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Veille scientifique CoVID-19 : un défi

Quand cette page a été créée, en mars 2020, j’es­pé­rais son achè­ve­ment d’ici quelques semaines ou quelques mois. Un an plus tard, il m’a fallu ajou­ter l’an­née « 2020 » aux dates des articles cités en réfé­rence, mettre des verbes à l’im­par­fait et des affir­ma­tions au condi­tion­nel, puis scin­der la page en plusieurs articles (voir le menu à droite)…

De nombreux avis ont été réfu­tés depuis. Ces réfu­ta­tions ne sont pas toutes à jour et deman­de­raient un travail jour­na­lis­tique au-delà du temps que je peux y consa­crer. L’histoire se construit donc graduel­le­ment, sans préten­tion de vérité autre que celle de consen­sus énon­cés par les « leaders » scien­ti­fiques et politiques.

Fin août 2020, en reli­sant des passages de cet article modi­fié presque au quoti­dien pendant les six premiers mois de l’an­née, je m’étais déjà rendu compte de la diffi­culté à présen­ter une synthèse cohé­rente des publi­ca­tions et avis qui s’ex­priment sous l’au­to­rité de la science… Cette auto­rité est aujourd’­hui mise en doute par une frac­tion des popu­la­tions touchées par la pandé­mie, y compris celles qui appar­tiennent à l’élite scientifique.

Sans doute est-ce prin­ci­pa­le­ment un problème de commu­ni­ca­tion : les respon­sables poli­tiques et les auto­ri­tés sani­taires ont elles-même baigné dans le flot chao­tique d’in­for­ma­tions inhé­rent à la mécon­nais­sance d’une pandé­mie nouvelle, de ses causes et des moyens de la frei­ner ou d’y mettre fin. Les injonc­tions et obli­ga­tions se sont succé­dées, parfois contra­dic­toires, voire menson­gères, sans autre justi­fi­ca­tion que la recherche de compro­mis et l’ur­gence de « faire quelque chose » qui n’a pas toujours le même sens pour les prati­ciens de santé et les élus… Les facteurs écono­miques se sont révé­lés déter­mi­nants, là où on ne s’y atten­dait pas, dans des pays répu­tés pour la qualité de leur système de santé. D’un côté, la pénu­rie de maté­riel, de médi­ca­ments, de ressources humaines. De l’autre, l’in­dé­cente spécu­la­tion finan­cière de groupes phar­ma­ceu­tiques et l’as­ser­vis­se­ment à leur agenda de gouver­nants qui s’érigent en pion­niers de la préven­tion. Tout cela ne peut qu’a­li­men­ter les théo­ries de complot qui, c’est bien connu, reposent en partie sur des données vérifiables !

Pour la presse scien­ti­fique, le bilan est plutôt catas­tro­phique car la quan­tité et la vitesse de publi­ca­tion sous couvert d’ur­gence ont forte­ment dégradé la qualité des articles. Les lecteurs, pour beau­coup de simples citoyens à la recherche de réfé­rences scien­ti­fiques, sont souvent tombés dans le panneau des revues préda­trices dont j’ai parlé dans Ma démarche… Mais les équipes de recherche elles-mêmes, sous la pres­sion de commu­ni­quer leurs résul­tats, en ont aussi fait usage plus ou moins sciem­ment. Jaime A. Teixeira da Silva écri­vait (16 juin 2020A48) :

La pandé­mie COVID-19, qui a conduit à un flot d’ar­ticles et de pré-publications, a posé de multiples défis à l’édi­tion acadé­mique, le plus évident étant l’in­té­grité durable sous la pres­sion de publier rapi­de­ment. Il existe des risques liés à ce rapport du volume à la vitesse. De nombreuses lettres, édito­riaux et articles censés être « évalués par des pairs » dans des revues clas­sées et indexées ont été publiés en quelques jours, ce qui suggère que l’exa­men par les pairs était soit éphé­mère, soit inexis­tant, ou que les articles étaient rapi­de­ment approu­vés par les éditeurs en fonc­tion de leur inté­rêt perçu et de l’ac­tua­lité, plutôt que sur leur valeur acadé­mique intrin­sèque. Dans les cercles de l’édi­tion acadé­mique, la reven­di­ca­tion d’un « examen par les pairs » alors qu’en fait elle n’a pas été menée est une carac­té­ris­tique fonda­men­tale de « l’édi­tion préda­trice », égale­ment un élément “fake” qui peut saper les efforts de ces dernières années pour instau­rer la confiance dans la crise des publi­ca­tions pério­diques floris­santes. Alors que le monde est toujours centré sur la CoVID-19, la ques­tion de « l’édi­tion préda­trice » est igno­rée ou ne reçoit pas suffi­sam­ment d’at­ten­tion. Les risques pour la commu­nauté scien­ti­fique, l’édi­tion univer­si­taire et, en fin de compte, la santé publique sont en jeu lorsque l’édi­tion abusive et préda­trice n’est pas remise en question. […]

Des membres du public, de jeunes étudiants, des cher­cheurs en début de carrière, des médias avides d’attrape-clics, ou des univer­si­taires inca­pables d’éva­luer de manière critique le contenu acadé­mique et scien­ti­fique et les défauts de la litté­ra­ture biomé­di­cale, sont les plus à risque d’être porteurs de désin­for­ma­tion, alimen­tée par la propa­gande char­riée par les médias sociaux. […]

À titre d’exemple extrême [lien], un « article de recherche » sur le COVID-19 qui prétend être évalué par des pairs et dont le DOI [iden­ti­fiant pérenne] est inva­lide, contient 38 pages de pseudo-science appa­rem­ment concoc­tée presque entiè­re­ment sans rapport avec la CoVID-19. Cet article a été rédigé par une équipe de sept auteurs, vrai­sem­bla­ble­ment pseu­do­nymes ou faux, qui utilisent deux faux établis­se­ments univer­si­taires (California South University et American International Standards Institute) […]. Cet « article » cite 348 réfé­rences qui sont à 100% des auto-citations, la plupart suscep­tibles d’amé­lio­rer frivo­le­ment les métriques des profils Google Scholar et ResearchGate de l’au­teur prin­ci­pal « Alireza Heidari ». De telles attaques effron­tées contre l’in­té­grité acadé­mique, soute­nues par des éditeurs tout aussi faux ou non savants qui ont accepté cette pseudo-science en quelques jours, devraient envoyer un message fort et très effrayant aux univer­si­tés mondiales selon lesquelles l’in­té­grité de leurs propres recherches valides pour­rait être progres­si­ve­ment érodée par la capa­cité de faus­saires pseudo-universitaires, clai­re­ment pertur­ba­teurs, anti-scientifiques et d’édi­teurs tout aussi corrom­pus à faire proli­fé­rer ce type de science factice, incon­tes­tée et non menacée.

Sans surprise, de nombreux articles scien­ti­fiques sur la CoVID-19 ont été rétrac­tés par leurs auteurs ou reti­rés des publi­ca­tions — voir le dossier de Retraction Watch (2020N1). Mais ce n’est que la face visible de l’iceberg…

➡ Tout n’est pas si sombre ! Lire mes articles COVID-19 : traitement et CoVID-19 : immunité, style de vie.

Stratégies

Cette image au micro­scope élec­tro­nique à balayage montre le SARS-CoV‑2 (objets magenta ronds) émer­geant de la surface de cellules culti­vées en labo­ra­toire. Le SARS-CoV‑2, égale­ment connu sous le nom de 2019-nCoV, est le virus qui cause l’épi­dé­mie COVID-19. Le virus montré a été isolé d’un patient aux États-Unis.

L’article de Léo Goltzmann publié sur Planet​.fr (16 mars 2020A95, 20 mars 2020A90) était incom­plet, mais on comprend que les médias en France aient rare­ment évoqué ce qui s’an­non­çait en Angleterre à cette époque…

Il y était prédit qu’une fois que 60% (d’autres esti­maient 75 à 80%) de la popu­la­tion auraient été touchés par le coro­na­vi­rus, l’im­mu­nité « de trou­peau » devrait inter­rompre l’épi­dé­mie — du moins tant que cette immu­nité reste effec­tive, dont on ne connaît pas la duréeN2… Toutefois, si l’on ne prenait pas en charge avec effi­ca­cité les personnes grave­ment malades, envi­ron 1% risquaient de mourir dans des condi­tions dramatiques.

En nombre, cela signi­fie­rait 53 x 80 / 100 = 42 millions de personnes touchées en Angleterre, soit 420 000 morts — à peu près (en quelques mois ?) le même nombre qu’en 9 ans de guerre en Syrie ! Après un brico­lage de chiffres, le 16 mars 2020, l’épi­dé­mio­lo­giste Neil Ferguson, dans un rapport de l’Imperial College de Londres, prévoyait « seule­ment » 250 000 morts en cas de main­tien de cette stra­té­gie d’ac­qui­si­tion d’une immu­nité de groupe. Cette prédic­tion de taille effrayante a convaincu le Premier ministre Boris Johnson de chan­ger son fusil d’épaule. Frappé à son tour par la mala­die malgré un opti­misme « chur­chil­lien » — I conti­nued shaking hands ! — il a pu mesu­rer les consé­quences, dès le 7 avril, du retard pris à la mise en place de mesures visant à ralen­tir la progres­sion de la pandémie.

La stra­té­gie d’ac­qui­si­tion d’une l’im­mu­nité collec­tive a été, selon les dires de leur Premier ministre Mark Rutte, celle des Pays-Bas le 16 mars 2020N3 : « lais­ser faire » tout en s’ef­for­çant de mettre à l’abri les personnes les plus vulnérables.

Même en l’ab­sence de confi­ne­ment, les mesures de « distan­cia­tion sociale » et la prise en charge immé­diate de personnes testées posi­tives (notam­ment en utili­sant la chlo­ro­quine fabri­quée dans ce pays) se tradui­saient aux Pays-Bas, le 25 mars 2020, par un apla­tis­se­ment de la courbe d’évo­lu­tion (par rapport au modèle mathématique/magique) qui lais­sait suppo­ser que la stra­té­gie de circu­la­tion du virus pour­rait s’avé­rer effi­cace. La plupart des personnes décé­dées étaient dans la tranche d’âge de 80 à 84 ans. L’approche adop­tée par la suite était une série de recom­man­da­tions pour limi­ter les contacts et rester à domi­cile autant que possible, l’es­sen­tiel étant de proté­ger les personnes âgées ou vulné­rablesN4.

La Suède a suivi la même stra­té­gie de refus du confi­ne­ment géné­ra­lisé et d’iso­la­tion des personnes fragiles. Le 8 avril 2020, une amie rési­dente suédoise nous écrivait :

Ici en Suède nous ne sommes toujours pas confi­nés, pas testés, on affirme toujours que les masques c’est bull­shit et que le lavage de mains suffit bien. Les forma­tions pour adultes et le lycée sont fermés, le reste de la société tourne quasi norma­le­ment. […] Les consignes sont d’al­ler travailler tant que pas de symp­tômes sans isole­ment même si tu vis avec un covid+. Ajoutez à ça que nous sommes sommes en queue de pelo­ton pour l’équi­pe­ment en réani­ma­tion parmi les pays de l’OCDE et qu’a­vant la crise du Corona le système de soin a vécu des pénu­ries de gants et désin­fec­tants car tout fonc­tionne à flux tendus.

Johan Norberg (trad. Bérengère Viennot) signa­lait toute­fois, fin avril, que malgré une forte morta­lité dans les maisons de retraite et sans confi­ne­ment strict, le pays semble dans la moyenne de ses voisins euro­péens en matière de décès liés au virus (22 avril 2020A78) :

Comment la Suède peut-elle s’en sortir aussi bien, malgré les prédic­tions ? Alors qu’il était annoncé que le confi­ne­ment obli­ga­toire était la seule planche de salut ? Eh bien parce que les modèles ne prévoient que deux confi­gu­ra­tions : soit le confi­ne­ment avec blocage total de l’éco­no­mie, soit aucun chan­ge­ment dans les compor­te­ments. Ils ne prennent pas en compte le fait que les Suédois·es aient pu adop­ter volon­tai­re­ment les compor­te­ments sani­taires néces­saires à la limi­ta­tion de la propa­ga­tion du virus. Or, c’est pour­tant ce qu’il s’est passé.

Les hôpi­taux suédois n’ont pas connu l’en­com­bre­ment de ceux des pays voisins qui prati­quaient le confi­ne­ment. Norberg concluait (17 avril 2020A79) :

Nous ne savons pas encore si le modèle suédois est meilleur ou pire. Ce que nous savons, c’est que la Suède n’a pas réprimé les liber­tés fonda­men­tales comme les autres, et n’a pas détruit la société et l’éco­no­mie dans la même mesure.
Comme Hippocrate aurait pu le dire : « D’abord, ne pas nuire. »

Début juin, toute­fois, Anders Tegnell, l’épi­dé­mio­lo­giste respon­sable du contrôle de la pandé­mie en Suède, a reconnu que la morta­lité avait été exces­sive en compa­rai­son à ses voisins immé­diats : 4542 décès pour 10 millions d’ha­bi­tants, alors qu’ils n’étaient que 580 au Danemark pour 5.8 millions d’ha­bi­tants, 237 en Norvège pour 5.3 millions et 321 en Finlande pour 5.5 millions. Trop de décès ont eu lieu dans des maisons de retraite dont les rési­dents étaient insuf­fi­sam­ment isolés. Il admet­tait qu’un chan­ge­ment de stra­té­gie serait néces­saire en cas de réplique, sans toute­fois remettre en cause les déci­sions qui avaient été prises (3 juin 2020A53).

Suède : taux de repro­duc­tion R0 effec­tif (ligne) pour un inter­valle de confiance à 95% basé sur des fenêtres glis­santes de 7 jours : 17 février 2020 – 25 avril 2020. Source : N5

Fin avril 2020, l’agence de santé publique suédoise a annoncé que le taux de repro­duc­tion R0 du virus SARS-Cov‑2 était tombé à 0.85±0.02, autre­ment dit que l’épi­dé­mie régres­sait puisque ce nombre est infé­rieur à 1 (29 avril 2020A72). Le 21 mai 2020, la même agence esti­mait à « un peu plus de 20% » la propor­tion d’ha­bi­tants de Stockholm ayant contracté le virus.

Ces données semblaient indi­quer que la stra­té­gie mise en œuvre était adéquate — sans effet dévas­ta­teur sur l’éco­no­mie et la vie sociale. Toutefois, la ministre des finances Magdalena Andersson a reconnu que la Suède était confron­tée à la pire crise écono­mique depuis la Seconde guerre mondiale, compa­rable en cela aux autres pays de l’Union euro­péenne. Toutefois, sachant qu’une partie impor­tante de son PIB est liée aux expor­ta­tions, on peut se deman­der si cette crise touche pareille­ment le commerce local, les services et l’artisanat.

À mi-août, les courbes de morta­lité restent plates en Suède, ce qui fait dire à certains que l’im­mu­nité collec­tive pour­rait déjà entrer en jeu grâce à la libre circu­la­tion du virus. Gibert Berdine, profes­seur asso­cié de méde­cine à l’Université du Texas et mili­tant “liber­ta­rian”, compare les résul­tats de la Suède avec ceux de villes ou états aux USA qui ont appli­qué des mesures plus ou moins strictes de verrouillage de l’éco­no­mie (15 août 2020A41) :

Les données suggèrent que les verrouillages n’ont empê­ché aucun décès dû au covid-19. Au mieux, ils ont retardé la morta­lité pendant une courte période, mais ils ne peuvent pas être pour­sui­vis à long terme. Il semble probable que l’on n’aura même pas à compa­rer la réces­sion écono­mique à la perte de vies, car le nombre final de morts après des verrouillages auto­ri­taires dépas­sera très proba­ble­ment le nombre de décès dus au fait de lais­ser les gens choi­sir comment gérer leurs propres risques. Après avoir pris en compte la dépres­sion écono­mique sans précé­dent, l’his­toire jugera proba­ble­ment ces verrouillages comme la plus grande erreur poli­tique de cette géné­ra­tion. La CoVID-19 ne sera pas vain­cue, nous devrons apprendre à coexis­ter avec elle. La seule façon dont nous pouvons apprendre la meilleure façon de faire face à la CoVID-19 est de lais­ser les indi­vi­dus gérer leurs propres risques, obser­ver les résul­tats et apprendre de leurs erreurs. Le monde a une grande dette envers la Suède pour avoir donné l’exemple que nous pour­rions tous suivre.

En exami­nant les données de l’Illinois, Berdine suggère que « le verrouillage a effec­ti­ve­ment ralenti le taux de trans­mis­sion chez les jeunes et en bonne santé, mais a égale­ment permis un délai plus long pour la trans­mis­sion des jeunes aux personnes âgées ». Il admet toute­fois qu’il faudra attendre de voir si une reprise d’épi­dé­mie aura lieu en Suède le prochain hiver ou au prin­temps pour confir­mer ce qu’il estime être un succès. Sans oublier que ces compa­rai­sons ne prennent pas en compte la densité de popu­la­tion (faible en Suède) qui est un facteur impor­tant du risque de transmission.

En France, Pr Philippe Ravaud du CRESS-UMR 1153N6 esti­mait à mi-mars qu’en l’ab­sence de confi­ne­ment 30 millions de personnes seraient atteintes, avec un pic dans 50 jours. Pour éviter ce scéna­rio — 300 à 400 000 morts selon le modèle le plus pessi­miste des épidé­mio­lo­gistes — le confi­ne­ment a été décidé le 16 mars, afin que le système de santé fran­çais dispose d’as­sez de temps, de ressources humaines et tech­niques pour soigner les malades et dimi­nuer la léta­lité de cette épidé­mie. Ceci dans l’at­tente de trai­te­ments effi­caces et de tests assez sensibles pour isoler toutes les personnes contagieuses.

Xavier Deparis, profes­seur d’épi­dé­mio­lo­gie et de santé publique, écri­vait le 4 avril 2020A85 :

Problème : nos capa­ci­tés hospi­ta­lières ont été sérieu­se­ment rabo­tées depuis plusieurs années. Le nombre élevé de cas à prendre en charge dans un court délai de temps a noyé nos services hospi­ta­liers qui ne tiennent que par l’acharnement des équipes médi­cales. Conséquence directe : la léta­lité du COVID est très certai­ne­ment supé­rieure à celle qui serait obser­vée en temps normal. De plus, et c’est inévi­table, d’autres urgences passent forcé­ment au second plan et elles sont source d’une surmor­ta­lité qui pourra être analy­sée en détails, par compa­rai­son aux années précédentes.

Solution : il faut étaler la surve­nue des cas sévères dans le temps. C’est la seule raison d’être du confi­ne­ment. Lueur d’espoir, les essais cliniques en cours pour­ront peut-être permettre d’identifier un trai­te­ment effi­cace des formes sévères. Mais il faudra attendre encore quelques semaines pour avoir un début de réponse.

En conclu­sion, plusieurs mesures supplé­men­taires pour­raient être prises rapi­de­ment : impo­ser le port du masque, même arti­sa­nal ; élar­gir nos capa­ci­tés de dépis­tage à tous les labo­ra­toires exis­tants ; auto­ri­ser la pres­crip­tion d’hydroxychloroquine et d’azithromycine selon le proto­cole défini par l’Institut Hospitalo-Universitaire de Marseille à tous les soignants et à tous les méde­cins du travail.

J’oubliais une dernière mesure. Comme disait Einstein, « casser un atome est plus facile que briser un préjugé ». En France, nous avons besoin de briser les murs de nos préju­gés : si nous nous pensions les meilleurs, il nous faut atter­rir, et vite. […]

Alors, confi­ne­ment strict imposé ou simple isola­tion des personnes à risque ? On ne saura que dans quelques mois quelle solu­tion était la meilleure, en « comp­tant les morts » dans des pays qui ont mis en place des stra­té­gies différentes…

Un rapport très critique de l’ac­tion gouver­ne­men­tale a déjà été rédigé en Allemagne (7 mai 2020A69) sous la direc­tion d’une personne quali­fiée ensuite de « lanceur d’alerte » : Stephen Kohn (1er juin 2020A55). Pour la France, il est très inté­res­sant d’écou­ter le compte-rendu d’Arnaud Fontanet, épidé­mio­lo­giste membre du Conseil scien­ti­fique gouver­ne­men­tal, dans son entre­tien avec Nicolas Martin sur France Culture (4 juin 2020A52). Lire aussi la note publiée par l’Institut Montaigne (juin 2020A49).

Jérémy Anso a publié une première analyse qui suggère qu’on ne devrait pas clas­ser les pays en fonc­tion d’une simple déci­sion poli­tique de « confi­ne­ment » (23 mai 2020A57) :

Un gouver­ne­ment qui décide de confi­ner sa popu­la­tion avec des amendes et des peines de prison sera logi­que­ment sous la bannière de « confiné », tandis qu’un pays qui ne le fait pas n’aura pas cette étiquette.

Mais déjà, ce raison­ne­ment coince. Il coince car toutes les popu­la­tions du monde n’ont pas instinc­ti­ve­ment réagi de la même manière. Il coince aussi car si tous les pays du monde n’ont pas décrété de confi­ne­ment, au sens propre, ils ont instauré d’autres mesures (ferme­ture des bars et des restau­rants, inter­dic­tion de rassem­ble­ment au-delà de deux personnes, etc.) qui impliquent de facto un confi­ne­ment, sans le nommer.

Il montre par ailleurs, à partir de données de dépla­ce­ment de télé­phones portables, que même dans des pays n’ayant pas décrété un confi­ne­ment strict (comme Singapour), les personnes ont consi­dé­ra­ble­ment réduit leurs dépla­ce­ments, la fréquen­ta­tion des commerces, les trans­ports et leurs loisirs (23 mai 2020A57). Il faudrait donc plutôt prendre en compte l’indice (de sévé­rité) du confi­ne­ment (strin­gency index) comme l’a proposé le Financial Times (22 mai 2020A58). Sur cette base, Anso montre que la Suède, avec un indice de confi­ne­ment plus faible que ses pays voisins (Danemark, Finlande et Norvège), accuse une morta­lité bien supé­rieure par million d’ha­bi­tants (Anso J, 23 mai 2020A57) : fin mai, elle n’est dépas­sée en Europe que par le Royaume-Uni, l’Italie, la Belgique et l’Espagne.

Il faut enfin tenir compte du timing : l’épi­dé­mie a été nette­ment moins meur­trière dans les pays qui ont installé très tôt des mesures de distan­cia­tion physique, sachant que les « gestes barrières » et l’ar­rêt de certaines acti­vi­tés ont aussi devancé les consignes sani­taires dans les pays les plus « vertueux ». Aux États-Unis, la Californie fait figure d’exemple puis­qu’elle a commencé son confi­ne­ment (avant la France) alors qu’au­cun cas n’avait encore été déclaré. Pour Jérémy Anso, c’est par un retour­ne­ment de causa­lité que certains critiques affirment que le confi­ne­ment aurait « causé de nombreux décès ». En réalité, il a été mis en place — tardi­ve­ment — dans des pays où la morta­lité était préoc­cu­pante, qui n’étaient pas équi­pés pour gérer cette situa­tion : pénu­rie de masques, de lits de réani­ma­tion, de person­nel soignant, de tests de dépis­tage etc.

