Longévité

Hunza à perte de vue

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Groupes ethniques

Ouvrage “Between the Oxus and the Indus”
Source : A7

Un témoi­gnage « de ter­rain » sur les Hun­zas se trouve dans l’ou­vrage du colo­nel RCF Schom­berg, Bet­ween the Oxus and the Indus (1935A7 pages 110–219).

Encore un colo­nel ? En effet, de nom­breux ouvrages riches en don­nées his­to­riques et cultu­relles ont été écrits par des offi­ciers sur les ter­ri­toires de l’Em­pire bri­tan­nique. Une connais­sance pro­fonde de la hié­rar­chie sociale était vitale pour le main­tien de la chape colo­niale par une armée réduite au mini­mum. Les chefs de tri­bus et diri­geants locaux assu­raient le relais. C’est ain­si que la dis­ci­pline aca­dé­mique « anthro­po­lo­gie sociale » a vu le jour au Royaume-Uni !

Schom­berg dis­tingue plu­sieurs « races » — terme ancien dési­gnant les eth­nies (1935A7 pages 125 et 127). Les ortho­graphes des lieux ont été modi­fiées pour faci­li­ter leur loca­li­sa­tion sur la carteN26 :

Il existe trois divi­sions raciales dis­tinctes dans le Hun­za moderne. La par­tie infé­rieure du pays, c’est-à-dire depuis la fron­tière du Nagar au-des­sus de Cha­lat Bala, le long de la rive droite de la rivière Hun­za, à l’ex­clu­sion de Mur­ta­za­bad, est peu­plée par des habi­tants de la val­lée de l’In­dus. De Mur­ta­za­bad à Altit, tous deux inclus, les habi­tants sont les pre­miers habi­tants du Hun­za. Au-delà de Altit, à par­tir de Gul­mit, le pays est connu sous le nom de Lit­tle Guh­jal, autre­fois un état indé­pen­dant avec son propre gou­ver­neur ; il était peu­plé de Wakhis.

Il existe éga­le­ment de nom­breuses colo­nies, géné­ra­le­ment récentes, d’hommes Hun­za dans d’autres régions du pays, par exemple Mis­gar [N54], et dans la plu­part des cas, les terres nou­vel­le­ment ouvertes sont colo­ni­sées par des habi­tants du Hun­za eux-mêmes, la sur­po­pu­la­tion y étant très impor­tante. Le Hun­za pro­pre­ment dit, à la dif­fé­rence de l’É­tat moderne du Hun­za, n’est en réa­li­té que le dis­trict qui s’é­tend le long de la rivière sur cinq ou six miles et dont le chef-lieu est Bal­tit [proche de Kari­ma­badN23]. Les hommes du Hun­za ont vécu ici pen­dant des siècles dans un iso­le­ment com­plet. […]

Les gens eux-mêmes disent qu’ils viennent de Bada­khan et de Wakhan, ou, en d’autres termes, qu’ils sont d’o­ri­gine ira­nienne et tou­ra­nienne, turcs et tad­jiks. […]

Contrai­re­ment à John Bid­dulph (1880A1), RCF Schom­berg ne classe pas dans la même race/ethnie les habi­tants du Hun­za et du Nagar. Tout en recon­nais­sant leur ori­gine com­mune il y a plu­sieurs siècles, il sou­ligne leur dif­fé­ren­tia­tion consé­cu­tive à l’im­mi­gra­tion. Il décrit ain­si les Hun­zas (1935A7 pages 128–129) :

Com­ment sont les gens du Hun­za ? Je devrais les décrire comme étant de peau claire, bien bâtis et actifs, de taille moyenne et plu­tôt larges. Ils sont adap­tables et réac­tifs, et leur intel­lect est au-des­sus de la moyenne de celui de leurs voi­sins. […]

En tant que char­pen­tiers et maçons, armu­riers, fer­ron­niers ou même orfèvres, ingé­nieurs des routes, des ponts ou des canaux, les hommes Hun­za sont remar­quables. Même leur tis­su fait à la mai­son est meilleur que tout autre, et ils démontrent leur talent supé­rieur d’une dou­zaine de façons. […]

L’un de leurs défauts est leur ten­dance à se que­rel­ler. Ce sont de grands indi­vi­dua­listes qui ne s’ac­cordent pas faci­le­ment. Ils sont égoïstes envers leurs familles. Un Hun­za quit­te­ra son domi­cile pour gagner sa vie, mais enver­ra rare­ment de l’argent ou même une lettre à ses proches. Leur péché est celui de l’a­va­rice. La cupi­di­té est la malé­dic­tion du Kara­ko­ram, mais elle est pire au Hun­za que par­tout ailleurs.

Schom­berg tem­père les écrits de Knight, cités pré­cé­dem­ment, qui selon lui reflé­taient un point de vue trop péjo­ra­tif sur les « tri­bus » que le Royaume-Uni avait déci­dé de colo­ni­ser. Sous la férule des Anglais, les diri­geants du Hun­za s’é­taient enga­gés, en gage de leur auto­no­mie, à ne plus se livrer à des actes de guerre. Au moment où Schom­berg rédi­geait son livre (en 1935) les raids et tra­fics d’es­claves n’é­taient plus qu’un loin­tain sou­ve­nir. Il ira jus­qu’à avan­cer l’ex­cuse de la pau­vre­té pour jus­ti­fier leurs pra­tiques anciennes (Schom­berg RCF, 1935A7 page 129) :

Les bonnes et mau­vaises qua­li­tés des hommes Hun­za pro­viennent de l’en­vi­ron­ne­ment dans lequel ils vivent, où la sur­po­pu­la­tion est grande, où l’existence est une lutte et où la terre et l’eau sont tout à fait insuf­fi­santes. Des écri­vains ont décrit le Hun­za comme un État de voleurs, le Mir comme un chef de voleurs, et Knight [1893A2] a été par­ti­cu­liè­re­ment viru­lent dans cette des­crip­tion inexacte et bâclée. Le peuple était habi­tué à des incur­sions et des raids, à l’instar des Pathans, car aus­si bien au Hun­za qu’au Nord-Ouest les condi­tions éco­no­miques les obli­geaient à le faire. Mais il est pué­ril de dési­gner ces pay­sans indus­trieux comme une simple race de voleurs. Ce qu’ils n’ont jamais été. […]

Il recon­naît tou­te­fois une appé­tence pour l’argent chez les sou­ve­rains de la val­lée de la Hun­za, ce qui per­met de mieux com­prendre les dif­fi­cul­tés ren­con­trées quinze ans plus tard par John Clark (voir plus bas) dans ses trac­ta­tions avec le Mir du Hun­za (Schom­berg RCF, 1935A7 page 183) :

Les notables du Cache­mire peuvent être vénaux, mais c’est sou­vent le cas en Inde et je doute qu’ils soient pires que la plu­part de leurs col­lègues. S’ils prennent de l’argent c’est pour un ser­vice ren­du, alors que les diri­geants [de la val­lée de la Hun­za] prennent de l’argent à toute occa­sion, comme un droit inalié­nable, et ne font rien en retour.

Le colo­nel Schom­berg signale enfin un méca­nisme qui a pu jouer un rôle impor­tant dans la sur­vie et la san­té de ce peuple iso­lé (1935A7 page 130) :

Auto­nomes et satis­faits, ils sont res­tés intacts et sans influence, et ce n’est qu’a­près l’ex­pé­di­tion bri­tan­nique de 1891 qu’ils ont com­men­cé à cher­cher un emploi en dehors de leur pays. En rai­son de cet envi­ron­ne­ment, les habi­tants du Hun­za conservent encore un cer­tain nombre de mœurs et cou­tumes qui ont dis­pa­ru ailleurs.

Ils sont divi­sés en quatre tri­bus, à savoir Dira­mit­ting, Bara­tilling, Khu­ru Kutz et Burong, de par les quatre fon­da­teurs Diram, Barat, Khu­ru et Bou­rane, mais ces divi­sions sont sociales, pas raciales ni ter­ri­to­riales. Jus­qu’en 1930, toutes ces tri­bus étaient tota­le­ment exo­games, on ne se mariait jamais au sein de sa tri­bu, mais des cas endo­games sont main­te­nant [en 1935] connus. Par exemple, un de mes hommes, Hasil Shah, a épou­sé sa cou­sine ger­maine mais ils n’ont pas eu d’en­fants. Il y a quelques années, tout mariage au sein de la tri­bu était qua­si­ment vu comme un inceste.

Ce détail est impor­tant. L’i­so­le­ment était com­pen­sé par une exo­ga­mie réglée par la par­ti­tion de la popu­la­tion en groupes dis­tincts. On peut y voir une forme opti­male de pré­ser­va­tion du groupe eth­nique dans son ensemble. Un méca­nisme sem­blable aurait assu­ré la sur­vie et le déve­lop­pe­ment des pre­miers habi­tants de l’Aus­tra­lie.

La même pra­tique d’exo­ga­mie est décrite par John Tobe, qui la tient du Mir Muham­mad Jamal Khan, avec une ortho­graphe dif­fé­rente des noms de tri­bus : « Dira­mi­ting, Kho­ro­koch, Borong, Bara­ta­ling » (Tobe JH, 1960A16 page 303). Bar­ba­ra Mons pré­cise que la famille prin­cière appar­tient à une tri­bu dis­tincte des pré­cé­dentes (1958A15 page 110) :

La famille royale a de larges rami­fi­ca­tions et forme à elle seule une divi­sion ou classe tri­bale, appe­lée Tha­mo, sub­di­vi­sée en Kare­li, de nais­sance royale des deux côtés, et Arg­hun­da­ro, d’origine com­mune du côté fémi­nin. À l’in­té­rieur de ce groupe, le mariage a lieu avec l’ap­pro­ba­tion du Mir ou à son choix.

Une autre divi­sion, hié­rar­chique celle-ci, est décrite par Nie­gel Allen (1990A20 page 404) :

La socié­té hun­za, comme celle des val­lées arides plus à l’ouest en Afgha­nis­tan et à l’est dans l’Hi­ma­laya, était hié­rar­chi­que­ment divi­sée. Le groupe d’é­lite au Hun­za était les Aka­birs, qui man­geaient des nour­ri­tures de haut sta­tut, culti­vées loca­le­ment, comme le blé et l’orge. Le second groupe, les Sha­der, consom­maient du blé et de l’orge quand ils y avaient accès, mais étaient obli­gés occa­sion­nel­le­ment de man­ger du mil sétaire [millet des oiseaux] et du sar­ra­sin doux ou amer. Ces varié­tés de sar­ra­sin étaient la base de sub­sis­tance des Bar­bar­dar, le groupe le plus bas, dont le sta­tut était à peine supé­rieur à celui des esclaves. Une classe encore plus basse com­pre­nait les musi­ciens et for­ge­rons du Mir. La réha­bi­li­ta­tion sociale de ces gens est en cours, grâce au pater­na­lisme béné­fique des diri­geants musul­mans ismaë­liens, et plus tard leur vil­lage a été rebap­ti­sé de “Doma­shi” à “Momi­na­bad” dans une ten­ta­tive publique d’é­ra­di­quer leur ancien sta­tut de domi­nés. Aux moments de pénu­rie d’eau, les Bar­bar­dar étaient les pre­miers à être affa­més au prin­temps.

De la légende au mythe

Dans sa des­crip­tion détaillée des us et cou­tumes des habi­tants du Gil­git-Bal­tis­tan (1935A7 pages 125–197), le colo­nel RCF Schom­berg ne s’est pas pro­non­cé sur la san­té ou la lon­gé­vi­té des popu­la­tions en géné­ral, ni de celles des Hun­zas en par­ti­cu­lier.

Hunza - Akiko (assis à l'arrière) regarde Sóni berçant fièrement son premier petit-fils
Groupe fami­lial N°1A. Aki­ko – assis à l’ar­rière – regarde Sóni ber­çant fiè­re­ment son pre­mier petit-fils.
Source : E.O. Lori­mer, 1939A3 page 224.
Pho­to repro­duite sans réfé­rence dans l’ou­vrage de Bir­cher, 1952 (1942)B1 page 81.

Il est dou­teux que McCar­ri­son et d’autres visi­teurs euro­péens — mis à part les époux Lori­mer — aient pu mener des enquêtes de ter­rain en rai­son des bar­rières sociales et lin­guis­tiques. La langue prin­ci­pale des Hun­zas est le bou­rou­chas­kiN55. Le shi­naN56 et le wakhiN57 sont aus­si par­lés dans la val­lée de la Hun­za. Plus tard, John Clark (1956N22) com­mu­ni­quait en our­dou, langue offi­cielle du Pakis­tan ensei­gnée aux éco­liers, et il avait pris comme inter­prètes des jeunes gens « du peuple ». Pour presque tous les autres visi­teurs, après 1945, les échanges entre étran­gers et popu­la­tion étaient habi­le­ment pilo­tés par le Prince (Mir) Muham­mad Jamal KhanN6 et ses proches. Ce fil­trage de l’in­for­ma­tion a lar­ge­ment contri­bué au ren­for­ce­ment des croyances sur la san­té et la lon­gé­vi­té des Hun­zas.

En 1938, Guy Wrench écri­vait (A8 page 14) :

Les Euro­péens ne séjournent pas en Hun­za. En tran­sit, ils passent quelques jours à Bal­tit [Kari­ma­bad], capi­tale de Stan­za, ache­tant des four­ni­tures pour la suite de leur voyage et pro­fi­tant de l’hos­pi­ta­li­té de son célèbre gou­ver­neur le Mir Muham­mad Nazim Khan. Il n’existe aucun rap­port sur le Hun­za par un de ses rési­dents. Néan­moins, de nom­breux voya­geurs ont fait part de leurs impres­sions sur le Hun­za, et les offi­ciels de la Gil­git Agen­cy à laquelle le Hun­za est main­te­nant rat­ta­ché doivent visi­ter la val­lée dans leurs tour­nées offi­cielles. Ain­si, on connaît un bon nombre de choses sur le peuple Hun­za, mais super­fi­ciel­le­ment plu­tôt que de manière intime.

C’est typi­que­ment le cas de la plu­part des voya­geurs occi­den­taux auteurs des livres qui ont façon­né l’o­pi­nion sur le Hun­za. La construc­tion du mythe d’un groupe doté de qua­li­tés sur­hu­maines est emblé­ma­tique de la naï­ve­té de cer­tains Occi­den­taux face à des popu­la­tions dont ils ne connaissent ni la langue ni les cou­tumes.

Le fan­tasme d’un ber­ceau de la sagesse humaine pro­té­gé de toute « pol­lu­tion civi­li­sa­trice » — les « sau­vages en bonne san­té » selon William T Jar­vis (1981N7) — a exer­cé la même fas­ci­na­tion que la recherche com­pul­sive de l’El­do­ra­do illus­trée par Wer­ner Her­zog dans son film Aguirre, la colère de DieuN58 !

Maladies et mortalité

Dans son ouvrage Stu­dies in Defi­cien­cy Diseases, le doc­teur Robert McCar­ri­son par­lait ain­si des Hun­zas (1921A4 page 9) :

Ma propre expé­rience inclut un exemple de race, jamais sur­pas­sée dans la per­fec­tion phy­sique et l’absence de mala­die en géné­ral […]

Jay Mil­ton Hoff­man cite à l’ap­pui de cette affir­ma­tion (1968B5 page 222) un évé­ne­ment rela­té dans l’ou­vrage Holi­day in Hun­za publié par une mai­son d’é­di­tion adven­tiste (Hen­rick­son JH, 1960A14). Nous ver­rons que les Adven­tistes ont joué un rôle impor­tant dans la glo­ri­fi­ca­tion du végé­ta­risme des Hun­zas.

Le « show » à l’in­ten­tion des voya­geurs amé­ri­cains était orches­tré par la famille prin­cière (A14 pages 72–73) :

La Rani [Shams-un Nahar] avait sug­gé­ré au Dr Ver­na [Ver­na L. Rob­son] que dimanche matin elle reçoive les femmes néces­si­tant des soins médi­caux. Le Dr Ver­na était prête à cela, bien qu’elle eût très peu de médi­ca­ments. Une des salles du deuxième étage du palais a été amé­na­gée en salle d’examen et, à 10 heures, les femmes ont com­men­cé à arri­ver. La Rani elle-même a conduit chaque femme chez le méde­cin et l’a pré­sen­tée. Son Altesse tra­dui­sait les pro­pos de la patiente en our­dou pour l’in­fir­mière Lau­rice, et Lau­rice tra­dui­sait en anglais pour le méde­cin. Dix-sept femmes sont venues pour une consul­ta­tion et des conseils. Elles ont appor­té des assiettes de fruits et de légumes jus­qu’à ce que la table de la récep­tion soit cou­verte de pro­duits.

Le Dr Stan [Stan­ley Wil­kin­son] sem­blait tenir une cli­nique en conti­nu, car chaque jour plu­sieurs per­sonnes venaient sous sa tente, appe­laient “Doc­tor-Sahib” et expli­quaient “j’ai mal ici” ou “mon bacha [enfant], il ne va pas bien”.

