Longévité

Hunza à perte de vue

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Sommaire

Montée en puissance du mythe

Les bavar­dages exal­tés de Ralph Bircher (1952B1), Renée Taylor (1964N60) et Jay Milton Hoffman (1968B5) me rappellent ceux — auxquels j’ac­cor­dais du crédit — de brah­manes anglo­phones en Inde expli­quant aux étran­gers que le système des castes n’existe plus, que les Hindous natu­rel­le­ment fidèles au message de Gandhi adhèrent aux valeurs chré­tiennes et que leur hygiène nutri­tion­nelle est exem­plaire… Ou encore celui de reli­gieux tibé­tains en exil dres­sant un portrait idyl­lique de leur pays d’origine.

En parcou­rant les récits de voyage, nous allons voir comment les affir­ma­tions sur les Hunzas ont donné lieu à une suren­chère de falsi­fi­ca­tions au cours des années 1950–1960.

Chasse aux langues (1934)

Le lieutenant-colonel David Lockhart Robertson LorimerN72 et son épouse Emily Overend ont effec­tué deux longs séjours au Gilgit-Baltistan. Le premier à Gilgit de 1920 à 1924, alors que David Lorimer était posté à Gilgit en tant que Political Agent (comman­dant mili­taire) du gouver­ne­ment de l’Inde (britan­nique). Linguiste de métier, il consa­crait son temps libre à l’étude et la docu­men­ta­tion de langues locales ; le shinaN56 puis le khowarN73, deux langues indo-iraniennes qu’il pouvait abor­der grâce à sa connais­sance de l’hindous­taniN74 et de dialectes afghans, pour se consa­crer ensuite à la langue des Hunzas, le bourou­chaskiN55 : « une langue au moins dix fois plus diffi­cile que le shina ou le khowar », appa­ren­tée à aucune autre et qui ne compte pas moins de « trente-huit formes de pluriel » (Lorimer EO, 1939A3 pages 250, 241).

Hunza - Vue de la gorge du fleuve Hunza à mi-chemin d'Aliábád
Vue de la gorge du fleuve Hunza à mi-chemin d’Aliábád. La route longe la falaise de droite.
Source : Lorimer EO (1939A3 page 64)
Photo repro­duite sans réfé­rence dans l’ouvrage de Bircher R, 1952 (1942) page 32

Ces travaux ont donné lieu à la publi­ca­tion par un insti­tut norvé­gien, en 1935, de trois volumes de plus de 400 pages sur la descrip­tion du bourou­chaski — SOASN75, voir les commen­taires de Grune D (1998N76). C’était la première descrip­tion formelle de cette langue après le chapitre qui lui avait été consa­cré dans l’étude compa­ra­tive des langues « tribales » publiée par John Biddulph (1880A1 pages 167–203). David Lorimer ressen­tait l’exi­gence d’un travail de terrain pour appro­fon­dir sa connais­sance du bourouchaski.

Pendant leur second séjour, en 1934–1935, les Lorimer étaient libé­rés de toute obli­ga­tion profes­sion­nelle et fami­liale. Ils se sont instal­lés quatorze mois dans une petite maison rela­ti­ve­ment bien équi­pée à AliábádN77 à 2500 m d’al­ti­tude. Ils y déve­lop­paient même leurs photos pour en offrir des tirages aux habi­tants ; je n’ai pas compris comment leur agran­dis­seur pouvait fonc­tion­ner sans source élec­trique… En fin de séjour, ils ont croisé le colo­nel RCF Schomberg (Lorimer EO, 1939A3 page 299).

Emily Lorimer confie que ce second séjour était plus éprou­vant en raison de leur âge (55 ans). Le chapitre rela­tant leur trajet de Srinagar (Cachemire) à Gilgit (1939A3 pages 41–55), tantôt à cheval et en partie à pied, de nuit sur la neige glacée lors du passage de cols (comme le Burzil Bai à 4195 mètres, N78) témoigne de leur courage, de leur téna­cité… et de la modes­tie de l’au­teure. Les impré­vus se succèdent, comme (page 44) la destruc­tion partielle du char­ge­ment de papier, machine à écrire et rubans qui sont leur prin­ci­pal outil de travail… L’ouvrage Language Hunting in the KarakoramA3 est une mine de détails ethno­gra­phiques « au fil des jours » authen­ti­fiés par leur compré­hen­sion du bourou­chaski. Même dans l’ad­ver­sité, Emily Lorimer fait preuve d’une belle dose d’hu­mour, par exemple (page 69) : « L’aspect de la route pour­rait vous faire dres­ser les cheveux sur la tête, mais elle est bien plus sûre que nos auto­routes meurtrières. »

Ses pointes d’hu­mour semblent avoir échappé à un offi­cier retraité origi­naire du Hunza (Hisamullah Beg SI, 2013N79) qui la juge complai­sante envers la culture et le mode de vie des Hunzas. Il est vrai qu’elle n’hé­site pas à avan­cer que « les Hunzas sont mieux éduqués que les produits de nos écoles coûteuses ».… Son récit de voyage peut être lu comme une illus­tra­tion en néga­tif des défauts de la civi­li­sa­tion occi­den­tale, un biais de percep­tion qui inspi­rera parti­cu­liè­re­ment Ralph Bircher (1952B1). Elle n’a de cesse de compa­rer les Hunzas en tant que « race » (traduire « ethnie ») aux popu­la­tions voisines, à commen­cer par les Nagaris, sur le versant opposé du fleuve Hunza, qui lui paraissent affu­blés de tous les défauts (Lorimer EO, 1939A3 pages 273–276).

Le terme « race » n’avait pas de conno­ta­tion néga­tive à cette époque. « Le Prince Louis d’Orléans décri­vait les Hunzas comme de “beaux hommes, actifs et intel­li­gents, portant sur leurs visages clairs une joie perpé­tuelle” et il allait jusqu’à dire : “Toute leur personne dénote les repré­sen­tants d’une race supé­rieure” » (Mons B, 1958A15 page 106). La compa­rai­son des humains en termes de « race » était monnaie courante chez les citoyens de l’Europe colo­ni­sa­trice jusqu’à la seconde guerre mondiale. La folie ethno­ci­daire du nazisme a au moins eu le mérite de clore ce débat dans le monde académique.

Hunza - David Lorimer prenant une photo du Mir Muhammad Nazím Khán sur un flanc de montagne à Báltit
David Lorimer prenant une photo du Mir Muhammad Nazím Khán sur un flanc de montagne à Báltit. Source : Lorimer EO (1939A3 page 273). Photo repro­duite sans réfé­rence dans l’ouvrage de Bircher R, 1952 (1942) page 160

Bien que jouis­sant d’une certaine auto­no­mie grâce à leurs compé­tences linguis­tiques, les Lorimer étaient les hôtes du Mir Muhammad Nazim KhanN35 et proches de son fils aîné Ghazan Khan, surnommé par Emily Lorimer « le Prince de Galles », qui lui a succédé en 1938 (Lorimer EO, 1939A3 page 228). Ils ont aussi béné­fi­cié de l’aide de son petit fils Jamal qui allait deve­nir le Mir en 1945 (A3 page 298). Ils étaient le plus souvent guidés ou conseillés par des “levies”, hommes de confiance rému­né­rés par le gouver­ne­ment et « sans doute nommés par le Mir » (1939A3 page 93).

Leur proxi­mité avec la famille prin­cière a joué, à leur insu, le rôle de filtre dans les rapports avec la popu­la­tion : les « pauvres » qu’ils décrivent n’étaient proba­ble­ment pas ceux au plus bas de l’échelle sociale. Mais cette distinc­tion avait peu d’im­por­tance puisque leur centre d’in­té­rêt était la langue locale. Emily Lorimer envi­sage la pauvreté comme une « unité séman­tique » (1939A3 page 122) :

Un jour, nous avons demandé, par rapport au sens des mots « riche » et « pauvre » : « Qu’appelleriez vous un homme riche ? »
— « Un qui a, disons, cent animaux. » (Une famille paysanne ordi­naire possède envi­ron vingt moutons, chèvres et vaches.)
— « Et y a‑t-il un seul homme riche à Aliábád ? »
— « Un seul, le yerpa [régis­seur de terres appar­te­nant au Mir]. »

Elle avait pris soin de décrire à la page précé­dente ce qu’il convien­drait d’ap­pe­ler la « version offi­cielle de la pratique du servage » au Hunza (1939A3 page 120) :

La plupart des familles paysannes du Hunza sont proprié­taires de leur terrain, trans­mis de géné­ra­tion en géné­ra­tion sans taxe foncière ni droit de succes­sion. Dans l’an­cien temps, les Mirs possé­daient une partie du terrain de chaque commune, et la coutume était de le faire culti­ver sous un travail obli­ga­toire réparti, en prin­cipe équi­ta­ble­ment, entre les villa­geois. Le yerpa, ou steward, qui avait la charge de cette posses­sion royale, était bien entendu dans la posi­tion enviable de pouvoir d’un côté trom­per son maître sur une grande partie de la produc­tion agri­cole, et de l’autre côté oppri­mer et main­te­nir sous pres­sion les ouvriers agri­coles malchan­ceux. Il soudoyait de diverses manières ceux qui s’ar­ran­geaient ainsi pour échap­per au travail commu­nal et pouvait exiger plus que leur dû de ceux qui lui déplaisaient.

Soyons rassuré, toute pratique de « travail forcé » a été abolie par le Mir Muhammad Nazim Khan — de qui Emily Lorimer tient cette expli­ca­tion. Les domaines prin­ciers (kutú­kal) sont toujours la propriété du monarque, mais ils sont à présent loués sous des condi­tions “easy” à des paysans qui ont aban­donné une terre trop aride (Lorimer EO, 1939A3 page 122) :

Les premières années, le loca­taire ne paie aucun loyer pour le terrain qu’il destine à sa char­rue ; il doit aména­ger les champs, construire les canaux d’ir­ri­ga­tion et travailler le sol. Une fois que le terrain commence à produire, il s’ac­quitte d’un petit loyer en nature, mais à tout moment il peut se libé­rer s’il estime que l’ar­ran­ge­ment n’est pas profi­table. La majeure partie des « nouvelles instal­la­tions » d’Aliábád, y compris tout le district qui entou­rait notre maison, était du terrain kutú­kal et incon­tes­ta­ble­ment le système fonc­tion­nait à la satis­fac­tion générale.

Les deux cita­tions qui précèdent démontrent les limites de l’en­quête « en immer­sion » entre­prise par les Lorimer, formés à l’an­thro­po­lo­gie sociale et cultu­relle par Bronisław MalinowskiN80 à la London School of Economics (Lorimer EO, 1939A3 page 29). Le discours d’Emily Lorimer est un mélange hété­ro­clite d’ob­ser­va­tions collec­tées dans leur entou­rage immé­diat (une douzaine de familles) et d’in­for­ma­tions non véri­fiées four­nies par l’en­tou­rage du Prince. La confu­sion des genres fait appa­raître des contra­dic­tions, comme par exemple son affir­ma­tion que « la plupart des familles paysannes du Hunza sont proprié­taires de leur terrain » et plus loin « tout le district qui entou­rait notre maison était du terrain kutú­kal ». Ce manque de préci­sion et de recul analy­tique a ouvert la porte à des dérives d’in­ter­pré­ta­tion auxquelles des lecteurs comme Ralph Bircher étaient tentés d’adhérer.

➡ Emily Lorimer a eu beau préve­nir ses lecteurs que ce qu’elle écrit n’a aucune portée acadé­mique — dès la première phrase “This is not a serious book” (1939A3 page 5) — et que seuls les écrits de son mari font auto­rité, son livre très inté­res­sant est souvent cité en réfé­rence alors que ceux de David LorimerN72 ont disparu des biblio­thèques, mises à part les archives de British Library et de SOASN75.

Est-il possible que le Mir Muhammad Jamal Khan, petit-fils de Nazim Khan, ait manqué de vigi­lance sur les pratiques de loca­tion de terrains, ou bien est-ce en raison de la surpo­pu­la­tion que John Clark (1957A11) aurait constaté, quinze ans plus tard, une forte inéga­lité d’ac­cès aux ressources agri­coles ? En 1935, déjà, le colo­nel Schomberg déplo­rait l’in­suf­fi­sance du déve­lop­pe­ment agricole/pastoral et son carac­tère inéga­li­taire (1935A7 pages 138–139) :

D’année en année, la popu­la­tion augmente et rien n’a été fait, que ce soit en pompant de l’eau du fleuve ou en amenant un canal du Nagar, pour mettre davan­tage de terres en culture. Le Mir a beau­coup fait pour ouvrir de nouveaux terrains, mais il n’a ni les compé­tences ni le capi­tal pour opérer à grande échelle. Les seuls pâtu­rages du pays sont la propriété des Mir, mais dans les vallées adja­centes, dans d’autres États, il existe de vastes pâtu­rages gaspillés.

De son côté, David Lorimer menait des entre­tiens avec une sélec­tion de locu­teurs, confor­mé­ment à une métho­do­lo­gie inspi­rée par la dialec­to­lo­gieN81 que son épouse résume ainsi (Lorimer EO, 1939A3 page 248) :

Vous commen­cez par sélec­tion­ner quelques hommes intel­li­gents qui s’ex­priment bien et clai­re­ment dans leur langue, et vous travaillez avec eux jusqu’à iden­ti­fier celui qui vous convient le mieux. Alors vous l’af­fec­tez à la maison­née, moyen­nant un salaire fixe et géné­reux de sorte qu’il soit dispo­nible chaque fois que vous en expri­mez le besoin, que ce soit à la maison ou en voyage.

Cette recherche du « locu­teur idéal » — un homme intel­li­gent, jamais une femme ! — aurait fait l’ob­jet de critiques des socio­lin­guistesN82 si leur disci­pline avait existé. En effet, elle ne peut qu’am­pli­fier un biais de suréva­lua­tion de la complexité de la langue (compa­rée à ses voisines), marqueur supposé de la supé­rio­rité intel­lec­tuelle de (tous) ses locu­teurs. La complexité n’ap­pa­raît ici qu’aux niveaux syntaxique et lexi­cal, la séman­tique et la rhéto­rique étant absentes de l’étude systé­ma­tique de Lorimer. Toutefois, cette méthode était peut-être incon­tour­nable pour abor­der une langue de racines incon­nues et jamais docu­men­tée, sans recou­rir à une langue inter­mé­diaire maîtri­sée par les infor­ma­teurs, comme l’ex­plique perti­nem­ment Emily Lorimer (1939A3 pages 248–262). Exemple de suréva­lua­tion : elle illustre la complexité du bourou­chaski en mention­nant des traits morpho­lo­giques qui existent à l’iden­tique en hindous­tani — et qu’elle devait connaître — comme la trans­for­ma­tion d’un verbe intran­si­tif en verbe tran­si­tif puis en verbe causa­tif (A3 pages 256–257). Ou encore l’iden­tité des mots qui dési­gnent les jours d’avant et d’après (kal et para­son en hindous­tani). Cette tendance à la suréva­lua­tion est impor­tante à souli­gner, car elle a conforté la croyance en une spécificité/supériorité des Hunzas dans l’ima­gi­naire de voya­geurs qui avaient une connais­sance limi­tée des cultures et usages des popu­la­tions voisines.