Le 16 mars, le groupe de travail CoVID-19 de l’Imperial College au Royaume-Uni a rendu public un rapport de 20 pages titré Impact of non-pharmaceutical inter­ven­tions (NPIs) to reduce COVID19 morta­lity and heal­th­care demand (Ferguson N et al., 26 mars 2020A94). Voici une partie du résumé (j’ai souligné) :

En l’ab­sence de vaccin COVID-19, nous évaluons le rôle poten­tiel d’un certain nombre de mesures de santé publique – les inter­ven­tions dites non phar­ma­ceu­tiques (NPI) – visant à réduire les taux de contact dans la popu­la­tion et donc la trans­mis­sion du virus. Dans les résul­tats présen­tés ici, nous appli­quons un modèle de micro­si­mu­la­tion précé­dem­ment publié par deux pays : le Royaume-Uni (en parti­cu­lier la Grande-Bretagne) et les États-Unis. Nous concluons que l’ef­fi­ca­cité de toute inter­ven­tion isolée est suscep­tible d’être limi­tée, néces­si­tant la combi­nai­son de plusieurs inter­ven­tions pour avoir un impact substan­tiel sur la transmission.

Deux stra­té­gies fonda­men­tales sont possibles : (a) l’at­té­nua­tion, qui se concentre sur le ralen­tis­se­ment mais pas néces­sai­re­ment l’ar­rêt de la propa­ga­tion de l’épi­dé­mie – en rédui­sant la demande de soins de santé maxi­male tout en proté­geant contre l’in­fec­tion les personnes les plus expo­sées au risque de mala­dies graves, et (b) la suppres­sion, qui vise à inver­ser la crois­sance épidé­mique, rédui­sant le nombre de cas à de faibles niveaux et main­te­nant cette situa­tion indé­fi­ni­ment. Chaque poli­tique présente des défis majeurs.
Nous consta­tons que des poli­tiques d’atté­nua­tion opti­males (combi­nant l’iso­le­ment à domi­cile des cas suspects, la mise en quaran­taine à domi­cile des personnes vivant dans le même ménage que les cas suspects et la distan­cia­tion sociale des personnes âgées et des personnes les plus à risque de mala­die grave) pour­raient réduire le pic de la demande de soins de santé de 2/3 et les décès de moitié. Cependant, l’épi­dé­mie atté­nuée qui en résul­te­rait entraî­ne­rait proba­ble­ment des centaines de milliers de décès et des systèmes de santé (notam­ment des unités de soins inten­sifs) submer­gés à plusieurs reprises. Pour les pays capables d’y parve­nir, la suppres­sion reste l’op­tion poli­tique privi­lé­giée.
Nous montrons qu’au Royaume-Uni et aux États-Unis, la suppres­sion néces­si­tera au mini­mum une combi­nai­son de distan­cia­tion sociale de l’en­semble de la popu­la­tion, d’iso­le­ment à domi­cile des cas et de mise en quaran­taine des membres de leur famille. Cela peut devoir être complété par des ferme­tures d’écoles et d’uni­ver­si­tés, mais il faut recon­naître que ces ferme­tures peuvent avoir des impacts néga­tifs sur les systèmes de santé en raison de l’aug­men­ta­tion de l’ab­sen­téisme.
Le prin­ci­pal défi de la suppres­sion est que ce type de programme d’in­ter­ven­tion inten­sive – ou quelque chose d’équi­valent en effi­ca­cité pour réduire la trans­mis­sion – devra être main­tenu jusqu’à ce qu’un vaccin devienne dispo­nible (poten­tiel­le­ment 18 mois ou plus) – étant donné que nous prévoyons que la trans­mis­sion repren­dra rapi­de­ment une fois les contraintes relâ­chées.
Nous montrons que la distan­cia­tion sociale inter­mit­tente – déclen­chée selon les indi­ca­teurs de surveillance de la mala­die – peut permettre d’as­sou­plir tempo­rai­re­ment les inter­ven­tions dans des délais rela­ti­ve­ment courts, mais des mesures devront être réin­tro­duites si ou lorsque le nombre de cas rebon­dit. Enfin, si l’ex­pé­rience en Chine et main­te­nant en Corée du Sud montre qu’une suppres­sion est possible à court terme, il reste à voir si elle est possible à long terme et si les coûts sociaux et écono­miques des inter­ven­tions adop­tées jusqu’à présent peuvent être réduits.

Paul Mainwood, un membre du forum Quora commente le 18 mars 2020 :

Les plus récents travaux contre­disent les esti­ma­tions anté­rieures selon lesquelles une stra­té­gie d’at­té­nua­tion pour­rait fonc­tion­ner pour le Royaume-Uni. De nouveaux chiffres ont été reçus d’Italie sur l’ef­fi­ca­cité des diffé­rentes approches pour ralen­tir la mala­die, en parti­cu­lier sur le nombre très élevé de lits néces­saires en soin inten­sif. La stra­té­gie d’at­té­nua­tion est passée d’une stra­té­gie « risquée mais préfé­rable si cela fonc­tionne » à une qui est presque certaine de submer­ger le système de santé (NHS) de nombreuses fois.

Comparaison des stra­té­gies d’at­té­nua­tion : nombres de lits en service d’ur­gence rappor­tés à la popu­la­tion. Source : Imperial College UKA94

L’intervenant sur Quora continue :

Même la stra­té­gie d’atté­nua­tion la plus effi­cace ne s’ap­proche pas de la ligne rouge, ce dont on aurait besoin pour que le NHS puisse faire face.

Ainsi, l’at­té­nua­tion attein­dra approxi­ma­ti­ve­ment la situa­tion en Italie aujourd’­hui, étalée sur envi­ron trois mois. Et cela est main­te­nant reconnu comme inac­cep­table. Cela semble un appel assez tardif (mais soyons géné­reux et suppo­sons que les anciens chiffres semblaient beau­coup mieux, ce qu’ils auraient pu faire : de petites diffé­rences d’hy­po­thèses font une grande diffé­rence dans les résultats).

Donc, main­te­nant le Royaume-Uni passe à la stra­té­gie de suppres­sion. En voici les chiffres :

Scénarios de stra­té­gie de suppres­sion pour la Grande Bretagne montrant les besoins en lits de soins inten­sifs. La ligne noire montre l’évo­lu­tion de l’épi­dé­mie sans inter­ven­tion. En vert, une stra­té­gie de suppres­sion compre­nant la ferme­ture des écoles et des univer­si­tés, l’iso­le­ment des cas et la distan­cia­tion sociale à l’échelle de la popu­la­tion à partir de fin mars 2020. La ligne orange montre une stra­té­gie de confi­ne­ment compre­nant l’iso­le­ment des cas, la mise en quaran­taine des ménages et la distan­cia­tion sociale à l’échelle de la popu­la­tion. La ligne rouge repré­sente la capa­cité esti­mée de lits de soins inten­sifs en GB. L’ombrage bleu montre la période de 5 mois pendant laquelle ces inter­ven­tions sont suppo­sées rester en place. Le graphique (B) affiche les mêmes données que (A) mais en agran­dis­sant les niveaux infé­rieurs du graphique. Source : Imperial College UKA94

Le chan­ge­ment de stra­té­gie en Grande Bretagne a été motivé par l’ob­ser­va­tion de la situa­tion en Italie, où les statis­tiques d’hos­pi­ta­li­sa­tion et de décès étaient nette­ment plus élevées que l’avait laissé anti­ci­per l’évo­lu­tion de l’épi­dé­mie en Chine. Cette gravité était prin­ci­pa­le­ment due à l’âge et à l’état de santé de la popu­la­tion italienne. Or le profil de la popu­la­tion anglaise est à ces égards semblable à celui de l’Italie.

La nouvelle stra­té­gie anglaise semble­rait avoir prouvé son effi­ca­cité puisque l’Université de Cambridge et Public Health England annon­çaient, le 15 mai, que le facteur de repro­duc­tion R0 était descendu à 0.4 à Londres, contre 2.8 le 23 mars (début du confi­ne­ment) avec 200 000 nouveaux cas chaque jour. Le facteur R0 est très variable selon les régions et sa valeur est utili­sée pour ajus­ter les règles de confi­ne­ment. Sean Morrison ajoute (15 mai 2020A66) :

Selon l’Unité de biosta­tis­tique du MRC de Cambridge, le taux « R » de la ville est le plus bas du pays, alors qu’elle avait été la plus affec­tée en termes d’hos­pi­ta­li­sa­tions liées au coronavirus.

La recherche a montré que pour 10 personnes infec­tées, elles sont suscep­tibles de le trans­mettre à quatre personnes.

Selon le rapport du Telegraph sur la même modé­li­sa­tion, le nombre de nouveaux cas dans la ville dimi­nue de moitié tous les 3,5 jours et moins de 24 trans­mis­sions auraient lieu quotidiennement.

Ce pronos­tic opti­miste est mis en doute par des experts quand il sert à justi­fier une déci­sion de reprise d’ac­ti­vité : on igno­rait si la fin du confi­ne­ment ne serait pas suivie d’une seconde vague de contaminations.

Deepti Gurdasani et Hisham Ziauddeen (30 avril 2020A76) ont fait le point dans The Lancet sur les biais qui conduisent les modèles mathé­ma­tiquesA100 à des propo­si­tions stra­té­giques erro­nées, prenant exemple sur celui de Joel Hellewell et collègues utilisé par le gouver­ne­ment britan­nique dans sa lutte contre la pandé­mie CoVID-19. Le 12 mars, les Anglais avaient pris la déci­sion de ne plus effec­tuer de tests systé­ma­tiques ni de traçage des contacts, arguant que leur modèle démon­trait l’in­ca­pa­cité de telles mesures à jugu­ler l’épi­dé­mie en moins de 12 semaines. Or, un para­mètre clé du modèle était le temps écoulé entre la première appa­ri­tion de symp­tômes et la mise en quaran­taine des personnes infec­tées. Deux durées moyennes avaient été étudiées : 3.83 et 8.09 jours, avec une distri­bu­tion empi­rique calcu­lée sur la première phase de l’épi­dé­mie à Wuhan. Toutefois, entre­temps des tests rapides (en drive-in) avaient été mis en place en Corée et à Singapour, ce qui rame­nait le délai à 1 jour et chan­geait tota­le­ment la prévi­sion : le contrôle de l’épi­dé­mie aurait alors 80% de chances de réus­sir. Les auteures concluent (30 avril 2020A76) :

Les trajec­toires épidé­miques en Corée du Sud, au Japon, à Taiwan et à Singapour ont été très diffé­rentes de celles de la plupart des pays euro­péens, avec beau­coup moins de décès. Bien que plusieurs aspects des popu­la­tions et des systèmes de ces pays aient pu contri­buer à ces diffé­rences, l’un des points communs clés est l’adop­tion précoce d’une approche axée sur les tests, l’iso­le­ment et la recherche des contacts dans les pays à trajec­toires plus lentes. En effet, bon nombre de ces pays n’ont pas mis en place de mesures de verrouillage à l’échelle natio­nale ou beau­coup plus tard, après que la courbe s’est apla­tie, indi­quant poten­tiel­le­ment l’im­pact des stra­té­gies basées sur la détec­tion des cas sur la trans­mis­sion. Ces stra­té­gies basées sur la détec­tion auraient pu permettre aux pays de contrô­ler la trans­mis­sion sans mesures strictes de confi­ne­ment et de ferme­ture d’écoles, évitant ainsi les pertur­ba­tions que cela implique. Au lieu de cela, ils ont pu appli­quer des restric­tions ciblées en réponse aux épidé­mies obser­vées (par exemple, les ferme­tures d’églises en Corée du Sud). À l’op­posé, de nombreux pays euro­péens ont dû impo­ser le confi­ne­ment beau­coup plus tôt dans la chro­no­lo­gie de leurs épidémies.

Thomas AJ Meunier a publié (en preprint le 1er mai 2020A75) un article montrant que le degré de coer­cion des mesures de confi­ne­ment prises en Italie, France, Espagne et Royaume-Uni n’avait pas eu d’in­ci­dence visible sur l’évo­lu­tion de la pandémie :

En compa­rant la trajec­toire de l’épi­dé­mie avant et après le confi­ne­ment, nous ne trou­vons aucune preuve de discon­ti­nuité dans les taux de crois­sance, les temps de double­ment et les tendances des taux de repro­duc­tion. En extra­po­lant les tendances du taux de crois­sance avant le confi­ne­ment, nous four­nis­sons des esti­ma­tions du nombre de morts en l’ab­sence de toute poli­tique de confi­ne­ment et montrons que ces stra­té­gies n’ont peut-être pas sauvé de vie en Europe occi­den­tale. Nous montrons égale­ment que les pays voisins appli­quant des mesures de distan­cia­tion sociale moins restric­tives (par oppo­si­tion au confi­ne­ment à domi­cile par la police) connaissent une évolu­tion tempo­relle très simi­laire de l’épidémie.

Cet article est toute­fois criti­qué par un commen­ta­teur (Gruffmeister) pour la métho­do­lo­gie expo­sée (1er mai 2020A75) :

Les données que vous analy­sez n’ap­puient pas vos conclu­sions. Le problème prin­ci­pal est que vous avez fait beau­coup trop d’hy­po­thèses dans votre analyse des données, ce qui vous a ensuite conduit à la conclu­sion que le confi­ne­ment complet n’avait aucun effet alors que vos données ne le justi­fiaient pas. La varia­bi­lité tempo­relle entre l’in­fec­tion et le décès n’a aucune inci­dence sur l’ef­fet du confi­ne­ment — il y a beau­coup trop de variables qui agissent comme facteurs contri­bu­tifs pour en faire une mesure valide.

En réalité, avant le confi­ne­ment dans les quatre pays que vous mention­nez, les taux d’in­fec­tion et de morta­lité évoluaient expo­nen­tiel­le­ment, et non selon un ajus­te­ment de régres­sion linéaire qui rend l’ex­tra­po­la­tion incorrecte.

En utili­sant un modèle correc­te­ment adapté, vos données expo­se­raient une augmen­ta­tion beau­coup plus agres­sive du nombre de cas avant les mesures de confinement.

La conclu­sion de Thomas Meunier est que la distan­cia­tion sociale pour­rait être aussi effi­cace, à elle seule, que le confinement.

Jean-Pierre Nordmann montre sur des graphiques que la poli­tique sani­taire la plus effi­cace serait celle d’un confi­ne­ment ciblé asso­cié à un large dépis­tage au-delà des seules personnes symp­to­ma­tiques (2 mai 2020A73). La France est un des pays (avec le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Italie et la Belgique) où le rapport du nombre de morts rapporté à la popu­la­tion était le plus élevé au même stade d’évo­lu­tion de l’épi­dé­mie. Au 40e jour de l’épi­dé­mie, il était (avec 263/million) plus de deux fois celui de la Suède (119/million) et le quin­tuple de celui de l’Allemagne (43/million), pays qui n’ont pas imposé un confi­ne­ment strict mais renforcé la protec­tion des personnes fragiles et/ou procédé à un dépis­tage systé­ma­tique Le critère de l’âge de la popu­la­tion ne suffit pas à expli­quer de tels écarts (2 mai 2020A73).

Ce point de vue rejoi­gnait, à la même époque (7 mai 2020A70), celui de Michael Levitt, lauréat du prix Nobel de chimie et biophy­si­cien à l’université de Stanford. Son expli­ca­tion était que l’im­mu­nité de groupe avait pu jouer un rôle prédo­mi­nant, le virus SARS-CoV‑2 ayant été large­ment trans­porté et partagé par des patients asymp­to­ma­tiques. Ces points sont discu­tés plus bas dans la section Immunité.

Fin juin 2020, la surve­nue d’une « deuxième vague » avec des clus­ters inquié­tants en Allemagne, Suède, Portugal… démon­trait une fois de plus le simplisme de la modé­li­sa­tion mathématique. 

Épidémiologie, premières données

Pour mieux connaître les outils des épidé­mio­lo­gistes, avec un rappel sur les épidé­mies émer­gentes récentes du SRAS, de l’hé­pa­tite C, du Zika, de l’Ebola etc., je recom­mande vive­ment l’écoute de la série de cours Épidémiologie, problé­ma­tiques et enjeux au Collège de France (Arnaud Fontanet, octobre 2019A97).

Le risque de pandé­mie avait été annoncé par la commu­nauté scien­ti­fique depuis un quart de siècle, mais la classe poli­tique de tous bords n’ac­cor­dait aucune atten­tion à ces aver­tis­se­ments. Dans Le Canard enchaîné du 8 avril 2020 (page 3) Claude Angeli rappelle :

En septembre 2005, sous la prési­dence Obama, [25 experts de la CIA] avaient remis un rapport circons­tan­cié au National Intelligence Council, qui prévoyait notam­ment l’ar­ri­vée d’une pandé­mie, « une mala­die respi­ra­toire, viru­lente, extrê­me­ment conta­gieuse, [sans] trai­te­ment adéquat ». […]

Comme c’est l’usage, les services des pays alliés avaient reçu ce docu­ment, puis­qu’il ne conte­nait rien qui aurait pu nuire au président de la Grande Amérique.

Deux Livres blancs sur la défense et la sécu­rité natio­nale lanceurs de la même alerte sani­taire ont été publiés en France, en 2008 et 2013, puis en 2017 la Revue stra­té­gique de défense et de sécu­rité natio­nale décri­vait le « risque d’émer­gence d’un nouveau virus fran­chis­sant la barrière des espèces » (Angeli C, 2020). À noter que l’exis­tence de ces docu­ments peut servir à nour­rir une thèse complo­tiste selon laquelle le virus SARS-Cov‑2 aurait été « fabri­qué » par ???… Le même scéna­rio avait été imaginé pour la pandé­mie de choléra qui avait fait 19000 victimes à Paris en 1832N7.

L’ouvrage Pandémie, la grande menace de Jean-Philippe Derenne et François Bricaire (2005N8) décri­vait par le menu, lorsque la grippe H1N1 était à nos portes, les mesures à prendre pour proté­ger la popu­la­tion et dispo­ser d’in­fra­struc­tures suffi­santes pour le trai­te­ment des personnes grave­ment touchées.

Les scéna­rios inspi­rés des modèles prédic­tifs ne font pas l’una­ni­mité des spécia­listes. Selon certains viro­logues, les méca­nismes seraient plus complexes — et surtout trop aléa­toires pour four­nir des prédic­tions fiables. Une complexité qui suscite les raccour­cis, des approxi­ma­tions et la diffu­sion de fausses nouvelles.

En France, envi­ron 500 000 personnes sont touchées chaque année par des pneu­mo­niesN9 — pneu­mo­pa­thies infec­tieusesN10 d’ori­gine bacté­rienne ou virale — ayant causé plus de 13 000 morts en 2015 et 2016N11. Le SARS-CoV‑2 de l’épi­dé­mie CoVID-19 n’est qu’un parmi la ving­taine de virus en circu­la­tion ordi­nai­re­ment asso­ciés à ces pneu­mo­pa­thies (9 mars 2020A96) dont jusqu’à 35% sont dues à des coro­na­vi­rus (27 mars 2020N12). Au départ (janvier 2020), l’im­por­tance de l’épi­dé­mie CoVID-19 appa­rais­sait donc mineure du point de vue de l’épi­dé­mio­lo­gie, en dépit du tollé déclen­ché sur les réseaux sociaux par la présen­ta­tion abrupte des données statis­tiques. Cette distor­sion drama­tique du réel est compa­rable à celle que j’avais notée dans mon article Vivre bien et longtemps, compa­rant les 3500 décès annuels par acci­dent de la route, qui suscitent beau­coup d’émo­tion, aux 12 000 chutes mortelles de personnes âgées isolées dont on ne parle jamais alors qu’elles seraient évitables.

La suréva­lua­tion du taux de léta­lité de l’épi­dé­mie CoVID-19 pour­rait prove­nir d’une détec­tion insuf­fi­sante des cas et d’une prise en charge des malades à un stade trop avancé. Forte de son expé­rience de gestion de l’épi­dé­mie MERS-CoVN13 en 2015, la Corée du Sud affiche de bons résul­tats en mettant à dispo­si­tion le test de CoVID-19 au plus grand nombre plutôt que de décré­ter un confi­ne­ment géné­ralN14. Tous les porteurs du virus y sont isolés pour être surveillés médi­ca­le­ment dès le stade initial de la mala­die et pris en charge si nécessaire.

Il faut toute­fois lire avec prudence les articles qui mentionnent la Corée du Sud sans préci­ser leurs sources. Un diagramme circu­lait à mi-mars montrant que la tranche d’âge la plus atteinte dans ce pays serait 20 à 29 ans, contrai­re­ment à l’Italie et d’autres pays euro­péens où les victimes sont plutôt des personnes âgées. Le diagramme est proba­ble­ment exact mais cette compa­rai­son n’est pas perti­nente : sur son fil twit­ter (15 mars twit​ter​.com/​s​u​n​g​j​i​n​y​ang) Yang Sun-jin, éditeur du Korea Herald, expli­quait que 80% des cas en Corée du Sud proviennent de (jeunes) membres de l’Église Shincheonji de JésusN15 accu­sés d’avoir déli­bé­ré­ment trans­mis le virus (twit​ter​.com/​h​a​s​h​t​a​g​/​s​h​i​n​c​h​e​o​nji). Le 16 mars, les Sud-Coréens ont décou­vert de nouveaux foyers d’in­fec­tion, notam­ment à Seongnam au sud de Séoul où 40 personnes ont été touchées, toutes membres d’une église protes­tante qui ne respec­tait pas l’in­ter­dic­tion de tout rassem­ble­mentN16.

Professeur depuis 2015 aux dépar­te­ments de physique et de sciences de la vie à l’UNIST (Ulsan National Institute of Science & Technology, Corée du Sud), en déta­che­ment du CNRS, François Amblard a rédigé pour l’Académie des sciences un rapport sur la gestion de l’épi­dé­mie CoVID-19 en CoréeN17. Il décla­rait au Quotidien du méde­cin le 5 mai 2020A71 :

On a entendu des âneries, y compris au plus haut de l’État fran­çais, sur la Corée du Sud. Il a été dit que les solu­tions qui ont été employées y ont fonc­tionné car ce pays n’était pas démo­cra­tique, et que les Coréens n’ont pas de problème avec le fait d’être traqués en perma­nence. Or, le débat démo­cra­tique ne s’est jamais arrêté : des élec­tions légis­la­tives se sont tenues le 15 avril.

Le fonde­ment cultu­rel et philo­so­phique coréen, c’est le respect de la connais­sance, du savoir, de la science et de la méde­cine qui tranche avec l’es­pèce de rela­ti­visme qu’on voit s’ins­tal­ler un peu partout. Ce respect n’est pour­tant pas étran­ger à nos valeurs en France. […]

Les Coréens ont adhéré massi­ve­ment à la poli­tique de dépis­tage parce qu’elle est très claire, présen­tée par des profes­sion­nels et non par des poli­tiques, et d’une façon adulte. À l’inverse, la commu­ni­ca­tion fran­çaise est présen­tée par des poli­tiques qui prennent la popu­la­tion de très haut, sans direc­tion fixe, et livrent une série de mensonges dont personne n’est dupe. Le problème de l’una­ni­mité en France est celui de la confiance.

Le problème des Français est aussi de croire que tout méde­cin est un (oracle) scientifique…

Il a été signalé très tôt que la léta­lité était suréva­luée dans les pays euro­péens, car rappor­tée au seul nombre des patients hospi­ta­li­sés et non des personnes iden­ti­fiées porteuses du virus SARS-Cov‑2. Une popu­la­tion dont 100% des membres ont béné­fi­cié du dépis­tage est celle du navire Diamond Princess. Selon le rapport du CDC (27 mars 2020A87) :

Parmi les 3 711 passa­gers et membres d’équi­page du Diamond Princess, 712 (19,2 %) ont eu un résul­tat posi­tif au test de dépis­tage du SRAS-CoV‑2. Parmi ceux-ci, 331 (46,5 %) étaient asymp­to­ma­tiques au moment du test. Parmi les 381 patients symp­to­ma­tiques, 37 (9,7 %) ont néces­sité des soins inten­sifs et neuf (1,3 %) sont décédés.

