Consommation d’aliments bio et risque de cancer…

Publié il y a 3 semaines -


Comment NutriNet‐Santé tente de bâtir un récit fic­tion­nel sous cou­vert de science approxi­ma­tive.

Article de Laurent Buhler, diététicien‐nutritionniste, repro­duit avec la per­mis­sion de l’auteur, 29/10/2018.

➡️ Introduction

Impossible d’y échap­per, l’étude NutriNet‐Santé (lien:rm6u) consa­crée à l’effet d’une ali­men­ta­tion bio sur le risque de can­cer est par­tout, par­ta­gée par les réseaux sociaux, reprise dans les maga­zines et à la radio, vue à la télé. Si l’on en croit le résul­tat annon­cé par les auteurs, « une fré­quence éle­vée de consom­ma­tion de pro­duits bio est asso­ciée à une réduc­tion du risque de can­cer » [1]. Un chiffre de 25 % de réduc­tion est même avan­cé, ce qui ferait du bio une approche extrê­me­ment effi­cace dans la pré­ven­tion. Face à une telle pro­messe, on se dit que l’étude doit être sacré­ment robuste et qu’elle s’appuie sur un pro­to­cole solide. Pour en avoir le cœur net, il faut des­cendre dans les pro­fon­deurs de cette vaste étude qui a mobi­li­sé plus d’une dizaine de cher­cheurs.

Avant d’attaquer l’analyse, il convient de pré­ci­ser que le texte qui suit n’apporte pas d’élément « en faveur du bio » ou « contre le bio ». L’intention est sim­ple­ment d’étudier si le résul­tat annon­cé repose sur une approche scien­ti­fique de qua­li­té.

Par ailleurs, tous les argu­ments pré­sen­tés ici sont véri­fiables et acces­sibles via les réfé­rences don­nées en fin d’article.

➡️ Type d’étude

L’étude NutriNet‐Santé consa­crée à l’association entre consom­ma­tion d’aliments bio et risque de can­cer est ce qu’on appelle dans le jar­gon une étude « d’observation » (ou étude de cohorte). On prend de l’existant (ou ce qu’on croit être de l’existant) et on observe ce qui se passe.

À l’opposé, on a les études dites « cli­niques » ou « d’intervention » où, comme le nom l’indique, on consti­tue un échan­tillon auquel on applique une inter­ven­tion contre pla­ce­bo. Ce type d’étude est mal­heu­reu­se­ment très com­pli­qué à réa­li­ser en nutri­tion même si une com­pa­rai­son bio ver­sus conven­tion­nel s’y prête plu­tôt bien.

➡️ Échantillon

Parmi les pre­mières étapes de la conduite d’une étude, quel que soit son type, on trouve le recru­te­ment des par­ti­ci­pants. Idéalement, on essaie d’obtenir un échan­tillon cor­res­pon­dant au champ d’application visé par l’étude. Par exemple, si l’étude vise la popu­la­tion fran­çaise, il est pré­fé­rable que l’échantillon étu­dié incor­pore des pro­por­tions repré­sen­ta­tives de femmes, d’hommes, d’actifs, de cadres, d’ouvriers, de bien‐portants, de femme méno­pau­sées ou en âge de pro­créer, etc.

Si l’échantillon est par­ti­cu­lier (par exemple essen­tiel­le­ment com­po­sé de femmes), son champ d’application est res­treint à la popu­la­tion étu­diée.

Dans l’étude NutriNet‐Santé sur le bio, l’échantillon est com­po­sée à 78 % de femmes, à 65 % de per­sonnes ayant un diplôme secon­daire, à 24 % de caté­go­ries socio‐professionnelles supé­rieures. L’IMC moyen est à 2 points en des­sous de la moyenne natio­nale (23,7 vs 25,7) [2]. L’échantillon semble donc légè­re­ment dif­fé­rent de la popu­la­tion fran­çaise, à moins que les par­ti­ci­pants aient pris quelques liber­tés avec la réa­li­té de leurs diplômes, de leur poids ou de leur sexe.

