Détoxination

Publié il y a 3 années -


La détoxi­na­tion est un pro­ces­sus d’élimination qui vise à aider le corps à éva­cuer les pro­duits méta­bo­liques nui­sibles (voir page lien:aj68) — autre­ment dit, pro­vo­quer l’évacuation par l’intestin ou les reins de rési­dus ali­men­taires qui n’ont pas été décom­po­sés et éli­mi­nés par les voies natu­relles.

Ce terme n’est pas réfé­ren­cé sur Wikipedia, où l’on parle plu­tôt de detoxi­fi­ca­tion (lien:odro) en anglais ou détoxi­ca­tion (lien:9anq) en fran­çais, avec la mise en garde sui­vante :

L’industrie de la « détox » se fonde sur l’idée que le corps accu­mu­le­rait des « toxines », soit du fait de son fonc­tion­ne­ment basal, soit à cause de la pol­lu­tion de l’environnement, ou encore à cause des médi­ca­ments de méde­cine conven­tion­nelle. Cependant, le concept popu­laire et indus­triel de « détox » n’a rien à voir avec le prin­cipe de détoxi­ca­tion médi­cale, et consti­tue plu­tôt un arte­fact de mar­ke­ting pour dif­fé­rents com­plé­ments ali­men­taires ou pro­duits cos­mé­tiques.

En effet, aucun article scien­ti­fique n’a encore jamais étayé l’idée que ce genre de pro­duits ou de trai­te­ments pour­rait aug­men­ter les capa­ci­tés détoxi­fiantes d’un corps humain, et les inter­views des pro­mo­teurs de la détox demeurent tou­jours extrê­me­ment abs­traits quant à la nature de ces sup­po­sées toxines.

[…] Les méthodes de detox font par­tie des pseudo‐sciences (lien:1r8p), et par­tagent par­fois avec cer­taines de celles‐ci cer­taines dérives nui­sibles aux vic­times, notam­ment quand il s’agit de stages inten­sifs, où la mani­pu­la­tion men­tale peut l’emporter sur l’apport de soins.

Renaud Roussel écrit (Les régimes ou cures « détox », 2015 lien:k7f7) :

Mais de quoi parle‐t‐on exac­te­ment ? De quelle intoxi­ca­tion cherche‐t‐on à vous gué­rir ? Une intoxi­ca­tion par les graisses ? Les seules graisses toxiques pour l’organisme sont les graisses ali­men­taires hydro­gé­nées indus­trielles (ou graisses Trans lien:q7py), les huiles végé­tales poly­in­sa­tu­rées (lien:s6oz) (…), et les graisses cor­po­relles lorsqu’elles sont trop impor­tantes. Pour les deux pre­mières, extrê­me­ment toxiques, il suf­fit de les sup­pri­mer de l’alimentation et de les rem­pla­cer par d’autres, saines. Pour les graisses cor­po­relles, il suf­fit d’orienter l’organisme dans la bonne direc­tion (…), et il se char­ge­ra de les faire dis­pa­raître.

[…] La véri­table intoxi­ca­tion pro­vient de la pol­lu­tion envi­ron­ne­men­tale — air, ali­ments, tex­tiles, cos­mé­tiques, maté­riaux den­taires… Plusieurs cen­taines de pro­duits chi­miques toxiques enva­hissent notre orga­nisme petit à petit, tout au long de notre vie : pes­ti­cides, hor­mones, conser­va­teurs, plomb, mer­cure, arse­nic, cad­mium, retar­da­teurs de flamme bro­més, PCB, phta­lates, par­ti­cules fines… Personne n’y échappe, pas même les ours blancs sur leurs loin­taines ban­quises.

Il ne faut pas confondre la détoxi­na­tion (« detox ») avec les méca­nismes phy­sio­lo­giques assu­rant la détoxi­ca­tion de l’organisme, qui tirent leur effi­ca­ci­té de l’état de san­té de l’individu, donc prin­ci­pa­le­ment de ses habi­tudes en matière de nutri­tion et autres pra­tiques recom­man­dées sur ce site. Colin Berry écrit sur la page Debunking detox (lien:o315) :

Il est facile de se détoxi­quer [to detox] ; il suf­fit de lais­ser son corps uti­li­ser les for­mi­dables méca­nismes qu’il a déve­lop­pés pen­dant des mil­liers d’années afin de se débar­ras­ser de tout ce qui vous cause tort. Mais, s’il s’agit d’alcool, en pro­fi­ter pour moins boire !

