor­dant peu d’at­ten­tion à une impor­tante litté­ra­ture scien­ti­fique dispo­nible. C’est ce qui lui a permis d’être cité comme pion­nier de l’étude du goitre en Inde (Miles M, 1998A22 page 62). Cette posi­tion est surtout le signal d’un chan­ge­ment de para­digme sur les causes des mala­dies. L’étude des bacté­ries, inopé­rante tant que les anti­bio­tiques n’avaient pas été décou­verts, avait cédé la place aux effets de la nutri­tion sur la santé (Wrench G, 1938 réédi­tion 2009A8 page 41) et parti­cu­liè­re­ment ceux de substances nouvel­le­ment iden­ti­fiées : les vita­minesN21.

Ce nouveau para­digme a conduit McCarrison, après 1927, à mener des expé­riences nutri­tion­nelles sur des animaux, qui n’ont toute­fois jamais pu être repro­duites. Ces remarques d’ordre métho­do­lo­gique peuvent tempé­rer le label de « scien­ti­fi­cité » accordé aux travaux du jeune médecin.

Robert McCarrison recon­nais­sait que les « mala­dies de carence » qui frappent les Occidentaux n’étaient pas connues des Hunzas, ce qui pour lui se justi­fiait par leur style de vie et leur régime alimen­taire de bonne qualité. Toutefois, aucun village hunza ne figu­rait dans son échan­tillon statis­tique de 9 villages du district de Gilgit.

L’engouement de McCarrison pour les coutumes des « non civi­li­sés » repo­sait sur le contraste avec l’ab­sence d’hy­giène dans l’Angleterre du début du ving­tième siècle. Il est aussi oppor­tun de rappe­ler qu’à cette époque il n’exis­tait aucun remède effi­cace contre les mala­dies infec­tieuses qui frap­paient dure­ment le sous-continent indien : bron­chite, grippe, dysen­te­rie, amibiase, infec­tions à staphy­lo­coques, palu­disme etc. En 1950, John Clark soignait de ces mala­dies envi­ron 40 à 50 patients chaque jour d’été au cœur du Hunza (1957N22 page 86), mais McCarrison n’avait mentionné que celles qu’il jugeait direc­te­ment liées à la malnu­tri­tion, et sur lesquelles il croyait pouvoir inter­ve­nir en amélio­rant le régime alimentaire.

Guy Wrench, un méde­cin qui fut l’élève de McCarrison, rapporte ses propos dans la confé­rence Faulty Food in Relation to Gastro-Intestinal Disorder à Pittsburg (USA) en 1922 (Wrench G, 1938 réédi­tion 2009A8 page 33) :

Pendant la période de mon asso­cia­tion avec ces personnes, je n’ai jamais vu de cas de dyspep­sie asthé­nique [patients maigres, se tenant incli­nés, le front plissé…], de cancer gastrique ou duodé­nal, d’ap­pen­di­cite, de colite muqueuse ni de cancer. Parmi ces personnes, « l’ab­do­men trop sensible » aux impres­sions nerveuses, à la fatigue, à l’an­xiété ou au froid était inconnu. La conscience de l’existence de cette partie de leur anato­mie était, en règle géné­rale, liée au seul senti­ment de faim. En fait, leur santé abdo­mi­nale indé­fec­tible a, depuis mon retour en Occident, révélé un contraste remar­quable avec les problèmes dyspep­tiques et colo­niques de nos commu­nau­tés haute­ment civilisées.

Wrench précise le contexte (1938A8 page 32) :

Quand il [McCarrison] était le médecin-chirurgien de la Gilgit Agency, les Hunzas, bien que rési­dant à 60 miles [100 km], étaient ses patients offi­ciels. Comme d’autres Européens qui les ont rencon­trés, il était forte­ment impres­sionné par leur forme physique, mais son esprit était occupé par les mala­dies, le goitre et le créti­nisme en parti­cu­lier, et ces mala­dies, comme la plupart des autres, les Hunzas ne les attra­paient pas.

McCarrison a raconté dans la même confé­rence (cita­tion de Jerome Irvin Rodale, 1948A9 page 15) :

Leur longé­vité et leur ferti­lité étaient, chez certains d’entre eux [les Hunzas], un tel sujet de préoc­cu­pa­tion pour leur gouver­neur [Mir Muhammad Nazim Khan] qu’il m’avait pris à partie pour ce qu’il consi­dé­rait comme mon empres­se­ment ridi­cule à prolon­ger la vie des anciens de son peuple, parmi lesquels figu­raient beau­coup de mes patients. L’opération de la cata­racte sénile lui parais­sait un gaspillage de mes écono­mies, et il suggé­rait à la place d’in­tro­duire une sorte de chambre mortelle conçue pour élimi­ner de son royaume ceux qui, du fait de leur âge et de leur infir­mité, n’étaient plus utiles à la communauté.

Les années ayant passé, le Mir Muhammad Nazim Khan a lui-même souf­fert de cata­racte (Lorimer EO, 1939A3 page 109) mais il a préféré la chirur­gie au suicide assisté !

On ne peut pas dire que Robert McCarrison ait fourni une preuve de la longé­vité appa­rente des Hunzas, ni même qu’il ait cher­ché à l’éta­blir. Il avait acquis en 1913 le statut de cher­cheur et pour cela renoncé à la clinique pour se consa­crer, loin de Gilgit, à l’étude expé­ri­men­tale des mala­dies liées à la malnu­tri­tion. Il avait surtout connu des Hunzas ceux qui pouvaient se dépla­cer jusqu’à GilgitN8 : trois jours de trajet à cheval selon John Clark (1957N22 page 9) qui était installé à Baltit (proche de KarimabadN23). Si les Hunzas qu’il a rencon­trés ne souf­fraient pas de mala­dies thyroï­diennes ni de désordres diges­tifs, rien ne lui permet­tait d’af­fir­mer que les habi­tants du haut de la vallée étaient en bonne santé. La présence de personnes « très âgées » — selon sa percep­tion — n’est pas garante d’une espé­rance de vie supé­rieure à la moyenne.

