Apprendre par inadvertance

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Cet article complète celui sous le titre Gymnastique involontaire. Apprendre par inad­ver­tance, encore un oxymore (lien:fpv5) direz-vous ?
Par inad­ver­tance : Sans avoir fait atten­tion, par étour­derie (Dictionnaire TLF lien:d4g4).

Dans les premières pages de son ouvrage Le Corps accordé (lien:bphq), Andréine raconte notre première rencontre du seitai (lien:vwym) en 1971, à l’oc­ca­sion d’un stage en Suisse auquel Itsuo Tsuda (lien:9d3z) avait été invité comme inter­ve­nant. Cet événe­ment a boule­versé ma compré­hen­sion de l’ap­pren­tis­sage — et de la vie en général — par une prise de conscience de la place de l’in­vo­lon­taire dans les actes que nous accom­plis­sons « consciem­ment ».

Parler de « l’in­vo­lon­taire » peut paraître aujourd’hui aussi incongru que l’était « l’in­cons­cient » avant Freud (lien:a63h) ou von Hartmann (lien:r25m).

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Itsuo Tsuda accom­pa­gnant un prati­quant du katsugen undō

Les lecteurs des livres de Tsuda, ou ceux qui pratiquent le katsugen undō (mouve­ment régé­né­ra­teur, voir mon article Gymnastique involontaire), ont appris que cet exer­cice qui consiste à « suspendre l’ac­ti­vité du système volon­taire » peut déclen­cher des mouve­ments échap­pant à notre contrôle. Ils savent aussi que de nombreux actes « semi-involontaires » comme le bâille­ment, l’éter­nue­ment, le rire ou le sommeil para­doxal, relèvent de méca­nismes analogues, mais plus fami­liers, rassem­blés sous la dési­gna­tion de système moteur extra­py­ra­midal (lien:pp3c). La contri­bu­tion majeure du seitai (lien:vwym), à l’ini­tia­tive de Haruchika Noguchi (lien:swze), a été d’iden­ti­fier ce processus là où d’autres instruc­teurs japo­nais invo­quaient des phéno­mènes para­nor­maux.

Ma première expé­rience au cours de ce stage a été celle de mouve­ments étranges incon­trôlés. Vus de loin, ils me faisaient penser à ce que je croyais connaître des crises d’épi­lepsie, alors qu’ils n’ont rien à voir avec un désordre neuro­lo­gique… Le corps les accom­plit sans modi­fi­ca­tion de son état de conscience, de manière aussi natu­relle que nous pouvons éter­nuer tout en jouant du piano. Je commen­çais à perce­voir une coopé­ra­tion entre l’in­cons­cient et l’in­vo­lon­taire.

À ce stade, j’au­rais pu me contenter de « prati­quer » régu­liè­re­ment le katsugen undō pour béné­fi­cier de ce mouve­ment « régé­né­ra­teur » supposé me main­tenir en bonne santé — ce que je croyais à l’époque. Mais une autre prise de conscience a eu lieu à la suite de ce stage, qui continue à produire des effets aujourd’hui.

Dans la vie quotidienne…

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Je me souviens du trajet de retour, de Gstaad à Aix-en-Provence, à bord de notre vaillante Dauphine. Je ne condui­sais pas car je tenais entre mes pieds la pile de poly­co­piés qui ont servi d’ébauche au premier ouvrage d’Itsuo Tsuda : Le Non-faire (Le Courrier du Livre, 1973 lien:beu1). Je les ai lus en continu, tota­le­ment absorbé par le sujet.

Aujourd’hui, relire les neuf ouvrages publiés par Tsuda ne me procure pas la même satis­fac­tion. Son œuvre litté­raire pour­rait se réduire à une centaine de pages du premier ouvrage, une fois expurgés les anec­dotes dont on ne connaît ni le préam­bule ni la suite (et qui circu­laient déjà dans l’en­tou­rage de Noguchi), ses géné­ra­li­sa­tions hâtives, et un « occi­den­ta­lisme » qui entre­tient l’illu­sion d’une sagesse millé­naire dont le Japon serait le prin­cipal dépo­si­taire… Même les récits de nais­sance publiés dans les volumes suivants — à commencer par le nôtre — font preuve d’une naïveté inquié­tante dans la défiance de tout suivi médical.