➡️ Collecte des don­nées nutri­tion­nelles

Autre étape extrê­me­ment impor­tante dans la réa­li­sa­tion d’une étude : la col­lecte des don­nées. Pour éva­luer l’impact d’un mode ali­men­taire en terme de san­té, il appa­raît pri­mor­dial de s’assurer que les don­nées recueillies sont fiables. Exemple tri­vial : si on croit mesu­rer l’effet d’une consom­ma­tion régu­lière d’oranges sur un échan­tillon qui mange en réa­li­té des pommes, la conclu­sion de l’étude sera, par défi­ni­tion, erro­née.

Comment les don­nées sont‐elles col­lec­tées dans l’étude NutriNet‐Santé ?

Concernant les don­nées de base, voi­ci divers élé­ments don­nés par le texte de l’étude :

« Au démar­rage, des don­nées ont été col­lec­tées concer­nant l’âge, le sexe, le niveau d’éducation, le sta­tut fami­lial, le reve­nu men­suel par membre du foyer, le nombre d’enfants et le sta­tut taba­co­lo­gique. »

« Des ques­tion­naires anthro­po­mé­triques ont four­ni des don­nées sur la taille et le poids. »

« Des ques­tion­naires spé­ci­fiques ont éva­lué l’usage de com­plé­ments ali­men­taires (oui ou non) et l’exposition au soleil (“vous êtes vous régu­liè­re­ment expo­sés au soleil à l’âge adulte ?” – oui ou non).»

Jusqu’ici, rien à dire. Il faut atteindre la par­tie concer­nant les don­nées ali­men­taires pour entrer dans le vif du sujet. Concernant l’alimentation en géné­ral, voi­ci com­ment ça se passe :

« Lors du recru­te­ment, la prise ali­men­taire a été éva­lué en uti­li­sant trois enre­gis­tre­ment sur 24 heures, dis­tri­bués aléa­toi­re­ment sur une période de 2 semaines, incluant 2 jours de semaine et 1 jour de week‐end, selon une méthode vali­dée. Les par­ti­ci­pants ont enre­gis­tré tous les ali­ments et toutes les bois­sons consom­més en toutes occa­sions. Les tailles des por­tions ont été esti­mées en uti­li­sant des pho­tos issues d’un cata­logue d’images préa­la­ble­ment vali­dé ou direc­te­ment sai­sies en grammes, volume, ou uni­tés ache­tées.
La prise d’alcool a été cal­cu­lée en uti­li­sant l’enregistrement sur 24 heures ou selon un ques­tion­naire de fré­quence pour ceux iden­ti­fiés comme abs­ti­nents pen­dant les 3 jours d’enregistrement sur 24 heures.
De même, la consom­ma­tion heb­do­ma­daire de fruits de mer a été éva­luée par un ques­tion­naire spé­ci­fique de fré­quence.
La consom­ma­tion ali­men­taire quo­ti­dienne moyenne a été cal­cu­lée à par­tir des trois enre­gis­tre­ments de 24 heures réa­li­sés au démar­rage et pon­dé­rée selon le type de jour (jour de semaine ou jour de week‐end).
La prise de nutri­ments a été déri­vée des prises ali­men­taires indi­vi­duelles selon les enre­gis­tre­ments sur 24 heures puis cal­cu­lée en uti­li­sant la table de com­po­si­tion ali­men­taire Nutrinet‐Santé. »

Apparemment, le recueil des don­nées suit une méthode « vali­dée » qui est cen­sée en assu­rer la fia­bi­li­té. La réfé­rence qui figure dans le texte ren­voie à l’étude de vali­da­tion de la méthode. Avant de pour­suivre, il est inté­res­sant d’ouvrir une paren­thèse concer­nant cette étude de vali­da­tion.

➡️ Méthode vali­dée

Il faut bien se mettre d’accord sur ce qu’on entend par « méthode vali­dée ». Si on épluche l’étude réfé­ren­cée pour ce terme [3], on découvre que « méthode vali­dée » signi­fie que, si on a cor­rec­te­ment et exhaus­ti­ve­ment rem­pli le ques­tion­naire (et ce pré­am­bule est d’une impor­tance capi­tale), on obtient un bilan uri­naire des 24 heures qui cor­res­pond effec­ti­ve­ment à l’enregistrement ali­men­taire pour 3 bio­mar­queurs, l’azote (en tant qu’indicateur de l’apport pro­téique), le sodium et le potas­sium (chez une popu­la­tion n’ayant aucune patho­lo­gie impac­tant les sphères diges­tives ou rénales).