Les obser­va­tions de McCarrison, qui appar­te­nait à une « armée d’oc­cu­pa­tion » instal­lée au Gilgit-Baltistan depuis 1892, sont compa­rables à celles collec­tées par les U.S. Occupation Headquarters sur les îles d’Okinawa en 1949 — voir mon article Okinawa, îles de rêve(s). Les pratiques alimen­taires obser­vées à Okinawa étaient celles d’une popu­la­tion affai­blie par la guerre ou dépouillées de leurs moyens d’exis­tence. Nous verrons qu’au Hunza la domi­na­tion et la paci­fi­ca­tion britan­nique étaient deve­nues un facteur de persis­tance de la famine chro­nique dans la première moitié du ving­tième siècle (Allan NJR, 1990A20 page 404).

Données historiques

Le Gilgit-BaltistanN2 — dont le Hunza consti­tue la partie nord avec pour centre Baltit (près de Karimabad) à 2500 mètres d’al­ti­tude — est tout sauf ce lieu magique et mysté­rieux sous le toit du monde où le temps se serait suspendu… La vallée de la Hunza a connu de nombreux boule­ver­se­ments au cours des siècles, si l’on en juge par les noms de popu­la­tions qui s’y sont succé­dées : construc­teurs de méga­lithes, Dardes, Scythes, Kouchan, Huns, Tarkhans et Maghlots, Ayashok, Burshai, Maqpoons, Anchans, YagbosN24… Les Tarkhans se sont conver­tis à l’Islam au début du huitième siècle. Les DograsN25 du Cachemire ont pris le contrôle du Gilgit-Baltistan au milieu du 18e siècle.

Carte du Hunza
Le Hunza (centre : Aliabad).
Source : N26 ➡ Cliquer ce lien pour affi­cher la carte en mode inter­ac­tif
Noter que l’al­ti­tude n’est pas très élevée : Karimabad se situe seule­ment à 2500 mètres.

Une légende raconte que, sous le règne d’Alexandre le Grand, trois soldats grecs de son armée station­née en Perse, mariés à des femmes persanes, auraient échoué dans une muti­ne­rie et se seraient enfuis dans l’Himalaya, remon­tant la rivière Hunza en hiver pour échap­per aux pour­suites. Les habi­tants à peau claire du Hunza seraient leurs descen­dants. Ce récit est rapporté comme un « fait histo­rique » par Jay Milton Hoffman à l’is­sue d’en­tre­tiens avec le Mir Muhammad Jamal Khan (Hoffman JM, 1968B5 pages 81–82). Toutefois, aucune étude géné­tique n’a confirmé cette filia­tion grecque, alors qu’elle a été confir­mée pour les HazarasN27 — voir Qamar R et al. (2002N28).

Emily Lorimer écrit une version diffé­rente de la croyance popu­laire selon laquelle les trois soldats auraient été aban­don­nés malades, prenant soin de préci­ser que le Mir Muhammad Nazim Khan (grand-père de Jamal) « était assez intel­li­gent pour ne pas y croire » (Lorimer EO, 1939A3 page 106). Cette légende a donc surtout été recy­clée pour les touristes…

Une autre légende évoque le passage de Marco Polo qui aurait intro­duit le jeu du même nom. Mais une expli­ca­tion plus plau­sible est que le jeu aurait été importé du Turkestan, le mot « polo » dési­gnant en tibé­tain la racine du saule dans laquelle était taillé le ballon. Chaque village du Hunza a son équipe de polo. Les rares plate­formes hori­zon­tales servent de terrain à ce jeu dont les voya­geurs ont témoi­gné de l’ex­trême violence dans sa version Hunza. John Tobe écri­vait (1960A16 pages 347–348) :

Je ne sais pas qui peut être le plus fati­gué… les musi­ciens, les joueurs de polo ou les spec­ta­teurs exci­tés, actifs et hurlants. […]

Ils marquent rare­ment 9 buts en moins d’une heure. Souvent la partie dure une demi-journée. Et à travers tout ces joyeux cris et hurle­ments — tout le monde semble crier comme un fou — l’or­chestre joue ses airs martiaux.

Image du Bouddha taillée dans le rocher près de Gilgit. Source : A1 page 109

Avant leur conver­sion à l’Islam au 16e et 17e siècle, les BaltiN29 d’eth­nie tibé­taine qui habi­taient cette région étaient boud­dhistes. Il subsiste des traces histo­riques de cette époque comme en témoigne Emily Lorimer (1939A3 page 272) :

À peu près quatre miles avant Gilgit [près de Nowpoor dans la direc­tion de Yensal], là où débouchent les nullahs [vallées étroites] de Kargah et Naupor, il y a une langue étroite de falaise lisse sur laquelle, cent pieds envi­ron au-dessus du sol acces­sible, un artiste inconnu a sculpté à une date incon­nue une belle repré­sen­ta­tion du Bouddha debout. Nous avons noté qu’il devait faire une dizaine de mètres de haut. […]

Plus tard, les habi­tants, qui ne connais­saient rien du Bouddha ni de son histoire, ont appelé ce person­nage une Yakshini [N30], disant qu’il s’agis­sait d’une ogresse dévo­reuse d’hommes. Un saint de passage avait été appelé à l’aide et avait réussi à la clouer au rocher. Il disait qu’elle ne pour­rait pas s’échap­per tant qu’il serait en vie et que tout irait bien si, une fois mort, on l’en­ter­rait au pied du rocher. Il s’ap­prê­tait à reprendre ses péré­gri­na­tions. Les gens lui étaient recon­nais­sants d’être déli­vrés [de cette ogresse], mais avec prudence ils esti­mèrent qu’ils risquaient de ne pas être aver­tis de son décès ou de ne pas pouvoir retrou­ver son hono­rable et valeu­reuse dépouille. Afin d’évi­ter toute décep­tion ou désastre futur, ils ont donc prudem­ment assas­siné leur bien­fai­teur et l’ont enterré sur place. La Yakshini est toujours là, ce qui atteste l’au­then­ti­cité de ce conte moral.