Officier de l’ar­mée britan­nique et ancien Political Agent, David Lorimer était un Sahib inspi­rant le respect et l’ad­mi­ra­tion, à commen­cer par celle du Prince. Emily Lorimer estime que « pour peu qu’il comprenne l’ob­jet du travail de DL [David], il [Muhammad Nazim Khan] est fier et heureux que les coutumes Hunza soient marquées d’au­tant d’in­té­rêt et d’im­por­tance » (1939A3 page 236).

N’étant ni compé­tents ni équi­pés pour des inter­ven­tions médi­cales — à l’in­verse de John Clark dont c’était, nous le verrons, une des prin­ci­pales moti­va­tions — les Lorimer n’ont pas eu la visite de personnes souf­frantes. Ils n’ont côtoyé que des gens suppo­sé­ment en bonne santé et dotés des quali­tés physiques indis­pen­sables à la survie dans un envi­ron­ne­ment hostile. À l’in­verse des Occidentaux, les habi­tants de ces régions ne se répandent pas en confi­dences sur leur état de santé, ni sur les mala­dies ou décès de leurs proches. J’ai déjà eu la surprise, en Inde, d’en­tendre répondre quel­qu’un que j’in­ter­ro­geais à propos d’une personne absente : “Haré, vah mar chuka hota!” — « Hé, il est mort ! » — avec un large sourire car ces événe­ments tragiques ne sont que des épisodes de la vie, indé­pen­dam­ment de toute croyance religieuse.

Il s’en­suit que le couple de linguistes, n’ayant pas pour mission de dres­ser un bilan de santé des Hunzas, n’a rien prétendu de leur extra­or­di­naire résis­tance aux mala­dies. Ils n’ont pas exercé leur capa­cité d’ana­lyse pour mener une enquête à ce sujet pour la simple raison que ce n’était pas d’ac­tua­lité : le film Lost Horizon de Frank Capra (1937N83) n’avait pas encore nourri l’ima­gi­naire occi­den­tal… Emily Lorimer ne mentionne pas non plus les travaux de Robert McCarrison qui les avait précé­dés de quelques années à Gilgit.

Les Lorimer n’ont jamais tenté d’éva­luer l’âge des vieillards qu’ils rencon­traient, sans doute conscients de la vanité d’une telle entre­prise puisque les calen­driers et registres de nais­sance n’exis­taient pas. De temps à autre, Emily Lorimer dit d’une personne âgée qu’elle doit bien avoir « dans les soixante-dix ans ». David Lorimer et son épouse prenaient soin de noter et véri­fier les moindres détails de leur terrain d’en­quête ; ils auraient certai­ne­ment exprimé de la stupé­fac­tion et pris des notes si certains infor­ma­teurs avaient déclaré un âge de 120 ans ou plus… De plus, ils constatent l’exis­tence de grands-parents mais pas d’ar­rière grands-parents.

Hunza - Khalifa Farághat enseigne à son fils la lecture de textes persans
Khalifa Farághat enseigne à son fils la lecture de textes persans. Source : Lorimer EO (1939A3 page 304). Emily Lorimer précise (page 241) que ce prêtre était un locu­teur de wakhi, une langue d’ori­gine persane, mais qu’il n’en connais­sait ni les conju­gai­sons ni les décli­nai­sons. Il avait résisté de manière « phéno­mé­nale » aux tenta­tives de David Lorimer de lui ensei­gner ces subtilités.

Sur la photo de Khalifa Farághat (voir ci-contre), le père de l’en­fant ne paraît pas avoir atteint un âge digne de signa­le­ment ; il n’est pas inter­dit, bien sûr, d’ima­gi­ner qu’il serait cente­naire et qu’il aurait conçu son fils à 90 ans ! La linguiste Emily Lorimer se contente de préci­ser qu’il lui manque de nombreuses dents, ce qui rend sa pronon­cia­tion quasi-incompréhensible (1939A3 page 241).

Mais il est vrai que Khalifa Farághat appar­tient à la commu­nauté Wakhi, origi­naire d’Afghanistan, émigrée dans les hautes vallées du Hunza : une « race infé­rieure » selon David Lorimer, « peut-être parce qu’ils mangent moins d’abri­cots » (1939A3 pages 241–242). Sur un ton humo­ris­tique, il amorce le virage du mythe de la distinc­tion raciale vers celui de la diète mira­cu­leuse. Car il faudra bien expli­quer pour­quoi d’autres locu­teurs de cette langue prodi­gieu­se­ment complexe, appar­te­nant à la même ethnie que leurs voisins du Nagar (carteN42) ou ceux de la vallée de Yasin (carteN43), ne possèdent pas les vertus remar­quables des Hunzas. Pour le couple de linguistes, les Hunzas sont d’une grande intel­li­gence et d’une parfaite probité. Leur bonne santé ne serait qu’un épiphé­no­mène de ces qualités.

Dans sa préface à la 5e édition de son livre (1952B1), Ralph Bircher dit avoir écrit à David Lorimer pour lui signa­ler le rapport d’une expé­di­tion rédigé par une docto­resse (non-identifiée) :

« J’ai été suivie pas à pas par des malades qui voulaient que je les soigne : mala­dies chro­niques des yeux, infec­tions cuta­nées et des muqueuses, mala­dies d’es­to­mac et troubles intes­ti­naux, ainsi que des cas de tuber­cu­lose qui va crois­sant… les gens péris­sent de saleté… on consomme une grande quan­tité de thé noir, de sel, de sucre et de viande, et chaque fois que l’oc­ca­sion se présente il est pris de l’al­cool et de la nicotine. »

David Lorimer lui a répondu :

Je suis sûr d’une chose, c’est que de mon temps [1935–36] on ne pouvait rien voir de la saleté et de la mala­die ambiante que rapporte la docto­resse. Il lui a proba­ble­ment été donné de voir toutes les mala­dies qui existent main­te­nant parce que les gens atten­daient qu’elle fasse des miracles. Incompréhensible d’où ils ont tout d’un coup pu trou­ver l’argent pour ache­ter tant de denrées d’im­por­ta­tion comme le thé, le sucre, le tabac et l’al­cool, ainsi que le four­rage pour manger plus de viande. Quelle est la classe dont l’ali­men­ta­tion a été étudiée ? Peut-être celle des gens qui travaillent à la maison du roi, où il se peut qu’ils soient à même de parti­ci­per à de tels facteurs de corruption.

Lorimer tient pour acquis que les personnes qui consomment une grande quan­tité de thé noir, de sel, de viande, de tabac et d’al­cool seraient les mêmes qui, par un lien de cause à effet, souffrent de mala­dies des yeux, infec­tions cuta­nées, tuber­cu­lose etc. C’est une inter­pré­ta­tion person­nelle, en phase avec les préju­gés de Bircher, des propos de la docto­resse. D’autre part, Lorimer attri­bue tous les maux aux familles proches de la maison du roi. Cette suppo­si­tion est en double contra­dic­tion avec le témoi­gnage de Jewel Henrickson (1960A14 pages 72–73, voir ci-dessus) signa­lant le très petit nombre de malades dans l’en­tou­rage du Prince, et celui de John Clark (1957A11) qui a soigné des milliers de personnes appar­te­nant aux couches les plus pauvres de la population.

S’il ne fait pas de doute que l’ac­cès aux produits de consom­ma­tion des pays riches exerce un effet délé­tère sur la santé des monta­gnards, on ne peut pas en déduire que leur santé était parfaite avant l’ou­ver­ture des voies de commu­ni­ca­tion. Il est plus sage de prendre au sens litté­ral la réponse de David Lorimer : « On ne pouvait rien voir »

Fragments d’un relief merveilleux (1942)

Maximilian Bircher-Benner
Maximilian Bircher-Benner (1867–1939)

Le mythe du « Hunza en parfaite santé » a été large­ment propagé en Europe par Ralph Bircher, fils du méde­cin nutri­tion­niste suisse Maximilian Oskar Bircher-BennerN84. Il a publié en 1942 le livre Hunsa. Das Volk, das keine Krankheit kennt (1942) — Les Hounza. Un peuple qui ignore la mala­die (1952B1) — à la mémoire de son père qui tenait le Hunza comme une « preuve vivante » de la justesse de sa diététique.

Docteur en sciences écono­miques, Ralph Bircher n’a pas voyagé au Pakistan, mais il s’est large­ment docu­menté sur le sujet comme il l’ex­plique dans son intro­duc­tion (1952B1 pages 7–18). Il est révé­la­teur de lire, au début de sa préface à la 5e édition (B1 pages 3–4):

On peut se deman­der à bon droit, comment j’en suis venu à écrire un travail sur les Hounza puisque je n’ai jamais été dans leur pays, et à quel titre je le fais, puisque je ne suis ni ethno­graphe, ni méde­cin. Je me le suis aussi demandé, quand le livre était fini. Mais pendant que j’écri­vais ce livre, il en était de moi comme de quel­qu’un qui par hasard aurait trouvé dans un tas de ruines ou dans une carrière quelques frag­ments d’un relief merveilleux qui semble­raient parve­nir à un ensemble. Il trouve de nouveaux frag­ments, cherche et recherche, assemble, compare ; certains éléments s’adaptent ; l’ar­deur s’empare de lui et voilà que tout à coup un ensemble se révèle ou du moins laisse pres­sen­tir comme tel, un ensemble écla­tant de quali­tés merveilleuses. C’est à peu près ce qui s’est passé pour moi avec mes Hounza et dans mon zèle j’ai omis de me deman­der si j’étais auto­risé à m’y consacrer.

L’introduction donne un aperçu du discours New AgeN85 qui préside à la rédac­tion de cet ouvrage (1952B1 page 9) — bravo à la traduc­trice Gabrielle Godet :

Avons-nous jamais observé que les périodes de pleine matu­rité, celles où s’épa­nouissent les plus belles florai­sons de l’ef­fort humain, ne succèdent jamais à l’ap­pa­ri­tion des grands chefs-d’œuvre clas­siques, parce que ceux-ci sont toujours des chants du cygne, le signal de la déca­dence et du chan­ge­ment ? C’est que toute exté­rio­ri­sa­tion, si belle et élevée soit-elle, implique déjà la désa­gré­ga­tion et le déclin.

Or, chez ce petit peuple des Hounza, nous trou­vons, je crois, le foyer d’une civi­li­sa­tion de la « lumière blanche » : lumière indi­vi­sible, inal­té­rable dans son inté­grité, rayon­nant d’une pureté si abso­lue, que sa clarté nous éblouit. L’on peut penser que cette forme de civi­li­sa­tion est proba­ble­ment la seule qui défiera les siècles, la seule qui s’élè­vera au-dessus des alter­nances du deve­nir et du dépérissement.

Bircher müsli

À aucun endroit ce livre « éblouis­sant » de Bircher, qui corres­pon­dait avec Robert McCarrison et Guy Wrench, ne donne une évalua­tion chif­frée de la longé­vité des Hunzas. Il n’empêche que l’ou­vrage est cité en réfé­rence sur les sites web récents qui agitent le slogan des « plus de 120 ans ». Ralph Bircher s’est contenté des « frag­ments d’un relief merveilleux » pour mettre en exergue la santé de cette popu­la­tion dans le seul but de promou­voir le modèle nutri­tion­nel de son père, inven­teur du Bircher MüsliN86.

La majeure partie de l’ou­vrage de Bircher (1952B1 pages 33–177) est une reprise des écrits de David et Emily Lorimer dont les noms sont mention­nés occa­sion­nel­le­ment. Une partie des photos (dans l’édi­tion fran­çaise) sont emprun­tées sans mention de source à l’ou­vrage d’Emily Lorimer, Language Hunting in the Karakoram (1939A3). Ralph Bircher annonce dans l’in­tro­duc­tion qu’il a échangé des cour­riers avec les Lorimer.

Le dernier chapitre est une tenta­tive de rappro­che­ment — d’un point de vue stric­te­ment hygié­niste — entre la « civi­li­sa­tion Hunza » et celle que Moisés Santiago BertoniN87 appel­lait Caraï-GuaraniN88 en Amérique du sud, « deux peuples [qui] ont ont cher­ché à réali­ser la vie inté­grale, et à atteindre, par là, le plus haut degré de santé orga­nique et sociale : ordre, équi­libre, pléni­tude de vie et force de rayon­ne­ment » (1952B1 page 180). Les extra­po­la­tions de Bircher, étayées par de courtes cita­tions d’au­teurs comme Thevet, Amerigo Vespucci, Willem Pies, Bertoni et Humbolt, l’au­to­risent à affir­mer que ces deux peuples se nour­rissent de fruits et légumes crus, peu de légu­mi­neuses, pas de produits laitiers et très rare­ment de viande, avec un effet garanti (B1 page 181) :

Ce qui admi­rable et signi­fi­ca­tif, dans l’ac­cord de tous les juge­ments portés sur ces deux peuples, c’est que, de leurs deux manières de vivre presque iden­tiques, résulte, ici comme là, un état de santé parfait.

L’éternel retour (1949, 1952)

Hunza - Ouvrage “After You, Marco Polo”
Source : N89

Les voya­geurs améri­cains Jean Bowie et Francis (‘Franc’) Marion Luther Shor ont péné­tré une première fois au Hunza « par effrac­tion » depuis l’Afghanistan, à la fin de l’été 1949. En prove­nance de Venise sur les traces de Marco Polo, ils ont fran­chi sans le savoir le col Dehli Sang-i-SarN90 à 6000 mètres d’al­ti­tude, ayant dû s’écar­ter de la route rejoi­gnant le Turkestan chinois. Leur périple passion­nant est raconté par Jean Bowie avec beau­coup de verve dans l’ou­vrage After You, Marco Polo (Shor JB, 1955A12). La fin du récit consa­crée à leur court séjour au Hunza est nette­ment moins capti­vante que l’in­croyable chevau­chée de ces aven­tu­riers à travers le Wakhan…

À leur arri­vée au village de MisgarN54, ils ont été accueillis par « des seniors aux barbes tein­tées de henné » (Shor JB, 1955A12 page 260) qui devaient ressem­bler au patriarche de Baltit, âgé de 89 ans, dont Franc a pris une photo (voir ci-dessus). Jean et Franc se sont obsti­nés à essayer de fran­chir le col de MintakaN91 pour rejoindre la Chine, malgré l’aver­tis­se­ment des habi­tants que la région du XinjiangN92 était à feu et à sang suite à la prise de pouvoir des commu­nistes. Abandonnés par leurs guides hunzas, ils ont fait demi-tour et se sont rendus à Baltit, répon­dant à l’in­vi­ta­tion du Mir Muhammad Jamal Khan.

