Supercentenaires : des statistiques dérangeantes

 -  -  2


L’espé­rance de vie humaine (lien:wn5l) augmente dans les pays indus­tria­lisés. Avec elle le rêve de prolonger indé­fi­ni­ment notre séjour sur Terre… Les témoi­gnages de super­cen­te­naires (lien:qqsk) ayant franchi la limite d’âge de 110 ans suscitent l’ad­mi­ra­tion. Mais aussi des polé­miques quand la barre semble avoir été poussée un peu loin : la doyenne de l’hu­ma­nité Jeanne Calment (122 ans) avait-elle été remplacée par sa fille ? (lien:dq86 ; lien:1u5q ; lien:tfc5)

Un autre rêve est de décou­vrir les secrets de régions du monde qui abritent le plus de cente­naires : les zones bleues (lien:kj28) comme les ont dési­gnées Gianni Pes et Michel Poulain. Le mythe de Shangri-La (lien:jxfe), une vallée para­di­siaque dans l’Himalaya, est régu­liè­re­ment recyclé pour promou­voir le tourisme et des recettes de longé­vité… au prix de quelques approxi­ma­tions et falsi­fi­ca­tions, comme nous le verrons dans les articles suivants.

Pendant long­temps, les humains n’ont pas cru à l’exis­tence d’une durée limite de la vie humaine. Les textes reli­gieux et les croyances popu­laires abondent de récits de person­nages excep­tion­nels ayant vécu plusieurs centaines d’an­nées. Les témoi­gnages en ce sens étaient pris pour argent comp­tant, même par des esprits éclairés. C’est seulement au 18e siècle que le biolo­giste Georges-Louis Leclerc (comte de Buffon) a postulé qu’un homme qui ne meurt pas de maladie ne pour­rait nulle part dépasser 90 à 100 ans (lien:czg0). Les décla­ra­tions de décès à un âge avancé ont dès lors été accueillies avec scep­ti­cisme.

Les zones bleues, le mythe de Shangri-La et les destins excep­tion­nels comme celui de Jeanne Calment sont des tenta­tives de réfuter, ou pour le moins repousser, cette limite qui est actuel­le­ment estimée proche de 120 ans (lien:72gz). L’espoir d’un dépas­se­ment « trans­hu­ma­niste » n’a jamais été aban­donné, avec ou sans l’aide de la tech­no­logie. Robert Young et ses collègues écrivent (2010 lien:czg0) :

En revanche, les opti­mistes ont eu tendance à accepter les reven­di­ca­tions d’âge extrême, à première vue, et à expli­quer pour­quoi ces personnes étaient « en bonne santé » et vivaient plus long­temps que les autres. Par exemple, des scien­ti­fiques tels que Elie Metchnikoff, l’in­ven­teur du terme « géron­to­logie » vers 1903, avaient tendance à croire les reven­di­ca­tions d’âge extrême de 140 ans et plus. […] Jean Finot, un trans­hu­ma­niste, croyait, au tour­nant du XXe siècle, que le nombre crois­sant de cente­naires de l’époque et l’amé­lio­ra­tion de l’es­pé­rance de vie moyenne lais­saient présager une proba­bi­lité de durée de vie humaine de 150 ans ou plus.

Un article (lien:tskj) qui circule sur les sites « alter­na­tifs » relate cette anec­dote (non sourcée) :

En avril 1984, un journal de Hong Kong aurait rapporté une anec­dote incroyable. Un Hunza du nom de Saïd Abdul Mobutu, lors de son arrivé à l’aéroport d’Heathrow à Londres, aurait provoqué la stupé­fac­tion des services de douanes ; sur ses docu­ments, celui-ci était né en 1823 et était âgé de 160 ans.

Les témoins de cet événe­ment ont appa­rem­ment négligé l’hy­po­thèse que les docu­ments d’iden­tité des Hunzas pouvaient affi­cher des dates de nais­sance fantai­sistes dans une région (vallée de Gilgit) où les registres d’état civil n’exis­taient pas jusqu’à une époque récente ! 

Du rififi au GRG

Le Gerontology Research Group (GRG lien:itp1) créé à Los Angeles en 1990 édite une liste de super­cen­te­naires (lien:qqsk) qui fait auto­rité dans le Guiness Book of Records. La base de données du GRG est « mondiale » bien que la majo­rité des cas proviennent des USA, du Canada, du Brésil, d’Europe de l’Ouest, du Japon et d’Australie.

Sur Gerontology Wiki (lien:w1qe) on trouve en 2015 seulement 58 décès de super­cen­te­naires validés par le GRG et quelques dizaines qui sont encore en attente ou n’ont pas été validés. Quel que soit le résultat défi­nitif, la rareté du phéno­mène — et le côté sympa­thique du récit de vie de ces êtres excep­tion­nels — explique que les cas indi­vi­duels ont été abon­dam­ment cités par les médias. Le buzz média­tique produit une illu­sion de consensus que le public accepte comme une preuve irré­fu­table de l’au­then­ti­cité des récits. C’est pour­quoi toute remise en ques­tion du processus de vali­da­tion, trente ans après le début des travaux du GRG, est a priori très déran­geante.