Cette légende a été racon­tée avec plus de détails par le colo­nel John Biddulph (1880 éd. 1971A1 page 112).

L’histoire mouve­men­tée du Gilgit-Baltistan explique peut-être l’éton­nante diver­sité de sa popu­la­tion — voir les photos de Wakhis par Bernard Grua (2018N31). Serait-elle aussi un facteur de résis­tance aux mala­dies méta­bo­liques et infectieuses ?

L’époque pré-coloniale

Un roi hunza et des membres de la tribu
Un roi hunza et des membres de la tribu. Source : Edward Knight (1893A2 page 352)

Selon WikipediaN32 :

À partir de 1847, le Mir [prince] du Hunza a reconnu une allé­geance nomi­nale à la Chine. Elle résulte de l’as­sis­tance appor­tée par Mir Ghazanfar Khan I à la Chine dans sa lutte contre les révoltes fomen­tées par Afaqi Khoja, sépa­ra­tiste ouïghour au Yarkand [N33], à la suite de laquelle la Chine a accordé au Hunza un jagir (conces­sion de terre) au Yarkand et payé un tribut au Mir.

Le Hunza était une prin­ci­pauté alliée de la Chine bien avant l’ar­ri­vée des Anglais. Cette alliance avait été renfor­cée d’un lien de suze­rai­neté à partir de 1761.

Il n’avait rien du peuple d’agri­cul­teurs et de bergers paci­fiques que chantent les fables modernes, par exempleN34 : « Les Hunzas sont des adeptes du yoga, et des maîtres de la respi­ra­tion yogique. En outre, la médi­ta­tion quoti­dienne est obser­vée, avec des sessions courtes tout au long de la jour­née. » Le colo­nel RCF Schomberg en faisait une toute autre descrip­tion (1935A7 page 138) :

Les hommes Hunzas ne sont ni cruels ni vindi­ca­tifs, pas plus qu’ils ne sont de grands combat­tants comme les Pathan ou les Gurkha, dans le sens où ils aiment la bataille. Ils sont durs et entre­pre­nants parce que leur terrain acci­denté les rend ainsi. Sans aucun doute, ils adoraient le brigan­dage et avaient beau­coup de plai­sir à atta­quer les Nagaris mous et inca­pables, à buti­ner les gros Turkis qui se rendaient à La Mecque et à piller le Kirghiz des Pamirs. Maintenant, toute­fois, ils vivent des jours sombres et la malé­dic­tion de la paix dans un pays surpeu­plé les pour­rit. Cependant, ils sont toujours une belle race, sans aucun doute le meilleur de tous les groupes de tribus et de métis sur des centaines de kilo­mètres à la ronde. Ils admettent eux-mêmes qu’ils ne sont plus ce qu’ils étaient et n’ont plus de champ libre pour exer­cer leurs capa­ci­tés. Ils regrettent leur vie sans foi ni loi, qui appelle à une déci­sion rapide, à de grandes diffi­cul­tés et à un véri­table courage.

Extrait de “Where Three Empires Meet”
Extrait de Where Three Empires Meet
Source : A2 page 372
Lire la traver­sée du pont de cordes !

Le voya­geur anglais Edward Frederick Knight présente les États du Hunza et du Nagar au chapitre XXI de son ouvrage Where Three Empires Meet, a narra­tive of recent travel in Kashmir, Western Tibet, Gilgit and the adjoi­ning coun­tries (1893A2). Dans un style qu’il convient de repla­cer dans le contexte de la « mission civi­li­sa­trice » de l’époque colo­niale, il écrit (A2 pages 347–350) :

Il est étrange de trou­ver deux nations rivales dans un ravin étroit, occu­pant les deux côtés du torrent ; mais c’est le cas de la vallée de Kanjut (Hunza). […] Le Hunza et le Nagar, bien que d’or­di­naire presque conti­nuel­le­ment en guerre l’un avec l’autre, ont toujours uni leurs forces contre un ennemi étranger.

Ces Hunza-Nagaris, géné­ra­le­ment dési­gnés par leurs voisins comme des Kanjutis, bien que ce terme ne s’ap­plique stric­te­ment qu’aux Hunzas, sont depuis des siècles la terreur de tous les peuples depuis l’Afghanistan jusqu’au Yarkand [N33]. Comme ils habitent ces défi­lés diffi­ci­le­ment acces­sibles, ils ont pris l’ha­bi­tude de mener des raids à travers l’Hindoo Koosh et de vivre de brigan­dage bien orga­nisé, les thums, ou rois de ces deux petits États, tirant la majeure partie de leurs reve­nus de cette source de profit. La frayeur qu’ins­pi­raient ces voleurs était telle que de larges districts ont été aban­don­nés par leurs habi­tants, et leurs terres culti­vées reve­nues à l’état sauvage, sous la menace perpé­tuelle de raids des Kanjut. […]

Mais tout ce brigan­dage, aussi mauvais qu’il fût, n’était qu’un délit mineur à côté du trafic d’es­claves systé­ma­tique auquel se livraient ces fléaux des fron­tières depuis un temps immé­mo­rial. Tout prison­nier de valeur commer­ciale — homme, femme, enfant — capturé pendant les raids était emmené à travers les montagnes pour être vendu, soit direc­te­ment aux proprié­taires d’es­claves du Turkestan chinois, soit aux chefs kirghizes qui leur servaient d’intermédiaires. […]