Hoff­man a col­lec­té d’autres infor­ma­tions sur cet évé­ne­ment qu’il livre ici, avec une conclu­sion épa­tante dans son cha­pitre titré : Est-ce que quel­qu’un tombe jamais malade au Hun­za ? (Hoff­man JM, 1968B5 page 222) :

J’ai écrit à Mme Hen­rick­son pour lui deman­der des éclair­cis­se­ments sur les affir­ma­tions ci-des­sus. Elle m’a répon­du que les deux méde­cins avaient vu envi­ron 66 patients et que, dans la cli­nique du Dr Stan, il voyait sur­tout des enfants atteints de dys­en­te­rie ou de maux des yeux cau­sés par des pièces rem­plies de fumée parce qu’elles n’a­vaient pas de che­mi­nées — seule­ment une lumière ouverte dans le toit. Ain­si, sur une popu­la­tion d’en­vi­ron 55 000 per­sonnes, seules 17 femmes sont venues voir le Dr Ver­na L. Rob­son à l’é­poque quand elle a tenu la cli­nique [un seul jour] ! Les autres patients com­po­sés d’hommes et d’en­fants venus voir le Dr Stan­ley L. Wil­kin­son étaient au nombre d’en­vi­ron 49 et il s’a­gis­sait prin­ci­pa­le­ment d’en­fants.

Pour le moins, c’est un miracle moderne que si peu de gens sur 55 000 aient été suf­fi­sam­ment malades pour venir voir les méde­cins. Je crois sin­cè­re­ment que ces faits indiquent que les habi­tants du Hun­za sont effec­ti­ve­ment les plus sains du monde et que leur pays est véri­ta­ble­ment une fon­taine de jou­vence.

Sta­tis­tique impres­sion­nante, en effet… Sauf qu’il aurait dû se deman­der com­ment les 55 000 habi­tants de la « fon­taine de jou­vence » avaient été pré­ve­nus de la pré­sence des deux méde­cins… On peut même s’é­ton­ner qu’un si grand nombre aient consen­ti à venir, que ce soit dans le palais du Mir, les bras char­gés de fruits et légumes — ce qui laisse entendre qu’il s’a­gis­sait de femmes aisées proches de la famille prin­cière — ou sous la tente d’un étran­ger qui ne par­lait pas leur langue. Jewel Hen­rick­son avait d’ailleurs signa­lé dans son ouvrage Holi­day in Hun­za (1960A14) que de nom­breux patients s’é­taient pré­sen­tés spon­ta­né­ment après la scène dans le palais du Mir (voir plus bas).

Le doc­teur Hoff­man recon­naît tou­te­fois (1968B5 page 221) — mais sans don­ner de chiffres — que « de nom­breux bébés et jeunes enfants souffrent de dys­en­te­rie à cause de la mouche égyp­tienne [?] très com­mune au Hun­za et du manque d’hy­giène ». Ceci après avoir décla­ré (B5 page 108) qu’il n’y avait pas d’in­sectes au Hun­za !

John Tobe raconte en détail un entre­tien qu’il a eu en 1959, en pré­sence du Mir Muham­mad Jamal Khan, avec Muham­mad Yusuf Khan, un jeune méde­cin pakis­ta­nais pos­té à Alia­bad (Tobe JH, 1960A16 pages 379–387). Le méde­cin évoque des cas d’é­pi­lep­sie mais Tobe estime ils sont net­te­ment moins fré­quents — ou diag­nos­ti­qués ? — qu’aux USA. La mala­die la plus pré­va­lente, selon le méde­cin, serait la dys­en­te­rie qui est rare­ment grave. Des goitres com­mencent à appa­raître de manière inquié­tante chez les jeunes gens. Approu­vé par le Mir, John Tobe les attri­bue au fait que, depuis une dizaine d’an­nées, les gens uti­lisent du sel « raf­fi­né » impor­té de Gil­git au lieu d’u­ti­li­ser le sel de mine « natu­rel » de Shim­shal. Son diag­nos­tic s’ex­pose à la cri­tique, car il n’est pas avé­ré que ce « sel de l’Hi­ma­laya » serait plus riche en iode que le sel de mer. La même expli­ca­tion — sel « raf­fi­né » au lieu de « natu­rel » — est avan­cée pour jus­ti­fier la pro­gres­sion inquié­tante des caries den­taires, sans jamais envi­sa­ger que leur décou­verte plus fré­quente pour­rait être asso­ciée au sui­vi et à l’ac­cès aux soins den­taires.

Le méde­cin recon­naît que les Hun­zas sont réfrac­taires à l’i­dée de venir le consul­ter, étant plu­tôt enclins à croire que les mala­dies sont cau­sées par de mau­vais esprits (Tobe JH, 1960A16 page 384). John Tobe admet que les mala­dies des yeux et des pou­mons peuvent frap­per en hiver, à cause de la fumée des feux sans che­mi­née, et que les femmes en sont les pre­mières vic­times.

Bar­ba­ra Mons a inter­ro­gé le méde­cin en poste à l’hô­pi­tal de Bal­tit, en 1958, alors qu’il s’ap­prê­tait à opé­rer une appen­di­cite (Mons B, 1958A15 page 105) :

Dr. Saf­dar Mah­mood a récem­ment envoyé à mon mari une ana­lyse de tous les cas de mala­dies qu’il a eues à trai­ter l’an der­nier. Elles com­prennent, en plus d’une mul­ti­tude de plaintes humaines les plus ordi­naires, 384 cas de dys­en­te­rie, 1 de typhoïde, 734 d’autres mala­dies intes­ti­nales, 290 de palu­disme, 113 de fièvre rhu­ma­tis­male, 426 de goitre.

Elle ajoute que le for­ge­ron de Bal­tit reçoit fré­quem­ment des per­sonnes venues lui faire arra­cher des dents plu­tôt que de faire appel à un den­tiste.

Selon le doc­teur Muham­mad Yusuf Khan, les femmes ne consultent pas pour des pro­blèmes gyné­co­lo­giques et se résignent à mou­rir lorsque la mala­die s’ag­grave (Tobe JH, 1960A16 page 385). Elles tra­vaillent dur jus­qu’aux jours de leurs accou­che­ments, croyant que les efforts phy­siques faci­litent la par­tu­ri­tion. Le méde­cin recon­naît enfin, sans citer de chiffres, que la mor­ta­li­té infan­tile « n’est pas aus­si faible que ce que cer­tains auteurs vou­draient nous faire croire » (A16 page 386). Les quatre pre­miers fils du couple prin­cier (Muham­mad Jamal Khan et Shams-un Nahar) sont morts en bas-âge, mais les parents soup­çonnent qu’ils ont été empoi­son­nés par un membre de leur famille ou un ser­vi­teur (Hen­rick­son JH, 1960A14 page 63).

John Tobe dit avoir lu le livre de John Clark (1957A11) mais curieu­se­ment il ne com­mente pas ses obser­va­tions sur la san­té de la popu­la­tion du Hun­za… Ses cri­tiques des tra­vaux de Clark reflètent d’ailleurs une lec­ture super­fi­cielle ou for­te­ment biai­sée. Il revient sur son entre­tien avec le méde­cin dans le cha­pitre Mis­con­cep­tions de son ouvrage (Tobe JH, 1960A16 pages 620 et 617) :

Des affir­ma­tions pré­cises du méde­cin qui était en poste à Alia­bad au Hun­za, il est vrai que des mala­dies telles que le can­cer, le dia­bète, les mala­dies car­diaques et l’hy­per­ten­sion sont abso­lu­ment incon­nues au Hun­za. Mais il existe d’autres mala­dies, peut-être pas aus­si cru­ciales mais, néan­moins, des mala­dies graves. À mesure que de plus en plus de raf­fi­ne­ments de la civi­li­sa­tion seront connus et uti­li­sés au Hun­za, il est cer­tain que de nom­breuses autres mala­dies de civi­li­sa­tion, pour l’ins­tant incon­nues au Hun­za, arri­ve­ront dans ce pays. […]

Je n’ai encore jamais vu de race aus­si saine que celle des Hun­zas. Mais dire que c’était une race qui jouis­sait d’une san­té par­faite, je le consi­dè­re­rais un peu exa­gé­ré, car le méde­cin traite quelques patients de temps en temps actuel­le­ment, et l’hôpital accueille des per­sonnes malades. Je dois avouer hon­nê­te­ment que je n’ai vu aucun malade au Hun­za, mais il y en a beau­coup qui ne jouissent pas d’une san­té par­faite.

Tobe attri­bue la san­té de la plu­part des Hun­zas à leur iso­le­ment géo­gra­phique et au « magné­tisme des som­mets impre­nables déme­su­rés [qui] donne des forces à de nom­breux humains » (1960A16 page 268). S’il dit vrai, on serait en droit de lui deman­der pour­quoi leurs voi­sins les plus proches du Nagar n’en ont pas béné­fi­cié. La seule ten­ta­tive d’ex­pli­ca­tion serait que le sol du Hun­za est beau­coup plus acci­den­té et inhos­pi­ta­lier, indui­sant une forme de résis­tance natu­relle (1960A16 page 25).

Mouton Marco Polo
Mou­ton Mar­co Polo, gra­vure de Gus­tave Müt­zel (1883). Domaine public

Des témoi­gnages de situa­tions vécues par les visi­teurs illus­trent avec cer­ti­tude les capa­ci­tés phy­siques excep­tion­nelles de cer­tains Hun­zas, comme les trois hommes qui ont accom­pa­gné Franc Shor à la chasse au mou­ton Mar­co PoloN59 au-des­sus du gla­cier Batu­ra (Shor F, 1953A10 page 500) :

Les guides trou­vaient que je pro­gres­sais trop len­te­ment. Le shi­ka­ri [chas­seur] res­tait avec moi mais les pis­teurs se pré­ci­pi­taient en avant comme des chiens de chasse, fai­sant au moins trois fois plus de che­min que moi sans mani­fes­ter la moindre trace de fatigue. […] Les Houn­zas vou­laient chas­ser toute la nuit. J’é­tais épui­sé, mes pieds étaient en plomb, mes pou­mons sur le point d’é­cla­ter, mon cœur dan­sait la sara­bande. […]

L’ovis polii [mou­ton Mar­co Polo] a un corps de la taille d’un âne, une grosse tête et de magni­fiques cornes cour­bées. Un record du monde de tête, juste à côté, avait des cornes de 2 mètres le long de la courbe exté­rieure. Je me suis allon­gé, atten­dant que ma res­pi­ra­tion hale­tante se calme. Puis j’ai appuyé le fusil sur la crête, visé et pres­sé la gâchette.

Les ani­maux qui pais­saient se sont enfuis, comme pro­pul­sés par des hélices. Ils ont jailli en grim­pant au mur rocailleux. Tous sauf un gros bélier. Il est res­té immo­bile une seconde puis a déva­lé la pente. Tair Shar a tiré. Le jeune bélier a chu­té en plein vol. […]

Il nous a fal­lu, au guide et à moi, six heures pour reve­nir au vil­lage. Peu après, les pis­teurs sont arri­vés, cha­cun avec ses cent kilos de mou­ton sur le dos. Aucun d’eux n’a­vait l’air fati­gué.

Le mou­ton Mar­co Polo (ovis ammon polii) est un mou­ton alors que le bou­que­tin, bien plus fré­quem­ment ren­con­tré, est appa­ren­té à la chèvre (Tobe JH, 1960A16 page 468).

Il est com­pré­hen­sible que Franc Shor ait par la suite ten­té de dis­sua­der Allen Banik, âgé de de 52 ans, de se rendre au Hun­za (Banik AE, 1960B2 page 30) !

L’a­gi­li­té remar­quable des Hun­zas est confir­mée par Tobe (1960A16 page 373) :

On a beau­coup par­lé des habi­tudes de marche des Hun­zas… les longues dis­tances, les mon­tées, leur endu­rance et leur démarche légère. J’ai peu d’ex­pé­rience de leur endu­rance, mais de leur démarche je peux par­ler avec un cer­tain degré d’au­to­ri­té. Ils ont la marche et la cadence les plus légères et les plus agiles que j’ai jamais vues de ma vie. Ils semblent glis­ser ou sau­ter sans effort. Si des habi­tants de la pla­nète ont appris à mar­cher sans gas­piller d’énergie, je crois que les habi­tants du Hun­za connaissent ce secret. […]

Je n’ai aucun sou­ve­nir d’a­voir vu un Hun­za se repo­ser après une marche. […] En outre, ils ne s’af­fais­saient jamais, que ce soit en mar­chant, debout ou assis. Peu importe où vous les ayez vus, ils gar­daient la tête droite et la poi­trine ouverte.

Et page 181 :

Je regrette mon inca­pa­ci­té à décrire leur méthode de marche en détail. Mon voca­bu­laire n’est tout sim­ple­ment pas à la hau­teur pour don­ner une des­crip­tion adé­quate de la démarche de ces hommes Hun­za. Je ne l’ai vu nulle part ailleurs dans mes voyages. Non, même les Nagir­wals ne mar­chaient pas comme les Hun­zas.

Il recon­naît tou­te­fois que l’en­du­rance des Naga­ris était com­pa­rable à celle des Hun­zas (Tobe JH, 1960A16 page 618).

Les obser­va­tions de méde­cins (ou voya­geurs pro­fanes) qui disent s’être ren­sei­gnés sur la san­té des Hun­zas sont au mieux basées sur un entre­tien avec le res­pon­sable du centre médi­cal, en pré­sence du Mir ou de l’un de ses proches. Ils n’ont pas mené d’en­quête sur la popu­la­tion, loin de ce centre, avec des ins­tru­ments médi­caux. Com­ment peut-on affir­mer qu’il n’y a pas de dia­bète sans mesu­rer la gly­cé­mie, ou de pro­blème car­diaque sans véri­fier la ten­sion arté­rielle et autres para­mètres ? Le maté­riel médi­cal était peu sophis­ti­qué au milieu du 20e siècle : aurait-on pu détec­ter des can­cers ou des mala­dies car­dio­vas­cu­laires en l’ab­sence d’ou­tils de diag­nos­tic ? J’en­tends encore dire, dans mon vil­lage au 21e siècle, que telle per­sonne âgée est morte « d’un arrêt du cœur »…

À cette époque, les per­sonnes gra­ve­ment malades au Hun­za n’é­taient pas en mesure de se dépla­cer, encore moins les femmes qui avaient la charge de la mai­son. Elles n’o­saient pas non plus appro­cher un méde­cin incon­nu, de sorte qu’on ne pou­vait s’é­ton­ner qu’elles meurent en moyenne cinq ans plus jeunes que les hommes. Le doc­teur Banik nous offre sa ver­sion « moi­tié du verre plein » en écri­vant : « Les hommes sur­vivent aux femmes en moyenne de cinq ans » (Banik AE, 1960B2 page 225) ! 😣

Si en 1959 les per­sonnes malades — sur­tout les femmes — ne pou­vaient, ou ne vou­laient pas, venir consul­ter un méde­cin pakis­ta­nais à Alia­bad, centre de la val­lée de la Hun­za, il est encore moins pro­bable qu’elles aient mar­ché plus de 100 kilo­mètres pour venir consul­ter un méde­cin anglais à Gil­git au début du siècle. Il n’y a donc rien d’é­ton­nant à ce que Robert McCar­ri­son n’ait connu que des Hun­zas (hommes) en pleine san­té. Il n’empêche que son incan­ta­tion « un exemple de race, jamais sur­pas­sée dans la per­fec­tion phy­sique et l’absence de mala­die en géné­ral » (McCar­ri­son R, 1921A4 page 9) est reprise à l’u­nis­son comme preuve que les Hun­zas jouissent d’une san­té éblouis­sante.

Par­mi les 5684 patients qu’il a soi­gnés en 1950, John Clark a dres­sé une liste des mala­dies les plus fré­quem­ment ren­con­trées : dys­en­te­rie, teigne, impé­ti­go, cata­racte, tuber­cu­lose, scor­but, palu­disme, asca­ri­diase (vers), leu­co­derme, sta­phy­lo­coque, caries den­taires, goitre, bron­chite, grippe, pneu­mo­nie, genoux rhu­ma­ti­sants du rachi­tisme etc. Effec­ti­ve­ment, aucune des mala­dies chro­niques qui frappent les « civi­li­sés » de manière plus visible aujourd’­hui… Il expose dans son livre les réti­cences des habi­tants face à l’i­nef­fi­ca­ci­té et la dan­ge­ro­si­té des dis­pen­saires médi­caux ins­tal­lés dans la région (Clark J, 1957N22 page 155) :

Un père a conduit sa petite fille là où j’é­tais assis sur la véran­da du bun­ga­low-dak. Son visage était ter­rible à voir ; un globe ocu­laire était aveugle et cica­tri­sé et l’autre suin­tait de pus san­glant sur sa joue. J’ai don­né un trai­te­ment d’ur­gence avec des sul­fa­mides et me suis tour­né vers le père.

