Longévité

Hunza à perte de vue

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Sommaire

Groupes ethniques

Ouvrage “Between the Oxus and the Indus”
Source : A7

Un témoi­gnage « de terrain » sur les Hunzas se trouve dans l’ou­vrage du colo­nel RCF Schomberg, Between the Oxus and the Indus (1935A7 pages 110–219).

Encore un colo­nel ? En effet, de nombreux ouvrages riches en données histo­riques et cultu­relles ont été écrits par des offi­ciers sur les terri­toires de l’Empire britan­nique. Une connais­sance profonde de la hiérar­chie sociale était vitale pour le main­tien de la chape colo­niale par une armée réduite au mini­mum. Les chefs de tribus et diri­geants locaux assu­raient le relais. C’est ainsi que la disci­pline acadé­mique « anthro­po­lo­gie sociale » a vu le jour au Royaume-Uni !

Schomberg distingue plusieurs « races » — terme ancien dési­gnant les ethnies (1935A7 pages 125 et 127). Les ortho­graphes des lieux ont été modi­fiées pour faci­li­ter leur loca­li­sa­tion sur la carteN26 :

Il existe trois divi­sions raciales distinctes dans le Hunza moderne. La partie infé­rieure du pays, c’est-à-dire depuis la fron­tière du Nagar au-dessus de Chalat Bala, le long de la rive droite de la rivière Hunza, à l’ex­clu­sion de Murtazabad, est peuplée par des habi­tants de la vallée de l’Indus. De Murtazabad à Altit, tous deux inclus, les habi­tants sont les premiers habi­tants du Hunza. Au-delà de Altit, à partir de Gulmit, le pays est connu sous le nom de Little Guhjal, autre­fois un état indé­pen­dant avec son propre gouver­neur ; il était peuplé de Wakhis.

Il existe égale­ment de nombreuses colo­nies, géné­ra­le­ment récentes, d’hommes Hunza dans d’autres régions du pays, par exemple Misgar [N54], et dans la plupart des cas, les terres nouvel­le­ment ouvertes sont colo­ni­sées par des habi­tants du Hunza eux-mêmes, la surpo­pu­la­tion y étant très impor­tante. Le Hunza propre­ment dit, à la diffé­rence de l’État moderne du Hunza, n’est en réalité que le district qui s’étend le long de la rivière sur cinq ou six miles et dont le chef-lieu est Baltit [proche de KarimabadN23]. Les hommes du Hunza ont vécu ici pendant des siècles dans un isole­ment complet. […]

Les gens eux-mêmes disent qu’ils viennent de Badakhan et de Wakhan, ou, en d’autres termes, qu’ils sont d’ori­gine iranienne et toura­nienne, turcs et tadjiks. […]

Contrairement à John Biddulph (1880A1), RCF Schomberg ne classe pas dans la même race/ethnie les habi­tants du Hunza et du Nagar. Tout en recon­nais­sant leur origine commune il y a plusieurs siècles, il souligne leur diffé­ren­tia­tion consé­cu­tive à l’im­mi­gra­tion. Il décrit ainsi les Hunzas (1935A7 pages 128–129) :

Comment sont les gens du Hunza ? Je devrais les décrire comme étant de peau claire, bien bâtis et actifs, de taille moyenne et plutôt larges. Ils sont adap­tables et réac­tifs, et leur intel­lect est au-dessus de la moyenne de celui de leurs voisins. […]

En tant que char­pen­tiers et maçons, armu­riers, ferron­niers ou même orfèvres, ingé­nieurs des routes, des ponts ou des canaux, les hommes Hunza sont remar­quables. Même leur tissu fait à la maison est meilleur que tout autre, et ils démontrent leur talent supé­rieur d’une douzaine de façons. […]

L’un de leurs défauts est leur tendance à se querel­ler. Ce sont de grands indi­vi­dua­listes qui ne s’ac­cordent pas faci­le­ment. Ils sont égoïstes envers leurs familles. Un Hunza quit­tera son domi­cile pour gagner sa vie, mais enverra rare­ment de l’argent ou même une lettre à ses proches. Leur péché est celui de l’ava­rice. La cupi­dité est la malé­dic­tion du Karakoram, mais elle est pire au Hunza que partout ailleurs.

Schomberg tempère les écrits de Knight, cités précé­dem­ment, qui selon lui reflé­taient un point de vue trop péjo­ra­tif sur les « tribus » que le Royaume-Uni avait décidé de colo­ni­ser. Sous la férule des Anglais, les diri­geants du Hunza s’étaient enga­gés, en gage de leur auto­no­mie, à ne plus se livrer à des actes de guerre. Au moment où Schomberg rédi­geait son livre (en 1935) les raids et trafics d’es­claves n’étaient plus qu’un loin­tain souve­nir. Il ira jusqu’à avan­cer l’ex­cuse de la pauvreté pour justi­fier leurs pratiques anciennes (Schomberg RCF, 1935A7 page 129) :

Les bonnes et mauvaises quali­tés des hommes Hunza proviennent de l’en­vi­ron­ne­ment dans lequel ils vivent, où la surpo­pu­la­tion est grande, où l’existence est une lutte et où la terre et l’eau sont tout à fait insuf­fi­santes. Des écri­vains ont décrit le Hunza comme un État de voleurs, le Mir comme un chef de voleurs, et Knight [1893A2] a été parti­cu­liè­re­ment viru­lent dans cette descrip­tion inexacte et bâclée. Le peuple était habi­tué à des incur­sions et des raids, à l’instar des Pathans, car aussi bien au Hunza qu’au Nord-Ouest les condi­tions écono­miques les obli­geaient à le faire. Mais il est puéril de dési­gner ces paysans indus­trieux comme une simple race de voleurs. Ce qu’ils n’ont jamais été. […]

Il recon­naît toute­fois une appé­tence pour l’argent chez les souve­rains de la vallée de la Hunza, ce qui permet de mieux comprendre les diffi­cul­tés rencon­trées quinze ans plus tard par John Clark (voir plus bas) dans ses trac­ta­tions avec le Mir du Hunza (Schomberg RCF, 1935A7 page 183) :

Les notables du Cachemire peuvent être vénaux, mais c’est souvent le cas en Inde et je doute qu’ils soient pires que la plupart de leurs collègues. S’ils prennent de l’argent c’est pour un service rendu, alors que les diri­geants [de la vallée de la Hunza] prennent de l’argent à toute occa­sion, comme un droit inalié­nable, et ne font rien en retour.

Le colo­nel Schomberg signale enfin un méca­nisme qui a pu jouer un rôle impor­tant dans la survie et la santé de ce peuple isolé (1935A7 page 130) :

Autonomes et satis­faits, ils sont restés intacts et sans influence, et ce n’est qu’a­près l’ex­pé­di­tion britan­nique de 1891 qu’ils ont commencé à cher­cher un emploi en dehors de leur pays. En raison de cet envi­ron­ne­ment, les habi­tants du Hunza conservent encore un certain nombre de mœurs et coutumes qui ont disparu ailleurs.

Ils sont divi­sés en quatre tribus, à savoir Diramitting, Baratilling, Khuru Kutz et Burong, de par les quatre fonda­teurs Diram, Barat, Khuru et Bourane, mais ces divi­sions sont sociales, pas raciales ni terri­to­riales. Jusqu’en 1930, toutes ces tribus étaient tota­le­ment exogames, on ne se mariait jamais au sein de sa tribu, mais des cas endo­games sont main­te­nant [en 1935] connus. Par exemple, un de mes hommes, Hasil Shah, a épousé sa cousine germaine mais ils n’ont pas eu d’en­fants. Il y a quelques années, tout mariage au sein de la tribu était quasi­ment vu comme un inceste.

Ce détail est impor­tant. L’isolement était compensé par une exoga­mie réglée par la parti­tion de la popu­la­tion en groupes distincts. On peut y voir une forme opti­male de préser­va­tion du groupe ethnique dans son ensemble. Un méca­nisme semblable aurait assuré la survie et le déve­lop­pe­ment des premiers habi­tants de l’Australie.

La même pratique d’exo­ga­mie est décrite par John Tobe, qui la tient du Mir Muhammad Jamal Khan, avec une ortho­graphe diffé­rente des noms de tribus : « Diramiting, Khorokoch, Borong, Barataling » (Tobe JH, 1960A16 page 303). Barbara Mons précise que la famille prin­cière appar­tient à une tribu distincte des précé­dentes (1958A15 page 110) :

La famille royale a de larges rami­fi­ca­tions et forme à elle seule une divi­sion ou classe tribale, appe­lée Thamo, subdi­vi­sée en Kareli, de nais­sance royale des deux côtés, et Arghundaro, d’origine commune du côté fémi­nin. À l’in­té­rieur de ce groupe, le mariage a lieu avec l’ap­pro­ba­tion du Mir ou à son choix.

Une autre divi­sion, hiérar­chique celle-ci, est décrite par Niegel Allen (1990A20 page 404) :

La société hunza, comme celle des vallées arides plus à l’ouest en Afghanistan et à l’est dans l’Himalaya, était hiérar­chi­que­ment divi­sée. Le groupe d’élite au Hunza était les Akabirs, qui mangeaient des nour­ri­tures de haut statut, culti­vées loca­le­ment, comme le blé et l’orge. Le second groupe, les Shader, consom­maient du blé et de l’orge quand ils y avaient accès, mais étaient obli­gés occa­sion­nel­le­ment de manger du mil sétaire [millet des oiseaux] et du sarra­sin doux ou amer. Ces varié­tés de sarra­sin étaient la base de subsis­tance des Barbardar, le groupe le plus bas, dont le statut était à peine supé­rieur à celui des esclaves. Une classe encore plus basse compre­nait les musi­ciens et forge­rons du Mir. La réha­bi­li­ta­tion sociale de ces gens est en cours, grâce au pater­na­lisme béné­fique des diri­geants musul­mans ismaë­liens, et plus tard leur village a été rebap­tisé de “Domashi” à “Mominabad” dans une tenta­tive publique d’éra­di­quer leur ancien statut de domi­nés. Aux moments de pénu­rie d’eau, les Barbardar étaient les premiers à être affa­més au printemps.

De la légende au mythe

Dans sa descrip­tion détaillée des us et coutumes des habi­tants du Gilgit-Baltistan (1935A7 pages 125–197), le colo­nel RCF Schomberg ne s’est pas prononcé sur la santé ou la longé­vité des popu­la­tions en géné­ral, ni de celles des Hunzas en particulier.

Hunza - Akiko (assis à l'arrière) regarde Sóni berçant fièrement son premier petit-fils
Groupe fami­lial N°1A. Akiko – assis à l’ar­rière – regarde Sóni berçant fière­ment son premier petit-fils.
Source : E.O. Lorimer, 1939A3 page 224.
Photo repro­duite sans réfé­rence dans l’ou­vrage de Bircher, 1952 (1942)B1 page 81.

Il est douteux que McCarrison et d’autres visi­teurs euro­péens — mis à part les époux Lorimer — aient pu mener des enquêtes de terrain en raison des barrières sociales et linguis­tiques. La langue prin­ci­pale des Hunzas est le bourou­chaskiN55. Le shinaN56 et le wakhiN57 sont aussi parlés dans la vallée de la Hunza. Plus tard, John Clark (1956N22) commu­ni­quait en ourdou, langue offi­cielle du Pakistan ensei­gnée aux écoliers, et il avait pris comme inter­prètes des jeunes gens « du peuple ». Pour presque tous les autres visi­teurs, après 1945, les échanges entre étran­gers et popu­la­tion étaient habi­le­ment pilo­tés par le Prince (Mir) Muhammad Jamal KhanN6 et ses proches. Ce filtrage de l’in­for­ma­tion a large­ment contri­bué au renfor­ce­ment des croyances sur la santé et la longé­vité des Hunzas.

En 1938, Guy Wrench écri­vait (A8 page 14) :

Les Européens ne séjournent pas en Hunza. En tran­sit, ils passent quelques jours à Baltit [Karimabad], capi­tale de Stanza, ache­tant des four­ni­tures pour la suite de leur voyage et profi­tant de l’hos­pi­ta­lité de son célèbre gouver­neur le Mir Muhammad Nazim Khan. Il n’existe aucun rapport sur le Hunza par un de ses rési­dents. Néanmoins, de nombreux voya­geurs ont fait part de leurs impres­sions sur le Hunza, et les offi­ciels de la Gilgit Agency à laquelle le Hunza est main­te­nant ratta­ché doivent visi­ter la vallée dans leurs tour­nées offi­cielles. Ainsi, on connaît un bon nombre de choses sur le peuple Hunza, mais super­fi­ciel­le­ment plutôt que de manière intime.

C’est typi­que­ment le cas de la plupart des voya­geurs occi­den­taux auteurs des livres qui ont façonné l’opi­nion sur le Hunza. La construc­tion du mythe d’un groupe doté de quali­tés surhu­maines est emblé­ma­tique de la naïveté de certains Occidentaux face à des popu­la­tions dont ils ne connaissent ni la langue ni les coutumes.

Le fantasme d’un berceau de la sagesse humaine protégé de toute « pollu­tion civi­li­sa­trice » — les « sauvages en bonne santé » selon William T Jarvis (1981N7) — a exercé la même fasci­na­tion que la recherche compul­sive de l’Eldorado illus­trée par Werner Herzog dans son film Aguirre, la colère de DieuN58 !

Maladies et mortalité

Dans son ouvrage Studies in Deficiency Diseases, le docteur Robert McCarrison parlait ainsi des Hunzas (1921A4 page 9) :

Ma propre expé­rience inclut un exemple de race, jamais surpas­sée dans la perfec­tion physique et l’absence de mala­die en général […]

Jay Milton Hoffman cite à l’ap­pui de cette affir­ma­tion (1968B5 page 222) un événe­ment relaté dans l’ou­vrage Holiday in Hunza publié par une maison d’édi­tion adven­tiste (Henrickson JH, 1960A14). Nous verrons que les Adventistes ont joué un rôle impor­tant dans la glori­fi­ca­tion du végé­ta­risme des Hunzas.

Le « show » à l’in­ten­tion des voya­geurs améri­cains était orches­tré par la famille prin­cière (A14 pages 72–73) :

La Rani [Shams-un Nahar] avait suggéré au Dr. Verna [Verna L. Robson] que dimanche matin elle reçoive les femmes néces­si­tant des soins médi­caux. Le Dr. Verna était prête à cela, bien qu’elle eût très peu de médi­ca­ments. Une des salles du deuxième étage du palais a été aména­gée en salle d’examen et, à 10 heures, les femmes ont commencé à arri­ver. La Rani elle-même a conduit chaque femme chez le méde­cin et l’a présen­tée. Son Altesse tradui­sait les propos de la patiente en ourdou pour l’in­fir­mière Laurice, et Laurice tradui­sait en anglais pour le méde­cin. Dix-sept femmes sont venues pour une consul­ta­tion et des conseils. Elles ont apporté des assiettes de fruits et de légumes jusqu’à ce que la table de la récep­tion soit couverte de produits.

Le Dr Stan [Stanley Wilkinson] semblait tenir une clinique en continu, car chaque jour plusieurs personnes venaient sous sa tente, appe­laient “Doctor-Sahib” et expli­quaient “j’ai mal ici” ou “mon bacha [enfant], il ne va pas bien”.