Les diri­geants de ces deux États étaient, comme on peut s’en douter, des scélé­rats ignares et assoif­fés de sang, irres­pec­tueux des obli­ga­tions de leurs trai­tés, et ne respec­tant rien d’autre que la force. […] Le thum du Hunza [Muhammad Safdar Ali Khan, N35], que nous allons main­te­nant desti­tuer, se prend pour un descen­dant d’Alexandre le Grand — une reven­di­ca­tion commune dans les envi­rons — sur la foi d’une légende de l’Hindoo Koosh ; certai­ne­ment un pédi­grée respec­table. On dit qu’il était conforme à l’éti­quette, dans sa cour sauvage, qu’en certaines occa­sions le Wazir (vizir) deman­dât en présence du thum : « Qui est le plus grand roi de l’Orient ? » et qu’un autre flat­teur répon­dît : « Certainement le thum du Hunza ; à moins, peut-être, que ce soit l’empereur de Chine ; car ces deux-là sont sans nul doute les plus grands. » Ce monarque a une très haute opinion de lui-même. Quand le capi­taine Younghusband lui a demandé pour­quoi il n’avait pas visité l’Inde, il a répondu en riant : « Il n’est pas coutume qu’un roi comme moi et mon ancêtre Alexandre le Grand quittent leurs propres terri­toires. » Toutefois, plus tard, il s’est rési­gné à voya­ger dans un pays étran­ger ; car, après que ses forte­resses aient été prises d’as­saut, il a pris ses claques pour s’en­fuir en Chine avec une vitesse manquant un peu de dignité pour un prince d’une telle grandeur.

Le colo­nel John Biddulph précise, à la même époque, les avan­tages que les Hunzas ont tirés de leur aide dans la répres­sion de l’in­sur­rec­tion au Yarkand en 1847 (Biddulph J, 1880A1 page 28) :

Les Chinois versaient une subven­tion fixe au thum du Hunza qui, en retour, faisait preuve d’une allé­geance nomi­nale. En ces circons­tances, les cara­vanes entre le Yarkand et Leh étaient régu­liè­re­ment pillées dans la vallée du fleuve Yarkand, près de Koolanooldi, par les gens du Hunza, tandis que les auto­ri­tés chinoises fermaient les yeux sur une pratique qu’elles ne pouvaient ni empê­cher ni punir. Les raids étaient orga­ni­sés par le thum et visaient un endroit dési­gné par la proxi­mité de la route des cara­vanes. Ses agents au Yarkand l’aver­tis­saient qu’une riche cara­vane était sur le point de partir et un groupe était immé­dia­te­ment dépé­ché pour l’at­tendre par des sentiers monta­gneux connus d’eux seuls. Une fois le pillage réalisé, les jeunes hommes étaient géné­ra­le­ment saisis et vendus en escla­vage, faisant du Hunza le prin­ci­pal four­nis­seur des marchands d’es­claves du Badakshan.

Hunza - Mir Safdar Ali Khan
Mir Safdar Ali Khan. Source : Jan JatooriN36

La campagne victo­rieuse des Britanniques est racon­tée dans l’ou­vrage d’Edward Frederick Knight aux chapitres XXII-XXV (1893A2). Le Mir du Hunza avait en vain espéré un soutien des Russes pour des armes et des muni­tions, voire même la parti­ci­pa­tion de Cosaques, ainsi que des Chinois dont ils étaient encore les vassaux.

Le prince du Nagar avait été entraîné contre son gré dans la résis­tance à cette inva­sion. Knight raconte (1893A2 page 381) :

Le 30 novembre [1891] nous reçumes la réponse à l’ul­ti­ma­tum du Colonel Durand. Il se trouve que les Nagaris réunis à Nilt n’étaient qu’à demi déci­dés d’en venir aux mains avec nous, quand, soudain, de la forte­resse Hunza de Maiun sur l’autre côté de la rivière, avait surgi le féroce Wazir (vizir) [Muhammad Shah] héré­di­taire du Hunza — l’agent de Safdar Ali pour l’as­sas­si­nat de son père [en 1886], l’an­cien thum [prince] — qui s’était intro­duit dans le Conseil, mena­çant de couper la tête de quiconque s’aven­tu­re­rait à parler de paix, et qui, surpas­sant toute l’as­sis­tance par la violence de son éloquence, avait contraint les Nagaris de se rallier aux Hunzas. Il avait insulté, maltraité, et menacé de mort l’émis­saire du Colonel Durand, natif du Nagar, mais s’était fina­le­ment contenté de lui voler son cheval et de nous le renvoyer à pied.

Cette histoire récente n’empêche pas un thuri­fé­raire du para­di­siaque Hunza de rappor­ter les éléments de langage du Mir Muhammad Jamal Khan (Banik AE, 1960 réédi­tion 2010B2 page 236) :

Il y a des siècles, c’étaient des combat­tants coura­geux car ils devaient proté­ger les cols de montagne contre les enva­his­seurs. Néanmoins, les Hunzakuts d’au­jourd’­hui sont les gens les plus tempé­rés et les mieux dispo­sés que j’ai jamais rencontrés.