Une autre mani­fes­ta­tion de naïveté des « disciples » de Tsuda (dont nous faisions partie dans les années 1970) était l’ab­sence de tout regard critique sur ses affir­ma­tions. Plusieurs fois il nous avait fière­ment relaté qu’Alexis Carrel (lien:dmds) aurait déclaré ne pas avoir mérité le prix Nobel de méde­cine qui, selon lui, aurait « dû être attribué à Noguchi »… Sauf qu’il ne pouvait s’agir de Noguchi Haruchika âgé d’un an à l’époque (1912) mais de son collègue Noguchi Hideyo, un éminent bacté­rio­lo­giste nominé 7 fois pour le prix (lien:lkov) ! Alexis Carrel, dont on connaît la posi­tion détes­table en faveur de l’eu­gé­nisme, est par ailleurs cité à de multiples reprises dans les ouvrages de Tsuda…

Il reste que la lecture des premiers poly­co­piés m’avait cham­boulé. Nous étions dans une phase de notre vie où l’ac­cent était mis sur le contrôle : pratique du yoga et de la médi­ta­tion (façon zen), danse et arts martiaux, appren­tis­sages intel­lec­tuels etc. Or le seitai (lien:vwym) nous invi­tait à décou­vrir, à travers une expé­rience concrète, qu’une grande partie des actes préser­vant notre vie et notre santé relèvent de méca­nismes sur lesquels notre volonté ne s’exerce pas. Bien au contraire, cher­cher à les contrôler peut les rendre inef­fi­caces : avez-vous essayé de faire semblant de rire ou d’éter­nuer ? Andréine a exposé ce dilemne dans son récit « Quatre scéna­rios pour un phlegmon » (p. 257–259) qui relate un inci­dent survenu peu de temps après notre rencontre avec Itsuo Tsuda. Au lieu de prendre le contrôle (prāṇāyāma lien:rcv4) d’une respi­ra­tion présumée défaillante en raison de l’in­flam­ma­tion, nous avions laissé la « sous-ventilation » faire son travail, de sorte que l’éva­cua­tion du pus et la guérison du phlegmon avaient été possibles sans aide médi­ca­men­teuse. Dans la même situa­tion, un ami prati­cien expert de yoga qui essayait de se « puri­fier » avec le contrôle de sa respi­ra­tion, avait vécu l’in­verse et avait été contraint de faire appel aux anti­bio­tiques.

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Akiko et Haruchika Noguchi lien:swze

Ce qui m’a le plus inter­pellé pendant la lecture des poly­co­piés était la place de l’in­vo­lon­taire dans notre vie ordi­naire, en dehors des mala­dies ou des séances de katsugen undō. Par exemple, lors­qu’on apprend à conduire, en quelques jours, les gestes qu’on a besoin de contrôler au début deviennent des réflexes condi­tionnés par le système moteur extra­py­ra­midal (lien:pp3c). Il n’est certai­ne­ment pas néces­saire pour cela d’avoir lu les ouvrages de Tsuda ni déclenché le « mouve­ment régé­né­ra­teur »…

Il y a plus : piloter un véhi­cule ne se réduit pas à répéter une séquence gestuelle apprise. La route nous expose à une foule d’im­prévus, de situa­tions nouvelles qui déclenchent des réflexes au service de la préser­va­tion de la trajec­toire du véhi­cule (et de la survie des piétons et passa­gers). Tout cela s’ef­fectue consciem­ment, même si une partie de notre atten­tion peut être détournée vers la conver­sa­tion ou l’écoute de la radio. Nous voici donc en présence d’un compor­te­ment appris — à la portée de la plupart des humains — qui s’exerce effi­ca­ce­ment, et en toute sécu­rité, parce que la majeure partie des actes ont été relé­gués au système invo­lon­taire.