La pro­cé­dure de vali­da­tion, décrite dans l’étude réfé­ren­cée, est extrê­me­ment fas­ti­dieuse. Il faut rem­plir 3 ques­tion­naires ali­men­taires de façon détaillée et com­plète et, sur 2 jours cor­res­pon­dant à 2 des 3 jours consa­crés aux ques­tion­naires, il faut col­lec­ter ses urines de 24 heures selon un pro­to­cole bien pré­cis.

Le recru­te­ment de l’étude de vali­da­tion a donc fait appel à des volon­taires par­ti­cu­liè­re­ment déter­mi­nés. Or on constate que même chez ces volon­taires déter­mi­nés, 10 % des bilans uri­naires sont inex­ploi­tables, soit en rai­son d’un recueil incom­plet des urines, soit par inadé­qua­tion avec le ques­tion­naire ali­men­taire. Dit autre­ment, cela signi­fie que, même chez des par­ti­ci­pants très assi­dus, 1 ques­tion­naire sur 10 ne peut pas être vali­dé.

Soit, mais sur les ques­tion­naire vali­dés, obtient‐on une bonne cor­res­pon­dance entre apports ali­men­taires décla­rés et mar­queurs uri­naires ? Pour le sodium et le potas­sium, c’est assez satis­fai­sant mais pour l’azote (i.e. les pro­téines), les apports sont sous‐estimés d’environ 14 %, tant chez les hommes que chez les femmes.

Pour autant, les auteurs consi­dèrent qu’il existe une bonne cor­ré­la­tion entre les enre­gis­tre­ments ali­men­taires et les résul­tats de bilans uri­naires, c’est à dire que les consom­ma­tions sai­sies sont assez fidèles à ce qu’on retrouve dans les urines (sans pré­ci­ser tou­te­fois com­ment l’écart des apports pro­téiques est cor­ri­gé). À un petit détail près tou­te­fois, car selon les cher­cheurs, « les coef­fi­cients [de cor­ré­la­tion] sont plus faibles chez les femmes que chez les hommes, ce qui indique une vali­di­té intrin­sèque infé­rieure de l’outil chez les femmes par rap­port aux hommes ». Les ques­tion­naires admi­nis­trés aux femmes sont donc moins fiables. C’est un peu dom­mage car comme nous l’avons vu plus haut, l’échantillon est com­po­sé à 78 % de femmes. En clair, l’étude a été en grande par­tie réa­li­sée sur des ques­tion­naires dont les réponses sont moins fiables.

Il faut enfin rap­pe­ler que la vali­di­té du ques­tion­naire ali­men­taire dépend de l’exactitude et de l’exhaustivité de ce qui a été sai­si. On vient de voir que chez des par­ti­ci­pants assi­dus qui se savent contrô­lés par un bilan uri­naire, envi­ron 10 % des cas n’ont pas pu être vali­dés. On peut donc s’interroger sur la fia­bi­li­té de ques­tion­naires rem­plis par des par­ti­ci­pants peut‐être moins rigou­reux et sans contrôle a pos­te­rio­ri. Car rien ne garan­tit que les ques­tion­naires soient cor­rec­te­ment ren­sei­gnés en dehors du cadre expé­ri­men­tal de l’étude de vali­da­tion. D’ailleurs de l’aveu même de l’équipe NutriNet‐Santé, le pas­sage de ques­tion­naires « papiers » rem­plis par des enquê­teurs qui s’entretiennent avec les par­ti­ci­pants, à des for­mu­laires sai­sis direc­te­ment sur inter­net sou­lève cer­taines inter­ro­ga­tions. En effet, bien que la part des macro­nu­tri­ments demeure cohé­rente, les apports de fruits et légumes, fibres, pro­duits de la mer, vita­mines sont majo­rés lorsque décla­rés via le web alors que dans le même temps les consom­ma­tions de viande, de fécu­lents, de soda et d’alcool (pour les hommes) appa­raissent réduites [4]. On retrouve peut‐être ici un biais de ren­sei­gne­ment bien connu en épi­dé­mio­lo­gie nutri­tion­nelle qui consiste à sur‐déclarer les ali­ments ayant une conno­ta­tion sociale favo­rable et vice‐versa [5].

