Longévité

Hunza à perte de vue

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Montée en puissance du mythe

Les bavar­dages exal­tés de Ralph Bir­cher (1952B1), Renée Tay­lor (1964N60) et Jay Mil­ton Hoff­man (1968B5) me rap­pellent ceux — aux­quels j’ac­cor­dais du cré­dit — de brah­manes anglo­phones en Inde expli­quant aux étran­gers que le sys­tème des castes n’existe plus, que les Hin­dous natu­rel­le­ment fidèles au mes­sage de Gand­hi adhèrent aux valeurs chré­tiennes et que leur hygiène nutri­tion­nelle est exem­plaire… Ou encore celui de reli­gieux tibé­tains en exil dres­sant un por­trait idyl­lique de leur pays d’o­ri­gine.

En par­cou­rant les récits de voyage, nous allons voir com­ment les affir­ma­tions sur les Hun­zas ont don­né lieu à une sur­en­chère de fal­si­fi­ca­tions au cours des années 1950–1960.

Chasse aux langues (1934)

Le lieu­te­nant-colo­nel David Lock­hart Robert­son Lori­merN72 et son épouse Emi­ly Ove­rend ont effec­tué deux longs séjours au Gil­git-Bal­tis­tan. Le pre­mier à Gil­git de 1920 à 1924, alors que David Lori­mer était pos­té à Gil­git en tant que Poli­ti­cal Agent (com­man­dant mili­taire) du gou­ver­ne­ment de l’Inde (bri­tan­nique). Lin­guiste de métier, il consa­crait son temps libre à l’é­tude et la docu­men­ta­tion de langues locales ; le shi­naN56 puis le kho­warN73, deux langues indo-ira­niennes qu’il pou­vait abor­der grâce à sa connais­sance de l’hin­dous­ta­niN74 et de dia­lectes afghans, pour se consa­crer ensuite à la langue des Hun­zas, le bou­rou­chas­kiN55 : « une langue au moins dix fois plus dif­fi­cile que le shi­na ou le kho­war », appa­ren­tée à aucune autre et qui ne compte pas moins de « trente-huit formes de plu­riel » (Lori­mer EO, 1939A3 pages 250, 241).

Hunza - Vue de la gorge du fleuve Hunza à mi-chemin d'Aliábád
Vue de la gorge du fleuve Hun­za à mi-che­min d’A­liábád. La route longe la falaise de droite.
Source : Lori­mer EO (1939A3 page 64)
Pho­to repro­duite sans réfé­rence dans l’ouvrage de Bir­cher R, 1952 (1942) page 32

Ces tra­vaux ont don­né lieu à la publi­ca­tion par un ins­ti­tut nor­vé­gien, en 1935, de trois volumes de plus de 400 pages sur la des­crip­tion du bou­rou­chas­ki — SOASN75, voir les com­men­taires de Grune D (1998N76). C’é­tait la pre­mière des­crip­tion for­melle de cette langue après le cha­pitre qui lui avait été consa­cré dans l’é­tude com­pa­ra­tive des langues « tri­bales » publiée par John Bid­dulph (1880A1 pages 167–203). David Lori­mer res­sen­tait l’exi­gence d’un tra­vail de ter­rain pour appro­fon­dir sa connais­sance du bou­rou­chas­ki.

Pen­dant leur second séjour, en 1934–1935, les Lori­mer étaient libé­rés de toute obli­ga­tion pro­fes­sion­nelle et fami­liale. Ils se sont ins­tal­lés qua­torze mois dans une petite mai­son rela­ti­ve­ment bien équi­pée à AliábádN77 à 2500 m d’al­ti­tude. Ils y déve­lop­paient même leurs pho­tos pour en offrir des tirages aux habi­tants ; je n’ai pas com­pris com­ment leur agran­dis­seur pou­vait fonc­tion­ner sans source élec­trique… En fin de séjour, ils ont croi­sé le colo­nel RCF Schom­berg (Lori­mer EO, 1939A3 page 299).

Emi­ly Lori­mer confie que ce second séjour était plus éprou­vant en rai­son de leur âge (55 ans). Le cha­pitre rela­tant leur tra­jet de Sri­na­gar (Cache­mire) à Gil­git (1939A3 pages 41–55), tan­tôt à che­val et en par­tie à pied, de nuit sur la neige gla­cée lors du pas­sage de cols (comme le Bur­zil Bai à 4195 mètres, N78) témoigne de leur cou­rage, de leur téna­ci­té… et de la modes­tie de l’au­teure. Les impré­vus se suc­cèdent, comme (page 44) la des­truc­tion par­tielle du char­ge­ment de papier, machine à écrire et rubans qui sont leur prin­ci­pal outil de tra­vail… L’ou­vrage Lan­guage Hun­ting in the Kara­ko­ramA3 est une mine de détails eth­no­gra­phiques « au fil des jours » authen­ti­fiés par leur com­pré­hen­sion du bou­rou­chas­ki. Même dans l’ad­ver­si­té, Emi­ly Lori­mer fait preuve d’une belle dose d’hu­mour, par exemple (page 69) : « L’as­pect de la route pour­rait vous faire dres­ser les che­veux sur la tête, mais elle est bien plus sûre que nos auto­routes meur­trières. »

Ses pointes d’hu­mour semblent avoir échap­pé à un offi­cier retrai­té ori­gi­naire du Hun­za (Hisa­mul­lah Beg SI, 2013N79) qui la juge com­plai­sante envers la culture et le mode de vie des Hun­zas. Il est vrai qu’elle n’hé­site pas à avan­cer que « les Hun­zas sont mieux édu­qués que les pro­duits de nos écoles coû­teuses ».… Son récit de voyage peut être lu comme une illus­tra­tion en néga­tif des défauts de la civi­li­sa­tion occi­den­tale, un biais de per­cep­tion qui ins­pi­re­ra par­ti­cu­liè­re­ment Ralph Bir­cher (1952B1). Elle n’a de cesse de com­pa­rer les Hun­zas en tant que « race » (tra­duire « eth­nie ») aux popu­la­tions voi­sines, à com­men­cer par les Naga­ris, sur le ver­sant oppo­sé du fleuve Hun­za, qui lui paraissent affu­blés de tous les défauts (Lori­mer EO, 1939A3 pages 273–276).

Le terme « race » n’a­vait pas de conno­ta­tion néga­tive à cette époque. « Le Prince Louis d’Or­léans décri­vait les Hun­zas comme de “beaux hommes, actifs et intel­li­gents, por­tant sur leurs visages clairs une joie per­pé­tuelle” et il allait jus­qu’à dire : “Toute leur per­sonne dénote les repré­sen­tants d’une race supé­rieure” » (Mons B, 1958A15 page 106). La com­pa­rai­son des humains en termes de « race » était mon­naie cou­rante chez les citoyens de l’Eu­rope colo­ni­sa­trice jus­qu’à la seconde guerre mon­diale. La folie eth­no­ci­daire du nazisme a au moins eu le mérite de clore ce débat dans le monde aca­dé­mique.

Hunza - David Lorimer prenant une photo du Mir Muhammad Nazím Khán sur un flanc de montagne à Báltit
David Lori­mer pre­nant une pho­to du Mir Muham­mad Nazím Khán sur un flanc de mon­tagne à Bál­tit. Source : Lori­mer EO (1939A3 page 273). Pho­to repro­duite sans réfé­rence dans l’ouvrage de Bir­cher R, 1952 (1942) page 160

Bien que jouis­sant d’une cer­taine auto­no­mie grâce à leurs com­pé­tences lin­guis­tiques, les Lori­mer étaient les hôtes du Mir Muham­mad Nazim KhanN35 et proches de son fils aîné Gha­zan Khan, sur­nom­mé par Emi­ly Lori­mer « le Prince de Galles », qui lui a suc­cé­dé en 1938 (Lori­mer EO, 1939A3 page 228). Ils ont aus­si béné­fi­cié de l’aide de son petit fils Jamal qui allait deve­nir le Mir en 1945 (A3 page 298). Ils étaient le plus sou­vent gui­dés ou conseillés par des “levies”, hommes de confiance rému­né­rés par le gou­ver­ne­ment et « sans doute nom­més par le Mir » (1939A3 page 93).

Leur proxi­mi­té avec la famille prin­cière a joué, à leur insu, le rôle de filtre dans les rap­ports avec la popu­la­tion : les « pauvres » qu’ils décrivent n’é­taient pro­ba­ble­ment pas ceux au plus bas de l’é­chelle sociale. Mais cette dis­tinc­tion avait peu d’im­por­tance puisque leur centre d’in­té­rêt était la langue locale. Emi­ly Lori­mer envi­sage la pau­vre­té comme une « uni­té séman­tique » (1939A3 page 122) :

Un jour, nous avons deman­dé, par rap­port au sens des mots « riche » et « pauvre » : « Qu’ap­pel­le­riez vous un homme riche ? »
— « Un qui a, disons, cent ani­maux. » (Une famille pay­sanne ordi­naire pos­sède envi­ron vingt mou­tons, chèvres et vaches.)
— « Et y a‑t-il un seul homme riche à Aliábád ? »
— « Un seul, le yer­pa [régis­seur de terres appar­te­nant au Mir]. »

Elle avait pris soin de décrire à la page pré­cé­dente ce qu’il convien­drait d’ap­pe­ler la « ver­sion offi­cielle de la pra­tique du ser­vage » au Hun­za (1939A3 page 120) :

La plu­part des familles pay­sannes du Hun­za sont pro­prié­taires de leur ter­rain, trans­mis de géné­ra­tion en géné­ra­tion sans taxe fon­cière ni droit de suc­ces­sion. Dans l’an­cien temps, les Mirs pos­sé­daient une par­tie du ter­rain de chaque com­mune, et la cou­tume était de le faire culti­ver sous un tra­vail obli­ga­toire répar­ti, en prin­cipe équi­ta­ble­ment, entre les vil­la­geois. Le yer­pa, ou ste­ward, qui avait la charge de cette pos­ses­sion royale, était bien enten­du dans la posi­tion enviable de pou­voir d’un côté trom­per son maître sur une grande par­tie de la pro­duc­tion agri­cole, et de l’autre côté oppri­mer et main­te­nir sous pres­sion les ouvriers agri­coles mal­chan­ceux. Il sou­doyait de diverses manières ceux qui s’ar­ran­geaient ain­si pour échap­per au tra­vail com­mu­nal et pou­vait exi­ger plus que leur dû de ceux qui lui déplai­saient.

Soyons ras­su­ré, toute pra­tique de « tra­vail for­cé » a été abo­lie par le Mir Muham­mad Nazim Khan — de qui Emi­ly Lori­mer tient cette expli­ca­tion. Les domaines prin­ciers (kutú­kal) sont tou­jours la pro­prié­té du monarque, mais ils sont à pré­sent loués sous des condi­tions “easy” à des pay­sans qui ont aban­don­né une terre trop aride (Lori­mer EO, 1939A3 page 122) :

Les pre­mières années, le loca­taire ne paie aucun loyer pour le ter­rain qu’il des­tine à sa char­rue ; il doit amé­na­ger les champs, construire les canaux d’ir­ri­ga­tion et tra­vailler le sol. Une fois que le ter­rain com­mence à pro­duire, il s’ac­quitte d’un petit loyer en nature, mais à tout moment il peut se libé­rer s’il estime que l’ar­ran­ge­ment n’est pas pro­fi­table. La majeure par­tie des « nou­velles ins­tal­la­tions » d’A­liábád, y com­pris tout le dis­trict qui entou­rait notre mai­son, était du ter­rain kutú­kal et incon­tes­ta­ble­ment le sys­tème fonc­tion­nait à la satis­fac­tion géné­rale.

Les deux cita­tions qui pré­cèdent démontrent les limites de l’en­quête « en immer­sion » entre­prise par les Lori­mer, for­més à l’an­thro­po­lo­gie sociale et cultu­relle par Bro­nisław Mali­nows­kiN80 à la Lon­don School of Eco­no­mics (Lori­mer EO, 1939A3 page 29). Le dis­cours d’E­mi­ly Lori­mer est un mélange hété­ro­clite d’ob­ser­va­tions col­lec­tées dans leur entou­rage immé­diat (une dou­zaine de familles) et d’in­for­ma­tions non véri­fiées four­nies par l’en­tou­rage du Prince. La confu­sion des genres fait appa­raître des contra­dic­tions, comme par exemple son affir­ma­tion que « la plu­part des familles pay­sannes du Hun­za sont pro­prié­taires de leur ter­rain » et plus loin « tout le dis­trict qui entou­rait notre mai­son était du ter­rain kutú­kal ». Ce manque de pré­ci­sion et de recul ana­ly­tique a ouvert la porte à des dérives d’in­ter­pré­ta­tion aux­quelles des lec­teurs comme Ralph Bir­cher étaient ten­tés d’adhé­rer.

➡  Emi­ly Lori­mer a eu beau pré­ve­nir ses lec­teurs que ce qu’elle écrit n’a aucune por­tée aca­dé­mique — dès la pre­mière phrase “This is not a serious book” (1939A3 page 5) — et que seuls les écrits de son mari font auto­ri­té, son livre très inté­res­sant est sou­vent cité en réfé­rence alors que ceux de David Lori­merN72 ont dis­pa­ru des biblio­thèques, mises à part les archives de Bri­tish Libra­ry et de SOASN75.

Est-il pos­sible que le Mir Muham­mad Jamal Khan, petit-fils de Nazim Khan, ait man­qué de vigi­lance sur les pra­tiques de loca­tion de ter­rains, ou bien est-ce en rai­son de la sur­po­pu­la­tion que John Clark (1957A11) aurait consta­té, quinze ans plus tard, une forte inéga­li­té d’ac­cès aux res­sources agri­coles ? En 1935, déjà, le colo­nel Schom­berg déplo­rait l’in­suf­fi­sance du déve­lop­pe­ment agricole/pastoral et son carac­tère inéga­li­taire (1935A7 pages 138–139) :

D’an­née en année, la popu­la­tion aug­mente et rien n’a été fait, que ce soit en pom­pant de l’eau du fleuve ou en ame­nant un canal du Nagar, pour mettre davan­tage de terres en culture. Le Mir a beau­coup fait pour ouvrir de nou­veaux ter­rains, mais il n’a ni les com­pé­tences ni le capi­tal pour opé­rer à grande échelle. Les seuls pâtu­rages du pays sont la pro­prié­té des Mir, mais dans les val­lées adja­centes, dans d’autres États, il existe de vastes pâtu­rages gas­pillés.

De son côté, David Lori­mer menait des entre­tiens avec une sélec­tion de locu­teurs, confor­mé­ment à une métho­do­lo­gie ins­pi­rée par la dia­lec­to­lo­gieN81 que son épouse résume ain­si (Lori­mer EO, 1939A3 page 248) :

Vous com­men­cez par sélec­tion­ner quelques hommes intel­li­gents qui s’ex­priment bien et clai­re­ment dans leur langue, et vous tra­vaillez avec eux jus­qu’à iden­ti­fier celui qui vous convient le mieux. Alors vous l’af­fec­tez à la mai­son­née, moyen­nant un salaire fixe et géné­reux de sorte qu’il soit dis­po­nible chaque fois que vous en expri­mez le besoin, que ce soit à la mai­son ou en voyage.

Cette recherche du « locu­teur idéal » — un homme intel­li­gent, jamais une femme ! — aurait fait l’ob­jet de cri­tiques des socio­lin­guistesN82 si leur dis­ci­pline avait exis­té. En effet, elle ne peut qu’am­pli­fier un biais de sur­éva­lua­tion de la com­plexi­té de la langue (com­pa­rée à ses voi­sines), mar­queur sup­po­sé de la supé­rio­ri­té intel­lec­tuelle de (tous) ses locu­teurs. La com­plexi­té n’ap­pa­raît ici qu’aux niveaux syn­taxique et lexi­cal, la séman­tique et la rhé­to­rique étant absentes de l’é­tude sys­té­ma­tique de Lori­mer. Tou­te­fois, cette méthode était peut-être incon­tour­nable pour abor­der une langue de racines incon­nues et jamais docu­men­tée, sans recou­rir à une langue inter­mé­diaire maî­tri­sée par les infor­ma­teurs, comme l’ex­plique per­ti­nem­ment Emi­ly Lori­mer (1939A3 pages 248–262). Exemple de sur­éva­lua­tion : elle illustre la com­plexi­té du bou­rou­chas­ki en men­tion­nant des traits mor­pho­lo­giques qui existent à l’i­den­tique en hin­dous­ta­ni — et qu’elle devait connaître — comme la trans­for­ma­tion d’un verbe intran­si­tif en verbe tran­si­tif puis en verbe cau­sa­tif (A3 pages 256–257). Ou encore l’i­den­ti­té des mots qui dési­gnent les jours d’a­vant et d’a­près (kal et para­son en hin­dous­ta­ni). Cette ten­dance à la sur­éva­lua­tion est impor­tante à sou­li­gner, car elle a confor­té la croyance en une spécificité/supériorité des Hun­zas dans l’i­ma­gi­naire de voya­geurs qui avaient une connais­sance limi­tée des cultures et usages des popu­la­tions voi­sines.