C’était une popu­la­tion âgée avec vrai­sem­bla­ble­ment un nombre impor­tant de mala­dies méta­bo­liques. En ajus­tant cette statis­tique sur la pyra­mide des âges aux USA, compte tenu d’autres incer­ti­tudes, le taux moyen de léta­litéN18 serait plutôt entre 0.05% et 1%, soit infé­rieur à celui d’une grippe saison­nièreA93. Toutefois, JS Faust et C del Rio donnent 0.5% après ajus­te­ment, corres­pon­dant à 10 fois celui d’une grippe saison­nière (14 mai 2020A68).

Dr John Lee soule­vait dans The Spectator quelques points spéci­fiques du Royaume-Uni (4 avril 2020A86) :

Si une personne meurt d’une infec­tion respi­ra­toire au Royaume-Uni, la cause spéci­fique de l’in­fec­tion n’est géné­ra­le­ment pas enre­gis­trée, à moins que la mala­die ne soit une « mala­die à décla­ra­tion obli­ga­toire » rare. Ainsi, la grande majo­rité des décès dus à des mala­dies respi­ra­toires au Royaume-Uni sont enre­gis­trés comme bron­cho­pneu­mo­nie, pneu­mo­nie, vieillesse ou une dési­gna­tion simi­laire. Nous ne faisons pas vrai­ment de tests pour la grippe ou d’autres infec­tions saison­nières. Si le patient a, par exemple, un cancer, une mala­die des neurones moteurs ou une autre mala­die grave, cela sera enre­gis­tré comme la cause du décès, même si la mala­die finale était une infec­tion respi­ra­toire. Cela signi­fie que les certi­fi­ca­tions britan­niques sous-enregistrent norma­le­ment les décès dus à des infec­tions respiratoires.

Examinons main­te­nant ce qui s’est passé depuis l’émer­gence de la Covid-19. La liste des mala­dies à décla­ra­tion obli­ga­toire a été mise à jour. Cette liste (…) a été modi­fiée pour inclure la Covid-19. Mais pas la grippe. Cela signi­fie que tout test posi­tif pour la Covid-19 doit être noti­fié, d’une manière qui ne l’est pas pour la grippe ou la plupart des autres infections.

Dans le climat actuel, toute personne ayant un test posi­tif pour la Covid-19 sera certai­ne­ment connue du person­nel soignant qui s’oc­cupe d’elle : si l’un de ces patients meurt, le person­nel devra inscrire la dési­gna­tion Covid-19 sur le certi­fi­cat de décès — contrai­re­ment à la pratique habi­tuelle pour la plupart des infec­tions de ce type. Il y a une grande diffé­rence entre le décès causé par la Covid-19 et le fait de trou­ver la Covid-19 chez une personne qui est morte d’autres causes.

Rendre la Covid-19 noti­fiable pour­rait donner l’im­pres­sion qu’elle cause un nombre crois­sant de décès, que cela soit vrai ou non. Il pour­rait sembler beau­coup plus meur­trier que la grippe, simple­ment en raison de la façon dont les décès sont enregistrés. […]

Cette façon inha­bi­tuelle de signa­ler les décès dus à la Covid-19 explique le constat évident que la plupart de ses victimes présentent des affec­tions sous-jacentes (et seraient norma­le­ment sensibles à d’autres virus saison­niers, qui ne sont prati­que­ment jamais enre­gis­trés comme une cause spéci­fique de décès).

Expert dans la détec­tion de biais métho­do­lo­giques en épidé­mio­lo­gie, John PA Ioannidis regret­tait à mi-mars qu’on navigue dans le brouillard à devoir prendre des déci­sions radi­cales en l’ab­sence de données fiables (17 mars 2020A93) :

Le taux de léta­lité de Covid-19 pourrait-il être aussi bas ? Non, disent certains, souli­gnant le taux élevé chez les personnes âgées. Cependant, même certains coro­na­vi­rus dits « bénins » ou de type « rhume ordi­naire » connus depuis des décen­nies peuvent avoir des taux de léta­lité pouvant atteindre 8% lors­qu’ils infectent des personnes âgées dans des maisons de soins. En fait, de tels coro­na­vi­rus « bénins » infectent des dizaines de millions de personnes chaque année et repré­sentent 3 à 11% des personnes hospi­ta­li­sées chaque hiver aux États-Unis pour des infec­tions des voies respi­ra­toires infé­rieures.

Ces coro­na­vi­rus « bénins » peuvent être impli­qués dans plusieurs milliers de décès chaque année dans le monde, bien que la grande majo­rité d’entre eux ne soit pas docu­men­tée par des tests précis. Au lieu de cela, ils se perdent sous forme de bruit parmi les 60 millions de décès de causes diverses chaque année. […]

Dans une série d’au­top­sies qui ont signalé des virus respi­ra­toires chez 57 personnes âgées décé­dées au cours de la saison grip­pale 2016 à 2017, des virus grip­paux ont été détec­tés dans 18% des échan­tillons, tandis que d’autres types de virus respi­ra­toires ont été trou­vés dans 47%. Chez certaines personnes qui meurent de patho­gènes respi­ra­toires viraux, plus d’un virus est détecté lors de l’au­top­sie et les bacté­ries sont souvent en ajout. Un test posi­tif pour le coro­na­vi­rus ne signi­fie donc pas néces­sai­re­ment que ce virus est prin­ci­pa­le­ment respon­sable de la mort d’un patient.

Il ajou­tait le 19 mars 2020A91 :

Le coût éven­tuel d’une telle pertur­ba­tion est notoi­re­ment diffi­cile à prévoir. Une cita­tion de 2,7 billions [millions de millions] de dollars […] est tota­le­ment spécu­la­tive. Cela dépend beau­coup de la durée de l’ano­ma­lie. L’économie et la société mondiales reçoivent déjà un coup dur d’une épidé­mie qui autre­ment (le 14 mars) repré­sente 0,01% des 60 millions de décès annuels dans le monde, toutes causes confon­dues, et qui tue presque exclu­si­ve­ment les personnes dont l’es­pé­rance de vie est rela­ti­ve­ment faible. […]

L’épidémie de coro­na­vi­rus de cette année est clai­re­ment sans précé­dent en termes d’at­ten­tion reçue. Les médias ont capi­ta­lisé sur la curio­sité, l’in­cer­ti­tude et l’hor­reur. Une requête Google sur « coro­na­vi­rus » a donné 3 550 000 000 résul­tats le 3 mars et 9 440 000 000 résul­tats le 14 mars. Inversement, la « grippe » a attiré 30 à 60 fois moins d’at­ten­tion, bien que cette saison elle ait jusqu’à présent causé envi­ron 100 fois plus de décès dans le monde que le coronavirus.

Ce point de vue mérite d’être actua­lisé car il a été émis à une période où le nombre de victimes était encore peu élevé en compa­rai­son avec les données des infec­tions saison­nières. Une théo­rie néga­tion­niste a vu le jour — et bat son plein dans les milieux ultra­con­ser­va­teurs des USA ou du Brésil — selon laquelle les statis­tiques seraient déli­bé­ré­ment falsi­fiées pour entre­te­nir une culture de la peurN19 justi­fiant des mesures liberticides.

Statistiques saision­nières de décès par grippe ou pneu­mo­nie aux USA. En rouge, l’an­née 2020.

Denis Minger a analysé et décons­truit les argu­ments utili­sés par les adeptes de cette croyance (2020A81). Un des argu­ments était qu’en mars 2020 les statis­tiques de décès par pneu­mo­nie ou grippe auraient chuté spec­ta­cu­lai­re­ment aux USA, lais­sant croire que ces malades avaient été (déli­bé­ré­ment ?) reclas­sés comme victimes de CoVID-19. Or cette appa­rente chute est due au fait que les certi­fi­cats de décès, pour les mala­dies pulmo­naires en parti­cu­lier, sont saisis à la main et peuvent mettre jusqu’à 8 semaines pour appa­raître dans les statis­tiques natio­nales. Le déca­lage entre les courbes de la 13e semaine et celles établies après le trai­te­ment complet des certi­fi­cats est remar­qua­ble­ment illus­tré sur une anima­tion (10 avril 2020A84) qui en affiche l’évo­lu­tion sur 10 ans :

The “recent drop” in U.S. pneu­mo­nia deaths is actually an always-present lag in repor­ting. Source : A84

Les taux de morta­lité par CoVID-19 sont au contraire proba­ble­ment sous-évalués (1er juillet 2020A46). On peut consta­ter, en France, une explo­sion de la morta­lité globale en mars 2020 mesu­rée à mi-avril grâce aux statis­tiques de l’INSEE excep­tion­nel­le­ment mises à jour chaque semaine. Dans les dépar­te­ments les plus touchés, cette surmor­ta­lité était deux à trois fois supé­rieure au nombre offi­ciel de victimes de CoVID-19 (10 avril 2020A83). On peut donc s’at­tendre à ce que les nombres de victimes soient ajus­tés à la hausse une fois que toutes les décla­ra­tions auront été trans­mises. Des données de surmor­ta­lité dans plusieurs pays, montrant la même tendance, sont recen­sées sur la page Excess MortalityN20. Ce qui est dénoncé comme un « mensonge d’État » est donc simple­ment un déca­lage lié à la lenteur rela­tive de trans­mis­sion des données. Je ne prétends pas que ce soit toujours le cas, ni que la culture de la peur serait absente de la commu­ni­ca­tion gouver­ne­men­tale ; mais l’in­ter­pré­ta­tion des statis­tiques n’en four­nit pas (encore) la preuve…

Aux États-Unis, Jeremy Samuel Faust et Carlos del Rio ont remis en ques­tion, sur la base des données du Centre for Disease Control (CDC) début mai, la compa­rai­son des nombres de décès causés par la CoVID-19 et par la grippe saison­nière, qui font dire aux médias (et à certains poli­ti­ciens) que la CoVID-19 ne tuerait pas plus que la grippe, en contra­dic­tion avec le vécu du person­nel hospi­ta­lier. Ils expliquent (14 mai 2020A68) :

La raison profonde de ces compa­rai­sons incor­rectes peut être un manque de connais­sances sur la façon dont les données sur la grippe saison­nière et la COVID-19 sont rendues publiques. Le CDC, comme de nombreux orga­nismes simi­laires de lutte contre les mala­dies dans le monde, présente la morbi­dité et la morta­lité liées à la grippe saison­nière non pas comme des chiffres bruts mais comme des esti­ma­tions calcu­lées sur la base des codes soumis de la Classification inter­na­tio­nale des mala­dies. Entre 2013–2014 et 2018–2019, les décès annuels esti­més dus à la grippe variaient de 23000 à 61000. Au cours de cette même période, cepen­dant, le nombre de décès dus à la grippe recen­sés se situait entre 3448 et 15620 par an. En moyenne, Les esti­ma­tions des décès attri­buables à la grippe par les CDC étaient près de 6 fois supé­rieures aux chiffres recen­sés. Inversement, les décès par COVID-19 sont actuel­le­ment comp­tés et signa­lés direc­te­ment, non esti­més. Par consé­quent, la compa­rai­son la plus valable consis­te­rait à compa­rer les dénom­bre­ments hebdo­ma­daires des décès dus à COVID-19 aux dénom­bre­ments hebdo­ma­daires des décès dus à la grippe saisonnière.

Les cher­cheurs ont donc comparé les décomptes des décès de CoVID-19 pendant la troi­sième semaine d’avril (15455) avec les données réelles pendant les semaines de pic d’épi­dé­mie grip­pale entre 2013 et 2019 (752 en moyenne). En tenant compte des incer­ti­tudes, ils ont estimé que (14 mai 2020A68) :

[…] les décès par CoVID-19 étaient de 9.5 à 44 fois plus nombreux que ceux pendant les semaines de pic de grippe saison­nière aux USA ces 7 dernières années, avec une augmen­ta­tion moyenne de 20.5 fois. […] Nous dédui­sons de notre analyse que les esti­ma­tions annuelles du CDC suréva­luent consi­dé­ra­ble­ment le nombre réel de décès causés par la grippe, ou que le nombre actuel de décès recen­sés par COVID-19 sous-évalue consi­dé­ra­ble­ment le nombre réel de décès causés par le SARS-CoV‑2, ou les deux.

À l’in­verse de cette évalua­tion correc­tive, des décès par CoVID-19 ne sont pas comp­ta­bi­li­sés en raison des faux-négatifs dans les tests : chez un patient au stade inflam­ma­toire de la mala­die, la charge virale peut avoir forte­ment dimi­nué. D’autre part, des décès par la grippe ne sont pas pris en compte car il n’y a aucune obli­ga­tion de décla­ra­tion, contrai­re­ment à la CoVID-19 ; les épidé­mio­lo­gistes utilisent des facteurs de correc­tion tenant compte de la sous-déclaration. Nous l’avons vu, des décès ont pu être attri­bués par erreur à la CoVID-19.

En France, l’exa­men des statis­tiques hebdo­ma­daires de décès (source : INSEE) abou­tit au constat inverse de celui de Faust et del Rio : « La grippe 2020 [a été] plus meur­trière en France que le SARS-COV‑2, selon les cumuls hebdo­ma­daires de décès pendant les 2 périodes épidé­miques succes­sives » (F Pesty, 20 mai 2020A62).

Une esti­ma­tion des taux de morta­lité et de léta­lité de la CoVID-19 serait préma­tu­rée. Mais Faust et del Rio (14 mai 2020A68) déplorent que le gouver­ne­ment améri­cain ait mal inter­prété les données publiées pour remettre en route l’éco­no­mie en suppo­sant qu’on avait affaire à « juste une nouvelle grippe ». Ils suggèrent de « compa­rer des pommes avec des pommes et non des pommes avec des oranges ». Début juillet 2020, les éditeurs du JAMA écrivent (1er juillet 2020A44) :

Fin mai 2020, plus de 100 000 personnes aux États-Unis étaient décé­dées des suites d’une mala­die à coro­na­vi­rus 2019 (COVID-19) […]. Les repor­tages ont déploré ce nombre, le compa­rant à la capa­cité d’un grand stade de foot­ball ou d’une petite ville et notant sa simi­li­tude avec le nombre de soldats améri­cains tués pendant la Première Guerre mondiale ou dans les guerres coréenne et viet­na­mienne combinées […].

La mort semble être une mesure précise de l’évolution et des effets de la pandé­mie — le pire résul­tat, un résul­tat sans équi­voque. Cependant, le nombre de décès attri­bués à la COVID-19 dans les rapports offi­ciels est proba­ble­ment une sous-estimation des décès causés par le syndrome respi­ra­toire aigu sévère coro­na­vi­rus 2 (SARS-CoV‑2). De plus, la statis­tique n’in­clut pas les décès indi­rec­te­ment impu­tables au virus et les mesures utili­sées pour le contenir. […]

Comment est-il alors possible d’es­ti­mer le véri­table effet de cette pandé­mie en tenant compte de ces diffé­rents facteurs ? Une façon consiste à esti­mer les décès en excès (c.-à‑d. au delà de ce qui serait attendu). Dans ce numéro de JAMA, Woolf et ses collègues ont comparé le nombre de décès exces­sifs aux États-Unis entre le 1er mars 2020 et le 25 avril 2020 avec les 6 années précé­dentes [1er juilletA45]. Sur la base des données de 2014 à 2019, les auteurs s’at­ten­daient à 419 058 décès mais ont observé 505 059, soit un excès de 87 001 décès. Ils ont estimé que 65% étaient attri­buables à la COVID-19, lais­sant 35% des décès excé­den­taires inex­pli­qués. Certains de ces décès peuvent être dus à des inexac­ti­tudes dans les données (par exemple, des décès mal clas­sés, des rapports incom­plets) ou à l’absence de soins. Si le même schéma se pour­sui­vait jusqu’à la fin du mois de mai, il y aurait, comme indi­qué, 100 000 décès impu­tables au COVID-19, mais envi­ron 135 000 décès au total impu­tables à la pandé­mie. Woolf et al [1er juilletA45] four­nissent égale­ment des esti­ma­tions état par état des décès exces­sifs et un compte rendu plus détaillé des 5 États les plus touchés par COVID-19.

Comme nous le disait Michel Odent dans un sémi­naire : « L’épidémiologie c’est tout sauf l’his­toire de ma voisine ! » La compa­rai­son des taux de morta­litéN21 — et non de léta­litéN18 — de l’épi­dé­mie CoVID-19 et de la grippe saison­nière avait fait (pré)dire à des cher­cheurs, au début de l’an­née, qu’il s’agi­rait d’une « simple grip­pette »… La percep­tion de la morta­lité n’est pas la même selon les données statis­tiques et le vécu de décès inat­ten­dus parmi ses proches. Cette pandé­mie a été présen­tée comme terri­fiante en l’ab­sence de certi­tude sur les modes de trans­mis­sion, les moyens de protec­tion et de trai­te­ment des individus.

Une surveillance systé­ma­tique des infec­tions respi­ra­toires aiguës est réali­sée, en France métro­po­li­taine, par GEODESA1, Johns Hopkins Coronavirus Resource CenterA2, CoVID TrackerA5, Coronavirus nombre de cas en FranceA4 et (pour les méde­cins géné­ra­listes) le Réseau SentinelleA7. Ce suivi permet de distin­guer les « syndromes grip­paux » de ceux de la pandé­mie CoVID-19. Les courbes de morta­lité par CoVID-19 en fonc­tion du temps dans tous les pays sont dispo­nibles sur la page Coronavirus (COVID-19) DeathsA6 du site Our World in Data.

Dépister

Membre à cette époque du conseil scien­ti­fique fran­çais dédié au coro­na­vi­rus, le profes­seur Didier Raoult — voir portrait le 7 novembre 2020A27 — s’ex­pri­mait avec la même défiance des prédic­tions mathé­ma­tiques de morta­lité dans une vidéo le 17 mars 2020N22. Il regret­tait l’emballement face à un coro­na­vi­rus qu’il invi­tait depuis des semaines à détec­ter et à soigner (16 mars 2020N23) :

[À l’IHUN24] Nous avons sans doute fait plus de tests du coro­na­vi­rus que tous les autres labo­ra­toires fran­çais réunis, avec aussi bien des formes modé­rées que graves. Le PACA [Région Sud] est peut-être épar­gné avec un seul décès, mais ça prou­ve­rait que les géné­ra­li­sa­tions sont fausses. Les écosys­tèmes sont diffé­rents entre Paris intra-muros, Wuhan, la région PACA, et il y a le risque non mesu­rable car chao­tique des super-contaminateurs, diffi­ci­le­ment compré­hen­sibles. On sait tout de même main­te­nant mesu­rer les charges virales et on voit que des gens ont des quan­ti­tés de virus un million de fois plus impor­tantes que d’autres. Logiquement, cela peut jouer un rôle dans la conta­mi­na­tion, avec d’autres choses comme le comportement.

Reste qu’au­jourd’­hui la plupart de nos patients viennent pour des symp­tômes respi­ra­toires dus à la ving­taine d’autres virus qui circulent, ou parce qu’ils ont rencon­tré quel­qu’un qui avait le coro­na­vi­rus. Ils sont affo­lés et veulent savoir s’ils n’ont pas un truc qui va les tuer.

L’hétérogénéité de la popu­la­tion infec­tée en termes de charge virale — l’exis­tence de super-contaminateurs — mettait en défaut des modèles prédic­tifs comme le SIR (Susceptible, Infectious, RemovedN25) permet­tant d’an­ti­ci­per l’évo­lu­tion de l’épi­dé­mie à partir du simple facteur de repro­duc­tion R0, le nombre de personnes qu’un indi­vidu infecté peut conta­mi­ner. Laurent Hébert-Dufresne et ses collègues ont proposé, sur la base de données nouvelles, un modèle tenant compte de cette hété­ro­gé­néité : « Nous démon­trons que sans données sur l’hé­té­ro­gé­néité des infec­tions secon­daires pour les mala­dies infec­tieuses émer­gentes comme la CoVID-19, l’in­cer­ti­tude sur la taille des vagues de conta­mi­na­tion varie consi­dé­ra­ble­ment : dans le cas de la CoVID-19, de 10 à 70% des indi­vi­dus sensibles » (16 avril 2020A82). Les indi­vi­dus « sensibles » (“suscep­tible” en anglais) sont les indi­vi­dus sains en contact avec des personnes conta­gieuses [2020N25].

« Nul ne peut combattre un incen­die les yeux bandés » avait déclaré, le 16 mars 2020, le président de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus qui préco­ni­sait la stra­té­gie “Test and Treat”. Mais Jérôme Salomon, direc­teur géné­ral de la santé (DGS) en France, avait balayé du coude cette décla­ra­tion en répon­dant, le 17 mars 2020 : « En circu­la­tion active, le test n’a pas beau­coup d’intérêt, aucun pays ne l’a fait. […] Ce qu’il faut, c’est rester chez soi, car on est tous poten­tiel­le­ment porteurs » (21 mars 2020A89). Il parais­sait igno­rer que les Sud-Coréens prati­quaient 18 000 tests par jour…

Jérôme Salomon s’est heureu­se­ment contre­dit le 20 mars 2020 en décla­rant : « Le passage en phase 3 épidé­mique entraîne aussi un chan­ge­ment de doctrine concer­nant les tests. » Le profes­seur Jean-François Delfraissy, président du conseil scien­ti­fique fran­çais, a reconnu : « Si l’on n’a pas choisi cette stra­té­gie [de dépis­tage à large échelle] en France, c’est parce qu’on n’avait pas la capa­cité, dans un premier temps, de réali­ser des tests pour de très nombreuses personnes… » :

La doctrine offi­cielle, en France le 21 mars 2020, était que le dépis­tage à grande échelle serait utilisé pour « sortir du confi­ne­ment toutes les personnes testées néga­tives ». On atten­dait beau­coup de la décou­verte de tests plus rapides ou/et moins onéreux qui permet­traient d’im­plé­men­ter à grande échelle un dépis­tage systé­ma­tiqueN26.

Le 21 mars 2020, 120 labo­ra­toires fran­çais étaient habi­li­tés à effec­tuer des tests, mais « face à la pénu­rie de gants, de lunettes et de masques, les biolo­gistes et infir­miers de ces labo­ra­toires ne [pouvaient] pas effec­tuer les prélè­ve­ments sans risquer d’être conta­mi­nés, puis de propa­ger le virus eux-mêmes » (2020A89). L’autorisation leur avait été donnée trop tard pour qu’ils puissent prendre leurs dispo­si­tions à la hauteur de la demande. Lionel Barrand, président des jeunes biolo­gistes médi­caux, décla­rait : « Si l’État avait aidé tous les labo­ra­toires à obte­nir le maté­riel de protec­tion néces­saire aux prélè­ve­ments, on aurait pu avoir cinq, six fois plus de dépis­tages » (21 mars 2020A89).

Le suivi des cas testés posi­tifs, même en l’ab­sence de symp­tômes, est d’au­tant plus perti­nent que lorsque les patients arrivent en réani­ma­tion leur charge virale a si forte­ment dimi­nué qu’un trai­te­ment anti­vi­ral ne serait d’au­cun bénéfice.