Ultime note trou­blante sur cette étude de vali­di­té : les auteurs déclarent qu’un apport éner­gé­tique infé­rieur à 500 kcal/jour chez les femmes et 800 kcal/jour chez les hommes a été consi­dé­ré comme invrai­sem­blable et exclu des cal­culs. Par corol­laire, cela signi­fie que des femmes décla­rant un apport de l’ordre de 600 kcal/jour ou des hommes décla­rant un apport de 900 kcal/jour ont pu être inclus dans l’étude. Cela donne une idée des écarts poten­tiels entre consom­ma­tions réelles et consom­ma­tions décla­rées.

Au total, rien que sur les don­nées ali­men­taires de base, on se trouve déjà en pré­sence de 4 biais cumu­lés : 10 % des don­nées impos­sibles à vali­der, 14 % de sous‐estimation de la prise pro­téique (qu’en est‐il pour les glu­cides et les lipides?), moindre fia­bi­li­té des réponses fémi­nines, assi­dui­té réelle incon­nue.

➡️ Consommation bio

De retour sur l’étude NutriNet‐Santé, Le volet bio de l’enquête est‐il plus satis­fai­sant ou réserve‐t‐il de nou­velles sur­prises ?

Voici le pro­to­cole de col­lecte des consom­ma­tion de pro­duits bio, tel qu’il est pré­sen­té dans l’étude :

« Deux mois après le recru­te­ment, les volon­taires ont été sol­li­ci­tés pour four­nir des infor­ma­tions sur leur fré­quence de consom­ma­tion de 16 pro­duits cata­lo­gués “bio” (fruits ; légumes ; pro­duits à base de soja ; pro­duits lai­tiers ; viande et pois­son ; œufs ; céréales (uti­li­sées en tant que fécu­lents) et légu­mi­neuses ; pain et céréales ; farine ; huiles végé­tales et condi­ments ; plats pré­pa­rés ; café, thé et tisane ; vin ; bis­cuits, cho­co­lat, sucre et confi­ture ; autre ali­ments ; et com­plé­ment ali­men­taires).»

« Les fré­quences de consom­ma­tion ont été décla­rées en uti­li­sant les 8 moda­li­tés sui­vantes : (1) la plu­part du temps, (2) occa­sion­nel­le­ment, (3) jamais (“trop cher”), (4) jamais (“pro­duit indis­po­nible”), (5) jamais (“je ne suis pas inté­res­sé par les pro­duits bio”), (6) jamais (“j’évite ce type de pro­duits”), (7) jamais (“pour aucune rai­son par­ti­cu­lière”), et (8) “je ne sais pas”.»

« Pour chaque pro­duit, nous avons alloué 2 points à “la plu­part du temps” et 1 point à “occa­sion­nel­le­ment” (et 0 points dans les autres cas). Les 16 com­po­sants ont été addi­tion­nés pour four­nir un “score bio” (de 0 à 32 points).»

Premier constat concer­nant ce ques­tion­naire bio, il n’existe pas de ren­voi vers une éven­tuelle vali­da­tion du recueil de don­nées. On n’a donc aucun moyen de savoir si ce ques­tion­naire est en mesure de don­ner une image fidèle des consom­ma­tions ou non. C’est encore pire que pour le ques­tion­naire géné­ral.

Une rai­son sup­plé­men­taire de dou­ter de la fia­bi­li­té de ce ques­tion­naire est l’absence de pon­dé­ra­tion. Un exemple simple per­met d’y voir plus clair.

Soit un indi­vi­du A qui achète toutes ses pâtes, riz, len­tilles en bio.
Soit un indi­vi­du B qui achète ses thés et tisanes en bio.
Le score bio pour ces deux indi­vi­dus va être équi­valent : 2
Pourtant en terme d’exposition, le résul­tat va être très dif­fé­rent : envi­ron 60 g de matière sèche par por­tion de pâtes pour A, contre à peine quelques grammes de feuilles pour une tasse de thé chez B.