Offi­cier de l’ar­mée bri­tan­nique et ancien Poli­ti­cal Agent, David Lori­mer était un Sahib ins­pi­rant le res­pect et l’ad­mi­ra­tion, à com­men­cer par celle du Prince. Emi­ly Lori­mer estime que « pour peu qu’il com­prenne l’ob­jet du tra­vail de DL [David], il [Muham­mad Nazim Khan] est fier et heu­reux que les cou­tumes Hun­za soient mar­quées d’au­tant d’in­té­rêt et d’im­por­tance » (1939A3 page 236).

N’é­tant ni com­pé­tents ni équi­pés pour des inter­ven­tions médi­cales — à l’in­verse de John Clark dont c’é­tait, nous le ver­rons, une des prin­ci­pales moti­va­tions — les Lori­mer n’ont pas eu la visite de per­sonnes souf­frantes. Ils n’ont côtoyé que des gens sup­po­sé­ment en bonne san­té et dotés des qua­li­tés phy­siques indis­pen­sables à la sur­vie dans un envi­ron­ne­ment hos­tile. À l’in­verse des Occi­den­taux, les habi­tants de ces régions ne se répandent pas en confi­dences sur leur état de san­té, ni sur les mala­dies ou décès de leurs proches. J’ai déjà eu la sur­prise, en Inde, d’en­tendre répondre quel­qu’un que j’in­ter­ro­geais à pro­pos d’une per­sonne absente : “Haré, vah mar chu­ka hota!” — « Hé, il est mort ! » — avec un large sou­rire car ces évé­ne­ments tra­giques ne sont que des épi­sodes de la vie, indé­pen­dam­ment de toute croyance reli­gieuse.

Il s’en­suit que le couple de lin­guistes, n’ayant pas pour mis­sion de dres­ser un bilan de san­té des Hun­zas, n’a rien pré­ten­du de leur extra­or­di­naire résis­tance aux mala­dies. Ils n’ont pas exer­cé leur capa­ci­té d’a­na­lyse pour mener une enquête à ce sujet pour la simple rai­son que ce n’é­tait pas d’ac­tua­li­té : le film Lost Hori­zon de Frank Capra (1937N83) n’a­vait pas encore nour­ri l’i­ma­gi­naire occi­den­tal… Emi­ly Lori­mer ne men­tionne pas non plus les tra­vaux de Robert McCar­ri­son qui les avait pré­cé­dés de quelques années à Gil­git.

Les Lori­mer n’ont jamais ten­té d’é­va­luer l’âge des vieillards qu’ils ren­con­traient, sans doute conscients de la vani­té d’une telle entre­prise puisque les calen­driers et registres de nais­sance n’exis­taient pas. De temps à autre, Emi­ly Lori­mer dit d’une per­sonne âgée qu’elle doit bien avoir « dans les soixante-dix ans ». David Lori­mer et son épouse pre­naient soin de noter et véri­fier les moindres détails de leur ter­rain d’en­quête ; ils auraient cer­tai­ne­ment expri­mé de la stu­pé­fac­tion et pris des notes si cer­tains infor­ma­teurs avaient décla­ré un âge de 120 ans ou plus… De plus, ils constatent l’exis­tence de grands-parents mais pas d’ar­rière grands-parents.

Hunza - Khalifa Farághat enseigne à son fils la lecture de textes persans
Kha­li­fa Fará­ghat enseigne à son fils la lec­ture de textes per­sans. Source : Lori­mer EO (1939A3 page 304). Emi­ly Lori­mer pré­cise (page 241) que ce prêtre était un locu­teur de wakhi, une langue d’o­ri­gine per­sane, mais qu’il n’en connais­sait ni les conju­gai­sons ni les décli­nai­sons. Il avait résis­té de manière « phé­no­mé­nale » aux ten­ta­tives de David Lori­mer de lui ensei­gner ces sub­ti­li­tés.

Sur la pho­to de Kha­li­fa Fará­ghat (voir ci-contre), le père de l’en­fant ne paraît pas avoir atteint un âge digne de signa­le­ment ; il n’est pas inter­dit, bien sûr, d’i­ma­gi­ner qu’il serait cen­te­naire et qu’il aurait conçu son fils à 90 ans ! La lin­guiste Emi­ly Lori­mer se contente de pré­ci­ser qu’il lui manque de nom­breuses dents, ce qui rend sa pro­non­cia­tion qua­si-incom­pré­hen­sible (1939A3 page 241).

Mais il est vrai que Kha­li­fa Fará­ghat appar­tient à la com­mu­nau­té Wakhi, ori­gi­naire d’Af­gha­nis­tan, émi­grée dans les hautes val­lées du Hun­za : une « race infé­rieure » selon David Lori­mer, « peut-être parce qu’ils mangent moins d’a­bri­cots » (1939A3 pages 241–242). Sur un ton humo­ris­tique, il amorce le virage du mythe de la dis­tinc­tion raciale vers celui de la diète mira­cu­leuse. Car il fau­dra bien expli­quer pour­quoi d’autres locu­teurs de cette langue pro­di­gieu­se­ment com­plexe, appar­te­nant à la même eth­nie que leurs voi­sins du Nagar (carteN42) ou ceux de la val­lée de Yasin (carteN43), ne pos­sèdent pas les ver­tus remar­quables des Hun­zas. Pour le couple de lin­guistes, les Hun­zas sont d’une grande intel­li­gence et d’une par­faite pro­bi­té. Leur bonne san­té ne serait qu’un épi­phé­no­mène de ces qua­li­tés.

Dans sa pré­face à la 5e édi­tion de son livre (1952B1), Ralph Bir­cher dit avoir écrit à David Lori­mer pour lui signa­ler le rap­port d’une expé­di­tion rédi­gé par une doc­to­resse (non-iden­ti­fiée) :

« J’ai été sui­vie pas à pas par des malades qui vou­laient que je les soigne : mala­dies chro­niques des yeux, infec­tions cuta­nées et des muqueuses, mala­dies d’es­to­mac et troubles intes­ti­naux, ain­si que des cas de tuber­cu­lose qui va crois­sant… les gens péris­sent de sale­té… on consomme une grande quan­ti­té de thé noir, de sel, de sucre et de viande, et chaque fois que l’oc­ca­sion se pré­sente il est pris de l’al­cool et de la nico­tine. »

David Lori­mer lui a répon­du :

Je suis sûr d’une chose, c’est que de mon temps [1935–36] on ne pou­vait rien voir de la sale­té et de la mala­die ambiante que rap­porte la doc­to­resse. Il lui a pro­ba­ble­ment été don­né de voir toutes les mala­dies qui existent main­te­nant parce que les gens atten­daient qu’elle fasse des miracles. Incom­pré­hen­sible d’où ils ont tout d’un coup pu trou­ver l’argent pour ache­ter tant de den­rées d’im­por­ta­tion comme le thé, le sucre, le tabac et l’al­cool, ain­si que le four­rage pour man­ger plus de viande. Quelle est la classe dont l’a­li­men­ta­tion a été étu­diée ? Peut-être celle des gens qui tra­vaillent à la mai­son du roi, où il se peut qu’ils soient à même de par­ti­ci­per à de tels fac­teurs de cor­rup­tion.

Lori­mer tient pour acquis que les per­sonnes qui consomment une grande quan­ti­té de thé noir, de sel, de viande, de tabac et d’al­cool seraient les mêmes qui, par un lien de cause à effet, souffrent de mala­dies des yeux, infec­tions cuta­nées, tuber­cu­lose etc. C’est une inter­pré­ta­tion per­son­nelle, en phase avec les pré­ju­gés de Bir­cher, des pro­pos de la doc­to­resse. D’autre part, Lori­mer attri­bue tous les maux aux familles proches de la mai­son du roi. Cette sup­po­si­tion est en double contra­dic­tion avec le témoi­gnage de Jewel Hen­rick­son (1960A14 pages 72–73, voir ci-des­sus) signa­lant le très petit nombre de malades dans l’en­tou­rage du Prince, et celui de John Clark (1957A11) qui a soi­gné des mil­liers de per­sonnes appar­te­nant aux couches les plus pauvres de la popu­la­tion.

S’il ne fait pas de doute que l’ac­cès aux pro­duits de consom­ma­tion des pays riches exerce un effet délé­tère sur la san­té des mon­ta­gnards, on ne peut pas en déduire que leur san­té était par­faite avant l’ou­ver­ture des voies de com­mu­ni­ca­tion. Il est plus sage de prendre au sens lit­té­ral la réponse de David Lori­mer : « On ne pou­vait rien voir »…

Fragments d’un relief merveilleux (1942)

Maximilian Bircher-Benner
Maxi­mi­lian Bir­cher-Ben­ner (1867–1939)

Le mythe du « Hun­za en par­faite san­té » a été lar­ge­ment pro­pa­gé en Europe par Ralph Bir­cher, fils du méde­cin nutri­tion­niste suisse Maxi­mi­lian Oskar Bir­cher-Ben­nerN84. Il a publié en 1942 le livre Hun­sa. Das Volk, das keine Kran­kheit kennt (1942) — Les Houn­za. Un peuple qui ignore la mala­die (1952B1) — à la mémoire de son père qui tenait le Hun­za comme une « preuve vivante » de la jus­tesse de sa dié­té­tique.

Doc­teur en sciences éco­no­miques, Ralph Bir­cher n’a pas voya­gé au Pakis­tan, mais il s’est lar­ge­ment docu­men­té sur le sujet comme il l’ex­plique dans son intro­duc­tion (1952B1 pages 7–18). Il est révé­la­teur de lire, au début de sa pré­face à la 5e édi­tion (B1 pages 3–4):

On peut se deman­der à bon droit, com­ment j’en suis venu à écrire un tra­vail sur les Houn­za puisque je n’ai jamais été dans leur pays, et à quel titre je le fais, puisque je ne suis ni eth­no­graphe, ni méde­cin. Je me le suis aus­si deman­dé, quand le livre était fini. Mais pen­dant que j’é­cri­vais ce livre, il en était de moi comme de quel­qu’un qui par hasard aurait trou­vé dans un tas de ruines ou dans une car­rière quelques frag­ments d’un relief mer­veilleux qui sem­ble­raient par­ve­nir à un ensemble. Il trouve de nou­veaux frag­ments, cherche et recherche, assemble, com­pare ; cer­tains élé­ments s’a­daptent ; l’ar­deur s’empare de lui et voi­là que tout à coup un ensemble se révèle ou du moins laisse pres­sen­tir comme tel, un ensemble écla­tant de qua­li­tés mer­veilleuses. C’est à peu près ce qui s’est pas­sé pour moi avec mes Houn­za et dans mon zèle j’ai omis de me deman­der si j’é­tais auto­ri­sé à m’y consa­crer.

L’in­tro­duc­tion donne un aper­çu du dis­cours New-AgeN85 qui pré­side à la rédac­tion de cet ouvrage (1952B1 page 9) — bra­vo à la tra­duc­trice Gabrielle Godet :

Avons-nous jamais obser­vé que les périodes de pleine matu­ri­té, celles où s’é­pa­nouissent les plus belles flo­rai­sons de l’ef­fort humain, ne suc­cèdent jamais à l’ap­pa­ri­tion des grands chefs-d’œuvre clas­siques, parce que ceux-ci sont tou­jours des chants du cygne, le signal de la déca­dence et du chan­ge­ment ? C’est que toute exté­rio­ri­sa­tion, si belle et éle­vée soit-elle, implique déjà la désa­gré­ga­tion et le déclin.

Or, chez ce petit peuple des Houn­za, nous trou­vons, je crois, le foyer d’une civi­li­sa­tion de la « lumière blanche » : lumière indi­vi­sible, inal­té­rable dans son inté­gri­té, rayon­nant d’une pure­té si abso­lue, que sa clar­té nous éblouit. L’on peut pen­ser que cette forme de civi­li­sa­tion est pro­ba­ble­ment la seule qui défie­ra les siècles, la seule qui s’é­lè­ve­ra au-des­sus des alter­nances du deve­nir et du dépé­ris­se­ment.

Bircher müsli

À aucun endroit ce livre « éblouis­sant » de Bir­cher, qui cor­res­pon­dait avec Robert McCar­ri­son et Guy Wrench, ne donne une éva­lua­tion chif­frée de la lon­gé­vi­té des Hun­zas. Il n’empêche que l’ou­vrage est cité en réfé­rence sur les sites web récents qui agitent le slo­gan des « plus de 120 ans ». Ralph Bir­cher s’est conten­té des « frag­ments d’un relief mer­veilleux » pour mettre en exergue la san­té de cette popu­la­tion dans le seul but de pro­mou­voir le modèle nutri­tion­nel de son père, inven­teur du Bir­cher Müs­liN86.

La majeure par­tie de l’ou­vrage de Bir­cher (1952B1 pages 33–177) est une reprise des écrits de David et Emi­ly Lori­mer dont les noms sont men­tion­nés occa­sion­nel­le­ment. Une par­tie des pho­tos (dans l’é­di­tion fran­çaise) sont emprun­tées sans men­tion de source à l’ou­vrage d’E­mi­ly Lori­mer, Lan­guage Hun­ting in the Kara­ko­ram (1939A3). Ralph Bir­cher annonce dans l’in­tro­duc­tion qu’il a échan­gé des cour­riers avec les Lori­mer.

Le der­nier cha­pitre est une ten­ta­tive de rap­pro­che­ment — d’un point de vue stric­te­ment hygié­niste — entre la « civi­li­sa­tion Hun­za » et celle que Moi­sés San­tia­go Ber­to­niN87 appel­lait Caraï-Gua­ra­niN88 en Amé­rique du sud, « deux peuples [qui] ont ont cher­ché à réa­li­ser la vie inté­grale, et à atteindre, par là, le plus haut degré de san­té orga­nique et sociale : ordre, équi­libre, plé­ni­tude de vie et force de rayon­ne­ment » (1952B1 page 180). Les extra­po­la­tions de Bir­cher, étayées par de courtes cita­tions d’au­teurs comme The­vet, Ame­ri­go Ves­puc­ci, Willem Pies, Ber­to­ni et Hum­bolt, l’au­to­risent à affir­mer que ces deux peuples se nour­rissent de fruits et légumes crus, peu de légu­mi­neuses, pas de pro­duits lai­tiers et très rare­ment de viande, avec un effet garan­ti (B1 page 181) :

Ce qui admi­rable et signi­fi­ca­tif, dans l’ac­cord de tous les juge­ments por­tés sur ces deux peuples, c’est que, de leurs deux manières de vivre presque iden­tiques, résulte, ici comme là, un état de san­té par­fait.

L’éternel retour (1949, 1952)

Hunza - Ouvrage “After You, Marco Polo”
Source : N89

Les voya­geurs amé­ri­cains Jean Bowie et Fran­cis (‘Franc’) Marion Luther Shor ont péné­tré une pre­mière fois au Hun­za « par effrac­tion » depuis l’Af­gha­nis­tan, à la fin de l’é­té 1949. En pro­ve­nance de Venise sur les traces de Mar­co Polo, ils ont fran­chi sans le savoir le col Deh­li Sang-i-SarN90 à 6000 mètres d’al­ti­tude, ayant dû s’é­car­ter de la route rejoi­gnant le Tur­kes­tan chi­nois. Leur périple pas­sion­nant est racon­té par Jean Bowie avec beau­coup de verve dans l’ou­vrage After You, Mar­co Polo (Shor JB, 1955A12). La fin du récit consa­crée à leur court séjour au Hun­za est net­te­ment moins cap­ti­vante que l’in­croyable che­vau­chée de ces aven­tu­riers à tra­vers le Wakhan…

À leur arri­vée au vil­lage de Mis­garN54, ils ont été accueillis par « des seniors aux barbes tein­tées de hen­né » (Shor JB, 1955A12 page 260) qui devaient res­sem­bler au patriarche de Bal­tit, âgé de 89 ans, dont Franc a pris une pho­to (voir ci-des­sus). Jean et Franc se sont obs­ti­nés à essayer de fran­chir le col de Min­ta­kaN91 pour rejoindre la Chine, mal­gré l’a­ver­tis­se­ment des habi­tants que la région du Xin­jiangN92 était à feu et à sang suite à la prise de pou­voir des com­mu­nistes. Aban­don­nés par leurs guides hun­zas, ils ont fait demi-tour et se sont ren­dus à Bal­tit, répon­dant à l’in­vi­ta­tion du Mir Muham­mad Jamal Khan.