— « Emme­nez cet enfant à Gil­git immé­dia­te­ment ! Ils pour­raient peut-être sau­ver la vue de cet œil unique. »
— « Non, Sahib », a‑t-il dit fer­me­ment, « nous n’i­rons pas là-bas. »
— « Pour­quoi pas ? » ai-je deman­dé.
— « Parce que je l’ai emme­née là-bas il y a six mois lorsque son pre­mier œil est deve­nu dou­lou­reux et que le méde­cin n’a rien fait pour elle », a‑t-il répon­du.
— « Pour­quoi ne l’emmenez-vous pas au res­pon­sable du dis­pen­saire gou­ver­ne­men­tal à Chalt, alors ? » ai-je deman­dé.
— « Parce que le res­pon­sable lui-même m’a dit qu’il n’a­vait aucun médi­ca­ment qui pour­rait l’ai­der. Seul ton médi­ca­ment nous gué­rit, Sahib, et quand tu n’es pas là, il n’y a per­sonne pour s’en occu­per. »

J’ai été de nou­veau sur­pris par les pres­sions qui m’é­pui­saient ! Neuf gar­çons du Hun­za dépendent de moi pour l’é­du­ca­tion et la nour­ri­ture. Les gens d’i­ci et de chaque oasis deviennent aveugles, meurent d’une pneu­mo­nie, souffrent de mala­dies que je pour­rais soi­gner… L’a­ve­nir éco­no­mique de la région dépend de mes enquêtes [géo­lo­giques]… Je ne pou­vais pas tout faire ! Des cas comme celui-ci me venaient presque tous les jours. Si je ne les soi­gnais pas, les gens tom­baient malades, deve­naient aveugles ou mou­raient. Si je les trai­tais, j’é­tais accu­sé de dimi­nuer le pres­tige du gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais. En fait, si le Dr Muj­rad Din, chi­rur­gien de l’Agence, s’était ren­du dans cette région avec son excel­lente for­ma­tion en méde­cine, mon tra­vail médi­cal aurait été réduit aux pre­miers secours occa­sion­nels. Je savais […] avec quel enthou­siasme le gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais aurait appuyé tous les efforts qu’il aurait pu déployer. Il n’a­vait qu’à réqui­si­tion­ner pour que du maté­riel moderne et des médi­ca­ments soient envoyés en rem­pla­ce­ment des remèdes dan­ge­reu­se­ment péri­més des dis­pen­saires locaux.

Source : A21 page 619

Dans The Concise Ency­clo­pe­dia of Foods and Nutri­tion (Ens­min­ger A, 1995A21 page 619 voir ci-des­sus), on peut lire :

En fait, il appa­raît que les rap­ports d’ex­cel­lente san­té et lon­gé­vi­té de ces gens sont moins que pré­cis, puis­qu’une équipe de méde­cins japo­nais a décou­vert plu­sieurs cas de can­cer, de mala­dies car­diaques et de tuber­cu­lose au cours d’é­tudes et n’a obte­nu que peu de preuves d’une lon­gé­vi­té par­ti­cu­lière de la popu­la­tion du Hun­za (Jar­vis WT, The Myth of the Heal­thy Savage, 1981N7 page 19). La mor­ta­li­té infan­tile y est extrê­me­ment éle­vée, avec un taux de mor­ta­li­té de 30% avant l’âge de 10 ans, et 10% des adultes décèdent avant l’âge de 40 ans. Il appa­raît donc que les vieillards Hun­za actifs obser­vés par les cher­cheurs de secrets de lon­gé­vi­té repré­sen­taient les plus résis­tants de ce groupe, béné­fi­ciant d’une facul­té excep­tion­nelle d’a­dap­ta­tion aux condi­tions pri­mi­tives.

En 1950, John Clark ne dis­po­sait pas de sta­tis­tiques démo­gra­phiques mais il col­lec­tait des don­nées sur les dizaines de per­sonnes qui se pré­sen­taient chaque matin à son dis­pen­saire médi­cal de Bal­tit (Kari­ma­bad), ain­si que sur les jeunes gens recru­tés dans son école de sculp­ture sur bois (Clark J, 1957N22 page 170) :

Cette nuit-là, j’ai fait un recen­se­ment dans mon école afin de savoir com­bien d’étudiants avaient per­du des membres de leur famille immé­diate. La table de mor­ta­li­té se lisait comme suit :

Gohor Hayat : mère, 3 frères, 2 sœurs
She­rin Beg : 1 frère, 1 soeur
Nour-ud-Din Shah : mère, 2 frères, 2 sœurs
Muham­mad Hamid : mère, 1 sœur
Burhan Shah : 1 frère, 1 sœur
Nasar Muham­mad : mère, 2 frères, 1 sœur
Mul­lah Madut : 2 frères
Sulei­man Khan : 1 frère
Ghu­lam Rasul : père

Ces neuf gar­çons [voir la pho­to du groupe plus bas] appar­te­naient tous à des familles plus aisées que la moyenne ; ils man­geaient mieux que la nour­ri­ture habi­tuelle et vivaient dans des mai­sons propres. Ceux qui ont écrit sur les « Hun­zas en bonne san­té » et les avan­tages du « jar­di­nage bio­lo­gique » ont pro­pa­gé un mythe sans se pré­oc­cu­per de connaître leur véri­table situa­tion. [Gohor] Hayat a résu­mé rapi­de­ment et bru­ta­le­ment la vie au Hun­za : « Ceux d’entre nous qui vivent sont forts. Ceux qui ne le sont pas meurent. »

Longévité

Chris­tian Gode­froy n’hé­site pas à racon­ter (1984B7 pages 18–19) :

Un Hun­za ayant atteint l’âge qua­si-incroyable de 145 ans, et qu’on hésite cepen­dant encore à qua­li­fier de vieillard, marche encore avec une faci­li­té décon­cer­tante, sans cane ni sou­tien, le buste bien droit, la taille mince, dépour­vu de cet inévi­table ventre qui flé­trit la sil­houette de la plu­part des Occi­den­taux d’un cer­tain âge. ➡  Même à 145 ans ? 🙂 Cet ancien (c’est ain­si que les Hun­zas appellent les gens du troi­sième âge qui est d’ailleurs chez eux le véri­table âge d’or) était dans une forme res­plen­dis­sante, et il le prou­va d’une façon tout à fait sur­pre­nante, et à vrai dire presque incroyable à nos yeux. En effet, il jouait encore au vol­ley-ball avec des plus « jeunes » qui devaient avoir aux alen­tours de 70 ans (moins de la moi­tié de son âge) et ne sem­blait pas se las­ser de sau­ter pour attra­per le bal­lon. Un spec­tacle à vous cou­per le souffle ! À la fin de la par­tie, il n’al­la pas se cou­cher ni même s’as­seoir pour récu­pé­rer, et n’eut pas besoin de recou­rir aux ser­vices d’un mas­seur pour soi­gner ses cour­ba­tures. Non, il alla plu­tôt assis­ter au Conseil de la ville, à titre d’an­cien, en se ren­dant au châ­teau du Sou­ve­rain, 400 mètres d’al­ti­tude au-des­sus du ter­rain de jeu !…

Tel que rédi­gé, on pour­rait croire que ce récit pro­vient du vécu per­son­nel de Chris­tian Gode­froy. Sachant que l’au­teur n’a pas visi­té le Hun­za, on devrait attri­buer le témoi­gnage au doc­teur McCar­ri­son, seule « auto­ri­té » men­tion­née au début de l’ou­vrage. En réa­li­té, il est l’œuvre de Renée Tay­lor (1964N60 page 89) :

Je sen­tis tout à coup que quel­qu’un me regar­dait. C’é­tait un ami, un jeu­not [sic] de cent qua­rante-cinq ans. Il ne par­lait pas un mot d’an­glais mais il avait un joli sou­rire et, quand il me regar­dait, je sen­tais que je com­pre­nais ce qu’il vou­lait me dire. Il se rap­pe­lait quelques contes mer­veilleux et des his­toires qu’il racon­te­rait aux enfants, et qu’eux à leur tour racon­te­raient à d’autres. Sa longue barbe blanche était soyeuse, ses che­veux blancs joli­ment four­nis et bien tenus. Grand et mince, il avait l’air si jeune sous le soleil lui­sant.

La suite de cette his­toire est effec­ti­ve­ment la par­ti­ci­pa­tion du « jeu­not » au match de vol­ley-ball puis au Conseil des Anciens. Mais com­ment savait-elle son âge ? Le Mir Muham­mad Jamal Khan lui avait expli­qué (Tay­lor R, 1964N60 page 75) :

L’âge n’a rien à voir avec le calen­drier. L’âge n’est que le muris­se­ment du corps et de l’es­prit. Ici, en Hun­za, l’âge d’un homme est cal­cu­lé uni­que­ment en fonc­tion de ses réa­li­sa­tions : plus il en a fait, plus il a acquis de sagesse, donc plus grande est sa matu­ri­té, donc sa valeur.

Cette décla­ra­tion — du genre qui pour­rait être likée par des mil­lions de lec­teurs de Face­book — est ambi­va­lente. Au delà de la leçon de sagesse à laquelle on ne peut qu’adhé­rer, elle per­met de pas­ser sous silence que le Hun­za ne dis­po­sait d’au­cun registre d’é­tat civil, ce que tous les voya­geurs ont confir­mé, entre autres Bar­ba­ra Mons (1958A15 page 106). Les habi­tants du Hun­za igno­raient tout du calen­drier. Le Mir peut donc tran­quille­ment ajou­ter (Tay­lor R, 1964N60 page 76) :

Du jour de sa nais­sance [date d’an­ni­ver­saire] un Hun­za­kut n’est jamais choyé. Il reste actif jus­qu’au jour de sa mort et ne pense pas qu’il est en train de vieillir. Ici, nous n’a­vons que le temps de pen­ser aux choses néces­saires. Se pré­oc­cu­per d’une abs­trac­tion aus­si indé­fi­nis­sable que le tic-tac d’une hor­loge ou tour­ner la page du calen­drier, c’est de la démence.

Hunza - Des hommes qu'on dit âgés de plus de 140 ans
Ces hommes, qu’on dit âgés de plus de 140 ans, ont mar­ché 16 à 25 km pour assis­ter à la réunion de la Cour…
Source : Renée Tay­lor & Mul­ford J Nobbs (1962B3 page 48)

Selon Renée Tay­lor (1962B3 page 43), la tein­ture au hen­né était un signal cou­tu­mier que l’homme âgé cher­chait une nou­velle épouse. Elle publie (page 45) la pho­to d’un vété­ran à la barbe tein­tée « qui était un for­mi­dable cham­pion et guer­rier il y a plus d’un siècle »…

John Tobe, en 1959, a lu et enten­du par­ler d’hommes hun­zas « qui pour­raient atteindre l’âge de 140 ans » mais il aborde le sujet sous la forme d’une ques­tion (1960A16 page 404) à laquelle il répond plus loin par la néga­tive (A16 page 616) :

L’homme le plus âgé que j’aie pu trou­ver au Hun­za aurait 105 ans. Je tiens à sou­li­gner fer­me­ment qu’au­cune sta­tis­tique vitale n’est conser­vée au Hun­za. Par consé­quent, il n’est pas facile de défi­nir un âge ou une date pré­cise. J’ad­mets tou­te­fois que l’âge de ce vieil homme était cor­rect et éta­bli sans l’ombre d’un doute. Le fait qu’il était en vie avant la nais­sance du grand-père du Mir ([Muham­mad Nazim Khan] décé­dé en 1938 à l’âge de 79 ans) prouve ample­ment que la décla­ra­tion est exacte. Il y a beau­coup de gens au Hun­za âgés de plus de 90 ans, un bon nombre de plus de 95 ans et quelques uns de plus de 100 ans.

Franc Shor écrit en 1952 que le Conseil des Anciens était for­mé de douze membres « dont la moi­tié de plus de 80 ans » alors que le plus âgé se don­nait 97 ans (Shor F, 1953A10 pages 493–495).

L’é­tude de la lit­té­ra­ture me per­met de dire que, pen­dant les visites des Occi­den­taux pré­cé­dant celle de John Tobe en 1959, le Mir Muham­mad Jamal Khan n’af­fi­chait pas encore sa croyance en une lon­gé­vi­té excep­tion­nelle des Hun­zas — « plus de 120 ans et jus­qu’à 140 ans ». Il la for­mu­le­ra expli­ci­te­ment, deux ans plus tard, dans son avant-pro­pos de l’ou­vrage de Jay Mil­ton Hoff­man (1968B5)… peut-être sous la dic­tée du gériatre (voir plus bas) et cer­tai­ne­ment avec la béné­dic­tion de Renée Tay­lor (1962B3).

La Rani du Hunza à 36 ans
La Rani du Hun­za à 36 ans
Source : Bar­ba­ra Mons (1958A15 page 80)

John Tobe a osé remar­quer que les femmes Hun­za lui parais­saient plus vieilles que leur âge, bien qu’il en ait aper­çu rare­ment car elles s’en­fuyaient à son approche (1960A16 page 617)… ce qui n’a rien d’é­ton­nant ! Il juge fan­tai­sistes les pro­pos d’Oc­ci­den­taux qui affirment : « Des femmes de 80 à 90 ans paraissent aus­si jeunes que nos femmes de 30 à 40 ans » (A16 page 298). Il recon­naît (page 617) que la plus belle per­sonne qu’il ait eu le pri­vi­lège de ren­con­trer au Hun­za était la Rani Shams-un Nahar, ori­gi­naire de l’É­tat voi­sin du Nagar. Un pri­vi­lège, car quelques années plus tôt elle vivait encore en ségré­ga­tion — pur­dahN61 —, seule femme du Hun­za sou­mise à cette cou­tume (Shor JB, 1955A12 page 282 ; Shor F, 1953A10 page 498). Elle avait sol­li­ci­té l’ac­cord de son époux pour aban­don­ner cette cou­tume après un séjour à Kara­chi (Hen­rick­son JH, 1960A14 page 60).

N’ayant pas osé deman­der son âge, Tobe estime qu’elle doit être dans la qua­ran­taine puis­qu’elle s’est mariée en 1934 et sa fille aînée, Dur e Sha­war, a déjà deux enfants. Shams-un Nahar a été mariée à l’âge de 14 ans comme elle le pré­cise dans un entre­tien (Beg FA, 2000N41). Elle devait donc avoir 39 ans en 1959. Tobe écrit admi­ra­ti­ve­ment : « Elle ne paraît pas avoir un jour de plus que 25 ans » (Tobe JH, 1960A16 page 299).

Dans un com­men­taire de la page Les Turcs de Hun­za : le secret d’un peuple qui peut vivre jusqu’à 145 ansN34, Ber­nard Grua inter­vient :

Pour ma part j’ai connais­sance de per­sonnes qui y sont décé­dées du can­cer. J’ai ouver­te­ment posé la ques­tion de la lon­gé­vi­té à Alam Jan Dario, un habi­tant de Cha­pur­san, qui est une réfé­rence locale et inter­na­tio­nale. Sans se pro­non­cer sur le pas­sé, il dit qu’au­jourd’­hui la lon­gé­vi­té des per­sonnes n’est pas plus remar­quable qu’ailleurs. Je n’ai d’ailleurs pas remar­qué un pour­cen­tage impor­tant de per­sonnes âgées. On peut ajou­ter que, compte tenu des dif­fi­ciles condi­tions de vie et des mater­ni­tés pré­coces, les femmes ayant plus de trente ans paraissent plus âgées que celles de nos pays occi­den­taux.

Le témoi­gnage de John Tier­ney, qui a visi­té le Hun­za en 1996, per­met d’ap­pré­cier les condi­tions sani­taires dans les vil­lages qui fonc­tionnent « à l’an­cienne » et de cer­ner la per­cep­tion qu’en ont les habi­tantsN62 :

L’air de la mon­tagne parais­sait pur, mais les gens pas­saient la plu­part de leur temps dans des huttes de terre à res­pi­rer l’air hor­ri­ble­ment pol­lué par des feux à ciel ouvert. Ils souf­fraient de bron­chite et de nom­breuses affec­tions telles que la tuber­cu­lose, la dys­en­te­rie, le palu­disme, le téta­nos et le can­cer. Une carence en iode dans leur régime ali­men­taire a pro­vo­qué un retard men­tal. Les enfants souffrent de faim au prin­temps alors que les maga­sins d’alimentation s’épuisent. Selon une étude médi­cale réa­li­sée en 1986, l’es­pé­rance de vie des habi­tants des vil­lages tra­di­tion­nels iso­lés n’é­tait que de 53 ans pour les hommes et de 52 ans pour les femmes.

Les per­sonnes en meilleure san­té étaient celles qui vivaient dans des vil­lages plus modernes à proxi­mi­té d’une nou­velle route vers le monde exté­rieur. Là, des camions appor­taient de la nour­ri­ture, des vac­cins, des anti­bio­tiques, du sel iodé et des poêles à che­mi­née. Au plus près de cette route, l’es­pé­rance de vie aug­men­tait, une ten­dance qui aurait ravi les concep­teurs du Futu­ra­ma de Gene­ral Motors : mieux vivre grâce aux auto­routes.