Hoffman a collecté d’autres infor­ma­tions sur cet événe­ment qu’il livre ici, avec une conclu­sion épatante dans son chapitre titré : Est-ce que quel­qu’un tombe jamais malade au Hunza ? (Hoffman JM, 1968B5 page 222) :

J’ai écrit à Mme Henrickson pour lui deman­der des éclair­cis­se­ments sur les affir­ma­tions ci-dessus. Elle m’a répondu que les deux méde­cins avaient vu envi­ron 66 patients et que, dans la clinique du Dr Stan, il voyait surtout des enfants atteints de dysen­te­rie ou de maux des yeux causés par des pièces remplies de fumée parce qu’elles n’avaient pas de chemi­nées — seule­ment une lumière ouverte dans le toit. Ainsi, sur une popu­la­tion d’en­vi­ron 55 000 personnes, seules 17 femmes sont venues voir le Dr Verna L. Robson à l’époque quand elle a tenu la clinique [un seul jour] ! Les autres patients compo­sés d’hommes et d’en­fants venus voir le Dr Stanley L. Wilkinson étaient au nombre d’en­vi­ron 49 et il s’agis­sait prin­ci­pa­le­ment d’enfants.

Pour le moins, c’est un miracle moderne que si peu de gens sur 55 000 aient été suffi­sam­ment malades pour venir voir les méde­cins. Je crois sincè­re­ment que ces faits indiquent que les habi­tants du Hunza sont effec­ti­ve­ment les plus sains du monde et que leur pays est véri­ta­ble­ment une fontaine de jouvence.

Statistique impres­sion­nante, en effet… Sauf qu’il aurait dû se deman­der comment les 55 000 habi­tants de la « fontaine de jouvence » avaient été préve­nus de la présence des deux méde­cins… On peut même s’éton­ner qu’un si grand nombre aient consenti à venir, que ce soit dans le palais du Mir, les bras char­gés de fruits et légumes — ce qui laisse entendre qu’il s’agis­sait de femmes aisées proches de la famille prin­cière — ou sous la tente d’un étran­ger qui ne parlait pas leur langue. Jewel Henrickson avait d’ailleurs signalé dans son ouvrage Holiday in Hunza (1960A14) que de nombreux patients s’étaient présen­tés spon­ta­né­ment après la scène dans le palais du Mir (voir plus bas).

Le docteur Hoffman recon­naît toute­fois (1968B5 page 221) — mais sans donner de chiffres — que « de nombreux bébés et jeunes enfants souffrent de dysen­te­rie à cause de la mouche égyp­tienne [?] très commune au Hunza et du manque d’hy­giène ». Ceci après avoir déclaré (B5 page 108) qu’il n’y avait pas d’in­sectes au Hunza !

John Tobe raconte en détail un entre­tien qu’il a eu en 1959, en présence du Mir Muhammad Jamal Khan, avec Muhammad Yusuf Khan, un jeune méde­cin pakis­ta­nais posté à Aliabad (Tobe JH, 1960A16 pages 379–387). Le méde­cin évoque des cas d’épi­lep­sie mais Tobe estime ils sont nette­ment moins fréquents — ou diag­nos­ti­qués ? — qu’aux USA. La mala­die la plus préva­lente, selon le méde­cin, serait la dysen­te­rie qui est rare­ment grave. Des goitres commencent à appa­raître de manière inquié­tante chez les jeunes gens. Approuvé par le Mir, John Tobe les attri­bue au fait que, depuis une dizaine d’an­nées, les gens utilisent du sel « raffiné » importé de Gilgit au lieu d’uti­li­ser le sel de mine « natu­rel » de Shimshal. Une erreur mani­feste car le « sel de l’Himalaya » est moins riche en iode que le sel de mer. La même expli­ca­tion — sel « raffiné » au lieu de « natu­rel » — est avan­cée pour justi­fier la progres­sion inquié­tante des caries dentaires, sans jamais envi­sa­ger que leur décou­verte plus fréquente pour­rait être asso­ciée au suivi et à l’ac­cès aux soins dentaires.

Le méde­cin recon­naît que les Hunzas sont réfrac­taires à l’idée de venir le consul­ter, étant plutôt enclins à croire que les mala­dies sont causées par de mauvais esprits (Tobe JH, 1960A16 page 384). John Tobe admet que les mala­dies des yeux et des poumons peuvent frap­per en hiver, à cause de la fumée des feux sans chemi­née, et que les femmes en sont les premières victimes.

Barbara Mons a inter­rogé le méde­cin en poste à l’hô­pi­tal de Baltit, en 1958, alors qu’il s’ap­prê­tait à opérer une appen­di­cite (Mons B, 1958A15 page 105) :

Dr. Safdar Mahmood a récem­ment envoyé à mon mari une analyse de tous les cas de mala­dies qu’il a eues à trai­ter l’an dernier. Elles comprennent, en plus d’une multi­tude de plaintes humaines les plus ordi­naires, 384 cas de dysen­te­rie, 1 de typhoïde, 734 d’autres mala­dies intes­ti­nales, 290 de palu­disme, 113 de fièvre rhuma­tis­male, 426 de goitre.

Elle ajoute que le forge­ron de Baltit reçoit fréquem­ment des personnes venues lui faire arra­cher des dents plutôt que de faire appel à un dentiste.

Selon le docteur Muhammad Yusuf Khan, les femmes ne consultent pas pour des problèmes gyné­co­lo­giques et se résignent à mourir lorsque la mala­die s’ag­grave (Tobe JH, 1960A16 page 385). Elles travaillent dur jusqu’aux jours de leurs accou­che­ments, croyant que les efforts physiques faci­litent la partu­ri­tion. Le méde­cin recon­naît enfin, sans citer de chiffres, que la morta­lité infan­tile « n’est pas aussi faible que ce que certains auteurs voudraient nous faire croire » (A16 page 386). Les quatre premiers fils du couple prin­cier (Muhammad Jamal Khan et Shams-un Nahar) sont morts en bas-âge, mais les parents soup­çonnent qu’ils ont été empoi­son­nés par un membre de leur famille ou un servi­teur (Henrickson JH, 1960A14 page 63).

John Tobe dit avoir lu le livre de John Clark (1957A11) mais curieu­se­ment il ne commente pas ses obser­va­tions sur la santé de la popu­la­tion du Hunza… Ses critiques des travaux de Clark reflètent d’ailleurs une lecture super­fi­cielle ou forte­ment biai­sée. Il revient sur son entre­tien avec le méde­cin dans le chapitre Misconceptions de son ouvrage (Tobe JH, 1960A16 pages 620 et 617) :

Des affir­ma­tions précises du méde­cin qui était en poste à Aliabad au Hunza, il est vrai que des mala­dies telles que le cancer, le diabète, les mala­dies cardiaques et l’hy­per­ten­sion sont abso­lu­ment incon­nues au Hunza. Mais il existe d’autres mala­dies, peut-être pas aussi cruciales mais, néan­moins, des mala­dies graves. À mesure que de plus en plus de raffi­ne­ments de la civi­li­sa­tion seront connus et utili­sés au Hunza, il est certain que de nombreuses autres mala­dies de civi­li­sa­tion, pour l’ins­tant incon­nues au Hunza, arri­ve­ront dans ce pays. […]

Je n’ai encore jamais vu de race aussi saine que celle des Hunzas. Mais dire que c’était une race qui jouis­sait d’une santé parfaite, je le consi­dè­re­rais un peu exagéré, car le méde­cin traite quelques patients de temps en temps actuel­le­ment, et l’hôpital accueille des personnes malades. Je dois avouer honnê­te­ment que je n’ai vu aucun malade au Hunza, mais il y en a beau­coup qui ne jouissent pas d’une santé parfaite.

Tobe attri­bue la santé de la plupart des Hunzas à leur isole­ment géogra­phique et au « magné­tisme des sommets impre­nables déme­su­rés [qui] donne des forces à de nombreux humains » (1960A16 page 268). S’il dit vrai, on serait en droit de lui deman­der pour­quoi leurs voisins les plus proches du Nagar n’en ont pas béné­fi­cié. La seule tenta­tive d’ex­pli­ca­tion serait que le sol du Hunza est beau­coup plus acci­denté et inhos­pi­ta­lier, indui­sant une forme de résis­tance natu­relle (1960A16 page 25).

Mouton Marco Polo
Mouton Marco Polo, gravure de Gustave Mützel (1883). Domaine public

Des témoi­gnages de situa­tions vécues par les visi­teurs illus­trent avec certi­tude les capa­ci­tés physiques excep­tion­nelles de certains Hunzas, comme les trois hommes qui ont accom­pa­gné Franc Shor à la chasse au mouton Marco PoloN59 au-dessus du glacier Batura (Shor F, 1953A10 page 500) :

Les guides trou­vaient que je progres­sais trop lente­ment. Le shikari [chas­seur] restait avec moi mais les pisteurs se préci­pi­taient en avant comme des chiens de chasse, faisant au moins trois fois plus de chemin que moi sans mani­fes­ter la moindre trace de fatigue. […] Les Hounzas voulaient chas­ser toute la nuit. J’étais épuisé, mes pieds étaient en plomb, mes poumons sur le point d’écla­ter, mon cœur dansait la sarabande. […]

L’ovis polii [mouton Marco Polo] a un corps de la taille d’un âne, une grosse tête et de magni­fiques cornes cour­bées. Un record du monde de tête, juste à côté, avait des cornes de 2 mètres le long de la courbe exté­rieure. Je me suis allongé, atten­dant que ma respi­ra­tion hale­tante se calme. Puis j’ai appuyé le fusil sur la crête, visé et pressé la gâchette.

Les animaux qui pais­saient se sont enfuis, comme propul­sés par des hélices. Ils ont jailli en grim­pant au mur rocailleux. Tous sauf un gros bélier. Il est resté immo­bile une seconde puis a dévalé la pente. Tair Shar a tiré. Le jeune bélier a chuté en plein vol. […]

Il nous a fallu, au guide et à moi, six heures pour reve­nir au village. Peu après, les pisteurs sont arri­vés, chacun avec ses cent kilos de mouton sur le dos. Aucun d’eux n’avait l’air fatigué.

Le mouton Marco Polo (ovis ammon polii) est un mouton alors que le bouque­tin, bien plus fréquem­ment rencon­tré, est appa­renté à la chèvre (Tobe JH, 1960A16 page 468).

Il est compré­hen­sible que Franc Shor ait par la suite tenté de dissua­der Allen Banik, âgé de de 52 ans, de se rendre au Hunza (Banik AE, 1960B2 page 30) !

L’agilité remar­quable des Hunzas est confir­mée par Tobe (1960A16 page 373) :

On a beau­coup parlé des habi­tudes de marche des Hunzas… les longues distances, les montées, leur endu­rance et leur démarche légère. J’ai peu d’ex­pé­rience de leur endu­rance, mais de leur démarche je peux parler avec un certain degré d’au­to­rité. Ils ont la marche et la cadence les plus légères et les plus agiles que j’ai jamais vues de ma vie. Ils semblent glis­ser ou sauter sans effort. Si des habi­tants de la planète ont appris à marcher sans gaspiller d’énergie, je crois que les habi­tants du Hunza connaissent ce secret. […]

Je n’ai aucun souve­nir d’avoir vu un Hunza se repo­ser après une marche. […] En outre, ils ne s’af­fais­saient jamais, que ce soit en marchant, debout ou assis. Peu importe où vous les ayez vus, ils gardaient la tête droite et la poitrine ouverte.

Et page 181 :

Je regrette mon inca­pa­cité à décrire leur méthode de marche en détail. Mon voca­bu­laire n’est tout simple­ment pas à la hauteur pour donner une descrip­tion adéquate de la démarche de ces hommes Hunza. Je ne l’ai vu nulle part ailleurs dans mes voyages. Non, même les Nagirwals ne marchaient pas comme les Hunzas.

Il recon­naît toute­fois que l’en­du­rance des Nagaris était compa­rable à celle des Hunzas (Tobe JH, 1960A16 page 618).

Les obser­va­tions de méde­cins (ou voya­geurs profanes) qui disent s’être rensei­gnés sur la santé des Hunzas sont au mieux basées sur un entre­tien avec le respon­sable du centre médi­cal, en présence du Mir ou de l’un de ses proches. Ils n’ont pas mené d’en­quête sur la popu­la­tion, loin de ce centre, avec des instru­ments médi­caux. Comment peut-on affir­mer qu’il n’y a pas de diabète sans mesu­rer la glycé­mie, ou de problème cardiaque sans véri­fier la tension arté­rielle et autres para­mètres ? Le maté­riel médi­cal était peu sophis­ti­qué au milieu du 20e siècle : aurait-on pu détec­ter des cancers ou des mala­dies cardio­vas­cu­laires en l’ab­sence d’ou­tils de diag­nos­tic ? J’entends encore dire, dans mon village au 21e siècle, que telle personne âgée est morte « d’un arrêt du cœur »…

À cette époque, les personnes grave­ment malades au Hunza n’étaient pas en mesure de se dépla­cer, encore moins les femmes qui avaient la charge de la maison. Elles n’osaient pas non plus appro­cher un méde­cin inconnu, de sorte qu’on ne pouvait s’éton­ner qu’elles meurent en moyenne cinq ans plus jeunes que les hommes. Le docteur Banik nous offre sa version « moitié du verre plein » en écri­vant : « Les hommes survivent aux femmes en moyenne de cinq ans » (Banik AE, 1960B2 page 225) ! 😣

Si en 1959 les personnes malades — surtout les femmes — ne pouvaient, ou ne voulaient pas, venir consul­ter un méde­cin pakis­ta­nais à Aliabad, centre de la vallée de la Hunza, il est encore moins probable qu’elles aient marché plus de 100 kilo­mètres pour venir consul­ter un méde­cin anglais à Gilgit au début du siècle. Il n’y a donc rien d’éton­nant à ce que Robert McCarrison n’ait connu que des Hunzas (hommes) en pleine santé. Il n’empêche que son incan­ta­tion « un exemple de race, jamais surpas­sée dans la perfec­tion physique et l’absence de mala­die en géné­ral » (McCarrison R, 1921A4 page 9) est reprise à l’unis­son comme preuve que les Hunzas jouissent d’une santé éblouissante.

Parmi les 5684 patients qu’il a soignés en 1950, John Clark a dressé une liste des mala­dies les plus fréquem­ment rencon­trées : dysen­te­rie, teigne, impé­tigo, cata­racte, tuber­cu­lose, scor­but, palu­disme, asca­ri­diase (vers), leuco­derme, staphy­lo­coque, caries dentaires, goitre, bron­chite, grippe, pneu­mo­nie, genoux rhuma­ti­sants du rachi­tisme etc. Effectivement, aucune des mala­dies chro­niques qui frappent les « civi­li­sés » de manière plus visible aujourd’­hui… Il expose dans son livre les réti­cences des habi­tants face à l’inef­fi­ca­cité et la dange­ro­sité des dispen­saires médi­caux instal­lés dans la région (Clark J, 1957N22 page 155) :

Un père a conduit sa petite fille là où j’étais assis sur la véranda du bungalow-dak. Son visage était terrible à voir ; un globe oculaire était aveugle et cica­trisé et l’autre suin­tait de pus sanglant sur sa joue. J’ai donné un trai­te­ment d’ur­gence avec des sulfa­mides et me suis tourné vers le père.