Le couple est reve­nu au Hun­za en 1952, en mis­sion cette fois pour le Natio­nal Geo­gra­phic Maga­zine (Shor F, 1953A10). Béné­fi­ciant de l’hos­pi­ta­li­té débon­naire de Muham­mad Jamal Khan, ils ont adhé­ré sans aucune réserve à sa vision du monde hun­za (Shor JB, 1955A12 pages 279 et 282) :

À quoi sert l’argent au Hun­za ? Il n’y a aucune taxe, aucune patente, aucun droit à payer. On ne peut pas y vendre ni ache­ter du ter­rain car le ter­rain est très limi­té et doit res­ter dans la famille, selon la loi. Le seul grand pro­prié­taire ter­rien est le Mir qui pos­sède 320 acres [128 ha]. À l’oc­ca­sion il offre un ter­rain à un sujet méri­tant qui n’a pas eu d’hé­ri­tage. Ou encore le Mir peut prê­ter un ou deux acres à un jeune couple pro­met­teur pour un petit loyer annuel qui peut être ver­sé en abri­cots, pommes, viande, cornes de bou­que­tins ou ser­vices. […]

« Nous sommes le peuple le plus heu­reux au monde », dit le Mir avec une tran­quille assu­rance qui excluait toute van­tar­dise [sic], « et je vais vous dire pour­quoi. Nous avons juste assez de tout, mais pas assez pour don­ner envie à quel­qu’un d’autre de nous le prendre. Vous pour­riez appe­ler cela le Pays Heu­reux de Juste Assez. »

Hunza - Jean Shor discute avec le guide Nyet Shah
Au bord de l’im­mense gla­cier Batu­raN93, Jean Shor dis­cute avec le guide Nyet Shah
Source : Jean et Franc Shor (1953A10 page 489)

La plu­part des anec­dotes rap­por­tées par Jean Shor dans le récit de leur pre­mier voyage en 1949 (Shor JB, 1955A12) figurent aus­si dans celui de son conjoint publié par le Natio­nal Geo­gra­phic Maga­zine (Shor F, 1953A10 ; Shor J & F, 1950A13). Or cet article est sup­po­sé racon­ter leur seconde visite en 1952. On ne peut donc pas déci­der en quelle année chaque évé­ne­ment a eu lieu, quitte à dou­ter qu’il ait eu lieu… Par exemple, le Mir aurait déci­dé, en fin d’é­té 1949, de « dupli­quer » la fête des pre­mières semailles du prin­temps (Bopau, habi­tuel­le­ment le 28 jan­vier) pour en offrir le spec­tacle à ses hôtes (Shor JB, 1955A12 page 282). Mais le même récit — cette fois sans men­tion de dupli­ca­tion — est attri­bué à leur second voyage juste avant l’é­té (Shor F, 1953A10 pages 492–493). Un récit plus détaillé avait déjà été publié par Emi­ly Lori­mer (1939A3 pages 226–235). De manière ana­logue, le récit de la tra­ver­sée du Wakhan, dans l’ou­vrage de Jean Shor (1955A12), relate des évé­ne­ments dra­ma­tiques pas­sés sous silence dans l’ar­ticle du maga­zine (Shor J & F, 1950A13).

Même constat de répé­ti­tion pour le récit de la chasse au mou­ton Mar­co Polo (voir plus haut). Le Hun­za serait-il aus­si le pays de « l’É­ter­nel retour » ? Ou bien les voya­geurs ont-il com­po­sé ces écrits en mélan­geant leurs cartes pos­tales ?

Hunza - À leur retour vers Gilgit, une avalanche est tombée entre Franc Shor et sa femme
À leur retour vers Gil­git, une ava­lanche de pierres est tom­bée entre Franc Shor et sa femme.
Mira­cu­leu­se­ment, tous deux et leurs guides ont échap­pé à de graves bles­sures ou une issue fatale.
Source : Jean et Franc Shor (1953A10 page 518)

L’ou­vrage de Jean Bowie Shor affiche une spon­ta­néi­té d’ex­pres­sion et d’au­to­dé­ri­sion qui ins­pirent confiance en son exac­ti­tude. C’est de loin mon récit de voyage pré­fé­ré, à l’ex­cep­tion du cha­pitre sur le Hun­za… Mais l’ar­ticle de Franc Shor (1953A10) est plu­tôt un habile mélange de fic­tions, sous la dic­tée de Muham­mad Jamal Khan, et d’un vécu per­son­nel sup­po­sé lui impri­mer une marque d’au­then­ti­ci­té.

Franc Shor joue à l’a­cro­bate sur deux cha­meaux au Xin­jiang… sans se rendre compte que ces ani­maux détestent mar­cher de front et qu’ils vont se sépa­rer sans pré­ve­nir ! Source : A12 page 54

L’au­teur ne manque pas de signa­ler (1953A10 page 498) qu’il parle our­dou, per­san, turc et chi­nois. Ces détails sans inté­rêt ne rendent pas plus cré­dible un expo­sé qui me fait son­ger à un scé­na­rio moderne de repor­tage télé­vi­sé. C’est un article à sen­sa­tion pour un jour­nal grand public. De lec­ture diver­tis­sante, il est sou­vent été cité en réfé­rence, béné­fi­ciant du pres­tige du Natio­nal Geo­gra­phic Maga­zine.

Mêlées à du vécu per­son­nel, les fic­tions acquièrent un sta­tut de réa­li­té qui les dis­pensent de toute lec­ture cri­tique. Muham­mad Jamal Khan a cer­tai­ne­ment inté­gré ce pro­ces­sus car il offrait, après la visite des Shor, un bou­quet d’his­toires inédites à ses hôtes étran­gers.

Des vacanciers (1955)

Ouvrage “Holiday in Hunza”
Source : A14

Un groupe de sept Amé­ri­cains employés d’un hôpi­tal de la mis­sion adven­tiste du Sep­tième jour à Kara­chi (Pakis­tan) a séjour­né 11 jours au Hun­za, à l’i­ni­tia­tive de Jewel Hat­cher Hen­rick­son et de son époux Roy. Leur séjour, à l’au­tomne 1955, est racon­té avec beau­coup de sim­pli­ci­té et de fran­chise dans l’ou­vrage Holi­day in Hun­za (Hen­rick­son JH, 1960A14).

Ils ont eu des entre­tiens avec le Mir Muham­mad Jamal Khan et la famille prin­cière, ain­si qu’a­vec Wins­ton Mum­by qui depuis trois ans était char­gé de l’é­du­ca­tion du fils héri­tier.

Le Mir avait pris soin de res­pec­ter leurs cou­tumes ali­men­taires en ne leur offrant que des repas ovo-végé­ta­riens. Jewel Hen­rick­son s’ex­ta­sie de trou­ver des Kel­logg’s corn flakes sur la table du petit-déjeu­ner (1960A14 page 67) !

Un échange amu­sant a eu lieu quand Mary June [Jer­ry] Wil­kin­son a deman­dé au Mir s’il avait fait un mariage d’a­mour (A14 page 107) :

— « Non, ce n’é­tait pas le cas », répon­dit le Mir. « Pen­dant de nom­breuses années il n’y avait pas eu de mariage entre le Nagar et le Hun­za. En réa­li­té, nous étions enne­mis depuis long­temps. Mais cette inimi­té s’é­tait estom­pée et des deux côtés du fleuve on sou­hai­tait un mariage entre les familles royales. Même mes grands-parents l’au­raient sou­hai­té. J’ai dit à mes parents qu’ils pou­vaient arran­ger le mariage mais que je devrais choi­sir moi-même la fille. Fina­le­ment j’ai choi­si, ils ont arran­gé et nous avons été mariés. »
— « Vous vous êtes mariés ici au Hun­za ou là-bas au Nagar ? »
— « Je me suis ren­du moi-même au Nagar et l’ai rame­née au Hun­za. La céré­mo­nie a eu lieu là-bas. »
— « Êtiez-vous heu­reux de la voir ? »
— « Oui, mais je ne sais pas si elle était heu­reuse de me voir », plai­san­ta le Mir.

Tout le monde a ri quand la Rani, qui com­pre­nait mieux la conver­sa­tion que nous l’i­ma­gi­nions, répon­dit — en anglais : “I was not hap­py when I saw him!”

Aucun pas­sage du livre ne fait état de l’hy­po­thèse d’une lon­gé­vi­té excep­tion­nelle des Hun­zas. Ce groupe qui com­pre­nait quatre infir­mières et les deux méde­cins déjà cités (Dr. Ver­na L. Rob­son et Dr Stan­ley L. Wil­kin­son) aurait cer­tai­ne­ment posé la ques­tion si la légende avait eu cours à cette date. Ils assistent aux funé­railles d’un « vieil homme » âgé de 80 ans (1960A14 page 87).

Muham­mad Jamal Khan leur confie que, conseillé par un méde­cin de leur centre médi­cal à Kara­chi, il a sup­pri­mé le sucre de son ali­men­ta­tion, ce qui lui a per­mis de perdre une quin­zaine de kilos. Mais il s’est mis à boire de la bière et du whis­ky… Dr Ver­na lui fait remar­quer que ces bois­sons contiennent aus­si du sucre et il pro­met — après avoir deman­dé au Dr Wil­kin­son de confir­mer — de s’en abs­te­nir désor­mais (A14 page 100).

Le groupe en vacances au Hunza
Le groupe en vacances au Hun­za. Source : Hen­rick­son, JH (1960A14 page 126)

Le prince Ayash (frère du Mir) avait visi­té l’hô­pi­tal de la mis­sion adven­tiste à Kara­chi quelques mois plus tôt et sug­gé­ré que cet orga­nisme ins­talle un hôpi­tal dans la val­lée de la Hun­za. Le Mir recon­naît (1960A14 pages 109–110) :

— « Je suis cer­tai­ne­ment inté­res­sé d’a­voir un hôpi­tal de la mis­sion pour mon peuple. On en a gran­de­ment besoin ici. Par exemple, trois-cent à quatre-cent gar­çons, sans men­tion­ner les filles, sont morts de coque­luche au Hun­za cette année. Je com­prends qu’il existe un vac­cin qui pour­rait l’empêcher.
Nous n’a­vons pas de ser­vice chi­rur­gi­cal. Ima­gi­nez une urgence chi­rur­gi­cale devant se rendre à Gil­git en jeep et à che­val ! Le temps d’ar­ri­ver à Gil­git le patient mour­rait. Quatre-vingt dix pour cent de mes sujets ont des vers. Beau­coup d’entre eux ont des mala­dies des yeux, des goitres, des abcès au foie. Nous avons besoin d’un hôpi­tal avec chi­rur­gie et radio­lo­gie. »
— « Pen­sez-vous que le gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais sou­tien­drait la créa­tion d’un tel hôpi­tal ? » deman­da Roy.
— « Le gou­ver­ne­ment pour­rait four­nir les médi­ca­ments. Je suis d’ac­cord pour four­nir le ter­rain et construire les bâti­ments. »
— « Donc vous sou­hai­te­riez que notre orga­ni­sa­tion lui affecte un méde­cin et fasse fonc­tion­ner l’hô­pi­tal. Je sup­pose qu’il fau­drait un méde­cin homme et un méde­cin femme — peut-être un couple de méde­cins, ou un méde­cin et une infir­mière. Et tous les ser­vices devraient être assu­rés gra­tui­te­ment ? »
— « C’est exact, car mon peuple ne dis­pose que de très peu d’argent. Ils pour­raient four­nir des pro­duits et des fruits. Les gens du Nagar sou­tien­draient aus­si l’hô­pi­tal. Cela ferait une popu­la­tion de cin­quante à soixante mille per­sonnes. » […]
— « Mais, votre Altesse », dit Roy avec éton­ne­ment, « et si vos sujets se conver­tis­saient au chris­tia­nisme après la fon­da­tion d’un hôpi­tal adven­tiste du Sep­tième Jour au Hun­za ? »
— « Bon, vous avez ma per­mis­sion d’es­sayer », répon­dit le Mir en riant, « mais je ne crois pas que vous puis­siez les conver­tir. »

Page titre Henrickson
Source : A14

Le pro­jet d’hô­pi­tal n’a pas été concré­ti­sé. Les Adven­tistes se pla­çaient ici en concur­rence avec la mis­sion de l’A­ga Khan, chef reli­gieux des Hun­zas ismaë­liens.

Le tra­jet de retour à Gil­git a été l’oc­ca­sion pour les deux méde­cins d’exa­mi­ner de nom­breux malades qui s’é­taient pré­sen­tés à l’an­nonce de leur pas­sage. Ils les ont orien­tés à l’hô­pi­tal de Gil­git avec des pres­crip­tions de médi­ca­ments, d’exa­mens radio­lo­giques ou de chi­rur­gie (A14 page 123) :

Le père d’un petit gar­çon a appor­té une cor­beille de rai­sins, deman­dant au doc­teur de l’ac­cep­ter en paie­ment d’une opé­ra­tion de la her­nie dont son fils avait besoin, tout de suite et ici-même !

Perte de vue (1958)

Hunza - L'auteur (AE Banik) en train d'examiner une gourde dans laquelle l'eau du Hunza est conservée
L’au­teur (AE Banik) en train d’exa­mi­ner une gourde dans laquelle l’eau du Hun­za est conser­vée avec une fraî­cheur remar­quable avant d’être ser­vie aux repas.
Source : Banik AE (1960B2 page 193)

En 1957, le doc­teur Allen E Banik, un oph­tal­mo­logue du Nebras­ka âgé de 52 ans, rem­porte un concours des pro­duc­tions People Are Fun­ny (sic), diri­gées par Art Link­let­ter, qui lui offrent la pos­si­bi­li­té de réa­li­ser un rêve : visi­ter le Hun­za, une contrée dont il a appris l’exis­tence en « lisant et reli­sant » l’ou­vrage de Guy Wrench (1938 réédi­tion 2009A8) et « un article de maga­zine décri­vant un peuple vir­tuel­le­ment incon­nu dont la vigueur et la lon­gé­vi­té (100 à 120 ans) défiaient toute croyance » (Banik AE, 1960B2 pages 13–14).

Après quelques dif­fi­cul­tés pour obte­nir un per­mis d’en­trée au Hun­za, le doc­teur s’embarque pour Bal­tit, début juin 1958, dans une jeep défon­cée dont il découvre avec effroi que le chauf­feur est atteint d’un stra­bisme divergent… « De temps en temps, le moteur calait et la jeep repar­tait en arrière, jus­qu’à ce que les hommes en des­cendent pour glis­ser des pierres sous une roue arrière. » (page 79)

Il y séjourne jus­qu’a­vant la sai­son des pluies, donc mi-juillet, détail qu’il néglige de pré­ci­ser. La briè­ve­té de son séjour « d’é­tude » ne l’empêche pas, après son retour aux USA, de se lan­cer dans une tour­née de confé­rences (Tobe JH, 1960A16 page 263) et de publier un compte-ren­du enthou­siaste qui fera auto­ri­té : Hun­za Land : The Fabu­lous Health and Youth Won­der­land of The World (Banik AE, 1960 réédi­tion 2010B2).