Un échange instruc­tif a eu lieu avec Jérôme Salomon lors d’un « point de situa­tion coro­na­vi­rus » (25 mars 2020A88) :

Question : Comment les auto­ri­tés de santé publique envi­sagent de tester ceux qui sont décé­dés dans les EHPAD pour savoir s’ils avaient le virus ou non ?

Jérôme Salomon : Alors c’est une ques­tion évide­ment très doulou­reuse, il y a depuis des années des décès dans les EHPAD, malheu­reu­se­ment, et il y a des infec­tions respi­ra­toires aiguës dans les EHPAD, que ce soit VRS (virus respi­ra­toire syncy­tial), des bron­chio­lites ou de la grippe, et la stra­té­gie est la même, c’est-à-dire que quand quelques malades arrivent, quand quelques malades surviennent dans un établis­se­ment d’accueil, un EHPAD, il faut les tester, c’est notre stra­té­gie actuelle, pour savoir si le virus circule. Donc quand il y a deux ou trois cas, on teste deux ou trois premiers cas pour savoir si le virus circule dans l’établissement. Si d’autres malades surviennent, on est assez logique et c’est du bon sens, c’est toujours le virus qui circule, en parti­cu­lier en ce moment nous avons de moins en moins de grippe et de plus en plus de CoVID. Après, l’enquête sur les décès est quelque chose de très déli­cat puisque c’est assez diffi­cile de propo­ser un test post-mortem soit une autop­sie, les familles souvent le refusent mais par contre il n’y a pas de débat sur l’imputabilité, sur le fait que oui ou non ce décès serait comp­ta­bi­lisé, je crois qu’il ne faut pas rentrer dans ce genre de débat : dans une période épidé­mique, les décès, même s’il n’y a pas de tests, sont consi­dé­rés comme liés à l’infection virale, à l’épidémie, et il ne faut pas aller dans ce genre de sujet diffi­cile, pour les familles en parti­cu­lier qui, voilà, sont dans le deuil et n’ont pas besoin qu’on rajoute des inves­ti­ga­tions qui peuvent être pénibles.

Cette expli­ca­tion donne une idée de la rigueur avec laquelle ont été comp­ta­bi­li­sés les décès « dus à la CoVID » : le lien de cause à effet est auto­ma­ti­que­ment déduit de la présence de « deux ou trois cas » dans l’en­tou­rage du patient. Alors que, par la suite, on fera le procès des « complo­tistes » qui ont utilisé les données de phar­ma­co­vi­gi­lance pour aver­tir sur les risques d’ef­fets secon­daires graves chez les vaccinés…

➡ Dans les premières versions de cet article figu­raient ici les chapitres dépla­cés vers Saga de la chloroquine.

Transmission et immunité collective

Le Canard Enchaîné, 3 juin 2020

Fin mai 2020, les courbes de morta­lité par CoVID-19 étaient sur une pente descen­dante partout en Europe : le 21 mai, la France passait au-dessous de la barre des 100 décès quoti­diens et l’Espagne en dessous de 50. Le 28 mai, le ministre de la santé Olivier Véran annon­çait que le taux effec­tif de repro­duc­tion R0 dans l’Hexagone était retombé à 0.77 — ce qui, au passage, rendait inutile la propo­si­tion d’une appli­ca­tion de traçage StopCovidN27 initia­le­ment conçue pour un taux égal ou supé­rieur à 3. Au niveau de la confi­den­tia­lité, cette appli­ca­tion “made in France” lais­sait à dési­rer puis­qu’elle utili­sait le dispo­si­tif de sécu­rité reCAPTCHA de Google qui récu­père l’adresse IP de l’uti­li­sa­teur sur un serveur… améri­cain. Ce problème du CAPTCHA avait été signalé par la CNIL le 25 mai 2020N28.

Au niveau mondial à mi-mai 2020, la barre des 290 000 morts par CoVID-19 était fran­chie, corres­pon­dant à la four­chette basse de la morta­lité d’une grippe saison­nière selon l’OMS. On peut donc se deman­der si les épidé­mies de grippe à venir donne­ront lieu aux mêmes mesures de protec­tion sani­taire que celle du SARS-CoV‑2 en 2020…

Interrogés par les médias, les experts — qui ne disposent d’au­cune donnée fiable pour appuyer leurs propos — sont parta­gés sur les raisons de l’ac­cal­mie : effet du confi­ne­ment, d’un meilleur respect des gestes barrières, du port du masque, des tests systé­ma­tiques, du chan­ge­ment de saison ? Ou une combi­nai­son de ces facteurs ? La compa­rai­son des courbes de morta­lité et leur répar­ti­tion par âges dans diffé­rentes villes et régions de France pour­rait four­nir un indice de la qualité du dépis­tage et de la prise en charge des personnes infec­tées (19 mai 2020A65) :

Source : A63

La fin de l’épi­dé­mie est condi­tion­née par le fran­chis­se­ment d’un seuil de pour­cen­tage de personnes immu­ni­sées par l’ex­po­si­tion au virus, sous réserve que cette immu­nité soit effec­tive et assez longue, ce qui n’est pas encore certain avec le SARS-CoV‑2 (voir ci-dessous). En extra­po­lant à partir des données actuelles, Xavier Deparis écri­vait à ce sujet (4 avril 2020A85) :

Pour que l’épidémie cesse, il faudra atteindre une immu­nité de masse. Par exemple, pour la rougeole, le seuil est de 95%. Ceci signi­fie que lorsque 95% de la popu­la­tion est immu­ni­sée contre la rougeole, le virus de la rougeole ne peut plus circu­ler dans la popu­la­tion et les cas de rougeole dispa­raissent ou sont extrê­me­ment rares. Dans le cas du COVID-19, compte-tenu de sa conta­gio­sité heureu­se­ment moindre que celle de la rougeole, il est possible de consi­dé­rer qu’une immu­nité de masse de l’ordre de 75% stop­pera l’épidémie. Seuls quelques cas ou foyers ponc­tuels conti­nue­ront à être obser­vés, passé ce seuil. Donc, pour un million de personnes expo­sées au COVID-19, nous décomp­te­rons en fin d’épidémie 750 000 personnes conta­mi­nées. Sur ces 750 000 personnes, 1% auront fait une forme sévère de la mala­die néces­si­tant une hospi­ta­li­sa­tion, soit 7500, dont une sur six sera décé­dée, soit 1250 [par million d’individus].

Ce calcul faisait anti­ci­per une borne supé­rieure de 83 000 morts en France. Le seul moyen d’évi­ter un bilan aussi élevé est de mettre au point des procé­dures de prise en charge des patients au stade initial de l’in­fec­tion avec des trai­te­ments adap­tés à leur cas. Prendre exemple sur l’Allemagne qui affiche 7 fois moins de décès dans des condi­tions sani­taires simi­laires à celles de la France…

Le seuil de 70% pour l’ac­qui­si­tion d’une immu­nité collec­tive au SARS-CoV‑2 a été évalué au doigt mouillé à partir d’un modèle simple de trans­mis­sion basé sur une homo­gé­néité « où nous aurions grosso modo tous la même proba­bi­lité d’infecter n’importe quel autre indi­vidu » (22 mai 2020A59) : si R0 est le facteur de trans­mis­sion, le seuil théo­rique devrait être 100 x (1 – 1/R0). Nous avons vu que l’uni­cité de R0 était loin d’être le cas si l’on tient compte de l’exis­tence de « super-contaminateurs » dont la charge virale serait un million de fois supé­rieure à celle des autres sujets infec­tés (voir Dépister ci-dessus). On observe donc plutôt des clus­ters de conta­mi­na­tion induits par des réunions dans un espace clos (réunions fami­liales etc.) en présence d’au moins une personne super-contaminatrice… La trans­mis­sion par les « aéro­sols » — les micro­par­ti­cules émises par des personnes conta­mi­nées — est trop négli­gée dans les pratiques de port du masque en milieu fermé (Dupagne D, 2021A20). L’évolution n’est plus expo­nen­tielle mais les chaînes de conta­mi­na­tion forment une arbo­res­cence (20 mai 2020A64) :

Chaîne de conta­mi­na­tion dans un espace hété­ro­gène. Source : A64

Ce modèle de trans­mis­sion prédi­sait une deuxième vague de conta­mi­na­tion, en automne, nette­ment moins impor­tante que celle anti­ci­pée par le modèle SIR. Il semble que cette prédic­tion se soit avérée exacte. Toutefois, on ne connaît pas l’évo­lu­tion dans le temps de cette hété­ro­gé­néité. Lise Barnéoud écri­vait (22 mai 2020A59) :

« Notre réseau est peut-être hété­ro­gène actuel­le­ment parce que les travailleurs essen­tiels sont au front alors que la plupart d’entre nous sont à la maison », souligne Nathalie Dean, biosta­tis­ti­cienne à l’Université de Floride. Mais que se passe-t-il en « temps de paix » ? « Notre struc­ture en réseau ne tendrait-elle pas à deve­nir plus homo­gène ? » Ce serait pour le coup une très mauvaise nouvelle. Chacun de nous devien­drait une porte ouverte au virus, qui pour­rait alors entrer de toute part dans l’organisme géant de la popu­la­tion. Ce qui se tradui­rait par une deuxième vague catastrophique.

Avec des modèles prenant en compte les situa­tions locales réelles, des épidé­mio­lo­gistes situaient le seuil d’im­mu­nité collec­tive entre 10 et 20%. Le facteur de repro­duc­tion R0 n’est donc pas suffi­sant pour prédire l’éten­due de l’épi­dé­mie. Une équipe de mathé­ma­ti­ciens concluait (16 avril 2020A82) :

[…] Nous réité­rons que lorsque l’on tient compte de la distri­bu­tion complète des cas secon­daires causés par une personne infec­tée, il n’y a pas de rela­tion directe entre R0 et la taille d’une vague de conta­mi­na­tion. Nous insis­tons égale­ment sur le fait que R0 et la distri­bu­tion complète des cas secon­daires ne sont pas des proprié­tés de la mala­die elle-même, mais plutôt des proprié­tés du patho­gène, de la popu­la­tion hôte et du contexte de l’épi­dé­mie. Néanmoins, nous four­nis­sons une métho­do­lo­gie simple pour traduire les esti­ma­tions de l’hé­té­ro­gé­néité de la trans­mis­sion en prévi­sions épidé­miques. Dans l’en­semble, la prévi­sion de la taille de l’épi­dé­mie sur la base de données précoces est un défi incroya­ble­ment complexe, mais qui est de plus en plus à portée de main en raison de nouvelles analyses mathé­ma­tiques et d’une commu­ni­ca­tion plus rapide des données de santé publique.

Il reste que la trans­mis­sion du virus reste condi­tion­née par la distan­cia­tion physique. L’hypothèse d’un seuil moins élevé pour l’im­mu­nité collec­tive ne devrait donc pas servir de prétexte au relâ­che­ment de toute précau­tion sanitaire.

Malgré les échecs de ces modé­li­sa­tions prédic­tives basées sur une valeur fixe du R0, les épidé­mio­lo­gistes ont conti­nué à (pré-)publier des « résul­tats » utili­sés pour donner un vernis scien­ti­fique aux déci­sions des auto­ri­tés sani­taires. Par exemple, l’étude menée à l’Institut Pasteur (Bosetti P et al., 6 septembre 2021A15) prédi­sait une forte inci­dence des hospi­ta­li­sa­tions chez les personnes non-vaccinées de plus de 60 ans : « Dans notre scéna­rio de réfé­rence, les personnes non-vaccinées de plus de 60 ans repré­sentent 3% de la popu­la­tion mais 43% des hospi­ta­li­sa­tions ». Calcul basé sur un R0 arbi­trai­re­ment fixé à 5, et résul­tat en contra­dic­tion avec les données de morta­lité clas­sées par tranches d’âges et statut vacci­nal dans plusieurs États améri­cains. Ces données de John Hopkins University ont été repro­duites sur un post de Patrice Gibertie (19 septembre 2021N29) qui remarque avec justesse :

Jadis les sovié­tiques dispo­saient de la meilleure école de mathé­ma­ti­ciens du monde, ils obte­naient des prévi­sions tota­le­ment fausses à partir de construc­tions mathé­ma­tiques merveilleu­se­ment justes. Un bon data analyste observe des données justes et il explique, il ne s’agit pas de prévi­sions mais d’observations, c’est toute la différence !

L’épidémiologiste Sunetra Gupta, au Royaume-Uni, défen­dait un modèle opposé de celui de Neil Ferguson à l’Imperial College. Alors que Ferguson, sur la seule base des tests séro­lo­giques, affir­mait que la CoVID-19 aurait touché une très petite frac­tion de la popu­la­tion et qu’elle restait une mala­die grave à forte léta­lité, Gupta esti­mait au contraire que près de 50% de la popu­la­tion aurait été expo­sée au virus et que le taux de léta­lité ne dépas­se­rait pas 0.1% : « Quelque part entre 0.01 et 0.1% ». Elle décla­rait (21 mai 2020A60) :

Dans presque tous les contextes, nous avons vu l’épidémie croître, s’in­ver­ser et dispa­raître — presque comme une horloge. Différents pays ont eu des poli­tiques de confi­ne­ment diffé­rentes, et pour­tant ce que nous avons observé est presque un modèle de compor­te­ment uniforme très cohé­rent avec le modèle SIR [Susceptible, Infectious, RemovedN25]. Pour moi, cela suggère qu’une grande partie de la force en jeu est due à la consti­tu­tion de l’im­mu­nité. Je pense que c’est une expli­ca­tion plus parci­mo­nieuse que celle qui implique que dans chaque pays le confi­ne­ment (ou divers degrés de confi­ne­ment, y compris aucun confi­ne­ment) ait eu le même effet.

La jour­na­liste F Sayers expli­quait (21 mai 2020A60) :

Selon elle, les études d’an­ti­corps, bien qu’u­tiles, n’in­diquent pas le véri­table niveau d’ex­po­si­tion ou le niveau d’im­mu­nité. Premièrement, de nombreux tests d’an­ti­corps sont « extrê­me­ment peu fiables » et reposent sur des groupes repré­sen­ta­tifs diffi­ciles à construire. Mais, plus impor­tant encore, de nombreuses personnes qui ont été expo­sées au virus béné­fi­cie­raient d’autres types d’im­mu­nité qui n’ap­pa­raissent pas dans les tests d’an­ti­corps — soit pour des raisons géné­tiques, soit en raison d’im­mu­ni­tés préexis­tantes à des coro­na­vi­rus appa­ren­tés tels que le rhume. […]

Elle ne croit pas que le taux de R0 soit un outil utile pour prendre des déci­sions sur les poli­tiques gouver­ne­men­tales, car un taux de R0 dépend « prin­ci­pa­le­ment du nombre de personnes immu­ni­sées » et nous n’avons pas cette infor­ma­tion. Elle consi­dère que les nombres de décès sont la seule mesure fiable et que le nombre de cas ne devrait même pas être pris en compte car il dépend forte­ment de la quan­tité de tests effectués.

Début juin 2020, des données nouvelles ont été publiées qui renfor­çaient l’hy­po­thèse de l’ac­qui­si­tion par certains groupes humains d’une immu­nité adap­ta­tive suite à l’ex­po­si­tion anté­rieure à d’autres agents infec­tieux. On cite pour exemple le cas de personnes âgées qui résis­taient bien au virus de la grippe H1N1, ayant conservé une réponse cyto­toxique CD8 acquise contre d’autres souches de virus qui circu­laient dans les décen­nies précé­dentes. Alba Grifoni et al. (14 mai 2020A67) ont montré qu’il exis­tait des lympho­cytes T CD4+N30 protec­teurs du SARS-CoV‑2 chez 40 à 60% des personnes qui n’avaient pas été expo­sées à ce virus, ce que l’on peut quali­fier d’immu­nité croi­sée.

Source incon­nue

Fin mai 2020 a été publiée une expli­ca­tion du fait que les enfants sont nette­ment mieux proté­gés contre le SARS-CoV‑2. Plusieurs facteurs entre­raient en compte, entre autres qu’ils ont déve­loppé des anti­corps lors d’ex­po­si­tions à d’autres virus auxquels ils étaient plus sensibles que les personnes âgées. Les auteurs de l’étude commen­taient (Carsetti R et al., 1er juin 2020A56) :

Chez l’homme, les anti­corps natu­rels sont produits par les MBC [lympho­cytes B à mémoireN31] innés ou IgM [N32], une popu­la­tion de MBC qui est géné­rée indé­pen­dam­ment des centres germi­na­tifs et qui est la plus abon­dante chez les enfants. […] À partir de cette popu­la­tion de cellules B, triées dans le sang de jeunes adultes jamais expo­sés au virus de la grippe aviaire, nous avons cloné des anti­corps humains capables de neutra­li­ser divers sous-types de grippe H1, H2, H5, H6, H8 et H911. Ainsi, les MBC innés ou IgM peuvent se lier à de nombreux micro-organismes incon­nus différents. […]

Avec le vieillis­se­ment, la malnu­tri­tion, l’im­mu­no­sup­pres­sion et les états de comor­bi­dité, notre système immu­ni­taire perd la capa­cité de s’adap­ter à la nouveauté. Bien que les vaccins soient la voie à suivre, dans des situa­tions d’ur­gence telles que la pandé­mie de COVID-19, l’en­quête et l’uti­li­sa­tion d’ou­tils immu­ni­taires dont la nature a doté les enfants pour­raient amélio­rer les résul­tats de la gestion.

À l’IHU de Marseille, les cher­cheurs ont signalé qu’un grand nombre d’en­fants avaient fabri­qué des anti­corps contre les coro­na­vi­rus en circu­la­tion qui les touchent majo­ri­tai­re­ment lors d’épi­dé­mies annuelles, et que cette immu­nité était suscep­tible de les proté­ger aussi bien contre le SARS-CoV‑2 (2 juin 2020A54).

La campagne de tests séro­lo­giques d’an­ti­corps — qui battait son plein début juin 2020 — est-elle légi­time pour offrir des « passe­ports d’im­mu­nité » dans le cadre du décon­fi­ne­ment ? L’OMS en doutait, mais des cher­cheurs s’éle­vaient contre cette recherche à tout prix d’une preuve factuelle de leur effi­ca­cité. Weinstein MC et al. écri­vaient dans le NEJM (5 juin 2020A51) :

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a publié les lignes direc­trices suivantes : « À ce stade de la pandé­mie, il n’y a pas suffi­sam­ment de preuves de l’ef­fi­ca­cité de l’im­mu­nité à média­tion par anti­corps pour garan­tir l’exac­ti­tude d’un “passe­port d’im­mu­nité” ou d’un “certi­fi­cat sans risque”. »

L’OMS a raison de noter les nombreuses incer­ti­tudes. Les anti­corps confèrent-ils une immu­nité et, si oui, pendant combien de temps ? Quelle est la préci­sion du test d’an­ti­corps ? Quels sont les préju­dices indi­vi­duels et collec­tifs qui peuvent être causés si des personnes sans réelle immu­nité sont certi­fiées pour retour­ner sur le lieu de travail ? Quelle est la mesure du danger que des personnes déses­pé­rées de retour­ner au travail cherchent à s’ex­po­ser inten­tion­nel­le­ment au virus dans l’es­poir de déve­lop­per des anticorps ?

Mais nous pensons que l’OMS a tout à fait tort de suggé­rer que nous ne pouvons pas agir tant que nous ne garan­tis­sons pas l’exac­ti­tude du proces­sus de certi­fi­ca­tion d’im­mu­nité. Des preuves irré­fu­tables et exigeantes peuvent être appro­priées dans le monde étroit de la recherche scien­ti­fique savante. Mais dans le contexte d’une pandé­mie qui fait rage, nous n’avons tout simple­ment pas le luxe de suspendre les déci­sions jusqu’à ce que toutes les preuves perti­nentes puissent être rassem­blées. Ne pas agir est en soi une action qui entraîne des coûts et des consé­quences sani­taires considérables.

Less auteurs pour­sui­vaient en nous rame­nant au débat de la méde­cine fondée sur les faits (EBMN33) évoqué dans la controverse sur l'hydroxychloroquine (5 juin 2020A51) :

Pour les soignants, agir à partir d’ infor­ma­tions incom­plètes n’est pas une idée révo­lu­tion­naire. Pratiquer la méde­cine signi­fie s’ap­puyer sur des preuves impar­faites pour équi­li­brer au jour le jour les béné­fices et risques. Les méde­cins utilisent quoti­dien­ne­ment des tests d’une préci­sion infé­rieure à 100%, sachant qu’il y aura toujours des faux posi­tifs et des faux néga­tifs. Lorsque nous jugeons que les avan­tages probables d’agir sur un diag­nos­tic correct l’emportent sur les incon­vé­nients possibles d’une action erro­née sur un diag­nos­tic incor­rect, nous agis­sons. Nous choi­sis­sons de réali­ser des appen­di­cec­to­mies, par exemple, même si nous avons rare­ment des preuves irré­fu­tables que l’ap­pen­dice d’un patient est enflammé. Bien que nous arri­vions à des poli­tiques de santé publique et à des déci­sions cliniques par diffé­rentes voies, dans les deux domaines, nous devons souvent faire des choix avec des preuves moins que parfaites. […]

Ceux qui pensent qu’au­cun avan­tage écono­mique ne justi­fie le risque de propa­ga­tion de la CoVID-19 peuvent se réfu­gier dans le choix de ne pas rouvrir l’éco­no­mie jusqu’à ce que toute la popu­la­tion soit couverte par un vaccin complè­te­ment effi­cace ou qu’un trai­te­ment haute­ment effi­cace soit large­ment dispo­nible. À l’autre extrême se trouve la solu­tion trou­vée par ceux qui voudraient rouvrir l’éco­no­mie sans tenir compte des risques que les travailleurs indi­vi­duels encour­raient et impo­se­raient aux autres. […]

[…] nous avons suffi­sam­ment de preuves et d’avis d’ex­perts pour prendre une déci­sion éclai­rée aujourd’­hui. Et nous pouvons mettre en place des systèmes de surveillance pour tirer des ensei­gne­ments de cette déci­sion afin de pouvoir faire des choix encore meilleurs demain.

Fin juin 2020, on a assisté en Europe à ce que des propos alar­mistes dési­gnaient comme une deuxième vague marquée par des clus­ters impor­tants d’in­fec­tion, notam­ment autour d’abat­toirs en Allemagne. Certains commen­ta­teurs objec­taient que les statis­tiques enre­gis­traient plus de cas d’in­fec­tions du simple fait de la géné­ra­li­sa­tion des tests, alors que le discours offi­ciel mettait plutôt en garde contre le non-respect des règles sanitaires.

Le virus était en circu­la­tion « à bas bruit » chez des sujets testés posi­tifs non-symptomatiques, ce qui avait pour consé­quence directe que le taux de léta­lité (rapport du nombre d’in­di­vi­dus décé­dés aux nombre d’in­di­vi­dus infec­tés) dimi­nuait mathé­ma­ti­que­ment. C’était le cas aux États-Unis qui prati­quaient un dépis­tage à grande échelle fin juin 2020. Mais Christian Perronne semblait igno­rer ce fait quand il affir­mait que la léta­lité cinq fois plus faible aux USA qu’en France prou­ve­rait que notre prise en charge des patients est inadéquate…

Il se peut aussi que le SARS-CoV‑2 ait perdu de sa viru­lence : au Royaume-Uni, les taux de décès de patients hospi­ta­li­sés fin juin 2020 — donc symp­to­ma­tiques — étaient le quart de ceux pendant le pic de la vague initiale (26 juin 2020A47). Toutefois, début juillet 2020 l’OMS signa­lait que la pandé­mie était encore en pleine expan­sion, entre autres « hors de contrôle » aux États-Unis où le nombre de morts était vrai­sem­bla­ble­ment sous-évalué (1er juillet 2020A46), en Inde et en Amérique du Sud : Brésil, Chili… Des clus­ters inquié­tants se sont produits en Chine.