Suggestion mentale et intuition

Yvon-Yva

Peu après, j’ai assisté à un spec­tacle du célèbre hypno­ti­seur Yvon Yva (voir vidéo lien:hf1t) puis parti­cipé à un stage d’auto-hypnose qu’il animait le lende­main. Ce qui m’a le plus surpris n’était pas la transe hypno­tique qu’il savait induire chez des sujets, mais l’effet d’une simple sugges­tion mentale en dehors de l’état de transe : je l’ai vu déclarer à un spec­ta­teur qu’au bout de dix secondes il devien­drait inca­pable de se lever de sa chaise. Effectivement, l’homme restait collé à son siège, simple­ment parce qu’il avait à son insu inversé l’ef­fort muscu­laire… Comment y parvenir, cela ne m’in­té­res­sait pas parti­cu­liè­re­ment, mais l’hy­po­thèse qui est devenue mienne est que tout geste conscient, comme celui de se lever d’une chaise, est accompli de manière invo­lon­taire alors qu’il a été décidé volon­tai­re­ment. Or notre « volonté » peut être contra­riée, sans que nous y prenions garde, par la sugges­tion.

Aujourd’hui, des expé­riences d’ima­gerie céré­brale ou de poten­tiel évoqué montrent que la prise de déci­sion d’un acte « spon­tané » peut précéder de plusieurs secondes le moment où nous sommes en mesure de signaler avoir pris cette déci­sion.

Ces expé­riences sur la prise de déci­sion rendent plus compré­hen­sibles des phéno­mènes que nous attri­buons à l’in­tui­tion ou encore à la prémo­ni­tion. Bien entendu, nous connais­sons très peu les méca­nismes mis en œuvre dans le domaine de l’in­vo­lon­taire, que les neuro­phy­sio­logues s’ap­pliquent à décrypter. La complexité de leurs modèles expli­ca­tifs échap­pera long­temps au commun des mortels. Mais le simple fait de savoir qu’ils existent nous dispense de croire en un « arrière-monde » (lien:ugog) ou à un « incons­cient collectif » (lien:7m3g) : la contrac­tion d’un muscle relève de méca­nismes physico-chimiques que je suis inca­pable de concep­tua­liser, mais cela se fait tout seul, sans besoin de l’at­tri­buer à une énergie imma­té­rielle.

En réponse à la tenta­tion d’un vita­lisme orga­ni­ciste (lien:hfsv), Andréine Bel écrit (Le Corps accordé lien:bphq, p. 87) :

Ce qui est vital en nous semble dépendre des circons­tances et poten­tiels en présence, conju­gués à notre capa­cité à l’auto-détermination. Il s’inscrit dans une évolu­tion faite d’adaptations constantes au milieu, et d’interactions qui permettent aux êtres vivants de « persé­vérer dans leur être » et coopérer entre eux dans la mesure du possible. Ceci au lieu de se plier aux lois d’un « intel­li­gent design » qui voue­rait l’évolution au créa­tion­nisme, ou d’un dieu qui pren­drait les choses en main dès que notre volonté faiblit ou n’est pas concernée.

Apprendre sans effort

Un jour, nous sommes revenus sur un quai en bord de rivière près duquel j’avais vécu dans mon enfance. J’ai retrouvé un endroit où j’avais pris l’ha­bi­tude, avec les autres garne­ments, d’es­ca­lader le mur de soutè­ne­ment, à toute vitesse car nous étions forcé­ment pour­suivis par des « méchants »… Après plus de 20 ans j’ai refait la descente en retrou­vant exac­te­ment l’emplacement des trous sur lesquels nous prenions appui. Ma taille était plus grande mais la recon­fi­gu­ra­tion des gestes a été immé­diate.

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Un exemple appa­renté est celui d’une serrure de porte dans laquelle la clé se posi­tionne avec diffi­culté. Le premier jour, on peut mettre beau­coup de temps à ouvrir la porte. Mais la manœuvre correcte s’ins­crit assez vite, et, là encore, elle est réac­tivée immé­dia­te­ment si nous reve­nons des années plus tard.