Le couple est revenu au Hunza en 1952, en mission cette fois pour le National Geographic Magazine (Shor F, 1953A10). Bénéficiant de l’hos­pi­ta­lité débon­naire de Muhammad Jamal Khan, ils ont adhéré sans aucune réserve à sa vision du monde hunza (Shor JB, 1955A12 pages 279 et 282) :

À quoi sert l’argent au Hunza ? Il n’y a aucune taxe, aucune patente, aucun droit à payer. On ne peut pas y vendre ni ache­ter du terrain car le terrain est très limité et doit rester dans la famille, selon la loi. Le seul grand proprié­taire terrien est le Mir qui possède 320 acres [128 ha]. À l’oc­ca­sion il offre un terrain à un sujet méri­tant qui n’a pas eu d’hé­ri­tage. Ou encore le Mir peut prêter un ou deux acres à un jeune couple promet­teur pour un petit loyer annuel qui peut être versé en abri­cots, pommes, viande, cornes de bouque­tins ou services. […]

« Nous sommes le peuple le plus heureux au monde », dit le Mir avec une tran­quille assu­rance qui excluait toute vantar­dise [sic], « et je vais vous dire pour­quoi. Nous avons juste assez de tout, mais pas assez pour donner envie à quel­qu’un d’autre de nous le prendre. Vous pour­riez appe­ler cela le Pays Heureux de Juste Assez. »

Hunza - Jean Shor discute avec le guide Nyet Shah
Au bord de l’im­mense glacier BaturaN93, Jean Shor discute avec le guide Nyet Shah
Source : Jean et Franc Shor (1953A10 page 489)

La plupart des anec­dotes rappor­tées par Jean Shor dans le récit de leur premier voyage en 1949 (Shor JB, 1955A12) figurent aussi dans celui de son conjoint publié par le National Geographic Magazine (Shor F, 1953A10 ; Shor J & F, 1950lien:a74p). Or cet article est supposé racon­ter leur seconde visite en 1952. On ne peut donc pas déci­der en quelle année chaque événe­ment a eu lieu, quitte à douter qu’il ait eu lieu… Par exemple, le Mir aurait décidé, en fin d’été 1949, de « dupli­quer » la fête des premières semailles du prin­temps (Bopau, habi­tuel­le­ment le 28 janvier) pour en offrir le spec­tacle à ses hôtes (Shor JB, 1955A12 page 282). Mais le même récit — cette fois sans mention de dupli­ca­tion — est attri­bué à leur second voyage juste avant l’été (Shor F, 1953A10 pages 492–493). Un récit plus détaillé avait déjà été publié par Emily Lorimer (1939A3 pages 226–235). De manière analogue, le récit de la traver­sée du Wakhan, dans l’ou­vrage de Jean Shor (1955A12), relate des événe­ments drama­tiques passés sous silence dans l’ar­ticle du maga­zine (Shor J & F, 1950lien:a74p).

Même constat de répé­ti­tion pour le récit de la chasse au mouton Marco Polo (voir plus haut). Le Hunza serait-il aussi le pays de « l’Éternel retour » ? Ou bien les voya­geurs ont-il composé ces écrits en mélan­geant leurs cartes postales ?

Hunza - À leur retour vers Gilgit, une avalanche est tombée entre Franc Shor et sa femme
À leur retour vers Gilgit, une avalanche de pierres est tombée entre Franc Shor et sa femme.
Miraculeusement, tous deux et leurs guides ont échappé à de graves bles­sures ou une issue fatale.
Source : Jean et Franc Shor (1953A10 page 518)

L’ouvrage de Jean Bowie Shor affiche une spon­ta­néité d’ex­pres­sion et d’au­to­dé­ri­sion qui inspirent confiance en son exac­ti­tude. C’est de loin mon récit de voyage préféré, à l’ex­cep­tion du chapitre sur le Hunza… Mais l’ar­ticle de Franc Shor (1953A10) est plutôt un habile mélange de fictions, sous la dictée de Muhammad Jamal Khan, et d’un vécu person­nel supposé lui impri­mer une marque d’authenticité.

Franc Shor joue à l’acro­bate sur deux chameaux au Xinjiang… sans se rendre compte que ces animaux détestent marcher de front et qu’ils vont se sépa­rer sans préve­nir ! Source : A12 page 54

L’auteur ne manque pas de signa­ler (1953A10 page 498) qu’il parle ourdou, persan, turc et chinois. Ces détails sans inté­rêt ne rendent pas plus crédible un exposé qui me fait songer à un scéna­rio moderne de repor­tage télé­visé. C’est un article à sensa­tion pour un jour­nal grand public. De lecture diver­tis­sante, il est souvent été cité en réfé­rence, béné­fi­ciant du pres­tige du National Geographic Magazine.

Mêlées à du vécu person­nel, les fictions acquièrent un statut de réalité qui les dispensent de toute lecture critique. Muhammad Jamal Khan a certai­ne­ment inté­gré ce proces­sus car il offrait, après la visite des Shor, un bouquet d’his­toires inédites à ses hôtes étrangers.

Des vacanciers (1955)

Ouvrage “Holiday in Hunza”
Source : A14

Un groupe de sept Américains employés d’un hôpi­tal de la mission adven­tiste du Septième jour à Karachi (Pakistan) a séjourné 11 jours au Hunza, à l’ini­tia­tive de Jewel Hatcher Henrickson et de son époux Roy. Leur séjour, à l’au­tomne 1955, est raconté avec beau­coup de simpli­cité et de fran­chise dans l’ou­vrage Holiday in Hunza (Henrickson JH, 1960A14).

Ils ont eu des entre­tiens avec le Mir Muhammad Jamal Khan et la famille prin­cière, ainsi qu’a­vec Winston Mumby qui depuis trois ans était chargé de l’édu­ca­tion du fils héritier.

Le Mir avait pris soin de respec­ter leurs coutumes alimen­taires en ne leur offrant que des repas ovo-végétariens. Jewel Henrickson s’ex­ta­sie de trou­ver des Kellogg’s corn flakes sur la table du petit-déjeuner (1960A14 page 67) !

Un échange amusant a eu lieu quand Mary June [Jerry] Wilkinson a demandé au Mir s’il avait fait un mariage d’amour (A14 page 107) :

— « Non, ce n’était pas le cas », répon­dit le Mir. « Pendant de nombreuses années il n’y avait pas eu de mariage entre le Nagar et le Hunza. En réalité, nous étions enne­mis depuis long­temps. Mais cette inimité s’était estom­pée et des deux côtés du fleuve on souhai­tait un mariage entre les familles royales. Même mes grands-parents l’au­raient souhaité. J’ai dit à mes parents qu’ils pouvaient arran­ger le mariage mais que je devrais choi­sir moi-même la fille. Finalement j’ai choisi, ils ont arrangé et nous avons été mariés. »
— « Vous vous êtes mariés ici au Hunza ou là-bas au Nagar ? »
— « Je me suis rendu moi-même au Nagar et l’ai rame­née au Hunza. La céré­mo­nie a eu lieu là-bas. »
— « Êtiez-vous heureux de la voir ? »
— « Oui, mais je ne sais pas si elle était heureuse de me voir », plai­santa le Mir.

Tout le monde a ri quand la Rani, qui compre­nait mieux la conver­sa­tion que nous l’ima­gi­nions, répon­dit — en anglais : “I was not happy when I saw him!”

Aucun passage du livre ne fait état de l’hy­po­thèse d’une longé­vité excep­tion­nelle des Hunzas. Ce groupe qui compre­nait quatre infir­mières et les deux méde­cins déjà cités (Dr. Verna L. Robson et Dr. Stanley L. Wilkinson) aurait certai­ne­ment posé la ques­tion si la légende avait eu cours à cette date. Ils assistent aux funé­railles d’un « vieil homme » âgé de 80 ans (1960A14 page 87).

Muhammad Jamal Khan leur confie que, conseillé par un méde­cin de leur centre médi­cal à Karachi, il a supprimé le sucre de son alimen­ta­tion, ce qui lui a permis de perdre une quin­zaine de kilos. Mais il s’est mis à boire de la bière et du whisky… Dr. Verna lui fait remar­quer que ces bois­sons contiennent aussi du sucre et il promet — après avoir demandé au Dr. Wilkinson de confir­mer — de s’en abste­nir désor­mais (A14 page 100).

Le groupe en vacances au Hunza
Le groupe en vacances au Hunza. Source : Henrickson, JH (1960A14 page 126)

Le prince Ayash (frère du Mir) avait visité l’hô­pi­tal de la mission adven­tiste à Karachi quelques mois plus tôt et suggéré que cet orga­nisme installe un hôpi­tal dans la vallée de la Hunza. Le Mir recon­naît (1960A14 pages 109–110) :

— « Je suis certai­ne­ment inté­ressé d’avoir un hôpi­tal de la mission pour mon peuple. On en a gran­de­ment besoin ici. Par exemple, trois-cent à quatre-cent garçons, sans mention­ner les filles, sont morts de coque­luche au Hunza cette année. Je comprends qu’il existe un vaccin qui pour­rait l’empêcher.
Nous n’avons pas de service chirur­gi­cal. Imaginez une urgence chirur­gi­cale devant se rendre à Gilgit en jeep et à cheval ! Le temps d’ar­ri­ver à Gilgit le patient mour­rait. Quatre-vingt dix pour cent de mes sujets ont des vers. Beaucoup d’entre eux ont des mala­dies des yeux, des goitres, des abcès au foie. Nous avons besoin d’un hôpi­tal avec chirur­gie et radiologie. »
— « Pensez-vous que le gouver­ne­ment pakis­ta­nais soutien­drait la créa­tion d’un tel hôpi­tal ? » demanda Roy.
— « Le gouver­ne­ment pour­rait four­nir les médi­ca­ments. Je suis d’ac­cord pour four­nir le terrain et construire les bâtiments. »
— « Donc vous souhai­te­riez que notre orga­ni­sa­tion lui affecte un méde­cin et fasse fonc­tion­ner l’hô­pi­tal. Je suppose qu’il faudrait un méde­cin homme et un méde­cin femme — peut-être un couple de méde­cins, ou un méde­cin et une infir­mière. Et tous les services devraient être assu­rés gratuitement ? »
— « C’est exact, car mon peuple ne dispose que de très peu d’argent. Ils pour­raient four­nir des produits et des fruits. Les gens du Nagar soutien­draient aussi l’hô­pi­tal. Cela ferait une popu­la­tion de cinquante à soixante mille personnes. » […]
— « Mais, votre Altesse », dit Roy avec éton­ne­ment, « et si vos sujets se conver­tis­saient au chris­tia­nisme après la fonda­tion d’un hôpi­tal adven­tiste du Septième Jour au Hunza ? »
— « Bon, vous avez ma permis­sion d’es­sayer », répon­dit le Mir en riant, « mais je ne crois pas que vous puis­siez les convertir. »

Page titre Henrickson
Source : A14

Le projet d’hô­pi­tal n’a pas été concré­tisé. Les Adventistes se plaçaient ici en concur­rence avec la mission de l’Aga Khan, chef reli­gieux des Hunzas ismaëliens.

Le trajet de retour à Gilgit a été l’oc­ca­sion pour les deux méde­cins d’exa­mi­ner de nombreux malades qui s’étaient présen­tés à l’an­nonce de leur passage. Ils les ont orien­tés à l’hô­pi­tal de Gilgit avec des pres­crip­tions de médi­ca­ments, d’exa­mens radio­lo­giques ou de chirur­gie (A14 page 123) :

Le père d’un petit garçon a apporté une corbeille de raisins, deman­dant au docteur de l’ac­cep­ter en paie­ment d’une opéra­tion de la hernie dont son fils avait besoin, tout de suite et ici-même !

Perte de vue (1958)

Hunza - L'auteur (AE Banik) en train d'examiner une gourde dans laquelle l'eau du Hunza est conservée
L’auteur (AE Banik) en train d’exa­mi­ner une gourde dans laquelle l’eau du Hunza est conser­vée avec une fraî­cheur remar­quable avant d’être servie aux repas.
Source : Banik AE (1960B2 page 193)

En 1957, le docteur Allen E Banik, un ophtal­mo­logue du Nebraska âgé de 52 ans, remporte un concours des produc­tions People Are Funny (sic), diri­gées par Art Linkletter, qui lui offrent la possi­bi­lité de réali­ser un rêve : visi­ter le Hunza, une contrée dont il a appris l’exis­tence en « lisant et reli­sant » l’ou­vrage de Guy Wrench (1938 réédi­tion 2009A8) et « un article de maga­zine décri­vant un peuple virtuel­le­ment inconnu dont la vigueur et la longé­vité (100 à 120 ans) défiaient toute croyance » (Banik AE, 1960B2 pages 13–14).

Après quelques diffi­cul­tés pour obte­nir un permis d’en­trée au Hunza, le docteur s’embarque pour Baltit, début juin 1958, dans une jeep défon­cée dont il découvre avec effroi que le chauf­feur est atteint d’un stra­bisme divergent… « De temps en temps, le moteur calait et la jeep repar­tait en arrière, jusqu’à ce que les hommes en descendent pour glis­ser des pierres sous une roue arrière. » (page 79)

Il y séjourne jusqu’a­vant la saison des pluies, donc mi-juillet, détail qu’il néglige de préci­ser. La briè­veté de son séjour « d’étude » ne l’empêche pas, après son retour aux USA, de se lancer dans une tour­née de confé­rences (Tobe JH, 1960A16 page 263) et de publier un compte-rendu enthou­siaste qui fera auto­rité : Hunza Land : The Fabulous Health and Youth Wonderland of The World (Banik AE, 1960 réédi­tion 2010B2).