Comme tous les voya­geurs occi­den­taux, il est accueilli en héros par le Mir Muham­mad Jamal Khan qui règle avec soin ses dépla­ce­ments en com­pa­gnie d’un inter­prète de sa famille. À son départ, il est « pro­cla­mé membre de la famille [prin­cière], un hon­neur réser­vé à uni­que­ment deux per­sonnes ; c’est la plus haute dis­tinc­tion qui puisse être attri­buée » (1960B2 pages 153–154). Il avait aus­si eu droit à quelques confi­dences du Mir, par exemple (page 114) :

« Quand Lowell Tho­mas Jr. [réa­li­sa­teur du film Search for Para­dise] est venu ici en 1956 [décembre 1954 selon Tobe (1960A16 page 262)], il était accom­pa­gné de deux char­mantes secré­taires. Il avait un magné­to­phone avec de la musique amé­ri­caine de danses entraî­nantes que les secré­taires nous ont appris à dan­ser avec elles. C’é­tait la pre­mière fois que l’i­dée était mise en pra­tique au Hun­za. Fran­che­ment, votre cou­tume amé­ri­caine est bien plus diver­tis­sante que la nôtre ! »

Quelques évé­ne­ments non-pro­gram­més ajoutent du piquant à son récit. Il assiste à la chute d’une fillette de quatre ans qui se casse un bras. La frac­ture est réduite avec habi­le­té par un rebou­teux puis immo­bi­li­sée par des attelles, un soin rou­ti­nier chez les Hun­zas : « J’ai enten­du le crac lorsque ses doigts agiles remet­taient l’os en place » (Banik AE, 1960B2 pages 112–113). John Tobe dit aus­si avoir ren­con­tré « de nom­breux rebou­teux experts » (Tobe JH, 1960A16 page 357).

Le pro­jet du doc­teur Banik est d’é­va­luer l’é­tat de san­té de la popu­la­tion. Il a déjà été ébloui par celui de la popu­la­tion pakis­ta­naise dont il a croi­sé quelques spé­ci­mens à Kara­chi (Banik AE, 1960B2 pages 37–38). Chez les Hun­zas, il ins­pecte les artères et veines qui irriguent les yeux, un indi­ca­teur du bon fonc­tion­ne­ment de leur vue mais aus­si de leur sys­tème car­dio­vas­cu­laire. « Les exa­mens que j’ai menés au Hun­za des yeux de per­sonnes de tous les groupes d’âge ont mon­tré que les Hun­za­kuts ont des sys­tèmes cir­cu­la­toires en bonne san­té » (B2 page 146). Il n’ef­fec­tue aucune enquête sur les âges, se conten­tant de men­tion­ner que les sages du Conseil des Anciens ont de 70 à 100 ans (B2 page 109) et qu’au Hun­za les hommes vivent géné­ra­le­ment cinq années de plus que les femmes (page 225). Elles connaissent la méno­pause autour de cin­quante ans et ne souffrent pas pen­dant les mens­trua­tions ni en accou­chant (page 226).

Rien de concluant n’a vali­dé sa croyance en une lon­gé­vi­té excep­tion­nelle, ce qui ne l’empêche pas d’af­fir­mer : « Je dirais que l’homme le plus âgé a 120 ans, bien qu’on dise que cer­tains ont vécu jus­qu’à 140 ans » (Banik AE, 1960B2 page 223).

L'auteur et un groupe de Hunzakuts dont il a examiné les yeux qu'il a trouvés presque parfaits.
L’au­teur (AE Banik, à droite) et un groupe de Hun­za­kuts dont il a exa­mi­né les yeux qu’il a trou­vés presque par­faits. Les lunettes qu’ils portent sont pour l’a­dap­ta­tion ; une fois pas­sé l’at­trait de la nou­veau­té ils les ont enle­vées. Le Mir Muham­mad Jamal Khan se tient debout au pre­mier plan. Source : Banik AE (1960B2 page 192)

Dans son cha­pitre titré The Hun­za les­sons (Banik AE, 1960B2 pages 173–207), le doc­teur Allen Banik expose les fon­de­ments d’une vie saine appuyés par sa connais­sance du style de vie des Hun­zas. Il accorde beau­coup d’im­por­tance à l’a­gri­cul­ture bio­lo­gique et plus par­ti­cu­liè­re­ment aux qua­li­tés du sol qu’il com­pare avec per­ti­nence à « un orga­nisme vivant et res­pi­rant » (B2 page 205). Son insis­tance est com­pré­hen­sible à une époque où peu d’A­mé­ri­cains avaient pris acte de la dérive d’une indus­trie agro-ali­men­taire dépen­dante des intrants phy­to­sa­ni­taires. Fai­sant réfé­rence à Robert McCar­ri­son, Allen Banik insiste sur les carences nutri­tion­nelles, signa­lant entre autres les besoins en acides ami­nés essen­tielsN94 et en fer, cuivre, cobalt, cal­cium, etc. Il écrit (1960B2 page 89) : « La carence en pro­téines est un pro­blème de san­té pri­maire dans le monde entier aujourd’­hui. » Ces points sont impor­tants pour signa­ler que ses recom­man­da­tions ne tendent pas vers une nutri­tion exclu­si­ve­ment végé­tale, contrai­re­ment à ce qu’a­van­ce­ra, deux ans plus tard, le doc­teur Jay Mil­ton Hoff­man (1968B5). Les pro­po­si­tions de Banik sont assez proches de celles de cher­cheurs en nutri­tion actuels.

Comme d’autres auteurs, Allen Banik attri­bue des pro­prié­tés béné­fiques à l’eau char­gée d’al­lu­vions des­cen­dant des gla­ciers, le « lait gla­ciaire » que les Hun­zas boivent en grande quan­ti­té sans le faire décan­ter. C’é­tait aus­si l’a­vis du méde­cin alle­mand Irene Von Unruh qui a séjour­né au Hun­za (Tobe JH, 1960A16 page 262). Il n’est pas inter­dit de sup­po­ser que cette eau est riche en zéo­lithesN95 dont l’u­ti­li­té médi­cale est connue — voir mon article Soi­gner ses artères. Effec­ti­ve­ment, la masse miné­rale serait com­po­sée de trois quarts de bio­titeN96 et de pres­qu’un quart de pla­gio­claseN97, deux miné­raux sili­ca­tés conte­nus dans la zéo­lithe cli­nop­ti­lo­lite (Allan NJR, 1990A20 page 406). Cer­tains, comme le doc­teur Iztok Ostan, pro­posent des poudres mira­cu­leuses recons­ti­tuant les pro­prié­tés de l’eau Hun­za (Ostan I, 2018A23). La qua­li­té de l’eau est deve­nue une obses­sion chez Banik, mais il est pas­sé à côté de l’im­por­tance de sa miné­ra­li­sa­tion puis­qu’il s’est fait l’a­pôtre de l’eau dis­til­lée à usage nutri­tion­nelN98…

Le refrain sur l’in­fé­rio­ri­té congé­ni­tale des Naga­ris est enton­né par Allen Banik qui l’a lui aus­si appris de ses hôtes hun­zas (1960B2 page 78) :

Les Naga­ris sont des gens qui vivent dans la plainte, indo­lents et malades. Leurs mai­sons sont piè­tre­ment construites ; leurs champs culti­vés inef­fi­ca­ce­ment. Des mouches et des insectes en essaims dévorent les fruits et les récoltes ; le bétail meurt ; la mala­die est endé­mique ; l’am­bi­tion est absente.

L’ou­vrage d’Al­len Banik (1960B2) pour­rait se résu­mer au slo­gan par­tout répé­té : « Ces gens ne connaissent pas l’argent, la pau­vre­té, la mala­die, la police ni les pri­sons. » On peut aus­si y voir une pre­mière pierre (en 1958) de l’é­di­fice du New-AgeN85 occi­den­tal. Dans son cha­pitre final The Ins­pi­ra­tion of Hun­za, l’oph­ta­mo­logue s’au­to­rise quelques envo­lées mys­ti­co-lyriques à perte de vue (B2 page 216) :

Pro­gres­si­ve­ment, dans la vie, nous avons besoin de chan­ger nos idées, nos manières de faire, notre style de vie — pas seule­ment nos habi­tudes nutri­tion­nelles mais aus­si nos pen­sées. Essayons de faire preuve d’une confiance abso­lue en Dieu, en un bien omni­pré­sent. Conti­nuons à croire qu’il y a encore beau­coup de choses dans le monde qui ont une grande valeur et de l’im­por­tance. Ce n’est pas facile, mais nous avons la béné­dic­tion d’un pou­voir divin à l’in­té­rieur de nous. Si nous pre­nons conscience de ce pou­voir, nous ver­rons qu’il est assez fort pour construire un monde nou­veau et plein de beau­té.

Le paradis du bio (1959)

Jerome Irving RodaleN99

Dans le monde anglo­phone, les croyances sur les Hun­zas ont été influen­cées par l’ou­vrage de Jerome Irving Rodale (Cohen) : The Heal­thy Hun­zas (1948A9). Pro­mo­teur de l’a­gri­cul­ture bio­lo­gique (A9 pages 36–43) dont il a popu­la­ri­sé l’ap­pel­la­tion “orga­nic”, Rodale pré­co­ni­sait une nutri­tion saine enri­chie de com­plé­ments ali­men­taires — dont il consom­mait jus­qu’à 70 doses par jourN99…

Son livre est basé sur les écrits de David LR Lori­merN72 et une cor­res­pon­dance assi­due avec ce lin­guiste ain­si qu’a­vec le Mir Muham­mad Jamal Khan. C’est sur­tout un inven­taire ins­truc­tif des connais­sances (et croyances) sur l’a­gro-éco­lo­gie dans les années 1940. On y trouve notam­ment un vigou­reux plai­doyer pour la vie micro­bienne des sols, par­fai­te­ment d’ac­tua­li­té face aux dérives d’une agri­cul­ture pro­duc­ti­viste misant exclu­si­ve­ment sur la chi­mie. N’ayant aucun accès aux pro­duits phy­to­sa­ni­taires tout en pro­dui­sant de belles récoltes — du moins sur les terres appar­te­nant à la famille prin­cière — les Hun­zas étaient tout dési­gnés comme pion­niers de l’a­gri­cul­ture bio­lo­gique.

Plu­sieurs cha­pitres riche­ment docu­men­tés s’in­té­ressent aux tech­niques des Hun­zas — telles que décrites par Robert McCar­ri­son, Guy Wrench et Emi­ly Lori­mer — pour la fer­ti­li­sa­tion des sols grâce au com­pos­tage des déjec­tions ani­males et humaines (A9 pages 51–60), ain­si qu’à la concep­tion des toi­lettes et l’hy­giène cor­po­relle en géné­ral (A9 pages 61–71). Tout cela jus­ti­fie, pour Rodale, que les Hun­zas ne souffrent pas de goitre et de cré­ti­nisme, à l’in­verse de leurs voi­sins les plus proches (au Nagar). Il a repris à son compte l’ex­pli­ca­tion pre­mière (erron­née) de McCar­ri­son que le goitreN12 n’au­rait pas pour cause prin­ci­pale une carence en iode mais la pol­lu­tion de l’eau — par la pré­sence de microbes patho­gènes.

Jerome Irvin Rodale n’a rien affir­mé de chif­fré sur la lon­gé­vi­té des Hun­zas mais résume sa pen­sée en conclu­sion (1948A9 page 255) :

L’his­toire des Hun­zas nous montre que la vie humaine est inex­tri­ca­ble­ment liée au sol et à la nour­ri­ture qu’il pro­duit. Non seule­ment notre san­té, mais notre carac­tère, notre intel­li­gence, nos rela­tions les uns avec les autres peuvent être faits ou défaits par la quan­ti­té de soin que nous accor­dons aux méthodes de culture.

Rodale a étu­dié les docu­ments en sa pos­ses­sion à tra­vers le prisme de sa pas­sion pour l’a­gro-éco­lo­gie. Il fai­sait par­tie des incon­di­tion­nels qui croyaient que se nour­rir bio pro­té­geait de toutes les mala­dies chro­niques et pour­rait même éra­di­quer le can­cer : de fait, selon ses sources, les deux termes de l’as­so­cia­tion entre culti­ver sans pro­duits chi­miques et la rare­té des mala­dies étaient obser­vables au Hun­za. Il a écrit sans hési­ter (1948A9 page 51) : « La san­té magni­fique des Hun­zas est due à un seul fac­teur, la manière dont ils pro­duisent leur nour­ri­ture. » Il est mal­en­con­treu­se­ment décé­dé à 72 ans d’une crise car­diaque juste à la fin d’un entre­tien où il avait annon­cé « déci­der de deve­nir cen­te­naire » N99.

Les Hun­zas culti­vaient « bio » parce que, mira­cu­leu­se­ment, ils n’a­vaient aucun pré­da­teur à com­battre… Igno­rants des notions d’é­co­sys­tème et de bio­di­ver­si­té, les visi­teurs occi­den­taux du siècle der­nier s’ex­ta­sient sur « l’ab­sence d’in­sectes » au Hun­za comme si elle était la preuve d’une agri­cul­ture saine. Ou peut-être un signe de la supé­rio­ri­té de leur « race » et de leur déve­lop­pe­ment spi­ri­tuel ? Une visite au prin­temps aurait pour­tant révé­lé que les culti­va­teurs étaient mobi­li­sés à com­battre les pré­da­teurs (Lori­mer EO, 1939A3 page 240) :

Un beau matin au début de mars, les abri­co­tiers le long de Dála [le plus long des quatre canaux d’ir­ri­ga­tion] juste en face de notre gîte ont sou­dain été enva­his par toute la famille Das­ta­gul armée de longs bâtons au bout des­quels était atta­chée une pièce en fer recour­bée et aigui­sée. Avec un soin infi­ni ils ins­pec­taient chaque branche et, dès qu’ils aper­ce­vaient un nid d’in­sectes, ils décro­chaient la brin­dille à laquelle il était atta­ché. Ces nids étaient sem­blables à des cocons d’en­vi­ron un pouce de long [2.5 cm] avec une vilaine petite larve à l’in­té­rieur. […] Cha­cun était col­lec­té soi­gneu­se­ment et rap­por­té à la mai­son pour être jeté au feu. Nous n’é­tions pas qua­li­fiés pour iden­ti­fier le pré­da­teur à qui l’on fai­sait la guerre mais on nous a rap­por­té qu’il dévo­rait aus­si bien les feuilles que les fruits si l’on ne le détrui­sait pas. Dans tout le pays chaque abri­co­tier est exa­mi­né scru­pu­leu­se­ment et net­toyé — il doit y en avoir des mil­liers.

Hunza - John H Tobe
John H Tobe
Source : A16

Hor­ti­cul­teur bio et pépi­nié­riste au Cana­da, John Tobe effec­tue à l’âge de 52 ans un voyage au Hun­za en été 1959. Il en revient auteur de Hun­za : Adven­tures in a Land of Para­dise (1960A16). Ami du fils de Jerome Irving Rodale (voir ci-des­sus), il a obte­nu par son inter­mis­sion une invi­ta­tion du Mir Muham­mad Jamal Khan. Il réus­sit à se faire déli­vrer un per­mis des auto­ri­tés pakis­ta­naises, lors de son escale à Kara­chi, mal­gré une ges­tion « rentre-dedans » qua­si-sui­ci­daire de sa négo­cia­tion avec la bureau­cra­tie mili­taire (Tobe JH, 1960A16 pages 70–79)… Il est accom­pa­gné de son ami Cecil Brun­ton qui, tom­bé malade, ne semble jamais prendre part aux conver­sa­tions.

Tobe dit ne pas s’être vrai­ment pré­pa­ré aux dif­fi­cul­tés du tra­jet, finan­cé sur « les dol­lars qu”[il n’a] pas dépen­sés à fumer et à boire » (A16 page 5). Il a quand même lu six ouvrages dis­po­nibles à cette époque. Il expose une moti­va­tion de son voyage (Tobe JH, 1960A16 page 19) :

Peut-être […] vou­lais-je aller au Hun­za parce que ce pays repré­sen­tait quelque chose à quoi j’ai tou­jours cru de tout mon cœur et de toute mon âme, à savoir que seule une lutte achar­née pour leur exis­tence main­tient l’esprit, le men­tal et le corps humains dans une atmo­sphère saine et constam­ment alerte. J’ai tou­jours pen­sé que les vic­toires et les com­pli­ments ne fai­saient jamais du bien à un homme. Mais la défaite et les dif­fi­cul­tés l’encouragent encore et encore à faire mieux et plus grand dans sa vie !