Des pratiques très diverses

fruit-vegetable-juiceLa détoxi­na­tion est ici pré­sen­tée comme un ensemble de tech­niques sup­po­sées se sub­sti­tuer à une détoxi­ca­tion défaillante. Nous ouvrons le débat à par­tir d’exemples de trai­te­ments bien connus. Une approche cri­tique plus détaillée et docu­men­tée peut être consul­tée sur la page Detoxes : an unde­fi­ned scam (lien:njwm).

Les pra­tiques de puri­fi­ca­tion font par­tie du bagage des méde­cines tra­di­tion­nelles et de méde­cines non conven­tion­nelles modernes. Certaines s’appuient sur des res­tric­tions ali­men­taires : le jeûne (lien:1dw6) — voir mon article Jeûne et restriction calorique — ou la sup­pres­sion d’une caté­go­rie d’aliments. Roussel écrit (2015 lien:k7f7) :

Les régimes « détox » qui vous per­mettent, au mieux, de man­ger quelques pommes, ou un peu de rai­sin, ont à peu près la même effi­ca­ci­té qu’une écharpe pour vous pro­té­ger des radia­tions lorsque vous ren­trez nu dans un réac­teur nucléaire.

[…] Les cen­taines de molé­cules toxiques pour l’organisme humain sont lipo­so­lubles, c’est-à-dire qu’elles se lient faci­le­ment aux graisses. […] L’énorme erreur des régimes « détox » est de remettre rapi­de­ment dans la cir­cu­la­tion san­guine des molé­cules toxiques jusque là « pié­gées dans la graisse cor­po­relle » […], mais ce n’est pas tout, il y a bien pire : les régimes « détox » privent l’organisme des seuls nutri­ments capables de délo­ger les sub­stances toxiques intra­cel­lu­laires : la graisse ali­men­taire. Tous les toxi­co­logues le savent : il n’existe pas de véri­table dés­in­toxi­ca­tion sans graisse ali­men­taire !

[…] Nos cel­lules sont équi­pées de véri­tables petites usines chi­miques diverses et variées, comme les lyso­somes (lien:y07t) char­gés de net­toyer les cel­lules, et les per­oxy­somes (lien:3cfm) char­gés de dés­in­toxi­quer la cel­lule. Sans un apport quo­ti­dien d’acides gras pro­ve­nant des graisses ali­men­taires, les per­oxy­somes ne peuvent pas expul­ser les pro­duits toxiques de la cel­lule, la seule dés­in­toxi­ca­tion qui vaille !

L’acide gras le plus impor­tant, pour assu­rer une dés­in­toxi­ca­tion effi­cace, est l’acide ara­chi­do­nique (lien:4vd0), on le trouve dans les graisses ani­males comme le jaune d’œuf, les viandes grasses et les pro­duits lai­tiers entiers (crus de pré­fé­rence). Il est impor­tant de le consom­mer direc­te­ment, car sa pro­duc­tion par l’organisme, bien que pos­sible à par­tir de l’acide oléique (lien:mpl7) (huile d’olive, lard…), s’avère par­fois incer­tain. Ne crai­gnez donc plus d’incorporer de la crème crue ou entière dans vos soupes, car ses acides gras vous feront le plus grand bien !

D’autres tech­niques font appel à des tech­niques par­ti­cu­lières :

  • l’absorption de sub­stances « puri­fi­ca­trices » qui peuvent être des jus de fruits ou légumes (voir cet article en anglais lien:wz3q et la pro­pa­gande de Thierry Casasnovas lien:qsia), une mono­diète (lien:d1g9) ou des pré­pa­ra­tions par­ti­cu­lières ;
  • l’élimination par inter­ven­tion médi­cale de maté­riaux per­çus comme toxiques dans le corps humain, comme par exemple les amal­games den­taires au mer­cure.

Calculs de la vésicule biliaire

On désigne par lithiase biliaire (lien:xtdl) la for­ma­tion de cal­culs à l’intérieur de la vési­cule biliaire, l’organe qui emma­ga­sine la bile sécré­tée par le foie. Ces cal­culs sont en grande par­tie for­més de cho­les­té­rol et peuvent aus­si conte­nir des pig­ments biliaires, ain­si que des sels de cal­cium. La lithiase biliaire concerne 10 à 15% de la popu­la­tion occi­den­tale (en majo­ri­té des femmes) et peut deve­nir symp­to­ma­tique en 5 ans dans 10% des cas.