Hunza - Un rafik (route bâtie) sur la route de Gilgit au Tukestan chinois
Un rafik (route bâtie) sur la route de Gilgit au Tukestan chinois.
Source : Shor F (1953A10 pages 496–497)

Lire aussi à ce sujet : Le Grand Jeu : rencontre anglo-russe aux confins du Pamir, de l’Hindou Kouch et du Karakoram (Grua B, 2019N37). Extrait :

De son côté, Safdar Ali [le prince du Hunza] tentait proba­ble­ment de faire monter les enchères entre ce qu’il esti­mait être des rivaux se dispu­tant ses faveurs. « Il pensait que l’impératrice des Indes, le tsar de Russie et l’empereur de Chine étaient les chefs de tribus voisines » (Younghusband). Il était, en tout cas, incons­cient de l’extrême suscep­ti­bi­lité des Anglais concer­nant l’accès aux cols et corri­dors pouvant éven­tuel­le­ment conduire les troupes russes à l’empire des Indes. Le poten­tat préféra multi­plier les fanfa­ron­nades, les insultes et les demandes de pots-de-vin. […]

De sa propre initia­tive, Safdar Ali allait œuvrer à créer les prétextes condui­sant à sa perte. En hiver, en l’absence des Gurkhas verrouillant le col de Shimshal, il reprit ses agres­sions meur­trières sur les cara­vanes entre le Ladakh et le Xinjiang, se persua­dant que les Russes et les Chinois vole­raient à son secours en cas de néces­sité. Il commença même à s’en prendre aux commu­nau­tés voisines et aux posses­sions cache­mi­ries. En novembre 1891, les Britanniques passèrent à l’offensive en donnant l’assaut à une série d’ouvrages mili­taires du Nagar et du Hunza lors de leur montée vers le nord depuis Gilgit.

➡ L’histoire d’un peuple est souvent réduite à son acti­vité mili­taire, aux actes violents et aux débor­de­ments guer­riers de ses diri­geants. Celle des Hunzas ne devrait pas faire oublier qu’à la même époque « nos ancêtres » mettaient une partie de l’Europe à feu et à sang !

L’époque coloniale

Hunza - Le Mir Muhammad Nazim Khan et son vizir Khan Bahadur Humayun Baig
Le Mir Muhammad Nazim Khan et son vizir Khan Bahadur Humayun Baig à la cour de Dehli en 1911
Source : AzeemN38

En 1892, Safdar Ali Khan, dernier souve­rain du Hunza plei­ne­ment indé­pen­dant — qui avait assas­siné son père et ses deux frères pour accé­der au trône en 1886 — s’est enfui à Kashghar en Chine, remplacé par son jeune frère Nazim Khan jusqu’en 1938. Ghazan Khan II lui a succédé en 1938, puis Jamal Khan en 1945N35.

Dans un ouvrage histo­rique de la dynas­tie qu’il avait trans­mis à Jamal Khan (Shor JB, 1955A12 page 292), Nazim Khan avait écrit au sujet de son frère Safdar Ali (Tobe JH, 1960A16 page 256) :

Il a fait assas­si­ner Taighoon, Nematulla et Misiab, jeter au bas de Ghulkin dans un préci­pice Sakhawat Shah et Jahandar Shah, fait tuer leur mère et orga­nisé le meurtre de Salam Khan à Shimshal.

Le Hunza a été un état prin­cier allié de l’Inde britan­nique jusqu’à l’in­dé­pen­dance de l’Inde en 1947. Cette alliance était bâtie sur un climat de coopé­ra­tion qu’Emily Lorimer asso­ciait à la Pax BritannicaN39.

Hunza - Muhammad Nazim Khan
Muhammad Nazim Khan
Source : RCF Schomberg (1935A7 page 115)

Emily Lorimer faisait l’éloge des chan­ge­ments surve­nus sous le règne de Muhammad Nazim Khan (Lorimer EO, 1939A3 pages 122–123). Elle écri­vait à propos du Mir : « Bien qu’âgé de près de soixante-dix ans, il avait encore une fière allure d’homme, un roi sous toutes les coutures, aussi conve­nable que les très rares auto­crates héré­di­taires authen­tiques dans notre monde sens dessus dessous ». Il était tout de même diabé­tique et atteint de cata­racte (1939A3 pages 108–109).

Sous domi­na­tion britan­nique, le Gilgit-BaltistanN2 faisait partie de l’État de Jammu et Cachemire au nord de l’Inde. Les Anglais ont renforcé leur pres­sion sur ces terri­toires, redou­tant leur annexion par l’Union sovié­tique. Situé à une ving­taine de kilo­mètres des fron­tières chinoise et afghane, le Hunza aurait pu être une place stra­té­gique convoi­tée si les chemins d’ac­cès n’avaient pas été aussi impraticables.

Hunza et Nagar

Hunza - Rani Shams-un Nahar en 1961
Rani Shams-un Nahar en 1961
Source : Jay M Hoffman (1968B5 page 89)

Shams-un Nahar, l’épouse du Mir Muhammad Jamal KhanN6, a été la dernière reine du Hunza jusqu’en 1947. Elle a vécu jusqu’en 2006. Originaire de la vallée de la Hunza, l’an­thro­po­logue Fazal Amin BegN40 a trans­crit un entre­tien avec elle six ans avant sa mort (Beg FA, 2000N41). On y apprend les rapports entre les États du Hunza et du Nagar (carteN42) tous deux en bordure du fleuve Hunza, para­doxa­le­ment enne­mis héré­di­taires bien qu’en­tre­te­nant des liens matri­mo­niaux. Leur divi­sion date­rait de l’ar­ri­vée des musulmans.

Fille du Mir du Nagar et promise en mariage (à son insu à 14 ans) au fils du Mir Muhammad Ghazan Khan II du Hunza, elle détaille les liens de parenté entre leurs clans fami­liaux (Beg FA, 2000N41) :

Il est impor­tant de noter que depuis le début de son histoire, de nombreuses familles du Hunza sont soit du Nagar, soit des descen­dants des filles du Nagar. D’autre part, de nombreuses familles au Nagar pour­raient être témoins du fait qu’elles viennent du Hunza de la même manière. Cela reflète égale­ment les liens sous-jacents, et les mariages ont donc eu lieu entre les peuples de ces deux États prin­ciers. L’un des exemples concrets à cet égard est celui de ma propre famille. La mère de mon père, Zeb un-Nisah, était origi­naire du Hunza et était une fille de Shah Ghazanfar Khan I, fils de Shah Silum Khan III [N35]. De tels types de rela­tions de parenté exis­taient déjà et mon enga­ge­ment s’est donc déroulé sans aucune barrière.