De même, la notion de fré­quence reste floue dans ce ques­tion­naire car il est par exemple pos­sible d’acheter son vin « la plu­part du temps » en bio même si l’on ne consomme qu’une bou­teille par mois. Là aus­si, bien que le score de fré­quence appa­raisse équi­valent, soit 2, l’exposition ne sera pas la même que pour quelqu’un qui achète du pain bio tous les jours.

Enfin, ce ques­tion­naire pré­sup­pose que tous les répon­dants par­viennent à opé­rer une dis­tinc­tion adé­quate entre ali­ments bio et non‐bio lors de la sai­sie des fré­quences.

Il existe donc 3 biais poten­tiels sup­plé­men­taires qui viennent s’ajouter à ceux de la consom­ma­tion géné­rale : biais d’exposition, biais de fré­quence, biais de clas­si­fi­ca­tion.

➡️ Conclusion tem­po­raire

On voit donc que dans cette col­lecte des don­nées nutri­tion­nelles, on prend le risque d’accumuler des écarts par rap­port à la réa­li­té à chaque ques­tion­naire rem­pli. Pour se don­ner une idée de ce que ça repré­sente, quelques cal­culs simples :

- 68946 par­ti­ci­pants x 3 ques­tion­naires d’alimentation géné­rale x 4 biais pos­sibles = 827352 risques d’approximation
– 68946 par­ti­ci­pants x 1 ques­tion­naires d’alimentation bio x 3 biais pos­sibles = 206838 risques d’approximation
– soit au total 827352 + 206838 = 1034190 sources d’erreurs pos­sibles dans la col­lecte des don­nées nutri­tion­nelles (et encore, sans consi­dé­rer que les biais du ques­tion­naire d’alimentation géné­rale s’appliquent éga­le­ment aux ques­tion­naires bio).

Peut‐être que le grand nombre d’observations col­lec­tées per­met de cana­li­ser le risque d’erreurs, cepen­dant rien ne per­met de l’affirmer avec cer­ti­tude.

En fait – c’est le cœur du pro­blème – ce qu’on mesure objec­ti­ve­ment à l’aide de ces ques­tion­naires, ce sont des décla­ra­tions mais pas des consom­ma­tions réelles. Une for­mu­la­tion hon­nête du résul­tat de l’étude, au moins sur ce point, serait « Déclarer fré­quem­ment qu’on consomme bio est asso­cié à…», ce qui est dif­fé­rent de « Consommer fré­quem­ment bio est asso­cié à…». Cette simple nuance séman­tique per­met de faire émer­ger l’aspect magique (ou fic­tion­nel) de cette étude : suffit‐il de pro­non­cer l’incantation « je mange bio » pour être pro­té­gé du can­cer ?

Enfin, à défaut d’indication contraire dans le texte de l’étude, il semble que l’enquête de consom­ma­tion géné­rale et l’enquête bio n’aient été admi­nis­trées qu’une seule fois lors de l’inclusion des par­ti­ci­pants. Si cela est confir­mé, il en résulte que les cher­cheurs ont consi­dé­ré que les habi­tudes ali­men­taires décla­rées au démar­rage sont res­tées figées pen­dant toute la durée de l’étude, c’est à dire en moyenne 4 ans et demi.

➡️ Collecte des don­nées médi­cales

Sur ce point, la métho­do­lo­gie appa­raît tout à fait solide : 90 % des cas de can­cer décla­rés ont été objec­ti­vés par un diag­nos­tic et l’ensemble des évé­ne­ments médi­caux ont été obte­nus par croi­se­ment avec des registres de l’Assurance Maladie. C’est sur ce domaine que l’épidémiologie montre tout son inté­rêt : tenir des registres où chaque cas est vali­dé par un diag­nos­tic médi­cal afin, par exemple, d’établir avec exac­ti­tude la pré­va­lence de diverses mala­dies en France.

➡️ Analyse Statistique

Il s’agit de la par­tie la plus com­plexe de l’étude, il est donc dif­fi­cile de l’évaluer depuis un regard exté­rieur. Il reste cepen­dant pos­sible de sou­le­ver un cer­tain nombre de ques­tions.