L’échographie abdo­mi­nale est actuel­le­ment l’examen le plus pra­ti­qué pour détec­ter les cal­culs biliaires et déci­der d’une thé­ra­pie qui peut aller jusqu’à l’ablation de la vési­cule par chi­rur­gie (voir page lien:k48q). Certains médi­ca­ments sont uti­li­sés pour dis­soudre de petits cal­culs (voir page lien:1yuh). Toutefois, le gastro‐entérologue Philippe Le Bourgeois pré­cise (voir page lien:tn4i) :

En pra­tique, ce trai­te­ment est long, son effi­ca­ci­té est incer­taine. Et une fois le cal­cul dis­sous, si on y par­vient, la vési­cule étant tou­jours malade l’intérêt du trai­te­ment reste limi­té. Les cal­culs se reforment. Donc les médi­ca­ments ne s’utilisent pas beau­coup pour la vési­cule.

L’élimination des cal­culs par des méthodes « natu­relles » est une inter­ven­tion très en vogue aujourd’hui. Certains de leurs pro­mo­teurs réus­sissent à convaincre leurs patients qu’ils ont besoin d’éliminer des cal­culs de manière pré­ven­tive — en l’absence de symp­tôme asso­cié à la lithiase biliaire — et le plus sou­vent sans véri­fier leur exis­tence par voie écho­gra­phique. Les réac­tions par­fois vio­lentes de l’organisme à ces inter­ven­tions contri­buent à faire croire que le trai­te­ment a été béné­fique (effet pla­ce­bo lien:3kr9).

Sur la page Would you like a liver flush with that colon cleanse ? (lien:rja7), un chi­rur­gien rap­porte un cas signa­lé par CM Sies et J Brooker dans The Lancet, 2005 (lien:5561) : une femme de 40 ans a été admise dans une cli­nique après trois mois de dou­leurs récur­rentes lors de la consom­ma­tion de nour­ri­ture grasse.

L’échographie abdo­mi­nale a détec­té des cal­culs de 1–2 mm dans la vési­cule biliaire bien qu’elle ait pra­ti­qué récem­ment un « net­toyage du foie ». Son trai­te­ment avait consis­té à consom­mer uni­que­ment des jus de pomme et de légumes jusqu’à 18h00, sans autre nour­ri­ture, sui­vi de l’absorption de 600 ml d’huile d’olive et 300 ml de jus de citron pen­dant plu­sieurs heures. Il avait per­mis l’élimination sans dou­leur de nom­breux « cailloux » semi‐solides de cou­leur verte dans les selles mati­nales. La patiente les a conser­vés et pré­sen­tés à la cli­nique.

Les auteurs pré­cisent :

L’examen micro­sco­pique des cailloux de notre patiente a rélé­vé l’absence de toute struc­ture cris­tal­line. Ils se trans­for­maient en liquide hui­leux vert au bout de 10 minutes à 40°C et ne conte­naient aucun cho­les­té­rol, bili­ru­bine ni cal­cium selon les méthodes conven­tion­nelles d’analyse chi­mique. Les tech­niques habi­tuelles d’extraction de graisse dans les matières fécales ont indi­qué que les cailloux conte­naient des acides gras (lien:716t) qui, après hydro­lyse acide, deve­naient des acides gras libres avant d’être extraits par l’éther [voir page lien:vsoq]. Ces acides gras consti­tuaient 75% du maté­riau d’origine.

L’expérience a mon­tré que le mélange de volumes égaux d’acide oléique (lien:mpl7) (prin­ci­pal consti­tuant de l’huile d’olive) et de jus de citron pro­dui­sait plu­sieurs boules blanches semi‐solides après addi­tion d’un petit volume d’une solu­tion d’hydroxyde de potas­sium (lien:g5h7). Par séchage à l’air à tem­pé­ra­ture ambiante, ces boules deve­naient solides et dures. Nous concluons, par consé­quent, que ces « cal­culs » verts ont été for­més par l’action des lipases gas­triques (lien:ns1q) sur les tri­gly­cé­rides (lien:1edl) simples et com­plexes de l’huile d’olive, ce qui a don­né de longues chaînes d’acides car­boxy­liques (lien:m4su) (prin­ci­pa­le­ment de l’acide oléique). Ce pro­ces­sus a été sui­vi d’une sapo­ni­fi­ca­tion (lien:hpiq) don­nant de grosses micelles (lien:txq2) [agré­gats] de car­boxy­lates de potas­sium (le jus de citron contient une grande quan­ti­té de potas­sium) ou « pierres savon­neuses ».

Par consé­quent, les amas verts trou­vés dans les selles après avoir ces­sé la cure n’étaient pas des cal­culs biliaires mais des com­plexes de miné­raux et d’huile d’olive qui prennent forme dans l’intestin.