Comme tous les voya­geurs occi­den­taux, il est accueilli en héros par le Mir Muhammad Jamal Khan qui règle avec soin ses dépla­ce­ments en compa­gnie d’un inter­prète de sa famille. À son départ, il est « proclamé membre de la famille [prin­cière], un honneur réservé à unique­ment deux personnes ; c’est la plus haute distinc­tion qui puisse être attri­buée » (1960B2 pages 153–154). Il avait aussi eu droit à quelques confi­dences du Mir, par exemple (page 114) :

« Quand Lowell Thomas Jr. [réali­sa­teur du film Search for Paradise] est venu ici en 1956 [décembre 1954 selon Tobe (1960A16 page 262)], il était accom­pa­gné de deux char­mantes secré­taires. Il avait un magné­to­phone avec de la musique améri­caine de danses entraî­nantes que les secré­taires nous ont appris à danser avec elles. C’était la première fois que l’idée était mise en pratique au Hunza. Franchement, votre coutume améri­caine est bien plus diver­tis­sante que la nôtre ! »

Quelques événe­ments non-programmés ajoutent du piquant à son récit. Il assiste à la chute d’une fillette de quatre ans qui se casse un bras. La frac­ture est réduite avec habi­leté par un rebou­teux puis immo­bi­li­sée par des attelles, un soin routi­nier chez les Hunzas : « J’ai entendu le crac lorsque ses doigts agiles remet­taient l’os en place » (Banik AE, 1960B2 pages 112–113). John Tobe dit aussi avoir rencon­tré « de nombreux rebou­teux experts » (Tobe JH, 1960A16 page 357).

Le projet du docteur Banik est d’éva­luer l’état de santé de la popu­la­tion. Il a déjà été ébloui par celui de la popu­la­tion pakis­ta­naise dont il a croisé quelques spéci­mens à Karachi (Banik AE, 1960B2 pages 37–38). Chez les Hunzas, il inspecte les artères et veines qui irriguent les yeux, un indi­ca­teur du bon fonc­tion­ne­ment de leur vue mais aussi de leur système cardio­vas­cu­laire. « Les examens que j’ai menés au Hunza des yeux de personnes de tous les groupes d’âge ont montré que les Hunzakuts ont des systèmes circu­la­toires en bonne santé » (B2 page 146). Il n’ef­fec­tue aucune enquête sur les âges, se conten­tant de mention­ner que les sages du Conseil des Anciens ont de 70 à 100 ans (B2 page 109) et qu’au Hunza les hommes vivent géné­ra­le­ment cinq années de plus que les femmes (page 225). Elles connaissent la méno­pause autour de cinquante ans et ne souffrent pas pendant les mens­trua­tions ni en accou­chant (page 226).

Rien de concluant n’a validé sa croyance en une longé­vité excep­tion­nelle, ce qui ne l’empêche pas d’af­fir­mer : « Je dirais que l’homme le plus âgé a 120 ans, bien qu’on dise que certains ont vécu jusqu’à 140 ans » (Banik AE, 1960B2 page 223).

L'auteur et un groupe de Hunzakuts dont il a examiné les yeux qu'il a trouvés presque parfaits.
L’auteur (AE Banik, à droite) et un groupe de Hunzakuts dont il a examiné les yeux qu’il a trou­vés presque parfaits. Les lunettes qu’ils portent sont pour l’adap­ta­tion ; une fois passé l’at­trait de la nouveauté ils les ont enle­vées. Le Mir Muhammad Jamal Khan se tient debout au premier plan. Source : Banik AE (1960B2 page 192)

Dans son chapitre titré The Hunza lessons (Banik AE, 1960B2 pages 173–207), le docteur Allen Banik expose les fonde­ments d’une vie saine appuyés par sa connais­sance du style de vie des Hunzas. Il accorde beau­coup d’im­por­tance à l’agri­cul­ture biolo­gique et plus parti­cu­liè­re­ment aux quali­tés du sol qu’il compare avec perti­nence à « un orga­nisme vivant et respi­rant » (B2 page 205). Son insis­tance est compré­hen­sible à une époque où peu d’Américains avaient pris acte de la dérive d’une indus­trie agro-alimentaire dépen­dante des intrants phyto­sa­ni­taires. Faisant réfé­rence à Robert McCarrison, Allen Banik insiste sur les carences nutri­tion­nelles, signa­lant entre autres les besoins en acides aminés essen­tielsN94 et en fer, cuivre, cobalt, calcium, etc. Il écrit (1960B2 page 89) : « La carence en protéines est un problème de santé primaire dans le monde entier aujourd’­hui. » Ces points sont impor­tants pour signa­ler que ses recom­man­da­tions ne tendent pas vers une nutri­tion exclu­si­ve­ment végé­tale, contrai­re­ment à ce qu’a­van­cera, deux ans plus tard, le docteur Jay Milton Hoffman (1968B5). Les propo­si­tions de Banik sont assez proches de celles de cher­cheurs en nutri­tion actuels.

Comme d’autres auteurs, Allen Banik attri­bue des proprié­tés béné­fiques à l’eau char­gée d’al­lu­vions descen­dant des glaciers, le « lait glaciaire » que les Hunzas boivent en grande quan­tité sans le faire décan­ter. C’était aussi l’avis du méde­cin alle­mand Irene Von Unruh qui a séjourné au Hunza (Tobe JH, 1960A16 page 262). Il n’est pas inter­dit de suppo­ser que cette eau est riche en zéolithesN95 dont l’uti­lité médi­cale est connue — voir mon article Soigner ses artères. Effectivement, la masse miné­rale serait compo­sée de trois quarts de biotiteN96 et de pres­qu’un quart de plagio­claseN97, deux miné­raux sili­ca­tés conte­nus dans la zéolithe clinop­ti­lo­lite (Allan NJR, 1990A20 page 406). Certains, comme le docteur Iztok Ostan, proposent des poudres mira­cu­leuses recons­ti­tuant les proprié­tés de l’eau Hunza (Ostan I, 2018A23). La qualité de l’eau est deve­nue une obses­sion chez Banik, mais il est passé à côté de l’im­por­tance de sa miné­ra­li­sa­tion puis­qu’il s’est fait l’apôtre de l’eau distil­lée à usage nutri­tion­nelN98

Le refrain sur l’in­fé­rio­rité congé­ni­tale des Nagaris est entonné par Allen Banik qui l’a lui aussi appris de ses hôtes hunzas (1960B2 page 78) :

Les Nagaris sont des gens qui vivent dans la plainte, indo­lents et malades. Leurs maisons sont piètre­ment construites ; leurs champs culti­vés inef­fi­ca­ce­ment. Des mouches et des insectes en essaims dévorent les fruits et les récoltes ; le bétail meurt ; la mala­die est endé­mique ; l’am­bi­tion est absente.

L’ouvrage d’Allen Banik (1960B2) pour­rait se résu­mer au slogan partout répété : « Ces gens ne connaissent pas l’argent, la pauvreté, la mala­die, la police ni les prisons. » On peut aussi y voir une première pierre (en 1958) de l’édi­fice du New AgeN85 occi­den­tal. Dans son chapitre final The Inspiration of Hunza, l’oph­ta­mo­logue s’au­to­rise quelques envo­lées mystico-lyriques à perte de vue (B2 page 216) :

Progressivement, dans la vie, nous avons besoin de chan­ger nos idées, nos manières de faire, notre style de vie — pas seule­ment nos habi­tudes nutri­tion­nelles mais aussi nos pensées. Essayons de faire preuve d’une confiance abso­lue en Dieu, en un bien omni­pré­sent. Continuons à croire qu’il y a encore beau­coup de choses dans le monde qui ont une grande valeur et de l’im­por­tance. Ce n’est pas facile, mais nous avons la béné­dic­tion d’un pouvoir divin à l’in­té­rieur de nous. Si nous prenons conscience de ce pouvoir, nous verrons qu’il est assez fort pour construire un monde nouveau et plein de beauté.

Le paradis du bio (1959)

Jerome Irving RodaleN99

Dans le monde anglo­phone, les croyances sur les Hunzas ont été influen­cées par l’ou­vrage de Jerome Irving Rodale (Cohen) : The Healthy Hunzas (1948A9). Promoteur de l’agri­cul­ture biolo­gique (A9 pages 36–43) dont il a popu­la­risé l’ap­pel­la­tion “orga­nic”, Rodale préco­ni­sait une nutri­tion saine enri­chie de complé­ments alimen­taires — dont il consom­mait jusqu’à 70 doses par jourN99

Son livre est basé sur les écrits de David LR LorimerN72 et une corres­pon­dance assi­due avec ce linguiste ainsi qu’a­vec le Mir Muhammad Jamal Khan. C’est surtout un inven­taire instruc­tif des connais­sances (et croyances) sur l’agro-écologie dans les années 1940. On y trouve notam­ment un vigou­reux plai­doyer pour la vie micro­bienne des sols, parfai­te­ment d’ac­tua­lité face aux dérives d’une agri­cul­ture produc­ti­viste misant exclu­si­ve­ment sur la chimie. N’ayant aucun accès aux produits phyto­sa­ni­taires tout en produi­sant de belles récoltes — du moins sur les terres appar­te­nant à la famille prin­cière — les Hunzas étaient tout dési­gnés comme pion­niers de l’agri­cul­ture biologique.

Plusieurs chapitres riche­ment docu­men­tés s’in­té­ressent aux tech­niques des Hunzas — telles que décrites par Robert McCarrison, Guy Wrench et Emily Lorimer — pour la ferti­li­sa­tion des sols grâce au compos­tage des déjec­tions animales et humaines (A9 pages 51–60), ainsi qu’à la concep­tion des toilettes et l’hy­giène corpo­relle en géné­ral (A9 pages 61–71). Tout cela justi­fie, pour Rodale, que les Hunzas ne souffrent pas de goitre et de créti­nisme, à l’in­verse de leurs voisins les plus proches (au Nagar). Il a repris à son compte l’ex­pli­ca­tion première (erron­née) de McCarrison que le goitreN12 n’au­rait pas pour cause prin­ci­pale une carence en iode mais la pollu­tion de l’eau — par la présence de microbes pathogènes.

Jerome Irvin Rodale n’a rien affirmé de chif­fré sur la longé­vité des Hunzas mais résume sa pensée en conclu­sion (1948A9 page 255) :

L’histoire des Hunzas nous montre que la vie humaine est inex­tri­ca­ble­ment liée au sol et à la nour­ri­ture qu’il produit. Non seule­ment notre santé, mais notre carac­tère, notre intel­li­gence, nos rela­tions les uns avec les autres peuvent être faits ou défaits par la quan­tité de soin que nous accor­dons aux méthodes de culture.

Rodale a étudié les docu­ments en sa posses­sion à travers le prisme de sa passion pour l’agro-écologie. Il faisait partie des incon­di­tion­nels qui croyaient que se nour­rir bio proté­geait de toutes les mala­dies chro­niques et pour­rait même éradi­quer le cancer : de fait, selon ses sources, les deux termes de l’as­so­cia­tion entre culti­ver sans produits chimiques et la rareté des mala­dies étaient obser­vables au Hunza. Il a écrit sans hési­ter (1948A9 page 51) : « La santé magni­fique des Hunzas est due à un seul facteur, la manière dont ils produisent leur nour­ri­ture. » Il est malen­con­treu­se­ment décédé à 72 ans d’une crise cardiaque juste à la fin d’un entre­tien où il avait annoncé « déci­der de deve­nir cente­naire » N99.

Les Hunzas culti­vaient « bio » parce que, mira­cu­leu­se­ment, ils n’avaient aucun préda­teur à combattre… Ignorants des notions d’éco­sys­tème et de biodi­ver­sité, les visi­teurs occi­den­taux du siècle dernier s’ex­ta­sient sur « l’ab­sence d’in­sectes » au Hunza comme si elle était la preuve d’une agri­cul­ture saine. Ou peut-être un signe de la supé­rio­rité de leur « race » et de leur déve­lop­pe­ment spiri­tuel ? Une visite au prin­temps aurait pour­tant révélé que les culti­va­teurs étaient mobi­li­sés à combattre les préda­teurs (Lorimer EO, 1939A3 page 240) :

Un beau matin au début de mars, les abri­co­tiers le long de Dála [le plus long des quatre canaux d’ir­ri­ga­tion] juste en face de notre gîte ont soudain été enva­his par toute la famille Dastagul armée de longs bâtons au bout desquels était atta­chée une pièce en fer recour­bée et aigui­sée. Avec un soin infini ils inspec­taient chaque branche et, dès qu’ils aper­ce­vaient un nid d’in­sectes, ils décro­chaient la brin­dille à laquelle il était atta­ché. Ces nids étaient semblables à des cocons d’en­vi­ron un pouce de long [2.5 cm] avec une vilaine petite larve à l’in­té­rieur. […] Chacun était collecté soigneu­se­ment et rapporté à la maison pour être jeté au feu. Nous n’étions pas quali­fiés pour iden­ti­fier le préda­teur à qui l’on faisait la guerre mais on nous a rapporté qu’il dévo­rait aussi bien les feuilles que les fruits si l’on ne le détrui­sait pas. Dans tout le pays chaque abri­co­tier est examiné scru­pu­leu­se­ment et nettoyé — il doit y en avoir des milliers.

Hunza - John H Tobe
John H Tobe
Source : A16

Horticulteur bio et pépi­nié­riste au Canada, John Tobe effec­tue à l’âge de 52 ans un voyage au Hunza en été 1959. Il en revient auteur de Hunza : Adventures in a Land of Paradise (1960A16). Ami du fils de Jerome Irving Rodale (voir ci-dessus), il a obtenu par son inter­mis­sion une invi­ta­tion du Mir Muhammad Jamal Khan. Il réus­sit à se faire déli­vrer un permis des auto­ri­tés pakis­ta­naises, lors de son escale à Karachi, malgré une gestion « rentre-dedans » quasi-suicidaire de sa négo­cia­tion avec la bureau­cra­tie mili­taire (Tobe JH, 1960A16 pages 70–79)… Il est accom­pa­gné de son ami Cecil Brunton qui, tombé malade, ne semble jamais prendre part aux conversations.

Tobe dit ne pas s’être vrai­ment préparé aux diffi­cul­tés du trajet, financé sur « les dollars qu’[il n’a] pas dépen­sés à fumer et à boire » (A16 page 5). Il a quand même lu six ouvrages dispo­nibles à cette époque. Il expose une moti­va­tion de son voyage (Tobe JH, 1960A16 page 19) :

Peut-être […] voulais-je aller au Hunza parce que ce pays repré­sen­tait quelque chose à quoi j’ai toujours cru de tout mon cœur et de toute mon âme, à savoir que seule une lutte achar­née pour leur exis­tence main­tient l’esprit, le mental et le corps humains dans une atmo­sphère saine et constam­ment alerte. J’ai toujours pensé que les victoires et les compli­ments ne faisaient jamais du bien à un homme. Mais la défaite et les diffi­cul­tés l’encouragent encore et encore à faire mieux et plus grand dans sa vie !