Les mariages entre jeunes aris­to­crates du Hunza et du Nagar servaient à éviter les guerres entre voisins… Toutefois, à l’in­té­rieur de chaque État, l’ac­cès au trône était presque inévi­ta­ble­ment l’abou­tis­se­ment d’une lutte fratri­cide (Beg FA, 2000N41) :

Mon père était le plus jeune de ses frères. Trois ou quatre frères étaient plus âgés que lui. À cause de leurs combats mutuels, deux frères ont été tués. Mon père et ses frères avaient aussi un demi-frère. Certaines personnes ont tenté de persua­der mon père que si son demi-frère gran­dis­sait, il lui serait nuisible. En tant que conseillers, ces sympa­thi­sants ont recom­mandé qu’il serait appro­prié de tuer son demi-frère. Il convient de noter que le meurtre n’était pas consi­déré comme une chose anor­male ni étrange en ce temps. Le nom d’un frère de mon père était Babar et l’autre était Harithum. Il y a un endroit appelé Yal, un site d’ébou­le­ment sur la route du Karakoram entre Ghulmet et Pisan (dans le Nagar). Mon oncle avait sa propriété foncière à Ghulmet. Les conspi­ra­teurs ont donc fait un plan pour son assas­si­nat. Sous prétexte de jouer au polo, mon oncle a donc été invité à Nagar Proper [carteN42]. Lorsqu’il est arrivé à Yal, il a malheu­reu­se­ment été tué là-bas.

À cette époque, mon père était jeune. Bref, Wazir Hamayun ([le vizir] du Hunza) et lui se sont enfuis à Gilgit afin d’in­vi­ter les forces britan­niques à venir (dans la vallée). Tous deux réus­sirent ainsi leur mission […]. Par consé­quent, la paix s’établit dans les deux principautés.

John Clark a rendu visite en 1950 au Mir du Nagar — un frère de Shams-un Nahar. Il nous livre ce commen­taire (1957N22 pages 87–88) :

C’était un jeune homme intel­li­gent et soli­taire que j’ai toujours aimé. Cette visite était socia­le­ment néces­saire, car il n’au­rait pas fallu dire que le Sahib améri­cain est resté des mois au Hunza et n’a même jamais pris la peine de traver­ser le fleuve pour se rendre au Nagar.

Lui et le Mir du Hunza vivaient à seule­ment huit kilo­mètres l’un de l’autre et étaient liés par un mariage, mais aucun n’était jamais entré dans le pays de l’autre. Les cinq-cent ans de petites guerres conti­nuelles entre le Hunza et le Nagar avaient pris fin dans la mémoire des hommes vivants, mais la méfiance jalouse persis­tait. Le Nagar, sur le nord ou la pente ombra­gée de la chaîne des Kailash, était fertile et bien arrosé toute l’année, produi­sant une quan­tité plus que suffi­sante de nour­ri­ture pour ses habi­tants. Le Hunza, juste de l’autre côté de la rivière, au sud du Karakoram, brûlait éter­nel­le­ment sous le soleil écla­tant et manquait toujours d’eau et de nour­ri­ture. Ce n’est que par une disci­pline sévère et un dur labeur que les Hunzas se sont affir­més comme « les meilleurs hommes et les plus braves combat­tants dans les montagnes ». Les Nagaris, qui étaient iden­tiques sur le plan racial et linguis­tique avec les Hunzas, ont passé leur vie à procla­mer : « Nous sommes aussi bons que vous ! » — ce qui voulait dire, natu­rel­le­ment, qu’ils sentaient qu’ils ne l’étaient pas.

John Biddulph écrit dans Tribes of the Hindoo Koosh (1880A1 pages 27–28) :

La famille diri­geante du Hunza est appe­lée Ayeshé (céleste), d’après les circons­tances suivantes. Les deux États de Hunza et Nagar étaient autre­fois un, gouver­nés par une branche des Shahreis, la famille diri­geante de Gilgit, dont le siège du gouver­ne­ment était Nager. La tradi­tion raconte que Mayroo Khan, appa­rem­ment le premier thum [roi] musul­man du Nagar à peu près 200 ans après l’in­tro­duc­tion de l’Islam à Gilgit [à l’époque de l’Imam Islām Shāh, tren­tième imam des musul­mans ismaé­liens, 1368–1424] a épousé une fille de Trakhan de Gilgit, qui lui a donné des fils jumeaux nommés Moghlot et Girkis. La famille diri­geante actuelle du Nagar est issue du premier. Les jumeaux se seraient montrés hostiles l’uns envers l’autre dès leur nais­sance. Alors leur père, inca­pable de régler la ques­tion de la succes­sion, a divisé son État en deux, donnant à Girkis le nord-ouest et à Moghlot la rive sud-est de la rivière.

L’âge n’a pas dimi­nué leur inimité et Girkis, pendant la chasse, a été tué par un fidèle de Moghlot […] qui, l’in­vi­tant à regar­der quelque chose en haut de la falaise, lui a tiré une flèche dans la gorge. Girkis n’avait qu’une fille qui selon la coutume locale est deve­nue la reine (ganish) du Hunza. Le premier souci de celle-ci a été de venger son père. La tradi­tion raconte qu’elle avait juré de déchi­rer de ses dents le foie de l’as­sas­sin et qu’elle l’au­rait vrai­ment fait. […]

Le jeune prince Kamal Khan du Nagir, un jeune fils de Moghlot, a traversé la rivière pendant la nuit, lui a fait la cour et a gagné son cœur. Chaque nuit les amants se rencon­traient, à l’insu du reste du monde, jusqu’à ce qu’ad­viennent de sérieuses consé­quences ; et un beau jour il a été annoncé au Hunza que, bien que la Providence n’ait pas donné un mari à la prin­cesse, elle l’avait grati­fiée d’un fils. La morale au Hunza n’est pas des plus strictes, même aujourd’­hui [en 1880], de sorte qu’on a peu posé de ques­tions. Les braves gens, en géné­ral, se sont conten­tés de battre leurs tambours, de danser et de se livrer à d’autres festi­vi­tés à l’oc­ca­sion de la nais­sance du prince Chiliss Khan.