— « Emmenez cet enfant à Gilgit immé­dia­te­ment ! Ils pour­raient peut-être sauver la vue de cet œil unique. »
— « Non, Sahib », a‑t-il dit ferme­ment, « nous n’irons pas là-bas. »
— « Pourquoi pas ? » ai-je demandé.
— « Parce que je l’ai emme­née là-bas il y a six mois lorsque son premier œil est devenu doulou­reux et que le méde­cin n’a rien fait pour elle », a‑t-il répondu.
— « Pourquoi ne l’emmenez-vous pas au respon­sable du dispen­saire gouver­ne­men­tal à Chalt, alors ? » ai-je demandé.
— « Parce que le respon­sable lui-même m’a dit qu’il n’avait aucun médi­ca­ment qui pour­rait l’ai­der. Seul ton médi­ca­ment nous guérit, Sahib, et quand tu n’es pas là, il n’y a personne pour s’en occuper. »

J’ai été de nouveau surpris par les pres­sions qui m’épui­saient ! Neuf garçons du Hunza dépendent de moi pour l’édu­ca­tion et la nour­ri­ture. Les gens d’ici et de chaque oasis deviennent aveugles, meurent d’une pneu­mo­nie, souffrent de mala­dies que je pour­rais soigner… L’avenir écono­mique de la région dépend de mes enquêtes [géolo­giques]… Je ne pouvais pas tout faire ! Des cas comme celui-ci me venaient presque tous les jours. Si je ne les soignais pas, les gens tombaient malades, deve­naient aveugles ou mouraient. Si je les trai­tais, j’étais accusé de dimi­nuer le pres­tige du gouver­ne­ment pakis­ta­nais. En fait, si le Dr Mujrad Din, chirur­gien de l’Agence, s’était rendu dans cette région avec son excel­lente forma­tion en méde­cine, mon travail médi­cal aurait été réduit aux premiers secours occa­sion­nels. Je savais […] avec quel enthou­siasme le gouver­ne­ment pakis­ta­nais aurait appuyé tous les efforts qu’il aurait pu déployer. Il n’avait qu’à réqui­si­tion­ner pour que du maté­riel moderne et des médi­ca­ments soient envoyés en rempla­ce­ment des remèdes dange­reu­se­ment péri­més des dispen­saires locaux.

Source : A21 page 619

Dans The Concise Encyclopedia of Foods and Nutrition (Ensminger A, 1995A21 page 619 voir ci-dessus), on peut lire :

En fait, il appa­raît que les rapports d’ex­cel­lente santé et longé­vité de ces gens sont moins que précis, puis­qu’une équipe de méde­cins japo­nais a décou­vert plusieurs cas de cancer, de mala­dies cardiaques et de tuber­cu­lose au cours d’études et n’a obtenu que peu de preuves d’une longé­vité parti­cu­lière de la popu­la­tion du Hunza (Jarvis WT, The Myth of the Healthy Savage, 1981N7 page 19). La morta­lité infan­tile y est extrê­me­ment élevée, avec un taux de morta­lité de 30% avant l’âge de 10 ans, et 10% des adultes décèdent avant l’âge de 40 ans. Il appa­raît donc que les vieillards Hunza actifs obser­vés par les cher­cheurs de secrets de longé­vité repré­sen­taient les plus résis­tants de ce groupe, béné­fi­ciant d’une faculté excep­tion­nelle d’adap­ta­tion aux condi­tions primitives.

En 1950, John Clark ne dispo­sait pas de statis­tiques démo­gra­phiques mais il collec­tait des données sur les dizaines de personnes qui se présen­taient chaque matin à son dispen­saire médi­cal de Baltit (Karimabad), ainsi que sur les jeunes gens recru­tés dans son école de sculp­ture sur bois (Clark J, 1957N22 page 170) :

Cette nuit-là, j’ai fait un recen­se­ment dans mon école afin de savoir combien d’étudiants avaient perdu des membres de leur famille immé­diate. La table de morta­lité se lisait comme suit :

Gohor Hayat : mère, 3 frères, 2 sœurs
Sherin Beg : 1 frère, 1 soeur
Nour-ud-Din Shah : mère, 2 frères, 2 sœurs
Muhammad Hamid : mère, 1 sœur
Burhan Shah : 1 frère, 1 sœur
Nasar Muhammad : mère, 2 frères, 1 sœur
Mullah Madut : 2 frères
Suleiman Khan : 1 frère
Ghulam Rasul : père

Ces neuf garçons [voir la photo du groupe plus bas] appar­te­naient tous à des familles plus aisées que la moyenne ; ils mangeaient mieux que la nour­ri­ture habi­tuelle et vivaient dans des maisons propres. Ceux qui ont écrit sur les « Hunzas en bonne santé » et les avan­tages du « jardi­nage biolo­gique » ont propagé un mythe sans se préoc­cu­per de connaître leur véri­table situa­tion. [Gohor] Hayat a résumé rapi­de­ment et bruta­le­ment la vie au Hunza : « Ceux d’entre nous qui vivent sont forts. Ceux qui ne le sont pas meurent. »

Longévité

Christian Godefroy n’hé­site pas à racon­ter (1984B7 pages 18–19) :

Un Hunza ayant atteint l’âge quasi-incroyable de 145 ans, et qu’on hésite cepen­dant encore à quali­fier de vieillard, marche encore avec une faci­lité décon­cer­tante, sans cane ni soutien, le buste bien droit, la taille mince, dépourvu de cet inévi­table ventre qui flétrit la silhouette de la plupart des Occidentaux d’un certain âge. ➡ Même à 145 ans ? 🙂 Cet ancien (c’est ainsi que les Hunzas appellent les gens du troi­sième âge qui est d’ailleurs chez eux le véri­table âge d’or) était dans une forme resplen­dis­sante, et il le prouva d’une façon tout à fait surpre­nante, et à vrai dire presque incroyable à nos yeux. En effet, il jouait encore au volley-ball avec des plus « jeunes » qui devaient avoir aux alen­tours de 70 ans (moins de la moitié de son âge) et ne semblait pas se lasser de sauter pour attra­per le ballon. Un spec­tacle à vous couper le souffle ! À la fin de la partie, il n’alla pas se coucher ni même s’as­seoir pour récu­pé­rer, et n’eut pas besoin de recou­rir aux services d’un masseur pour soigner ses cour­ba­tures. Non, il alla plutôt assis­ter au Conseil de la ville, à titre d’an­cien, en se rendant au château du Souverain, 400 mètres d’al­ti­tude au-dessus du terrain de jeu !…

Tel que rédigé, on pour­rait croire que ce récit provient du vécu person­nel de Christian Godefroy. Sachant que l’au­teur n’a pas visité le Hunza, on devrait attri­buer le témoi­gnage au docteur McCarrison, seule « auto­rité » mention­née au début de l’ou­vrage. En réalité, il est l’œuvre de Renée Taylor (1964N60 page 89) :

Je sentis tout à coup que quel­qu’un me regar­dait. C’était un ami, un jeunot [sic] de cent quarante-cinq ans. Il ne parlait pas un mot d’an­glais mais il avait un joli sourire et, quand il me regar­dait, je sentais que je compre­nais ce qu’il voulait me dire. Il se rappe­lait quelques contes merveilleux et des histoires qu’il racon­te­rait aux enfants, et qu’eux à leur tour racon­te­raient à d’autres. Sa longue barbe blanche était soyeuse, ses cheveux blancs joli­ment four­nis et bien tenus. Grand et mince, il avait l’air si jeune sous le soleil luisant.

La suite de cette histoire est effec­ti­ve­ment la parti­ci­pa­tion du « jeunot » au match de volley-ball puis au Conseil des Anciens. Mais comment savait-elle son âge ? Le Mir Muhammad Jamal Khan lui avait expli­qué (Taylor R, 1964N60 page 75) :

L’âge n’a rien à voir avec le calen­drier. L’âge n’est que le muris­se­ment du corps et de l’es­prit. Ici, en Hunza, l’âge d’un homme est calculé unique­ment en fonc­tion de ses réali­sa­tions : plus il en a fait, plus il a acquis de sagesse, donc plus grande est sa matu­rité, donc sa valeur.

Cette décla­ra­tion — du genre qui pour­rait être likée par des millions de lecteurs de Facebook — est ambi­va­lente. Au delà de la leçon de sagesse à laquelle on ne peut qu’adhé­rer, elle permet de passer sous silence que le Hunza ne dispo­sait d’au­cun registre d’état civil, ce que tous les voya­geurs ont confirmé, entre autres Barbara Mons (1958A15 page 106). Les habi­tants du Hunza igno­raient tout du calen­drier. Le Mir peut donc tran­quille­ment ajou­ter (Taylor R, 1964N60 page 76) :

Du jour de sa nais­sance [date d’an­ni­ver­saire] un Hunzakut n’est jamais choyé. Il reste actif jusqu’au jour de sa mort et ne pense pas qu’il est en train de vieillir. Ici, nous n’avons que le temps de penser aux choses néces­saires. Se préoc­cu­per d’une abstrac­tion aussi indé­fi­nis­sable que le tic-tac d’une horloge ou tour­ner la page du calen­drier, c’est de la démence.

Hunza - Des hommes qu'on dit âgés de plus de 140 ans
Ces hommes, qu’on dit âgés de plus de 140 ans, ont marché 16 à 25 km pour assis­ter à la réunion de la Cour…
Source : Renée Taylor & Mulford J Nobbs (1962B3 page 48)

Selon Renée Taylor (1962B3 page 43), la tein­ture au henné était un signal coutu­mier que l’homme âgé cher­chait une nouvelle épouse. Elle publie (page 45) la photo d’un vété­ran à la barbe tein­tée « qui était un formi­dable cham­pion et guer­rier il y a plus d’un siècle »

John Tobe, en 1959, a lu et entendu parler d’hommes hunzas « qui pour­raient atteindre l’âge de 140 ans » mais il aborde le sujet sous la forme d’une ques­tion (1960A16 page 404) à laquelle il répond plus loin par la néga­tive (A16 page 616) :

L’homme le plus âgé que j’aie pu trou­ver au Hunza aurait 105 ans. Je tiens à souli­gner ferme­ment qu’au­cune statis­tique vitale n’est conser­vée au Hunza. Par consé­quent, il n’est pas facile de défi­nir un âge ou une date précise. J’admets toute­fois que l’âge de ce vieil homme était correct et établi sans l’ombre d’un doute. Le fait qu’il était en vie avant la nais­sance du grand-père du Mir ([Muhammad Nazim Khan] décédé en 1938 à l’âge de 79 ans) prouve ample­ment que la décla­ra­tion est exacte. Il y a beau­coup de gens au Hunza âgés de plus de 90 ans, un bon nombre de plus de 95 ans et quelques uns de plus de 100 ans.

Franc Shor écrit en 1952 que le Conseil des Anciens était formé de douze membres « dont la moitié de plus de 80 ans » alors que le plus âgé se donnait 97 ans (Shor F, 1953A10 pages 493–495).

L’étude de la litté­ra­ture me permet de dire que, pendant les visites des Occidentaux précé­dant celle de John Tobe en 1959, le Mir Muhammad Jamal Khan n’af­fi­chait pas encore sa croyance en une longé­vité excep­tion­nelle des Hunzas — « plus de 120 ans et jusqu’à 140 ans ». Il la formu­lera expli­ci­te­ment, deux ans plus tard, dans son avant-propos de l’ou­vrage de Jay Milton Hoffman (1968B5)… peut-être sous la dictée du gériatre (voir plus bas) et certai­ne­ment avec la béné­dic­tion de Renée Taylor (1962B3).

La Rani du Hunza à 36 ans
La Rani du Hunza à 36 ans
Source : Barbara Mons (1958A15 page 80)

John Tobe a osé remar­quer que les femmes Hunza lui parais­saient plus vieilles que leur âge, bien qu’il en ait aperçu rare­ment car elles s’en­fuyaient à son approche (1960A16 page 617)… ce qui n’a rien d’éton­nant ! Il juge fantai­sistes les propos d’Occidentaux qui affirment : « Des femmes de 80 à 90 ans paraissent aussi jeunes que nos femmes de 30 à 40 ans » (A16 page 298). Il recon­naît (page 617) que la plus belle personne qu’il ait eu le privi­lège de rencon­trer au Hunza était la Rani Shams-un Nahar, origi­naire de l’État voisin du Nagar. Un privi­lège, car quelques années plus tôt elle vivait encore en ségré­ga­tion — purdahN61 —, seule femme du Hunza soumise à cette coutume (Shor JB, 1955A12 page 282 ; Shor F, 1953A10 page 498). Elle avait solli­cité l’ac­cord de son époux pour aban­don­ner cette coutume après un séjour à Karachi (Henrickson JH, 1960A14 page 60).

N’ayant pas osé deman­der son âge, Tobe estime qu’elle doit être dans la quaran­taine puis­qu’elle s’est mariée en 1934 et sa fille aînée, Dur e Shawar, a déjà deux enfants. Shams-un Nahar a été mariée à l’âge de 14 ans comme elle le précise dans un entre­tien (Beg FA, 2000N41). Elle devait donc avoir 39 ans en 1959. Tobe écrit admi­ra­ti­ve­ment : « Elle ne paraît pas avoir un jour de plus que 25 ans » (Tobe JH, 1960A16 page 299).

Dans un commen­taire de la page Les Turcs de Hunza : le secret d’un peuple qui peut vivre jusqu’à 145 ansN34, Bernard Grua intervient :

Pour ma part j’ai connais­sance de personnes qui y sont décé­dées du cancer. J’ai ouver­te­ment posé la ques­tion de la longé­vité à Alam Jan Dario, un habi­tant de Chapursan, qui est une réfé­rence locale et inter­na­tio­nale. Sans se pronon­cer sur le passé, il dit qu’au­jourd’­hui la longé­vité des personnes n’est pas plus remar­quable qu’ailleurs. Je n’ai d’ailleurs pas remar­qué un pour­cen­tage impor­tant de personnes âgées. On peut ajou­ter que, compte tenu des diffi­ciles condi­tions de vie et des mater­ni­tés précoces, les femmes ayant plus de trente ans paraissent plus âgées que celles de nos pays occidentaux.

Le témoi­gnage de John Tierney, qui a visité le Hunza en 1996, permet d’ap­pré­cier les condi­tions sani­taires dans les villages qui fonc­tionnent « à l’an­cienne » et de cerner la percep­tion qu’en ont les habi­tantsN62 :

L’air de la montagne parais­sait pur, mais les gens passaient la plupart de leur temps dans des huttes de terre à respi­rer l’air horri­ble­ment pollué par des feux à ciel ouvert. Ils souf­fraient de bron­chite et de nombreuses affec­tions telles que la tuber­cu­lose, la dysen­te­rie, le palu­disme, le téta­nos et le cancer. Une carence en iode dans leur régime alimen­taire a provo­qué un retard mental. Les enfants souffrent de faim au prin­temps alors que les maga­sins d’alimentation s’épuisent. Selon une étude médi­cale réali­sée en 1986, l’es­pé­rance de vie des habi­tants des villages tradi­tion­nels isolés n’était que de 53 ans pour les hommes et de 52 ans pour les femmes.

Les personnes en meilleure santé étaient celles qui vivaient dans des villages plus modernes à proxi­mité d’une nouvelle route vers le monde exté­rieur. Là, des camions appor­taient de la nour­ri­ture, des vaccins, des anti­bio­tiques, du sel iodé et des poêles à chemi­née. Au plus près de cette route, l’es­pé­rance de vie augmen­tait, une tendance qui aurait ravi les concep­teurs du Futurama de General Motors : mieux vivre grâce aux autoroutes.