Dans sa lettre Spécial Coronavirus n°14 (3 juillet 2020), le Journal inter­na­tio­nal de méde­cine (JIM​.fr) souli­gnait l’ef­fet trompe-l’œil des statis­tiques compa­ra­tives entre les pays, les infor­ma­tions étant « parfois rassu­rantes lors­qu’elles proviennent de régions en phase précoce de décon­fi­ne­ment, souvent inquié­tantes quand elles émanent d’états touchés plus récem­ment » :

Impression renfor­cée lorsque l’on se penche à la fois sur l’évo­lu­tion du nombre de cas quoti­diens (tribu­taire des capa­ci­tés de dépis­tage par RT-PCR et donc le plus souvent en hausse) et sur celle du nombre jour­na­lier de morts impu­tables au virus.

Globalement si l’on se situe à l’échelle de la planète dans son ensemble, les données les plus fiables (nombre de décès) montrent un recul de la gravité de la pandé­mie avec par exemple 9796 décès le 30 avril 2020 contre 4193 le 1er juillet.

Au mois d’août 2020 a été émise l’hy­po­thèse d’une muta­tion du SARS-CoV2 qui l’au­rait rendu moins viru­lent, expli­quant le déca­lage entre une augmen­ta­tion signi­fi­ca­tive du nombre de cas mais pas de celui des décès. Cette hypo­thèse avait été écar­tée. Des infec­tio­logues (dont Karine Lacombe) ont toute­fois reconnu début septembre 2020 qu’une variante du virus serait effec­ti­ve­ment en circu­la­tion, mais qu’elle était déjà présente en mars-avril sur le sol français.

Cette décla­ra­tion est contre­dite par des travaux mention­nés par l’IHU de Marseille selon lesquels sept muta­tions auraient été repé­rées dès l’été 2020, lais­sant espé­rer un affai­blis­se­ment de leur léta­lité : « Les muta­tions que nous voyons sont asso­ciés avec la dégra­da­tion des orga­nismes [du virus]. Quand ça se passe, c’est que ça va mal pour la bestiole », décla­rait Didier Raoult (9 septembre 2020A39). Pour d’autres détails sur les muta­tions du SARS-CoV‑2, voir l’ar­ticle d’Anne Goffard (13 septembre 2020A36). Les données sont parta­gées sur la base de données GISAIDN34. Un tableau des variants présents sur le sol fran­çais fin août 2021 est affi­ché plus bas.

Le suivi sur la plate­forme NextstrainN35 qui, fin septembre 2020 , avait collecté près de 1500 génomes, montrait que des muta­tions de l’ARN du SARS-CoV‑2 étaient obser­vées envi­ron tous les 15 jours. Le virus s’adapte à de nouveaux terri­toires et de nouvelles popu­la­tions. SW Long et son équipe en ont séquencé les génomes dans la région de Houston (Texas) et observé (16 septembre 2020A33) :

Pratiquement toutes les souches de la deuxième vague ont un acide aminé de rempla­ce­ment Gly614 de la protéine de pointe, un poly­mor­phisme qui a été lié à une trans­mis­sion et une infec­ti­vité accrues. Les patients infec­tés par les souches variantes Gly614 avaient des charges virales signi­fi­ca­ti­ve­ment plus élevées dans le naso­pha­rynx lors du diag­nos­tic initial. Nous avons trouvé peu de preuves d’une rela­tion signi­fi­ca­tive entre les géno­types de virus et une modi­fi­ca­tion de la viru­lence souli­gnant le lien entre la gravité de la mala­die, les condi­tions médi­cales sous-jacentes et la géné­tique de l’hôte.

Au sujet de cet acide aminé 614 de la protéine de pointe, Anthony Fauci préci­sait (25 septembre 2020A32) :

[…] c’est la partie du virus qui se lie au récep­teur ACE2, et dans des études in vitro et d’autres études, il semble que cela se lie plus faci­le­ment au récep­teur, ce qui suggé­re­rait peut-être que cela signi­fie qu’il est plus trans­mis­sible. Pas grand-chose sur la viru­lence mais plus trans­mis­sible. La décou­verte de la domi­nance de ce virus muté coïn­cide avec les gros pics que nous avons vus dans ce pays, vous pouvez donc inter­pré­ter qu’il devient plus trans­mis­sible et que le pic est dû à la muta­tion. Ou vous pouvez dire que le virus qui s’est propagé si rapi­de­ment était le virus qui a conduit à cette muta­tion qui allait se propa­ger plus rapi­de­ment de toute façon, mais vous devez garder à l’es­prit qu’il y a une possi­bi­lité qu’ap­pa­raissent des muta­tions qui pour­raient avoir une signi­fi­ca­tion fonctionnelle.

Hélène Banoun, phar­ma­cienne biolo­giste ancien­ne­ment char­gée de recherches à l’INSERM, a essayé d’ex­pli­quer par l’évo­lu­tion du virus la perte de viru­lence appa­rente du SARS-CoV‑2. Elle confir­mait ses obser­va­tions à la fin de l’été (septembre 2020A34) :

Il n’est pas impos­sible que tous les coro­na­vi­rus des rhumes banals, lorsque qu’ils ont sauté de l’ani­mal à l’homme (ils sont tous à l’ori­gine respon­sables de zoonoses), aient commencé leur course évolutive comme le SARS-CoV‑2 avec une pandémie comme pour la Covid-19. Mais à l’époque les moyens d’in­ves­ti­ga­tions en viro­lo­gie et en biolo­gie moléculaire n’exis­taient pas et on ne les a pas repérés.

On connaît les autres coro­na­vi­rus des rhumes comme des virus banals ; les viro­lo­gistes alle­mands Ulf Dittmer et Christian Drosten pensent que le SARS-CoV‑2 pour­rait se trans­for­mer en virus de rhume banal (Dittmer et Drosten, 2020).

Cette évolution semble commune aux virus émergents (atténuation virale). Des muta­tions impor­tantes du point de vue évolutif sont appa­rues dans les gènes codant des protéines qui inter­agissent avec le système immu­ni­taire de l’hôte. Une des prin­ci­pales muta­tions (dans la polymérase virale) est logi­que­ment associée à une plus grande fréquence de muta­tions dans tout le génome. Cette fréquence fluc­tue au fil du temps et montre un pic au moment où l’épidémie a été la plus active. Ces deux phénomènes liés pour­raient donc expli­quer l’évolution vers un phénotype bénin du SARS-CoV‑2.

À mi-septembre 2020, Lise Barnéoud a cité de nombreux travaux sur l’im­mu­nité face au SARS-CoV‑2 dans son article Covid et immu­nité : des pistes négli­gées ?, concluant qu’on sous-estimait proba­ble­ment la part de la popu­la­tion immu­ni­sée. Elle écri­vait notam­ment au sujet des cellules T (15 septembre 2020A35) :

Pour les scien­ti­fiques, les lympho­cytes T sont les véri­tables chefs d’orchestre de notre système immunitaire.

Les études qui se sont penchées sur ces cellules en trouvent quasi systé­ma­ti­que­ment dans le sang des personnes qui ont été conta­mi­nées par le SARS-CoV‑2 (voir notam­ment les travaux menés à Strasbourg […], en Suède […], à Berlin […] ou en Californie […]). Tout comme les IgA, on en détecte égale­ment chez des personnes expo­sées au virus mais n’ayant jamais déve­loppé de symp­tômes et dont la séro­lo­gie clas­sique ne révèle aucun anti­corps circu­lant. Dans l’étude suédoise, parmi 30 personnes proches de cas diag­nos­ti­qués et 55 donneurs de sang, les deux tiers présen­taient des lympho­cytes T dans leur sang mais pas d’anticorps IgG anti SARS-CoV‑2.

Plus frap­pant encore : on retrouve des lympho­cytes T qui réagissent au SARS-CoV‑2 dans des échan­tillons de sang préle­vés… avant 2019, donc avant la pandé­mie ! Dans l’étude menée en Californie, de tels lympho­cytes étaient ainsi détec­tés dans la moitié des 20 échan­tillons de sang préle­vés entre 2015 et 2018. « Cela pour­rait reflé­ter l’existence, chez certains indi­vi­dus, d’une immu­nité croi­sée préexis­tante », concluent les auteurs. […]

Problème : mesu­rer et analy­ser ces lympho­cytes T néces­site des tech­niques d’analyse beau­coup plus lourdes et coûteuses que pour les anti­corps. Impossible pour l’heure de les tester en routine. […]

« Intuitivement, on peut penser que [les lympho­cytes T] nous protègent mais l’immunologie est l’endroit où l’intuition se meurt », dit Donna Farber, micro­bio­lo­giste à l’université Columbia (New York). […]

Cependant, cette vision tron­quée pour­rait nous four­voyer dans le déve­lop­pe­ment des vaccins. Bon nombre de projets se concentrent unique­ment sur les anti­corps circu­lants capables de neutra­li­ser une seule protéine du virus : la fameuse Spike [spicule].

Elle concluait (15 septembre 2020A35) :

La pandé­mie a révélé l’importance d’une réponse loca­li­sée et diffé­ren­ciée en fonc­tion des carac­té­ris­tiques des zones touchées. De même, il semble désor­mais néces­saire d’adopter un regard beau­coup plus terri­to­ria­lisé et diver­si­fié de notre corps pour appré­hen­der son immunité.

Début octobre 2020, les chiffres des conta­mi­na­tions et de hospi­ta­li­sa­tions, en France comme dans d’autres pays, ont suscité des commen­taires divi­sés entre ceux qui croyaient détec­ter une « crois­sance expo­nen­tielle » de l’épi­dé­mie CoVID-19 et ceux qui déce­laient au contraire un fléchis­se­ment de son inci­dence. Dominique Dupagne s’ap­puyait sur ces données pour conclure que nous ne serions pas au seuil d’une « deuxième vague » mais plutôt de « répliques » de moindre ampli­tude (1er octobre 2020A31) :

La rela­tion inverse entre l’intensité des répliques et l’ampleur de la première vague suivant les régions confirme s’il en était besoin que l’immunité collec­tive est réelle. Cette immu­nité collec­tive n’est pas correc­te­ment évaluée par le taux de sujets séro­lo­gi­que­ment posi­tifs, c’est à dire portant des anti­corps diri­gés contre le SARS-CoV2 (immu­nité humo­rale). Ce n’est pas surpre­nant car nous savons que l’immunité dite « cellu­laire », impos­sible à détec­ter par des analyses sanguines, joue un rôle impor­tant dans cette immu­nité collective.

Les hôpi­taux vont encore vivre des semaines diffi­ciles dans les zones où les répliques sont les plus fortes. Ils pour­raient être tran­si­toi­re­ment satu­rés, et ce risque justi­fie plei­ne­ment des mesures dras­tiques loca­li­sées comme la ferme­ture des bars et restau­rants à Marseille. Mais globa­le­ment, nous avons mangé notre pain noir.

Faut-il pour autant relâ­cher notre vigi­lance ? Certainement pas. Cette situa­tion a été permise par les mesures mises en place depuis plusieurs mois comme l’imposition du masque à l’intérieur des bâti­ments et l’incitation forte au télé­tra­vail. Il faudra conti­nuer à respec­ter ces mesures indis­pen­sables quelques mois.

Les statis­tiques ont malheu­reu­se­ment contre­dit cet opti­misme. Fin 2020, la deuxième vague (ou deuxième épidé­mie ?) est appa­rue, en France, comme plus coûteuse que la première en vies humaines :

Source : A3

Début 2020, le discours offi­ciel, en Europe et en Amérique du Nord, consis­tait à faire patien­ter la popu­la­tion dans l’at­tente d’une « immu­nité collec­tive » qui pour­rait acquise grâce à la vacci­na­tion de masse. Le premier ministre fran­çais Jean Castex l’an­non­çait à mi-mars « pour le 14 juillet 2021 »… Cette pers­pec­tive était illu­soire comme l’ex­po­sait un article de Nature (Aschwanden C, 18 mars 2020A22), cela pour cinq raisons :

  1. La capa­cité des vaccins à empê­cher la trans­mis­sion du virus est encore inconnue
  2. Le déploie­ment des vaccins est inégal selon les zones géogra­phiques, favo­ri­sant la résur­gence de nouveaux foyers de contamination
  3. Les variants modi­fient de manière impré­vi­sible les para­mètres de la contagion
  4. Aucune donnée fiable n’existe sur la durée de l’im­mu­nité acquise par la vacci­na­tion ou la maladie
  5. Les sujets vacci­nés, se perce­vant comme proté­gés, auront tendance à renon­cer aux gestes barrières et entrer en contact avec plus de personnes

Effectivement, à mi-juillet 2021, les statis­tiques d’in­ci­dence en Europe affi­chaient une forte dispa­rité entre les pays que les commen­ta­teurs peinaient à corré­ler avec les taux de vacci­na­tion et les propor­tions du (très conta­gieux) variant Delta :

Incidence du SARS-CoV‑2 en Europe à mi-juillet 2021

La piste de la « variolisation »

Cette piste a été suggé­rée par Monica Gandhi et George W Rutherford dans leur étude épidé­mio­lo­gique sur le port du masque (8 septembre 2020A40). Un extrait de leur article est dispo­nible en fran­çais (B‑A Gaüzère, 5 octobre 2020A30). Ils sont partis d’ob­ser­va­tions telles que :

Lors d’une épidé­mie surve­nue sur un bateau de croi­sière argen­tin fermé, où les passa­gers ont reçu des masques chirur­gi­caux et le person­nel des masques N95, le taux d’in­fec­tion asymp­to­ma­tique a été de 81 % versus 20 % lors des précé­dentes épidé­mies sur des bateaux de croi­sière sans masquage univer­sel. Lors de deux récentes flam­bées dans des usines alimen­taires améri­caines, où tous les travailleurs ont été obli­gés de porter des masques, la propor­tion d’in­fec­tions asymp­to­ma­tiques parmi plus de 500 personnes infec­tées a été de 95 %, 5 % seule­ment présen­tant des symp­tômes légers à modé­rés. Les taux de léta­lité dans les pays où le masquage est obli­ga­toire ou appli­qué à l’en­semble de la popu­la­tion sont restés faibles, même après la levée du confinement.

La vario­li­sa­tionN36 était un proces­sus par lequel les personnes sensibles à la variole étaient inocu­lées avec du maté­riel prélevé sur une vési­cule d’une personne atteinte de variole, dans le but de provo­quer une infec­tion légère et une immu­nité subsé­quente. La vario­li­sa­tion n’a été prati­quée que jusqu’à l’in­tro­duc­tion du vaccin vario­lique, qui a fina­le­ment éradi­qué la variole.

Une autre obser­va­tion est que la dose de virus reçue à l’in­fec­tion serait corré­lée à la gravité des symp­tômes obser­vés, comme véri­fié par une expé­ri­men­ta­tion animale : « […] des doses plus élevées de virus admi­nis­trées ont conduit à des mani­fes­ta­tions plus graves de Covid-19 dans un modèle de hamster syrien d’in­fec­tion par le SARS-CoV‑2 » (14 juillet 2020A43). Par consé­quent, bien qu’une personne proté­gée par un masque ne soit pas tota­le­ment à l’abri d’une conta­mi­na­tion, la faible quan­tité de virus trans­mis pour­rait induire chez elle une infec­tion asymp­to­ma­tique ou avec des symp­tômes très atté­nués (8 septembre 2020A40) :

Le taux typique d’in­fec­tion asymp­to­ma­tique par le SARS-CoV‑2 a été estimé à 40% par le CDC [Center for Disease Control aux USA] à la mi-juillet, mais les taux d’in­fec­tion asymp­to­ma­tique seraient supé­rieurs à 80% dans les milieux avec masquage facial univer­sel, ce qui four­nit des preuves d’ob­ser­va­tion pour cette hypo­thèse. Les pays qui ont adopté le masquage à l’échelle de la popu­la­tion ont obtenu de meilleurs résul­tats en termes de taux de mala­dies graves liées à la Covid et de décès, ce qui, dans des envi­ron­ne­ments où les tests sont limi­tés, suggère un passage des infec­tions symp­to­ma­tiques aux infec­tions asymp­to­ma­tiques. Une autre expé­rience du modèle de hamster syrien a simulé le masquage chirur­gi­cal des animaux et a montré qu’a­vec le masquage simulé, les hamsters étaient moins suscep­tibles d’être infec­tés, et s’ils étaient infec­tés, ils étaient soit asymp­to­ma­tiques ou avaient des symp­tômes plus légers que les hamsters non masqués.

COVID long

Fin 2021, on estime qu’en­vi­ron un patient COVID-19 sur quatre présente des symp­tômes sévères persis­tants, une forme de la mala­die dési­gnée comme « COVID long ». Une équipe de l’Université de Californie (Murphy WJ & DL Longo, 24 novembre 2021A9) a émis l’hy­po­thèse que « ces symp­tômes persis­tants ainsi que certains effets secon­daires des vaccins seraient liés à la réponse immu­ni­taire du patient » (Santélog, 28 novembre 2021N37) :

Lorsque le SARS-CoV‑2, le virus à l’ori­gine du COVID-19, pénètre dans le corps, sa protéine de pointe se lie au récep­teur ACE2, entrant dans la cellule. Le système immu­ni­taire réagit en produi­sant des anti­corps protec­teurs qui se lient au virus enva­his­sant, bloquant ou neutra­li­sant ses effets. Ces anti­corps protec­teurs peuvent égale­ment provo­quer des réponses immu­ni­taires avec des anti­corps anti-idiotypiques [voir : N38]. Au fil du temps, ces réponses anti-idiotypiques peuvent élimi­ner les anti­corps protec­teurs initiaux et poten­tiel­le­ment entraî­ner une effi­ca­cité limi­tée des théra­pies à base d’anticorps.

Ainsi, les anti­corps anti-idiotypiques peuvent cibler les mêmes récep­teurs ACE2 et, en bloquant ou en déclen­chant ces récep­teurs, peuvent affec­ter diverses fonc­tions normales de l’ACE2. Compte-tenu des fonc­tions critiques et de la large présence des récep­teurs ACE2 sur de nombreux types de cellules, ces réponses immu­ni­taires régu­la­trices pour­raient être respon­sables de certains des effets indé­si­rables ou durables signalés.

Ces réponses peuvent égale­ment expli­quer pour­quoi de tels effets à long terme peuvent se produire long­temps après la dispa­ri­tion de l’in­fec­tion virale.

Les auteurs précisent (Murphy WJ & DL Longo, 2021A9) :

Dans le cas de l’in­fec­tion par le SARS-CoV‑2, l’at­ten­tion se porte sur la protéine spike (S) et son utili­sa­tion critique du récep­teur de l’en­zyme de conver­sion de l’an­gio­ten­sine 2 (ACE2) pour péné­trer dans la cellule. Étant donné son rôle critique dans la régu­la­tion des réponses à l’an­gio­ten­sine, de nombreux effets physio­lo­giques peuvent être influen­cés par l’en­ga­ge­ment de l’ACE2 […]. La protéine S elle-même a un effet direct sur la suppres­sion de la signa­li­sa­tion de l’ACE2 par divers méca­nismes et peut égale­ment déclen­cher direc­te­ment des récep­teurs de type toll et induire des cyto­kines inflam­ma­toires […]. Les réponses anti-idiotypiques peuvent affec­ter la fonc­tion de l’ACE2, entraî­nant des effets simi­laires. Cependant, les évalua­tions précli­niques et cliniques des réponses des anti­corps aux vaccins contre le SARS-CoV‑2 ont porté unique­ment sur les réponses des Ab1 et l’ef­fi­ca­cité de neutra­li­sa­tion du virus. La déli­mi­ta­tion des réponses anti-idiotypiques poten­tielles présente des diffi­cul­tés inhé­rentes en raison de la nature poly­clo­nale des réponses, de leur ciné­tique dyna­mique et de la présence simul­ta­née d’an­ti­corps Ab1 et Ab2. En outre, l’ex­pres­sion de l’ACE2 dans les cellules et les tissus peut être variable. Les diffé­rentes construc­tions vacci­nales (ARN, ADN, adéno­vi­rale et protéine) sont égale­ment suscep­tibles d’avoir des effets diffé­rents sur l’in­duc­tion d’Ab2 ou dans la média­tion des effets du vaccin, qui diffèrent des réponses à l’in­fec­tion. Certains effets hors cible peuvent ne pas être direc­te­ment liés aux réponses Ab2. L’association d’évé­ne­ments throm­bo­tiques avec certains vaccins contre le SARS-CoV‑2 chez les jeunes femmes et le rôle étio­lo­gique des anti­corps anti-plaquettaires facteur 4/polyanion peuvent être un effet du vecteur adéno­vi­ral. Toutefois, la myocar­dite signa­lée après l’ad­mi­nis­tra­tion d’un vaccin présente des simi­li­tudes frap­pantes avec celle asso­ciée aux anti­corps anti-Ab2 induits après certaines infec­tions virales […]. Les anti­corps anti-Ab2 pour­raient égale­ment être les média­teurs des effets neuro­lo­giques de l’in­fec­tion par le SARS-CoV‑2 ou des vaccins, étant donné l’ex­pres­sion de l’ACE2 dans les tissus neuro­naux, les effets neuro­pa­tho­lo­giques spéci­fiques de l’in­fec­tion par le SARS-CoV‑2 […] et la simi­li­tude de ces effets avec les effets neuro­lo­giques médiés par l’Ab2 obser­vés dans d’autres modèles viraux.

Il serait donc prudent de carac­té­ri­ser plei­ne­ment toutes les réponses des anti­corps et des cellules T au virus et aux vaccins, y compris les réponses Ab2 après quelque temps. […] Des recherches scien­ti­fiques fonda­men­tales beau­coup plus pous­sées sont néces­saires pour déter­mi­ner le rôle poten­tiel que l’im­mu­no­ré­gu­la­tion des réponses à média­tion humo­rale et cellu­laire par les idio­types peut jouer à la fois dans l’ef­fi­ca­cité anti­vi­rale et dans les effets secon­daires indé­si­rables de l’in­fec­tion par le SARS-CoV‑2 et des vaccins qui nous en protègent.

(Vaccins)

➡ Les para­graphes sur les vaccins ont été dépla­cés vers mon article CoVID-19 : vaccins.

(Traitements)

➡ Les para­graphes sur les trai­te­ments ont été dépla­cés vers mon article CoVID-19 : traitements.

Pillage de données personnelles

Une faille de sécu­rité infor­ma­tique a été signa­lée en France, fin août 2021, rendant accessible[s] […] plusieurs dizaines de milliers de résul­tats de tests [anti­gé­niques] avec les nom, prénom, genre, date de nais­sance, numéro de Sécurité sociale, adresse mail, numéro de télé­phone, adresse postale du patient (Hourdeaux J, 31 août 2021A13).