Les habi­tants du Hun­za n’é­taient cepen­dant pas ravis. Pra­ti­que­ment toutes les per­sonnes que j’ai inter­ro­gées pen­saient que l’in­tru­sion de la civi­li­sa­tion moderne rac­cour­cis­sait les vies. Les gens ont impu­té leurs pro­blèmes de san­té actuels aux pro­duits chi­miques conte­nus dans les fruits impor­tés et aux germes conte­nus dans les céréales impor­tées, et ils ont insis­té sur le fait que la val­lée était autre­fois vrai­ment Shan­gri-La. Bibi Khu­ma­ri, une femme âgée, m’a dit : « Les gens d’au­jourd’­hui sont comme des crayons. Nous étions comme des troncs d’arbres. Les bébés étaient tel­le­ment en bonne san­té dans le pas­sé. »

— « Com­bien de bébés avez-vous eus ? » ai-je deman­dé.
— « Seize. Mais les treize pre­miers sont morts. »
— « Treize sont morts ? Mais vous avez dit qu’à cette époque les bébés étaient en très bonne san­té. »
— « J’ai eu une malé­dic­tion des fées. C’est pour­quoi mes enfants mou­raient. Sinon, les bébés étaient en bonne san­té. » Elle a fait une pause, puis ajou­té dis­trai­te­ment : « Aujourd’­hui, il n’y a plus autant de mala­dies des fées. »

Dans un article Elders of Pakis­tan’s apri­cot orchards show life is sweet after 100 in a real Shan­gri-La du jour­nal The Inde­pendent (2 août 2003), Jan McGirk qui a ren­con­tré plu­sieurs (presque) cen­te­naires au Hun­za cite le doc­teur Khwa­jaa Khan, un méde­cin géné­ra­liste :

Ces gens étaient remar­qua­ble­ment robustes. S’ils pou­vaient sur­vivre aux mala­dies infan­tiles, ils vivaient des vies extrê­me­ment longues et actives. Les condi­tions dures ser­vaient de sélec­tion natu­relle.

Les obser­va­teurs occi­den­taux du début du 20e siècle ont été influen­cés par les tra­vaux « scien­ti­fiques » de Robert McCar­ri­son (voir plus haut) qui attri­buait la san­té et la lon­gé­vi­té des Hun­zas à leurs seules habi­tudes nutri­tion­nelles. Cette expli­ca­tion était en phase avec une approche hygié­nisteN63 oppo­sant la déca­dence des socié­tés indus­trielles aux ver­tus d’un espace natu­rel pro­té­gé comme la val­lée de la Hun­za — bien que, selon les dires des voya­geurs, inexis­tants au Nagir voi­sin. Les visi­teurs enthou­siastes qui mili­taient pour l’a­gri­cul­ture bio, la sobrié­té ali­men­taire et l’hy­giène psy­chique, n’ont fait que ren­for­cer cette inter­pré­ta­tion « com­por­te­men­tale » en men­tion­nant McCar­ri­son à l’ap­pui de leurs théo­ries.

Le doc­teur Khwa­jaa Khan cité par Jan McGirk (voir ci-des­sus) rap­pelle le rôle de la sélec­tion natu­relle qui s’exerce par l’é­li­mi­na­tion des indi­vi­dus les plus faibles, autre­ment dit une mor­ta­li­té infan­tile éle­vée dont la plu­part des Occi­den­taux ne se sont pas inquié­tés… Ajou­ter à cela, chez les Hun­zas, le fait que les femmes meurent plus jeunes que les hommes ; les vieillards de haut rang peuvent donc pro­créer en secondes noces — avec de jeunes épouses.

L’exis­tence de gènes favo­ri­sant la lon­gé­vi­té a été prou­vée par une étude sur les cen­te­naires juifs ash­ké­nazes de New York — voir mon article Régime de lon­gé­vi­té – cui­sine à l’i­ta­lienne. Cette popu­la­tion est remar­quable car elle béné­fi­cie d’une lon­gé­vi­té excep­tion­nelle sans obser­ver aucune règle de vie sup­po­sée y contri­buer.

La pré­sence au Hun­za de nom­breux cen­te­naires, au siècle der­nier, voire de super­cen­te­nairesN64 si elle était confir­mée, aurait donc une cause mul­ti­fac­to­rielle : envi­ron­ne­ment, style de vie et sélec­tion géné­tique. En l’ab­sence de don­nées scien­ti­fiques et sous l’ef­fet de liens d’in­té­rêt, les croyances se sont foca­li­sées sur un fac­teur au détri­ment des autres.

Hunza - Ghulbakht, âgée d'environ 100 ans
Ghul­ba­kht, âgée d’en­vi­ron 100 ans, était une mégère mais dit qu’à pré­sent elle se sent la der­nière feuille d’un arbre.
Pho­to Jan McGirk, The Inde­pendent, 2 août 2003

Les habi­tants racontent qu’a­près la construc­tion de la route qui relie la Chine au Pakis­tan à tra­vers la val­lée de la Hun­za, leurs habi­tudes ali­men­taires ont été pro­fon­dé­ment modi­fiées. De nom­breuses per­sonnes décèdent plus tôt de mala­dies car­dio­vas­cu­laires ou de can­cers. Ghul­ba­kht (voir pho­to) nous livre son secret de sagesse cen­te­naire :

Les voi­sins se méfiaient de moi car ils crai­gnaient ma langue de vipère. Je bat­tais mon mari, mon mari me bat­tait, et nous nous dis­pu­tions à pro­pos des enfants. Mais à pré­sent je me sens comme la der­nière feuille d’un arbre. Le secret du bon­heur est de dire aux gens ce qu’ils ont envie d’en­tendre. Les pieux men­songes peuvent évi­ter les que­relles.

John Tobe conteste l’af­fir­ma­tion selon laquelle des hommes conce­vraient des enfants à un âge de 90 à 100 ans. Dans ses entre­tiens avec le Mir Muham­mad Jamal Khan, il lui a été dit qu’une concep­tion vers l’âge de 70 ans était assez fré­quente — bien enten­du chez les plus riches — avec la « deuxième ou la troi­sième femme plus jeune » (Tobe JH, 1960A16 page 616). Ce scé­na­rio est envi­sa­geable dans les familles mono­games du Hun­za parce que les femmes y meurent plus tôt que les hommes.

Les vieux habi­tants du Hun­za ne connais­sant pas leur année de nais­sance, il est dou­teux qu’ils disent spon­ta­né­ment leur âge. Je suis ten­té de croire que ces âges leur ont été attri­bués par des inter­prètes qui vou­laient impres­sion­ner les tou­ristes : “This man is aged 120!”. Le tou­riste se tourne vers l’an­cêtre : “Are you real­ly 120 ?”. Réponse : “Yes!” Il ne faut jamais contre­dire un visi­teur étran­ger, sur­tout quand on n’a pas com­pris sa ques­tion… 😉

Régulation des naissances

Les apôtres de la culture Hun­za font l’a­po­lo­gie de leur méthode « natu­relle » de régu­la­tion des nais­sances. En réfé­rence à Guy Wrench (1938 réédi­tion 2009A8 page 57), le doc­teur Jay Mil­ton Hoff­man nous en livre le secret, enchaî­nant sur une belle leçon de morale puri­taine (1968B5 pages 62–63) :

Un gar­çon est allai­té pen­dant trois ans et une fille pen­dant deux ans. Pen­dant la période d’al­lai­te­ment, il n’y a aucun rap­port intime entre mari et femme car on estime dégra­dant pour une femme de tom­ber enceinte alors qu’elle est encore en train d’al­lai­ter son enfant. […]

Pour ceux qui lisent ce livre en d’autres endroits du monde, ceci peut paraître incroyable mais ce sont des faits abso­lus [sic]. Quand on com­mence à réa­li­ser que la per­ver­sion du sexe est deve­nue une impor­tante source de crime et de mal­heur dans le monde, on peut aus­si­tôt com­prendre pour­quoi il n’y a pas de crimes, de poli­ciers ni de pri­sons dans le pays Hun­za. […]

Quel monde mer­veilleux si par­tout la vie de famille pou­vait res­sem­bler à celle du Hun­za ! Chaque foyer serait un petit para­dis. C’est l’a­mour, et non le sexe incon­trô­lable, qui en serait le prin­cipe conduc­teur.

La ver­sion que don­nait John Clark (1957N22 page 171) est un peu plus terre à terre :

La légende du « contrôle des nais­sances au Hun­za » découle de l’ha­bi­tude d’al­lai­ter chaque bébé pen­dant envi­ron dix-huit mois, période pen­dant laquelle les rap­ports sexuels sont inter­dits. Cela contri­bue à réduire la mor­ta­li­té infan­tile en assu­rant une ali­men­ta­tion saine pen­dant une longue période, mais n’empêche évi­dem­ment pas un couple nor­ma­le­ment fer­tile d’a­voir six à neuf enfants. La popu­la­tion aug­mente à un rythme effrayant ; les Hun­zas émigrent dans tous les États voi­sins et le sur­peu­ple­ment conti­nue de s’ag­gra­ver chaque année.

Ce point est confir­mé par John Tobe qui remarque que chaque famille aurait en moyenne cinq enfants, ce qui ridi­cu­lise l’i­dée même de “birth control” (Tobe JH, 1960A16 page 615). Il constate, déjà en 1959, que la migra­tion de nom­breux pay­sans hun­zas vers la val­lée de Gil­git est à la source de ten­sions com­mu­nau­taires.

À cette époque (1959) au Hun­za, les gar­çons se mariaient entre 19 et 21 ans et les filles entre 13 et 15 ans (Tobe JH, 1960A16 page 417).

Enfants

L’al­lai­te­ment au sein était pra­ti­qué au Hun­za selon le même prin­cipe qu’en Inde rurale : 2 ans pour les filles et 3 ans pour les gar­çons. Je n’ai jamais eu d’ex­pli­ca­tion de cette dif­fé­rence de trai­te­ment mais elle me paraît poin­ter vers une dis­cri­mi­na­tion, de même qu’au Hun­za les femmes adultes (sauf enceintes) consom­maient à chaque repas 1 cha­pa­ti et les hommes 2… Aucun homme ni femme auteur·e d’ou­vrage sur les Hun­zas, au ving­tième siècle, ne s’est mon­tré cho­qué par ces dif­fé­rences de trai­te­ment.

Selon RCF Schom­berg (1935A7 pages 191–192), boire le lait du sein d’une femme est pour un Hun­za qua­si­ment un acte magique :

Le pou­voir du lait mater­nel est tel qu’un homme va par­fois, pour une rai­son ou une autre, appli­quer sa bouche sur le sein d’une femme et ain­si éta­blir une rela­tion sem­blable à celle de mère et fils.

Le lait mater­nel est aus­si uti­li­sé comme remède spé­ci­fique de la cata­racte.

Le prince Abbas et sa nourrice
Le prince Abbas, fils cadet du Mir Muham­mad Jamal Khan, avec sa nour­rice. Source : Hen­rick­son, JH (1960A14 page 98)

Une pra­tique par­ti­cu­lière était obser­vée dans la famille prin­cière : les enfants y étaient dès leur nais­sance confiés à une nour­rice et éle­vés plu­sieurs années dans cette « famille de lait » (Tobe JH, 1960A16 pages 420–421). Cette famille (de haut rang social) était logée dans une mai­son proche du palais et nour­rie par les cui­sines du Prince. Il paraît clair que cette cou­tume dis­pen­sait le Mir et son épouse de se sou­mettre à la règle d’abs­ti­nence pour la régu­la­tion des nais­sances… Tou­te­fois, la jus­ti­fi­ca­tion offi­cielle rap­por­tée par plu­sieurs auteurs était de « rendre la famille royale plus proche des gens ordi­naires ». Bar­ba­ra Mons ajoute : « Le vizir actuel du Hun­za, Inayat Ullah Beg, est le père de lait du Mir » (1958A15 page 109).

Cette tra­di­tion peut expli­quer que Shams-un Nahar, l’é­pouse du Mir Muham­mad Jamal Khan, ait cédé aux recom­man­da­tions des méde­cins anglais d’al­lai­ter au lait arti­fi­ciel Glaxos son fils aîné Mir­za­da Gha­zan­far Ali Khan bien qu’elle ait confié à une « famille de lait » (Beg FA, 2000N41).

En 1955, Sul­tan Ali, maître d’é­cole à Bal­tit, a dit au groupe en visite (Hen­rick­son JH, 1960A14 pages 80–81) :

Nous avons huit gar­çons à l’é­cole. C’est seule­ment depuis le règne du Mir actuel que chaque vil­lage dis­pose d’une école. Les filles ne sont pas édu­quées ; ce n’est pas esti­mé néces­saire. Nous avons les pre­mière, deuxième et troi­sième classes élé­men­taires, et chaque gar­çon doit être pré­sent jus­qu’à la fin de la troi­sième classe. L’en­sei­gne­ment se fait en our­dou, ils com­mencent à onze heures du matin jus­qu’à quatre heures l’après-midi.

Wins­ton Mum­by, pré­cep­teur, a signa­lé au même groupe qu’il était char­gé de l’é­du­ca­tion de Dor­ri­sha­war, la fille aînée du couple prin­cier, mais qu’elle avait ces­sé de venir en classe une fois que son contrat de mariage avec le fils du gou­ver­neur de Sal­ween avait été signé (Hen­rick­son JH, 1960A14 pages 63, 97).

Nourriture

Hunza - Des enfants trompent leur envie de pain
L’é­poque des « joues creuses » dans le pays des Houn­za [au prin­temps] : des enfants trompent leur envie de pain en jouant à pétrir des « pains » faits de pous­sière et d’eau. Source : Lori­mer EO (1939A3 page 176)
Pho­to repro­duite sans réfé­rence dans l’ouvrage de Bir­cher, 1952 (1942B1 page 113)

Chris­tian Gode­froy nous livre un « secret » (1984B7 pages 29–30) :

On ne peut par­ler adé­qua­te­ment de l’a­li­men­ta­tion hun­za en pas­sant sous silence ce qui en fait en consti­tue la base, c’est à dire un pain spé­cial, qui s’ap­pelle curieu­se­ment [sic] le cha­pat­ti. Les Hun­zas en mangent à tous les repas, ce qui porte à pen­ser qu’il est le pre­mier fac­teur, ou en tout cas une cause extrê­me­ment déter­mi­nante de leur lon­gé­vi­té. Les spé­cia­listes [sic] croient en tout cas que la consom­ma­tion régu­lière de ce pain spé­cial influe sur le fait qu’un Hun­za de 90 ans peut encore fécon­der une femme, ce qui en Occi­dent ne serait pas un mince exploit.

L’au­teur de ces lignes ne s’é­tait visi­ble­ment jamais arrê­té à la devan­ture d’un res­tau­rant indien ou pakis­ta­nais !

De son côté, Jay Mil­ton Hoff­man avait écrit (1968B5 page 65) :

Le ter­rain culti­vé est répar­ti presque éga­le­ment entre les habi­tants, de sorte que chaque famille en pos­sède à peu près la même éten­due. La super­fi­cie des champs en ter­rasses varie d’un demi à cinq acres [0.2 à 2 ha]. Il n’y a pas de favo­ri­tisme au Hun­za. Tout le monde y est trai­té comme un égal. Il n’y a pas non plus de gens trop riches ni extrê­me­ment pauvres.

C’est bien sûr la « ver­sion offi­cielle » qui lui a été dic­tée par le Mir Muham­mad Jamal Khan. Le géo­graphe Nigel JR Allan est d’un avis fort divergent à la même époque (1990A20 pages 399, 403–404, 405–406) :

Jus­qu’en 1974, la région du Hun­za était sous le contrôle d’un des­pote local qui impo­sait des taxes exces­sives sur le grain ; ces taxes, ain­si que d’autres fac­teurs cultu­rels, ren­daient impos­sibles des pro­jets comme les jar­dins maraî­chers de sub­sis­tance fami­liale et contri­buaient à entre­te­nir une mal­nu­tri­tion chro­nique. […]

Les gens du Hun­za n’ont pas pu effec­tuer la tran­si­tion vers une forme plus inten­sive de pro­duc­tion de nour­ri­ture, comme les jar­dins pota­gers, parce que le des­pote col­lec­tait les taxes en grain ; ensuite il assu­rait sa légi­ti­mi­té en redis­tri­buant une par­tie de ce grain aux rési­dents du Hun­za pen­dant les fêtes et aux périodes de famine intense. […]

La conquête bri­tan­nique du Hun­za en 1891 a mis fin à la pra­tique com­mune de pos­ses­sion et de vente d’es­claves par le sou­ve­rain du Hun­za (Knight 1892A2). Ne béné­fi­ciant plus du pillage lucra­tif de cara­vanes et du tra­fic d’es­claves, l’é­co­no­mie du Hun­za a décli­né et les maigres res­sources étaient insuf­fi­santes pour nour­rir la popu­lace. Les ten­ta­tives du Mir de culti­ver des val­lées éloi­gnées comme celle de Ras­kam au Tur­kes­tan chi­nois se sont avé­rées futiles, et la domi­na­tion et la paci­fi­ca­tion bri­tan­nique sont deve­nues un fac­teur de per­sis­tance de la famine chro­nique au Hun­za pen­dant la pre­mière moi­tié de ce siècle. Les tra­vaux d’ir­ri­ga­tion ont aug­men­té après cette période (Kreutz­mann 1988A19). […]

Compte tenu de la pro­duc­tion rela­ti­ve­ment faible de nour­ri­ture de l’a­gri­cul­ture indi­gène au Hun­za, il est inap­pro­prié de deman­der pour­quoi le Mir encou­ra­geait la pro­duc­tion de grain aux dépens d’autres cultures comme celle de la pomme de terre qui, selon les rap­ports bri­tan­niques, exis­tait au Hun­za en 1891 (Mason K, 1931, ed.A5). L’argent n’exis­tant vir­tuel­le­ment pas au Hun­za, toutes les taxes étaient payées en grain au Mir. Le grain pou­vait être faci­le­ment sto­cké en hiver et trans­por­té. De plus, il y avait des règles strictes pour l’at­tri­bu­tion de l’eau d’ir­ri­ga­tion à cer­taines cultures, et les légumes venaient en der­nier. Par consé­quent, la culture de jar­dins pota­gers et par­ti­cu­liè­re­ment de pommes de terre était empê­chée par le sys­tème de taxa­tion. Les arbres frui­tiers, qui n’é­taient pas taxés, four­nis­saient jus­qu’à 50% de l’éner­gie nutri­tion­nelle humaine. […]

À l’é­poque du Mir, dont l’ad­mi­nis­tra­tion après 1891 était sou­te­nue par les offi­ciers bri­tan­niques et les troupes indiennes can­ton­nées dans le Gil­git Agen­cy (à pré­sent Dis­trict), des taxes s’é­le­vant par­fois à presque la moi­tié de la pro­duc­tion domes­tique de grain étaient pré­le­vées. Le grain était mon­nayé par le Mir pour embel­lir son palais, orga­ni­ser des fêtes aux moments pro­pices, ou com­mer­cer avec le Tur­kes­tan chi­nois voi­sin au nord et avec la val­lée du Cache­mire au sud. L’ex­cé­dent consti­tuait aus­si un capi­tal d’in­ves­tis­se­ment pour rému­né­rer les Hun­za­kuts en hiver à la construc­tion de canaux d’ir­ri­ga­tion qui attein­draient plus de ter­rains et par consé­quence aug­men­te­raient les reve­nus du Mir.