Les habi­tants du Hunza n’étaient cepen­dant pas ravis. Pratiquement toutes les personnes que j’ai inter­ro­gées pensaient que l’in­tru­sion de la civi­li­sa­tion moderne raccour­cis­sait les vies. Les gens ont imputé leurs problèmes de santé actuels aux produits chimiques conte­nus dans les fruits impor­tés et aux germes conte­nus dans les céréales impor­tées, et ils ont insisté sur le fait que la vallée était autre­fois vrai­ment Shangri-La. Bibi Khumari, une femme âgée, m’a dit : « Les gens d’au­jourd’­hui sont comme des crayons. Nous étions comme des troncs d’arbres. Les bébés étaient telle­ment en bonne santé dans le passé. »

— « Combien de bébés avez-vous eus ? » ai-je demandé.
— « Seize. Mais les treize premiers sont morts. »
— « Treize sont morts ? Mais vous avez dit qu’à cette époque les bébés étaient en très bonne santé. »
— « J’ai eu une malé­dic­tion des fées. C’est pour­quoi mes enfants mouraient. Sinon, les bébés étaient en bonne santé. » Elle a fait une pause, puis ajouté distrai­te­ment : « Aujourd’hui, il n’y a plus autant de mala­dies des fées. »

Dans un article Elders of Pakistan’s apri­cot orchards show life is sweet after 100 in a real Shangri-La du jour­nal The Independent (2 août 2003), Jan McGirk qui a rencon­tré plusieurs (presque) cente­naires au Hunza cite le docteur Khwajaa Khan, un méde­cin généraliste :

Ces gens étaient remar­qua­ble­ment robustes. S’ils pouvaient survivre aux mala­dies infan­tiles, ils vivaient des vies extrê­me­ment longues et actives. Les condi­tions dures servaient de sélec­tion naturelle.

Les obser­va­teurs occi­den­taux du début du 20e siècle ont été influen­cés par les travaux « scien­ti­fiques » de Robert McCarrison (voir plus haut) qui attri­buait la santé et la longé­vité des Hunzas à leurs seules habi­tudes nutri­tion­nelles. Cette expli­ca­tion était en phase avec une approche hygié­nisteN63 oppo­sant la déca­dence des socié­tés indus­trielles aux vertus d’un espace natu­rel protégé comme la vallée de la Hunza — bien que, selon les dires des voya­geurs, inexis­tants au Nagir voisin. Les visi­teurs enthou­siastes qui mili­taient pour l’agri­cul­ture bio, la sobriété alimen­taire et l’hy­giène psychique, n’ont fait que renfor­cer cette inter­pré­ta­tion « compor­te­men­tale » en mention­nant McCarrison à l’ap­pui de leurs théories.

Le docteur Khwajaa Khan cité par Jan McGirk (voir ci-dessus) rappelle le rôle de la sélec­tion natu­relle qui s’exerce par l’éli­mi­na­tion des indi­vi­dus les plus faibles, autre­ment dit une morta­lité infan­tile élevée dont la plupart des Occidentaux ne se sont pas inquié­tés… Ajouter à cela, chez les Hunzas, le fait que les femmes meurent plus jeunes que les hommes ; les vieillards de haut rang peuvent donc procréer en secondes noces — avec de jeunes épouses.

L’existence de gènes favo­ri­sant la longé­vité a été prou­vée par une étude sur les cente­naires juifs ashké­nazes de New York — voir mon article Régime de longévité - cuisine à l'italienne. Cette popu­la­tion est remar­quable car elle béné­fi­cie d’une longé­vité excep­tion­nelle sans obser­ver aucune règle de vie suppo­sée y contribuer.

La présence au Hunza de nombreux cente­naires, au siècle dernier, voire de super­cen­te­nairesN64 si elle était confir­mée, aurait donc une cause multi­fac­to­rielle : envi­ron­ne­ment, style de vie et sélec­tion géné­tique. En l’ab­sence de données scien­ti­fiques et sous l’ef­fet de liens d’in­té­rêt, les croyances se sont foca­li­sées sur un facteur au détri­ment des autres.

Hunza - Ghulbakht, âgée d'environ 100 ans
Ghulbakht, âgée d’en­vi­ron 100 ans, était une mégère mais dit qu’à présent elle se sent la dernière feuille d’un arbre.
Photo Jan McGirk, The Independent, 2 août 2003

Les habi­tants racontent qu’a­près la construc­tion de la route qui relie la Chine au Pakistan à travers la vallée de la Hunza, leurs habi­tudes alimen­taires ont été profon­dé­ment modi­fiées. De nombreuses personnes décèdent plus tôt de mala­dies cardio­vas­cu­laires ou de cancers. Ghulbakht (voir photo) nous livre son secret de sagesse centenaire :

Les voisins se méfiaient de moi car ils crai­gnaient ma langue de vipère. Je battais mon mari, mon mari me battait, et nous nous dispu­tions à propos des enfants. Mais à présent je me sens comme la dernière feuille d’un arbre. Le secret du bonheur est de dire aux gens ce qu’ils ont envie d’en­tendre. Les pieux mensonges peuvent éviter les querelles.

John Tobe conteste l’af­fir­ma­tion selon laquelle des hommes conce­vraient des enfants à un âge de 90 à 100 ans. Dans ses entre­tiens avec le Mir Muhammad Jamal Khan, il lui a été dit qu’une concep­tion vers l’âge de 70 ans était assez fréquente — bien entendu chez les plus riches — avec la « deuxième ou la troi­sième femme plus jeune » (Tobe JH, 1960A16 page 616). Ce scéna­rio est envi­sa­geable dans les familles mono­games du Hunza parce que les femmes y meurent plus tôt que les hommes.

Les vieux habi­tants du Hunza ne connais­sant pas leur année de nais­sance, il est douteux qu’ils disent spon­ta­né­ment leur âge. Je suis tenté de croire que ces âges leur ont été attri­bués par des inter­prètes qui voulaient impres­sion­ner les touristes : “This man is aged 120!”. Le touriste se tourne vers l’an­cêtre : “Are you really 120 ?”. Réponse : “Yes!” Il ne faut jamais contre­dire un visi­teur étran­ger, surtout quand on n’a pas compris sa question… 😉

Régulation des naissances

Les apôtres de la culture Hunza font l’apo­lo­gie de leur méthode « natu­relle » de régu­la­tion des nais­sances. En réfé­rence à Guy Wrench (1938 réédi­tion 2009A8 page 57), le docteur Jay Milton Hoffman nous en livre le secret, enchaî­nant sur une belle leçon de morale puri­taine (1968B5 pages 62–63) :

Un garçon est allaité pendant trois ans et une fille pendant deux ans. Pendant la période d’al­lai­te­ment, il n’y a aucun rapport intime entre mari et femme car on estime dégra­dant pour une femme de tomber enceinte alors qu’elle est encore en train d’al­lai­ter son enfant. […]

Pour ceux qui lisent ce livre en d’autres endroits du monde, ceci peut paraître incroyable mais ce sont des faits abso­lus [sic]. Quand on commence à réali­ser que la perver­sion du sexe est deve­nue une impor­tante source de crime et de malheur dans le monde, on peut aussi­tôt comprendre pour­quoi il n’y a pas de crimes, de poli­ciers ni de prisons dans le pays Hunza. […]

Quel monde merveilleux si partout la vie de famille pouvait ressem­bler à celle du Hunza ! Chaque foyer serait un petit para­dis. C’est l’amour, et non le sexe incon­trô­lable, qui en serait le prin­cipe conducteur.

La version que donnait John Clark (1957N22 page 171) est un peu plus terre à terre :

La légende du « contrôle des nais­sances au Hunza » découle de l’ha­bi­tude d’al­lai­ter chaque bébé pendant envi­ron dix-huit mois, période pendant laquelle les rapports sexuels sont inter­dits. Cela contri­bue à réduire la morta­lité infan­tile en assu­rant une alimen­ta­tion saine pendant une longue période, mais n’empêche évidem­ment pas un couple norma­le­ment fertile d’avoir six à neuf enfants. La popu­la­tion augmente à un rythme effrayant ; les Hunzas émigrent dans tous les États voisins et le surpeu­ple­ment conti­nue de s’ag­gra­ver chaque année.

Ce point est confirmé par John Tobe qui remarque que chaque famille aurait en moyenne cinq enfants, ce qui ridi­cu­lise l’idée même de “birth control” (Tobe JH, 1960A16 page 615). Il constate, déjà en 1959, que la migra­tion de nombreux paysans hunzas vers la vallée de Gilgit est à la source de tensions communautaires.

À cette époque (1959) au Hunza, les garçons se mariaient entre 19 et 21 ans et les filles entre 13 et 15 ans (Tobe JH, 1960A16 page 417).

Enfants

L’allaitement au sein était prati­qué au Hunza selon le même prin­cipe qu’en Inde rurale : 2 ans pour les filles et 3 ans pour les garçons. Je n’ai jamais eu d’ex­pli­ca­tion de cette diffé­rence de trai­te­ment mais elle me paraît poin­ter vers une discri­mi­na­tion, de même qu’au Hunza les femmes adultes (sauf enceintes) consom­maient à chaque repas 1 chapati et les hommes 2… Aucun homme ni femme auteur·e d’ou­vrage sur les Hunzas, au ving­tième siècle, ne s’est montré choqué par ces diffé­rences de traitement.

Selon RCF Schomberg (1935A7 pages 191–192), boire le lait du sein d’une femme est pour un Hunza quasi­ment un acte magique :

Le pouvoir du lait mater­nel est tel qu’un homme va parfois, pour une raison ou une autre, appli­quer sa bouche sur le sein d’une femme et ainsi établir une rela­tion semblable à celle de mère et fils.

Le lait mater­nel est aussi utilisé comme remède spéci­fique de la cataracte.

Le prince Abbas et sa nourrice
Le prince Abbas, fils cadet du Mir Muhammad Jamal Khan, avec sa nour­rice. Source : Henrickson, JH (1960A14 page 98)

Une pratique parti­cu­lière était obser­vée dans la famille prin­cière : les enfants y étaient dès leur nais­sance confiés à une nour­rice et élevés plusieurs années dans cette « famille de lait » (Tobe JH, 1960A16 pages 420–421). Cette famille (de haut rang social) était logée dans une maison proche du palais et nour­rie par les cuisines du Prince. Il paraît clair que cette coutume dispen­sait le Mir et son épouse de se soumettre à la règle d’abs­ti­nence pour la régu­la­tion des nais­sances… Toutefois, la justi­fi­ca­tion offi­cielle rappor­tée par plusieurs auteurs était de « rendre la famille royale plus proche des gens ordi­naires ». Barbara Mons ajoute : « Le vizir actuel du Hunza, Inayat Ullah Beg, est le père de lait du Mir » (1958A15 page 109).

Cette tradi­tion peut expli­quer que Shams-un Nahar, l’épouse du Mir Muhammad Jamal Khan, ait cédé aux recom­man­da­tions des méde­cins anglais d’al­lai­ter au lait arti­fi­ciel Glaxos son fils aîné Mirzada Ghazanfar Ali Khan bien qu’elle ait confié à une « famille de lait » (Beg FA, 2000N41).

En 1955, Sultan Ali, maître d’école à Baltit, a dit au groupe en visite (Henrickson JH, 1960A14 pages 80–81) :

Nous avons huit garçons à l’école. C’est seule­ment depuis le règne du Mir actuel que chaque village dispose d’une école. Les filles ne sont pas éduquées ; ce n’est pas estimé néces­saire. Nous avons les première, deuxième et troi­sième classes élémen­taires, et chaque garçon doit être présent jusqu’à la fin de la troi­sième classe. L’enseignement se fait en ourdou, ils commencent à onze heures du matin jusqu’à quatre heures l’après-midi.

Winston Mumby, précep­teur, a signalé au même groupe qu’il était chargé de l’édu­ca­tion de Dorrishawar, la fille aînée du couple prin­cier, mais qu’elle avait cessé de venir en classe une fois que son contrat de mariage avec le fils du gouver­neur de Salween avait été signé (Henrickson JH, 1960A14 pages 63, 97).

Nourriture

Hunza - Des enfants trompent leur envie de pain
L’époque des « joues creuses » dans le pays des Hounza [au prin­temps] : des enfants trompent leur envie de pain en jouant à pétrir des « pains » faits de pous­sière et d’eau. Source : Lorimer EO (1939A3 page 176)
Photo repro­duite sans réfé­rence dans l’ouvrage de Bircher, 1952 (1942B1 page 113)

Christian Godefroy nous livre un « secret » (1984B7 pages 29–30) :

On ne peut parler adéqua­te­ment de l’ali­men­ta­tion hunza en passant sous silence ce qui en fait en consti­tue la base, c’est à dire un pain spécial, qui s’ap­pelle curieu­se­ment [sic] le chapatti. Les Hunzas en mangent à tous les repas, ce qui porte à penser qu’il est le premier facteur, ou en tout cas une cause extrê­me­ment déter­mi­nante de leur longé­vité. Les spécia­listes [sic] croient en tout cas que la consom­ma­tion régu­lière de ce pain spécial influe sur le fait qu’un Hunza de 90 ans peut encore fécon­der une femme, ce qui en Occident ne serait pas un mince exploit.

L’auteur de ces lignes ne s’était visi­ble­ment jamais arrêté à la devan­ture d’un restau­rant indien ou pakistanais !

De son côté, Jay Milton Hoffman avait écrit (1968B5 page 65) :

Le terrain cultivé est réparti presque égale­ment entre les habi­tants, de sorte que chaque famille en possède à peu près la même éten­due. La super­fi­cie des champs en terrasses varie d’un demi à cinq acres [0.2 à 2 ha]. Il n’y a pas de favo­ri­tisme au Hunza. Tout le monde y est traité comme un égal. Il n’y a pas non plus de gens trop riches ni extrê­me­ment pauvres.

C’est bien sûr la « version offi­cielle » qui lui a été dictée par le Mir Muhammad Jamal Khan. Le géographe Nigel JR Allan est d’un avis fort divergent à la même époque (1990A20 pages 399, 403–404, 405–406) :

Jusqu’en 1974, la région du Hunza était sous le contrôle d’un despote local qui impo­sait des taxes exces­sives sur le grain ; ces taxes, ainsi que d’autres facteurs cultu­rels, rendaient impos­sibles des projets comme les jardins maraî­chers de subsis­tance fami­liale et contri­buaient à entre­te­nir une malnu­tri­tion chronique. […]

Les gens du Hunza n’ont pas pu effec­tuer la tran­si­tion vers une forme plus inten­sive de produc­tion de nour­ri­ture, comme les jardins pota­gers, parce que le despote collec­tait les taxes en grain ; ensuite il assu­rait sa légi­ti­mité en redis­tri­buant une partie de ce grain aux rési­dents du Hunza pendant les fêtes et aux périodes de famine intense. […]

La conquête britan­nique du Hunza en 1891 a mis fin à la pratique commune de posses­sion et de vente d’es­claves par le souve­rain du Hunza (Knight 1892A2). Ne béné­fi­ciant plus du pillage lucra­tif de cara­vanes et du trafic d’es­claves, l’éco­no­mie du Hunza a décliné et les maigres ressources étaient insuf­fi­santes pour nour­rir la popu­lace. Les tenta­tives du Mir de culti­ver des vallées éloi­gnées comme celle de Raskam au Turkestan chinois se sont avérées futiles, et la domi­na­tion et la paci­fi­ca­tion britan­nique sont deve­nues un facteur de persis­tance de la famine chro­nique au Hunza pendant la première moitié de ce siècle. Les travaux d’ir­ri­ga­tion ont augmenté après cette période (Kreutzmann 1988A19). […]

Compte tenu de la produc­tion rela­ti­ve­ment faible de nour­ri­ture de l’agri­cul­ture indi­gène au Hunza, il est inap­pro­prié de deman­der pour­quoi le Mir encou­ra­geait la produc­tion de grain aux dépens d’autres cultures comme celle de la pomme de terre qui, selon les rapports britan­niques, exis­tait au Hunza en 1891 (Mason K, 1931, ed.A5). L’argent n’exis­tant virtuel­le­ment pas au Hunza, toutes les taxes étaient payées en grain au Mir. Le grain pouvait être faci­le­ment stocké en hiver et trans­porté. De plus, il y avait des règles strictes pour l’at­tri­bu­tion de l’eau d’ir­ri­ga­tion à certaines cultures, et les légumes venaient en dernier. Par consé­quent, la culture de jardins pota­gers et parti­cu­liè­re­ment de pommes de terre était empê­chée par le système de taxa­tion. Les arbres frui­tiers, qui n’étaient pas taxés, four­nis­saient jusqu’à 50% de l’éner­gie nutri­tion­nelle humaine. […]

À l’époque du Mir, dont l’ad­mi­nis­tra­tion après 1891 était soute­nue par les offi­ciers britan­niques et les troupes indiennes canton­nées dans le Gilgit Agency (à présent District), des taxes s’éle­vant parfois à presque la moitié de la produc­tion domes­tique de grain étaient préle­vées. Le grain était monnayé par le Mir pour embel­lir son palais, orga­ni­ser des fêtes aux moments propices, ou commer­cer avec le Turkestan chinois voisin au nord et avec la vallée du Cachemire au sud. L’excédent consti­tuait aussi un capi­tal d’in­ves­tis­se­ment pour rému­né­rer les Hunzakuts en hiver à la construc­tion de canaux d’ir­ri­ga­tion qui attein­draient plus de terrains et par consé­quence augmen­te­raient les reve­nus du Mir.