Il offre une belle réflexion à la vue du paysage qui se déroule sous son avion, de Rawalpindi à Gilgit (Tobe JH, 1960A16 page 123) :

D’après ce que j’ai vu de ce vaste système monta­gnard, les larges vallées, l’herbe verte et les arbres sont rares. Ces montagnes sont tota­le­ment diffé­rentes de nos Rocheuses couvertes de pentes herbeuses et d’arbres de toutes sortes. Ces éléva­tions terri­fiantes ont juste l’air solides, rugueuses, dures et pres­santes. Pourtant, des petits villages ont surgi ici, là et partout. Ils étaient telle­ment isolés que c’était presque effrayant. Ils étaient si éloi­gnés de la civi­li­sa­tion qu’ils devaient être presque complè­te­ment auto­nomes. Ils pouvaient comp­ter sur peu ou abso­lu­ment rien du monde exté­rieur. Pourtant, il y a des centaines, voire des milliers, de ces petites colo­nies dans l’Hindu Kush, le Karakoram et l’Himalaya.

Je me deman­dai pour­quoi les hommes cher­chaient des endroits comme celui-ci et restaient ici, ou menaient une exis­tence sur les lopins de terre qui se forment dans les petites vallées. Tout ce qui les entoure est le danger perma­nent des fortes pluies, de la fonte des neiges et de la glace, des glis­se­ments de terrain, des chutes de pierres et autres. Pourtant, des hommes choi­sissent de vivre dans de tels endroits. Cela ne pouvait être que pour une seule raison, leur amour de la liberté.

En fait, il y a un doute dans mon esprit quant à savoir si tous ces lieux sont inclus dans les chiffres du recen­se­ment. À ce que j’ima­gine et que j’ai vu, je ne crois pas qu’il soit possible que tous ces minus­cules hameaux isolés soient enre­gis­trés. Je suis tout à fait sûr qu’il y en a beau­coup dont l’exis­tence n’est pas connue du monde exté­rieur. Si c’est un Shangri-La qu’un homme cherche, chacun de ces petits avant-postes pour­rait être ce lieu.

Le Mir du Hunza dans son habit de cérémonie
Le Mir du Hunza dans son habit de céré­mo­nie
Source : John Tobe (1960A16 page 135)

Dès son arri­vée à Baltit, John Tobe tombe sous le charme du Mir Muhammad Jamal Khan qui a suivi à distance (par télé­phone) son trajet périlleux à pied depuis Gilgit, veillant à ce qu’il s’ef­fec­tue dans les meilleures condi­tions. Le portrait qu’il lui consacre est révé­la­teur de traits signi­fi­ca­tifs de la person­na­lité du Mir (Tobe JH, 1960A16 page 220) :

Je consi­dère le Mir comme l’un des meilleurs, des plus gracieux hommes que j’ai jamais rencon­tré et je ne ferais rien qui puisse l’of­fen­ser quoi qu’il arrive. Mais je ne fais qu’é­vo­quer la pensée qui m’est venue à l’es­prit après avoir appris à quel point le Mir surveille de près ce qui se passe autour de lui. C’est un homme d’une grande sagesse et il en a besoin de parce que son petit royaume se trouve au sommet d’un véri­table baril de poudre.

Le « baril de poudre » est une allu­sion à la posi­tion stra­té­gique du Hunza à proxi­mité immé­diate des fron­tières russe, chinoise et afghane, invo­quée par les auto­ri­tés pakis­ta­naises pour refu­ser aux étran­gers un permis de circuler.

Un autre trait de la person­na­lité du Mir Muhammad Jamal Khan, tel que perçu par Tobe, est son humour. Le Mir recon­naît avoir raconté des « salades » à ses visi­teurs occi­den­taux pour se gaus­ser de leur naïveté. Par exemple, la coutume qui voudrait que la mère du marié partage le lit du couple pendant leur lune de miel, publiée par Jean Shor (1955A12 page 284). John Tobe est scan­da­lisé à l’évo­ca­tion de cette coutume et Jamal Khan fait mine de regret­ter que cette fable ait été publiée en Occident (Tobe JH, 1960A16 pages 273–274). Malgré le ton de plai­san­te­rie affi­ché par le Mir et sa déné­ga­tion, la varia­bi­lité de son discours est d’au­tant plus déran­geante qu’il a répété cette « plai­san­te­rie » à l’iden­tique, deux ans plus tard, dans ses entre­tiens avec Renée Taylor qui l’a publiée à son tour (Taylor R, 1964N60 page 58).

Un visi­teur qui accep­tait à la fois d’être choyé comme un hôte privi­lé­gié de Muhammad Jamal Khan et de ne rien entre­prendre hors de sa surveillance ne pouvait qu’en­tre­te­nir les meilleurs rapports avec le Prince. En 1948, la rela­tion avait commencé à se dégra­der pour John Clark quand, pour préser­ver son auto­no­mie d’ac­tion et de dépla­ce­ment, il avait décliné l’in­vi­ta­tion du Mir à loger dans un bunga­low atte­nant au palais (voir ci-dessous).

Sous l’emprise du Mir, John Tobe est ébloui par le luxe de la vie au palais (Tobe JH, 1960A16 chapitres 26 et 27) sans jamais se poser la ques­tion : « D’où vient l’argent dans un pays sans argent ? »… Une ques­tion à laquelle Nigel Allan (1990A20) a répondu clai­re­ment, nous l’avons vu plus haut. Dans sa rela­tion d’ami­tié incon­di­tion­nelle, John Tobe ne prend aucun recul face à la descrip­tion offi­cielle de la vie sociale qui lui est incul­quée. Le seul fait que le Mir auto­rise les enfants du voisi­nage — proba­ble­ment de haute classe — à jouer dans sa piscine à Altit nour­rit sa « convic­tion que le peuple hunza jouit de la liberté et de la démo­cra­tie » (1960A16 page 293). Gratifié de dîners dont le menu comprend de la soupe, du pois­son, deux plats de viande, des fruits impor­tés d’autres vallées et de l’al­cool à volonté, il admet quand même un déca­lage exces­sif entre les moyens d’exis­tence de la famille prin­cière et ceux des paysans (de la vallée la plus fertile) dont il a observé les plan­ta­tions (A16 page 306) :

Il n’y avait aucune raison pour moi de ne pas croire le Mir quand il disait que le Hunza était « le pays du juste assez » mais je sentais quand même que, à en juger par les choses, il y avait de nombreuses situa­tions où il serait appro­prié d’aug­men­ter un peu ce « juste assez ».

Son objec­tif n’est pas d’éva­luer la santé, la longé­vité ni le bien-être de la popu­la­tion au-delà des décla­ra­tions de son ami Jamal Khan et du méde­cin en poste à Aliabad. Selon ses propres termes, il est venu rencon­trer « les paysans qui sont capables et effi­caces, les plus intel­li­gents et les plus pros­pères », prenant pour acquis qu’ « il n’y a qu’une classe au Hunza » (Tobe JH, 1960A16 page 239).

Musiciens du Hunza
Musiciens du Hunza. Ils jouent de la surnai qui ressemble à la sheh­nai indienne.
Source : Renée Taylor & Mulford J Nobbs (1962B3 page 46)
Hunza Music – Traditional hareep. Source : N100

Il s’in­té­resse toute­fois au groupe des musi­ciens et forge­rons qu’il iden­ti­fie comme des Bericho. En théo­rie, des gitans venus de l’Inde il y a 2000 ans : la descrip­tion et les noms de leurs instru­ments de musique rendent probable cette filia­tion (Tobe JH, 1960A16 page 343). Entretenus par la popu­la­tion, ils sont char­gés de fabri­quer les objets en métal utili­sés au Hunza. John Tobe écrit à leur sujet (A16 page 250) :

Ces Bericho envoyaient leurs enfants hors du Hunza pour rece­voir de l’édu­ca­tion mais le Mir me dit qu’il avait dû mettre une terme à cette pratique… non qu’il objec­tât que les enfants des Bericho fussent éduqués, mais parce qu’à leur retour ces enfants ne repre­naient pas les acti­vi­tés de leurs parents.

Le conser­va­tisme moyen­âgeux du Mir Muhammad Jamal Khan appa­raît encore plus nette­ment dans une prise de posi­tion que Tobe grati­fie de la même indul­gence en écri­vant (1960A16 page 339) :

Aujourd’hui, l’argent fait son appa­ri­tion, mais il est encore rela­ti­ve­ment rare. Le Mir croit que l’ar­ri­vée de l’argent, la moder­ni­sa­tion et la civi­li­sa­tion telle que nous la connais­sons ne feront que nuire à son peuple, et il cherche à empê­cher cela, si possible. J’ai la convic­tion sincère et humble que le Mir est honnête et pense à son peuple dans ses efforts.

Ce refus caté­go­rique de la moder­ni­sa­tion permet de comprendre les obstacles qui avaient été placés, neuf ans plus tôt, en travers du projet éduca­tif de John Clark (voir ci-dessous).

John Tobe a été choqué durant son séjour par les mauvais trai­te­ments infli­gés, non pas aux femmes, mais aux animaux. Il écrit, sur la route de Gilgit à Baltit (Tobe JH, 1960A16 pages 205–206) :

Un inci­dent — ou, je devrais dire, les inci­dents — qui me gênaient sans cesse était l’ha­bi­tude qu’a­vaient les proprié­taires des animaux de maltrai­ter le petit âne. L’un d’entre eux était son proprié­taire, mais les deux se relayaient pour le battre et ils n’ont pas cessé de le faire depuis notre départ de Gilgit jusqu’à la fin de notre périple d’une centaine de kilo­mètres. Ils utili­saient tous les moyens de torture à leur portée. Ils le frap­paient sur le dos et les pattes avec un bâton. Ils lui giflaient le ventre. Ils lui marte­laient le dos avec un rocher. Ils lui donnaient des coups de pied, le giflaient, le frap­paient, et la pire des tortures qu’ils aient infli­gée à cette pauvre petite bête était de prendre un bâton et de l’en­fon­cer dans son postérieur.

Hunza - John Tobe chevauchant un yak
John Tobe chevau­chant un yak. Source : A16

Fort de son exper­tise en agro­no­mie, John Tobe étudie avec soin les pratiques des Hunzas qu’il résume ainsi : maîtrise parfaite de l’ir­ri­ga­tion, cultures « en esca­lier » qui favo­risent l’aé­ra­tion des sols et donc la vie bacté­rienne, miné­raux appor­tés par les eaux des glaciers, labours peu profonds avec une char­rue « primi­tive » (1960A16 pages 405–414)… Il consacre un chapitre à la rota­tion annuelle des cultures (A16 pages 329–333) :

Avec des parcelles culti­vées si réduites, on pour­rait être tenté de se passer de rota­tion des cultures. Mais les habi­tants du Hunza sont trop sages pour succom­ber à ce type de pensée. Ils savent que si la rota­tion des cultures n’était pas prati­quée de manière rigou­reuse, la mala­die et la mort s’en­sui­vraient bien­tôt. Ils savent qu’aucun peuple au monde n’est « plus sain que son sol ».

Il dresse une liste des produc­tions agri­coles en 1959 (A16 page 413) :

Voici une liste des légumes culti­vés au Hunza : pommes de terre, navets, carottes, hari­cots, pois, laitue, citrouilles, tomates, melons, pastèques, radis, oignons, choux, épinards, choux-fleurs. Comme fruits il y a des mûres, des abri­cots, des pommes, des poires, des pêches, des raisins, des noix, des amandes, quelques prunes et des cerises.

Les raisins sont culti­vés assez abon­dam­ment car ils peuvent les plan­ter contre la plupart des murs, à condi­tion qu’ils aient un peu de terre dans laquelle plan­ter leurs racines. À partir de ces raisins, ils font leur vin Hunza. Ils cultivent quelques fraises, mais je n’ai pas trouvé pas de groseilles, de groseilles à maque­reau, de fram­boises, et ils ne savaient pas ce que c’étaient les framboises.

Les graines culti­vés au Hunza, en commen­çant par les plus impor­tantes, sont le blé, l’orge, le seigle, le mil, le sarra­sin et une petite quan­tité de riz. Une partie de la luzerne est culti­vée comme plante fourragère.

Il apprend que des arbres frui­tiers qui en Occident n’au­raient qu’une durée de vie de 25 à 30 ans peuvent croître au Hunza pendant une centaine d’an­nées. Ce sont peut-être les seuls cente­naires ! Son expli­ca­tion est qu’ils ont été semés au lieu d’être plan­tés et la plupart n’ont peut-être pas été gref­fés, ce qui a pour effet de retar­der leur produc­tion tout en allon­geant leur vie. Mais il n’ob­tient pas d’in­di­ca­tion claire sur cette pratique (1960A16 pages 312–313).

Par contre, John Tobe ne recon­naît pas la supé­rio­rité de ces fruits en compa­rai­son avec ceux des fermes nord-américaines (A16 pages 409–410) :

Au niveau strict du goût, de la taille et de l’as­pect, les fruits et légumes et céréales/légumineuses améri­cains sont bien meilleurs que ceux culti­vés au Hunza. […]

Permettez-moi de citer un exemple. En Amérique, pour trou­ver une meilleure variété de fraises, des millions, je le répète des millions de semis ont été plan­tés. Ces plantes ont été soigneu­se­ment entre­te­nues et surveillées. Ensuite, une sélec­tion d’une poignée d’entre elles a été faite aux fins d’es­sais supplé­men­taires. À partir de ces résul­tats, quelques nouvelles varié­tés qui ont démon­tré une excel­lence de crois­sance, de vita­lité, de bon feuillage, de faci­lité de propa­ga­tion, de résis­tance à diverses mala­dies, de saveur et de couleur de fruit, de bonnes quali­tés de support et d’autres facteurs impor­tants ont été sélec­tion­nées et diffu­sées à travers le pays. Personne, dans son esprit, ne s’at­ten­drait à ce que le petit Hunza suive une telle procédure. […]

La supé­rio­rité du goût d’un fruit, la plupart du temps, tient à sa variété plutôt qu’au terrain sur lequel il est cultivé. Parfois le moment de la récolte, aussi.

Effectivement, tous les fruits consom­més au Hunza ont mûri sur l’arbre. Il recon­naît comme excep­tion les déli­cieuses mûres culti­vées dans le jardin du Political Agent à Gilgit (Tobe JH, 1960A16 page 139).

Au sujet de la ferti­lité des vallées il écrit (page 612) :

Certains auteurs ont quali­fié de fertiles diverses vallées du Hunza. Selon les normes auxquelles nous sommes habi­tués, il n’y a pas une seule vallée fertile dans tout le Hunza. Que le sol soit produc­tif et que la vallée soit verte et belle, personne ne le niera. Mais, au mieux, le sol du Hunza est peu profond et, pour être produc­tif, il doit être entre­tenu avec assi­duité. Je le répète, au Hunza, il n’y a aucune vallée natu­rel­le­ment fertile, en compa­rai­son par exemple avec des endroits de la vallée de Willamette en Oregon.

