Gymnastique involontaire

Publié il y a 3 années - 1


Le terme « gym­nas­tique invo­lon­taire » est un oxy­more (lien:fpv5) car à pre­mière vue il n’y a rien de plus volon­taire que la gym­nas­tique ! Toutefois, dans son sens le plus géné­ral : art d’exercer, de for­ti­fier et de déve­lop­per le corps par un cer­tain nombre d’exercices phy­siques appro­priés (TLF lien:d4g4), la culture phy­sique com­porte tou­jours une part d’involontaire qui, de par sa nature, résiste à toute ana­lyse.

Nous appre­nons des tech­niques de manière volon­taire, par exemple faire du ski ou conduire une auto­mo­bile, mais au cours de l’apprentissage ces séquences ges­tuelles s’inscrivent comme autant de réflexes pris en charge par notre sys­tème moteur extra­py­ra­mi­dal (lien:pp3c) (voir mon article Apprendre par inadvertance).

Très com­plexe et mécon­nu, le sys­tème moteur extra­py­ra­mi­dal répond à nos besoins phy­sio­lo­giques en indui­sant des réac­tions à notre envi­ron­ne­ment et notre vécu. Nous dési­gnons ces méca­nismes comme « semi‐involontaires » (les phy­sio­logues pré­fèrent « semi‐volontaires ») car ils pré­servent notre facul­té de reprendre le contrôle, ce qui n’est pas le cas de pro­ces­sus comme les bat­te­ments du cœur ou la diges­tion des ali­ments.

sneezingExemple, lorsque nous éter­nuons : l’acte est invo­lon­taire mais il reste pos­sible, jusqu’à un cer­tain point, de l’empêcher, de le retar­der ou de le modi­fier.

J’appelle gym­nas­tique invo­lon­taire l’art de com­bi­ner des appren­tis­sages pro­gram­més avec toute forme d’éveil de l’acti­vi­té spon­ta­née de notre orga­nisme. Cette asso­cia­tion des approches rend l’apprentissage plus acces­sible, effi­cace et res­pec­tueux du corps.

Le katsugen undō

katsugen-undoUne pra­tique explo­ra­toire de l’involontaire appe­lée kat­su­gen undō a été pro­mue au Japon par Haruchika Noguchi (lien:swze), dans le cadre du sei­tai (lien:vwym), et impor­tée en Europe par Itsuo Tsuda (lien:9d3z) (voir biblio­gra­phie lien:6e8e). Elle est décrite et com­men­tée par Andréine Bel dans Le Corps accor­dé (2014 lien:bphq, p. 15). Nous l’avons décou­verte en 1971 avec Itsuo Tsuda. L’auteur uti­li­sait le terme « mou­ve­ment régé­né­ra­teur » dans ses ouvrages.

Il s’agit, en bref, de lais­ser le corps se mettre en mou­ve­ment, selon ses besoins, par une sus­pen­sion momen­ta­née du sys­tème volon­taire. L’exercice pour­rait à pre­mière vue s’apparenter à la transe, sauf qu’il n’induit aucune modi­fi­ca­tion de l’état de conscience. Il se dis­tingue aus­si du défou­le­ment, qui n’a pas le côté régé­né­ra­teur du kat­su­gen undō.

On le pra­tique seul ou accom­pa­gné. Dans ce der­nier cas, la qua­li­té non‐interventionniste de l’accompagnement est essen­tielle. Elle est absente, ain­si qu’une obser­va­tion vigi­lante et cri­tique de la pra­tique, de la plu­part des groupes que nous avons visi­tés ces der­nières années.

Les éveils

L’éveil des muscles et l’éveil des sensations sont le fruit du tra­vail des ate­liers de danse‐recherche et de danse forum pré­sen­tés sur le site Le Tilt (lien:4gip) et dans l’ouvrage Le Corps accor­dé (2014 lien:bphq, p. 344 et sui­vantes). Ils font appel au spon­ta­né avec une part de volon­taire mis à dis­po­si­tion des besoins du corps. Ils sont, à mon avis, plus abor­dables que le kat­su­gen undō. On peut les pra­ti­quer sans s’exposer au regard d’un « accom­pa­gnant ».

baby-waking-up
Baby Sender waking up (lien:mcc1)

L’éveil des muscles (lien:30n1) est la pro­lon­ga­tion de mou­ve­ments spon­ta­nés tels que ceux dont on fait l’expérience au sor­tir d’un som­meil répa­ra­teur. On aurait ten­dance à y voir de simples éti­re­ments pré­pa­rant le lever dans les secondes qui suivent. Or ce pro­ces­sus peut être pro­lon­gé en durée et en inten­si­té — les dan­seurs font l’expérience d’une bonne heure de pra­tique. Les chaînes mus­cu­laires s’activent l’une après l’autre, notam­ment des muscles pro­fonds sol­li­ci­tés prio­ri­tai­re­ment par le sys­tème moteur extra­py­ra­mi­dal (lien:pp3c).