En 1955, Wins­ton Mum­by, pré­cep­teur des enfants de Muham­mad Jamal Khan, confir­mait de manière ambigüe le sys­tème de taxa­tion (Hen­rick­son JH, 1960A14 page 96) :

Non, le Mir ne fait pas payer d’im­pôts. Son reve­nu pro­vient de ses pro­prié­tés pri­vées. Il loue des ter­rains agri­coles à son peuple et col­lecte 50 pour cent des récoltes. Autre­fois il deman­dait un agneau à chaque per­sonne impli­quée dans un juge­ment qu’il ren­dait, mais main­te­nant il le fait gra­tui­te­ment.

Après la des­ti­tu­tion du Mir Muham­mad Jamal Khan en 1974, le gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais a ini­tié des pro­grammes de déve­lop­pe­ment agri­cole, encou­ra­geant la culture de pomme de terre, de légumes et d’arbres frui­tiers tout en four­nis­sant aux Hun­zas du blé à prix sub­ven­tion­né. Ces chan­ge­ments ont été accé­lé­rés par la pré­sence d’ou­vriers chi­nois qui culti­vaient des légumes à proxi­mi­té des chan­tiers du Kara­ko­ram High­way, la route qui relie la Chine au Pakis­tan, ache­vée en 1978. Les ini­tia­tives de l’ONG Aga Khan Rural Sup­port Pro­gramme ont contri­bué à ce déve­lop­pe­ment et mis fin aux périodes de disette (Allan NJR, 1990A20 pages 411–412).

Nigel Allan conclut ain­si son article (1990A20 page 413) :

Dans le cas du Hun­za, des fac­teurs contex­tuels ont empê­ché l’exis­tence d’un accès adé­quat à la nour­ri­ture. Le sys­tème poli­tique était éta­bli sur le contrôle et la mani­pu­la­tion de l’eau d’ir­ri­ga­tion, ce qui avait de lourdes consé­quences sur la pro­duc­tion fami­liale de nour­ri­ture. Dans la lit­té­ra­ture, on tient géné­ra­le­ment pour acquis que le jar­din fami­lial dis­pose d’une res­source d’eau sans res­tric­tion, mais là où existe une variable limi­tant la crois­sance végé­tale, l’ac­cès à cet ingré­dient clé se plie à un méca­nisme poli­tique auto­ri­taire qui peut nuire aux capa­ci­tés d’au­to­suf­fi­sance des familles.

Hunza - Des enfants surveillent un écoulement
Des enfants sur­veillent un écou­le­ment (au centre) pour l’ob­tu­rer, au signal de leur père, avec un bou­chon en forme de cham­pi­gnon (à droite). Source : Lori­mer EO (1939A3 page 304)

Les Hoff­man s’ex­ta­sient sur les magni­fiques cultures en ter­rasse et les ingé­nieux pro­cé­dés d’ir­ri­ga­tion, mais tout cela exis­tait dans d’autres val­lées de l’Hin­dou Kouch ou de l’Hi­ma­laya… Déjà dans le Nagar voi­sin. Au Ladakh, on aper­çoit des kilo­mètres de canaux creu­sés le long de falaises en bor­dure de l’In­dusN65.

Nigel Allan décrit ain­si la confi­gu­ra­tion de la région (1990A20 page 401) :

La topo­gra­phie acci­den­tée induit un effet de masse mon­ta­gneuse qui dimi­nue la réflec­tion de la cha­leur en excès géné­rée par la masse de la mon­tagne. Les pré­ci­pi­ta­tions sont presque négli­geables, seule­ment 100 à 200 mil­li­mètres par an. À quelques kilo­mètres, mais à trois fois 2000 mètres de hau­teur, les pré­ci­pi­ta­tions annuelles sont éva­luées à 2000 mil­li­mètres. C’est des pré­ci­pi­ta­tions sur ces mon­tagnes et des gla­ciers sur les hautes mon­tagnes, la plus grande éten­due gla­ciaire après celles des pôles, que les Hun­za­kuts obtiennent l’eau d’ir­ri­ga­tion pour leurs champs. Ain­si, deux fron­tières de fores­ta­tion existent dans ces val­lées : en haut, celle limi­tée à 3800 mètres par le froid, et la plus basse limi­tée par l’a­ri­di­té à 2700 mètres. En des­sous de cette fron­tière basse, la végé­ta­tion de la val­lée de la Hun­za est anthro­po­gé­nique [pro­duite par des humains].

Les abri­co­tiers poussent et pro­duisent jus­qu’à plus de 3300 mètres d’al­ti­tude. Ils résistent aux coups de froid pen­dant la flo­rai­son et leurs fruits appa­raissent tôt (Tobe JH, 1960A16 page 314). C’est donc une res­source ali­men­taire majeure au Hun­za. Le colo­nel Schom­berg écrit (1935A7 page 187) :

Il existe de nom­breuses sortes de fruits et les gens en dif­fé­ren­cient les varié­tés. Cer­tains abri­cots sont gros, rouges et secs, d’autres blancs et sucrés. On dit que vous pou­vez en man­ger 3000 de la varié­té blanche Barum Joo sans jamais souf­frir de la moindre nau­sée, tel­le­ment ils sont digestes.

Les amandes des noyaux étaient man­gées ou uti­li­sées pour faire de l’huile : la seule graisse végé­tale dis­po­nible sur place uti­li­sée aus­si par les femmes pour des soins de la peau ou des che­veux.

En été, les feux deviennent inutiles pour le chauf­fage. Le bois étant rare et les bouses des ani­maux de pâture recy­clées en fumier plu­tôt que comme com­bus­tible, la majo­ri­té des ali­ments sont consom­més crus. C’est de là que pro­vient la répu­ta­tion de cru­di­vo­risme des Hun­zas, construite par des Occi­den­taux qui n’y séjour­naient qu’en été.

RCF Schom­berg nous apprend que les Hun­zas consomment du pois­son quand ils le peuvent, à l’ex­cep­tion des gens de la haute socié­té pour qui son odeur est jugée « offen­sive » (1935A7 page 188).

John Tobe explique l’ab­sence d’a­beilles chez les Hun­zas (1960A16 page 414) : on avait essayé d’en impor­ter mais elles n’a­vaient pas sur­vé­cu en rai­son du cli­mat, d’un ter­rain « trop dur » et de fleurs trop rares. Une ruche aurait de la dif­fi­cul­té à accu­mu­ler assez de miel pour pas­ser l’hi­ver. L’ap­port de sucre n’est pas envi­sa­geable, ce qui a for­tio­ri écarte la pos­si­bi­li­té de pré­le­ver du miel pour la consom­ma­tion humaine. Il pré­cise au sujet de la pol­li­ni­sa­tion (Tobe JH, 1960A16 page 315) :

Par­mi les gens — oui, même les vieux jar­di­niers et hor­ti­cul­teurs expé­ri­men­tés — nom­breux sont ceux qui croient que la pol­li­ni­sa­tion par les abeilles est néces­saire dans tous les cas pour créer une récolte de fruits. Pour de nom­breux types de fruits et de plantes, cela est vrai, la pol­li­ni­sa­tion par les abeilles ou d’autres insectes est essen­tielle. Mais dans le cas de l’abricot et de beau­coup d’autres, la pol­li­ni­sa­tion par le vent est le moyen que la nature emploie. En réa­li­té, elle est plus sûre que la pol­li­ni­sa­tion par des insectes. La pluie est éga­le­ment un pol­li­ni­sa­teur effi­cace, contrai­re­ment à la concep­tion et aux convic­tions de nom­breuses per­sonnes. Je pense pou­voir affir­mer en toute sécu­ri­té que la pol­li­ni­sa­tion éolienne est le moyen de fer­ti­li­ser plus de plantes que ce qui peut être reven­di­qué pour les abeilles et les autres insectes pris ensemble.

John Clark a conclu ses vingt mois de pré­sence conti­nue au Hun­za dans un épi­logue titré The Future in Asia (1957N22 page 209) :

Les amé­lio­ra­tions agri­coles sont des expé­dients utiles et indis­pen­sables. Elles devraient être encou­ra­gées, à condi­tion d’être intro­duites à un rythme que la com­mu­nau­té peut absor­ber et que les Asia­tiques et les Amé­ri­cains les com­prennent bien comme des pal­lia­tifs tem­po­raires plu­tôt que des remèdes per­ma­nents. Au Hun­za, par exemple, les outils agri­coles sont en bois, les pra­tiques d’élevage sont inef­fi­caces et le Mir pos­sède envi­ron le quart des meilleures terres agri­coles. Les outils en métal pour­raient être uti­li­sés avec avan­tage et seraient accep­tés immé­dia­te­ment. Les machines agri­coles seraient inutiles car les champs sont trop petits et les pentes en ter­rasses trop abruptes. De nou­velles pra­tiques d’é­le­vage aug­men­te­raient l’offre de viande d’en­vi­ron vingt pour cent ; elles ne pour­raient être ensei­gnées que par l’exemple, ce qui pren­drait envi­ron dix ans.

Si tout cela était fait et si les terres des Mir étaient dis­tri­buées équi­ta­ble­ment, les agri­cul­teurs et les jeunes gens qui avaient l’ha­bi­tude d’é­mi­grer res­te­raient au Hun­za et le taux de mor­ta­li­té dimi­nue­rait.

Déjà, le Mir Muham­mad Nazim Khan, qui a régné de 1892 à 1938, avait écrit dans son auto­bio­gra­phie (Tobe JH, 1960A16 page 363) :

Il n’y a pas assez de terres pour la popu­la­tion qui s’ac­croît, de sorte que j’en­cou­rage mes gens à par­tir dans le monde et trou­ver du tra­vail à d’autres endroits.

Nous ver­rons que son petit-fils Jamal Khan s’ef­for­çait au contraire d’en­rayer l’é­mi­gra­tion des jeunes et leurs contacts en géné­ral avec le monde exté­rieur…

Hunza - Moulin à vent utilisé pour briser les noyaux d'abricots
Mou­lin à vent uti­li­sé pour bri­ser les noyaux d’a­bri­cots
Source : Allan NJR (1990A20 page 407)

L’i­né­ga­li­té d’ac­cès à la nour­ri­ture — la val­lée la plus fer­tile étant celle de Bál­tit où rési­dait la famille prin­cière — appa­raît de manière sai­sis­sante dans quelques anec­dotes. Emi­ly Lori­mer écrit par exemple (1939A3 page 238) :

Je suis pas­sée près de la mai­son de Kaní­za un jour alors qu’ils épan­daient du fumier et j’ai aper­çu une étrange fille qui les aidait. Je savais que la fille mariée à Bál­tit avait géné­reu­se­ment pris en charge la sœur jumelle de Kaní­za. « C’est la jumelle de Kaní­za ? » Elle était deux fois plus grande et plus épa­nouie que notre petite Kaní­za. J’ai deman­dé à leur mère : « N’est-il pas étrange qu’An­jír soit tel­le­ment plus grande que sa sœur jumelle ? » « Pas vrai­ment étrange », elle m’a répon­du, « il y a de la nour­ri­ture à Bál­tit. »

Le mythe du « jeûne puri­fi­ca­teur du prin­temps » est lui aus­si rame­né à sa réa­li­té cli­ma­tique et éco­no­mique (Clark J, 1957N22 page 55) :

Aujourd’­hui, le 29 juin, c’é­tait Gena­ni, la fête de la récolte de l’orge […] Le Hun­za ne peut pas pro­duire assez de nour­ri­ture pour durer une année. Une famine par­tielle se déve­loppe chaque prin­temps. Per­sonne ne meurt de faim, mais tout le monde a faim. L’orge est la pre­mière culture à mûrir au prin­temps. La récolte d’orge met fin à la famine au Hun­za et consti­tue donc une occa­sion de véri­tables réjouis­sances. La plu­part des Hun­zas man­geaient des cha­pa­tis à la farine d’orge jus­qu’à la récolte du blé au début d’oc­tobre. Seuls le Mir et quelques familles aisées avaient suf­fi­sam­ment de blé pour durer toute l’an­née.

Cette époque du prin­temps a été vécue et décrite par Emi­ly Lori­mer (1939A3 pages 221–247). En février avaient lieu des semailles d’orge, de millet et de blé. Un deuxième semis de millet et deux varié­tés de sar­ra­sin « par des­sus le blé » ou « par des­sus l’orge » était pra­ti­qué aus­si­tôt après leur pre­mière récolte (A3 pages 107 et 302). La matu­ri­té du sar­ra­sin étant atteinte en dix semaines, il peut être récol­té avant les grands froids. D’autre part, il laisse le sol dans un excellent état et pro­duit un excellent four­rage pour les ani­maux (Tobe JH, 1960A16 page 309).

Emi­ly Lori­mer témoigne de la famine au mois de mai (1939A3 page 243) :

J’a­vais enten­du l’ex­pres­sion « famine du prin­temps » sans plei­ne­ment réa­li­ser sa por­tée. Un jour […] j’ai aper­çu la femme d’A­fia­to sur le toit et lui ai crié : « Jú na, Bibi, les jour­nées sont de nou­veau lumi­neuses ; est-ce que je pour­rais venir prendre une pho­to de vous en train de faire du pain ? » — « Venez, vous êtes bien­ve­nue, ma mère, mais du pain je ne peux pas en faire jus­qu’à la pro­chaine récolte. Nous n’a­vons plus de farine depuis de nom­breux jours. Vous n’a­vez pas remar­qué que les petits enfants pleurent ? Ils ont faim, les pauvres mimis, et sont trop jeunes pour com­prendre. » Main­te­nant que mon atten­tion avait été sol­li­ci­tée, je remar­quai que de temps en temps nous enten­dions des lamen­ta­tions de petits enfants qui n’a­vaient pas lieu aupa­ra­vant. Les plus grands enfants et les adultes ne se plai­gnaient pas, ils se conten­taient de se ser­rer la cein­ture et de retour­ner tra­vailler — en sou­riant.

Les obser­va­tions sur la rare­té de la nour­ri­ture concordent avec celles de RCF Schom­berg en 1935 (A7 pages 133–134) :

La nour­ri­ture au Hun­za est tou­jours rare. Au lever, un homme ne mange rien mais va direc­te­ment aux champs. Vers 9 heures, il revient, prend du pain (chu­pat­ti) et des légumes, avec du lait ou du babeurre. À midi il mange des fruits s’il y en a de frais ; sinon il mange des abri­cots secs trem­pés dans l’eau. Et le soir il mange comme le matin.

Pen­dant l’hi­ver, toutes les classes tuent et stockent de la viande qu’on consomme tous les jours, mais seule­ment la nuit. Il y a peu de poules car elles endom­magent les champs, de sorte qu’on ne mange pas d’œufs.

L’é­té, on mange peut-être un mor­ceau de viande tous les dix jours, mais le fruit est vrai­ment l’a­li­ment de base du Hun­za. Il se mange avec du pain, bien plus que des légumes, car il est plus abon­dant et néces­site peu d’attention. Le pain est fait de blé et ache­té en grande par­tie au Nagar, où les gens ne l’apprécient pas. La farine est mou­lue une fois par an seule­ment, à l’ex­cep­tion des quan­ti­tés inha­bi­tuelles qui sont mou­lues en cas de manque. Le broyage se fait en une fois, en un ou deux jours, avant que l’hi­ver ne s’ins­talle et que les cours d’eau soient gelés. Le blé est mou­lu sépa­ré­ment ; de même pour le trom­ba ou le sar­ra­sin, dont il existe deux sortes, bien qu’oc­ca­sion­nel­le­ment du dal (pois chiches) soit mou­lu avec le blé. Les hari­cots, l’orge et les pois sont sou­vent broyés ensemble.