Saul Newman (2019 lien:9lj2), cher­cheur en bio-informatique à l’Australian National University, a pris ce risque. Alors que la plupart des analystes ne s’in­té­ressent qu’aux styles de vie et aux carac­té­ris­tiques géné­tiques des popu­la­tions, Newman a utilisé les données publiées par le GRG pour lancer une analyse statis­tique inté­grant des variables socio-économiques. Or ces variables se révèlent signi­fi­ca­tives (lien:9lj2) :

L’observation d’individus attei­gnant des âges remar­quables et leur concen­tra­tion dans des sous-régions géogra­phiques ou « zones bleues » ont suscité un intérêt scien­ti­fique consi­dé­rable. Les facteurs proposés pour une longé­vité remar­quable comprennent une consom­ma­tion élevée de légumes, de forts liens sociaux et des marqueurs géné­tiques. […] Aux États-Unis, le statut de super­cen­te­naire est prédit par l’ab­sence d’en­re­gis­tre­ment de l’état civil. L’existence d’actes de nais­sance est associé, dans chaque État, à une dimi­nu­tion de 69 à 82% du nombre d’enregistrements super­cen­te­naires. En Italie, où l’enregistrement des données démo­gra­phiques est plus uniforme, on prédit une longé­vité excep­tion­nelle par asso­cia­tion à un faible revenu par habi­tant et à une espé­rance de vie courte. Enfin, les « zones bleues » de la Sardaigne, d’Okinawa et d’Ikaria corres­pondent à des régions à faibles revenus, à faible taux d’alphabétisation, à taux de crimi­na­lité élevé et à faible espé­rance de vie par rapport à la moyenne natio­nale. En tant que tels, la pauvreté rela­tive et la courte durée de vie consti­tuent des prédic­teurs [au sens statis­tique] inat­tendus du statut de cente­naire et de super­cen­te­naire, et confirment le rôle primor­dial de la fraude et de l’er­reur dans la produc­tion de données excep­tion­nelles sur l’âge.

[…]

Les Italiens âgés de plus de 100 ans sont concen­trés dans les provinces les plus pauvres, les plus recu­lées et aux plus courtes espé­rances de vie, tandis que les super­cen­te­naires améri­cains sont concen­trés dans des popu­la­tions dont les registres de l’état civil sont incom­plets. Ces deux modèles sont diffi­ciles à expli­quer par la biologie, mais ils sont faci­le­ment expli­cables en tant que moteurs écono­miques de fraude à la retraite et d’er­reurs de décla­ra­tion.

Cette analyse a été violem­ment criti­quée par Robert D Young, direc­teur de la divi­sion Recherche et base de données du GRG — voir le fil de commen­taires au bas d’un article du blog d’Andrew Gelman (2019 lien:0pef). Young commence par criti­quer Newman d’avoir utilisé « sans auto­ri­sa­tion » les données du GRG alors que ces données sont publiques… Il continue en affir­mant que Newman a commis des erreurs d’ana­lyse et n’a pas eu accès aux « vraies » données perti­nentes (qui ne sont pas publiques). Mais il lui reproche surtout d’oser conclure que les irré­gu­la­rités obser­vées ne peuvent être expli­quées que par des erreurs de décla­ra­tion ou des fraudes : escro­querie à la retraite ou aux assu­rances, substi­tu­tion d’iden­tité… Par exemple, Newman écrit (2019 lien:9lj2) :

Les systèmes d’en­re­gis­tre­ment universel de haute qualité contiennent souvent des erreurs à haute fréquence non détec­tées. Par exemple, contrai­re­ment aux affir­ma­tions précé­dentes selon lesquelles « le Japon a… des données de la plus haute qualité pour les plus vieux » [lien:wbp9], une enquête menée en 2010 sur des archives japo­naises a révélé que 238 000 personnes cente­naires étaient en réalité dispa­rues ou mortes [lien:at70] (lien:pu7c).

Ces personnes dispa­rues sont paraît-il mortes pendant le chaos de la seconde guerre mondiale, mais l’ex­pli­ca­tion n’en­lève rien au fait que l’ab­sence de décla­ra­tion a intro­duit un biais consi­dé­rable dans les statis­tiques démo­gra­phiques du Japon.

Dans son échange avec Young, Newman insiste sur le fait que les fraudes ne peuvent pas être détec­tées par la simple lecture croisée de docu­ments jalon­nant la biogra­phie d’un indi­vidu : si cet indi­vidu a emprunté l’iden­tité d’un parent proche — ce qui a été reconnu dans de plusieurs cas célèbres — aucune inco­hé­rence ne peut être décelée à partir des seuls docu­ments dont dispose le GRG. C’est pour­quoi, entre autres, le record contro­versé de Jeanne Calment a été validé par le GRG (lien:ayft) — et les critiques stig­ma­ti­sées comme un « complot russe » ! Selon Newman, le GRG devrait faire appel à des méthodes plus robustes pour la vali­da­tion des âges de décès des super­cen­te­naires.