Lorsqu’on veut iden­ti­fier l’effet de dif­fé­rents degrés d’exposition (ici le « score bio ») sur l’apparition d’une enti­té patho­lo­gique (ici le « can­cer »), il est sou­hai­table dans l’idéal que les groupes qui cor­res­pondent à ces dif­fé­rents degrés soient iden­tiques par ailleurs. Exemple tri­vial : si on veut éva­luer l’effet du tabac sur le can­cer du sein et que le groupe « petit fumeur » est com­po­sé de femmes alors que le groupe « gros fumeur » est com­po­sé d’hommes, le résul­tat ne sera pas valide.

Dans l’étude NutriNet‐Santé, le niveau d’exposition (« score bio ») a été répar­ti sur 4 quar­tiles (groupes de par­ti­ci­pants) qui repré­sentent 4 degrés dif­fé­rents de « consom­ma­tion » de pro­duits bio (de envi­ron 2 % de pro­duits bio pour le 1er quar­tile à envi­ron 60 % de pro­duits bio pour le 4e quar­tile). Les cher­cheurs, dans une démarche louable, ont pas­sé en revue un cer­tain nombre de fac­teurs pour déter­mi­ner si les dif­fé­rents quar­tiles étaient homo­gènes. Comme on l’a vu, si les quar­tiles sont homo­gènes (iden­tiques), il y a de bonnes chances pour que l’effet de l’exposition soit bien attri­buable à la variable obser­vée (le « score bio »).

Voici quelques‐uns des fac­teurs pris en compte par les cher­cheurs et l’évaluation de leur homo­gé­néi­té inter‐quartiles :

- âge => non‐homogène
– sexe => non‐homogène
– caté­go­rie socio‐professionnelle => non‐homogène
– niveau d’étude => non‐homogène
– sta­tut fami­lial => non‐homogène
– niveau de reve­nus => non‐homogène
– niveau d’activité phy­sique => non‐homogène
– sta­tut taba­co­lo­gique => non‐homogène
– consom­ma­tion d’alcool => non‐homogène
– anté­cé­dents fami­liaux de can­cer => non‐homogène
IMC => non‐homogène
– taille => non‐homogène
– apport éner­gé­tique => non‐homogène
– adhé­rence au PNNS => non‐homogène
– apports en fibres => non‐homogène
– apports en viande trans­for­mée => non‐homogène
– apports en viande rouge => non‐homogène
– nombre d’enfants => non‐homogène
– méno­pause => non‐homogène
– trai­te­ment hor­mo­nal de sub­sti­tu­tion de la méno­pause => homo­gène
– uti­li­sa­tion de contra­cep­tifs => non‐homogène

Sur 21 fac­teurs contrô­lés, 20 ne sont pas iden­tiques par­mi les quar­tiles et sont donc sus­cep­tibles d’avoir une influence sur le résul­tat de l’étude. Plus pré­ci­sé­ment, les par­ti­ci­pantes et par­ti­ci­pants qui « consomment » le plus de pro­duits bio, sont éga­le­ment celles et ceux qui, entre autres, ont le meilleur niveau d’éducation et de reve­nus, ont les jobs les plus « intel­lec­tuels » et indé­pen­dants, pra­tiquent le plus d’activité phy­sique modé­rée, ont le plus arrê­té de fumer, ont le meilleur IMC, consomment le plus de fruits et légumes, etc.

Donc on essaie dans cette étude de dis­tin­guer l’effet propre d’une « consom­ma­tion » de pro­duits bio sur des groupes qui sont très dif­fé­rents. Face à ce tableau, les cher­cheurs uti­lisent des logi­ciels de cal­culs qui per­mettent de résoudre des pro­blé­ma­tiques déci­sion­nelles à plu­sieurs variable (ana­lyses multi‐variées, comme la tech­nique ANCOVA par exemple). Malheureusement, le para­mé­trage de ces logi­ciels a une énorme influence sur l’issue de l’analyse, au point de pou­voir abou­tir, pour un même set de don­nées de départ, à des résul­tats oppo­sés [6].