Il offre une belle réflexion à la vue du pay­sage qui se déroule sous son avion, de Rawal­pin­di à Gil­git (Tobe JH, 1960A16 page 123) :

D’a­près ce que j’ai vu de ce vaste sys­tème mon­ta­gnard, les larges val­lées, l’herbe verte et les arbres sont rares. Ces mon­tagnes sont tota­le­ment dif­fé­rentes de nos Rocheuses cou­vertes de pentes her­beuses et d’arbres de toutes sortes. Ces élé­va­tions ter­ri­fiantes ont juste l’air solides, rugueuses, dures et pres­santes. Pour­tant, des petits vil­lages ont sur­gi ici, là et par­tout. Ils étaient tel­le­ment iso­lés que c’é­tait presque effrayant. Ils étaient si éloi­gnés de la civi­li­sa­tion qu’ils devaient être presque com­plè­te­ment auto­nomes. Ils pou­vaient comp­ter sur peu ou abso­lu­ment rien du monde exté­rieur. Pour­tant, il y a des cen­taines, voire des mil­liers, de ces petites colo­nies dans l’Hin­du Kush, le Kara­ko­ram et l’Hi­ma­laya.

Je me deman­dai pour­quoi les hommes cher­chaient des endroits comme celui-ci et res­taient ici, ou menaient une exis­tence sur les lopins de terre qui se forment dans les petites val­lées. Tout ce qui les entoure est le dan­ger per­ma­nent des fortes pluies, de la fonte des neiges et de la glace, des glis­se­ments de ter­rain, des chutes de pierres et autres. Pour­tant, des hommes choi­sissent de vivre dans de tels endroits. Cela ne pou­vait être que pour une seule rai­son, leur amour de la liber­té.

En fait, il y a un doute dans mon esprit quant à savoir si tous ces lieux sont inclus dans les chiffres du recen­se­ment. À ce que j’i­ma­gine et que j’ai vu, je ne crois pas qu’il soit pos­sible que tous ces minus­cules hameaux iso­lés soient enre­gis­trés. Je suis tout à fait sûr qu’il y en a beau­coup dont l’exis­tence n’est pas connue du monde exté­rieur. Si c’est un Shan­gri-La qu’un homme cherche, cha­cun de ces petits avant-postes pour­rait être ce lieu.

Le Mir du Hunza dans son habit de cérémonie
Le Mir du Hun­za dans son habit de céré­mo­nie
Source : John Tobe (1960A16 page 135)

Dès son arri­vée à Bal­tit, John Tobe tombe sous le charme du Mir Muham­mad Jamal Khan qui a sui­vi à dis­tance (par télé­phone) son tra­jet périlleux à pied depuis Gil­git, veillant à ce qu’il s’ef­fec­tue dans les meilleures condi­tions. Le por­trait qu’il lui consacre est révé­la­teur de traits signi­fi­ca­tifs de la per­son­na­li­té du Mir (Tobe JH, 1960A16 page 220) :

Je consi­dère le Mir comme l’un des meilleurs, des plus gra­cieux hommes que j’ai jamais ren­con­tré et je ne ferais rien qui puisse l’of­fen­ser quoi qu’il arrive. Mais je ne fais qu’é­vo­quer la pen­sée qui m’est venue à l’es­prit après avoir appris à quel point le Mir sur­veille de près ce qui se passe autour de lui. C’est un homme d’une grande sagesse et il en a besoin de parce que son petit royaume se trouve au som­met d’un véri­table baril de poudre.

Le « baril de poudre » est une allu­sion à la posi­tion stra­té­gique du Hun­za à proxi­mi­té immé­diate des fron­tières russe, chi­noise et afghane, invo­quée par les auto­ri­tés pakis­ta­naises pour refu­ser aux étran­gers un per­mis de cir­cu­ler.

Un autre trait de la per­son­na­li­té du Mir Muham­mad Jamal Khan, tel que per­çu par Tobe, est son humour. Le Mir recon­naît avoir racon­té des « salades » à ses visi­teurs occi­den­taux pour se gaus­ser de leur naï­ve­té. Par exemple, la cou­tume qui vou­drait que la mère du marié par­tage le lit du couple pen­dant leur lune de miel, publiée par Jean Shor (1955A12 page 284). John Tobe est scan­da­li­sé à l’é­vo­ca­tion de cette cou­tume et Jamal Khan fait mine de regret­ter que cette fable ait été publiée en Occi­dent (Tobe JH, 1960A16 pages 273–274). Mal­gré le ton de plai­san­te­rie affi­ché par le Mir et sa déné­ga­tion, la varia­bi­li­té de son dis­cours est d’au­tant plus déran­geante qu’il a répé­té cette « plai­san­te­rie » à l’i­den­tique, deux ans plus tard, dans ses entre­tiens avec Renée Tay­lor qui l’a publiée à son tour (Tay­lor R, 1964N60 page 58).

Un visi­teur qui accep­tait à la fois d’être choyé comme un hôte pri­vi­lé­gié de Muham­mad Jamal Khan et de ne rien entre­prendre hors de sa sur­veillance ne pou­vait qu’en­tre­te­nir les meilleurs rap­ports avec le Prince. En 1948, la rela­tion avait com­men­cé à se dégra­der pour John Clark quand, pour pré­ser­ver son auto­no­mie d’ac­tion et de dépla­ce­ment, il avait décli­né l’in­vi­ta­tion du Mir à loger dans un bun­ga­low atte­nant au palais (voir ci-des­sous).

Sous l’emprise du Mir, John Tobe est ébloui par le luxe de la vie au palais (Tobe JH, 1960A16 cha­pitres 26 et 27) sans jamais se poser la ques­tion : « D’où vient l’argent dans un pays sans argent ? »… Une ques­tion à laquelle Nigel Allan (1990A20) a répon­du clai­re­ment, nous l’a­vons vu plus haut. Dans sa rela­tion d’a­mi­tié incon­di­tion­nelle, John Tobe ne prend aucun recul face à la des­crip­tion offi­cielle de la vie sociale qui lui est incul­quée. Le seul fait que le Mir auto­rise les enfants du voi­si­nage — pro­ba­ble­ment de haute classe — à jouer dans sa pis­cine à Altit nour­rit sa « convic­tion que le peuple hun­za jouit de la liber­té et de la démo­cra­tie » (1960A16 page 293). Gra­ti­fié de dîners dont le menu com­prend de la soupe, du pois­son, deux plats de viande, des fruits impor­tés d’autres val­lées et de l’al­cool à volon­té, il admet quand même un déca­lage exces­sif entre les moyens d’exis­tence de la famille prin­cière et ceux des pay­sans (de la val­lée la plus fer­tile) dont il a obser­vé les plan­ta­tions (A16 page 306) :

Il n’y avait aucune rai­son pour moi de ne pas croire le Mir quand il disait que le Hun­za était « le pays du juste assez » mais je sen­tais quand même que, à en juger par les choses, il y avait de nom­breuses situa­tions où il serait appro­prié d’aug­men­ter un peu ce « juste assez ».

Son objec­tif n’est pas d’é­va­luer la san­té, la lon­gé­vi­té ni le bien-être de la popu­la­tion au-delà des décla­ra­tions de son ami Jamal Khan et du méde­cin en poste à Alia­bad. Selon ses propres termes, il est venu ren­con­trer « les pay­sans qui sont capables et effi­caces, les plus intel­li­gents et les plus pros­pères », pre­nant pour acquis qu” « il n’y a qu’une classe au Hun­za » (Tobe JH, 1960A16 page 239).

Musiciens du Hunza
Musi­ciens du Hun­za. Ils jouent de la sur­nai qui res­semble à la sheh­nai indienne.
Source : Renée Tay­lor & Mul­ford J Nobbs (1962B3 page 46)
➡ Écou­ter au bas de la fenêtre !
Source vidéo : N100
Hun­za Music – Tra­di­tio­nal hareep. Source : N100

Il s’in­té­resse tou­te­fois au groupe des musi­ciens et for­ge­rons qu’il iden­ti­fie comme des Beri­cho. En théo­rie, des gitans venus de l’Inde il y a 2000 ans : la des­crip­tion et les noms de leurs ins­tru­ments de musique rendent pro­bable cette filia­tion (Tobe JH, 1960A16 page 343). Entre­te­nus par la popu­la­tion, ils sont char­gés de fabri­quer les objets en métal uti­li­sés au Hun­za. John Tobe écrit à leur sujet (A16 page 250) :

Ces Beri­cho envoyaient leurs enfants hors du Hun­za pour rece­voir de l’é­du­ca­tion mais le Mir me dit qu’il avait dû mettre une terme à cette pra­tique… non qu’il objec­tât que les enfants des Beri­cho fussent édu­qués, mais parce qu’à leur retour ces enfants ne repre­naient pas les acti­vi­tés de leurs parents.

Le conser­va­tisme moyen­âgeux du Mir Muham­mad Jamal Khan appa­raît encore plus net­te­ment dans une prise de posi­tion que Tobe gra­ti­fie de la même indul­gence en écri­vant (1960A16 page 339) :

Aujourd’­hui, l’argent fait son appa­ri­tion, mais il est encore rela­ti­ve­ment rare. Le Mir croit que l’ar­ri­vée de l’argent, la moder­ni­sa­tion et la civi­li­sa­tion telle que nous la connais­sons ne feront que nuire à son peuple, et il cherche à empê­cher cela, si pos­sible. J’ai la convic­tion sin­cère et humble que le Mir est hon­nête et pense à son peuple dans ses efforts.

Ce refus caté­go­rique de la moder­ni­sa­tion per­met de com­prendre les obs­tacles qui avaient été pla­cés, neuf ans plus tôt, en tra­vers du pro­jet édu­ca­tif de John Clark (voir ci-des­sous).

John Tobe a été cho­qué durant son séjour par les mau­vais trai­te­ments infli­gés, non pas aux femmes, mais aux ani­maux. Il écrit, sur la route de Gil­git à Bal­tit (Tobe JH, 1960A16 pages 205–206) :

Un inci­dent — ou, je devrais dire, les inci­dents — qui me gênaient sans cesse était l’ha­bi­tude qu’a­vaient les pro­prié­taires des ani­maux de mal­trai­ter le petit âne. L’un d’entre eux était son pro­prié­taire, mais les deux se relayaient pour le battre et ils n’ont pas ces­sé de le faire depuis notre départ de Gil­git jus­qu’à la fin de notre périple d’une cen­taine de kilo­mètres. Ils uti­li­saient tous les moyens de tor­ture à leur por­tée. Ils le frap­paient sur le dos et les pattes avec un bâton. Ils lui giflaient le ventre. Ils lui mar­te­laient le dos avec un rocher. Ils lui don­naient des coups de pied, le giflaient, le frap­paient, et la pire des tor­tures qu’ils aient infli­gée à cette pauvre petite bête était de prendre un bâton et de l’en­fon­cer dans son pos­té­rieur.

Hunza - John Tobe chevauchant un yak
John Tobe che­vau­chant un yak. Source : A16

Fort de son exper­tise en agro­no­mie, John Tobe étu­die avec soin les pra­tiques des Hun­zas qu’il résume ain­si : maî­trise par­faite de l’ir­ri­ga­tion, cultures « en esca­lier » qui favo­risent l’aé­ra­tion des sols et donc la vie bac­té­rienne, miné­raux appor­tés par les eaux des gla­ciers, labours peu pro­fonds avec une char­rue « pri­mi­tive » (1960A16 pages 405–414)… Il consacre un cha­pitre à la rota­tion annuelle des cultures (A16 pages 329–333) :

Avec des par­celles culti­vées si réduites, on pour­rait être ten­té de se pas­ser de rota­tion des cultures. Mais les habi­tants du Hun­za sont trop sages pour suc­com­ber à ce type de pen­sée. Ils savent que si la rota­tion des cultures n’é­tait pas pra­ti­quée de manière rigou­reuse, la mala­die et la mort s’en­sui­vraient bien­tôt. Ils savent qu’aucun peuple au monde n’est « plus sain que son sol ».

Il dresse une liste des pro­duc­tions agri­coles en 1959 (A16 page 413) :

Voi­ci une liste des légumes culti­vés au Hun­za : pommes de terre, navets, carottes, hari­cots, pois, lai­tue, citrouilles, tomates, melons, pas­tèques, radis, oignons, choux, épi­nards, choux-fleurs. Comme fruits il y a des mûres, des abri­cots, des pommes, des poires, des pêches, des rai­sins, des noix, des amandes, quelques prunes et des cerises.

Les rai­sins sont culti­vés assez abon­dam­ment car ils peuvent les plan­ter contre la plu­part des murs, à condi­tion qu’ils aient un peu de terre dans laquelle plan­ter leurs racines. À par­tir de ces rai­sins, ils font leur vin Hun­za. Ils cultivent quelques fraises, mais je n’ai pas trou­vé pas de gro­seilles, de gro­seilles à maque­reau, de fram­boises, et ils ne savaient pas ce que c’étaient les fram­boises.

Les graines culti­vés au Hun­za, en com­men­çant par les plus impor­tantes, sont le blé, l’orge, le seigle, le mil, le sar­ra­sin et une petite quan­ti­té de riz. Une par­tie de la luzerne est culti­vée comme plante four­ra­gère.

Il apprend que des arbres frui­tiers qui en Occi­dent n’au­raient qu’une durée de vie de 25 à 30 ans peuvent croître au Hun­za pen­dant une cen­taine d’an­nées. Ce sont peut-être les seuls cen­te­naires ! Son expli­ca­tion est qu’ils ont été semés au lieu d’être plan­tés et la plu­part n’ont peut-être pas été gref­fés, ce qui a pour effet de retar­der leur pro­duc­tion tout en allon­geant leur vie. Mais il n’ob­tient pas d’in­di­ca­tion claire sur cette pra­tique (1960A16 pages 312–313).

Par contre, John Tobe ne recon­naît pas la supé­rio­ri­té de ces fruits en com­pa­rai­son avec ceux des fermes nord-amé­ri­caines (A16 pages 409–410) :

Au niveau strict du goût, de la taille et de l’as­pect, les fruits et légumes et céréales/légumineuses amé­ri­cains sont bien meilleurs que ceux culti­vés au Hun­za. […]

Per­met­tez-moi de citer un exemple. En Amé­rique, pour trou­ver une meilleure varié­té de fraises, des mil­lions, je le répète des mil­lions de semis ont été plan­tés. Ces plantes ont été soi­gneu­se­ment entre­te­nues et sur­veillées. Ensuite, une sélec­tion d’une poi­gnée d’entre elles a été faite aux fins d’es­sais sup­plé­men­taires. À par­tir de ces résul­tats, quelques nou­velles varié­tés qui ont démon­tré une excel­lence de crois­sance, de vita­li­té, de bon feuillage, de faci­li­té de pro­pa­ga­tion, de résis­tance à diverses mala­dies, de saveur et de cou­leur de fruit, de bonnes qua­li­tés de sup­port et d’autres fac­teurs impor­tants ont été sélec­tion­nées et dif­fu­sées à tra­vers le pays. Per­sonne, dans son esprit, ne s’at­ten­drait à ce que le petit Hun­za suive une telle pro­cé­dure. […]

La supé­rio­ri­té du goût d’un fruit, la plu­part du temps, tient à sa varié­té plu­tôt qu’au ter­rain sur lequel il est culti­vé. Par­fois le moment de la récolte, aus­si.

Effec­ti­ve­ment, tous les fruits consom­més au Hun­za ont mûri sur l’arbre. Il recon­naît comme excep­tion les déli­cieuses mûres culti­vées dans le jar­din du Poli­ti­cal Agent à Gil­git (Tobe JH, 1960A16 page 139).

Au sujet de la fer­ti­li­té des val­lées il écrit (page 612) :

Cer­tains auteurs ont qua­li­fié de fer­tiles diverses val­lées du Hun­za. Selon les normes aux­quelles nous sommes habi­tués, il n’y a pas une seule val­lée fer­tile dans tout le Hun­za. Que le sol soit pro­duc­tif et que la val­lée soit verte et belle, per­sonne ne le nie­ra. Mais, au mieux, le sol du Hun­za est peu pro­fond et, pour être pro­duc­tif, il doit être entre­te­nu avec assi­dui­té. Je le répète, au Hun­za, il n’y a aucune val­lée natu­rel­le­ment fer­tile, en com­pa­rai­son par exemple avec des endroits de la val­lée de Willa­mette en Ore­gon.