Essentielle à la produc­tion de nour­ri­ture des Hunzas, la culture du blé est exigeante en matière de qualité du sol. En l’ab­sence de produits phyto­sa­ni­taires, il faut l’as­su­rer par un apport en miné­raux de l’eau d’ir­ri­ga­tion — les mêmes miné­raux qui contri­buent à la qualité de l’eau de bois­son. Tobe y voit un proces­sus cyclique vertueux auquel serait liée la santé extra­or­di­naire des habi­tants (1960A16 page 321) :

Comme indi­qué ci-dessus, le sol doit conte­nir tous les éléments nutri­tifs néces­saires à la culture de bon blé, voire simple­ment à la culture du blé. Il est donc évident que le sol contient les éléments nutri­tifs néces­saires. Comme tous les sols du Hunza sont peu profonds, ces éléments nutri­tifs doivent être régu­liè­re­ment réin­cor­po­rés au sol.

J’ai déjà dit que tout ce qui est extrait du sol était resti­tué au sol par les habi­tants. Par consé­quent, nous savons que rien n’est perdu.

Après son voyage, John Tobe ne rencon­trera pas plus de succès que John Clark dans sa tenta­tive d’amé­lio­rer et de diver­si­fier la produc­tion agri­cole (Tobe JH, 1960A16 page 411) :

En janvier 1959, j’ai envoyé au Mir du Hunza de bons paquets de diffé­rentes sortes de blé rustique créés par les fermes expé­ri­men­tales du Dominion du Canada. Il s’agissait d’une graine spéciale dont la résis­tance dans les régions plus froides avait été testée et dont la qualité permet­tait de produire un bon pain.

J’ai aussi envoyé les meilleures souches de carottes, choux, choux de Bruxelles, laitue, bette­raves et autres légumes. Mais alors que je dînais avec le Mir et que lui deman­dais quels étaient les résul­tats avec ces graines, il a admis que la seule qu’ils avaient plan­tée cette année-là était la laitue que l’on mangeait à la table du Mir. Il a dit qu’il essaie­rait les autres l’an­née suivante.

Mentir sans mentir (1961)

Hunza - Renée Taylor à son retour de “Shangri-la”
26 avril 1966. Renée Taylor à son retour de “Shangri-la”. Source : Denver Post via Getty Images

Professeure de yoga à Hollywood, Renée Taylor a publié Hunza Health Secrets (1964, 3e édition 1969N60) après avoir séjourné quelques mois à Baltit en été 1961, invi­tée du Mir Muhammad Jamal Khan et de son épouse Shams-un Nahar. Elle s’y est présen­tée avec une équipe qui compre­nait ses éditeurs M‑Mme Mulford J Nobbs, le metteur en scène Zygmunt Sulistrowski accom­pa­gné de son opéra­teur Wayne Mitchell, et James B Jones, profes­seur de philo­so­phie. La traduc­tion (médiocre) en fran­çais de son ouvrage, Voyage au pays hunza (1965B4), est illus­trée de photos réali­sées par la mission Boyer de Belvefer en 1963.

➡ Ne pas confondre cette Renée Taylor avec Renee Taylor, née en 1933, « l’ac­trice la mieux payée du monde en 2019 » selon MediaMass. La confu­sion appa­raît malen­con­treu­se­ment sur les notices d’au­to­rité VIAF et WorldCat.

L’objectif de sa visite en 1961 avait été le tour­nage du film Hunza, vallée de l’éter­nelle jeunesse et la publi­ca­tion de Hunza : the Himalayan Shangri-la (Taylor R & MJ Nobbs, 1962B3). La récep­tion était somp­tueuse (Taylor R, 1969B6 page 19) :

Ayant la chance de rési­der au palais comme hôte de la famille royale, j’ai pu en voir beau­coup. Leur hospi­ta­lité dépas­sait toute attente. L’influence de l’Angleterre et de ses coutumes était prédo­mi­nante dans le cadre du palais. Elle était unique, parfaite. Pendant les repas, une parade de splen­dides plats étaient servis par trois major­domes en uniforme local dans une atmo­sphère d’élé­gance incomparable.

Taylor était dès le départ persua­dée de rencon­trer des super­cen­te­naires au Hunza. Elle a été semble-t-il la première à véhi­cu­ler le mythe. Les âges qu’elle a assi­gnés aux personnes croi­sées durant son séjour ne s’ap­puient que sur des décla­ra­tions ou des suppo­si­tions. Le Mir, son prin­ci­pal infor­ma­teur, recon­nais­sait que ses sujets n’ac­cor­daient aucune impor­tance à l’âge en termes de calen­drier (voir ci-dessus).

Ouvrage “Hunza: the Himalayan Shangri-la”
Source : B3

Renée Taylor raconte avoir mira­cu­leu­se­ment échappé à un ébou­lis sur la route de Gilgit à Baltit (1964N60 page 29) :

À quelques mètres devant la première jeep, une avalanche de terre et de rocs surgit à notre vue, couvrant le rebord de la route et conti­nuant à tomber dans le vide au dessous. […] Avec un gron­de­ment sourd, un rocher égaré vient s’écra­ser sur le siège avant de la jeep que j’oc­cu­pais à peine quelques secondes plus tôt.

Les risques (réels) et les diffi­cul­tés de ce voyage ne lui permet­taient pas de reve­nir les mains vides… Elle raconte dans un style romancé quelques anec­dotes comme celle du « jeune homme de cent-quarante-cinq ans » jouant au volley-ball (1964N60 page 89) qui est à l’ori­gine de la légende : « Certains Hunzas vivent jusqu’à 145 ans ». Cette affir­ma­tion a été reprise à son compte par le Mir, en 1961, dans son avant-propos de l’ou­vrage de Jay Milton Hoffman (voir ci-dessous).

Taylor brode à loisir sur les thèmes de la longé­vité et de l’im­mor­ta­lité (1964N60 pages 81 et 87) :

Jusqu’à il y a quelques années, de nombreux scien­ti­fiques croyaient que tous les êtres vivants possé­daient une « horloge » réglée qui dictait les limites de leur dure de vie. Mais de récentes expé­riences [?] et l’exis­tence même des Hunzakuts ont prouvé que c’était inexact. […]

Il est démodé de vieillir, même avec grâce. Dr Joseph W. Still, de l’Université George Washington, dit : « Le vieillis­se­ment n’est qu’une maladie. »

Et Dr Henry S. Simms, de Columbia University à New York, un des plus grands experts en vieillis­se­ment, estime que « si une personne pouvait conser­ver sa santé de la quin­zaine ou de la ving­taine d’an­nées, elle vivrait pendant des siècles. » Il veut dire par là que la durée de vie de n’im­porte quelle créa­ture dépend de la vitesse de matu­ra­tion des cellules de son corps.

Dr Lord Taylor, un des plus grands méde­cins d’Angleterre, a déclaré à la Chambre des Lords en décembre 1961 : « En élimi­nant les mala­dies de cœur et les troubles circu­la­toires, il n’y a plus aucune raison de mourir. »

Si tout cela est vrai, cela prouve la théo­rie des Hunzas : la mort est une option.

On perçoit ici le détour­ne­ment de cita­tions hors-contexte d’au­to­ri­tés scien­ti­fiques pour parve­nir à une conclu­sion absurde… Par exemple, il n’est pas faux de dire que la vitesse de matu­ra­tion des cellules est déter­mi­nante de la durée de vie d’un être vivant ; mais cela n’im­plique pas qu’il soit possible de la modi­fier, pas plus que de conser­ver la santé d’un adoles­cent, etc. Toutes ces cita­tions de cher­cheurs méde­cins suggè­re­raient plutôt — en s’au­to­ri­sant une extra­po­la­tion aussi hasar­deuse dans le sens opposé — que le vieillis­se­ment serait une mala­die impos­sible à éviter.

Hunza-Yoga couverture 1
Source : B6

La foi de Renée Taylor en ces quali­tés excep­tion­nelles des Hunzas repose entiè­re­ment dans ce que lui confie le Mir. Il prend soin de dévier la conver­sa­tion vers une réaf­fir­ma­tion de son charisme, alors que de son côté elle formate leurs échanges sous l’angle de sa compré­hen­sion du yoga, dont elle publiera plus tard un livre (Taylor R, 1969B6).

Exemple (1964N60 page 77) :

[Le Mir :] La bonne humeur est le premier des toniques mentaux. La gaité fait partie de notre combat. […] Ne savez-vous pas que nous sommes le miroir de nos pensées ?

[Taylor :] S’il en est ainsi, dis-je, le mental commande l’or­ga­nisme, parti­cu­liè­re­ment le système nerveux ?

— Pratiquement oui, bien qu’on puisse dire que cela marche aussi dans l’autre sens, lorsque l’or­ga­nisme influe sur le mental. […] Une douleur quelque part dans le corps causera une dépres­sion mentale.
— Si votre théo­rie est correcte, votre peuple a réussi à contrô­ler tota­le­ment son mental et son orga­nisme et peut même jugu­ler sa douleur. Je les ai obser­vés à de multiples reprises, dans leurs diverses occu­pa­tions aussi bien qu’en médi­ta­tion, et j’ai senti leur séré­nité profonde et complète…
— Par exemple, dit le Mir, si quel­qu’un de chez moi se blesse, de coupe ou se brûle, il vient me voir. J’ai un onguent que j’ap­plique sur la zone atteinte et la personne s’en retourne persua­dée qu’elle est guérie. Sa confiance et la maîtrise de son corps en sont la cause. J’utilise le même onguent pour tout. […]

Nous savons bien qu’un homme a besoin de médi­ca­ments ou de trai­te­ment s’il tombe malade. Mais nos hommes ne tombent pas malades parce qu’ils contrôlent leur système nerveux, leur système en entier, en menant une vie sensibilisée.

Il n’est pas surpre­nant qu’une grande partie de l’ou­vrage (Taylor R, 1964N60 pages 95–170) soit consa­crée à la nutri­tion. Celle des Hunzas, accom­pa­gnée de recettes culi­naires adap­tées à l’Occident, d’in­for­ma­tions sur les miné­raux, ferments et aliments, et pour finir un essai Le jeûne et la philo­so­phie (N60 pages 171–177) faisant l’apo­lo­gie du jeûne présenté comme une pratique (volon­taire) de santé chez les Hunzas. Elle présente ensuite des Exercices de santé et de longé­vité (N60 pages 178–194) qui ne sont autres que ceux de sa pratique person­nelle, mais dont elle justi­fie la présence dans cet ouvrage en affir­mant : « J’ai appris récem­ment que le yoga était prati­qué par les Hunzas d’il y a de nombreuses géné­ra­tions » (N60 page 183). Tout cela sans citer de source, avec une salade compo­sée d’emprunts à des publi­ca­tions (sérieuses) sur divers sujets. On y trouve même (pages 188–189) les excel­lents exer­cices de William BatesN101, le « palming » et le « balan­ce­ment de l’élé­phant » comme s’ils faisaient partie du quoti­dien des Hunzas !

Hunza - Un vétéran de village réputé être âgé de 120 ans, le vizir Inayat Ullah Beg et le Mir Muhammad Jamal Khan
De gauche à droite : un vété­ran de village « réputé être âgé de 120 ans », le vizir Inayat Ullah Beg et le Mir Muhammad Jamal Khan. Source : Renée Taylor & Mulford J Nobbs (1962B3 page 48)

Tous les auteurs qui ont appro­ché le Mir Muhammad Jamal Khan avec une idée précon­çue des prodiges et du style de vie de son peuple ont fait preuve d’une naïveté abys­sale. Le Mir s’en est servi pour appuyer la construc­tion et la conso­li­da­tion du mythe.

Face à des Occidentaux qui manquent de ressources linguis­tiques (ou intel­lec­tuelles) pour dialo­guer avec « leurs gens », les hommes de pouvoir n’ont pas besoin de mentir. Une marque de poli­tesse orien­tale réside dans l’art de confor­ter son hôte dans ce qu’il/elle tient pour vrai… Il serait d’ailleurs malséant de démo­lir des croyances qui confèrent à leurs semblables des vertus extra­or­di­naires. Pendant plus de douze ans en Inde, j’ai pu obser­ver chez les personnes lettrées de haute caste cette habi­lité à mentir sans dire de mensonge. Tant que je ne compre­nais pas la langue locale, ma vision du pays et de sa culture est restée parfai­te­ment lisse et conforme à celle que des Brahmanes avaient trans­mise aux indo­logues euro­péens. André Malraux appli­quait à lui-même cette forme de mani­pu­la­tion par défaut : il disait que, pour deve­nir célèbre, il lui avait suffi de ne jamais contre­dire les mensonges flat­teurs de ses courtisans !

À l’ap­pui de cette thèse, on peut remar­quer qu’au cours de son entre­tien (Beg FA, 2000N41) Shams-un Nahar ne dit rien de la santé et la longé­vité légen­daire des Hunzas. Elle ne reprend pas les « 120 à 140 ans » de son époux dans l’in­tro­duc­tion du livre de JM Hoffman (1968B5 page viii) — pour la simple raison que son inter­lo­cu­teur Fazal Amin BegN40 n’aborde pas le sujet. Originaire de Gulmit dans la vallée de la Hunza, cet anthro­po­logue n’a jamais adhéré au mythe. Shams-un Nahar qui était la fille du Prince du Nagar déclare inci­dem­ment : « À présent, en juillet 2000, je pour­rais dire que j’ai 75 ans et peut-être même plus ». (Elle en avait 80.) Ce qui suggère que même les membres de la famille prin­cière n’avaient pas une idée claire de leur âge.

Hunza - (Ce n'est pas Saïd Abdul Mobutu)
(Ce n’est pas Saïd Abdul Mobutu)
Source : N102

Un blog rapporte, sans en mention­ner la source, ce fait diversN102 :

En avril 1984, un jour­nal de Hong Kong aurait rapporté une anec­dote incroyable. Un Hunza du nom de Saïd Abdul Mobutu, lors de son arrivé à l’aéroport d’Heathrow à Londres, aurait provo­qué la stupé­fac­tion des services de douanes ; sur ses docu­ments, celui-ci était né en 1823 et était âgé de 160 ans.