De nombreux auteurs évoquent le même problème : Leonid A. Gavrilov et Natalia S. Gavrilova (2019 lien:gzr9) ont signalé que de très petites erreurs d’es­ti­ma­tion d’âge vers les 80 ans avaient une forte inci­dence sur les statis­tiques de morta­lité aux âges extrêmes (voir aussi lien:wzhu et lien:pxh2). Selon le modèle de Gompertz (lien:vf78), la force de morta­lité (lien:yszr) — proba­bi­lité de mourir à tel âge — devrait augmenter avec l’âge. Pour Gavrilov & Gravilova (2019 lien:gzr9), un plateau inex­pliqué (par des causes biolo­giques ou histo­riques) de taux de morta­lité dans les âges les plus avancés est révé­la­teur que des erreurs existent et que les méthodes de vali­da­tion devraient être amélio­rées. D’autres auteurs comme Shiro Horiuchi et John R. Wilmoth (lien:dtx4) ont tenté d’ex­pli­quer ce phéno­mène, à partir de données suédoises et japo­naises, par le fait que les sujets très âgés appar­tien­draient à une « élite » béné­fi­ciant d’une santé excep­tion­nelle, mais leur expli­ca­tion ne fonc­tionne pas dans d’autres contextes (Black DA et al., 2017 lien:pxh2 ; voir aussi Newman SN, 2018 lien:0enm).

L’invisibilité des fraudes ne prouve en rien qu’elles sont nombreuses. Pourtant, Saul Newman (2019 lien:9lj2) affirme que c’est le cas puisque que leur trace est visible dans les inco­hé­rences révé­lées par son analyse statis­tique des données du GRG. De même pour les erreurs d’en­re­gis­tre­ment dans les régions des USA qui ne dispo­saient pas, il y a un siècle, de certi­fi­cats de nais­sance.

Le ton indigné de Robert Young peut s’ex­pli­quer par le fait que l’hy­po­thèse de fraudes et de décla­ra­tions erro­nées inva­li­de­rait le travail accompli par le GRG (lien:itp1) depuis 1990. Le conflit d’in­térêt étant évident, toute réfu­ta­tion du travail de Newman devrait être soumise à l’éva­lua­tion de cher­cheurs indé­pen­dants.

La contro­verse entre Saul Newman et Robert D Young ne peut pas être réglée par la lecture de leurs échanges (insuf­fi­sam­ment docu­mentés) sur le blog d’Andrew Gelman en août 2019 (lien:0pef). La ques­tion reste donc ouverte à l’heure où j’écris ces lignes (septembre 2019) mais je ne manquerai pas de faire des mises à jour en suivant ce dossier.

Typologie des croyances

Hors de cette zone suscep­tible de nuire à la répu­ta­tion du GRG, Robert Young a plei­ne­ment conscience de l’inexac­ti­tude de nombreux récits décri­vant des zones bleues à travers le monde. Il est le co-auteur d’un article titré Typologies of Extreme Longevity Myths (lien:czg0) qui étudie les raisons de fausses croyances sur la longé­vité excep­tion­nelle de groupes d’in­di­vidus. Les auteurs ont comparé la liste des super­cen­te­naires validés aux USA — listés dans la base de données du GRG — à celle (plus nombreuse) des personnes présu­mées super­cen­te­naires selon les décla­ra­tions de décès dans la période 1980–2009. Pour chaque « faux » super­cen­te­naire ils ont tenté de carac­té­riser la source de l’er­reur, déga­geant onze caté­go­ries : mythe de l’au­to­rité reli­gieuse, mythe de l’aîné·e du village, mythe de la fontaine de jeunesse (substance), mythe de Shangri-La (géogra­phie), fierté natio­na­liste, pratique spiri­tuelle, longé­vité fami­liale, noto­riété indi­vi­duelle et/ou fami­liale, fausse décla­ra­tion à l’oc­ca­sion du service mili­taire, erreur de saisie admi­nis­tra­tive, décès non signalé pour fraude à la retraite ou à l’aide sociale.

On peut noter que la compa­raison des données de décla­ra­tions de décès avec celles vali­dées par le GRG renforce l’as­ser­tion que ces dernières sont fiables puis­qu’elles permettent de corriger de nombreuses erreurs… Vraiment toutes ?

Dans un prochain article, je m’in­té­res­serai à trois mythes de « fontaine de jeunesse » et de Shangri-La en publiant des études docu­men­taires sur les Hunza, Okinawa, îles de rêve(s) et le « Régime de longévité  » selon Valter Longo.

Les correc­tions et commen­taires sur cet article sont bien­venus. Le sujet est loin d’être épuisé… On peut commenter publi­que­ment ci-dessous ou m’écrire en privé sur le formulaire de contact.


2 recommandation(s)
0 commentaires
47 visites
bookmark icon

Écrire un commentaire...

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.