Il faut éga­le­ment consi­dé­rer qu’il n’est pas pos­sible de prendre en compte tous les fac­teurs de confu­sion et que des fac­teurs sus­cep­tibles d’avoir un impact n’ont pas été pris en compte dans la pré­sente étude (comme par exemple l’utilisation de médi­ca­ments).

Ce « bruit » sta­tis­tique résul­tant de l’action conjointe de plu­sieurs variables génèrent donc des constats étranges comme celui‐ci, cité dans l’étude NutriNet‐Santé : « la com­bi­nai­son d’une ali­men­ta­tion de grande qua­li­té et d’une haute fré­quence de consom­ma­tion de pro­duits bio n’apparaît pas asso­ciée à une réduc­tion du risque de can­cer par rap­port à la com­bi­nai­son d’une ali­men­ta­tion de piètre qua­li­té et d’une faible consom­ma­tion de pro­duits bio ».

D’après cette phrase, une ali­men­ta­tion équi­li­brée et bio ne pro­tège pas plus du can­cer que de la junk‐food non bio.

Avant d’aborder la der­nière étape de cette étude, on se rend compte au fil de cette ana­lyse que les résul­tats que nous allons exa­mi­ner sont le fruit d’une col­lecte de don­nées floue à laquelle on applique un trai­te­ment sta­tis­tique sujet à cau­tion. La pru­dence sera de mise.

➡️ Résultats

Selon la conclu­sion mise en avant dans l’étude et reprise par tous les médias, « une plus haute fré­quence de consom­ma­tion de pro­duits bio est asso­ciée à un risque réduit de can­cer ». Présenté comme tel, on l’impression que la consom­ma­tion de pro­duits bio pro­tège de tous les can­cers. Cependant le cri­tère « can­cer » réa­lise en fait un agré­gat de dif­fé­rents types de can­cer.

L’examen des can­cers par site révèle un tableau légè­re­ment dif­fé­rent :
– can­cer du sein (pour toutes les femmes) => pas de résul­tat signi­fi­ca­tif
– can­cer du sein avant méno­pause => pas de résul­tat signi­fi­ca­tif
– can­cer du sein après méno­pause => résul­tat signi­fi­ca­tif (un lien existe)
– can­cer de la pros­tate => pas de résul­tat signi­fi­ca­tif
– can­cer colo­rec­tal => pas de résul­tat signi­fi­ca­tif
– can­cer de la peau => pas de résul­tat signi­fi­ca­tif
– lym­phome non‐hodgkinien => résul­tat signi­fi­ca­tif (un lien existe)
– autres lym­phomes => résul­tat signi­fi­ca­tif (un lien existe)

C’est en fait la réduc­tion assez nette du nombre de cas obser­vés pour les types de can­cer où le résul­tat est signi­fi­ca­tif qui impacte le cri­tère com­po­site « can­cer », don­nant ain­si une image biai­sée de l’effet de la « consom­ma­tion » de pro­duits bio.

Et encore, il importe de sou­li­gner que cette réduc­tion s’observe en rai­son de l’écart qui sépare le 1er quar­tile (ceux qui « consomment » 2 % de pro­duits bio) du 4e quar­tile (ceux qui « consomment » 60 % de pro­duits bio), per­met­tant ain­si de géné­rer une ten­dance signi­fi­ca­tive.
Les « consom­ma­tions » inter­mé­diaires n’apparaissent pas asso­ciées à une réduc­tion du risque, quel que soit le type de can­cer.

➡️ Conclusion

Lorsqu’on essaie de com­pi­ler toutes les impré­ci­sions qui jalonnent cette étude, on en vient légi­ti­me­ment à s’interroger sur l’exactitude du résul­tat annon­cé. En résu­mé, les cher­cheurs s’appuient sur des ques­tion­naires à la fia­bi­li­té incer­taine – voire abso­lu­ment pas vali­dés pour le volet bio – dans l’intention d’évaluer l’effet de dif­fé­rents degré d’exposition aux pro­duits bio sur des quar­tiles abso­lu­ment pas homo­gènes, dont les carac­té­ris­tiques sont sus­cep­tibles d’impacter le résul­tat. De plus, même en fai­sant fi de toutes ces approxi­ma­tions, on constate que l’association n’est éta­blie (peut‐être) que pour cer­tains can­cers. Sans qu’il soit évi­dem­ment pos­sible de pré­tendre à un quel­conque lien de cau­sa­li­té.