Hunza - Séchage d'abricots à Gojal, vallée de la Hunza
Séchage d’a­bri­cots à Gojal, val­lée de la Hun­za. Source : David LMN66

Chasse, élevage

Nour­ris « roya­le­ment » par le Mir Muham­mad Jamal Khan, Jay et Tru­die Hoff­man ne se sont pas ren­dus dans les hauts pâtu­rages du Hun­za, de 4000 à 5000 mètres d’al­ti­tude, pour y décou­vrir l’é­le­vage des mou­tons, chèvres et yaks. S’ils avaient lu l’ou­vrage d’E­mi­ly Lori­mer (1939A3 pages 287–288) ils auraient peut-être eu idée de son exis­tence, mais ils sont arri­vés au mois d’août 1961 alors que les ber­gers étaient mon­tés aux alpages vers la fin du mois de mai. Les Hoff­man sont repar­tis avant leur retour, à une date non pré­ci­sée, mais Jay écrit qu’il fai­sait encore une cha­leur tor­ride à Gil­git…

Barattage du lait
Barat­tage du lait dans une peau de chèvre. Source : Hen­rick­son, JH (1960A14 page 70)

Voi­là une bonne rai­son de croire que les Hun­zas étaient végé­ta­riens puis­qu’ils ne consomment régu­liè­re­ment de la viande qu’en hiver ! Les Lori­mer n’ont pour­tant pas eu de dif­fi­cul­té (moyen­nant finances) à consom­mer chaque jour, pen­dant qua­torze mois, une poule entière — « un oiseau ath­lé­tique ! » — et de temps à autre de la viande de mou­ton (Lori­mer EO, 1939A3 pages 84–85). D’autres visi­teurs témoignent qu’on leur ser­vait des œufs à chaque petit-déjeu­ner.

John Clark décrit le tra­vail dans les alpages (1957N22 page 164) :

Tous les soirs, les éle­veurs ras­semblent les trou­peaux dans des cor­rals aux murs de pierre où ils traient les bre­bis et les chèvres et barattent le beurre. Ils consomment tout le babeurre, le fro­mage blanc et le lait frais qu’ils dési­rent, ce qui est excellent pour eux mais n’a­mé­liore pas le régime caren­cé en vita­mines et en miné­raux de la majo­ri­té des vil­la­geois. Les ber­gers traient dans des gourdes (jamais lavées) et filtrent le lait en le ver­sant à tra­vers une branche de gené­vrier feuillue. Ils secouent cette gourde pen­dant une courte période, jus­qu’à ce que le beurre se forme. Ils façonnent le beurre en bottes de 5 et 10 kilos qu’ils enve­loppent dans de l’é­corce de bou­leau, puis l’en­terrent dans de la bouse de mou­ton afin de le pro­té­ger des rats jus­qu’à ce que quel­qu’un l’en­voie au vil­lage.

Des rats ? John Clark paraît contre­dit par Jay Mil­ton Hoff­man disant que les Hun­zas n’é­lèvent pas de chats parce qu’il n’y a « aucun rat ni sou­ris » dans la val­lée (1968B5 page 75). Certes, il n’en a pas vu dans le palais impé­rial ! 😉 Emi­ly Lori­mer évoque avec ten­dresse la nais­sance de cha­tons dans une famille pauvre tout en admet­tant qu’il s’a­git d’une « rare extra­va­gance » (Lori­mer E0, 1939A3 pages 285–286 et 222) :

En riant un peu sur le ton de l’ex­cuse, Zéná­ba avoua qu’elle avait pui­sé dans la réserve d’ur­gence de quoi pré­pa­rer du dau­do (une sorte de por­ridge au beurre) pour la chatte afin de l’ai­der à retrou­ver des forces — et c’é­tait une des mai­sons les plus pauvres dans les­quelles ils n’a­vaient ni pain ni beurre pour eux-mêmes pen­dant des semaines. Le dau­do est de ces nour­ri­tures riches qu’on pré­pare pour une mère humaine, mais la chatte était fami­lière au point que la mise bas de ses cha­tons était consi­dé­rée comme une nais­sance dans la famille, un de ces évé­ne­ments qu’il faut gérer comme une urgence.

Le beurre (de bre­bis, de chèvre, de yak et plus rare­ment de vache) est une des plus pré­cieuses nour­ri­tures des Hun­zas. Le beurre de chèvre est appe­lé mal­tash (Mons B, 1958A15 page 131). RCF Schom­berg décrit son mode de conser­va­tion (1935A7 page 186) :

Le beurre est habi­tuel­le­ment enter­ré dans le sol, comme il est dit qu’il s’a­mé­liore avec les années. Il est assez cou­rant de le gar­der cinq ans ou même jus­qu’à vingt ans. Il vire au rouge fon­cé et devient très amer, brû­lant la gorge, mais il est hau­te­ment esti­mé, offert lors des mariages, des funé­railles et des grandes occa­sions, et il est éga­le­ment uti­li­sé comme médi­ca­ment. Il est géné­ra­le­ment enfoui sous un canal d’ir­ri­ga­tion. À Ganesh du Hun­za, j’ai ouvert le canal qui pas­sait sous la rue prin­ci­pale et sous l’eau se trou­vait le beurre du vil­lage. Il est donc gar­dé au frais et en sécu­ri­té en été grâce à l’eau qui coule au-des­sus. Lorsque l’hi­ver arrive et que le canal est à sec, chaque pro­prié­taire peut récu­pé­rer son beurre.

Ce beurre « momi­fié » n’est pas du goût d’E­mi­ly et David Lori­mer qui ont de la dif­fi­cul­té à se pro­cu­rer du beurre frais pen­dant leur séjour en 1934, alors que John Tobe trouve déli­cieuse une variante de cou­leur blanche (pro­ba­ble­ment fraî­che­ment barat­tée) à laquelle il trouve un goût de fro­mage. Il explique (Tobe JH, 1960A16 page 310) :

Ils n’u­ti­lisent pas de barattes en bois ou en métal telles que connues en Occi­dent. Ils se servent géné­ra­le­ment de peaux de chèvre. Elles sont retour­nées pour que le côté lisse et bron­zé soit à l’ex­té­rieur. Ensuite, les extré­mi­tés de la peau sont soi­gneu­se­ment cou­sues ensemble. […]

Ensuite, la peau rem­plie de lait est brin­gue­ba­lée, frap­pée, tour­née et tor­due au niveau des genoux. Cette opé­ra­tion est effec­tuée en conti­nu jus­qu’à ce qu’une sorte de soli­di­fi­ca­tion ait lieu.

En 1960, la ghee (beurre cla­ri­fié par un chauf­fage) est pré­fé­rée au beurre tra­di­tion­nel.

Un yak
Un yak

La chasse était un sport favo­ri des Hun­zas, mais déjà en 1935 une grande par­tie de la faune avait dis­pa­ru. RCF Schom­berg le déplore (1935A7 page 195) :

Il y a une guerre per­pé­tuelle contre tous les ani­maux vivants, les renards pour leur four­rure, les oiseaux pour leur viande et leurs plumes, et même les moi­neaux sont pour­sui­vis sans relâche par des petits gar­çons avec des frondes et des pierres. Le ram chi­kor, ou coq de neige de l’Hi­ma­laya, est pié­gé en fai­sant de petits trous car­rés dans le sol, de dix-huit pouces de pro­fon­deur et de deux pieds car­rés, avec des flancs en pierre affleu­rant le sol. On met ensuite une feuille mince cou­verte de neige et du grain est dis­per­sé par des­sus. Les oiseaux marchent et tombent, et on peut en cap­tu­rer quatre ou cinq avec ce simple appa­reil.

Le résul­tat de cette pour­suite inces­sante de toute créa­ture est que la vie sau­vage est presque éteinte dans l’A­gence de Gil­git. Un ou deux nul­lahs [val­lées étroitesN67] sont pré­ser­vés par les chefs, mais même ceux-ci sont bra­con­nés. Il est dépri­mant d’er­rer à tra­vers beau­coup de pays, un magni­fique ter­rain pour les bou­que­tins et le mar­khor, sans voir aucun signe de créa­ture sau­vage. J’ai sou­vent exhor­té les chefs à pré­ser­ver [cette faune], deman­dant ce que leurs enfants feraient comme sport, mais l’A­sia­tique est beau­coup trop égoïste et à courte vue pour voir les avan­tages à tirer de la pro­tec­tion. Cela demande de l’ef­fort et tout effort est à pros­crire.

Emi­ly Lori­mer signale qu’en 1934–35 les bou­que­tins ont été qua­si­ment éli­mi­nés par les chas­seurs alors que leur cuir était de la meilleure qua­li­té pour la fabri­ca­tion des bottes tra­di­tion­nelles (Lori­mer EO, 1939A3 page 225). Le cuir de vache est uti­li­sé comme sub­sti­tut. Elle pré­cise que les enfants ne font jamais de glis­sades sur la glace pour ne pas user leurs chaus­sures — s’ils en pos­sèdent. David Lori­mer ajoute que faire des boules de neige et des glis­sades est un luxe d’en­fants qui peuvent ren­trer sécher leurs habits et se réchauf­fer devant un bon feu, alors que ceux du Hun­za ne trou­ve­ront qu’un petit feu à l’heure de la pré­pa­ra­tion du repas (Lori­mer EO, 1939A3 page 226).

La chasse est res­tée le sport favo­ri des diri­geants du Hun­za. Bar­ba­ra Mons écrit (1958A15 page 130) :

À chaque automne le Mir remonte la val­lée jus­qu’à sa mai­son de cam­pagne de Gul­mit pour s’a­don­ner à la chasse. Les oies arrivent en grand nombre au lac entre le 12 et le 15 octobre. Muham­mad Nazim Khan [le grand-père de Jamal Khan] dit qu’il en tuait 245 en quelques jours, et le Mir [Muham­mad Jamal Khan] écrit que cette année [1956] lui et le Poli­ti­cal Agent de Gil­git ont tué 65 oies et 250 canards en un jour.

En été, des échanges ont lieu entre les vil­la­geois et les hommes envoyés avec les trou­peaux sur les hauts pâtu­rages (Lori­mer EO, 1939A3 page 287) :

Le hommes res­tés au vil­lage font main­te­nant des pèle­ri­nages en direc­tion des tér [alpages] pour en des­cendre le fumier col­lec­té par leurs frères, haut dans la mon­tagne avec les ani­maux. Ils s’ar­rangent en géné­ral pour se ren­con­trer à mi-che­min, le frère du vil­lage appor­tant tout ce dont l’autre pour­rait avoir besoin et le frère du tér des­cen­dant non seule­ment le fumier mais aus­si du beurre et du brús, une sorte de pré­pa­ra­tion de yaourt séché qui res­semble à un fro­mage cré­meux. Les gars là-haut sur le tér passent du bon temps. Ils n’emportent que leurs vieux habits car la vie y est rus­tique et ils tra­vaillent dur. Par­tout où ils trouvent un mor­ceau de ter­rain adé­quat ils sèment un peu d’orge, atte­lés aux-mêmes à la char­rue afin de ne pas fati­guer les che­vaux ou les bœufs qu’ils peuvent avoir ame­nés et qu’ils estiment méri­ter un congé.

John Clark avait une vision cri­tique du mode d’é­le­vage des mou­tons (1957N22 page 85) :

Ils n’a­vaient jamais appris à éle­ver un trou­peau de bre­bis repro­duc­trices avec quelques dol­lars pour les entre­te­nir. Une sai­son d’a­gne­lage à la fin du prin­temps serait le sys­tème plus effi­cace, lorsque les trou­peaux entrent dans les luxu­riants pâtu­rages d’al­ti­tude, avec presque tous les agneaux abat­tus à la fin de l’au­tomne de sorte que seuls les trou­peaux repro­duc­teurs doivent être ali­men­tés en hiver. Ces gens essayaient de gar­der leurs trou­peaux aus­si nom­breux en hiver qu’en été et ne tuaient un ani­mal que lors­qu’il attei­gnait un âge extrême. Cor­rec­te­ment for­més, ils pour­raient aug­men­ter leur volume de viande et de fumier tout en main­te­nant leurs stocks de laine, en modi­fiant sim­ple­ment leurs pra­tiques d’é­le­vage. Ce serait une réelle amé­lio­ra­tion pour tous les Hun­zas. Cela ne coû­te­rait que le temps et la patience néces­saires pour gagner leur confiance et les convaincre d’es­sayer.

Nigel Allen signale aus­si que l’é­le­vage de chèvres n’est pas une excel­lente option (1990A20 page 406) :

Les chèvres, pas seule­ment sau­vages mais aus­si, de manière impor­tante, domes­tiques, sont vitales dans la culture hun­za. Chaque famille pos­sède des chèvres mais seuls les hommes peuvent les traire : tel est le lien cultu­rel entre la pro­créa­tion des chèvres et la mas­cu­li­ni­té (Jett­mar 1960A17). Ces chèvres entravent la pro­duc­tion de nour­ri­ture au Hun­za. Elles contri­buent peu à la nour­ri­ture des Hun­za­kuts. On les laisse en liber­té pen­dant toute la fin de l’au­tomne, l’hi­ver et le début du prin­temps, ce qui empêche toute culture qui pour­rait four­nir du four­rage ou contri­buer sub­stan­tiel­le­ment à la pro­duc­tion de nour­ri­ture. […] Si les ani­maux étaient atta­chés pen­dant la période où ils sont proches de la mai­son, de nom­breux arbres frui­tiers pour­raient être culti­vés en espa­lier le long des murs des ter­rasses.

La légende du « végé­ta­risme par choix » de la popu­la­tion Hun­za est mal en point (Clark J, 1957N22 page 164) :

Chaque famille pos­sède si peu d’a­ni­maux qu’elle ne peut en abattre qu’un ou deux par an, ce qu’elle fait à la période du Tumu­shu­ling [fête du sol­stice d’hi­ver] en décembre. Sachant qu’un mou­ton nour­rit une famille envi­ron une semaine, cela signi­fie que le Hun­za moyen consomme de la viande une à deux semaines par an. Comme les visi­teurs viennent tou­jours en été, cela explique éga­le­ment le récit ridi­cule selon lequel les Hun­zas sont végé­ta­riens par choix.

Une his­toire est vraie : ils mangent cer­tai­ne­ment le mou­ton en entier ! Cer­veau, pou­mons, cœur, tripes, tout sauf la peau, la tra­chée-artère et les organes géni­taux ! Ils net­toient les os avec une minu­tie qui ferait honte à un chien occi­den­tal et, fina­le­ment, ils craquent tou­jours les os pour sucer la moelle.

Comme leur régime ali­men­taire est pauvre en huiles et en vita­mine D, tous les Hun­za ont des dents fra­giles et la moi­tié d’entre eux ont des poi­trines et des genoux rhu­ma­tis­maux de rachi­tisme sub­cli­nique. « Le Hun­za en bonne san­té, où tout le monde a juste ce qu’il lui faut » !

Les boyaux de mou­tons sont aus­si appré­ciés pour la fabri­ca­tion des cordes d’arcs et de cithares (Lori­mer EO, 1939A3 page 225).

L’u­sage de la viande a éga­le­ment été com­men­té par Allen Banik en 1958 (1960B2 page 129) :

Les plats de viande sont prin­ci­pa­le­ment des ragoûts qui mijotent dans de grands réci­pients avec des céréales com­plètes comme le millet, le blé, l’orge ou le maïs. Dans la der­nière par­tie de la cuis­son on y ajoute des légumes frais pour faire un ragoût de mou­ton, un vrai délice pour les Hun­za­kuts.

La contri­bu­tion des ani­maux à la pro­duc­tion végé­tale est notable, bien que dif­fé­rente de celle que vou­laient voir les adeptes du bio (Clark J, 1957N22 page 164) :

Mais le fumier pro­duit par les trou­peaux est plus impor­tant que la laine, la viande ou le lait. Sans cela, le grain mour­rait en une seule année et les ver­gers ne don­ne­raient pas de fruits. Il s’ac­cu­mule tous les soirs dans les cor­rals des pâtu­rages d’é­té et les ber­gers en extraient des bouses qu’ils sèchent sur les toits de leurs petites cabanes. Ils emportent sur leur dos des tonnes de fumier et de beurre chaque fois qu’ils des­cendent dans leurs vil­lages et en rap­portent de la farine, du sel et du thé pour leurs sites de pâtu­rage de mou­tons. Les accu­mu­la­tions hiver­nales dans les enclos du vil­lage sont tou­jours mélan­gées avec des feuilles et de la paille, car les habi­tants n’ont pas appris à construire des man­geoires, de sorte que les mou­tons souillent une par­tie de leur four­rage avec leur fumier. C’est la base du récit selon lequel les Hun­zas feraient du com­post. Quand je leur ai posé la ques­tion, ils ont tous ri de bon cœur à l’idée de perdre de bonnes feuilles en les mélan­geant déli­bé­ré­ment avec du fumier.