Bien enten­du, cet exemple iso­lé ne suf­fit pas à dis­qua­li­fier toutes les méthodes pro­po­sées pour l’élimination des cal­culs de la vési­cule biliaire. Toutefois, sur la page The Truth about Gallbladder and Liver “Flushes” (lien:3xuu), Peter Moran pré­cise :

Le fait que ces maté­riaux résultent d’une trans­for­ma­tion de l’huile [absor­bée] est avé­ré par les des­crip­tions des usa­gers et les écho­gra­phies. La preuve la plus fla­grante est que ces soi‐disant « cal­culs » flottent dans l’eau des toi­lettes, comme on peut s’y attendre d’une sub­stance prin­ci­pa­le­ment for­mée d’huile. Les cal­culs biliaires coulent. Les patients dont les cal­culs ont été diag­nos­ti­qués médi­ca­le­ment peuvent le confir­mer par eux‐mêmes en regar­dant leurs écho­gra­phies. S’ils sont libres de bou­ger, les cal­culs s’accumulent dans la par­tie la plus basse de la vési­cule, bien que la bile soit plus dense que l’eau.

[…]

En réa­li­té, il n’y a aucun moyen que du jus de pomme ou n’importe quel autre pro­duit absor­bé ora­le­ment vienne en contact avec les cal­culs de la vési­cule ou les conduits biliaires. Un sphinc­ter très effi­cace empêche le conte­nu de l’intestin de remon­ter dans le canal biliaire ou la vési­cule. De sorte qu’il n’y a aucune logique à croire que n’importe lequel des maté­riaux consom­més dans les « dis­sol­vants » (huiles, jus de fruits, sul­fate de magné­sium) pour­raient ramol­lir ou modi­fier d’une autre manière les carac­té­ris­tiques des cal­culs dans la vési­cule ou les conduits biliaires. Les sels biliaires comme l’acide urso­deoxy­cho­lique (lien:i4lp) peuvent le faire, mais ils doivent être intro­duits dans le sang et trai­tés par le foie avant de per­mettre à la bile de dis­soudre les cal­culs de cho­les­té­rol, et un mini­mum de neuf mois de trai­te­ment est géné­ra­le­ment néces­saire.

Conclusion

Renaud Roussel conclut ain­si sa page Les régimes ou cures « détox » (2015 lien:k7f7) :

La véri­table dés­in­toxi­ca­tion, celle qui extrait les pro­duits toxiques de l’intérieur des cel­lules, qui les expulsent hors de l’organisme, et qui répare les dom­mages cau­sés, ne peut se faire sans graisses ali­men­taires, sans vita­mines, sans miné­raux et sans pro­téines. Ne rien man­ger, boire des bouillons clairs de légumes, ou du thé vert, ne répond pas à ces besoins. Manger des kilos de pommes et de rai­sins ne vous appor­te­ra rien d’autre qu’un encras­se­ment du foie par une sur­con­som­ma­tion de fructose (lien:3w7b), un dérè­gle­ment de la flore intes­ti­nale par excès de fer­men­ta­tion, et une élé­va­tion du taux de cor­ti­sol (lien:oae4) qui blo­que­ra l’élimination des graisses vis­cé­rales !

Pour aller plus loin…

  • Irrigation du colon et théo­rie de l’auto-intoxication (lien:jxu5) (Edzard Ernst)
    L’ancienne théo­rie de l’auto-intoxication est à la base de la thé­ra­pie de l’irrigation du colon de nos jours. Il n’y a aucune preuve que cela apporte de réels béné­fices pour quelque condi­tion qui soit. Même une « revue de la lit­té­ra­ture dis­po­nible » (lien:5epr) par un par­ti­san de l’irrigation colo­nique n’apporte que théo­ries et anec­dotes. Pourtant, il existe des preuves valables que cette pra­tique est asso­ciée à des risques consi­dé­rables. Les méde­cins devraient connaître les dan­gers de la thé­ra­pie du colon. Dans le cas où des patients y auraient recours et seraient à risque, l’empathie, les ras­su­rer et une infor­ma­tion fac­tuelle seront utiles.
  • Debunking Detox (lien:80eg) (Gabrielle Maston)
  • Chapitre 7 de la thèse de méde­cine de Jérôme Lemar (2011) : L’appellation « jeûne thé­ra­peu­tique » est‐elle fon­dée ou usur­pée ? Éléments de réponse d’après une revue de biblio­gra­phie chez l’animal et chez l’homme (lien:4a14).

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