Cette coopé­ra­tion éta­blit une « pas­se­relle » entre les sys­tèmes volon­taire et invo­lon­taire ; c’est un plus en com­pa­rai­son avec le kat­su­gen undō. Il est aus­si envi­sa­geable de pous­ser au maxi­mum l’effort et la durée de cer­tains mou­ve­ments, ce qui revient à enchaî­ner sur un entraînement fractionné de haute intensité (lien:w6ci).

Il peut adve­nir que le kat­su­gen undō se déclenche pen­dant l’éveil des muscles, si le corps en res­sent le besoin. Réciproquement, l’éveil des muscles se sub­sti­tue par­fois au kat­su­gen undō dans le dérou­le­ment d’une séance. On observe une poro­si­té entre ces deux pra­tiques, mais il est impor­tant de gar­der conscience de ce qu’on est en train de faire

L’éveil des sen­sa­tions (lien:4jnu) est un échauf­fe­ment, au même titre que l’éveil des muscles (lien:30n1), sauf que l’attention est por­tée sur la sen­sa­tion glo­bale du corps plu­tôt que sur un muscle ou une chaîne mus­cu­laire en par­ti­cu­lier. On peut pas­ser d’un exer­cice à l’autre : éveil des muscles ou des sen­sa­tions.

Il s’agit ici de sen­sa­tions internes, à ne pas confondre avec le « res­sen­ti » qui en est une inter­pré­ta­tion, une pro­jec­tion dans l’imaginaire. Cette écoute « non‐jugeante » est ren­due pos­sible par la décou­verte des para­mètres des sen­sa­tions et des besoins qu’elles signalent (Le Corps accor­dé, 2014 lien:bphq, p. 60–66).

Le dan­seur Leonardo Centi (lien:63c4), qui a for­te­ment contri­bué à la décou­verte de l’éveil des muscles et des sen­sa­tions, en a fait un pivot de son échauf­fe­ment en danse et une source de créa­ti­vi­té (voir par exemple son impro­vi­sa­tion Un Je Ne Sais Quoi lien:aobo).

En résu­mé, ce tra­vail à la lisière entre volon­taire et invo­lon­taire est fon­da­men­tal pour abor­der la cor­rec­tion pos­tu­rale ou un appren­tis­sage tech­nique (danse, musique, sport, marche…) dans les meilleures condi­tions. Il est donc impor­tant de lui accor­der une place en com­plé­ment de l’exercice d'endurance et de l’entraînement fractionné de haute intensité. L’éveil des muscles et des sen­sa­tions sont par ailleurs des exer­cices béné­fiques pour une amé­lio­ra­tion du som­meil.

De la sensation à la technique

L’approche semi‐involontaire dont nous par­lons ici ne peut pas se dis­so­cier de l’écoute des sen­sa­tions. Certains ani­maux domes­tiques en font une démons­tra­tion stu­pé­fiante — voir les vidéos de chats !

Au sujet de la marche :

Apprise vers un an, la marche devient invo­lon­taire, mais tout au long de la vie, on peut réap­prendre à mar­cher, décou­vrir la « marche por­tante » (cf. J.-A. Lachant, La marche qui soigne, 2013) dans un va‐et‐vient entre conscient et incons­cient. La prise de conscience des quatre niveaux où s’exerce la marche (pieds, hanches, épaules et yeux) retourne à l’involontaire. La pos­ture se rééqui­libre et amé­liore de ce fait la san­té.

Mais la marche peut aus­si se réap­prendre direc­te­ment par l’involontaire et le spon­ta­né, c’est l’éveil des marches (…). Les muscles guident la pos­ture et le dérou­lé du mou­ve­ment selon les besoins de l’organisme. Autoriser les genoux ou les pieds en dedans, les vrilles ou cour­bures de la colonne, les pivots du bas­sin…, aus­si curieux que cela puisse paraître, récon­ci­lie l’organisme avec son his­toire, du seul fait de leur per­ti­nence imma­nente. La marche, dans ce cas de figure, résulte de la per­cep­tion des besoins internes et de la réponse adé­quate qui leur est appor­tée.

Andréine Bel, Le Corps accor­dé (2014 lien:bphq, p. 201)

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Source : lien:m3g5

Au cours de son long appren­tis­sage du kathak (lien:r5wh) sous la direc­tion de Pandit Birju Maharaj (lien:r88m) Andréine a tra­vaillé tout par­ti­cu­liè­re­ment sur le posi­tion­ne­ment du bas­sin dans les mou­ve­ments de cette danse qui s’inspire des gestes de la vie quo­ti­dienne. Ce posi­tion­ne­ment est aus­si une des clés de la marche por­tante (lien:45y8).

Birju Maharaj est un péda­gogue excep­tion­nel qui invite ses élèves à obser­ver les sen­sa­tions asso­ciées aux mou­ve­ments justes. Cette explo­ra­tion de « l’univers des sen­sa­tions » est plei­ne­ment en accord avec celle du sei­tai (lien:vwym) que nous avons décou­vert en 1971 auprès d’Itsuo Tsuda (lien:9d3z), et qui consti­tue la base de ce qu’Andréine a déve­lop­pé dans sa pra­tique du yukidō (lien:f4s8).


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