Si cette anec­dote est exacte — on la retrouve sur un blog russe sans le mode condi­tion­nel (2017N103) — elle confirme que les années de nais­sance figu­rant sur les passe­ports de certains habi­tants du Hunza sont fantai­sistes. Par un effet de disso­nance cogni­tive, elle est repro­duite comme preuve que les Hunzas vivraient très long­temps. Il serait inté­res­sant de retrou­ver ce Saïd Abdul Mobutu qui doit main­te­nant appro­cher les 200 ans… 🙂

Un gériatre en ébullition (1961)

Hunza - Dr. Hoffman et sa charmante femme Trudie à leur arrivée à Kennedy Airport
Dr. Hoffman et sa char­mante femme Trudie à leur arri­vée à Kennedy Airport où la presse les a rencon­trés.
Source : Jay M Hoffman (1968B5 page vi)

Hunza : 15 Secrets of the World’s Healthiest and Oldest Living People de Dr. Jay Milton Hoffman (1968 réédi­tion 1985B5) est l’œuvre du président émérite de la National Geriatrics Society aux USA. À la demande de cette orga­ni­sa­tion, Hoffman a séjourné à Baltit en 1961, invité par le Mir Muhammad Jamal KhanN6.

Le docteur Hoffman avait l’in­time convic­tion, avant même son départ, que les Hunzas pouvaient vivre 110, 120 et même 140 ans. Il avait bien appris sa leçon (1968B5 page 2) :

Le pays de Hunza est vrai­ment une utopie s’il en existe une. Pensez à cela ! C’est un pays où les gens n’ont pas nos mala­dies courantes, telles que les mala­dies cardiaques, le cancer, l’arthrite, l’hypertension, le diabète, la tuber­cu­lose, le rhume des foins, l’asthme, les problèmes de foie, de vési­cule biliaire, la consti­pa­tion et bien d’autres maux qui tour­mentent le reste du monde.

En outre, il n’y a pas d’hô­pi­taux, pas d’asiles d’alié­nés, pas de phar­ma­cies, pas de saloons, pas de bureaux de tabac, pas de poli­ciers, pas de prisons, pas de crimes, pas de meurtres et pas de mendiants.

L’absence d’hô­pi­taux et de phar­ma­cies n’est-elle pas une preuve suffi­sante de l’ab­sence de maladies ?

Hunza - Quatre Hunzakuts “plus que centenaires” selon Hoffman
Quatre Hunzakuts « plus que cente­naires » selon Hoffman
Source : Jay M Hoffman (1968B5 page 94)

L’objectif réel du docteur Hoffman était de collec­ter, non pas des preuves de cette santé et de cette longé­vité, mais les données médi­cales qui pour­raient l’ex­pli­quer, afin de les expor­ter aux USA. Son souci était la santé des Américains, pas celle des Hunzas dont la perfec­tion natu­relle ne servait qu’à aler­ter ses lecteurs sur le contraste entre deux modes de vie : les « sauvages en bonne santé » versus la déca­dence physique et morale de ses concitoyens.

S’il s’était rendu compte, sur le terrain, que la popu­la­tion souf­frait de mala­dies chro­niques et que le « 110 à 140 ans » ne repo­sait sur aucune donnée véri­fiable, la mission manda­tée par la National Geriatrics Society aurait perdu toute raison d’être. Les démarches labo­rieuses qu’il avait entre­prises pour obte­nir un permis de séjour au Hunza (1968B5 pages 5–20) auraient été un pur gaspillage de temps et d’argent. C’est pour­quoi il s’est contenté de simples décla­ra­tions renfor­çant ses croyances. Il écrit (1968B5 page 49) :

Lors de conver­sa­tions avec les personnes les plus vieilles, je leur ai toujours demandé leur âge, et beau­coup m’ont répondu qu’ils avaient plus de cent ans.

Le Dr. Hoffman et Trudie dans leurs habits offerts par le Mir et la Rani du Hunza
Le Dr. Hoffman et Trudie dans leurs habits offerts par le Mir et la Rani du Hunza
Source : Jay M Hoffman (1968B5 page 69)

Questions et réponses tran­si­taient de toute manière par son unique inter­prète : Sahib Khan, l’oncle du Mir Muhammad Jamal Khan — 31 ans plus jeune que lui (Banik AE, 1960B2 page 85). Le Mir et sa famille avaient inté­rêt à confor­ter Hoffman dans sa croyance, tout en rappe­lant au reste du monde — et donc aux contra­dic­teurs éven­tuels — que l’ac­cès à leur royaume était extrê­me­ment diffi­cile et que de toute manière ils en refu­se­raient l’autorisation.

La posi­tion du Mir est expli­cite dans la préface qu’il a rédi­gée — proba­ble­ment avec l’aide de l’au­teur — pour son ouvrage (Hoffman JM, 1968B5 pages viii-ix) :

L’accès au Hunza est périlleux. Pour atteindre notre capi­tale, Baltit, le dernier segment du voyage traverse la « route la plus dangeu­reuse du monde » : soixante-huit miles [109 km] d’un chemin suspendu, vieux de plusieurs siècles, rocailleux et sablon­neux. À certains endroits il n’a que cinq pieds [1.5 m] de largeur. […]

Au cours de leur séjour en tant qu’in­vi­tés au palais, Dr. Hoffman et sa char­mante épouse, Trudie, ont recher­ché les facteurs qui rendent possible la santé et la longé­vité de mon peuple. S’adaptant rapi­de­ment à notre routine quoti­dienne, ils ont travaillé dure­ment du lever au coucher du soleil, aidés par mon oncle le Prince Sahib Khan, alors étudiant en méde­cine, en tant que guide et inter­prète, en plus de quatre hommes pour les aider dans leurs travaux de recherche.

En comp­tant sur le même calen­drier que celui utilisé dans le monde occi­den­tal, de nombreux Hunzakuts ont vécu bien plus qu’un siècle ; de 100 à 120 ans et, dans des cas isolés, jusqu’à 140 ans. Du point de vue occi­den­tal, ces faits semblent incroyables, et j’es­time qu’il est de mon devoir, en tant que diri­geant des Hunzakuts, de permettre à Dr. Hoffman de collec­ter des données de recherche substan­tielles. Par consé­quent, ce livre présente l’étude de recherche la plus appro­fon­die sur la santé et la longé­vité de mon peuple. Les conclu­sions expo­sées ici sont les faits tels que nous les connais­sons au Hunza.

Malheureusement, nous ne pouvons pas donner accès aux centaines de personnes qui veulent visi­ter notre pays. Pour des raisons poli­tiques, nous ne pouvons admettre que celles qui ont des raisons très urgentes et valables.

Ce trophée a été attribué au Dr. J.M. Hoffman par la Société nationale de gériatrie pour ses travaux de recherche dans le pays Hunza
Ce trophée a été attri­bué au Dr. J.M. Hoffman par la Société natio­nale de géria­trie pour ses travaux de recherche dans le pays Hunza. Source : Jay Milton Hoffman (1968B5 page x)

On comprend que le Mir Muhammad Jamal Khan ait verrouillé l’ac­cès au Hunza après le départ de John Clark (1957A11) dix ans plus tôt, qui n’avait pas achevé son séjour dans les meilleurs termes avec lui (voir ci-dessous). Travaillant en free-lance, Clark avait dressé un constat sans complai­sance de la mauvaise santé et de l’état de pauvreté de cette popu­la­tion. Mais cette fois, prison­niers de leur invi­ta­tion et de leur incom­pé­tence linguis­tique, Hoffman et son épouse allaient deve­nir — comme Allen Banik et Renée Taylor avant eux — de parfaits mission­naires du discours offi­ciel des diri­geants du Hunza. La noto­riété du docteur Hoffman aux États-Unis a permis par la suite d’évan­gé­li­ser ce discours sous le couvert de la National Geriatrics Society.

L’ouvrage de Jay Milton Hoffman (1968B5 pages 234–238) s’achève sur un recueil de recettes de cuisine de Shams-un Nahar, la reine du Hunza — dont on sait qu’elle n’a pas vécu cente­naire… Trudie Hoffman a publié par la suite No Oil – No Fat Vegetarian Cookbook (1984N104) qui décrit la doctrine nutri­tion­nelle des Hoffman.

Le livre de Jay Milton Hoffman n’ap­porte aucune infor­ma­tion inédite sur les Hunzas, hormis quelques anec­dotes sans inté­rêt d’un séjour touris­tique pendant l’été 1961. Il se lit plutôt comme un caté­chisme de la vie saine débor­dant de conseils nutri­tion­nels, par exemple la consom­ma­tion de soja dont l’au­teur affirme qu’il n’y a « pas d’ali­ment de plus grande valeur pour les humains en ce qui concerne les protéines » (Hoffman JM, 1968B5 page 66) — voir à ce sujet mon article Protéines.

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(Domaine public)

Le puri­ta­nisme des Hoffman est à rappro­cher du fait que la plupart de leurs rela­tions améri­caines, par exemple Roy et Jewel Hatcher Henrickson (Hoffman JM, 1968B5 page 221), appar­te­naient à l’église adven­tiste du Septième JourN105 dont les Hoffman étaient vrai­sem­bla­ble­ment adeptes.

Jay Hoffman cite comme ultime réfé­rence en méde­cine John Harvey KelloggN106 (1852–1943). Végétarien, inven­teur entre autres du beurre de caca­huète et de la couver­ture chauf­fante élec­trique, ce méde­cin adven­tiste est à l’ori­gine des célèbres Kellogg’s Corn Flakes™. Il a aussi promu l’uti­li­sa­tion du soja, publiant la recette du tofuN107, et recom­mandé de ne pas s’au­to­ri­ser plus d’un rapport sexuel par mois pour des raisons de santé. Pour trai­ter préven­ti­ve­ment la mastur­ba­tion chez les enfants, il préco­ni­sait la circon­ci­sion des garçons et l’ap­pli­ca­tion d’acide carbo­lique sur le clito­ris des fillettes. Pour les adoles­cents, des décharges élec­triques seraient selon lui suffisantes…

Tout cela peut paraître hors sujet, sauf que Hoffman a saisi toutes les occa­sions de commu­ni­quer les idées de Kellogg dans son ouvrage sur les « secrets des Hunzas ».

Le docteur Jay Milton Hoffman a été, grâce à son livre, célé­bré comme une auto­rité inter­na­tio­nale en matière de nutri­tion et de longé­vité — on peut l’en­tendre sur l’en­re­gis­tre­ment d’une confé­rence diffu­sée à la radio en 2014 : Food Chemistry In Its Relationship To Body ChemistryN108.

Hoffman promet­tait dans son ouvrage que toute personne appli­quant les « 15 recettes de longé­vité » rappor­tées du Hunza devrait pouvoir vivre 120, voire 140 ans — et cela dans n’im­porte quel pays (Hoffman JM, 1968B5 pages 228–233)… Il doit donc jouir de la pleine vita­lité de ses 109 ans à l’heure où j’écris cet article. Ce serait un honneur pour moi de rencon­trer celui qui avait été dési­gné, le 16 juillet 1963, « repré­sen­tant offi­ciel du Mir du Hunza pour les USA et le Canada » (B5 page 246). 🙂

Détournement du JAMA (1961)

Hunza - Père et fils ? Référence absente…
Père et fils ? Référence absente… Source : Dmitry SudakovN103

Un exemple typique de recy­clage d’in­for­ma­tions fausses ou incom­plètes, sans indi­ca­tion de source, se trouve sur la page Comment les Hunza peuvent vivre très vieuxN109. On y lit notamment :

Il se trouve que la tribu Hunza dans l’Himalaya a la meilleure santé et la plus longue espé­rance de vie. […] Ils font égale­ment partie des êtres humains les plus heureux sur Terre avec une physio­lo­gie quasi-parfaite. […] Pour eux, « l’âge moyen » est situé à envi­ron 100 ans. Les femmes font souvent la moitié de leur âge. […] On a entendu parler de cette tribu la première fois avec le Dr Robert McCarrison dans la publi­ca­tion Studies in Deficiency Disease, puis en 1961 dans un article de JAMA docu­men­tant sur la durée de vie remar­quable des Hunza.

Longevity in Hunza land
Longevity in Hunza land. Source : N110 page 706

L’article Longevity in Hunza Land dont il est ques­tion — en réalité un édito­rial du Journal of the American Medical Association — n’a rien « docu­menté » de tel. Il ne faisait que réfu­ter la croyance popu­laire qui commen­çait à circu­ler aux USA. En voici le passage impor­tant (1961N110 page 706) :

L’affirmation que les hommes Hunzakut vivraient jusqu’à 120, et même 140 ans, ne s’ap­puie sur aucune donnée statis­tique démo­gra­phique crédible. On pense cepen­dant que de tels âges seraient dans les limites du possible. Un accrois­se­ment régu­lier de la longé­vité en Occident pour­rait atteindre la célèbre longé­vité de certains peuples d’Orient, initia­le­ment rendue popu­laire par Lost Horizon de Hilton [1933N5]. Grandma Moses a célé­bré son centième anni­ver­saire tard dans l’été. Le vété­ran le plus âgé de la Guerre Civile est mort à l’âge de 117 ans. Plus de 40 vété­rans de la Guerre Civile ont dépassé 100 ans. Ces âges peuvent être recon­nus comme statis­tiques démo­gra­phiques accep­tables. Aucun de ces indi­vi­dus ne vivait au pays Hunza ni ne se nour­ris­sait comme les Hunzakuts.

Ce même « article » avait été cité de manière erro­née, en mai 1961, par Ira O Wallace, président de la National Geriatrics Society (USA), dans sa lettre adres­sée à Jay Milton Hoffman pour l’en­cou­ra­ger à entre­prendre son voyage d’étude au Hunza. On y lisait (Hoffman JM, 1968B5 page 3) :

D’après un article publié dans le numéro de mars du Journal of the American Medical Association, nous compre­nons que de nombreuses personnes qui y vivent sont âgées de plus de 100 ans.

Longevity in Hunza land est de nouveau mentionné par Joseph B Enos, succes­seur d’Ira O Wallace à la prési­dence de la National Geriatrics Society, mais cette fois via une cita­tion du New York World Telegram en ces termes (Hoffman JM, 1968B5 page 4) :

On a la preuve que des hommes du pays Hunza, une région loin­taine de l’Himalaya, vivent à 120 et même 140 ans, à ce que dit l’AMA dans son journal.