En 1955, Winston Mumby, précep­teur des enfants de Muhammad Jamal Khan, confir­mait de manière ambigüe le système de taxa­tion (Henrickson JH, 1960A14 page 96) :

Non, le Mir ne fait pas payer d’im­pôts. Son revenu provient de ses proprié­tés privées. Il loue des terrains agri­coles à son peuple et collecte 50 pour cent des récoltes. Autrefois il deman­dait un agneau à chaque personne impli­quée dans un juge­ment qu’il rendait, mais main­te­nant il le fait gratuitement.

Après la desti­tu­tion du Mir Muhammad Jamal Khan en 1974, le gouver­ne­ment pakis­ta­nais a initié des programmes de déve­lop­pe­ment agri­cole, encou­ra­geant la culture de pomme de terre, de légumes et d’arbres frui­tiers tout en four­nis­sant aux Hunzas du blé à prix subven­tionné. Ces chan­ge­ments ont été accé­lé­rés par la présence d’ou­vriers chinois qui culti­vaient des légumes à proxi­mité des chan­tiers du Karakoram Highway, la route qui relie la Chine au Pakistan, ache­vée en 1978. Les initia­tives de l’ONG Aga Khan Rural Support Programme ont contri­bué à ce déve­lop­pe­ment et mis fin aux périodes de disette (Allan NJR, 1990A20 pages 411–412).

Nigel Allan conclut ainsi son article (1990A20 page 413) :

Dans le cas du Hunza, des facteurs contex­tuels ont empê­ché l’exis­tence d’un accès adéquat à la nour­ri­ture. Le système poli­tique était établi sur le contrôle et la mani­pu­la­tion de l’eau d’ir­ri­ga­tion, ce qui avait de lourdes consé­quences sur la produc­tion fami­liale de nour­ri­ture. Dans la litté­ra­ture, on tient géné­ra­le­ment pour acquis que le jardin fami­lial dispose d’une ressource d’eau sans restric­tion, mais là où existe une variable limi­tant la crois­sance végé­tale, l’ac­cès à cet ingré­dient clé se plie à un méca­nisme poli­tique auto­ri­taire qui peut nuire aux capa­ci­tés d’au­to­suf­fi­sance des familles.

Hunza - Des enfants surveillent un écoulement
Des enfants surveillent un écou­le­ment (au centre) pour l’ob­tu­rer, au signal de leur père, avec un bouchon en forme de cham­pi­gnon (à droite). Source : Lorimer EO (1939A3 page 304)

Les Hoffman s’ex­ta­sient sur les magni­fiques cultures en terrasse et les ingé­nieux procé­dés d’ir­ri­ga­tion, mais tout cela exis­tait dans d’autres vallées de l’Hindou Kouch ou de l’Himalaya… Déjà dans le Nagar voisin. Au Ladakh, on aper­çoit des kilo­mètres de canaux creu­sés le long de falaises en bordure de l’IndusN65.

Nigel Allan décrit ainsi la confi­gu­ra­tion de la région (1990A20 page 401) :

La topo­gra­phie acci­den­tée induit un effet de masse monta­gneuse qui dimi­nue la réflec­tion de la chaleur en excès géné­rée par la masse de la montagne. Les préci­pi­ta­tions sont presque négli­geables, seule­ment 100 à 200 milli­mètres par an. À quelques kilo­mètres, mais à trois fois 2000 mètres de hauteur, les préci­pi­ta­tions annuelles sont évaluées à 2000 milli­mètres. C’est des préci­pi­ta­tions sur ces montagnes et des glaciers sur les hautes montagnes, la plus grande éten­due glaciaire après celles des pôles, que les Hunzakuts obtiennent l’eau d’ir­ri­ga­tion pour leurs champs. Ainsi, deux fron­tières de fores­ta­tion existent dans ces vallées : en haut, celle limi­tée à 3800 mètres par le froid, et la plus basse limi­tée par l’ari­dité à 2700 mètres. En dessous de cette fron­tière basse, la végé­ta­tion de la vallée de la Hunza est anthro­po­gé­nique [produite par des humains].

Les abri­co­tiers poussent et produisent jusqu’à plus de 3300 mètres d’al­ti­tude. Ils résistent aux coups de froid pendant la florai­son et leurs fruits appa­raissent tôt (Tobe JH, 1960A16 page 314). C’est donc une ressource alimen­taire majeure au Hunza. Le colo­nel Schomberg écrit (1935A7 page 187) :

Il existe de nombreuses sortes de fruits et les gens en diffé­ren­cient les varié­tés. Certains abri­cots sont gros, rouges et secs, d’autres blancs et sucrés. On dit que vous pouvez en manger 3000 de la variété blanche Barum Joo sans jamais souf­frir de la moindre nausée, telle­ment ils sont digestes.

Les amandes des noyaux étaient mangées ou utili­sées pour faire de l’huile : la seule graisse végé­tale dispo­nible sur place utili­sée aussi par les femmes pour des soins de la peau ou des cheveux.

En été, les feux deviennent inutiles pour le chauf­fage. Le bois étant rare et les bouses des animaux de pâture recy­clées en fumier plutôt que comme combus­tible, la majo­rité des aliments sont consom­més crus. C’est de là que provient la répu­ta­tion de crudi­vo­risme des Hunzas, construite par des Occidentaux qui n’y séjour­naient qu’en été.

RCF Schomberg nous apprend que les Hunzas consomment du pois­son quand ils le peuvent, à l’ex­cep­tion des gens de la haute société pour qui son odeur est jugée « offen­sive » (1935A7 page 188).

John Tobe explique l’ab­sence d’abeilles chez les Hunzas (1960A16 page 414) : on avait essayé d’en impor­ter mais elles n’avaient pas survécu en raison du climat, d’un terrain « trop dur » et de fleurs trop rares. Une ruche aurait de la diffi­culté à accu­mu­ler assez de miel pour passer l’hi­ver. L’apport de sucre n’est pas envi­sa­geable, ce qui a fortiori écarte la possi­bi­lité de préle­ver du miel pour la consom­ma­tion humaine. Il précise au sujet de la polli­ni­sa­tion (Tobe JH, 1960A16 page 315) :

Parmi les gens — oui, même les vieux jardi­niers et horti­cul­teurs expé­ri­men­tés — nombreux sont ceux qui croient que la polli­ni­sa­tion par les abeilles est néces­saire dans tous les cas pour créer une récolte de fruits. Pour de nombreux types de fruits et de plantes, cela est vrai, la polli­ni­sa­tion par les abeilles ou d’autres insectes est essen­tielle. Mais dans le cas de l’abricot et de beau­coup d’autres, la polli­ni­sa­tion par le vent est le moyen que la nature emploie. En réalité, elle est plus sûre que la polli­ni­sa­tion par des insectes. La pluie est égale­ment un polli­ni­sa­teur effi­cace, contrai­re­ment à la concep­tion et aux convic­tions de nombreuses personnes. Je pense pouvoir affir­mer en toute sécu­rité que la polli­ni­sa­tion éolienne est le moyen de ferti­li­ser plus de plantes que ce qui peut être reven­di­qué pour les abeilles et les autres insectes pris ensemble.

John Clark a conclu ses vingt mois de présence conti­nue au Hunza dans un épilogue titré The Future in Asia (1957N22 page 209) :

Les amélio­ra­tions agri­coles sont des expé­dients utiles et indis­pen­sables. Elles devraient être encou­ra­gées, à condi­tion d’être intro­duites à un rythme que la commu­nauté peut absor­ber et que les Asiatiques et les Américains les comprennent bien comme des pallia­tifs tempo­raires plutôt que des remèdes perma­nents. Au Hunza, par exemple, les outils agri­coles sont en bois, les pratiques d’élevage sont inef­fi­caces et le Mir possède envi­ron le quart des meilleures terres agri­coles. Les outils en métal pour­raient être utili­sés avec avan­tage et seraient accep­tés immé­dia­te­ment. Les machines agri­coles seraient inutiles car les champs sont trop petits et les pentes en terrasses trop abruptes. De nouvelles pratiques d’éle­vage augmen­te­raient l’offre de viande d’en­vi­ron vingt pour cent ; elles ne pour­raient être ensei­gnées que par l’exemple, ce qui pren­drait envi­ron dix ans.

Si tout cela était fait et si les terres des Mir étaient distri­buées équi­ta­ble­ment, les agri­cul­teurs et les jeunes gens qui avaient l’ha­bi­tude d’émi­grer reste­raient au Hunza et le taux de morta­lité diminuerait.

Déjà, le Mir Muhammad Nazim Khan, qui a régné de 1892 à 1938, avait écrit dans son auto­bio­gra­phie (Tobe JH, 1960A16 page 363) :

Il n’y a pas assez de terres pour la popu­la­tion qui s’ac­croît, de sorte que j’en­cou­rage mes gens à partir dans le monde et trou­ver du travail à d’autres endroits.

Nous verrons que son petit-fils Jamal Khan s’ef­for­çait au contraire d’en­rayer l’émi­gra­tion des jeunes et leurs contacts en géné­ral avec le monde extérieur…

Hunza - Moulin à vent utilisé pour briser les noyaux d'abricots
Moulin à vent utilisé pour briser les noyaux d’abri­cots
Source : Allan NJR (1990A20 page 407)

L’inégalité d’ac­cès à la nour­ri­ture — la vallée la plus fertile étant celle de Báltit où rési­dait la famille prin­cière — appa­raît de manière saisis­sante dans quelques anec­dotes. Emily Lorimer écrit par exemple (1939A3 page 238) :

Je suis passée près de la maison de Kaníza un jour alors qu’ils épan­daient du fumier et j’ai aperçu une étrange fille qui les aidait. Je savais que la fille mariée à Báltit avait géné­reu­se­ment pris en charge la sœur jumelle de Kaníza. « C’est la jumelle de Kaníza ? » Elle était deux fois plus grande et plus épanouie que notre petite Kaníza. J’ai demandé à leur mère : « N’est-il pas étrange qu’Anjír soit telle­ment plus grande que sa sœur jumelle ? » « Pas vrai­ment étrange », elle m’a répondu, « il y a de la nour­ri­ture à Báltit. »

Le mythe du « jeûne puri­fi­ca­teur du prin­temps » est lui aussi ramené à sa réalité clima­tique et écono­mique (Clark J, 1957N22 page 55) :

Aujourd’hui, le 29 juin, c’était Genani, la fête de la récolte de l’orge […] Le Hunza ne peut pas produire assez de nour­ri­ture pour durer une année. Une famine partielle se déve­loppe chaque prin­temps. Personne ne meurt de faim, mais tout le monde a faim. L’orge est la première culture à mûrir au prin­temps. La récolte d’orge met fin à la famine au Hunza et consti­tue donc une occa­sion de véri­tables réjouis­sances. La plupart des Hunzas mangeaient des chapa­tis à la farine d’orge jusqu’à la récolte du blé au début d’oc­tobre. Seuls le Mir et quelques familles aisées avaient suffi­sam­ment de blé pour durer toute l’année.

Cette époque du prin­temps a été vécue et décrite par Emily Lorimer (1939A3 pages 221–247). En février avaient lieu des semailles d’orge, de millet et de blé. Un deuxième semis de millet et deux varié­tés de sarra­sin « par dessus le blé » ou « par dessus l’orge » était prati­qué aussi­tôt après leur première récolte (A3 pages 107 et 302). La matu­rité du sarra­sin étant atteinte en dix semaines, il peut être récolté avant les grands froids. D’autre part, il laisse le sol dans un excellent état et produit un excellent four­rage pour les animaux (Tobe JH, 1960A16 page 309).

Emily Lorimer témoigne de la famine au mois de mai (1939A3 page 243) :

J’avais entendu l’ex­pres­sion « famine du prin­temps » sans plei­ne­ment réali­ser sa portée. Un jour […] j’ai aperçu la femme d’Afiato sur le toit et lui ai crié : « Jú na, Bibi, les jour­nées sont de nouveau lumi­neuses ; est-ce que je pour­rais venir prendre une photo de vous en train de faire du pain ? » — « Venez, vous êtes bien­ve­nue, ma mère, mais du pain je ne peux pas en faire jusqu’à la prochaine récolte. Nous n’avons plus de farine depuis de nombreux jours. Vous n’avez pas remar­qué que les petits enfants pleurent ? Ils ont faim, les pauvres mimis, et sont trop jeunes pour comprendre. » Maintenant que mon atten­tion avait été solli­ci­tée, je remar­quai que de temps en temps nous enten­dions des lamen­ta­tions de petits enfants qui n’avaient pas lieu aupa­ra­vant. Les plus grands enfants et les adultes ne se plai­gnaient pas, ils se conten­taient de se serrer la cein­ture et de retour­ner travailler — en souriant.

Les obser­va­tions sur la rareté de la nour­ri­ture concordent avec celles de RCF Schomberg en 1935 (A7 pages 133–134) :

La nour­ri­ture au Hunza est toujours rare. Au lever, un homme ne mange rien mais va direc­te­ment aux champs. Vers 9 heures, il revient, prend du pain (chupatti) et des légumes, avec du lait ou du babeurre. À midi il mange des fruits s’il y en a de frais ; sinon il mange des abri­cots secs trem­pés dans l’eau. Et le soir il mange comme le matin.

Pendant l’hi­ver, toutes les classes tuent et stockent de la viande qu’on consomme tous les jours, mais seule­ment la nuit. Il y a peu de poules car elles endom­magent les champs, de sorte qu’on ne mange pas d’œufs.

L’été, on mange peut-être un morceau de viande tous les dix jours, mais le fruit est vrai­ment l’ali­ment de base du Hunza. Il se mange avec du pain, bien plus que des légumes, car il est plus abon­dant et néces­site peu d’attention. Le pain est fait de blé et acheté en grande partie au Nagar, où les gens ne l’apprécient pas. La farine est moulue une fois par an seule­ment, à l’ex­cep­tion des quan­ti­tés inha­bi­tuelles qui sont moulues en cas de manque. Le broyage se fait en une fois, en un ou deux jours, avant que l’hi­ver ne s’ins­talle et que les cours d’eau soient gelés. Le blé est moulu sépa­ré­ment ; de même pour le tromba ou le sarra­sin, dont il existe deux sortes, bien qu’oc­ca­sion­nel­le­ment du dal (pois chiches) soit moulu avec le blé. Les hari­cots, l’orge et les pois sont souvent broyés ensemble.