La fra­gi­li­té de cet agro-pas­to­ra­lisme est consi­dé­rable. Le pays, en 1950, sur­vi­vait dans la pré­ca­ri­té, une situa­tion qui s’é­tait guère amé­lio­rée en 1966 (Ali SM, 1966A18). Le géo­logue Clark pré­cise (1957N22 page 162) :

Les Hun­zas n’ayant que du fumier comme engrais, leurs cultures reçoivent suf­fi­sam­ment de nitrates mais souffrent d’une grave carence en cal­caire et en phos­phates. Le mélange de sable et de poudre de roches [des terres culti­vées] est tel­le­ment poreux que l’ir­ri­ga­tion éli­mine les nitrates presque aus­si vite que les agri­cul­teurs les ont insé­rés, de sorte qu’il faut fer­ti­li­ser quatre fois par an. Les ren­de­ments en grain ne dépassent jamais les deux tiers de ceux aux États-Unis, et ceux de la luzerne ne dépassent pas le quart, mal­gré le soin appor­té à la culture non-méca­ni­sée. Beau­coup d’arbres frui­tiers ont des feuilles rouges aux extré­mi­tés des branches et affichent d’autres signes de carence dans le sol. Contrai­re­ment aux Naga­ris, les Hun­zas ne col­lectent pas et ne traitent pas leurs eaux usées pour fer­ti­li­ser. Ils défèquent géné­ra­le­ment dans leurs champs, là où la lumière du soleil et la séche­resse ont ten­dance à sté­ri­li­ser. Les nitrates sont ain­si ren­voyés dans le sol sans dis­sé­mi­na­tion de la dys­en­te­rie et de la pyo­der­mite.

Les Hun­zas ont dépas­sé les Chi­nois dans l’u­ti­li­sa­tion de chaque cen­ti­mètre car­ré de terre. J’ai mesu­ré des ter­rasses près de Bal­tit pour les­quelles l’angle de la pente était de 60 degrés, c’est-à-dire que le mur de sou­tè­ne­ment de chaque ter­rasse était envi­ron deux fois plus haut que la ter­rasse était large. Par­fois, les Hun­zas créent réel­le­ment des champs. Ils trouvent une face nue en gra­nite avec une pente ne dépas­sant pas 20 degrés et construisent à son pied un mur de sou­tè­ne­ment en forme de crois­sant. Ils intro­duisent ensuite de l’eau jus­qu’à for­mer un étang der­rière le mur, lais­sant le sable se dépo­ser, puis drainent l’eau claire et inondent de nou­veau. En répé­tant cela pen­dant un an ou deux, une petite ter­rasse est for­mée. C’est sans doute l’expédient le plus déses­pé­ré dans le monde entier pour des gens qui manquent de terre, mais les visi­teurs ont écrit du Hun­za qu’il était un pays où tout le monde a « juste assez » et où il n’y a pas de pauvres !

Hunza Pani

À l’é­poque de John Bid­dulph, les Hun­zas étaient déjà répu­tés pour leur amour du vin pro­duit à par­tir de vignes grim­pant aux murs de leurs ter­rasses et aux flancs de mon­tagne. Il écrit (Bid­dulph J, 1880A1 page 84) :

La consom­ma­tion de vin a beau­coup dimi­nué sous l’Is­lam, et là où elle est encore pra­ti­quée, elle est dis­si­mu­lée autant que pos­sible, sauf au Hun­za et au Ponyal, où les réjouis­sances publiques ne sont pas inha­bi­tuelles. La secte Mau­laï [ismaë­liens] ne fait pas un secret de cette pra­tique et, lors de ma visite au Hun­za en 1876, une bou­teille de whis­ky écos­sais avait si glo­rieu­se­ment enivré [le Mir] Gha­zan Khan que tous les Hun­zas en par­laient avec admi­ra­tion.

Le doc­teur Allen Banik fait l’é­loge du vin « auquel [il] a occa­sion­nel­le­ment goû­té avec des “résul­tats gra­ti­fiants” ». Le Mir Muham­mad Jamal Khan en parle comme du “Hun­za Pani” (Banik AE, 1960B2 pages 130–131) :

Quand j’ai abor­dé le sujet à table avec le Mir, il a ri de bon cœur.
— « Est-ce que les gens se s’en­ivrent en buvant du Hun­za Pani ? » ai-je deman­dé.
Il a fait non de la tête.
— « Est-ce qu’ils en boivent libre­ment ? » ai-je insis­té. « Plus de deux verres chaque fois ? »
— « Oui, bien sûr », Son Altesse m’a assu­ré. « Les nuits de fête ils en boivent de pleines bou­teilles, et tous les jours ils en consomment aux repas. »
Face à mon regard incré­dule, le Mir a ajou­té : « C’est peut-être pour cette rai­son que nous sommes répu­tés le peuple le plus sain et le plus heu­reux du monde ! »

Banik n’a pas sai­si que le terme “Hun­za Pani” était une plai­san­te­rie quand il écrit sans une trace d’hu­mour (1960B2 page 130) : « Le Hun­za Pani jouit d’une haute répu­ta­tion au Moyen-Orient et presque tout le monde est dési­reux d’en obte­nir. » Le mot “pānī” signi­fiant « eau » en hin­dous­ta­ni, on pour­rait à la rigueur le rap­pro­cher de “pīna” (boire) qui a don­né le fran­çais « pinard » !

Cette anec­dote me rap­pelle un col­lègue alle­mand qui, fier de par­ler fran­çais dans une récep­tion de l’am­bas­sade de France, s’é­tait écrié à l’heure du café : « Oh ! du jus de chaus­settes ! » Elle est révé­la­trice de la manière dont la plu­part des visi­teurs étran­gers pre­naient à la lettre les paroles du Mir du Hun­za.

Obéissance, condition féminine, bonnes mœurs

Hunza - Buyal Singh, père de Sherin Beg (équipe de John Clark) avec son plus jeune fils
Buyal Singh, père de She­rin Beg (équipe de John Clark) avec son plus jeune fils. Source : John Clark (1957A11 page 128)

Jay Mil­ton Hoff­man résume la struc­ture fami­liale des Hun­zas en des termes qui reflètent plus son point de vue sur la socié­té amé­ri­caine de son époque (1961) qu’une ana­lyse menée avec la rigueur scien­ti­fique dont il se targue (1968B5 page 61) :

Je crois per­son­nel­le­ment que la vie de famille au Hun­za est dif­fé­rente de celle dans n’importe quel autre endroit du monde. Le mari est défi­ni­ti­ve­ment le chef de la mai­son. Il peut conver­ser avec n’im­porte qui à n’im­porte quel endroit. Mais pas sa femme. Elle n’est pas auto­ri­sée à par­ler avec d’autres hommes, sauf si son mari est pré­sent.

La femme a beau­coup de res­pect pour son mari et ne fera rien pour lui déplaire. Les femmes sont des épouses et des mères dévouées.

Les enfants sont très obéis­sants et ne diront jamais un mot irres­pec­tueux à leur père ou à leur mère. […] Les mères ne sont pas non plus là pour pas­ser leur temps à des jeux de cartes, regar­der des émis­sions de télé­vi­sion heure après heure ou lire des romans cap­ti­vants jus­qu’aux petites heures de la nuit. Les femmes de la terre de Hun­za prennent soin de leurs enfants et les dis­ci­plinent avec soin.

Emi­ly Lori­mer a une com­pré­hen­sion plus pré­cise du rôle des femmes chez les Hun­zas (Lori­mer EO, 1939A3 page 117) :

Si une rúli gus (maî­tresse de mai­son) se montre trop géné­reuse dans son ration­ne­ment pen­dant les mois d’a­bon­dance sui­vant la récolte, toute la famille risque de dépé­rir avant l’an­née sui­vante ; ain­si, une « femme com­pé­tente » est fort appré­ciée, et l’in­com­pé­tence est un motif valable de divorce. Aucune ani­mo­si­té n’est res­sen­tie ni expri­mée, mais elle retourne chez le père et la mère qui l’ont nour­rie.

Un regard tra­gique mais réa­liste a été pro­je­té par John Clark (1957N22 page 171) :

Les femmes du Hun­za se sui­cident plus sou­vent que les hommes. Par­fois, elles sautent d’une falaise ou, dans des condi­tions moins déses­pé­rées, elles mangent cin­quante amandes amères d’a­bri­cot. Celles-ci contiennent une dose mor­telle d’a­cide prus­sique, mais celui-ci est absor­bé si len­te­ment que la mort ne sur­vient pas avant plu­sieurs heures. Si un émé­tique leur est admi­nis­tré pen­dant cette période, leur vie peut être sau­vée. Il n’y a pas au Hun­za les fré­quentes mal­trai­tances phy­siques de femmes que l’on voit en Chine, ni non plus beau­coup d’infidélité. Les femmes sont cen­sées faire le ménage, désher­ber les champs et aider à la récolte ; une divi­sion équi­table du tra­vail, car leurs petites mai­sons sté­riles néces­sitent peu d’at­ten­tion. L’homme laboure, plante, irrigue, récolte, esca­lade les mon­tagnes à la recherche de bois de chauf­fage et sur­veille les trou­peaux.

Les femmes hun­zas ne souffrent pas de sur­me­nage, de bru­ta­li­té ou de maris volages, mais elles sont consi­dé­rées comme intel­lec­tuel­le­ment infé­rieures. Un véri­table homme ne parle jamais à une femme en dehors de sa propre famille et, même au sein de la famille, les hommes rendent visite à d’autres hommes et les femmes res­tent entre elles. Les femmes sont sans édu­ca­tion parce qu’elles n’accompagnent jamais leurs hommes lors de voyages, même jusqu’à Gil­git, et on leur dit rare­ment quoi que ce soit du monde exté­rieur. Elles n’ont rien, mis à part des ragots, pour se nour­rir l’es­prit. L’ennui infi­ni d’une vie d’où sont exclus la grâce et les contacts humains satis­fai­sants, et dans laquelle le sexe sert à la pro­créa­tion sans aucune conno­ta­tion d’amour, est pro­ba­ble­ment la cause sous-jacente de la plu­part des sui­cides. Une que­relle par­ti­cu­lière ou une crise suf­fisent à libé­rer leur mal­heur latent.

Au sujet de l’in­fi­dé­li­té conju­gale, RCF Schom­berg décrit la cou­tume en usage au Hun­za (1935A7 page 204) :

L’infidélité n’est plus très cou­rante, quelle qu’elle l’ait été dans le pas­sé. Si un homme voit sa femme mal se com­por­ter avec un autre homme, il est auto­ri­sé à tuer les deux en même temps sur place : s’il tarde, il perd son droit. La rai­son en est clai­re­ment d’empêcher toute négo­cia­tion, avec la menace de tuer le délin­quant s’il n’est pas d’ac­cord. Si la femme et son amant sont capables de rejoindre le chef, ils sont en sécu­ri­té et aucun mal ne peut leur arri­ver, mais ils res­tent dans une sorte d’es­cla­vage domes­tique envers le sou­ve­rain pour le res­tant de leurs jours. Par contre, s’ils peuvent don­ner à la fois au Raja ou au Mir et au mari lésé une somme en bétail égale au double de celle que le mari a ver­sée lors de son mariage, l’affaire est close et la femme part dans son nou­veau foyer.

Cette cou­tume béné­fi­ciait donc finan­ciè­re­ment au Mir, ce qui n’a rien d’une sur­prise…

Le Mir Muham­mad Nazim Khan, qui régnait de 1892 à 1938, avait écrit dans son auto­bio­gra­phie (Tobe JH, 1960A16 page 363) :

Autre­fois, si quel­qu’un com­met­tait un adul­tère, sa mai­son pou­vait être détruite, ses ani­maux abat­tus et ses arbres cou­pés sans que ceux qui en avaient pris l’i­ni­tia­tive ne soient inquié­tés, et bien que cette cou­tume soit tom­bée dans la désué­tude, il est tou­jours consi­dé­ré légi­time qu’un homme tue l’a­mant de sa femme s’il peut les prendre en « fla­grant délit » !

Hunza - Les femmes et les filles regardent une cérémonie de mariage depuis les toits avoisinants
Les femmes et les filles regardent une céré­mo­nie de mariage depuis les toits avoi­si­nants car la foi musul­mane leur inter­dit de se mêler aux hommes pen­dant les évé­ne­ments sociaux. Source : Renée Tay­lor & Mul­ford J Nobbs (1962B3 page 46)

De manière géné­rale, par res­pect de leurs obli­ga­tions reli­gieuses, les femmes ne prennent aucune part active dans les fêtes et rituels (musique et danse) : « D’ailleurs, les femmes n’ont ni droit ni pri­vi­lèges », constate John Tobe (1960A16 page 342) qui pour­tant affir­mait que « le peuple hun­za jouit de la liber­té et de la démo­cra­tie » (1960A16 page 293). Il faut dire que Tobe a une concep­tion très par­ti­cu­lière de la liber­té et de l’é­qui­té, sur­tout s’a­gis­sant des femmes (1960A16 pages 349–350) :

C’est un fait posi­tif que les hommes de Hun­za battent leurs femmes. J’ai véri­fié deux fois ce fait assez impor­tant. Le Mir m’a dit qu’il ne connais­sait qu’un cas dans lequel un homme aurait admi­nis­tré des raclées de manière exces­sive et injuste à son épouse. Dans tous les autres cas, les hommes ne sont ni punis ni jetés en pri­son pour cela. Si une femme ne fait pas ce que son mari com­mande, il la bat. Si elle donne trop géné­reu­se­ment la pro­prié­té de son mari à ses parents, il la bat éga­le­ment. Si elle le trompe et qu’il l’at­trape, il a le droit de la tuer ain­si que son séduc­teur.

Cela paraît avoir un excellent effet sur le main­tien d’un haut niveau de loyau­té. Je ne sais pas com­ment les peuples occi­den­taux juge­ront les habi­tants du Hun­za à la lumière de ce que j’ai rap­por­té ici, mais quels que soient votre juge­ment et votre opi­nion, je vous ai expo­sé les faits.

Le thème de l’o­béis­sance (aux parents et au Prince) est récur­rent dans l’ou­vrage de Jay Mil­ton Hoff­man. Il écrit (1968B5 page 58) :

Il faut gar­der en tête qu’au Hun­za il n’y a pas de meurtres, pas de voleurs. Par consé­quence, pas de juges, pas de poli­ciers et pas de pri­sons. Le gou­ver­ne­ment est ce qu’on pour­rait appe­ler une socié­té patriar­cale, quelque chose de simi­laire à ce qui exis­tait à l’é­poque où Moïse diri­geait Israël. Il est démo­cra­tique en nature [sic].

Oph­tal­mo­logue, le doc­teur Allen Banik avait une vue plus pré­cise du mode de gou­ver­nance. Après avoir assis­té, en 1958, à un pro­cès au Conseil des Anciens « mis en scène pour moi » diri­gé par le Mir Muham­mad Jamal Khan « qui agit en conseiller », il écrit (1960B2 page 110) :

Les Hun­za­kuts ont une forme de gou­ver­ne­ment très démo­cra­tique, bien que l’É­tat soit gou­ver­né par le Mir, qui a le droit de vie ou de mort sur ses sujets. […] La plus forte puni­tion qui peut être impo­sée est le ban­nis­se­ment du Hun­za.

Ce dis­cours angé­lique de visi­teurs à l’é­coute exclu­sive de la famille prin­cière — ou de ceux qui copiaient bête­ment les écrits des pre­miers — est mal­heu­reu­se­ment contre­dit par Clark (1957N22 page 61) :

Shim­shal [N68], le péni­ten­cier du Hun­za [à 3000 mètres], était l’un des endroits les plus déso­lés de la pla­nète. Je le sais car je l’ai visi­té une fois. Pen­dant tout l’hi­ver, les nuages sont sus­pen­dus comme un lin­ceul gla­cial au-des­sus du vil­lage. Pen­dant des semaines, il n’y a pas de soleil et la tem­pé­ra­ture reste autour de zéro avec les vents hur­lants.

À ce sujet, Emi­ly Lori­mer s’é­tait conten­tée de la ver­sion offi­cielle pour décrire le sys­tème péni­ten­tiaire. Elle écrit ce qu’elle a enten­du au sujet de l’exil dans la val­lée de Shim­shál, qu’elle n’a pas visi­tée (1939A3 pages 121–122) : « On y trouve de la nour­ri­ture et des pâtu­rages en abon­dance, et la vie y est à cer­tains égards plus luxueuse que dans le bas du Hun­za ». Il s’en­suit que« au bout de quelques années d’exil, le fau­teur de trouble revient avec plus de sagesse ». Tou­te­fois, mal­gré ce trai­te­ment bien­veillant, « les délin­quants du Hun­za ne deviennent pas des réci­di­vistes. »

Les juge­ments ren­dus dans le pas­sé pou­vaient être bien plus sévères, bien que tou­jours avec une touche de modé­ra­tion. Muham­mad Nazim Khan écri­vait dans son auto­bio­gra­phie (Tobe JH, 1960A16 page 363) :

Si l’on consi­dère qu’une condam­na­tion à mort est néces­saire, les per­sonnes sont ras­sem­blées et si une seule se pro­nonce en faveur du cou­pable, sa peine est remise. Sinon, il est exé­cu­té en pré­sence de tous.