On est bien loin de l’annonce de 25 % de réduc­tion de risque du can­cer qui a fait les gros titres et qui relève de la fic­tion. Un ren­du sin­cère de cette publi­ca­tion aurait pu être : « Suite à une col­lecte de don­nées sujette à cau­tion sur une popu­la­tion non‐représentative, et par com­pa­rai­son de groupes très dis­pa­rates, il semble qu’une réduc­tion des risques de can­cer du sein chez la femme méno­pau­sée, et de lym­phomes, soit asso­ciée au fait de dire qu’on mange beau­coup de pro­duits bio ».

C’est évi­dem­ment beau­coup moins « gla­mour » mais dans un uni­vers média­tique de plus en plus mar­qué par le buzz et l’infotainment, main­te­nir le cré­dit de la science est pri­mor­dial et cela passe par un expo­sé hon­nête des résul­tats de la recherche.

Consommer des pro­duits bio est peut‐être bon pour la san­té, mal­heu­reu­se­ment ce n’est pas cette étude qui per­met­tra de le savoir. C’est d’autant plus regret­table que les cher­cheurs ont vrai­sem­bla­ble­ment inves­ti beau­coup de temps et d’efforts dans ce tra­vail.

Au bout du compte, le plus grand mérite de NutriNet‐Santé est de consti­tuer un cas d’école per­met­tant d’expliquer pour­quoi l’épidémiologie nutri­tion­nelle, du moins telle qu’elle est pra­ti­quée depuis à peu près 50 ans, ne devrait pas pré­tendre à la détec­tion de liens de cau­sa­li­té entre ali­men­ta­tion et san­té.

➡️ Références :

1. Baudry et al. Association of Frequency of Organic Food Consumption With Cancer Risk. Findings From the NutriNet‐Santé Prospective Cohort Study. JAMA Intern Med. October 22, 2018. https://jamanetwork.com/…/jamainte…/article-abstract/2707948
2. Équipe de sur­veillance et d’épidémiologie nutri­tion­nelle (Esen). Étude de san­té sur l’environnement, la bio­sur­veillance, l’activité phy­sique et la nutri­tion (Esteban), 2014–2016. Volet Nutrition. Chapitre Corpulence. Saint‐Maurice : Santé publique France, 2017. 42 p. http://invs.santepubliquefrance.fr/…/Etude-de-sante-sur-l-e…
3. Lassale et al. Validation of a Web‐based, self‐administered, non‐consecutive‐day die­ta­ry record tool against uri­na­ry bio­mar­kers. Br J Nutr. 2015 Mar 28;113(6):953–62. https://​www​.ncbi​.nlm​.nih​.gov/​p​u​b​m​e​d​/​2​5​7​7​2​032
4. Andreeva et al. Comparison of Dietary Intakes Between a Large Online Cohort Study (Etude NutriNet‐Santé) and a Nationally Representative Cross‐Sectional Study (Etude Nationale Nutrition Santé) in France : Addressing the Issue of Generalizability in E‐Epidemiology. Am J Epidemiol. 2016 Nov 1;184(9):660–669. https://​www​.ncbi​.nlm​.nih​.gov/​p​u​b​m​e​d​/​2​7​7​4​4​386
5. Salvini et al. Food‐based vali­da­tion of a die­ta­ry ques­tion­naire : the effects of week‐to‐week varia­tion in food consump­tion. Int J Epidemiol. 1989 Dec;18(4):858–67. https://​www​.ncbi​.nlm​.nih​.gov/​p​u​b​m​e​d​/​2​6​2​1​022
6. Patel et al. Assessment of vibra­tion of effects due to model spe­ci­fi­ca­tion can demons­trate the insta­bi­li­ty of obser­va­tio­nal asso­cia­tions. J Clin Epidemiol. 2015 Sep;68(9):1046–58. https://​www​.ncbi​.nlm​.nih​.gov/​p​u​b​m​e​d​/​2​6​2​7​9​400


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