Hunza - Séchage d'abricots à Gojal, vallée de la Hunza
Séchage d’abri­cots à Gojal, vallée de la Hunza. Source : David LMN66

Chasse, élevage

Nourris « roya­le­ment » par le Mir Muhammad Jamal Khan, Jay et Trudie Hoffman ne se sont pas rendus dans les hauts pâtu­rages du Hunza, de 4000 à 5000 mètres d’al­ti­tude, pour y décou­vrir l’éle­vage des moutons, chèvres et yaks. S’ils avaient lu l’ou­vrage d’Emily Lorimer (1939A3 pages 287–288) ils auraient peut-être eu idée de son exis­tence, mais ils sont arri­vés au mois d’août 1961 alors que les bergers étaient montés aux alpages vers la fin du mois de mai. Les Hoffman sont repar­tis avant leur retour, à une date non préci­sée, mais Jay écrit qu’il faisait encore une chaleur torride à Gilgit…

Barattage du lait
Barattage du lait dans une peau de chèvre. Source : Henrickson, JH (1960A14 page 70)

Voilà une bonne raison de croire que les Hunzas étaient végé­ta­riens puis­qu’ils ne consomment régu­liè­re­ment de la viande qu’en hiver ! Les Lorimer n’ont pour­tant pas eu de diffi­culté (moyen­nant finances) à consom­mer chaque jour, pendant quatorze mois, une poule entière — « un oiseau athlé­tique ! » — et de temps à autre de la viande de mouton (Lorimer EO, 1939A3 pages 84–85). D’autres visi­teurs témoignent qu’on leur servait des œufs à chaque petit-déjeuner.

John Clark décrit le travail dans les alpages (1957N22 page 164) :

Tous les soirs, les éleveurs rassemblent les trou­peaux dans des corrals aux murs de pierre où ils traient les brebis et les chèvres et barattent le beurre. Ils consomment tout le babeurre, le fromage blanc et le lait frais qu’ils dési­rent, ce qui est excellent pour eux mais n’amé­liore pas le régime carencé en vita­mines et en miné­raux de la majo­rité des villa­geois. Les bergers traient dans des gourdes (jamais lavées) et filtrent le lait en le versant à travers une branche de gené­vrier feuillue. Ils secouent cette gourde pendant une courte période, jusqu’à ce que le beurre se forme. Ils façonnent le beurre en bottes de 5 et 10 kilos qu’ils enve­loppent dans de l’écorce de bouleau, puis l’en­terrent dans de la bouse de mouton afin de le proté­ger des rats jusqu’à ce que quel­qu’un l’en­voie au village.

Des rats ? John Clark paraît contre­dit par Jay Milton Hoffman disant que les Hunzas n’élèvent pas de chats parce qu’il n’y a « aucun rat ni souris » dans la vallée (1968B5 page 75). Certes, il n’en a pas vu dans le palais impé­rial ! 😉 Emily Lorimer évoque avec tendresse la nais­sance de chatons dans une famille pauvre tout en admet­tant qu’il s’agit d’une « rare extra­va­gance » (Lorimer E0, 1939A3 pages 285–286 et 222) :

En riant un peu sur le ton de l’ex­cuse, Zénába avoua qu’elle avait puisé dans la réserve d’ur­gence de quoi prépa­rer du daudo (une sorte de porridge au beurre) pour la chatte afin de l’ai­der à retrou­ver des forces — et c’était une des maisons les plus pauvres dans lesquelles ils n’avaient ni pain ni beurre pour eux-mêmes pendant des semaines. Le daudo est de ces nour­ri­tures riches qu’on prépare pour une mère humaine, mais la chatte était fami­lière au point que la mise bas de ses chatons était consi­dé­rée comme une nais­sance dans la famille, un de ces événe­ments qu’il faut gérer comme une urgence.

Le beurre (de brebis, de chèvre, de yak et plus rare­ment de vache) est une des plus précieuses nour­ri­tures des Hunzas. Le beurre de chèvre est appelé maltash (Mons B, 1958A15 page 131). RCF Schomberg décrit son mode de conser­va­tion (1935A7 page 186) :

Le beurre est habi­tuel­le­ment enterré dans le sol, comme il est dit qu’il s’amé­liore avec les années. Il est assez courant de le garder cinq ans ou même jusqu’à vingt ans. Il vire au rouge foncé et devient très amer, brûlant la gorge, mais il est haute­ment estimé, offert lors des mariages, des funé­railles et des grandes occa­sions, et il est égale­ment utilisé comme médi­ca­ment. Il est géné­ra­le­ment enfoui sous un canal d’ir­ri­ga­tion. À Ganesh du Hunza, j’ai ouvert le canal qui passait sous la rue prin­ci­pale et sous l’eau se trou­vait le beurre du village. Il est donc gardé au frais et en sécu­rité en été grâce à l’eau qui coule au-dessus. Lorsque l’hi­ver arrive et que le canal est à sec, chaque proprié­taire peut récu­pé­rer son beurre.

Ce beurre « momi­fié » n’est pas du goût d’Emily et David Lorimer qui ont de la diffi­culté à se procu­rer du beurre frais pendant leur séjour en 1934, alors que John Tobe trouve déli­cieuse une variante de couleur blanche (proba­ble­ment fraî­che­ment barat­tée) à laquelle il trouve un goût de fromage. Il explique (Tobe JH, 1960A16 page 310) :

Ils n’uti­lisent pas de barattes en bois ou en métal telles que connues en Occident. Ils se servent géné­ra­le­ment de peaux de chèvre. Elles sont retour­nées pour que le côté lisse et bronzé soit à l’ex­té­rieur. Ensuite, les extré­mi­tés de la peau sont soigneu­se­ment cousues ensemble. […]

Ensuite, la peau remplie de lait est brin­gue­ba­lée, frap­pée, tour­née et tordue au niveau des genoux. Cette opéra­tion est effec­tuée en continu jusqu’à ce qu’une sorte de soli­di­fi­ca­tion ait lieu.

En 1960, la ghee (beurre clari­fié par un chauf­fage) est préfé­rée au beurre traditionnel.

Un yak
Un yak

La chasse était un sport favori des Hunzas, mais déjà en 1935 une grande partie de la faune avait disparu. RCF Schomberg le déplore (1935A7 page 195) :

Il y a une guerre perpé­tuelle contre tous les animaux vivants, les renards pour leur four­rure, les oiseaux pour leur viande et leurs plumes, et même les moineaux sont pour­sui­vis sans relâche par des petits garçons avec des frondes et des pierres. Le ram chikor, ou coq de neige de l’Himalaya, est piégé en faisant de petits trous carrés dans le sol, de dix-huit pouces de profon­deur et de deux pieds carrés, avec des flancs en pierre affleu­rant le sol. On met ensuite une feuille mince couverte de neige et du grain est dispersé par dessus. Les oiseaux marchent et tombent, et on peut en captu­rer quatre ou cinq avec ce simple appareil.

Le résul­tat de cette pour­suite inces­sante de toute créa­ture est que la vie sauvage est presque éteinte dans l’Agence de Gilgit. Un ou deux nullahs [vallées étroitesN67] sont préser­vés par les chefs, mais même ceux-ci sont bracon­nés. Il est dépri­mant d’er­rer à travers beau­coup de pays, un magni­fique terrain pour les bouque­tins et le markhor, sans voir aucun signe de créa­ture sauvage. J’ai souvent exhorté les chefs à préser­ver [cette faune], deman­dant ce que leurs enfants feraient comme sport, mais l’Asiatique est beau­coup trop égoïste et à courte vue pour voir les avan­tages à tirer de la protec­tion. Cela demande de l’ef­fort et tout effort est à proscrire.

Emily Lorimer signale qu’en 1934–35 les bouque­tins ont été quasi­ment élimi­nés par les chas­seurs alors que leur cuir était de la meilleure qualité pour la fabri­ca­tion des bottes tradi­tion­nelles (Lorimer EO, 1939A3 page 225). Le cuir de vache est utilisé comme substi­tut. Elle précise que les enfants ne font jamais de glis­sades sur la glace pour ne pas user leurs chaus­sures — s’ils en possèdent. David Lorimer ajoute que faire des boules de neige et des glis­sades est un luxe d’en­fants qui peuvent rentrer sécher leurs habits et se réchauf­fer devant un bon feu, alors que ceux du Hunza ne trou­ve­ront qu’un petit feu à l’heure de la prépa­ra­tion du repas (Lorimer EO, 1939A3 page 226).

La chasse est restée le sport favori des diri­geants du Hunza. Barbara Mons écrit (1958A15 page 130) :

À chaque automne le Mir remonte la vallée jusqu’à sa maison de campagne de Gulmit pour s’adon­ner à la chasse. Les oies arrivent en grand nombre au lac entre le 12 et le 15 octobre. Muhammad Nazim Khan [le grand-père de Jamal Khan] dit qu’il en tuait 245 en quelques jours, et le Mir [Muhammad Jamal Khan] écrit que cette année [1956] lui et le Political Agent de Gilgit ont tué 65 oies et 250 canards en un jour.

En été, des échanges ont lieu entre les villa­geois et les hommes envoyés avec les trou­peaux sur les hauts pâtu­rages (Lorimer EO, 1939A3 page 287) :

Le hommes restés au village font main­te­nant des pèle­ri­nages en direc­tion des tér [alpages] pour en descendre le fumier collecté par leurs frères, haut dans la montagne avec les animaux. Ils s’ar­rangent en géné­ral pour se rencon­trer à mi-chemin, le frère du village appor­tant tout ce dont l’autre pour­rait avoir besoin et le frère du tér descen­dant non seule­ment le fumier mais aussi du beurre et du brús, une sorte de prépa­ra­tion de yaourt séché qui ressemble à un fromage crémeux. Les gars là-haut sur le tér passent du bon temps. Ils n’emportent que leurs vieux habits car la vie y est rustique et ils travaillent dur. Partout où ils trouvent un morceau de terrain adéquat ils sèment un peu d’orge, atte­lés aux-mêmes à la char­rue afin de ne pas fati­guer les chevaux ou les bœufs qu’ils peuvent avoir amenés et qu’ils estiment méri­ter un congé.

John Clark avait une vision critique du mode d’éle­vage des moutons (1957N22 page 85) :

Ils n’avaient jamais appris à élever un trou­peau de brebis repro­duc­trices avec quelques dollars pour les entre­te­nir. Une saison d’agne­lage à la fin du prin­temps serait le système plus effi­cace, lorsque les trou­peaux entrent dans les luxu­riants pâtu­rages d’al­ti­tude, avec presque tous les agneaux abat­tus à la fin de l’au­tomne de sorte que seuls les trou­peaux repro­duc­teurs doivent être alimen­tés en hiver. Ces gens essayaient de garder leurs trou­peaux aussi nombreux en hiver qu’en été et ne tuaient un animal que lors­qu’il attei­gnait un âge extrême. Correctement formés, ils pour­raient augmen­ter leur volume de viande et de fumier tout en main­te­nant leurs stocks de laine, en modi­fiant simple­ment leurs pratiques d’éle­vage. Ce serait une réelle amélio­ra­tion pour tous les Hunzas. Cela ne coûte­rait que le temps et la patience néces­saires pour gagner leur confiance et les convaincre d’essayer.

Nigel Allen signale aussi que l’éle­vage de chèvres n’est pas une excel­lente option (1990A20 page 406) :

Les chèvres, pas seule­ment sauvages mais aussi, de manière impor­tante, domes­tiques, sont vitales dans la culture hunza. Chaque famille possède des chèvres mais seuls les hommes peuvent les traire : tel est le lien cultu­rel entre la procréa­tion des chèvres et la mascu­li­nité (Jettmar 1960A17). Ces chèvres entravent la produc­tion de nour­ri­ture au Hunza. Elles contri­buent peu à la nour­ri­ture des Hunzakuts. On les laisse en liberté pendant toute la fin de l’au­tomne, l’hi­ver et le début du prin­temps, ce qui empêche toute culture qui pour­rait four­nir du four­rage ou contri­buer substan­tiel­le­ment à la produc­tion de nour­ri­ture. […] Si les animaux étaient atta­chés pendant la période où ils sont proches de la maison, de nombreux arbres frui­tiers pour­raient être culti­vés en espa­lier le long des murs des terrasses.

La légende du « végé­ta­risme par choix » de la popu­la­tion Hunza est mal en point (Clark J, 1957N22 page 164) :

Chaque famille possède si peu d’ani­maux qu’elle ne peut en abattre qu’un ou deux par an, ce qu’elle fait à la période du Tumushuling [fête du solstice d’hi­ver] en décembre. Sachant qu’un mouton nour­rit une famille envi­ron une semaine, cela signi­fie que le Hunza moyen consomme de la viande une à deux semaines par an. Comme les visi­teurs viennent toujours en été, cela explique égale­ment le récit ridi­cule selon lequel les Hunzas sont végé­ta­riens par choix.

Une histoire est vraie : ils mangent certai­ne­ment le mouton en entier ! Cerveau, poumons, cœur, tripes, tout sauf la peau, la trachée-artère et les organes géni­taux ! Ils nettoient les os avec une minu­tie qui ferait honte à un chien occi­den­tal et, fina­le­ment, ils craquent toujours les os pour sucer la moelle.

Comme leur régime alimen­taire est pauvre en huiles et en vita­mine D, tous les Hunza ont des dents fragiles et la moitié d’entre eux ont des poitrines et des genoux rhuma­tis­maux de rachi­tisme subcli­nique. « Le Hunza en bonne santé, où tout le monde a juste ce qu’il lui faut » !

Les boyaux de moutons sont aussi appré­ciés pour la fabri­ca­tion des cordes d’arcs et de cithares (Lorimer EO, 1939A3 page 225). 

L’usage de la viande a égale­ment été commenté par Allen Banik en 1958 (1960B2 page 129) :

Les plats de viande sont prin­ci­pa­le­ment des ragoûts qui mijotent dans de grands réci­pients avec des céréales complètes comme le millet, le blé, l’orge ou le maïs. Dans la dernière partie de la cuis­son on y ajoute des légumes frais pour faire un ragoût de mouton, un vrai délice pour les Hunzakuts.

La contri­bu­tion des animaux à la produc­tion végé­tale est notable, bien que diffé­rente de celle que voulaient voir les adeptes du bio (Clark J, 1957N22 page 164) :

Mais le fumier produit par les trou­peaux est plus impor­tant que la laine, la viande ou le lait. Sans cela, le grain mour­rait en une seule année et les vergers ne donne­raient pas de fruits. Il s’ac­cu­mule tous les soirs dans les corrals des pâtu­rages d’été et les bergers en extraient des bouses qu’ils sèchent sur les toits de leurs petites cabanes. Ils emportent sur leur dos des tonnes de fumier et de beurre chaque fois qu’ils descendent dans leurs villages et en rapportent de la farine, du sel et du thé pour leurs sites de pâtu­rage de moutons. Les accu­mu­la­tions hiver­nales dans les enclos du village sont toujours mélan­gées avec des feuilles et de la paille, car les habi­tants n’ont pas appris à construire des mangeoires, de sorte que les moutons souillent une partie de leur four­rage avec leur fumier. C’est la base du récit selon lequel les Hunzas feraient du compost. Quand je leur ai posé la ques­tion, ils ont tous ri de bon cœur à l’idée de perdre de bonnes feuilles en les mélan­geant déli­bé­ré­ment avec du fumier.