Essen­tielle à la pro­duc­tion de nour­ri­ture des Hun­zas, la culture du blé est exi­geante en matière de qua­li­té du sol. En l’ab­sence de pro­duits phy­to­sa­ni­taires, il faut l’as­su­rer par un apport en miné­raux de l’eau d’ir­ri­ga­tion — les mêmes miné­raux qui contri­buent à la qua­li­té de l’eau de bois­son. Tobe y voit un pro­ces­sus cyclique ver­tueux auquel serait liée la san­té extra­or­di­naire des habi­tants (1960A16 page 321) :

Comme indi­qué ci-des­sus, le sol doit conte­nir tous les élé­ments nutri­tifs néces­saires à la culture de bon blé, voire sim­ple­ment à la culture du blé. Il est donc évident que le sol contient les élé­ments nutri­tifs néces­saires. Comme tous les sols du Hun­za sont peu pro­fonds, ces élé­ments nutri­tifs doivent être régu­liè­re­ment réin­cor­po­rés au sol.

J’ai déjà dit que tout ce qui est extrait du sol était res­ti­tué au sol par les habi­tants. Par consé­quent, nous savons que rien n’est per­du.

Après son voyage, John Tobe ne ren­con­tre­ra pas plus de suc­cès que John Clark dans sa ten­ta­tive d’a­mé­lio­rer et de diver­si­fier la pro­duc­tion agri­cole (Tobe JH, 1960A16 page 411) :

En jan­vier 1959, j’ai envoyé au Mir du Hun­za de bons paquets de dif­fé­rentes sortes de blé rus­tique créés par les fermes expé­ri­men­tales du Domi­nion du Cana­da. Il s’agissait d’une graine spé­ciale dont la résis­tance dans les régions plus froides avait été tes­tée et dont la qua­li­té per­met­tait de pro­duire un bon pain.

J’ai aus­si envoyé les meilleures souches de carottes, choux, choux de Bruxelles, lai­tue, bet­te­raves et autres légumes. Mais alors que je dînais avec le Mir et que lui deman­dais quels étaient les résul­tats avec ces graines, il a admis que la seule qu’ils avaient plan­tée cette année-là était la lai­tue que l’on man­geait à la table du Mir. Il a dit qu’il essaie­rait les autres l’an­née sui­vante.

Mentir sans mentir (1961)

Hunza - Renée Taylor à son retour de “Shangri-la”
26 avril 1966. Renée Tay­lor à son retour de “Shan­gri-la”. Source : Den­ver Post via Get­ty Images

Pro­fes­seure de yoga en Cali­for­nie, Renée Tay­lor a publié Hun­za Health Secrets (1964, 3e édi­tion 1969N60) après avoir séjour­né quelques mois à Bal­tit en été 1961, invi­tée du Mir Muham­mad Jamal Khan et de son épouse Shams-un Nahar. Elle s’y est pré­sen­tée avec une équipe qui com­pre­nait ses édi­teurs M‑Mme Mul­ford J Nobbs, le met­teur en scène Zyg­munt Sulis­trows­ki accom­pa­gné de son opé­ra­teur Wayne Mit­chell, et James B Jones, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie. La tra­duc­tion (médiocre) en fran­çais de son ouvrage, Voyage au pays hun­za (1965B4), est illus­trée de pho­tos réa­li­sées par la mis­sion Boyer de Bel­ve­fer en 1963.

➡  Ne pas confondre cette Renée Tay­lor, ensei­gnante de yoga à Redon­do Beach et d’o­ri­gine belge (com­mu­ni­ca­tion per­son­nelle), avec Renee Tay­lor, née en 1933, « l’ac­trice la mieux payée du monde en 2019 » selon Media­Mass. La confu­sion appa­raît mal­en­con­treu­se­ment sur les notices d’au­to­ri­té VIAF et World­Cat.

L’ob­jec­tif de sa visite en 1961 avait été le tour­nage du film Hun­za, val­lée de l’é­ter­nelle jeu­nesse et la publi­ca­tion de Hun­za : the Hima­layan Shan­gri-la (Tay­lor R & MJ Nobbs, 1962B3). La récep­tion était somp­tueuse (Tay­lor R, 1969B6 page 19) :

Ayant la chance de rési­der au palais comme hôte de la famille royale, j’ai pu en voir beau­coup. Leur hos­pi­ta­li­té dépas­sait toute attente. L’in­fluence de l’An­gle­terre et de ses cou­tumes était pré­do­mi­nante dans le cadre du palais. Elle était unique, par­faite. Pen­dant les repas, une parade de splen­dides plats étaient ser­vis par trois major­domes en uni­forme local dans une atmo­sphère d’é­lé­gance incom­pa­rable.

Tay­lor était dès le départ per­sua­dée de ren­con­trer des super­cen­te­naires au Hun­za. Elle a été semble-t-il la pre­mière à véhi­cu­ler le mythe. Les âges qu’elle a assi­gnés aux per­sonnes croi­sées durant son séjour ne s’ap­puient que sur des décla­ra­tions ou des sup­po­si­tions. Le Mir, son prin­ci­pal infor­ma­teur, recon­nais­sait que ses sujets n’ac­cor­daient aucune impor­tance à l’âge en termes de calen­drier (voir ci-des­sus).

Ouvrage “Hunza: the Himalayan Shangri-la”
Source : B3

Renée Tay­lor raconte avoir mira­cu­leu­se­ment échap­pé à un ébou­lis sur la route de Gil­git à Bal­tit (1964N60 page 29) :

À quelques mètres devant la pre­mière jeep, une ava­lanche de terre et de rocs sur­git à notre vue, cou­vrant le rebord de la route et conti­nuant à tom­ber dans le vide au des­sous. […] Avec un gron­de­ment sourd, un rocher éga­ré vient s’é­cra­ser sur le siège avant de la jeep que j’oc­cu­pais à peine quelques secondes plus tôt.

Les risques (réels) et les dif­fi­cul­tés de ce voyage ne lui per­met­taient pas de reve­nir les mains vides… Elle raconte dans un style roman­cé quelques anec­dotes comme celle du « jeune homme de cent-qua­rante-cinq ans » jouant au vol­ley-ball (1964N60 page 89) qui est à l’o­ri­gine de la légende : « Cer­tains Hun­zas vivent jus­qu’à 145 ans ». Cette affir­ma­tion a été reprise à son compte par le Mir, en 1961, dans son avant-pro­pos de l’ou­vrage de Jay Mil­ton Hoff­man (voir ci-des­sous).

Tay­lor brode à loi­sir sur les thèmes de la lon­gé­vi­té et de l’im­mor­ta­li­té (1964N60 pages 81 et 87) :

Jus­qu’à il y a quelques années, de nom­breux scien­ti­fiques croyaient que tous les êtres vivants pos­sé­daient une « hor­loge » réglée qui dic­tait les limites de leur dure de vie. Mais de récentes expé­riences [?] et l’exis­tence même des Hun­za­kuts ont prou­vé que c’é­tait inexact. […]

Il est démo­dé de vieillir, même avec grâce. Dr Joseph W. Still, de l’U­ni­ver­si­té George Washing­ton, dit : « Le vieillis­se­ment n’est qu’une mala­die. »

Et Dr Hen­ry S. Simms, de Colum­bia Uni­ver­si­ty à New York, un des plus grands experts en vieillis­se­ment, estime que « si une per­sonne pou­vait conser­ver sa san­té de la quin­zaine ou de la ving­taine d’an­nées, elle vivrait pen­dant des siècles. » Il veut dire par là que la durée de vie de n’im­porte quelle créa­ture dépend de la vitesse de matu­ra­tion des cel­lules de son corps.

Dr Lord Tay­lor, un des plus grands méde­cins d’An­gle­terre, a décla­ré à la Chambre des Lords en décembre 1961 : « En éli­mi­nant les mala­dies de cœur et les troubles cir­cu­la­toires, il n’y a plus aucune rai­son de mou­rir. »

Si tout cela est vrai, cela prouve la théo­rie des Hun­zas : la mort est une option.

On per­çoit ici le détour­ne­ment de cita­tions hors-contexte d’au­to­ri­tés scien­ti­fiques pour par­ve­nir à une conclu­sion absurde… Par exemple, il n’est pas faux de dire que la vitesse de matu­ra­tion des cel­lules est déter­mi­nante de la durée de vie d’un être vivant ; mais cela n’im­plique pas qu’il soit pos­sible de la modi­fier, pas plus que de conser­ver la san­té d’un ado­les­cent, etc. Toutes ces cita­tions de cher­cheurs méde­cins sug­gè­re­raient plu­tôt — en s’au­to­ri­sant une extra­po­la­tion aus­si hasar­deuse dans le sens oppo­sé — que le vieillis­se­ment serait une mala­die impos­sible à évi­ter.

Hunza-Yoga couverture 1
Source : B6

La foi de Renée Tay­lor en ces qua­li­tés excep­tion­nelles des Hun­zas repose entiè­re­ment dans ce que lui confie le Mir. Il prend soin de dévier la conver­sa­tion vers une réaf­fir­ma­tion de son cha­risme, alors que de son côté elle for­mate leurs échanges sous l’angle de sa com­pré­hen­sion du yoga, dont elle publie­ra plus tard un livre (Tay­lor R, 1969B6).

Exemple (1964N60 page 77) :

[Le Mir :] La bonne humeur est le pre­mier des toniques men­taux. La gai­té fait par­tie de notre com­bat. […] Ne savez-vous pas que nous sommes le miroir de nos pen­sées ?

[Tay­lor :] S’il en est ain­si, dis-je, le men­tal com­mande l’or­ga­nisme, par­ti­cu­liè­re­ment le sys­tème ner­veux ?

— Pra­ti­que­ment oui, bien qu’on puisse dire que cela marche aus­si dans l’autre sens, lorsque l’or­ga­nisme influe sur le men­tal. […] Une dou­leur quelque part dans le corps cau­se­ra une dépres­sion men­tale.
— Si votre théo­rie est cor­recte, votre peuple a réus­si à contrô­ler tota­le­ment son men­tal et son orga­nisme et peut même jugu­ler sa dou­leur. Je les ai obser­vés à de mul­tiples reprises, dans leurs diverses occu­pa­tions aus­si bien qu’en médi­ta­tion, et j’ai sen­ti leur séré­ni­té pro­fonde et com­plète…
— Par exemple, dit le Mir, si quel­qu’un de chez moi se blesse, de coupe ou se brûle, il vient me voir. J’ai un onguent que j’ap­plique sur la zone atteinte et la per­sonne s’en retourne per­sua­dée qu’elle est gué­rie. Sa confiance et la maî­trise de son corps en sont la cause. J’u­ti­lise le même onguent pour tout. […]

Nous savons bien qu’un homme a besoin de médi­ca­ments ou de trai­te­ment s’il tombe malade. Mais nos hommes ne tombent pas malades parce qu’ils contrôlent leur sys­tème ner­veux, leur sys­tème en entier, en menant une vie sen­si­bi­li­sée.

Il n’est pas sur­pre­nant qu’une grande par­tie de l’ou­vrage (Tay­lor R, 1964N60 pages 95–170) soit consa­crée à la nutri­tion. Celle des Hun­zas, accom­pa­gnée de recettes culi­naires adap­tées à l’Oc­ci­dent, d’in­for­ma­tions sur les miné­raux, fer­ments et ali­ments, et pour finir un essai Le jeûne et la phi­lo­so­phie (N60 pages 171–177) fai­sant l’a­po­lo­gie du jeûne pré­sen­té comme une pra­tique (volon­taire) de san­té chez les Hun­zas. Elle pré­sente ensuite des Exer­cices de san­té et de lon­gé­vi­té (N60 pages 178–194) qui ne sont autres que ceux de sa pra­tique per­son­nelle, mais dont elle jus­ti­fie la pré­sence dans cet ouvrage en affir­mant : « J’ai appris récem­ment que le yoga était pra­ti­qué par les Hun­zas d’il y a de nom­breuses géné­ra­tions » (N60 page 183). Tout cela sans citer de source, avec une salade com­po­sée d’emprunts à des publi­ca­tions (sérieuses) sur divers sujets. On y trouve même (pages 188–189) les excel­lents exer­cices de William BatesN101, le « pal­ming » et le « balan­ce­ment de l’é­lé­phant » comme s’ils fai­saient par­tie du quo­ti­dien des Hun­zas !

Hunza - Un vétéran de village réputé être âgé de 120 ans, le vizir Inayat Ullah Beg et le Mir Muhammad Jamal Khan
De gauche à droite : un vété­ran de vil­lage « répu­té être âgé de 120 ans », le vizir Inayat Ullah Beg et le Mir Muham­mad Jamal Khan. Source : Renée Tay­lor & Mul­ford J Nobbs (1962B3 page 48)

Tous les auteurs qui ont appro­ché le Mir Muham­mad Jamal Khan avec une idée pré­con­çue des pro­diges et du style de vie de son peuple ont fait preuve d’une naï­ve­té abys­sale. Le Mir s’en est ser­vi pour appuyer la construc­tion et la conso­li­da­tion du mythe.

Face à des Occi­den­taux qui manquent de res­sources lin­guis­tiques (ou intel­lec­tuelles) pour dia­lo­guer avec « leurs gens », les hommes de pou­voir n’ont pas besoin de men­tir. Une marque de poli­tesse orien­tale réside dans l’art de confor­ter son hôte dans ce qu’il/elle tient pour vrai… Il serait d’ailleurs mal­séant de démo­lir des croyances qui confèrent à leurs sem­blables des ver­tus extra­or­di­naires. Pen­dant plus de douze ans en Inde, j’ai pu obser­ver chez les per­sonnes let­trées de haute caste cette habi­li­té à men­tir sans dire de men­songe. Tant que je ne com­pre­nais pas la langue locale, ma vision du pays et de sa culture est res­tée par­fai­te­ment lisse et conforme à celle que des Brah­manes avaient trans­mise aux indo­logues euro­péens. André Mal­raux appli­quait à lui-même cette forme de mani­pu­la­tion par défaut : il disait que, pour deve­nir célèbre, il lui avait suf­fi de ne jamais contre­dire les men­songes flat­teurs de ses cour­ti­sans !

À l’ap­pui de cette thèse, on peut remar­quer qu’au cours de son entre­tien (Beg FA, 2000N41) Shams-un Nahar ne dit rien de la san­té et la lon­gé­vi­té légen­daire des Hun­zas. Elle ne reprend pas les « 120 à 140 ans » de son époux dans l’in­tro­duc­tion du livre de JM Hoff­man (1968B5 page viii) — pour la simple rai­son que son inter­lo­cu­teur Fazal Amin BegN40 n’a­borde pas le sujet. Ori­gi­naire de Gul­mit dans la val­lée de la Hun­za, cet anthro­po­logue n’a jamais adhé­ré au mythe. Shams-un Nahar qui était la fille du Prince du Nagar déclare inci­dem­ment : « À pré­sent, en juillet 2000, je pour­rais dire que j’ai 75 ans et peut-être même plus ». (Elle en avait 80.) Ce qui sug­gère que même les membres de la famille prin­cière n’a­vaient pas une idée claire de leur âge.

Hunza - (Ce n'est pas Saïd Abdul Mobutu)
(Ce n’est pas Saïd Abdul Mobu­tu)
Source : N102

Un blog rap­porte, sans en men­tion­ner la source, ce fait diversN102 :

En avril 1984, un jour­nal de Hong Kong aurait rap­por­té une anec­dote incroyable. Un Hun­za du nom de Saïd Abdul Mobu­tu, lors de son arri­vé à l’aéroport d’Hea­throw à Londres, aurait pro­vo­qué la stu­pé­fac­tion des ser­vices de douanes ; sur ses docu­ments, celui-ci était né en 1823 et était âgé de 160 ans.

Si cette anec­dote est exacte — on la retrouve sur un blog russe sans le mode condi­tion­nel (2017N103) — elle confirme que les années de nais­sance figu­rant sur les pas­se­ports de cer­tains habi­tants du Hun­za sont fan­tai­sistes. Par un effet de dis­so­nance cog­ni­tive, elle est repro­duite comme preuve que les Hun­zas vivraient très long­temps. Il serait inté­res­sant de retrou­ver ce Saïd Abdul Mobu­tu qui doit main­te­nant appro­cher les 200 ans… 🙂

Un gériatre en ébullition (1961)

Hunza - Dr Hoffman et sa charmante femme Trudie à leur arrivée à Kennedy Airport
Dr. Hoff­man et sa char­mante femme Tru­die à leur arri­vée à Ken­ne­dy Air­port où la presse les a ren­con­trés.
Source : Jay M Hoff­man (1968B5 page vi)

Hun­za : 15 Secrets of the World’s Heal­thiest and Oldest Living People de Dr Jay Mil­ton Hoff­man (1968 réédi­tion 1985B5) est l’œuvre du pré­sident émé­rite de la Natio­nal Geria­trics Socie­ty aux USA. À la demande de cette orga­ni­sa­tion, Hoff­man a séjour­né à Bal­tit en 1961, invi­té par le Mir Muham­mad Jamal KhanN6.