Kamal Khan semble quand même s’être « mal comporté » car cette histoire est dissi­mu­lée au Hunza derrière la fiction qu’un prince du Shighnan aurait été marié à la prin­cesse, mais qu’on a oublié son nom, de sorte qu’on l’ap­pelle Ayesho (envoyé du Ciel), un nom qui a été adopté par la famille régnante du Hunza.

John Tobe donne une expli­ca­tion de l’ap­pel­la­tion « Hunza » (1960A16 page 429) :

[…] quand les diri­geants du Shignam [Shighnan] sont arri­vés au Hunza, ils ont appelé la vallée Kanjut. Ce nom est resté jusqu’au moment des Girkis qui ont appelé le pays « Hunza » parce que tous les gens étaient unis comme les flèches dans un carquois. En langue bourou­chaski, Hunza signi­fie « flèche ».

Un autre mythe d’ori­gine, chanté à la cour du Hunza à l’oc­ca­sion du Tumushuling, la fête du solstice d’hi­ver, est rapporté par John Clark (1956N22 page 141) :

Dans des temps anciens, le Rajah de Gilgit gouver­nait tout le pays, de Gilgit à Mintaka Pass, et tout le Nagar [carteN42], oui, ainsi que l’Ishkoman et le Yasin [carteN43], jusqu’aux fron­tières du Chitral [carteN44] et du Yaghistan. Il déte­nait le pouvoir d’un roi sur cette terre et l’exer­çait égale­ment, grâce à sa connais­sance de la magie, sur ses djinns, ses diables et les esprits. Mais c’était un homme mauvais, dont la force le faisait craindre beaucoup.

Le roi avait l’ha­bi­tude de manger la chair d’un bébé allaité, tué chaque jour. C’était une plaie doulou­reuse pour son peuple, mais ils étaient impuis­sants à l’ar­rê­ter. Il n’avait lui-même qu’un enfant, une fille adulte qui gardait son propre conseil. Puis un jour, un jeune prince et ses fidèles cour­ti­sans ont fait irrup­tion à Gilgit, des exilés de Perse. Bientôt, le prince et la fille du roi sont tombés amou­reux. Elle lui a parlé des pouvoirs magiques de son père et lui a expli­qué que cette magie ne pouvait pas résis­ter au feu. Le jeune prince a donc arrangé un grand tama­sha [une célé­bra­tion] et secrè­te­ment, la nuit, avec ses servi­teurs, ils ont creusé une fosse profonde près de la porte du malé­fique Rajah. La nuit suivante, tout le monde est venu au tama­sha en portant une torche, comme l’avait ordonné le prince. Ils ont fait semblant de provo­quer une grande émeute. Lorsque le Rajah s’est préci­pité pour l’ar­rê­ter, il est tombé dans la fosse ; très vite, le prince et tout le peuple lui ont jeté leurs flam­beaux et il a été complè­te­ment consumé. Puis le prince et la prin­cesse se sont mariés et ont bien gouverné Gilgit. Selon la légende, l’un des neveux du prince serait devenu le premier Mir du Hunza, un autre Mir de Nagir.

Les rela­tions compli­quées entre Hunza et Nagar, et les coutumes de leurs popu­la­tions, sont expo­sées dans l’ou­vrage du colo­nel RCF Schomberg (1935A7 pages 125–183).

L’époque post-coloniale

Muhammad Jamal Khan, Mir du Hunza (1961)
Muhammad Jamal Khan, Mir du Hunza (1961)
Source : Jay M Hoffman (1968B5 page 89)

Après le départ des Anglais en 1947, le Hunza a fait l’ob­jet d’avances de la République de Chine qui deman­dait au Mir qu’il revienne sous protec­tion chinoise. L’Inde essayait aussi de prendre le contrôle de ce terri­toire bien qu’il fût peuplé majo­ri­tai­re­ment de musul­mans — chiites au Nagar et ismaé­liens au Hunza.

Le 3 novembre 1947, le Mir Muhammad Jamal KhanN6, diri­geant du Hunza seule­ment depuis 1945, a envoyé un télé­gramme à Jinnah annon­çant son choix d’ac­cé­der au nouvel État du Pakistan. Sa déci­sion avait été prise une semaine après que Hari Singh, le maha­raja du Cachemire, ait demandé son ratta­che­ment à l’Inde suite à une tenta­tive d’in­va­sion par des MaseedN45 aidés par l’ar­mée pakis­ta­naise… et deux jours après qu’une révolte (sans effu­sion de sang) ait donné lieu au renver­se­ment du gouver­neur Ghansara Singh et à la procla­ma­tion de la République de Gilgit-BaltistanN24. Composé de chefs mili­taires sans soutien de la popu­la­tion locale, le nouveau gouver­ne­ment n’a duré que 16 joursN46.

Le Mir a conti­nué à régner sur le Hunza tandis que l’ad­mi­nis­tra­tion pakis­ta­naise mettait en place un Political Agent à Gilgit sur un modèle emprunté aux Anglais. Il a aussi été nommé, en 1951, repré­sen­tant du Prince Aga Khan Ismailia pour l’État de Hunza, l’Agence Gilgit, l’État de Chitral et l’Asie centraleN6.