Ce grave inci­dent mérite d’être signalé parce qu’une telle collec­tion de données ouvre la porte à toutes sortes d’ar­naques infor­ma­tiques, entre autres l’usur­pa­tion d’iden­tité extrê­me­ment diffi­cile à contrer et à corri­ger. Sachant que ce trans­fert de données avait lieu par l’in­ter­mé­diaire d’un site WordPress (!) dont les réper­toires n’étaient pas proté­gés (!!), certains conte­nant (en clair) une sauve­garde de 700 000 entrées et des codes d’ac­cès à la base (!!!), ces données ont bien évidem­ment été collec­tées par les bots qui sans relâche exploitent les failles de sécu­rité infor­ma­tique pour mois­son­ner des infor­ma­tions reven­dues à des orga­ni­sa­tions malveillantes (ou à des entre­prises). Je peux confir­mer que des milliers de tenta­tives d’at­taque ont lieu quoti­dien­ne­ment sur n’im­porte quel système d’in­for­ma­tion — entre autres les CMS comme WordPress.

La fuite se produi­sait sur une plate­forme utili­sée par les phar­ma­ciens pour trans­mettre les données des tests anti­gé­niques vers le fichier SI-DEP qui centra­lise les données de ces tests. L’enquête a révélé que cette plate­forme offrait ses services (aux phar­ma­ciens) sans que son dossier d’ha­bi­li­ta­tion ait été validé… Sans aucun risque de sanc­tion (Hourdeaux J, 31 août 2021A13) :

La start-up joue en réalité sur une ambi­guïté tech­nique et une faille, juri­dique cette fois, lui permet­tant de contour­ner l’obligation d’habilitation. Tout d’abord, pour se connec­ter au SI-DEP, elle utilise les iden­ti­fiants profes­sion­nels de ses clients. Ainsi, pour le SI-DEP, ce sont les phar­ma­ciens, et non un sous-traitant, qui se connectent à son appli­ca­tion. Celle-ci ne semble pas capable de repé­rer que, en fait, ces données arrivent depuis les serveurs de Francetest. Ensuite, sur le plan juri­dique, si le minis­tère de la santé a bien mis en place une procé­dure d’habilitation, le décret du 12 mai 2020 régis­sant le SI-DEP ne prévoit aucune sanc­tion en cas de non-respect de celle-ci.

Les détails signa­lés par l’ar­ticle de Mediapart (et dans les commen­taires) donnent une idée du niveau d’in­com­pé­tence des personnes char­gées, en France, de la gestion de cette crise sani­taire. J’ai déjà signalé — plus haut dans la section Statistiques fiables ? — l’im­pos­si­bi­lité de croi­ser les données des bases SI-DEP et VAC-SI pour avoir une idée de l’ef­fi­ca­cité de la vacci­na­tion en termes de trans­mis­sion du virus.

Origine ?

Il existe une abon­dante litté­ra­ture sur la contro­verse au sujet de l’ori­gine (humaine, acci­den­telle ou natu­relle) du virus SARS-CoV‑2, entre autres les affir­ma­tions d’un ancien direc­teur du MI‑6 au Royaume-Uni (7 juin 2020A50). Des articles détaillés sur l’hy­po­thèse d’une « fuite de labo­ra­toire » ont été publié par Nicholson Baker dans le New York Magazine (4 janvier 2021A26) puis par le jour­na­liste Nicholas Wade dans le Bulletin of the Atomic Scientists (5 mai 2021A19). Auteur connu pour un ouvrage sur l’ori­gine géné­tique des races humaines décrié par la commu­nauté scien­ti­fique (Balter M, 2014N39), Wade écrit :

Contrairement aux jour­na­listes poli­tiques, les jour­na­listes scien­ti­fiques sont peu enclins au scep­ti­cisme quant aux moti­va­tions de leurs sources ; la plupart d’entre eux consi­dèrent que leur rôle consiste essen­tiel­le­ment à trans­mettre la sagesse des scien­ti­fiques aux masses ignorantes. […]

Une autre raison, peut-être, est la migra­tion d’une grande partie des médias vers la gauche du spectre poli­tique. Parce que le président Trump a dit que le virus s’était échappé d’un labo­ra­toire de Wuhan, les rédac­teurs en chef ont accordé peu de crédit à cette idée. Ils ont rejoint les viro­lo­gistes en consi­dé­rant l’éva­sion du labo­ra­toire comme une théo­rie de conspi­ra­tion à reje­ter. Sous l’ad­mi­nis­tra­tion Trump, ils n’ont eu aucun mal à reje­ter la posi­tion des services de rensei­gne­ment selon laquelle l’éva­sion de labo­ra­toire ne pouvait être exclue. Mais lorsqu’Avril Haines, la direc­trice du rensei­gne­ment natio­nal du président Biden, a dit la même chose, elle a elle aussi été large­ment igno­rée. Il ne s’agit pas de dire que les rédac­teurs auraient dû approu­ver le scéna­rio de l’éva­sion du labo­ra­toire, mais simple­ment qu’ils auraient dû explo­rer cette possi­bi­lité de manière complète et équitable.

Le site Independent Science NewsN40 parle du danger de déve­lop­pe­ment d’armes biolo­giques, aussi bien aux USA qu’en Chine, sous le couvert de recherches en « biodé­fense ». Sam Husseini écrit dans son article Ce virus provient-il d’un labo­ra­toire ? Peut-être pas — mais il expose la menace de la course aux armes biolo­giques (24 avril 2020A77) :

La « biodé­fense » implique une guerre biolo­gique tacite consis­tant à produire des agents patho­gènes plus dange­reux dans le but allé­gué de trou­ver un moyen de les combattre. Bien que ce travail semble avoir réussi à créer des agents mortels et infec­tieux, y compris des souches de grippe mortelles, une telle recherche de « défense » s’avère impuis­sante à nous défendre contre cette pandémie. […]

Pendant des années, de nombreux scien­ti­fiques ont soulevé des objec­tions aux travaux de labo­ra­toire sur les armes biolo­giques et la biodé­fense, parti­cu­liè­re­ment du fait que d’énormes augmen­ta­tions de finan­ce­ment ont eu lieu depuis le 11 Septembre. C’était parti­cu­liè­re­ment vrai après les attaques à l’an­thrax par cour­rier qui ont tué cinq personnes dans les semaines après le 11 Septembre, que le FBI a fina­le­ment impu­tées à un cher­cheur en biodé­fense du gouver­ne­ment améri­cain. Une étude de 2013 a révélé que le finan­ce­ment de la biodé­fense depuis 2001 avait tota­lisé au moins 78 milliards de dollars, et certai­ne­ment plus a été dépensé depuis lors. Cela a conduit à une proli­fé­ra­tion de labo­ra­toires, de scien­ti­fiques et de nouveaux orga­nismes, déclen­chant effec­ti­ve­ment une course aux armes biologiques.

À la suite de l’épi­dé­mie d’Ebola en Afrique de l’Ouest en 2014, le gouver­ne­ment améri­cain a suspendu le finan­ce­ment de ce qu’on appelle la recherche sur le « gain de fonc­tion » [GoF] de certains orga­nismes. Ce travail vise en fait à rendre les agents patho­gènes mortels encore plus mortels, et dans certains cas permettre la diffu­sion dans l’air d’agents patho­gènes qui ne le pouvaient pas aupa­ra­vant. Avec peu d’in­for­ma­tions en dehors du domaine, la suspen­sion de ces recherches a été levée fin 2017 [N41].

Pendant cette pause, des excep­tions de finan­ce­ment ont été faites pour de dange­reux travaux de labo­ra­toire sur le gain de fonc­tion. Cela compre­nait des travaux réali­sés conjoin­te­ment par des scien­ti­fiques améri­cains de l’Université de Caroline du Nord, de Harvard et du Wuhan Institute of Virology. Ce travail — qui avait un finan­ce­ment de l’USAID et EcoHealth Alliance non reconnu à l’ori­gine — a été publié en 2015 dans Nature Medicine [Menachery VD et al., 2015A99].

Une autre suspen­sion du finan­ce­ment améri­cain du labo­ra­toire de Wuhan (WIV) a eu lieu en 2018 dans des circons­tances rappe­lées par Leonid Schneider (9 juin 2021A17) :

Le finan­ce­ment de l’Alliance EcoHealth de [Peter] Daszak à WIV a été tempo­rai­re­ment suspendu en 2018 préci­sé­ment en raison de la crainte d’une fuite invo­lon­taire de patho­gènes, mais par la suite toutes les socié­tés scien­ti­fiques des États-Unis et 77 lauréats du prix Nobel ont protesté [Gorman J, 21 mai 2020A61] et l’argent a recom­mencé à couler.

Voir aussi l’ar­ticle d’Aksel Fridstrøm (10 septembre 2020A37). Le résumé de l’ar­ticle de Menachery VD et al. — publié en 2015A99 — est d’une actua­lité stupé­fiante pour ceux qui prennent le monde de la recherche en viro­lo­gie pour celui des bisou­nours :

L’émergence du coro­na­vi­rus du syndrome respi­ra­toire aigu sévère (SARS-CoV) et du syndrome respi­ra­toire du Moyen-Orient (MERS)-CoV souligne la menace d’évé­ne­ments de trans­mis­sion inter-espèces condui­sant à des épidé­mies chez l’homme. Nous exami­nons ici le poten­tiel de mala­die d’un virus de type SRAS, SHC014-CoV, qui circule actuel­le­ment dans les popu­la­tions de chauves-souris chinoises fer à cheval [N42].

En utili­sant le système de géné­tique inverse SARS-CoV [N43], nous avons généré et carac­té­risé un virus chimé­rique expri­mant la pointe du coro­na­vi­rus de chauve-souris SHC014 dans un sque­lette SARS-CoV adapté à la souris. Les résul­tats indiquent que les virus du groupe 2b codant pour la pointe SHC014 dans une série [back­bone] sauvage peuvent utili­ser effi­ca­ce­ment plusieurs ortho­logues [N44] de l’en­zyme de conver­sion de l’an­gio­ten­sine humaine II (ACE2N45), se répli­quer effi­ca­ce­ment dans les cellules des voies respi­ra­toires humaines primaires et atteindre des concen­tra­tions in vitro équi­va­lentes à des souches épidé­miques de SARS-CoV. De plus, des expé­riences in vivo démontrent la répli­ca­tion du virus chimé­rique dans le poumon de souris avec une patho­ge­nèse notable. L’évaluation des moda­li­tés immu­no­thé­ra­peu­tiques et prophy­lac­tiques basées sur le SRAS a révélé une faible effi­ca­cité ; les approches à base d’an­ti­corps mono­clo­naux et de vaccins n’ont pas réussi à neutra­li­ser et à proté­ger contre l’in­fec­tion par les CoV en utili­sant la nouvelle protéine de pointeN46.

Sur la base de ces résul­tats, nous avons dérivé synthé­ti­que­ment un virus recom­bi­nant infec­tieux SHC014 de pleine longueur et démon­trons une répli­ca­tion virale robuste à la fois in vitro et in vivo. Nos travaux suggèrent un risque poten­tiel de réémer­gence du SARS-CoV à partir de virus circu­lant actuel­le­ment dans les popu­la­tions de chauves-souris.

La thèse de Sam Husseini — et d’autres auteurs promp­te­ment quali­fiés de « margi­naux » — se résume en 6 points :

  1. Des orga­nismes de recherche gouver­ne­men­taux de type P4 (très haute sécu­rité) procèdent à des expé­riences sur des virus visant à leur faire acqué­rir des avan­tages sélec­tifs en termes de conta­gio­sité et de léta­lité, pudi­que­ment appe­lés « gain de fonc­tion » (gain-of-function).
  2. Officiellement, ces travaux sont menés dans le but de déve­lop­per des stra­té­gies de « biodé­fense » et des trai­te­ments face à toute mala­die causée par un virus du même type — voir les recom­man­da­tions d’un groupe de travail du National Science Advisory Board for Biosecurity aux USA en 2016N47. C’est pour­quoi leurs souches sont issues d’es­pèces animales connues pour la conta­mi­na­tion d’hu­mains pouvant déclen­cher des épidé­mies (zoonosesN48).
  3. Des problèmes de sécu­rité ont été signa­lés dans les centres de recherche. Des acci­dents ont déjà eu lieu, ainsi que des malver­sa­tions qui pouvaient mener à une catas­trophe sani­taire, comme les attaques à l’an­thrax aux USA en 2001. Ces attaques ont suscité une panique dans le person­nel poli­tique, nour­ris­sant la propa­gande pour une « guerre contre le terro­risme » qui a conduit aux inter­ven­tions en Afghanistan et en Irak.
  4. La dérive vers la fabri­ca­tion d’armes biolo­giques est possible, si ce n’est inévi­table dans certains pays soumis à des régimes auto­ri­taires. Cette ques­tion a été posée en 2004 par le SGDSN (Secrétariat géné­ral à la Défense et à la Sécurité natio­nale) lors de la mise en place à Wuhan d’un labo­ra­toire P4 en colla­bo­ra­tion avec le P4 Jean Mérieux-Inserm de Lyon Bron.
  5. La coopé­ra­tion franco-chinoise n’a jamais démarré : en 2017, cinquante cher­cheurs fran­çais devaient y travailler en rési­dence pour amélio­rer le niveau de biosé­cu­rité, mais ce projet n’a pas été exécuté. En janvier 2018, des membres de l’ambassade améri­caine visitent les locaux du P4 de Wuhan et alertent Washington de l’insuffisance des mesures de sécu­rité prises dans un lieu où l’on étudie les coro­na­vi­rus issus de chauves-souris (17 avril 2020A80). En 2019, la mise en place d’un bouclier sani­taire pour la protec­tion de la province du Yunnan incluant les Instituts Pasteur France et des antennes de la fonda­tion Mérieux au Laos, Cambodge et Bangladesh échouait pareillement.
  6. La possi­bi­lité de l’ori­gine acci­den­telle du SARS-CoV‑2 du labo­ra­toire P4 de Wuhan est donc légi­ti­me­ment évoquée. Avec trois hypo­thèses : celle d’une simple (mais très problé­ma­tique) faille de sécu­rité, celle de la dissé­mi­na­tion acci­den­telle d’un produit destiné à des armes biolo­giques, ou celle de la dissé­mi­na­tion inten­tion­nelle. Seule la troi­sième peut être quali­fié de « théo­rie de complot ».

La première hypo­thèse (acci­dent) est à elle seule lourde de consé­quences sur le plan poli­tique. Elle dérange notam­ment ceux qui essaient de contre­car­rer les affir­ma­tions de Donald Trump accu­sant la Chine de n’avoir rien fait pour éviter la pandé­mie. Des personnes quali­fiées se sont donc mobi­li­sées afin de prou­ver que le SARS-CoV‑2 n’avait pas été « trafi­qué » dans un labo­ra­toire et qu’il prove­nait direc­te­ment d’une lignée animale.

Ce dilemne est décrit par Rowan Jacobsen (9 septembre 2020A38) comme un « abso­lu­tisme malsain ». Il décrit dans un article le long parcours d’Alina Chan, cher­cheuse en biolo­gie molé­cu­laire au Broad Institute du MIT et de Harvard qui a mené une enquête sur l’éven­tua­lité d’une origine acci­den­telle du SARS-Cov‑2 après avoir constaté que ce virus était déjà adapté aux humains en début de l’épi­dé­mie — voir sa prépu­bli­ca­tion du 2 mai 2020A74. Jacobsen ajoute (9 septembre 2020A38) :

Nier la possi­bi­lité d’un inci­dent catas­tro­phique comme celui-ci pour­rait donc être consi­déré comme une forme de préser­va­tion de carrière. Richard Ebright, micro­bio­lo­giste de Rutgers et autre membre fonda­teur du Cambridge Working Group [N49] m’a dit : « Pour le sous-ensemble substan­tiel de viro­logues qui effec­tuent des recherches sur le gain de fonc­tion, éviter des coupes de finan­ce­ment de la recherche, éviter la mise en œuvre de normes de biosé­cu­rité appro­priées et la mise en œuvre d’une super­vi­sion appro­priée de la recherche sont de puis­sants facteurs de moti­va­tion ». Antonio Regalado, éditeur en biomé­de­cine du MIT Technology Review, l’a exprimé plus fran­che­ment : « S’il s’avé­rait que la CoVID-19 prove­nait d’un labo­ra­toire », a‑t-il tweeté, « cela brise­rait l’édi­fice scien­ti­fique de haut en bas. »

Sam Husseini a répondu à ces tenta­tives de désa­mor­çage de suspi­cions qui pouvaient produire l’ef­fet d’une bombe… Il cite la lettre aux éditeurs de Nature Medicine signée par Andersen KG et quatre collègues (17 mars 2020A92) affir­mant :

Il est peu probable que le SARS-CoV‑2 soit apparu par mani­pu­la­tion en labo­ra­toire d’un coro­na­vi­rus appa­renté au SARS-CoV. Comme indi­qué ci-dessus, le RBD (Receptor Binding Domain) du SARS-CoV‑2 est opti­misé pour se lier à l’ACE2 humain avec une solu­tion effi­cace diffé­rente de celles prédites précé­dem­ment […]. De plus, si une mani­pu­la­tion géné­tique avait été effec­tuée, l’un des nombreux systèmes de géné­tique inverse dispo­nibles pour les béta­co­ro­na­vi­rus aurait proba­ble­ment été utilisé […]. Cependant, les données géné­tiques montrent irré­fu­ta­ble­ment que le SARS-CoV‑2 n’est dérivé d’au­cune série [back­bone] de virus précé­dem­ment utilisée […].

Cet argu­ment a été diffusé très large­ment comme preuve irré­fu­table que le virus ne pouvait pas être issu d’un labo­ra­toire. Il est le plus souvent énoncé sur un bruit de fond qui mélange les conspi­ra­tion­nistes (hypo­thèse 3) avec ceux qui évoquent la fabri­ca­tion d’armes biolo­giques (hypo­thèse 2) et même ceux qui se contentent de la possi­bi­lité d’une erreur humaine (hypo­thèse 1). Husseini remarque (24 avril 2020A77) :

Bien que les scien­ti­fiques affirment qu’il n’y a pas de « signa­ture » de labo­ra­toire connue dans l’ARN du SARS-Cov‑2, leur argu­ment ne tient pas compte d’autres méthodes de labo­ra­toire qui auraient pu créer des muta­tions de coro­na­vi­rus sans lais­ser une telle signature.

Le cher­cheur en biochi­mie Richard Ebright, de l’Université de Rutgers aux USA, répon­dait dans un message à Meryl Nass, lanceuse d’alerte sur les déve­lop­pe­ments d’armes biolo­giques (24 avril 2020A77) :

La séquence du génome du SARS-CoV‑2 n’a aucune signa­ture de mani­pu­la­tion humaine.

Cela exclut les types de recherche sur le gain de fonc­tion (GoF) qui laissent des signa­tures de mani­pu­la­tion humaine dans les séquences du génome (par exemple, l’uti­li­sa­tion de méthodes d’ADN recom­bi­nant pour construire des virus chimé­riques), mais n’ex­clut pas les types de recherche de GoF qui ne laissent pas de signa­tures (par exemple la trans­mis­sion en série chez les animaux). [Je souligne.]

Il est très facile d’imaginer l’équivalent des « 10 passages chez le furet » de Fouchier avec le virus de la grippe H5N1, mais, dans ce cas, avec 10 passages chez des primates non humains atteints de coro­na­vi­rus de chauve-souris RaTG13 ou de coro­na­vi­rus de chauve-souris KP876546.

Le dernier para­graphe fait allu­sion à une expé­rience menée sur le virus H1N1 dans un labo­ra­toire de Rotterdam auquel Ron Fouchier était ratta­ché (2012N50). Un édito­rial du New York Times l’évo­quait en ces termes (2012N51) :

La recherche la plus effrayante a été effec­tuée par des scien­ti­fiques du centre médi­cal Erasmus de Rotterdam, qui ont cher­ché à décou­vrir la proba­bi­lité que le virus de la « grippe aviaire », dési­gné par A(H5N1), mute d’une forme qui rare­ment infecte ou se propage chez les humains, vers une forme haute­ment trans­mis­sible par la toux ou les éternuements. […]

En travaillant avec des furets, l’ani­mal qui ressemble le plus aux humains pour sa réponse à la grippe, les cher­cheurs ont décou­vert que seule­ment cinq muta­tions géné­tiques permet­taient au virus de se propa­ger dans l’air d’un furet à l’autre tout en conser­vant sa létalité.

Ces résul­tats ont conduit à une demande sans précé­dent d’un conseil consul­ta­tif fédé­ral améri­cain que les cher­cheurs et les deux revues scien­ti­fiques qui envi­sagent de publier les études omettent tous les détails qui pour­raient aider des terro­ristes à comprendre comment déclen­cher une pandé­mie dévastatrice.

Autrement dit, l’hy­po­thèse envi­sa­gée n’est pas celle d’un engi­nee­ring géné­tique mais de muta­tions appa­rais­sant « natu­rel­le­ment » dans la trans­mis­sion entre animaux. Aucun marqueur géné­tique humain n’est visible dans ce proces­sus. Une expé­rience simi­laire a donné lieu à une publi­ca­tion dans Nature la même année (Imai M, Kawaoka Y et al., 2012N52).

Les épidé­mio­lo­gistes Marc Lipsitch et Alison P. Galvani avaient réagi aux travaux sur le gain de fonc­tion (GoF) des virus H5N1 (2014N53) :

Compte tenu de ce risque, des prin­cipes éthiques tels que ceux énon­cés dans le Code de Nuremberg dictent que de telles expé­riences ne devraient être auto­ri­sées que si elles procurent des avan­tages huma­ni­taires propor­tion­nels au risque et si ces avan­tages ne peuvent être obte­nus par des moyens moins risqués.

Nous soute­nons qu’il est peu probable que les deux prin­ci­paux avan­tages reven­di­qués pour ces expé­riences — une concep­tion amélio­rée des vaccins et une meilleure inter­pré­ta­tion de la surveillance — soient obte­nus par la créa­tion de poten­tiels agents patho­gènes pandé­miques (PPP), souvent appe­lés expé­riences de « gain de fonc­tion » (GOF).

Husseini consta­tait (24 avril 2020A77) :

On peut croire qu’il existe un consen­sus scien­ti­fique selon lequel la pandé­mie n’est pas sortie d’un labo­ra­toire. Mais en réalité un bon nombre de scien­ti­fiques les plus compé­tents dans le domaine sont parti­cu­liè­re­ment silen­cieux. Cela comprend Lipsitch à Harvard, Jonathan A. King au MIT et bien d’autres.

L’an dernier, Lynn Klotz, du Center for Arms Control and Non-Proliferation, a écrit un article dans le Bulletin of the Atomic Scientists inti­tulé L’erreur humaine dans les labo­ra­toires à haut niveau de confi­ne­ment biolo­gique : une menace pandé­mique probable.

Klotz y aler­tait la commu­nauté scien­ti­fique en ces termes (25 février 2019N54) :

Les inci­dents provo­quant une expo­si­tion poten­tielle aux agents patho­gènes se produisent fréquem­ment dans les labo­ra­toires de haute sécu­rité souvent connus sous leurs acro­nymes BSL3 (niveau de biosé­cu­rité 3) et BSL4. Les inci­dents de labo­ra­toire qui conduisent à des infec­tions contrac­tées en labo­ra­toire non détec­tées ou non signa­lées peuvent entraî­ner la propa­ga­tion d’une mala­die dans la commu­nauté à l’ex­té­rieur du labo­ra­toire ; les employés de labo­ra­toire atteints de telles infec­tions quit­te­ront le travail en char­riant avec eux l’agent patho­gène. S’il s’agit d’un patho­gène pandé­mique poten­tiel, une telle dissé­mi­na­tion commu­nau­taire pour­rait conduire à une pandé­mie mondiale avec de nombreux décès. Le plus préoc­cu­pant est la libé­ra­tion d’un virus de l’in­fluenza aviaire haute­ment patho­gène trans­mis­sible par les mammi­fères, trans­mis par l’air, créé par les labo­ra­toires, comme les virus H5N1 trans­mis­sibles par l’air créés dans les labo­ra­toires de Ron Fouchier aux Pays-Bas et de Yoshihiro Kawaoka à Madison, Wisconsin.