Une anec­dote rap­por­tée par John Tobe (sans men­tion de la source) donne une idée plus pré­cise de l’exer­cice de la jus­tice au Hun­za (1960A16 page 362) :

Un autre cas [de crime] s’est pro­duit il y a envi­ron 10 ans lorsque le fils du vizir s’est dis­pu­té avec un jeune homme et une fille. Dans ce cas, le gar­çon et la fille […] se condui­saient mal à proxi­mi­té de la mai­son du vizir. Une dis­pute a démar­ré quand on leur a deman­dé de quit­ter les lieux. Le jeune homme est deve­nu indis­ci­pli­né, puis offen­sif et il a dit beau­coup de choses méchantes et indé­centes. Le fils du vizir lui a deman­dé de par­tir et de bien se tenir, mais le jeune homme a refu­sé d’é­cou­ter et a per­sis­té dans ses actions. Le fils du vizir est entré chez lui, a pris un fusil et lui a dit : « Main­te­nant, éloigne-toi d’i­ci ou je te tire­rai des­sus ! »

Mais le jeune voyou a encore refu­sé d’écouter ou d’être aver­ti. Alors le fils du vizir lui a tiré des­sus. Lors du pro­cès, il a affir­mé ne pas savoir que l’arme avait été char­gée et qu’il avait sim­ple­ment pro­fé­ré la menace pour effrayer le gar­çon et lui faire prendre conscience de ses actes. Le gar­çon est décé­dé et le fils du Wazir a été accu­sé de meurtre. Il a été exi­lé à Shim­shal pen­dant 10 ans.

Peu de temps après, les parents du défunt ont com­pa­ru devant le Mir et l’ont prié de remettre sa peine au fils du vizir, car ils affir­maient croire qu’il ne vou­lait pas tirer sur leur fils. En outre, leur fils était à l’o­ri­gine de l’a­gres­sion. Après qu’il ait pas­sé deux ans à Shim­shal, le Mir l’a fait reve­nir et, à l’heure actuelle, à Hun­za, ce gar­çon est main­te­nant le vizir.

Tobe ajoute (page 362) :

Autre­fois, une forme de puni­tion appli­quée au Hun­za, sur ordre du Mir, consis­tait à immer­ger le cou­pable dans les eaux froides de la rivière Hun­za. Une immer­sion de 15 minutes dans ces eaux gla­cées équi­va­lait à une condam­na­tion à mort.

Peut-être une recherche empi­rique sur la bio­staseN69 ? 😉

Le fonc­tion­ne­ment à la fois fluide et for­te­ment cen­tra­li­sé du gou­ver­ne­ment du Hun­za est expli­qué à Jean et Franc Shor par un habi­tant de Mis­garN54 en 1949 (Shor JB, 1955A12 page 267) :

« Chaque vil­lage élit son arbab [maire] », expli­qua Nabi Khan, « qui gou­verne avec un conseil des anciens. L’arbab arbitre tous les conflits de la com­mu­nau­té ayant pour la plu­part trait au droit à l’eau [d’ir­ri­ga­tion]. Mais quand un conflit ne peut pas être réglé loca­le­ment, l’arbab télé­phone au Mir [Muham­mad Jamal Khan]. Lors d’un grand évé­ne­ment, par exemple une dis­pute autour d’un héri­tage, les par­ties en cause peuvent faire appel au Mir en per­sonne. Tout ce qu’ils ont à faire est de mar­cher jus­qu’à Bal­tit. »

Le réseau télé­pho­nique du Hun­za a été construit par l’ar­mée bri­tan­nique en 1920 puis entre­te­nu par le gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais. John Tobe était, comme Jean Shor, d’a­vis que le Mir gou­ver­nait son royaume par télé­phone, exi­geant deux fois par jour un appel de chaque arbab pour faire le point (Tobe JH, 1960A16 page 514). Son frère Ayash était for­mé à la répa­ra­tion des télé­phones et postes de radio ain­si qu’à l’en­tre­tien des objets méca­niques (Clark J, 1957N22 page 44).

Jay Mil­ton Hoff­man (1968B5 page 59) rap­porte un inci­dent au cours duquel un pay­san Hun­za se serait adres­sé en criant à lui et au Prince Sahib Khan, leur repro­chant d’a­voir pris une pho­to d’un champ où tra­vaillaient des femmes. Cet homme a été jugé par la cour et puni de trente coups de fouets pour son manque de res­pect envers un membre de la famille prin­cière et son hôte. Le Mir, dans sa magna­ni­mi­té, avait refu­sé d’as­sis­ter au pro­cès pour évi­ter toute impli­ca­tion per­son­nelle dans cette condam­na­tion. Il avait aus­si pris soin d’é­loi­gner ses hôtes pen­dant l’exé­cu­tion de la sen­tence (1968B5 page 60).

John Clark raconte une anec­dote simi­laire au terme de laquelle un jeune homme qui avait osé cri­ti­quer le Mir avait été condam­né à deux ans d’exil au Pend­jab (1957N22 page 88).

Hunza - La cour (durbar) du Mir Muhammad Jamal Khan en réunion (1950)
La cour (dur­bar) du Mir Muham­mad Jamal Khan en réunion (1950). Source : John Clark (1957A11 page 128)

RCF Schom­berg (1935A7 page 160) décrit le fonc­tion­ne­ment de la cour, dont le Mir est en réa­li­té le seul arbitre mais aus­si béné­fi­ciaire :

Tous les chefs rendent la jus­tice dans la cour publique (dur­bar) où, assis avec ses conseillers, le sou­ve­rain rend une déci­sion qui est immé­dia­te­ment exé­cu­tée. Elle est géné­ra­le­ment juste, mais les conseillers sont sou­vent blâ­més, car lorsque le Mir a pro­non­cé sa peine, il se retourne et demande si sa sen­tence est juste. Ce n’est pas tant la ques­tion de savoir si l’af­faire a été jugée à juste titre, c’est en géné­ral le cas, mais plu­tôt de savoir si l’a­mende ou la péna­li­té est exces­sive ou non ; et c’est ici que les conseillers échouent. Si c’est une amende, elle est géné­ra­le­ment ver­sée au tré­sor, ce qui est un euphé­misme pour la poche du raja. Connais­sant les ten­dances avides de leurs diri­geants, les anciens hésitent à réduire l’in­dem­ni­té.

La hié­rar­chie des obli­ga­tions col­lec­tives a été décrite par Clark dans le cadre d’une inon­da­tion à laquelle les pay­sans étaient inca­pables de réagir (1957N22 page 151) :

Les hommes [du Hun­za] ne suivent pas leur propre conscience et ne se fient pas à leur propre juge­ment. Ils délèguent leurs déci­sions au roi (au Mir), à la cou­tume (das­tur), ou à Dieu tel que repré­sen­té par leur concep­tion géné­ra­le­ment erro­née du Coran. Ain­si, les fer­miers de Gir­cha s’é­taient rési­gnés à ce que la rivière emporte leurs fermes dans ses flots parce que, pour com­men­cer, le Mir n’é­tait pas venu dans leur vil­lage leur don­ner l’ordre de détour­ner la rivière. Deuxiè­me­ment, per­sonne n’a jamais essayé de détour­ner la rivière — ce n’é­tait pas la das­tur. Et si Dieu avait déci­dé qu’ils perdent leurs fermes, qui étaient-ils pour le défier ?

Emi­ly Lori­mer s’est aus­si conten­tée de l’o­pi­nion expri­mée par les vil­la­geois au sujet des tra­vaux col­lec­tifs (1939A3 page 83) :

Quand un nou­veau tra­vail est entre­pris pour le bien public, il est super­vi­sé par le Mir, ou par le Wazir en son nom, et il est exé­cu­té comme un tra­vail com­mu­nau­taire dont cha­cun recon­naît la jus­tice et la néces­si­té.

Clark était pour cette rai­son confron­té à la dif­fi­cul­té de pro­mou­voir une action col­lec­tive en dehors des sché­mas tra­di­tion­nels (1957N22 page 151) :

La coopé­ra­tion ne s’é­tend jamais en dehors de la famille actuelle. Le Mir peut orga­ni­ser et mettre en œuvre un pro­jet com­mu­nau­taire, tel que la répa­ra­tion d’un fos­sé ou l’a­li­men­ta­tion d’un vil­lage frap­pé par la famine, mais aucun effort spon­ta­né n’a été déployé. Per­sonne au Hun­za, et peu en Asie, ne s’est ima­gi­né membre d’un grand groupe dont dépend le bien-être de cha­cun. […]

Dans un monde où la concur­rence est féroce et où jus­tice et cha­ri­té sont rares, la famille devient la seule pro­tec­tion contre l’in­jus­tice et la pau­vre­té. Toutes les autres familles sont des concur­rents et des enne­mis poten­tiels. Par consé­quent, il est logi­que­ment appro­prié de garan­tir à la famille tous les bons emplois à por­tée de main. Je savais que chaque fois que j’en­ver­rais Rach­met Ali ache­ter quelque chose aux pauvres gens de l’oa­sis du Hun­za, tous les membres de son clan, le Dro­me­ting de Bal­tit, auraient la prio­ri­té pour vendre ; si Hayat était char­gé de l’a­chat, il achè­te­rait de son clan, le Haka­la­kutz d’Al­tit. […]

Le sys­tème social fait de la mal­hon­nê­te­té la meilleure poli­tique. Dans une com­mu­nau­té hau­te­ment concur­ren­tielle et désor­ga­ni­sée comme les Hun­zas, la désap­pro­ba­tion sociale est la seule res­tric­tion qui rend la mal­hon­nê­te­té non pro­fi­table. Si la pra­tique locale en vigueur est de men­tir, d’es­cro­quer et de voler, l’homme mal­hon­nête a l’a­van­tage sur son hon­nête voi­sin, mais sa mal­hon­nê­te­té empêche tout déve­lop­pe­ment. Mes Hun­zas, par exemple, ne pou­vaient pas deman­der à un seul homme avec un che­val d’a­me­ner les pro­duits de ses voi­sins au mar­ché de Gil­git, parce qu’ils ne pou­vaient pas se faire confiance à ce point. De sorte que tout le monde devait aller à Gil­git indi­vi­duel­le­ment et tout le monde per­dait du temps et de l’argent. Les Hun­zas étaient plus hon­nêtes que la plu­part des Asia­tiques, mais leur code était tel­le­ment laxiste qu’il leur était impos­sible de mener la plus petite tran­sac­tion avec une effi­ca­ci­té occi­den­tale.

Ce point de vue n’est bien enten­du pas par­ta­gé par Jay Mil­ton Hoff­man qui fait un amal­game entre hos­pi­ta­li­té, soli­da­ri­té et amour uni­ver­sel (1968B5 page 56) :

Il appa­raît que les Hun­za­kuts pra­tiquent un amour plus fra­ter­nel que par­tout ailleurs dans le monde. C’est un peuple très ami­cal et les étran­gers qui visitent leur pays sont accueillis à bras ouverts. En réa­li­té, on ne se sent pas étran­ger quand on tra­verse la val­lée de la Hun­za. Le mot « amour » semble être exem­plai­re­ment illus­tré de façon pra­tique dans la vie des Hun­za­kuts.

Les Hun­zas sont des ismaé­liens de doc­trine Mau­laï dont le chef spi­ri­tuel est l’Aga KhanN70. Ils ont une pra­tique libé­rale de l’is­lam : tolé­rance de la consom­ma­tion de vin, pas de rituel d’a­bat­tage des ani­maux ni de port du voile pour les femmes, pas de jeûne spi­ri­tuel. Selon Bid­dulph (1880A1 page 121), ils uti­lisent à la place du Coran « un ouvrage appe­lé le Kalam-i-Pir, un texte en per­san, qui n’est lu par per­sonne d’autre que les hommes de leur culte ». Il ajoute : « Si on essayait de for­cer à jeû­ner un Mau­laï, il résis­te­rait en dévo­rant une pin­cée de pous­sière ».

En qua­torze mois de séjour, les Lori­mer n’ont enten­du l’ap­pel à la prière (muez­zin) qu’une fois, le len­de­main de la céré­mo­nie Giná­ni de la pre­mière récolte (Lori­mer EO, 1939A3 pages 294–295). Et encore ! « J’ai jeté un œil au rideau de notre tente mais n’ai pas vu une pré­ci­pi­ta­tion par­ti­cu­lière de la popu­la­tion pour aller prier »… Emi­ly Lori­mer écrit par ailleurs (1939A3 page 231) « qu’il n’a jamais exis­té de peuple moins super­sti­tieux que les Hun­zas » bien qu’elle ait appris que des pou­voirs magiques étaient attri­bués au Prince (pages 236–237) :

Les deux jours de beau temps que nous avons eus pour la fête de Bop­fau [semaille de l’orge en février] étaient presque un miracle : un miracle très conve­nable pour un chef que la tra­di­tion sup­pose capable de contrô­ler la pluie et le soleil. On dit du grand-père du Mir, Gha­zan Khan, qu’il était tel­le­ment ver­sé dans cet art qu’il pou­vait for­cer la pluie à tom­ber quand il le sou­hai­tait et che­vau­cher à tra­vers sans se mouiller !

Hunza - La vieille mosquée d'Aliábád
La vieille mos­quée d’A­liábád, avec Hur­mat assis sur la véran­da.
Source : Lori­mer EO (1939A3 page 80)

Jay Mil­ton Hoff­man n’a­vait peut-être jamais ren­con­tré de musul­man avant son voyage, car il inclut dans les « fac­teurs de san­té et de lon­gé­vi­té » des Hun­zas la manière pro­di­gieuse qu’ils ont de se saluer (1968B5 pages 143 et 146) :

Où qu’on voyage dans le pays des Hun­zas, on trouve des gens sym­pa­thiques et cour­tois, non seule­ment avec les étran­gers, mais aus­si entre eux. Quel mer­veilleux attri­but pour une nation !

Quand ils se ren­contrent ou croisent un étran­ger, ils disent dans leur langue “Salaam Alei­kum”. Celui à qui cette salu­ta­tion s’a­dresse répond “Alei­kum Salaam”. “Salaam Alei­kum” veut dire « Que la paix soit avec vous » et “Alei­kum Salaam” signi­fie « Avec vous que soit la paix ».

Quelle manière enjouée de se saluer ! Notre monde serait mer­veilleux si par­tout les gens se saluaient avec un tel échange, « Que la paix soit avec vous » et « Avec vous que soit la paix » !

Dans nos conver­sa­tions avec les gens, il est appa­ru clai­re­ment qu’ils n’a­vaient pas de sou­cis. […]

Il ne fait aucun doute que les Hun­zas ne sont pas du genre ner­veux, irri­table et sou­cieux, parce que la nour­ri­ture qu’ils consomment contient toutes les vita­mines et miné­raux qui per­mettent une bonne san­té et des nerfs solides.

Déjà, en 1961, Renée Tay­lor était émer­veillée par cette marque d’hos­pi­ta­li­té : « D’où que vous appa­rais­siez, on vous salue avec leur “Salaam” habi­tuel. (Ce qui équi­vaut à notre “Com­ment allez-vous”. » (Tay­lor R, 1969B6 page 15). Quelques nuances lin­guis­tiques ont visi­ble­ment échap­pé au doc­teur Hoff­man trop pré­oc­cu­pé par les vita­mines. Trente ans plus tôt, Emi­ly Lori­mer avait écrit (1939A3 page 238) :

Nous nous sommes salués mutuel­le­ment : “Jú na!” C’est la manière ancienne de se saluer des autoch­tones, encore bien plus fré­quente que le “Salam alei­kum” de l’Is­lam que les femmes n’u­ti­lisent qua­si­ment jamais. Quand vous dites “Salam alei­kum”, la réponse cor­recte pour les Hun­zas est “Salam alei­kum”. Au début, bien sûr, nous répon­dions “W’a­lei­kum as salam!” comme d’u­sage ailleurs chez les musul­mans ; mais cela finis­sait par son­ner guin­dé et intel­lec­tuel à nos oreilles, de même qu’aux leurs, je n’en doute pas.

Bien que « natu­rel­le­ment démo­cra­tique » et ruis­se­lante d’a­mour aux yeux du doc­teur Hoff­man, la socié­té Hun­za est à tous les niveaux (gou­ver­ne­ment et famille) une cari­ca­ture du patriar­cat, ce qui n’a cho­qué aucun des hommes et femmes qui lui ont tres­sé des cou­ronnes au 20e siècle. Le colo­nel Schom­berg décri­vait le sys­tème d’hé­ri­tage qui était tou­jours en vigueur au milieu du siècle (1935A7 page 132) :

Jus­qu’au temps d’A­sa­dul­lah Beg [1847–1885], vizir du Hun­za, la pro­prié­té de la terre au Hun­za était trans­mise de père en fils. Si l’un des fils décé­dait avant son père, la veuve pre­nait sa part qu’elle ait ou non des enfants. Ce sys­tème a été modi­fié de manière à ce qu’une femme qui a per­du son mari du vivant de son père reçoive une terre en fidu­cie pour ses fils en fonc­tion de leur nombre. L’i­dée sous-jacente à cet arran­ge­ment est qu’un homme qui sur­vit à son père peut deve­nir le parent d’autres enfants de sexe mas­cu­lin : s’il décède avant son père, il est injuste que sa veuve avec un fils reçoive autant que son fils sur­vi­vant ayant plu­sieurs enfants. Si un homme meurt sans avoir de fils, ses filles ont droit à une cer­taine quan­ti­té de grain pro­ve­nant de la pro­prié­té de leur père, mais à aucune terre. En d’autres termes, la pro­prié­té fon­cière à Hun­za doit être dévo­lue aux mâles, soit en des­cen­dance directe soit au plus proche parent mas­cu­lin au sein de la tri­bu.

Almas Aman, une des pre­mières femmes artistes de scène au Gil­git-Bal­tis­tan.

Article créé le 18/10/2019 – modi­fié le 7/09/2026 à 16h48 • 11 112 visites

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