Le doc­teur Hoff­man avait l’in­time convic­tion, avant même son départ, que les Hun­zas pou­vaient vivre 110, 120 et même 140 ans. Il avait bien appris sa leçon (1968B5 page 2) :

Le pays de Hun­za est vrai­ment une uto­pie s’il en existe une. Pen­sez à cela ! C’est un pays où les gens n’ont pas nos mala­dies cou­rantes, telles que les mala­dies car­diaques, le can­cer, l’arthrite, l’hypertension, le dia­bète, la tuber­cu­lose, le rhume des foins, l’asthme, les pro­blèmes de foie, de vési­cule biliaire, la consti­pa­tion et bien d’autres maux qui tour­mentent le reste du monde.

En outre, il n’y a pas d’hô­pi­taux, pas d’a­siles d’a­lié­nés, pas de phar­ma­cies, pas de saloons, pas de bureaux de tabac, pas de poli­ciers, pas de pri­sons, pas de crimes, pas de meurtres et pas de men­diants.

L’ab­sence d’hô­pi­taux et de phar­ma­cies n’est-elle pas une preuve suf­fi­sante de l’ab­sence de mala­dies ?

Hunza - Quatre Hunzakuts “plus que centenaires” selon Hoffman
Quatre Hun­za­kuts « plus que cen­te­naires » selon Hoff­man
Source : Jay M Hoff­man (1968B5 page 94)

L’ob­jec­tif réel du doc­teur Hoff­man était de col­lec­ter, non pas des preuves de cette san­té et de cette lon­gé­vi­té, mais les don­nées médi­cales qui pour­raient l’ex­pli­quer, afin de les expor­ter aux USA. Son sou­ci était la san­té des Amé­ri­cains, pas celle des Hun­zas dont la per­fec­tion natu­relle ne ser­vait qu’à aler­ter ses lec­teurs sur le contraste entre deux modes de vie : les « sau­vages en bonne san­té » ver­sus la déca­dence phy­sique et morale de ses conci­toyens.

S’il s’é­tait ren­du compte, sur le ter­rain, que la popu­la­tion souf­frait de mala­dies chro­niques et que le « 110 à 140 ans » ne repo­sait sur aucune don­née véri­fiable, la mis­sion man­da­tée par la Natio­nal Geria­trics Socie­ty aurait per­du toute rai­son d’être. Les démarches labo­rieuses qu’il avait entre­prises pour obte­nir un per­mis de séjour au Hun­za (1968B5 pages 5–20) auraient été un pur gas­pillage de temps et d’argent. C’est pour­quoi il s’est conten­té de simples décla­ra­tions ren­for­çant ses croyances. Il écrit (1968B5 page 49) :

Lors de conver­sa­tions avec les per­sonnes les plus vieilles, je leur ai tou­jours deman­dé leur âge, et beau­coup m’ont répon­du qu’ils avaient plus de cent ans.

Le Dr Hoffman et Trudie dans leurs habits offerts par le Mir et la Rani du Hunza
Le Dr Hoff­man et Tru­die dans leurs habits offerts par le Mir et la Rani du Hun­za
Source : Jay M Hoff­man (1968B5 page 69)

Ques­tions et réponses tran­si­taient de toute manière par son unique inter­prète : Sahib Khan, l’oncle du Mir Muham­mad Jamal Khan — 31 ans plus jeune que lui (Banik AE, 1960B2 page 85). Le Mir et sa famille avaient inté­rêt à confor­ter Hoff­man dans sa croyance, tout en rap­pe­lant au reste du monde — et donc aux contra­dic­teurs éven­tuels — que l’ac­cès à leur royaume était extrê­me­ment dif­fi­cile et que de toute manière ils en refu­se­raient l’au­to­ri­sa­tion.

La posi­tion du Mir est expli­cite dans la pré­face qu’il a rédi­gée — pro­ba­ble­ment avec l’aide de l’au­teur — pour son ouvrage (Hoff­man JM, 1968B5 pages viii-ix) :

L’ac­cès au Hun­za est périlleux. Pour atteindre notre capi­tale, Bal­tit, le der­nier seg­ment du voyage tra­verse la « route la plus dan­geu­reuse du monde » : soixante-huit miles [109 km] d’un che­min sus­pen­du, vieux de plu­sieurs siècles, rocailleux et sablon­neux. À cer­tains endroits il n’a que cinq pieds [1.5 m] de lar­geur. […]

Au cours de leur séjour en tant qu’in­vi­tés au palais, Dr Hoff­man et sa char­mante épouse, Tru­die, ont recher­ché les fac­teurs qui rendent pos­sible la san­té et la lon­gé­vi­té de mon peuple. S’a­dap­tant rapi­de­ment à notre rou­tine quo­ti­dienne, ils ont tra­vaillé dure­ment du lever au cou­cher du soleil, aidés par mon oncle le Prince Sahib Khan, alors étu­diant en méde­cine, en tant que guide et inter­prète, en plus de quatre hommes pour les aider dans leurs tra­vaux de recherche.

En comp­tant sur le même calen­drier que celui uti­li­sé dans le monde occi­den­tal, de nom­breux Hun­za­kuts ont vécu bien plus qu’un siècle ; de 100 à 120 ans et, dans des cas iso­lés, jusqu’à 140 ans. Du point de vue occi­den­tal, ces faits semblent incroyables, et j’es­time qu’il est de mon devoir, en tant que diri­geant des Hun­za­kuts, de per­mettre à Dr Hoff­man de col­lec­ter des don­nées de recherche sub­stan­tielles. Par consé­quent, ce livre pré­sente l’étude de recherche la plus appro­fon­die sur la san­té et la lon­gé­vi­té de mon peuple. Les conclu­sions expo­sées ici sont les faits tels que nous les connais­sons au Hun­za.

Mal­heu­reu­se­ment, nous ne pou­vons pas don­ner accès aux cen­taines de per­sonnes qui veulent visi­ter notre pays. Pour des rai­sons poli­tiques, nous ne pou­vons admettre que celles qui ont des rai­sons très urgentes et valables.

Ce trophée a été attribué au Dr J.M. Hoffman par la Société nationale de gériatrie pour ses travaux de recherche dans le pays Hunza
Ce tro­phée a été attri­bué au Dr J.M. Hoff­man par la Socié­té natio­nale de géria­trie pour ses tra­vaux de recherche dans le pays Hun­za. Source : Jay Mil­ton Hoff­man (1968B5 page x)

On com­prend que le Mir Muham­mad Jamal Khan ait ver­rouillé l’ac­cès au Hun­za après le départ de John Clark (1957A11) dix ans plus tôt, qui n’a­vait pas ache­vé son séjour dans les meilleurs termes avec lui (voir ci-des­sous). Tra­vaillant en free-lance, Clark avait dres­sé un constat sans com­plai­sance de la mau­vaise san­té et de l’é­tat de pau­vre­té de cette popu­la­tion. Mais cette fois, pri­son­niers de leur invi­ta­tion et de leur incom­pé­tence lin­guis­tique, Hoff­man et son épouse allaient deve­nir — comme Allen Banik et Renée Tay­lor avant eux — de par­faits mis­sion­naires du dis­cours offi­ciel des diri­geants du Hun­za. La noto­rié­té du doc­teur Hoff­man aux États-Unis a per­mis par la suite d’é­van­gé­li­ser ce dis­cours sous le cou­vert de la Natio­nal Geria­trics Socie­ty.

L’ou­vrage de Jay Mil­ton Hoff­man (1968B5 pages 234–238) s’a­chève sur un recueil de recettes de cui­sine de Shams-un Nahar, la reine du Hun­za — dont on sait qu’elle n’a pas vécu cen­te­naire… Tru­die Hoff­man a publié par la suite No Oil – No Fat Vege­ta­rian Cook­book (1984N104) qui décrit la doc­trine nutri­tion­nelle des Hoff­man.

Le livre de Jay Mil­ton Hoff­man n’ap­porte aucune infor­ma­tion inédite sur les Hun­zas, hor­mis quelques anec­dotes sans inté­rêt d’un séjour tou­ris­tique pen­dant l’é­té 1961. Il se lit plu­tôt comme un caté­chisme de la vie saine débor­dant de conseils nutri­tion­nels, par exemple la consom­ma­tion de soja dont l’au­teur affirme qu’il n’y a « pas d’a­li­ment de plus grande valeur pour les humains en ce qui concerne les pro­téines » (Hoff­man JM, 1968B5 page 66) — voir à ce sujet mon article Pro­téines.

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Publi­ci­té pour les corn­flakes de Kel­logg
(Domaine public)

Le puri­ta­nisme des Hoff­man est à rap­pro­cher du fait que la plu­part de leurs rela­tions amé­ri­caines, par exemple Roy et Jewel Hat­cher Hen­rick­son (Hoff­man JM, 1968B5 page 221), appar­te­naient à l’église adven­tiste du Sep­tième JourN105 dont les Hoff­man étaient vrai­sem­bla­ble­ment adeptes.

Jay Hoff­man cite comme ultime réfé­rence en méde­cine John Har­vey Kel­loggN106 (1852–1943). Végé­ta­rien, inven­teur entre autres du beurre de caca­huète et de la cou­ver­ture chauf­fante élec­trique, ce méde­cin adven­tiste est à l’o­ri­gine des célèbres Kel­logg’s Corn Flakes™. Il a aus­si pro­mu l’u­ti­li­sa­tion du soja, publiant la recette du tofuN107, et recom­man­dé de ne pas s’au­to­ri­ser plus d’un rap­port sexuel par mois pour des rai­sons de san­té. Pour trai­ter pré­ven­ti­ve­ment la mas­tur­ba­tion chez les enfants, il pré­co­ni­sait la cir­con­ci­sion des gar­çons et l’ap­pli­ca­tion d’a­cide car­bo­lique sur le cli­to­ris des fillettes. Pour les ado­les­cents, des décharges élec­triques seraient selon lui suf­fi­santes…

Tout cela peut paraître hors sujet, sauf que Hoff­man a sai­si toutes les occa­sions de com­mu­ni­quer les idées de Kel­logg dans son ouvrage sur les « secrets des Hun­zas ».

Le doc­teur Jay Mil­ton Hoff­man a été, grâce à son livre, célé­bré comme une auto­ri­té inter­na­tio­nale en matière de nutri­tion et de lon­gé­vi­té — on peut l’en­tendre sur l’en­re­gis­tre­ment d’une confé­rence dif­fu­sée à la radio en 2014 : Food Che­mis­try In Its Rela­tion­ship To Body Che­mis­tryN108.

Hoff­man pro­met­tait dans son ouvrage que toute per­sonne appli­quant les « 15 recettes de lon­gé­vi­té » rap­por­tées du Hun­za devrait pou­voir vivre 120, voire 140 ans — et cela dans n’im­porte quel pays (Hoff­man JM, 1968B5 pages 228–233)… Il doit donc jouir de la pleine vita­li­té de ses 109 ans à l’heure où j’é­cris cet article. Ce serait un hon­neur pour moi de ren­con­trer celui qui avait été dési­gné, le 16 juillet 1963, « repré­sen­tant offi­ciel du Mir du Hun­za pour les USA et le Cana­da » (B5 page 246). 🙂

Détournement du JAMA (1961)

Hunza - Père et fils ? Référence absente…
Père et fils ? Réfé­rence absente… Source : Dmi­try Suda­kovN103

Un exemple typique de recy­clage d’in­for­ma­tions fausses ou incom­plètes, sans indi­ca­tion de source, se trouve sur la page Com­ment les Hun­za peuvent vivre très vieuxN109. On y lit notam­ment :

Il se trouve que la tri­bu Hun­za dans l’Himalaya a la meilleure san­té et la plus longue espé­rance de vie. […] Ils font éga­le­ment par­tie des êtres humains les plus heu­reux sur Terre avec une phy­sio­lo­gie qua­si-par­faite. […] Pour eux, « l’âge moyen » est situé à envi­ron 100 ans. Les femmes font sou­vent la moi­tié de leur âge. […] On a enten­du par­ler de cette tri­bu la pre­mière fois avec le Dr Robert McCar­ri­son dans la publi­ca­tion Stu­dies in Defi­cien­cy Disease, puis en 1961 dans un article de JAMA docu­men­tant sur la durée de vie remar­quable des Hun­za.

Longevity in Hunza land
Lon­ge­vi­ty in Hun­za land. Source : N110 page 706

L’ar­ticle Lon­ge­vi­ty in Hun­za Land dont il est ques­tion — en réa­li­té un édi­to­rial du Jour­nal of the Ame­ri­can Medi­cal Asso­cia­tion — n’a rien « docu­men­té » de tel. Il ne fai­sait que réfu­ter la croyance popu­laire qui com­men­çait à cir­cu­ler aux USA. En voi­ci le pas­sage impor­tant (1961N110 page 706) :

L’af­fir­ma­tion que les hommes Hun­za­kut vivraient jus­qu’à 120, et même 140 ans, ne s’ap­puie sur aucune don­née sta­tis­tique démo­gra­phique cré­dible. On pense cepen­dant que de tels âges seraient dans les limites du pos­sible. Un accrois­se­ment régu­lier de la lon­gé­vi­té en Occi­dent pour­rait atteindre la célèbre lon­gé­vi­té de cer­tains peuples d’O­rient, ini­tia­le­ment ren­due popu­laire par Lost Hori­zon de Hil­ton [1933N5]. Grand­ma Moses a célé­bré son cen­tième anni­ver­saire tard dans l’é­té. Le vété­ran le plus âgé de la Guerre Civile est mort à l’âge de 117 ans. Plus de 40 vété­rans de la Guerre Civile ont dépas­sé 100 ans. Ces âges peuvent être recon­nus comme sta­tis­tiques démo­gra­phiques accep­tables. Aucun de ces indi­vi­dus ne vivait au pays Hun­za ni ne se nour­ris­sait comme les Hun­za­kuts.

Ce même « article » avait été cité de manière erro­née, en mai 1961, par Ira O Wal­lace, pré­sident de la Natio­nal Geria­trics Socie­ty (USA), dans sa lettre adres­sée à Jay Mil­ton Hoff­man pour l’en­cou­ra­ger à entre­prendre son voyage d’é­tude au Hun­za. On y lisait (Hoff­man JM, 1968B5 page 3) :

D’a­près un article publié dans le numé­ro de mars du Jour­nal of the Ame­ri­can Medi­cal Asso­cia­tion, nous com­pre­nons que de nom­breuses per­sonnes qui y vivent sont âgées de plus de 100 ans.

Lon­ge­vi­ty in Hun­za land est de nou­veau men­tion­né par Joseph B Enos, suc­ces­seur d’I­ra O Wal­lace à la pré­si­dence de la Natio­nal Geria­trics Socie­ty, mais cette fois via une cita­tion du New York World Tele­gram en ces termes (Hoff­man JM, 1968B5 page 4) :

On a la preuve que des hommes du pays Hun­za, une région loin­taine de l’Hi­ma­laya, vivent à 120 et même 140 ans, à ce que dit l’A­MA dans son jour­nal.