La fragi­lité de cet agro-pastoralisme est consi­dé­rable. Le pays, en 1950, survi­vait dans la préca­rité, une situa­tion qui s’était guère amélio­rée en 1966 (Ali SM, 1966A18). Le géologue Clark précise (1957N22 page 162) :

Les Hunzas n’ayant que du fumier comme engrais, leurs cultures reçoivent suffi­sam­ment de nitrates mais souffrent d’une grave carence en calcaire et en phos­phates. Le mélange de sable et de poudre de roches [des terres culti­vées] est telle­ment poreux que l’ir­ri­ga­tion élimine les nitrates presque aussi vite que les agri­cul­teurs les ont insé­rés, de sorte qu’il faut ferti­li­ser quatre fois par an. Les rende­ments en grain ne dépassent jamais les deux tiers de ceux aux États-Unis, et ceux de la luzerne ne dépassent pas le quart, malgré le soin apporté à la culture non-mécanisée. Beaucoup d’arbres frui­tiers ont des feuilles rouges aux extré­mi­tés des branches et affichent d’autres signes de carence dans le sol. Contrairement aux Nagaris, les Hunzas ne collectent pas et ne traitent pas leurs eaux usées pour ferti­li­ser. Ils défèquent géné­ra­le­ment dans leurs champs, là où la lumière du soleil et la séche­resse ont tendance à stéri­li­ser. Les nitrates sont ainsi renvoyés dans le sol sans dissé­mi­na­tion de la dysen­te­rie et de la pyodermite.

Les Hunzas ont dépassé les Chinois dans l’uti­li­sa­tion de chaque centi­mètre carré de terre. J’ai mesuré des terrasses près de Baltit pour lesquelles l’angle de la pente était de 60 degrés, c’est-à-dire que le mur de soutè­ne­ment de chaque terrasse était envi­ron deux fois plus haut que la terrasse était large. Parfois, les Hunzas créent réel­le­ment des champs. Ils trouvent une face nue en granite avec une pente ne dépas­sant pas 20 degrés et construisent à son pied un mur de soutè­ne­ment en forme de crois­sant. Ils intro­duisent ensuite de l’eau jusqu’à former un étang derrière le mur, lais­sant le sable se dépo­ser, puis drainent l’eau claire et inondent de nouveau. En répé­tant cela pendant un an ou deux, une petite terrasse est formée. C’est sans doute l’expédient le plus déses­péré dans le monde entier pour des gens qui manquent de terre, mais les visi­teurs ont écrit du Hunza qu’il était un pays où tout le monde a « juste assez » et où il n’y a pas de pauvres !

Hunza Pani

À l’époque de John Biddulph, les Hunzas étaient déjà répu­tés pour leur amour du vin produit à partir de vignes grim­pant aux murs de leurs terrasses et aux flancs de montagne. Il écrit (Biddulph J, 1880A1 page 84) :

La consom­ma­tion de vin a beau­coup dimi­nué sous l’Islam, et là où elle est encore prati­quée, elle est dissi­mu­lée autant que possible, sauf au Hunza et au Ponyal, où les réjouis­sances publiques ne sont pas inha­bi­tuelles. La secte Maulaï [ismaë­liens] ne fait pas un secret de cette pratique et, lors de ma visite au Hunza en 1876, une bouteille de whisky écos­sais avait si glorieu­se­ment enivré [le Mir] Ghazan Khan que tous les Hunzas en parlaient avec admiration.

Le docteur Allen Banik fait l’éloge du vin « auquel [il] a occa­sion­nel­le­ment goûté avec des “résul­tats grati­fiants” ». Le Mir Muhammad Jamal Khan en parle comme du “Hunza Pani” (Banik AE, 1960B2 pages 130–131) :

Quand j’ai abordé le sujet à table avec le Mir, il a ri de bon cœur.
— « Est-ce que les gens se s’en­ivrent en buvant du Hunza Pani ? » ai-je demandé.
Il a fait non de la tête.
— « Est-ce qu’ils en boivent libre­ment ? » ai-je insisté. « Plus de deux verres chaque fois ? »
— « Oui, bien sûr », Son Altesse m’a assuré. « Les nuits de fête ils en boivent de pleines bouteilles, et tous les jours ils en consomment aux repas. »
Face à mon regard incré­dule, le Mir a ajouté : « C’est peut-être pour cette raison que nous sommes répu­tés le peuple le plus sain et le plus heureux du monde ! »

Banik n’a pas saisi que le terme “Hunza Pani” était une plai­san­te­rie quand il écrit sans une trace d’hu­mour (1960B2 page 130) : « Le Hunza Pani jouit d’une haute répu­ta­tion au Moyen-Orient et presque tout le monde est dési­reux d’en obte­nir. » Le mot “pānī” signi­fiant « eau » en hindous­tani, on pour­rait à la rigueur le rappro­cher de “pīna” (boire) qui a donné le fran­çais « pinard » !

Cette anec­dote me rappelle un collègue alle­mand qui, fier de parler fran­çais dans une récep­tion de l’am­bas­sade de France, s’était écrié à l’heure du café : « Oh ! du jus de chaus­settes ! » Elle est révé­la­trice de la manière dont la plupart des visi­teurs étran­gers prenaient à la lettre les paroles du Mir du Hunza.

Obéissance, condition féminine, bonnes mœurs

Hunza - Buyal Singh, père de Sherin Beg (équipe de John Clark) avec son plus jeune fils
Buyal Singh, père de Sherin Beg (équipe de John Clark) avec son plus jeune fils. Source : John Clark (1957A11 page 128)

Jay Milton Hoffman résume la struc­ture fami­liale des Hunzas en des termes qui reflètent plus son point de vue sur la société améri­caine de son époque (1961) qu’une analyse menée avec la rigueur scien­ti­fique dont il se targue (1968B5 page 61) :

Je crois person­nel­le­ment que la vie de famille au Hunza est diffé­rente de celle dans n’importe quel autre endroit du monde. Le mari est défi­ni­ti­ve­ment le chef de la maison. Il peut conver­ser avec n’im­porte qui à n’im­porte quel endroit. Mais pas sa femme. Elle n’est pas auto­ri­sée à parler avec d’autres hommes, sauf si son mari est présent.

La femme a beau­coup de respect pour son mari et ne fera rien pour lui déplaire. Les femmes sont des épouses et des mères dévouées.

Les enfants sont très obéis­sants et ne diront jamais un mot irres­pec­tueux à leur père ou à leur mère. […] Les mères ne sont pas non plus là pour passer leur temps à des jeux de cartes, regar­der des émis­sions de télé­vi­sion heure après heure ou lire des romans capti­vants jusqu’aux petites heures de la nuit. Les femmes de la terre de Hunza prennent soin de leurs enfants et les disci­plinent avec soin.

Emily Lorimer a une compré­hen­sion plus précise du rôle des femmes chez les Hunzas (Lorimer EO, 1939A3 page 117) :

Si une rúli gus (maîtresse de maison) se montre trop géné­reuse dans son ration­ne­ment pendant les mois d’abon­dance suivant la récolte, toute la famille risque de dépé­rir avant l’an­née suivante ; ainsi, une « femme compé­tente » est fort appré­ciée, et l’in­com­pé­tence est un motif valable de divorce. Aucune animo­sité n’est ressen­tie ni expri­mée, mais elle retourne chez le père et la mère qui l’ont nourrie.

Un regard tragique mais réaliste a été projeté par John Clark (1957N22 page 171) :

Les femmes du Hunza se suicident plus souvent que les hommes. Parfois, elles sautent d’une falaise ou, dans des condi­tions moins déses­pé­rées, elles mangent cinquante amandes amères d’abri­cot. Celles-ci contiennent une dose mortelle d’acide prus­sique, mais celui-ci est absorbé si lente­ment que la mort ne survient pas avant plusieurs heures. Si un émétique leur est admi­nis­tré pendant cette période, leur vie peut être sauvée. Il n’y a pas au Hunza les fréquentes maltrai­tances physiques de femmes que l’on voit en Chine, ni non plus beau­coup d’infidélité. Les femmes sont censées faire le ménage, désher­ber les champs et aider à la récolte ; une divi­sion équi­table du travail, car leurs petites maisons stériles néces­sitent peu d’at­ten­tion. L’homme laboure, plante, irrigue, récolte, esca­lade les montagnes à la recherche de bois de chauf­fage et surveille les troupeaux.

Les femmes hunzas ne souffrent pas de surme­nage, de bruta­lité ou de maris volages, mais elles sont consi­dé­rées comme intel­lec­tuel­le­ment infé­rieures. Un véri­table homme ne parle jamais à une femme en dehors de sa propre famille et, même au sein de la famille, les hommes rendent visite à d’autres hommes et les femmes restent entre elles. Les femmes sont sans éduca­tion parce qu’elles n’accompagnent jamais leurs hommes lors de voyages, même jusqu’à Gilgit, et on leur dit rare­ment quoi que ce soit du monde exté­rieur. Elles n’ont rien, mis à part des ragots, pour se nour­rir l’es­prit. L’ennui infini d’une vie d’où sont exclus la grâce et les contacts humains satis­fai­sants, et dans laquelle le sexe sert à la procréa­tion sans aucune conno­ta­tion d’amour, est proba­ble­ment la cause sous-jacente de la plupart des suicides. Une querelle parti­cu­lière ou une crise suffisent à libé­rer leur malheur latent.

Au sujet de l’in­fi­dé­lité conju­gale, RCF Schomberg décrit la coutume en usage au Hunza (1935A7 page 204) :

L’infidélité n’est plus très courante, quelle qu’elle l’ait été dans le passé. Si un homme voit sa femme mal se compor­ter avec un autre homme, il est auto­risé à tuer les deux en même temps sur place : s’il tarde, il perd son droit. La raison en est clai­re­ment d’empêcher toute négo­cia­tion, avec la menace de tuer le délin­quant s’il n’est pas d’ac­cord. Si la femme et son amant sont capables de rejoindre le chef, ils sont en sécu­rité et aucun mal ne peut leur arri­ver, mais ils restent dans une sorte d’es­cla­vage domes­tique envers le souve­rain pour le restant de leurs jours. Par contre, s’ils peuvent donner à la fois au Raja ou au Mir et au mari lésé une somme en bétail égale au double de celle que le mari a versée lors de son mariage, l’affaire est close et la femme part dans son nouveau foyer.

Cette coutume béné­fi­ciait donc finan­ciè­re­ment au Mir, ce qui n’a rien d’une surprise…

Le Mir Muhammad Nazim Khan, qui régnait de 1892 à 1938, avait écrit dans son auto­bio­gra­phie (Tobe JH, 1960A16 page 363) :

Autrefois, si quel­qu’un commet­tait un adul­tère, sa maison pouvait être détruite, ses animaux abat­tus et ses arbres coupés sans que ceux qui en avaient pris l’ini­tia­tive ne soient inquié­tés, et bien que cette coutume soit tombée dans la désué­tude, il est toujours consi­déré légi­time qu’un homme tue l’amant de sa femme s’il peut les prendre en « flagrant délit » !

Hunza - Les femmes et les filles regardent une cérémonie de mariage depuis les toits avoisinants
Les femmes et les filles regardent une céré­mo­nie de mariage depuis les toits avoi­si­nants car la foi musul­mane leur inter­dit de se mêler aux hommes pendant les événe­ments sociaux. Source : Renée Taylor & Mulford J Nobbs (1962B3 page 46)

De manière géné­rale, par respect de leurs obli­ga­tions reli­gieuses, les femmes ne prennent aucune part active dans les fêtes et rituels (musique et danse) : « D’ailleurs, les femmes n’ont ni droit ni privi­lèges », constate John Tobe (1960A16 page 342) qui pour­tant affir­mait que « le peuple hunza jouit de la liberté et de la démo­cra­tie » (1960A16 page 293). Il faut dire que Tobe a une concep­tion très parti­cu­lière de la liberté et de l’équité, surtout s’agis­sant des femmes (1960A16 pages 349–350) :

C’est un fait posi­tif que les hommes de Hunza battent leurs femmes. J’ai véri­fié deux fois ce fait assez impor­tant. Le Mir m’a dit qu’il ne connais­sait qu’un cas dans lequel un homme aurait admi­nis­tré des raclées de manière exces­sive et injuste à son épouse. Dans tous les autres cas, les hommes ne sont ni punis ni jetés en prison pour cela. Si une femme ne fait pas ce que son mari commande, il la bat. Si elle donne trop géné­reu­se­ment la propriété de son mari à ses parents, il la bat égale­ment. Si elle le trompe et qu’il l’at­trape, il a le droit de la tuer ainsi que son séducteur.

Cela paraît avoir un excellent effet sur le main­tien d’un haut niveau de loyauté. Je ne sais pas comment les peuples occi­den­taux juge­ront les habi­tants du Hunza à la lumière de ce que j’ai rapporté ici, mais quels que soient votre juge­ment et votre opinion, je vous ai exposé les faits.

Le thème de l’obéis­sance (aux parents et au Prince) est récur­rent dans l’ou­vrage de Jay Milton Hoffman. Il écrit (1968B5 page 58) :

Il faut garder en tête qu’au Hunza il n’y a pas de meurtres, pas de voleurs. Par consé­quence, pas de juges, pas de poli­ciers et pas de prisons. Le gouver­ne­ment est ce qu’on pour­rait appe­ler une société patriar­cale, quelque chose de simi­laire à ce qui exis­tait à l’époque où Moïse diri­geait Israël. Il est démo­cra­tique en nature [sic].

Ophtalmologue, le docteur Allen Banik avait une vue plus précise du mode de gouver­nance. Après avoir assisté, en 1958, à un procès au Conseil des Anciens « mis en scène pour moi » dirigé par le Mir Muhammad Jamal Khan « qui agit en conseiller », il écrit (1960B2 page 110) :

Les Hunzakuts ont une forme de gouver­ne­ment très démo­cra­tique, bien que l’État soit gouverné par le Mir, qui a le droit de vie ou de mort sur ses sujets. […] La plus forte puni­tion qui peut être impo­sée est le bannis­se­ment du Hunza.

Ce discours angé­lique de visi­teurs à l’écoute exclu­sive de la famille prin­cière — ou de ceux qui copiaient bête­ment les écrits des premiers — est malheu­reu­se­ment contre­dit par Clark (1957N22 page 61) :

Shimshal [N68], le péni­ten­cier du Hunza [à 3000 mètres], était l’un des endroits les plus déso­lés de la planète. Je le sais car je l’ai visité une fois. Pendant tout l’hi­ver, les nuages sont suspen­dus comme un linceul glacial au-dessus du village. Pendant des semaines, il n’y a pas de soleil et la tempé­ra­ture reste autour de zéro avec les vents hurlants.

À ce sujet, Emily Lorimer s’était conten­tée de la version offi­cielle pour décrire le système péni­ten­tiaire. Elle écrit ce qu’elle a entendu au sujet de l’exil dans la vallée de Shimshál, qu’elle n’a pas visi­tée (1939A3 pages 121–122) : « On y trouve de la nour­ri­ture et des pâtu­rages en abon­dance, et la vie y est à certains égards plus luxueuse que dans le bas du Hunza ». Il s’en­suit que« au bout de quelques années d’exil, le fauteur de trouble revient avec plus de sagesse ». Toutefois, malgré ce trai­te­ment bien­veillant, « les délin­quants du Hunza ne deviennent pas des récidivistes. »

Les juge­ments rendus dans le passé pouvaient être bien plus sévères, bien que toujours avec une touche de modé­ra­tion. Muhammad Nazim Khan écri­vait dans son auto­bio­gra­phie (Tobe JH, 1960A16 page 363) :

Si l’on consi­dère qu’une condam­na­tion à mort est néces­saire, les personnes sont rassem­blées et si une seule se prononce en faveur du coupable, sa peine est remise. Sinon, il est exécuté en présence de tous.