Ce détour­ne­ment de la réfé­rence à une publi­ca­tion « scien­ti­fique » — en réalité un édito­rial expri­mant une simple opinion — montre de quelles « preuves » Jay Milton Hoffman dispo­sait quand il a été accueilli au palais du Mir Muhammad Jamal Khan, le 8 août 1961…

🔴 Cet édito­rial, en 1961, occupe la place centrale de déclen­cheur d’une avalanche de croyances sur la longé­vité des Hunzas. La plupart des récits ulté­rieurs le prennent pour acquis, avec pour marques d’au­then­ti­cité « l’ar­ticle du JAMA » et l’ou­vrage du gériatre Hoffman. La plupart n’hé­sitent pas, afin de renfor­cer leur crédi­bi­lité, à citer Dr. Robert McCarrison et son élève Dr. Guy Wrench qui évoquaient une « longé­vité remar­quable » sans citer de chiffres. 🔴

Hunza-Yoga couverture 2
Quatrième de couver­ture de Taylor, R (1969B6)

De nombreux hommes âgés de 120 à 145 ans sont donc appa­rus au Hunza, en géné­ra­tion spon­ta­née, dans les années 1960… S’agissait-il d’ex­tra­ter­restres ? Cette hypo­thèse méri­te­rait d’être étudiée. 🙂

Le conte de fées sur la santé et la longé­vité des Hunzas conti­nue à servir de maté­riel de propa­gande d’hy­gié­nistes et adeptes de régimes alimentaires.

L’entretien et l’ex­ploi­ta­tion du mythe à des fins de promo­tion person­nelle ont été pous­sés au-delà de toute décence par Renée Taylor dans son ouvrage The Hunza-Yoga Way to Health and Longer Life (1969B6). Le quatrième de couver­ture (voir ci-contre) débute par le « fake » du New York World Telegram, puis clai­ronne que Renée Taylor est celle qui a révélé au monde occi­den­tal « l’in­croyable histoire des Hunzas ».

Source : Renée Taylor (1969B6 page 143). Elle avait à cœur de publier les noms et photos des (riches) clientes de son école de yoga à Hollywood…

L’ouvrage de celle que ses éditeurs avaient surnom­mée « the modern Marco Polo » (B6 page 13) décrit en fait une pratique de yoga sans aucun lien avec un ensei­gne­ment trans­mis par les Hunzas du « vrai Shangri-La » ! Mais la clé du mystère nous est révélée :

La santé physique des Hunzas est inti­me­ment connec­tée à leur santé spiri­tuelle qui, à son tour, est connec­tée à leur pratique du Yoga.

Les « grands prêtres et prêtresses » bran­dissent ces ouvrages comme preuves irré­fu­tables de l’ef­fi­ca­cité de leurs ensei­gne­ments. En France, la traduc­tion du livre de Ralph Bircher Les Hounza – Un peuple qui ignore la mala­die (1952B1) avait été large­ment diffu­sée par les réseaux de La Vie Claire.

Shangri-La (forever)

Le « pays Hunza », lieu d’éter­nelle jeunesse, de sagesse et de santé provi­den­tielles, est appa­renté à la vallée imagi­naire de Shangri-LaN4. Le roman de James Hilton Lost HorizonHorizon perdu (1933N111) — a connu un vif succès pour son adap­ta­tion au cinéma par Frank Capra en 1937N83. Hilton s’est inspiré d’une source légen­daire emprun­tée aux Tibétains : le royaume mythique de ShambhalaN112. L’histoire (que je n’ai pas pu véri­fier) dit qu’il aurait visité la vallée de la Hunza deux ans avant de publier son roman.

Un lecteur de Hunza Health Secrets For Long Life and Happiness (Taylor R, 1964N60) commente : « En fait, ce livre est simi­laire au film LOST HORIZON, qui se déroule dans la même région. » C’est un peu tiré par les cheveux puisque le Shangri-La du roman et du film se situait au Tibet. Mais cette litté­ra­ture a servi de maté­riau de construc­tion d’une vision New AgeN85 du Tibet aussi bien que du Hunza.

Extrait du film “Lost Horizon” de Frank Capra
Extrait du film Lost Horizon de Frank Capra (1937N83)

Le docteur Jay Milton Hoffman et son épouse étaient eux aussi impré­gnés de ce mythe, en août 1961, quand ils ont emprunté la « plus dange­reuse route du monde ». Hoffman raconte (1968B5 page 33) :

La scène suivante magni­fique et impres­sion­nante qui s’est offerte à la vue était celle des trois sommets de Shangri-La. Nous nous sommes arrê­tés pour en faire des photos. Quand nous sommes arri­vés au palais de Baltit, j’ai demandé au Mir [Muhammad Jamal Khan] :

— « Comment s’ap­pellent ces trois pics blancs ? »
— « Nous les appe­lons les “Golden Horns” [Cornes d’Or]. »

J’ai répondu : « Puisque le Hunza est dési­gné comme le Shangri-La de l’Himalaya, pour­quoi ne changeriez-vous pas le nom de ces trois pics en “Shangri-La Peaks” ? »

Sur ce, le Mir a dit : « C’est une bonne idée. » Puis il a ajouté : « Nous allons chan­ger le nom en “Shangri-La Peaks”. »

Inutile de cher­cher « Shangri-La Peaks » sur un site de carto­gra­phie ; en outre, le Hunza ne se situe pas dans la chaîne de l’Himalaya mais celle du Karakoram entre l’Himalaya et l’Hindou Kouch… On constate, une fois de plus, que le Mir a pris soin de ne pas contre­dire son hôte, jusqu’à se moquer de lui. Mais ce grand benêt de 54 ans ne s’en est pas rendu compte !

Ouvrage “Horizon perdu”
Source : A6

La réfé­rence à Shangri-La est une étape majeure de l’éla­bo­ra­tion du mythe des Hunzas. En effet, dans Horizon perdu de James Hilton, le « Grand Lama » fonda­teur de cette commu­nauté, âgé de plusieurs centaines d’an­nées, n’est pas origi­naire des montagnes. C’est un moine luxem­bour­geois qui a opéré une démarche spiri­tuelle le condui­sant à croire en une éradic­tion possible de la mala­die et de la mort (Hilton J, 2006A6 pages 121–135). Les autres membres, notam­ment la jeune femme au cœur de l’in­trigue senti­men­tale, sont aussi venus d’Occident par des voies mysté­rieuses. N’oublions pas que les Hunzas seraient aussi, selon une légende, les descen­dants de soldats de l’ar­mée d’Alexandre le Grand… Ce ne sont donc pas des Asiatiques. Même leur obédience de l’Islam est rendue invi­sible — ou pour le moins « fréquen­table » — par la permis­si­vité de la doctrine Maulaï.

La doctrine des habi­tants de Shangri-La est en accord avec le chris­tia­nisme, bien qu’ils aient renoncé à tout dogme et culte. Leur démarche est un caté­chisme New Age N85. Au seuil de la seconde guerre mondiale, il n’est plus ques­tion d’une « race Hunza » comme chez Schomberg, McCarrison ou Lorimer qui s’éver­tuaient à la compa­rer à celles des peuples voisins Nagaris, Wakhis etc., mais d’un « projet de société » en résis­tance à la déchéance physique et morale induite par l’in­dus­tria­li­sa­tion et la menace de guerres dévas­ta­trices. La vallée de la Hunza ou le terri­toire de Shangri-La sont des lieux privi­lé­giés car inac­ces­sibles, réfrac­taires à la pollu­tion civi­li­sa­trice et capables d’au­to­suf­fi­sance dans leurs besoins alimen­taires. Grâce au docteur Robert McCarrison, un lien « scien­ti­fique » a même été établi entre la sobriété du régime alimen­taire des Hunzas et la promesse d’une vie exempte de toute « mala­die de civilisation ».

En faisant coïn­ci­der l’ima­gi­naire de Shangri-la avec le royaume du Hunza, les auteurs-voyageurs affirment que cette utopie est réali­sable puis­qu’il existe un endroit où elle a eu lieu. Le film et les ouvrages ont sombré dans l’ou­bli à la fin du 20e siècle et les visi­teurs regrettent que leur rêve ait été détruit par le tourisme de masse — comme dans l’ar­chi­pel d’Okinawa. Mais l’uto­pie survit à ces chan­ge­ments. Le désir d’un monde converti à la décrois­sanceN113 est plus fort que jamais, au 21e siècle, face aux enjeux du dérè­gle­ment clima­tique et de l’épui­se­ment des ressources natu­relles. La ques­tion des besoins nutri­tion­nels émerge des débats avec les pratiques de flexi­ta­rismeN114 ou de végé­ta­lismeN115 comme marqueurs d’une prise de conscience indi­vi­duelle — bien qu’au­cun travail scien­ti­fique n’ait à ce jour préco­nisé l’aban­don d’une alimen­ta­tion carnée, voir mon article Pour les végan·e·s. Les Hunzas n’étaient-ils pas flexi­ta­riens et les Okinawais végétaliens ?

« Shangri-La » est surtout devenu un objet de commerce des agences de tourisme locales. On peut lire sur la publi­cité du Shangri-La Hunza TourN116 :

En emprun­tant le Karakoram Highway qui longe l’imposant Indus, vous pour­rez vous rendre à Gilgit et au Hunza, le royaume perdu de Shangri-La décrit par James Hilton dans son livre « Lost Horizon ».

J’ai eu le privi­lège de décou­vrir par hasard, en 1996, une vallée mysté­rieuse pendant mon séjour chez un amchi (méde­cin tradi­tion­nel) du LadakhN117. Intrigué par une rivière se jetant sur la rive droite de l’Indus, j’ai marché une heure le long de son canyon étroit, inac­ces­sible aux véhi­cules, pour débou­cher sur une vallée culti­vée en terrasses semblable à celle de la photo en tête de cet article. Ce lieu était situé à 3500 mètres d’al­ti­tude, plus haut que les vallées du Hunza. Un groupe d’ha­bi­tants venus à ma rencontre m’a offert le thé, mais notre conver­sa­tion s’est limi­tée à des échanges de signes car aucun ne compre­nait l’an­glais ni l’hin­dous­tani. Hommes et femmes de tous âges, ces gens rayon­naient de beauté et (je le suppose) de santé.

Je n’ai pas su ni cher­ché à connaître leur origine, soulagé de voir que ce « para­dis terrestre » n’est nommé sur aucune carte !

Le trajet qui conduit à “mon” Shangri-La…
Le trajet qui conduit à « mon » Shangri-La…

De telles vallées « Shangri-La » sont (ou étaient) nombreuses en Himalaya, habi­tées par des popu­la­tions proté­gées des inva­sions par des obstacles natu­rels. J’ai croisé un Français, à la même époque, qui voya­geait à moto dans l’Himalaya depuis une dizaine d’an­nées. Il m’a dit avoir visité une dizaine de vallées isolées dont les habi­tants parlaient des langues en voie d’ex­tinc­tion. La vallée du fleuve Hunza n’a donc rien d’ex­cep­tion­nel, sauf d’avoir été le point focal de fantasmes d’Occidentaux qui pour beau­coup n’y ont jamais mis les pieds…

Un récit de décou­verte acci­den­telle d’une vallée para­di­siaque (inha­bi­tée celle-ci) a été rapporté par John Tobe qui le tenait de Habib-Ur Rahman Khan, Political Agent à Gilgit. Alors qu’il était en route d’AstoreN118 à SkarduN119 à travers le mont DeosaiN120 au mois de juillet, Rahman Khan s’était écarté du chemin et laissé porter par son cheval « dans un état médi­ta­tif » jusqu’à une prai­rie proche d’un nullah (torrent de vallée) qu’il avait eu envie de remon­ter à la source. Après un long trajet il avait décou­vert un passage étroit dans un mur de glace qu’il avait fran­chi pour décou­vrir une vallée magni­fique couverte d’arbres et de fleurs, sans trace de présence humaine « à envi­ron 4000 mètres d’al­ti­tude, entou­rée de tous côtés par des pics de 5000 à 6300 mètres » (Tobe JH, 1960A16 page 580)…

Tobe dresse un paral­lèle entre le mythe de Shangi-La qui berçait son adoles­cence et celui du Hunza comme lieu para­di­siaque, un rêve qui lui paraît combler un manque chez les « civi­li­sés » (Tobe JH, 1960A16 pages 24–26) :

Les diffé­rentes histoires et légendes tissées au sujet du Hunza donnaient l’im­pres­sion que c’était un endroit dont tout homme rêve sans jamais le trou­ver, le lieu dont son cœur et son âme ont soif et auquel ils aspirent conti­nuel­le­ment. Pourquoi les hommes doivent-ils avoir de tels rêves pour survivre ? Il doit manquer quelque chose dans notre mode de vie qui fait de ce rêve éveillé une néces­sité pour la survie. […] Cependant, je suppose que ce type d’éva­sion est néces­saire car l’hu­ma­nité vit selon un mode de vie et dans un envi­ron­ne­ment qui est en réalité étran­ger à ses besoins et son instinct de base. Il est vrai qu’un homme glane avec appé­tit ce qu’il ne peut pas trou­ver dans son mode de vie quoti­dien. […] Voyez-vous, il vous faut réali­ser que quelque chose manque dans notre envi­ron­ne­ment. L’étincelle n’y est pas car elle se produit seule­ment dans les profon­deurs de l’âme. […]

D’après ce que j’ai vu des gens, je pense qu’en­vi­ron 8 sur 10 n’iraient pas à Shangri-la si on n’y trou­vait pas de télé­vi­sion. Un autre sur 10 n’irait pas à moins de pouvoir profi­ter des aliments qu’ils aiment. Eh bien, cela élimi­ne­rait à peu près 90% de tous ceux qui rêvent de Shangri la, car il n’y a pas de télé­vi­sion à Hunza et ils ne mangent que ce qu’ils peuvent obte­nir, prin­ci­pa­le­ment des aliments bruts. Donc la plupart des deman­deurs de billets pour Shangri-la diraient : « Eh bien, si je ne peux pas avoir tout ce que je veux, alors pour­quoi voudrais-je une longue vie ? » Encore une fois, cela dépend d’où et à quelle hauteur vous situez vos valeurs.

Cette réflexion reste d’ac­tua­lité soixante ans plus tard… Quant au surhomme du Karakoram, il reste à décou­vrir, si l’on en croit Allen Banik (1960B2 page 105) :

J’ai demandé à Son Altesse [le Mir Muhammad Jamal Khan] si ses hommes avaient jamais rencon­tré « l’Abominable Homme des Neiges ».

« Oui, nous en avons vu », il a répondu, « mais nos hommes ne faisaient pas le poids contre eux. Ils dispa­rais­saient en un éclair. Ils étaient beau­coup plus grands que nos hommes, hirsutes et très musclés. Le détail parti­cu­lier qu’ils ont remar­qué était les yeux, qui semblaient très rappro­chés, presque comme un œil au lieu de deux. Bien entendu, les hommes avaient très peur, de sorte que je ne sais qu’en penser. »

J’invite, pour termi­ner, les lectrices et lecteurs à suivre les pas de John Clark qui a accom­pli un véri­table travail de terrain dans le Hunza au milieu du ving­tième siècle. Ceci pour parache­ver la décons­truc­tion du mythe au béné­fice d’une vision réaliste empreinte d’humanité.

Article créé le 18/10/2019 - modifié le 24/06/2022 à 16h50

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