Ce détour­ne­ment de la réfé­rence à une publi­ca­tion « scien­ti­fique » — en réa­li­té un édi­to­rial expri­mant une simple opi­nion — montre de quelles « preuves » Jay Mil­ton Hoff­man dis­po­sait quand il a été accueilli au palais du Mir Muham­mad Jamal Khan, le 8 août 1961…

🔴  Cet édi­to­rial, en 1961, occupe la place cen­trale de déclen­cheur d’une ava­lanche de croyances sur la lon­gé­vi­té des Hun­zas. La plu­part des récits ulté­rieurs le prennent pour acquis, avec pour marques d’au­then­ti­ci­té « l’ar­ticle du JAMA » et l’ou­vrage du gériatre Hoff­man. La plu­part n’hé­sitent pas, afin de ren­for­cer leur cré­di­bi­li­té, à citer Dr Robert McCar­ri­son et son élève Dr Guy Wrench qui évo­quaient une « lon­gé­vi­té remar­quable » sans citer de chiffres. 🔴

Hunza-Yoga couverture 2
Qua­trième de cou­ver­ture de Tay­lor, R (1969B6)

De nom­breux hommes âgés de 120 à 145 ans sont donc appa­rus au Hun­za, en géné­ra­tion spon­ta­née, dans les années 1960… S’a­gis­sait-il d’ex­tra­ter­restres ? Cette hypo­thèse méri­te­rait d’être étu­diée. 🙂

Le conte de fées sur la san­té et la lon­gé­vi­té des Hun­zas conti­nue à ser­vir de maté­riel de pro­pa­gande d’hy­gié­nistes et adeptes de régimes ali­men­taires.

L’en­tre­tien et l’ex­ploi­ta­tion du mythe à des fins de pro­mo­tion per­son­nelle ont été pous­sés au-delà de toute décence par Renée Tay­lor dans son ouvrage The Hun­za-Yoga Way to Health and Lon­ger Life (1969B6). Le qua­trième de cou­ver­ture (voir ci-contre) débute par le « fake » du New York World Tele­gram, puis clai­ronne que Renée Tay­lor est celle qui a révé­lé au monde occi­den­tal « l’in­croyable his­toire des Hun­zas ».

Source : Renée Tay­lor (1969B6 page 143). Elle avait à cœur de publier les noms et pho­tos des (riches) clientes de son école de yoga en Cali­for­nie…

L’ou­vrage de celle que ses édi­teurs avaient sur­nom­mée « the modern Mar­co Polo » (B6 page 13) décrit en fait une pra­tique de yoga sans aucun lien avec un ensei­gne­ment trans­mis par les Hun­zas du « vrai Shan­gri-La » ! Mais la clé du mys­tère nous est révé­lée :

La san­té phy­sique des Hun­zas est inti­me­ment connec­tée à leur san­té spi­ri­tuelle qui, à son tour, est connec­tée à leur pra­tique du Yoga.

Les « grands prêtres et prê­tresses » bran­dissent ces ouvrages comme preuves irré­fu­tables de l’ef­fi­ca­ci­té de leurs ensei­gne­ments. En France, la tra­duc­tion du livre de Ralph Bir­cher Les Houn­za – Un peuple qui ignore la mala­die (1952B1) avait été lar­ge­ment dif­fu­sée par les réseaux de La Vie Claire.

Shangri-La (forever)

Le « pays Hun­za », lieu d’é­ter­nelle jeu­nesse, de sagesse et de san­té pro­vi­den­tielles, est appa­ren­té à la val­lée ima­gi­naire de Shan­gri-LaN4. Le roman de James Hil­ton Lost Hori­zon — Hori­zon per­du (1933N111) — a connu un vif suc­cès pour son adap­ta­tion au ciné­ma par Frank Capra en 1937N83. Hil­ton s’est ins­pi­ré d’une source légen­daire emprun­tée aux Tibé­tains : le royaume mythique de Shamb­ha­laN112. L’his­toire (que je n’ai pas pu véri­fier) dit qu’il aurait visi­té la val­lée de la Hun­za deux ans avant de publier son roman.

Un lec­teur de Hun­za Health Secrets For Long Life and Hap­pi­ness (Tay­lor R, 1964N60) com­mente : « En fait, ce livre est simi­laire au film LOST HORIZON, qui se déroule dans la même région. » C’est un peu tiré par les che­veux puisque le Shan­gri-La du roman et du film se situait au Tibet. Mais cette lit­té­ra­ture a ser­vi de maté­riau de construc­tion d’une vision New-AgeN85 du Tibet aus­si bien que du Hun­za.

Extrait du film “Lost Horizon” de Frank Capra
Extrait du film Lost Hori­zon de Frank Capra (1937N83)

Le doc­teur Jay Mil­ton Hoff­man et son épouse étaient eux aus­si impré­gnés de ce mythe, en août 1961, quand ils ont emprun­té la « plus dan­ge­reuse route du monde ». Hoff­man raconte (1968B5 page 33) :

La scène sui­vante magni­fique et impres­sion­nante qui s’est offerte à la vue était celle des trois som­mets de Shan­gri-La. Nous nous sommes arrê­tés pour en faire des pho­tos. Quand nous sommes arri­vés au palais de Bal­tit, j’ai deman­dé au Mir [Muham­mad Jamal Khan] :

— « Com­ment s’ap­pellent ces trois pics blancs ? »
— « Nous les appe­lons les “Gol­den Horns” [Cornes d’Or]. »

J’ai répon­du : « Puisque le Hun­za est dési­gné comme le Shan­gri-La de l’Hi­ma­laya, pour­quoi ne chan­ge­riez-vous pas le nom de ces trois pics en “Shan­gri-La Peaks” ? »

Sur ce, le Mir a dit : « C’est une bonne idée. » Puis il a ajou­té : « Nous allons chan­ger le nom en “Shan­gri-La Peaks”. »

Inutile de cher­cher « Shan­gri-La Peaks » sur un site de car­to­gra­phie ; en outre, le Hun­za ne se situe pas dans la chaîne de l’Hi­ma­laya mais celle du Kara­ko­ram entre l’Himalaya et l’Hin­dou Kouch… On constate, une fois de plus, que le Mir a pris soin de ne pas contre­dire son hôte, jus­qu’à se moquer de lui. Mais ce grand benêt de 54 ans ne s’en est pas ren­du compte !

Ouvrage “Horizon perdu”
Source : A6

La réfé­rence à Shan­gri-La est une étape majeure de l’é­la­bo­ra­tion du mythe des Hun­zas. En effet, dans Hori­zon per­du de James Hil­ton, le « Grand Lama » fon­da­teur de cette com­mu­nau­té, âgé de plu­sieurs cen­taines d’an­nées, n’est pas ori­gi­naire des mon­tagnes. C’est un moine luxem­bour­geois qui a opé­ré une démarche spi­ri­tuelle le condui­sant à croire en une éra­dic­tion pos­sible de la mala­die et de la mort (Hil­ton J, 2006A6 pages 121–135). Les autres membres, notam­ment la jeune femme au cœur de l’in­trigue sen­ti­men­tale, sont aus­si venus d’Oc­ci­dent par des voies mys­té­rieuses. N’ou­blions pas que les Hun­zas seraient aus­si, selon une légende, les des­cen­dants de sol­dats de l’ar­mée d’A­lexandre le Grand… Ce ne sont donc pas des Asia­tiques. Même leur obé­dience de l’Is­lam est ren­due invi­sible — ou pour le moins « fré­quen­table » — par la per­mis­si­vi­té de la doc­trine Mau­laï.

La doc­trine des habi­tants de Shan­gri-La est en accord avec le chris­tia­nisme, bien qu’ils aient renon­cé à tout dogme et culte. Leur démarche est un caté­chisme New-Age N85. Au seuil de la seconde guerre mon­diale, il n’est plus ques­tion d’une « race Hun­za » comme chez Schom­berg, McCar­ri­son ou Lori­mer qui s’é­ver­tuaient à la com­pa­rer à celles des peuples voi­sins Naga­ris, Wakhis etc., mais d’un « pro­jet de socié­té » en résis­tance à la déchéance phy­sique et morale induite par l’in­dus­tria­li­sa­tion et la menace de guerres dévas­ta­trices. La val­lée de la Hun­za ou le ter­ri­toire de Shan­gri-La sont des lieux pri­vi­lé­giés car inac­ces­sibles, réfrac­taires à la pol­lu­tion civi­li­sa­trice et capables d’au­to­suf­fi­sance dans leurs besoins ali­men­taires. Grâce au doc­teur Robert McCar­ri­son, un lien « scien­ti­fique » a même été éta­bli entre la sobrié­té du régime ali­men­taire des Hun­zas et la pro­messe d’une vie exempte de toute « mala­die de civi­li­sa­tion ».

En fai­sant coïn­ci­der l’i­ma­gi­naire de Shan­gri-la avec le royaume du Hun­za, les auteurs-voya­geurs affirment que cette uto­pie est réa­li­sable puis­qu’il existe un endroit où elle a eu lieu. Le film et les ouvrages ont som­bré dans l’ou­bli à la fin du 20e siècle et les visi­teurs regrettent que leur rêve ait été détruit par le tou­risme de masse — comme dans l’ar­chi­pel d’Oki­na­wa. Mais l’u­to­pie sur­vit à ces chan­ge­ments. Le désir d’un monde conver­ti à la décrois­sanceN113 est plus fort que jamais, au 21e siècle, face aux enjeux du dérè­gle­ment cli­ma­tique et de l’é­pui­se­ment des res­sources natu­relles. La ques­tion des besoins nutri­tion­nels émerge des débats avec les pra­tiques de flexi­ta­rismeN114 ou de végé­ta­lismeN115 comme mar­queurs d’une prise de conscience indi­vi­duelle — bien qu’au­cun tra­vail scien­ti­fique n’ait à ce jour pré­co­ni­sé l’a­ban­don d’une ali­men­ta­tion car­née, voir mon article Pour les végan·e·s. Les Hun­zas n’é­taient-ils pas flexi­ta­riens et les Oki­na­wais végé­ta­liens ?

« Shan­gri-La » est sur­tout deve­nu un objet de com­merce des agences de tou­risme locales. On peut lire sur la publi­ci­té du Shan­gri-La Hun­za TourN116 :

En emprun­tant le Kara­ko­ram High­way qui longe l’imposant Indus, vous pour­rez vous rendre à Gil­git et au Hun­za, le royaume per­du de Shan­gri-La décrit par James Hil­ton dans son livre « Lost Hori­zon ».

J’ai eu le pri­vi­lège de décou­vrir par hasard, en 1996, une val­lée mys­té­rieuse pen­dant mon séjour chez un amchi (méde­cin tra­di­tion­nel) du LadakhN117. Intri­gué par une rivière se jetant sur la rive droite de l’In­dus, j’ai mar­ché une heure le long de son canyon étroit, inac­ces­sible aux véhi­cules, pour débou­cher sur une val­lée culti­vée en ter­rasses sem­blable à celle de la pho­to en tête de cet article. Ce lieu était situé à 3500 mètres d’al­ti­tude, plus haut que les val­lées du Hun­za. Un groupe d’ha­bi­tants venus à ma ren­contre m’a offert le thé, mais notre conver­sa­tion s’est limi­tée à des échanges de signes car aucun ne com­pre­nait l’an­glais ni l’hin­dous­ta­ni. Hommes et femmes de tous âges, ces gens rayon­naient de beau­té et (je le sup­pose) de san­té.

Je n’ai pas su ni cher­ché à connaître leur ori­gine, sou­la­gé de voir que ce « para­dis ter­restre » n’est nom­mé sur aucune carte !

Le trajet qui conduit à “mon” Shangri-La…
Le tra­jet qui conduit à « mon » Shan­gri-La…

De telles val­lées « Shan­gri-La » sont (ou étaient) nom­breuses en Hima­laya, habi­tées par des popu­la­tions pro­té­gées des inva­sions par des obs­tacles natu­rels. J’ai croi­sé un Fran­çais, à la même époque, qui voya­geait à moto dans l’Hi­ma­laya depuis une dizaine d’an­nées. Il m’a dit avoir visi­té une dizaine de val­lées iso­lées dont les habi­tants par­laient des langues en voie d’ex­tinc­tion. La val­lée du fleuve Hun­za n’a donc rien d’ex­cep­tion­nel, sauf d’a­voir été le point focal de fan­tasmes d’Oc­ci­den­taux qui pour beau­coup n’y ont jamais mis les pieds…

Un récit de décou­verte acci­den­telle d’une val­lée para­di­siaque (inha­bi­tée celle-ci) a été rap­por­té par John Tobe qui le tenait de Habib-Ur Rah­man Khan, Poli­ti­cal Agent à Gil­git. Alors qu’il était en route d’AstoreN118 à Skar­duN119 à tra­vers le mont Deo­saiN120 au mois de juillet, Rah­man Khan s’é­tait écar­té du che­min et lais­sé por­ter par son che­val « dans un état médi­ta­tif » jus­qu’à une prai­rie proche d’un nul­lah (tor­rent de val­lée) qu’il avait eu envie de remon­ter à la source. Après un long tra­jet il avait décou­vert un pas­sage étroit dans un mur de glace qu’il avait fran­chi pour décou­vrir une val­lée magni­fique cou­verte d’arbres et de fleurs, sans trace de pré­sence humaine « à envi­ron 4000 mètres d’al­ti­tude, entou­rée de tous côtés par des pics de 5000 à 6300 mètres » (Tobe JH, 1960A16 page 580)…

Tobe dresse un paral­lèle entre le mythe de Shan­gi-La qui ber­çait son ado­les­cence et celui du Hun­za comme lieu para­di­siaque, un rêve qui lui paraît com­bler un manque chez les « civi­li­sés » (Tobe JH, 1960A16 pages 24–26) :

Les dif­fé­rentes his­toires et légendes tis­sées au sujet du Hun­za don­naient l’im­pres­sion que c’é­tait un endroit dont tout homme rêve sans jamais le trou­ver, le lieu dont son cœur et son âme ont soif et auquel ils aspirent conti­nuel­le­ment. Pour­quoi les hommes doivent-ils avoir de tels rêves pour sur­vivre ? Il doit man­quer quelque chose dans notre mode de vie qui fait de ce rêve éveillé une néces­si­té pour la sur­vie. […] Cepen­dant, je sup­pose que ce type d’é­va­sion est néces­saire car l’hu­ma­ni­té vit selon un mode de vie et dans un envi­ron­ne­ment qui est en réa­li­té étran­ger à ses besoins et son ins­tinct de base. Il est vrai qu’un homme glane avec appé­tit ce qu’il ne peut pas trou­ver dans son mode de vie quo­ti­dien. […] Voyez-vous, il vous faut réa­li­ser que quelque chose manque dans notre envi­ron­ne­ment. L’é­tin­celle n’y est pas car elle se pro­duit seule­ment dans les pro­fon­deurs de l’âme. […]

D’a­près ce que j’ai vu des gens, je pense qu’en­vi­ron 8 sur 10 n’i­raient pas à Shan­gri-la si on n’y trou­vait pas de télé­vi­sion. Un autre sur 10 n’i­rait pas à moins de pou­voir pro­fi­ter des ali­ments qu’ils aiment. Eh bien, cela éli­mi­ne­rait à peu près 90% de tous ceux qui rêvent de Shan­gri la, car il n’y a pas de télé­vi­sion à Hun­za et ils ne mangent que ce qu’ils peuvent obte­nir, prin­ci­pa­le­ment des ali­ments bruts. Donc la plu­part des deman­deurs de billets pour Shan­gri-la diraient : « Eh bien, si je ne peux pas avoir tout ce que je veux, alors pour­quoi vou­drais-je une longue vie ? » Encore une fois, cela dépend d’où et à quelle hau­teur vous situez vos valeurs.

Cette réflexion reste d’ac­tua­li­té soixante ans plus tard… Quant au sur­homme du Kara­ko­ram, il reste à décou­vrir, si l’on en croit Allen Banik (1960B2 page 105) :

J’ai deman­dé à Son Altesse [le Mir Muham­mad Jamal Khan] si ses hommes avaient jamais ren­con­tré « l’A­bo­mi­nable Homme des Neiges ».

« Oui, nous en avons vu », il a répon­du, « mais nos hommes ne fai­saient pas le poids contre eux. Ils dis­pa­rais­saient en un éclair. Ils étaient beau­coup plus grands que nos hommes, hir­sutes et très mus­clés. Le détail par­ti­cu­lier qu’ils ont remar­qué était les yeux, qui sem­blaient très rap­pro­chés, presque comme un œil au lieu de deux. Bien enten­du, les hommes avaient très peur, de sorte que je ne sais qu’en pen­ser. »

J’in­vite, pour ter­mi­ner, les lec­trices et lec­teurs à suivre les pas de John Clark qui a accom­pli un véri­table tra­vail de ter­rain dans le Hun­za au milieu du ving­tième siècle. Ceci pour par­ache­ver la décons­truc­tion du mythe au béné­fice d’une vision réa­liste empreinte d’hu­ma­ni­té.

Article créé le 18/10/2019 – modi­fié le 7/09/2026 à 16h48 • 11 112 visites

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