Ces exemples sont ceux que j’ap­pelle appren­tis­sage par inad­ver­tance pour des gestes ou des mouve­ments corpo­rels. J’ai aussi remarqué que cet appren­tis­sage pouvait s’ap­pli­quer à la mémo­ri­sa­tion spatiale, bien que le résultat ne soit pas garanti.

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Rajinder Bazar à Jammu (Inde)

Nous étions les hôtes d’une famille de la ville de Jammu en Inde. Un matin, un jeune homme nous a accom­pa­gnés dans Rajinder Bazar, un enche­vê­tre­ment de rues encom­brées. Après une heure de prome­nade, notre guide s’est souvenu qu’il avait un rendez-vous urgent. Je lui ai dit, presque machi­na­le­ment, que nous allions nous débrouiller pour rentrer. Effectivement, nous avons retrouvé notre chemin alors que je n’avais fait aucun effort pour le mémo­riser. Il est d’ailleurs probable que je n’au­rais pas réussi si l’on m’avait prévenu qu’il faudrait s’en souvenir. La somme d’in­for­ma­tions à enre­gis­trer était consi­dé­rable, et la peur de ne pas y parvenir m’au­rait fait commettre des erreurs. Au lieu de cela, je m’étais spon­ta­né­ment fié à une mémoire spatiale qui enre­gistre, sur une courte durée, une « carte » précise du chemin parcouru. Ce méca­nisme mental est reconnu expé­ri­men­ta­le­ment aujourd’hui (voir page lien:3w11).

La notion d’ap­pren­tis­sage par inad­ver­tance dépasse donc le cadre des actes mémo­risés par le fait d’une simple répé­ti­tion. Dans le dernier cas, il n’y avait aucune répé­ti­tion ; la faculté de retrouver son chemin est proba­ble­ment inscrite comme un réflexe de survie chez tous les animaux. Lors de la conduite d’un véhi­cule, l’ap­pren­tis­sage se struc­ture pour une adap­ta­tion opti­male aux imprévus. Il est d’ailleurs conseillé de s’exercer simul­ta­né­ment sur des véhi­cules diffé­rents. Dans le cas d’un geste sportif, on peut avoir l’im­pres­sion d’une simple répé­ti­tion, mais l’exé­cu­tion par un expert n’a rien de méca­nique.

Une autre approche de l’apprentissage

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Tout ce que nous entre­pre­nons comme « exer­cice volon­taire », qu’il s’agisse de pratique spor­tive, de danse ou de musique, mais aussi d’entraînement à haute intensité ou d’exercice d'endurance, comporte une part signi­fi­ca­tive d’ac­ti­vité invo­lon­taire. Ce que j’ai commencé à décou­vrir, alors que je lisais dans la Dauphine qui serpen­tait sur la route des Alpes, c’est que le « volon­taire » et « l’in­vo­lon­taire », le conscient et l’in­cons­cient ne sont pas des entités sépa­rées, anta­go­nistes, mais que tout appren­tis­sage relève d’une coopé­ra­tion entre plusieurs systèmes.

De manière simi­laire, notre acti­vité mentale n’est pas tribu­taire d’un cloi­son­ne­ment entre cerveau « droit » et « gauche » comme on l’a cru un certain temps (voir l’ar­ticle d’Agnès Roux lien:f3id). Une consé­quence pratique est que l’exer­cice de la pensée « ration­nelle » n’est pas anta­go­niste de celui de l’ac­ti­vité « créa­trice ».

Les impli­ca­tions de cette prise de conscience sont consi­dé­rables. Il est possible de revi­siter nos méthodes d’ap­pren­tis­sage en les faisant béné­fi­cier du poten­tiel de l’in­vo­lon­taire. Une passe­relle entre les approches existe. Elle était un des points d’an­crage des ateliers de recherche en danse menés dans le cadre du groupe Le Tilt (lien:4gip). Elle est aujourd’hui proposée comme pratique de soin dans les ateliers de forma­tion Yukidō (lien:h1oy) et dans nos stages Santé-Découverte.


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