Une anec­dote rappor­tée par John Tobe (sans mention de la source) donne une idée plus précise de l’exer­cice de la justice au Hunza (1960A16 page 362) :

Un autre cas [de crime] s’est produit il y a envi­ron 10 ans lorsque le fils du vizir s’est disputé avec un jeune homme et une fille. Dans ce cas, le garçon et la fille […] se condui­saient mal à proxi­mité de la maison du vizir. Une dispute a démarré quand on leur a demandé de quit­ter les lieux. Le jeune homme est devenu indis­ci­pliné, puis offen­sif et il a dit beau­coup de choses méchantes et indé­centes. Le fils du vizir lui a demandé de partir et de bien se tenir, mais le jeune homme a refusé d’écou­ter et a persisté dans ses actions. Le fils du vizir est entré chez lui, a pris un fusil et lui a dit : « Maintenant, éloigne-toi d’ici ou je te tire­rai dessus ! »

Mais le jeune voyou a encore refusé d’écouter ou d’être averti. Alors le fils du vizir lui a tiré dessus. Lors du procès, il a affirmé ne pas savoir que l’arme avait été char­gée et qu’il avait simple­ment proféré la menace pour effrayer le garçon et lui faire prendre conscience de ses actes. Le garçon est décédé et le fils du Wazir a été accusé de meurtre. Il a été exilé à Shimshal pendant 10 ans.

Peu de temps après, les parents du défunt ont comparu devant le Mir et l’ont prié de remettre sa peine au fils du vizir, car ils affir­maient croire qu’il ne voulait pas tirer sur leur fils. En outre, leur fils était à l’ori­gine de l’agres­sion. Après qu’il ait passé deux ans à Shimshal, le Mir l’a fait reve­nir et, à l’heure actuelle, à Hunza, ce garçon est main­te­nant le vizir.

Tobe ajoute (page 362) :

Autrefois, une forme de puni­tion appli­quée au Hunza, sur ordre du Mir, consis­tait à immer­ger le coupable dans les eaux froides de la rivière Hunza. Une immer­sion de 15 minutes dans ces eaux glacées équi­va­lait à une condam­na­tion à mort.

Peut-être une recherche empi­rique sur la biostaseN69 ? 😉

Le fonc­tion­ne­ment à la fois fluide et forte­ment centra­lisé du gouver­ne­ment du Hunza est expli­qué à Jean et Franc Shor par un habi­tant de MisgarN54 en 1949 (Shor JB, 1955A12 page 267) :

« Chaque village élit son arbab [maire] », expli­qua Nabi Khan, « qui gouverne avec un conseil des anciens. L’arbab arbitre tous les conflits de la commu­nauté ayant pour la plupart trait au droit à l’eau [d’ir­ri­ga­tion]. Mais quand un conflit ne peut pas être réglé loca­le­ment, l’arbab télé­phone au Mir [Muhammad Jamal Khan]. Lors d’un grand événe­ment, par exemple une dispute autour d’un héri­tage, les parties en cause peuvent faire appel au Mir en personne. Tout ce qu’ils ont à faire est de marcher jusqu’à Baltit. »

Le réseau télé­pho­nique du Hunza a été construit par l’ar­mée britan­nique en 1920 puis entre­tenu par le gouver­ne­ment pakis­ta­nais. John Tobe était, comme Jean Shor, d’avis que le Mir gouver­nait son royaume par télé­phone, exigeant deux fois par jour un appel de chaque arbab pour faire le point (Tobe JH, 1960A16 page 514). Son frère Ayash était formé à la répa­ra­tion des télé­phones et postes de radio ainsi qu’à l’en­tre­tien des objets méca­niques (Clark J, 1957N22 page 44).

Jay Milton Hoffman (1968B5 page 59) rapporte un inci­dent au cours duquel un paysan Hunza se serait adressé en criant à lui et au Prince Sahib Khan, leur repro­chant d’avoir pris une photo d’un champ où travaillaient des femmes. Cet homme a été jugé par la cour et puni de trente coups de fouets pour son manque de respect envers un membre de la famille prin­cière et son hôte. Le Mir, dans sa magna­ni­mité, avait refusé d’as­sis­ter au procès pour éviter toute impli­ca­tion person­nelle dans cette condam­na­tion. Il avait aussi pris soin d’éloi­gner ses hôtes pendant l’exé­cu­tion de la sentence (1968B5 page 60).

John Clark raconte une anec­dote simi­laire au terme de laquelle un jeune homme qui avait osé criti­quer le Mir avait été condamné à deux ans d’exil au Pendjab (1957N22 page 88).

Hunza - La cour (durbar) du Mir Muhammad Jamal Khan en réunion (1950)
La cour (durbar) du Mir Muhammad Jamal Khan en réunion (1950). Source : John Clark (1957A11 page 128)

RCF Schomberg (1935A7 page 160) décrit le fonc­tion­ne­ment de la cour, dont le Mir est en réalité le seul arbitre mais aussi bénéficiaire :

Tous les chefs rendent la justice dans la cour publique (durbar) où, assis avec ses conseillers, le souve­rain rend une déci­sion qui est immé­dia­te­ment exécu­tée. Elle est géné­ra­le­ment juste, mais les conseillers sont souvent blâmés, car lorsque le Mir a prononcé sa peine, il se retourne et demande si sa sentence est juste. Ce n’est pas tant la ques­tion de savoir si l’af­faire a été jugée à juste titre, c’est en géné­ral le cas, mais plutôt de savoir si l’amende ou la péna­lité est exces­sive ou non ; et c’est ici que les conseillers échouent. Si c’est une amende, elle est géné­ra­le­ment versée au trésor, ce qui est un euphé­misme pour la poche du raja. Connaissant les tendances avides de leurs diri­geants, les anciens hésitent à réduire l’indemnité.

La hiérar­chie des obli­ga­tions collec­tives a été décrite par Clark dans le cadre d’une inon­da­tion à laquelle les paysans étaient inca­pables de réagir (1957N22 page 151) :

Les hommes [du Hunza] ne suivent pas leur propre conscience et ne se fient pas à leur propre juge­ment. Ils délèguent leurs déci­sions au roi (au Mir), à la coutume (dastur), ou à Dieu tel que repré­senté par leur concep­tion géné­ra­le­ment erro­née du Coran. Ainsi, les fermiers de Gircha s’étaient rési­gnés à ce que la rivière emporte leurs fermes dans ses flots parce que, pour commen­cer, le Mir n’était pas venu dans leur village leur donner l’ordre de détour­ner la rivière. Deuxièmement, personne n’a jamais essayé de détour­ner la rivière — ce n’était pas la dastur. Et si Dieu avait décidé qu’ils perdent leurs fermes, qui étaient-ils pour le défier ?

Emily Lorimer s’est aussi conten­tée de l’opi­nion expri­mée par les villa­geois au sujet des travaux collec­tifs (1939A3 page 83) :

Quand un nouveau travail est entre­pris pour le bien public, il est super­visé par le Mir, ou par le Wazir en son nom, et il est exécuté comme un travail commu­nau­taire dont chacun recon­naît la justice et la nécessité.

Clark était pour cette raison confronté à la diffi­culté de promou­voir une action collec­tive en dehors des sché­mas tradi­tion­nels (1957N22 page 151) :

La coopé­ra­tion ne s’étend jamais en dehors de la famille actuelle. Le Mir peut orga­ni­ser et mettre en œuvre un projet commu­nau­taire, tel que la répa­ra­tion d’un fossé ou l’ali­men­ta­tion d’un village frappé par la famine, mais aucun effort spon­tané n’a été déployé. Personne au Hunza, et peu en Asie, ne s’est imaginé membre d’un grand groupe dont dépend le bien-être de chacun. […]

Dans un monde où la concur­rence est féroce et où justice et charité sont rares, la famille devient la seule protec­tion contre l’in­jus­tice et la pauvreté. Toutes les autres familles sont des concur­rents et des enne­mis poten­tiels. Par consé­quent, il est logi­que­ment appro­prié de garan­tir à la famille tous les bons emplois à portée de main. Je savais que chaque fois que j’en­ver­rais Rachmet Ali ache­ter quelque chose aux pauvres gens de l’oa­sis du Hunza, tous les membres de son clan, le Drometing de Baltit, auraient la prio­rité pour vendre ; si Hayat était chargé de l’achat, il achè­te­rait de son clan, le Hakalakutz d’Altit. […]

Le système social fait de la malhon­nê­teté la meilleure poli­tique. Dans une commu­nauté haute­ment concur­ren­tielle et désor­ga­ni­sée comme les Hunzas, la désap­pro­ba­tion sociale est la seule restric­tion qui rend la malhon­nê­teté non profi­table. Si la pratique locale en vigueur est de mentir, d’es­cro­quer et de voler, l’homme malhon­nête a l’avan­tage sur son honnête voisin, mais sa malhon­nê­teté empêche tout déve­lop­pe­ment. Mes Hunzas, par exemple, ne pouvaient pas deman­der à un seul homme avec un cheval d’ame­ner les produits de ses voisins au marché de Gilgit, parce qu’ils ne pouvaient pas se faire confiance à ce point. De sorte que tout le monde devait aller à Gilgit indi­vi­duel­le­ment et tout le monde perdait du temps et de l’argent. Les Hunzas étaient plus honnêtes que la plupart des Asiatiques, mais leur code était telle­ment laxiste qu’il leur était impos­sible de mener la plus petite tran­sac­tion avec une effi­ca­cité occidentale.

Ce point de vue n’est bien entendu pas partagé par Jay Milton Hoffman qui fait un amal­game entre hospi­ta­lité, soli­da­rité et amour univer­sel (1968B5 page 56) :

Il appa­raît que les Hunzakuts pratiquent un amour plus frater­nel que partout ailleurs dans le monde. C’est un peuple très amical et les étran­gers qui visitent leur pays sont accueillis à bras ouverts. En réalité, on ne se sent pas étran­ger quand on traverse la vallée de la Hunza. Le mot « amour » semble être exem­plai­re­ment illus­tré de façon pratique dans la vie des Hunzakuts.

Les Hunzas sont des ismaé­liens de doctrine Maulaï dont le chef spiri­tuel est l’Aga KhanN70. Ils ont une pratique libé­rale de l’is­lam : tolé­rance de la consom­ma­tion de vin, pas de rituel d’abat­tage des animaux ni de port du voile pour les femmes, pas de jeûne spiri­tuel. Selon Biddulph (1880A1 page 121), ils utilisent à la place du Coran « un ouvrage appelé le Kalam-i-Pir, un texte en persan, qui n’est lu par personne d’autre que les hommes de leur culte ». Il ajoute : « Si on essayait de forcer à jeûner un Maulaï, il résis­te­rait en dévo­rant une pincée de pous­sière ».

En quatorze mois de séjour, les Lorimer n’ont entendu l’ap­pel à la prière (muez­zin) qu’une fois, le lende­main de la céré­mo­nie Gináni de la première récolte (Lorimer EO, 1939A3 pages 294–295). Et encore ! « J’ai jeté un œil au rideau de notre tente mais n’ai pas vu une préci­pi­ta­tion parti­cu­lière de la popu­la­tion pour aller prier »… Emily Lorimer écrit par ailleurs (1939A3 page 231) « qu’il n’a jamais existé de peuple moins super­sti­tieux que les Hunzas » bien qu’elle ait appris que des pouvoirs magiques étaient attri­bués au Prince (pages 236–237) :

Les deux jours de beau temps que nous avons eus pour la fête de Bopfau [semaille de l’orge en février] étaient presque un miracle : un miracle très conve­nable pour un chef que la tradi­tion suppose capable de contrô­ler la pluie et le soleil. On dit du grand-père du Mir, Ghazan Khan, qu’il était telle­ment versé dans cet art qu’il pouvait forcer la pluie à tomber quand il le souhai­tait et chevau­cher à travers sans se mouiller !

Hunza - La vieille mosquée d'Aliábád
La vieille mosquée d’Aliábád, avec Hurmat assis sur la véranda.
Source : Lorimer EO (1939A3 page 80)

Jay Milton Hoffman n’avait peut-être jamais rencon­tré de musul­man avant son voyage, car il inclut dans les « facteurs de santé et de longé­vité » des Hunzas la manière prodi­gieuse qu’ils ont de se saluer (1968B5 pages 143 et 146) :

Où qu’on voyage dans le pays des Hunzas, on trouve des gens sympa­thiques et cour­tois, non seule­ment avec les étran­gers, mais aussi entre eux. Quel merveilleux attri­but pour une nation !

Quand ils se rencontrent ou croisent un étran­ger, ils disent dans leur langue “Salaam Aleikum”. Celui à qui cette salu­ta­tion s’adresse répond “Aleikum Salaam”. “Salaam Aleikum” veut dire « Que la paix soit avec vous » et “Aleikum Salaam” signi­fie « Avec vous que soit la paix ».

Quelle manière enjouée de se saluer ! Notre monde serait merveilleux si partout les gens se saluaient avec un tel échange, « Que la paix soit avec vous » et « Avec vous que soit la paix » !

Dans nos conver­sa­tions avec les gens, il est apparu clai­re­ment qu’ils n’avaient pas de soucis. […]

Il ne fait aucun doute que les Hunzas ne sont pas du genre nerveux, irri­table et soucieux, parce que la nour­ri­ture qu’ils consomment contient toutes les vita­mines et miné­raux qui permettent une bonne santé et des nerfs solides.

Déjà, en 1961, Renée Taylor était émer­veillée par cette marque d’hos­pi­ta­lité : « D’où que vous appa­rais­siez, on vous salue avec leur “Salaam” habi­tuel. (Ce qui équi­vaut à notre “Comment allez-vous”. » (Taylor R, 1969B6 page 15). Quelques nuances linguis­tiques ont visi­ble­ment échappé au docteur Hoffman trop préoc­cupé par les vita­mines. Trente ans plus tôt, Emily Lorimer avait écrit (1939A3 page 238) :

Nous nous sommes salués mutuel­le­ment : “Jú na!” C’est la manière ancienne de se saluer des autoch­tones, encore bien plus fréquente que le “Salam alei­kum” de l’Islam que les femmes n’uti­lisent quasi­ment jamais. Quand vous dites “Salam alei­kum”, la réponse correcte pour les Hunzas est “Salam alei­kum”. Au début, bien sûr, nous répon­dions “W’aleikum as salam!” comme d’usage ailleurs chez les musul­mans ; mais cela finis­sait par sonner guindé et intel­lec­tuel à nos oreilles, de même qu’aux leurs, je n’en doute pas.

Bien que « natu­rel­le­ment démo­cra­tique » et ruis­se­lante d’amour aux yeux du docteur Hoffman, la société Hunza est à tous les niveaux (gouver­ne­ment et famille) une cari­ca­ture du patriar­cat, ce qui n’a choqué aucun des hommes et femmes qui lui ont tressé des couronnes au 20e siècle. Le colo­nel Schomberg décri­vait le système d’hé­ri­tage qui était toujours en vigueur au milieu du siècle (1935A7 page 132) :

Jusqu’au temps d’Asadullah Beg [1847–1885], vizir du Hunza, la propriété de la terre au Hunza était trans­mise de père en fils. Si l’un des fils décé­dait avant son père, la veuve prenait sa part qu’elle ait ou non des enfants. Ce système a été modi­fié de manière à ce qu’une femme qui a perdu son mari du vivant de son père reçoive une terre en fidu­cie pour ses fils en fonc­tion de leur nombre. L’idée sous-jacente à cet arran­ge­ment est qu’un homme qui survit à son père peut deve­nir le parent d’autres enfants de sexe mascu­lin : s’il décède avant son père, il est injuste que sa veuve avec un fils reçoive autant que son fils survi­vant ayant plusieurs enfants. Si un homme meurt sans avoir de fils, ses filles ont droit à une certaine quan­tité de grain prove­nant de la propriété de leur père, mais à aucune terre. En d’autres termes, la propriété foncière à Hunza doit être dévo­lue aux mâles, soit en descen­dance directe soit au plus proche parent mascu­lin au sein de la tribu.

Almas Aman, une des premières femmes artistes de scène au Gilgit-Baltistan.

Article créé le 18/10/2019 - modifié le 13/10/2022 à 15h07

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