Francis A. BoyleN55, profes­seur de droit inter­na­tio­nal, est à l’ori­gine de la rédac­tion du Biological Weapons Anti-Terrorism Act de 1989 (BWATA), version améri­caine de la conven­tion de 1972 sur les armes biolo­giques. Auteur de l’ou­vrage Biowarfare and Terrorism (2005N56), il lançait en 2015N57 :

Depuis le 11 septembre 2001, nous avons dépensé envi­ron 100 milliards de dollars en guerre biolo­gique [aux USA]. En fait, nous avons main­te­nant une indus­trie de guerre biolo­gique offen­sive dans ce pays qui viole la Convention sur les armes biolo­giques et ma Loi anti­ter­ro­riste sur les armes biolo­giques de 1989 [N58].

Cette loi décré­tait notam­ment (1989N58) :

Quiconque déve­loppe sciem­ment, produit, stocke, trans­fère, acquiert, conserve ou possède un agent biolo­gique, une toxine ou un système de distri­bu­tion pour une utili­sa­tion comme arme, ou aide sciem­ment un État étran­ger ou une orga­ni­sa­tion à le faire, sera condamné à une amende sous ce titre, ou empri­sonné à perpé­tuité ou pour une période de plusieurs années, ou les deux. Il existe une juri­dic­tion fédé­rale extra­ter­ri­to­riale sur une infrac­tion à cet article commise par ou contre un ressor­tis­sant des États-Unis.

Le cadre légal améri­cain permet de comprendre les efforts déployés pour laver les déci­deurs et les scien­ti­fiques améri­cains de toute suspi­cion d’ac­ti­vité suscep­tible de faci­li­ter la mise au point d’armes biolo­giques, quel que soit le procédé utilisé à cet effet.

Engagé poli­ti­que­ment — ancien membre du Comité direc­teur d’Amnesty International et critique acerbe de la poli­tique d’Israël dans ses rapports avec les Palestiniens — Francis Boyle ajou­tait (2015N57) :

Nos adver­saires présu­més du monde entier, comme la Russie et la Chine, sont sans aucun doute parve­nus aux mêmes conclu­sions que celles que j’ai tirées des mêmes sources ouvertes et publiques, et ont répondu en nature. Ainsi, le monde est main­te­nant témoin d’une course aux arme­ments offen­sive tous azimuts de guerre biolo­gique entre les prin­ci­pales puis­sances mili­taires du monde : États-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France, Chine, Israël, entre autres.

La compé­tence de Boyle s’ar­rête au cadre juri­dique qui vient d’être briè­ve­ment énoncé. Pour ce qui est de la pandé­mie CoVID-19, il s’est campé dans une posture de théo­ri­cien du complot s’ap­puyant unique­ment sur des infor­ma­tions — souvent fausses — collec­tées sur Internet. Exemple typique de profes­sion­nel compé­tent recy­clé en « expert YouTube »…

Dans une réac­tion du Guardian à la publi­ca­tion de Kawaoka et al. (2012N52), Ian Sample citait Lord May, ancien président de la Royal Society et ancien­ne­ment conseiller scien­ti­fique atti­tré du gouver­ne­ment du Royaume-Uni (2014N59) :

Le travail qu’ils font est abso­lu­ment fou. Tout cela est extrê­me­ment dange­reux. Oui, il y a un danger, mais il ne provient pas des virus présents sur les animaux. Il provient des labo­ra­toires [diri­gés par] des gens très ambitieux.

Ian Sample ajou­tait (2014N59) :

Ce travail est le dernier d’une série d’études contro­ver­sées qui ont divisé la commu­nauté scien­ti­fique. D’un côté, des cher­cheurs qui créent des virus dange­reux dans des labo­ra­toires sécu­ri­sés dans l’es­poir d’ap­prendre comment les souches exis­tantes pour­raient muter en consti­tuant une menace poten­tielle pour les humains. De l’autre, il y a des scien­ti­fiques qui soutiennent que le travail fait peu ou rien pour aider à proté­ger les gens, mais met plutôt la popu­la­tion mondiale en danger.

Sam Husseini conclut (24 avril 2020A77) :

Quelle que soit la cause de la pandé­mie actuelle, ces labo­ra­toires de guerre biologique/de biodé­fense devraient être exami­nés de manière beau­coup plus appro­fon­die. L’appel à leur ferme­ture par Boyle et d’autres devrait être clai­re­ment entendu — et la lumière devrait être faite préci­sé­ment sur les recherches qui y sont menées.

Le secret de ces labo­ra­toires pour­rait nous empê­cher de connaître avec certi­tude les origines de la pandé­mie actuelle. Il pour­rait s’agir d’une libé­ra­tion en labo­ra­toire, vrai­sem­bla­ble­ment acci­den­telle, ou d’une infec­tion « zoono­tique », de l’ani­mal à l’homme.

Plus récem­ment (4 janvier 2019A26) N. Baker concluait :

Pendant plus de 15 ans, les coro­na­vi­ro­logues se sont effor­cés de prou­ver que la menace du SRAS était toujours présente et devait être défen­due, et ils l’ont prouvé en montrant comment ils pouvaient soigner les virus qu’ils stockaient pour les forcer à sauter des espèces et passer direc­te­ment de la chauve-souris à l’hu­main. De plus en plus de virus de chauve-souris sont venus des équipes de terrain, et ils ont été séquen­cés, synthé­ti­sés et « recâ­blés » […]. Lors de ce souper partagé inter­na­tio­nal de cuisine géné­tique, des centaines de nouvelles variantes de mala­dies ont été inven­tées et stockées. Et puis un jour, peut-être, quel­qu’un s’est trompé. C’est au moins une expli­ca­tion raison­nable et « parci­mo­nieuse » de ce qui aurait pu se passer.

C’est peut-être la grande méta-expérience scien­ti­fique du 21e siècle. Un monde rempli de scien­ti­fiques pourrait-il faire toutes sortes de recom­bi­nai­sons impru­dentes avec des mala­dies virales pendant de nombreuses années et réus­sir à éviter une grave épidé­mie ? L’hypothèse était que, oui, c’était faisable. Le risque valait la peine d’être pris. Il n’y aurait pas eu de pandémie.

L’Organisation mondiale de la santé a délé­gué en Chine, en janvier 2021, une équipe de d’ex­perts char­gés d’en­quê­ter sur l’ori­gine du SARS-CoV‑2. Certains en ont été exclus, au dernier moment, suite à l’op­po­si­tion du gouver­ne­ment chinois. Les enquê­teurs n’avaient pas pour mission de mener une inves­ti­ga­tion indé­pen­dante mais de baser leurs conclu­sions sur les rapports de scien­ti­fiques chinois. Cette approche était biai­sée puisque l’hy­po­thèse d’un acci­dent de labo­ra­toire était écar­tée a priori par le chef de la délé­ga­tion et ne figu­rait pas à l’agenda de cette enquête axée sur l’ori­gine anthropo-épizootiqueN60 de la pandé­mie (5 novembre 2020A28) :

L’OMS, l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) et l’Organisation des Nations Unies pour l’ali­men­ta­tion et l’agri­cul­ture (FAO) ont convenu, dans la réso­lu­tion de la 73e Assemblée mondiale de la Santé, de galva­ni­ser les efforts pour retra­cer l’ori­gine animale du virus, sa voie de trans­mis­sion à l’homme au rôle éven­tuel de l’hôte intermédiaire.

Alina Chan (citée plus haut) et Matt Ridley en font état dans The Wall Street Journal (15 janvier 2021A25):

Le monde a besoin d’une enquête qui envi­sage non seule­ment les origines natu­relles, mais aussi la possi­bi­lité que le SRAS-CoV‑2, le virus qui cause la Covid-19, se soit échappé d’un labo­ra­toire. L’équipe de l’OMS prévoit cepen­dant de s’ap­puyer sur les rapports de scien­ti­fiques chinois plutôt que de mener une enquête indé­pen­dante. Étant donné que les auto­ri­tés chinoises ont tardé à publier des infor­ma­tions, péna­li­sant les scien­ti­fiques et les méde­cins qui ont partagé les détails cliniques et géno­miques du nouveau coro­na­vi­rus, et ont depuis démon­tré un vif inté­rêt pour le contrôle du récit sur la façon dont le virus est apparu, ce n’est pas une base promet­teuse pour l’en­quête de l’OMS.

L’équipe de l’OMS comprend des experts qui ont retracé les origines des épidé­mies d’Ebola et du MERS, mais les critiques craignent qu’elle ne dispose pas de l’expertise néces­saire pour mener une enquête qui exami­ne­rait les origines possibles du labo­ra­toire. Le Dr David Relman de l’Université de Stanford, qui a évoqué très tôt la possi­bi­lité que le virus ait pu fuir d’un labo­ra­toire, nous a dit : « Sur la base des rares infor­ma­tions qui ont été parta­gées publi­que­ment sur l’en­quête de l’OMS, il ne semble pas que l’OMS ait correc­te­ment repré­senté l’éven­tail des points de vue et pers­pec­tives des prin­ci­pales parties prenantes, ni inté­gré toutes les formes d’ex­per­tise néces­saires. » Répondant à la ques­tion de savoir si l’équipe de l’OMS enquê­tera sur les origines du labo­ra­toire, le Dr Peter Ben Embarek, chef de l’équipe, nous a dit : « Si nos études allaient dans le sens d’un possible acci­dent de labo­ra­toire, d’autres méca­nismes inter­na­tio­naux seraient impli­qués pour docu­men­ter un tel événe­ment. Cela pren­drait du temps et des types d’ex­per­tise supplémentaires. »

Une enquête sur les irré­gu­la­ri­tés des « récits » de l’ori­gine du SARS-CoV‑2 est menée par un groupe de cher­cheurs et jour­na­listes indé­pen­dants qui se désigne comme Decentralised Radical Autonomous Search Team Investigating Covid-19 (DRASTICN61). Un article détaillé d’Annette Gartland (12 octobre 2020A29) décrit les avan­cées de leurs travaux.

On peut aussi lire à ce sujet l’ar­ticle très docu­menté de Jonathan Latham et Allison Wilson (février 2021A24) qui soutiennent l’hy­po­thèse d’un acci­dent de laboratoire.

Un collec­tif de 26 scien­ti­fiques a adressé à l’OMS une lettre ouverte (4 mars 2021A23) récla­mant une véri­table enquête indé­pen­dante sur les origines du SARS-CoV‑2. La version fran­çaise est inclue dans le texte. Ils concluent :

Nous recon­nais­sons qu’en tant qu’agence inter­na­tio­nale dépen­dant de la colla­bo­ra­tion de ses États membres, l’Organisation mondiale de la santé est limi­tée dans ce qu’elle peut réali­ser dans ce type d’enquête. Notre inten­tion n’est pas d’affaiblir l’OMS, qui travaille dans des circons­tances diffi­ciles à un moment où les besoins mondiaux sont immenses.

Bien que l’enquête de l’équipe conjointe ait été une occa­sion impor­tante pour la commu­nauté inter­na­tio­nale d’obtenir des infor­ma­tions limi­tées et très enca­drées, elle s’est malheu­reu­se­ment révé­lée opaque et restric­tive, compro­met­tant gran­de­ment la vali­dité scien­ti­fique de l’enquête.

Avec plus de deux millions de morts, cent millions de personnes infec­tées par la COVID-19 dans le monde, et une pertur­ba­tion massive touchant certaines des popu­la­tions les plus vulné­rables de la planète, nous ne pouvons nous permettre une enquête sur les origines de la pandé­mie qui ne soit pas abso­lu­ment appro­fon­die et crédible. Si nous ne parve­nons pas à exami­ner plei­ne­ment et coura­geu­se­ment les origines de cette pandé­mie, nous risquons de ne pas être prépa­rés à une pandé­mie poten­tiel­le­ment plus grave à l’avenir.

Parce que nous pensons que le proces­sus et les efforts de l’équipe conjointe à ce jour ne consti­tuent pas une enquête appro­fon­die, crédible et trans­pa­rente, nous appe­lons la commu­nauté inter­na­tio­nale à mettre en place une struc­ture et un proces­sus en mesure de le faire.

Trois membres (répu­bli­cains) du Congrès, aux USA, ont adressé au direc­teur du National Institutes of Health (NIH) une lettre de 11 pages dans laquelle ils déclarent notam­ment (18 mars 2021A21):

Récemment, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a tenté d’en­quê­ter sur l’ori­gine du COVID-19. L’OMS a déclaré que cette mission d’in­ves­ti­ga­tion serait guidée par la science, serait « ouverte d’es­prit » et « n’ex­clu­rait aucune hypo­thèse ». Malheureusement, la Chine n’a pas fourni un accès complet ou une indé­pen­dance totale pour la mission critique de l’OMS. […]

En raison des tensions crois­santes entre les États-Unis et la Chine, l’OMS a aban­donné le projet d’un rapport inter­mé­diaire. Un groupe inter­na­tio­nal d’ex­perts scien­ti­fiques, dont des spécia­listes en viro­lo­gie, en micro­bio­lo­gie et en zoolo­gie, a demandé un nouvel examen.

Les NIH, en tant qu’ins­ti­tu­tion scien­ti­fique de premier plan, doivent prendre l’ini­tia­tive de favo­ri­ser une enquête trans­pa­rente, indé­pen­dante et scien­ti­fique sur l’ori­gine de la pandé­mie de COVID-19. Un tel effort doit répondre aux objec­tifs décla­rés de l’OMS, à savoir une enquête ouverte d’es­prit qui n’ex­clut aucune hypo­thèse plau­sible. En outre, les NIH sont bien placés pour recueillir et four­nir des infor­ma­tions grâce à la surveillance de leurs subven­tions et autres bourses fédé­rales. Ainsi, le NIH est dans une posi­tion unique pour enquê­ter sur la possi­bi­lité que la pandé­mie provienne d’un acci­dent ou d’une fuite de labo­ra­toire, notam­ment en ce qui concerne le Wuhan Institute of Virology (WIV). […]

Notamment, l’an­cien enquê­teur prin­ci­pal du Département d’Etat [David Asher] qui a super­visé le groupe de travail sur l’ori­gine du virus COVID-19 a récem­ment déclaré [le 12 mars] qu’il pense non seule­ment que le virus s’est échappé du WIV, mais qu’il pour­rait être le résul­tat de recherches que l’ar­mée chinoise, ou l’Armée de libé­ra­tion du peuple, effec­tuait sur une arme biologique. […]

Par consé­quent, il est impé­ra­tif de déter­mi­ner non seule­ment l’ori­gine du SARS-CoV‑2, mais aussi comment et si le finan­ce­ment et la recherche des NIH aux projets du WIV ont pu contri­buer au SARS-CoV‑2. Pour faci­li­ter nos demandes et notre enquête, veuillez four­nir les infor­ma­tions suivantes avant le 19 avril 2021 :

[suivi de 29 requêtes sur 6 pages]

Jusqu’ici, l’hy­po­thèse « arme biolo­gique » s’ap­pli­quait aux acti­vi­tés en géné­ral de certains labo­ra­toires de recherche en viro­lo­gie comme le WIV en Chine. Elle n’im­pli­quait pas que le SARS-CoV‑2 serait lui-même une arme biolo­gique, et encore moins qu’il aurait été dissé­miné à l’ini­tia­tive de « maîtres du Monde » diaboliques.

Ce pas a toute­fois été fran­chi dans la « complo­sphère », allant jusqu’à affir­mer que les vaccins à ARN messa­ger (i.e. la protéine spike) feraient eux-mêmes partie de cet arse­nal de destruc­tion (Perlas N, 13 septembre 2021N62). C’est notam­ment la thèse soute­nue — et répan­due dans certains milieux — par Richard M Fleming, qui se présente docteur en physique des parti­cules, « avocat », cardio­logue et (auto-proclamé) « Father of Modern Nuclear Cardiology and Nuclear Medicine », occa­sion­nel­le­ment acteur dans des films « pour adultes », mais aussi diri­geant de plusieurs insti­tu­tions — Fleming Heart Health Institute (1999–2004) et Camelot Foundation (2000–2005) — auxquelles il se déclare affi­lié bien qu’elles aient cessé toute acti­vité… Fleming a été condamné au Nebraska en 2009 pour fraude à l’as­su­rance mala­die et au cour­rier élec­tro­nique (FBI, 2009N63), puis par la FDA en 2013 pour la publi­ca­tion de données fictives dans une étude clinique sur un produit alimen­taire (FDA, 2018N64).

Une étude compa­ra­tive de régimes alimen­taires publiée dans Clinical Cardiology (Fleming RM et al., 2018N65) a été reti­rée de la publi­ca­tion sur le constat de problèmes d’in­té­grité des données et de l’ab­sence de décla­ra­tion de conflits d’in­té­rêts de l’au­teur prin­ci­pal. Ce retrait a donné lieu à une longue discus­sion avec Fleming sur le forum “The High-fat Hep C Diet”, dont il a par la suite effacé ses propres messages mais qu’on peut recons­truire dans son inté­gra­lité sur Internet Archive (5 avril 2019N66). Plus de détails sur ce malfrat ont été publiés par Cheshire (27 septembre 2021N67). Ces faits étant anté­rieurs à la période CoVID, ils ne peuvent pas être écar­tés comme un harcè­le­ment visant à décré­di­bi­li­ser un person­nage qui se présente aujourd’­hui en lanceur d’alerte garant de « l’in­té­grité scientifique »…

Conclusion de l’en­quête : si l’on en envie de croire — ou de faire croire — à n’im­porte quelle thèse expli­ca­tive de la pandé­mie CoVID-19, il vaut mieux éviter d’étayer ses argu­ments par la cita­tion « d’ex­perts » dont on n’a pas véri­fié la probité, ce qui néces­site souvent un petit voyage (à la portée de tous) dans Internet Archive. Et surtout se méfier de l’ef­fet d’am­pli­fi­ca­tion dans ce « rideau de fumée » de vidéos et d’ar­ticles d’opi­nion. Le consen­sus n’est pas la « vérité scien­ti­fique » mais une simple hypo­thèse parta­gée par des experts d’un domaine scien­ti­fique ; la fragi­lité du consen­sus étant liée au choix des experts… Il n’y a pas de consen­sus sur le prin­cipe d’Archimède ni les fonda­men­taux de la physique quan­tique, parce que (à ce jour) aucune expé­rience ne les a mis en défaut. Une théo­rie n’est scien­ti­fique (au sens de Karl Popper) que s’il existe un cadre expé­ri­men­tal qui permet­trait de la réfu­ter.

À mi-chemin des hypo­thèses d’un acci­dent de labo­ra­toire et de la créa­tion d’une arme biolo­gique, celle d’un acci­dent qui aurait pour origine le programme de recherche PREEMPT à l’ini­tia­tive de la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) — autre­ment dit l’ar­mée améri­caine — selon un dossier compilé sur le site Drastic Research (Verhaeghe E, 4 octobre 2021A12) :

Le COVID 19 est-il le produit d’une expé­rience améri­caine hasar­deuse menée par l’ONG EcoHealth Alliance, diri­gée par Peter Daszak, l’ex­pert de l’OMS qui faisait partie de l’équipe char­gée d’en­quê­ter sur les origines du virus ? C’est ce que suggèrent (très forte­ment) des docu­ments publiés par un site améri­cain et qui ont l’air très très crédibles. Si ces infor­ma­tions étaient véri­fiées, elles consti­tue­raient le chaî­non manquant dans la compré­hen­sion des origines du virus.

Une vidéo montre Peter Daszak expli­quant, dans un forum en 2016, comment ses collègues chinois essayaient de rendre plus patho­gènes les virus sélec­tion­nés dans le réser­voir animal (C‑SPAN, 8 juin 2021N68) :

« Ensuite, lorsque vous obte­nez la séquence d’un virus, et qu’elle ressemble à un parent d’un patho­gène méchant connu, comme nous l’avons fait avec le SRAS. Nous avons trouvé d’autres coro­na­vi­rus chez les chauves-souris, toute une série, dont certains ressem­blaient beau­coup au SRAS. On a donc séquencé la protéine spike, celle qui s’at­tache aux cellules. Puis on…

Je n’ai pas fait ce travail, mais mes collègues en Chine l’ont fait. Vous créez des pseudo parti­cules, vous insé­rez les protéines spike de ces virus, vous voyez si elles se fixent aux cellules humaines. À chaque étape, on se rapproche de plus en plus de ce virus qui pour­rait vrai­ment deve­nir patho­gène pour l’homme. […]

On se retrouve avec un petit nombre de virus qui ressemblent vrai­ment à des tueurs. »

Alors que l’hy­po­thèse d’un acci­dent de labo­ra­toire, défen­due à l’ori­gine par la droite améri­caine et le président Trump en personne, avait été vigou­reu­se­ment reje­tée comme « théo­rie de la conspi­ra­tion » par la gauche libé­rale, la pola­ri­sa­tion du débat a perdu de sa viru­lence après que le direc­teur géné­ral de l’OMS ait repro­ché à l’équipe d’ex­perts de n’avoir pas suffi­sam­ment étudié la théo­rie de la fuite de labo­ra­toire. Le consen­sus sur l’ori­gine « natu­relle » du virus s’est effon­dré (Schneider L, 9 juin 2021A17) sans qu’au­cune donnée nouvelle n’y ait vrai­ment contri­bué. Fin 2021, Alina Chan a rendu public un dossier détaillé dans son ouvrage VIRAL dont un commen­taire détaillé est partagé par Leonid Schneider (24 novembre 2021A10).

Richard Horton, rédac­teur en chef du Lancet depuis 26 ans, est accusé publi­que­ment d’avoir soutenu le régime chinois dans son déni de toute hypo­thèse sur l’ori­gine acci­den­telle du SARS-CoV‑2, aidé en cela par Peter Daszak, long­temps colla­bo­ra­teur de l’ins­ti­tut de viro­lo­gie de Wuhan (Birrell L, 26 juin 2021A16).

Les enjeux du débat sont plus poli­tiques que scien­ti­fiques, comme l’a écrit Benjamin Wallace-Wells dans The New Yorker (27 mai 2021A18) :

[…] la contro­verse sur les fuites de labo­ra­toire contient la possi­bi­lité d’un point d’in­flexion majeur dans la compé­ti­tion entre les États-Unis et la Chine. Elle a un pied dans l’an­cien régime poli­tique, celui de Donald Trump, ce qui lui a conféré une fureur conspi­ra­trice et déli­rante. Mais elle a égale­ment un pied dans le monde de Joe Biden, un monde dans lequel la ques­tion reste ouverte de savoir si une puis­sance libé­rale soudai­ne­ment fragile pourra affron­ter son rival auto­ri­taire. Mercredi, Joe Biden a annoncé qu’il avait demandé à la commu­nauté du rensei­gne­ment d’éva­luer offi­ciel­le­ment si la covid-19 « a émergé d’un contact humain avec un animal infecté ou d’un acci­dent de labo­ra­toire ». Plus de trois millions de personnes sont mortes de la covid-19. Que feront les États-Unis s’il s’avère que quel­qu’un en Chine était coupable et qu’il y a eu une dissimulation ?