Un pont de cordes sur la route menant au Hunza
Un pont de cordes sur la route menant au Hunza
Source : John Tobe (1960A16 page 39)

Annexion complète par le Pakistan

Le 25 septembre 1974, à la suite de mani­fes­ta­tions locales, Zulfikar Ali Bhutto, Premier ministre du Pakistan, a desti­tué le gouver­ne­ment du Mir et annexé l’État sous l’au­to­rité du gouver­ne­ment fédé­ral. « C’était, depuis long­temps déjà, la contrée la plus paisible, la plus instruite et la plus accueillante de ce pays. » (Grua B, 2019N37)

Le Mir Muhammad Jamal Khan avait régné de 1945 à 1974, conser­vant son titre jusqu’à son décès en 1976N35. Son fils aîné Ghazanfar Ali Khan IIN47 lui a succédé en tant que Gouverneur du Gilgit-Baltistan jusqu’au 14 septembre 2018. La fonc­tion prin­cière ayant été abolie, le titre de « Mir » est contestéN48 :

Le Hunza est une vallée célèbre de la région du Gilgit-Baltistan. La plupart des gens là-bas sont très fâchés lorsque les médias utilisent les termes : Mir du Hunza ou Rani du Hunza. « On dirait que quel­qu’un m’a tiré une balle dans le cœur », dit Fida Ali, dont le grand-père a perdu la vie alors qu’il travaillait pour le diri­geant de l’an­cien État prin­cier Hunza. Le gouver­neur despote était connu sous le nom de « Mir du Hunza ».

Karachi Agreement
Source : Samrana GultasabN49

Le 28 avril 1949, l’Azad CachemireN50 — à ne pas confondre avec le Cachemire indien — a cédé au gouver­ne­ment pakis­ta­nais le contrôle complet du Gilgit-Baltistan ainsi que celui des ques­tions de défense, des affaires étran­gères et des commu­ni­ca­tions dans sa propre région. Cette déci­sion, le Karachi Agreement N51, tenue secrète jusqu’en 1990, avait été prise sans consul­ta­tion du Gilgit-Baltistan. On peut lire sur WikipediaN52 :

À partir de ce moment [la signa­ture du Karachi Agreement] et jusque dans les années 1990, le Gilgit-Baltistan a été régi par le Règlement sur la crimi­na­lité fron­ta­lière de l’époque colo­niale, qui trai­tait les popu­la­tions tribales comme « barbares et non civi­li­sées » en impo­sant des amendes et des sanc­tions collec­tives. Les gens n’avaient pas le droit d’être repré­sen­tés par un avocat ou d’in­ter­je­ter appel. Les membres des tribus devaient obte­nir l’au­to­ri­sa­tion préa­lable de la police pour se rendre n’im­porte où et tenir la police infor­mée de leurs dépla­ce­ments. Il n’existait pas de système démo­cra­tique pour le Gilgit-Baltistan au cours de cette période. Tous les pouvoirs poli­tiques et judi­ciaires sont restés entre les mains du minis­tère des Affaires du Cachemire et des régions du Nord (KANA). Les habi­tants du Gilgit-Baltistan ont été privés des droits des citoyens pakis­ta­nais et azadis du Cachemire.

L’un des prin­ci­paux motifs de cet état de fait était l’éloignement de Gilgit-Baltistan. Un autre facteur était que le Pakistan dans son ensemble manquait de normes et de prin­cipes démo­cra­tiques. Le gouver­ne­ment fédé­ral ne donnait donc pas la prio­rité au déve­lop­pe­ment démo­cra­tique de la région. Il y avait égale­ment un manque de pres­sion publique car une société civile active était absente de la région, les jeunes rési­dents instruits optant géné­ra­le­ment pour vivre dans les centres urbains du Pakistan au lieu de rester dans la région.

[…]

À la fin des années 90, le président d’Al-Jihad Trust a saisi la Cour suprême du Pakistan d’une requête en vue de déter­mi­ner le statut juri­dique du Gilgit-Baltistan. Dans son arrêt du 28 mai 1999, la Cour a enjoint au Gouvernement pakis­ta­nais de garan­tir l’éga­lité de droits à la popu­la­tion de Gilgit-Baltistan, et lui a donné six mois pour le faire. À la suite de la déci­sion de la Cour suprême, le gouver­ne­ment a pris plusieurs mesures pour délé­guer les pouvoirs au niveau local. Toutefois, dans plusieurs cercles poli­tiques, il a été soulevé que le gouver­ne­ment pakis­ta­nais était inca­pable de se confor­mer au verdict du tribu­nal en raison des fortes divi­sions poli­tiques et sectaires au Gilgit-Baltistan, ainsi que des liens histo­riques exis­tant entre ce terri­toire et la région encore contes­tée du Cachemire, empê­chant la déter­mi­na­tion du statut réel du Gilgit-Baltistan.

[…]

Le peuple du Gilgit-Baltistan souhaite être inté­gré au Pakistan en tant que cinquième province distincte, mais les diri­geants de l’Azad Kashmir sont oppo­sés à toute initia­tive visant à inté­grer le Gilgit-Baltistan au Pakistan. Les habi­tants du Gilgit-Baltistan s’op­posent à toute inté­gra­tion avec le Cachemire et souhaitent plutôt obte­nir la citoyen­neté pakis­ta­naise et un statut consti­tu­tion­nel pour leur région.

Le ratta­che­ment au Pakistan du Gilgit-BaltistanN2 a déclen­ché la première guerre indo-pakistanaise (1947–1948). L’Inde, qui reven­dique l’in­té­gra­lité du Cachemire, réclame toujours le contrôle sur ce terri­toire, alors que le Pakistan affirme que le Cachemire indien devrait lui être ratta­ché puisque 90% de sa popu­la­tion est de reli­gion musulmane.

Le Hunza présenté dans cet article est celui du milieu du 20e siècle, fort diffé­rent de ce qu’il est devenu après l’achè­ve­ment (en 1978) du Karakoram high­wayN53 longeant la vallée pour relier le Pakistan et la Chine. Seuls les paysages magni­fiques ont été préservés !

Article créé le 18/10/2019 - modifié le 13/10/2022 à 15h07

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