La ques­tion du finan­ce­ment de travaux sur le « gain de fonc­tion » au labo­ra­toire de Wuhan a fait l’ob­jet d’échanges acerbes entre le séna­teur répu­bli­cain Dr Rand Paul et le Dr Anthony Fauci, où l’on voit ce dernier (20 juillet 2021N69) tenter de modi­fier la défi­ni­tion du terme pour nier que les recherches cofi­nan­cées par le NIH auraient pu être asso­ciées à du “gain of fonc­tion”.

On peut citer comme exemple, à l’ap­pui de l’ac­cu­sa­tion de Paul, une étude sur les chauves-souris de Hu B et al. (2017A98) cofi­nan­cée par le programme du NIAID R01AI110964N70 (voir page 2) où le proces­sus d’ampli­fi­ca­tion était décrit pages 11, 18–19 et 21 : “Construction of recom­bi­nant viruses”. Cela dit, comme la plupart des poli­ti­ciens, Rand Paul ne pouvait s’empêcher de glis­ser dans sa rhéto­rique (20 juillet 2021N69) un clin d’œil à ses élec­teurs en attri­buant à Fauci, dans le même échange, la respon­sa­bi­lité de « quatre millions de morts »… ce qui provo­quait inévi­ta­ble­ment un retour de bâton où Fauci — bottant en touche sans s’ex­pli­quer sur les travaux du labo­ra­toire de Wuhan — lui retour­nait la quali­fi­ca­tion de « menteur ». Dans une inter­ven­tion ulté­rieure au Sénat (4 novembre 2021N71), Rand Paul expose en détail les enjeux de ces recherches tandis que Fauci tente de redé­fi­nir le concept de “gain of func­tion” — terme qu’il a fait dispa­raître du site web du NIH — et réitère sa réfu­ta­tion de l’hy­po­thèse qu’un acci­dent de labo­ra­toire serait à l’ori­gine de la pandé­mie CoVID-19.

Des cour­riels ont montré que les respon­sables du NIH avaient permis à EcoHealth Alliance d’in­ven­ter son propre voca­bu­laire pour déjouer le surveillance de sa propre recherche sur les gains de fonc­tion (Lerner S & M Hvistendahl, 3 novembre 2021A11).

Francis Collins, direc­teur des National Institutes of Health (NIH) depuis 2009, a annoncé le 5 octobre 2021 qu’il quit­te­rait son post, fin 2021. Il n’est pas exclu que ce départ soit provo­qué par la publi­ca­tion de docu­ments prou­vant le manque de fran­chise de ses décla­ra­tions au sujet du finan­ce­ment par le gouver­ne­ment améri­cain du « gain de fonc­tion » au labo­ra­toire de Wuhan. Cela pour­rait expli­quer que, dans la préci­pi­ta­tion, le NIH n’avait nommé aucun direc­teur par interim.

Vers un nouvel « ordre mondial » ?

Un nouvel « ordre mondial » est-il en train de se mettre en place sur fond de « crise sanitaire » ?

Ce terme a été inventé par le roman­cier H.G. Wells, auteur de The New World Order en 1940. Il a été repris en 1990 par le président George H.W. Bush pour défi­nir « une poli­tique étran­gère améri­caine fondée sur le respect du droit inter­na­tio­nal, la promo­tion de la paix et de la démo­cra­tie en s’appuyant sur l’ONU, dont le fonc­tion­ne­ment ne serait plus bloqué par l’antagonisme EU-URSS. Le symbole en aurait été la première guerre du Golfe en 1991. » (WikipediaN72) Il a par la suite été adopté par des mili­tants alter­mon­dia­listes et anti­ca­pi­ta­listes — comme le linguiste, philo­sophe et penseur poli­tique Noam ChomskyN73 — pour criti­quer la mondia­li­sa­tion écono­mique et la « pensée unique » néoli­bé­rale ; mais aussi, de manière posi­tive, par ceux qui appellent à une coopé­ra­tion inter­na­tio­nale, voire une gouver­nance mondiale, pour résoudre les crises alimen­taires, finan­cières et envi­ron­ne­men­tales. L’essentiel de l’ana­lyse critique repose sur la distinc­tion entre coopé­ra­tion et gouver­nance.

La crise sani­taire et écono­mique causée par la pandé­mie CoVID a ravivé le souhait (ainsi que la crainte) d’une gouver­nance mondiale envi­sa­gée comme une adap­ta­tion (un asser­vis­se­ment ?) du pouvoir poli­tique aux exigences de la préven­tion et du soin médi­cal. L’industrie phar­ma­ceu­tique (Big Pharma) est perçue par les uns comme un sauveur de l’hu­ma­nité, et vili­pen­dée par d’autres pour sa main­mise sur le pouvoir déci­sion­nel des indi­vi­dus et des institutions.

C’est dans ce cadre que l’on peut situer le Plan d’ac­tion mondial pour les vaccins (Global Vaccine Action PlanN74) de l’Organisation mondiale de la santé. Celui-ci ne date pas de la pandé­mie CoVID :

Le Plan d’ac­tion mondial pour les vaccins (GVAP) – approuvé par les 194 États membres de l’Assemblée mondiale de la santé en mai 2012 – est un cadre visant à préve­nir des millions de décès d’ici 2020 grâce à un accès plus équi­table aux vaccins exis­tants pour les personnes de toutes les communautés.

Le GVAP est le fruit de la Collaboration DoV [Decade of VaccinesN75], un effort sans précé­dent qui a rassem­blé des experts et des parties prenantes du déve­lop­pe­ment, de la santé et de la vacci­na­tion. Les diri­geants de la Fondation Bill & Melinda GatesN76, de GAVI AllianceN77, de l’UNICEF, de l’Institut natio­nal des aller­gies et des mala­dies infec­tieuses des États-Unis [NIAIDN78] et de l’OMS, ainsi que tous les parte­naires – gouver­ne­ments et élus, profes­sion­nels de la santé, univer­si­taires, fabri­cants, agences mondiales, parte­naires du déve­lop­pe­ment, société civile, médias et secteur privé – sont déter­mi­nés à atteindre les objec­tifs ambi­tieux du GVAP.

Il est impor­tant de lire trois atten­dus de la Résolution sur le Plan d’ac­tion euro­péen pour les vaccins 2015–2020 votée en 2014N79 :

Reconnaissant la contri­bu­tion des programmes effi­caces de vacci­na­tion à la réalisation des objec­tifs de santé aux niveaux mondial et régional, notam­ment la réduction de la morta­lité et de la morbi­dité infan­tiles, et leur poten­tiel de réduction de la morta­lité et de la morbi­dité à toutes les étapes de la vie ;

Préoccupé par la persis­tance des flambées épidémiques de mala­dies à prévention vacci­nale, et la présence de lacunes dans la couver­ture vacci­nale systématique aux niveaux natio­nal et sous-national dans la région [euro­péenne] ;

Reconnaissant qu’un enga­ge­ment poli­tique et une action accélérée sont nécessaires pour garan­tir l’accès univer­sel et équitable à des programmes de vacci­na­tion durables et de haute qualité, en vue de répondre aux besoins de la popu­la­tion générale, et plus particulièrement des popu­la­tions marginalisées et mal desser­vies, et d’agir sur la réticence face à la vaccination […]

Dans ce docu­ment, la Directrice régio­nale est char­gée « d’émettre des conseils sur la manière d’atteindre certains groupes à haut risque, notam­ment les popu­la­tions marginalisées et mal desser­vies, ainsi que les mouve­ments opposés à la vacci­na­tion ».

Ce plan d’ac­tion, aussi bien dans sa décli­nai­son mondiale qu’eu­ro­péenne, rele­vait bien d’un « ordre mondial » en termes de coopé­ra­tion inter­na­tio­nale, mais pas d’une gouver­nance mondiale. L’intention n’était pas de soumettre les popu­la­tions à des direc­tives émises par une élite — ce que dénoncent les théo­ries de complot — mais plutôt d’as­su­rer leur accès aux soins médi­caux en contour­nant les diffi­cul­tés liées à l’iné­ga­lité d’ac­cès aux ressources. Ainsi, par exemple, mettre en place des dispo­si­tifs de four­ni­ture de vaccins, gratuits ou à bas prix, aux pays défa­vo­ri­sés. Les mala­dies infec­tieuses ciblées à cette époque étaient prin­ci­pa­le­ment la rougeole et la rubéole.

La Fondation Melinda et Bill Gates a joué un rôle impor­tant dans ce dispo­si­tif, de par son finan­ce­ment massif de programmes de vacci­na­tion et d’ins­ti­tu­tions comme l’OMS. Cette omni­pré­sence a été criti­quée au sein même de l’OMS. « La présence de la Fondation Gates a servi, au mieux, de complé­ment au travail de l’OMS, et au pire, a repré­senté une usur­pa­tion et une prise de pouvoir hostile », selon Amir Attaran, profes­seur de droit et de méde­cine à l’université d’Ottawa (Twohey M & N Kulish, 2020N80). L’objectif de Gates est en réalité d’éra­di­quer toutes les mala­dies infec­tieuses en déployant un plan de vacci­na­tion sur la planète entière. La faisa­bi­lité de ce projet et sa perti­nence sur le plan médi­cal — voir CoVID 19 : vaccins dans le cas du SARS-CoV‑2 — sont en soi discu­tables ; mais la métho­do­lo­gie de Gates relève d’une vision techno-scientiste : une solu­tion tech­nique (unique et univer­selle) exis­te­rait face à tout problème. Ce prin­cipe s’ap­plique bien entendu à la tech­no­lo­gie infor­ma­tique et au monde du numé­rique, mais on peut lui repro­cher d’écar­ter d’emblée les facteurs socio-économiques à la source de mala­dies chro­niques et de vulné­ra­bi­lité aux mala­dies infectieuses.

Au-delà des éloges et critiques, de nombreux commen­taires, plus ou moins étayés par des faits, font état d’un glis­se­ment de « l’ordre mondial » de l’ap­pel à une coopé­ra­tion inter­na­tio­nale vers la propo­si­tion d’une gouver­nance mondiale. L’European Vaccine Action Plan 2015–2020N81 abor­dait le problème de la couver­ture vacci­nale maxi­male sans exer­cice de contrainte en ces termes, sous le titre « Les indi­vi­dus comprennent la valeur des services d’im­mu­ni­sa­tion et des vaccins et exigent la vacci­na­tion » (page 42) :

Pour susci­ter et main­te­nir la demande de services de vacci­na­tion et lutter contre l’hé­si­ta­tion à se faire vacci­ner dans la région euro­péenne, il faudra utili­ser les plate­formes de commu­ni­ca­tion sociale tradi­tion­nelles et nouvelles, opti­mi­ser le rôle des agents de santé de première ligne, iden­ti­fier les cham­pions de la vacci­na­tion et les agents du chan­ge­ment et en tirer parti, adap­ter les acti­vi­tés de sensi­bi­li­sa­tion et de commu­ni­ca­tion des programmes de vacci­na­tion aux popu­la­tions sensibles, notam­ment les popu­la­tions mobiles, margi­na­li­sées et migrantes, et faire connaître les avan­tages de la vacci­na­tion et les risques présen­tés par les mala­dies évitables par la vaccination.

Les obstacles à la demande de vaccins sont complexes et spéci­fiques au contexte. Les programmes doivent donc surveiller et évaluer plus fréquem­ment les atti­tudes, les connais­sances et les compor­te­ments du grand public et des sous-groupes, afin d’in­for­mer et d’adap­ter l’exé­cu­tion du programme et la réponse. Le succès de la lutte contre le senti­ment anti-vaccination et les préoc­cu­pa­tions en matière de sécu­rité dépen­dra en parti­cu­lier de cela.

Dans les docu­ments publiés à cette époque (avant la pandé­mie CoVID-19), l’ac­cent était mis sur une prise de conscience des citoyens suffi­sam­ment infor­més (d’autres diraient « condi­tion­nés ») pour déci­der par eux-mêmes d’être vacci­nés. Les années 2020–2021 ont montré que la couver­ture vacci­nale n’at­tei­gnait pas les objec­tifs fixés — toujours révi­sés à la hausse — dans les pays béné­fi­ciant de stocks de vaccins pour toute la popu­la­tion. Parmi les « acti­vi­tés de sensi­bi­li­sa­tion » qui relèvent du soft power ou « pouvoir d’in­fluence » préco­nisé par Schwab et Malleret (voir plus bas), je pense à la diffu­sion quoti­dienne d’images de personnes de tous âges en train d’être vacci­nées, inten­tion (louable ?) de bana­li­ser cet acte médi­cal en étouf­fant les craintes d’ef­fets secon­daires diffu­sées par les mauvais coucheurs — rapi­de­ment montrés du doigt comme « anti­vax » puis « complo­tistes ». En mars 2020, le président Macron avait déclaré : « Nous sommes en guerre ». Or, en temps de guerre il devient mora­le­ment accep­table de mêler infor­ma­tion et propa­gande… (C’est dans ce contexte qu’on peut situer l’op­po­si­tion des « experts » à la mise en pratique, ou même l’éva­lua­tion, de proto­coles de préven­tion et de soins basés sur le repo­si­tion­ne­ment de médi­ca­ments exis­tants — voir mes articles CoVID-19 : traitement et Saga de la choloroquine.)

Malgré ses limites en termes de couver­ture vacci­nale, cette propa­gande a réussi à rendre accep­table l’idée d’une obli­ga­tion vacci­nale — que le Président avait ferme­ment écar­tée quelques mois plus tôt — d’abord impo­sée au person­nel de santé, puis envi­sa­gée dans son appli­ca­tion à tous les citoyens : idée majo­ri­taire courant 2021 (souvent marte­lée avec violence par les vacci­nés) et reprise — campagne élec­to­rale oblige ! — par la majeure partie des poli­ti­ciens, entre autres les écolo­gistes et socia­listes jusqu’ici soucieux des liber­tés indi­vi­duelles. Ce renon­ce­ment à la liberté a pour socle la convic­tion ferme que la vacci­na­tion serait l’unique voie de sortie de la pandé­mie CoVID-19. Croyance quasi reli­gieuse depuis que (fin 2021) l’ef­fi­ca­cité des vaccins pour éviter la conta­mi­na­tion — jamais évaluée dans les essais cliniques — a été contre­dite par les faits. La justi­fi­ca­tion morale du « pass sani­taire » (proté­ger les autres) est donc caduque…

Le bascu­le­ment vers une gestion auto­ri­taire (anti­dé­mo­cra­tique) de cette pandé­mie (et de celles à venir) est en phase avec certaines propo­si­tions de deux prin­ci­paux acteurs du Forum écono­mique mondial : Klaus SchwabN82, son fonda­teur, et l’éco­no­miste Thierry Malleret, ancien conseiller de Michel Rocard : La Grande Réinitialisation (The Great ResetN72). Ces auteurs ne proposent pas de chan­ger le système écono­mique mais plutôt de l’amé­lio­rer comme un « capi­ta­lisme respon­sable » grâce à la mise en œuvre de mesures faci­li­tant « la reprise écono­mique […] et une nouvelle orien­ta­tion des prio­ri­tés mondiales ». Selon eux : « Les deux notions de gouver­nance mondiale et de coopé­ra­tion inter­na­tio­nale sont si étroi­te­ment liées qu’il est prati­que­ment impos­sible pour la gouver­nance mondiale de s’épa­nouir dans un monde divisé qui se retranche et se frag­mente. » (Schwab K & T Malleret, 2020N83 loc. 1582)

Il est indis­pen­sable de lire entiè­re­ment leur ouvrage (en version fran­çaise : COVID-19 : La Grande Réinitialisation, 2020N83) avant d’abor­der les innom­brables commen­taires critiques qui ont fait croire que “Great Reset” était un complot ourdi par une société secrète. Dans son analyse prudente Le Great Reset : mythes et réali­tés (avril 2021N84), Éric Verhaeghe écrit (dans l’introduction) :

Une grande partie de la presse mains­tream (pour ne pas dire toute la presse mains­tream) a observé un parfait silence sur ce projet de Great Reset au cœur des travaux menés par le Forum de Davos, au point que tous ceux qui en ont parlé ont été taxés de « complo­tisme », ce mot à la mode qui permet de stig­ma­ti­ser toute pensée ou toute expres­sion qui prend à rebrousse-poil le prêt-à-penser des élites. Dans un étrange délire idéo­lo­gique, certains jour­na­listes ont même pris pour réflexe d’ac­cu­ser de complo­tisme tous ceux qui évoquent l’exis­tence de ce Great Reset, ne serait-ce qu’en tant qu’objet-livre. […]

Ce silence observé par la presse sur les ques­tion du Great Reset a nourri de nombreux fantasmes (authen­ti­que­ment complo­tistes, ceux-là) sur une grande orches­tra­tion des malheurs qui marquent notre époque. […]

Ce que Schwab et Malleret écrivent effec­ti­ve­ment, c’est que la pandé­mie est une oppor­tu­nité pour chan­ger les habi­tudes de vie. Ils n’hé­sitent pas à recom­man­der aux leaders poli­tiques de faire durer autant que possible l’ur­gence sani­taire pour que les compor­te­ments soient modi­fiés en profon­deur, et pour que les réformes régle­men­taires dont la numé­ri­sa­tion a besoin aient le temps d’in­ter­ve­nir. Instrumentaliser la pandé­mie à des fins poli­tiques consti­tue même le fait géné­ra­teur du Great Reset, en tant que livre et en tant que projet décliné par le World Economic Forum. […] Schwab et Malleret citent l’exemple de la dispa­ri­tion de la monnaie fidu­ciaire enfin permise par l’idée qu’un billet de papier peut être porteur du virus, et donc qu’il vaut mieux géné­ra­li­ser le paie­ment par Internnet pour limi­ter la contamination. […]

On voit bien que la part de fantasme et de réalité sera éter­nel­le­ment discu­tée par ceux qui auront décidé que l’en­chaî­ne­ment des séquences de 2020 obéit à un pur hasard, et ceux qui sont convain­cus qu’au contraire il obéit à une néces­sité secrète.

Rappelons à ce sujet l’af­fir­ma­tion, évoquée plus haut, selon laquelle la pandé­mie de CoVID-19 aurait été déli­bé­ré­ment orches­trée par la diffu­sion d’une « arme biologique ».

Au sujet du « nouvel ordre mondial », et plus parti­cu­liè­re­ment sa décli­nai­son comme “Great Reset”, je recom­mande donc vive­ment la lecture préa­lable de l’ou­vrage de Schwab et Malleret puis celle d’ana­lyses critiques, bien docu­men­tées, de cet ouvrage. Le livre d’Éric Verhaeghe (avril 2021N84) est certai­ne­ment une ouver­ture perti­nente à cette lecture critique.

Selon le triangle (ou trilemne) d’incompatibilité de RodrikN85 évoqué dans le “Great Reset”, il serait impos­sible, dans un pays, de combi­ner les trois dimen­sions d’inté­gra­tion écono­mique, de démo­cra­tie et de souve­rai­neté natio­nale (l’État-NationN86) : « Des études subsé­quentes valident non seule­ment le trilemne de Rodrick, mais montrent aussi que le rejet de la mondia­li­sa­tion par les élec­teurs est une réponse ration­nelle lorsque l’éco­no­mie est forte et les inéga­li­tés élevées. » (Schwab K & T Malleret, 2020N83 loc. 1492) Ce triangle infer­nal peut servir de grille de lecture aux posi­tion­ne­ments actuels des partis poli­tiques dans le monde indus­tria­lisé. Pour la dimen­sion écolo­gique, on peut aller plus loin avec le film docu­men­taire Planet of the Humans (et sa critique) ainsi que d’autres réflexions clas­sées sur ce site au chapitre "écologie".

La suite…

Depuis août 2020, les incer­ti­tudes subsistent sur la suite de cette pandé­mie, la perti­nence des solu­tions mises en place pour échap­per à d’hy­po­thé­tiques nouvelles « vagues », l’ef­fi­ca­cité des mesures de protec­tion : port du masque etc. Il n’est pas du ressort d’un site de veille scien­ti­fique de faire le tri entre ce qui, du côté des cher­cheurs, relève d’hy­po­thèses et d’ex­tra­po­la­tion des données, et du côté du grand public, d’opi­nions agré­gées dans un système de croyances…

La ques­tion du « pass sani­taire » instauré en France a fait l’ob­jet de longs déve­lop­pe­ments sur de nombreux sites et sur les réseaux sociaux. La Commission natio­nale de l’in­for­ma­tique et des liber­tés (CNIL) a estimé « indis­pen­sable que le Parlement demande une évalua­tion à l’automne de l’ensemble des dispo­si­tifs mis en œuvre pour lutter contre la COVID-19, et notam­ment des dispo­si­tifs numé­riques, afin de suppri­mer ceux dont l’utilité ne serait pas avérée » (21 juillet 2021A14). Dans un quatrième avis (30 novembre 2021A8), incluant tous les dispo­si­tifs mis en œuvre, notam­ment le « pass sani­taire », elle insiste :

[…] sur la néces­sité que les éléments qui permettent d’apprécier l’efficacité des trai­te­ments susmen­tion­nés lui soient rapi­de­ment trans­mis, afin de conti­nuer l’exercice de sa mission. En effet, malgré plusieurs demandes, une telle évalua­tion n’a, à ce jour, pas été trans­mise à la CNIL. À cet égard, elle tient à souli­gner que l’utilisation des dispo­si­tifs préci­tés reste condi­tion­née à des garan­ties rela­tives à leur efficacité.

Une certi­tude : l’épi­dé­mie CoVID-19 a installé dans le monde entier des pratiques qui déséqui­librent forte­ment les systèmes de santé, au détri­ment de la lutte contre d’autres mala­dies infec­tieuses dont la préva­lence et la léta­lité seraient plus impor­tantes. En sauvant des centaines de milliers de malades de CoVID-19, n’a-t-on pas préci­pité le décès de plus nombreux malades de tuber­cu­lose, de VIH et de mala­ria ? La ques­tion est rare­ment posée dans les pays occi­den­taux, car ces grandes épidé­mies touchent prin­ci­pa­le­ment les pays du Sud…

On peut aussi s’in­ter­ro­ger sur la carac­té­ri­sa­tion de la popu­la­tion la plus expo­sée aux formes graves de CoVID-19 : les personnes âgées et celles, plus jeunes, souf­frant de comor­bi­di­tés le plus souvent asso­ciées à de l’obé­sité. La plupart des personnes âgées, dans les pays riches, prennent des médi­ca­ments pour soigner des affec­tions qu’elles auraient pu éviter, ou pour le moins retar­der, par l’adop­tion de pratiques de vie saine — voir mon article Vivre bien et longtemps. Chez les plus jeunes, le constat de comor­bi­di­tés est lié à des diag­nos­tics qui conduisent en géné­ral à la pres­crip­tion de médi­ca­ments. On est donc en droit de se deman­der quelle propor­tion du risque de mala­die grave CoVID-19 est induite par ces syndromes ou par les effets secon­daires de médi­ca­ments — plus de détails dans mon article CoVID-19 : immunité, style de vie. Il est regret­table que (à ma connais­sance) n’existe aucune statis­tique asso­ciant l’in­ci­dence et la gravité de la CoVID-19 à la consom­ma­tion de certains médi­ca­ments dont on connaît les effets délé­tères sur le système immunitaire.

Voici le début d’un article de la jour­na­liste Apoorva Mandavilli, lauréate en 2019 du Victor Cohn Prize for Excellence in Medical Science Reporting (3 août 2020A42) :

Jusqu’à cette année, la tuber­cu­lose et ses alliés mortels, le VIH et le palu­disme, étaient en déclin. Le bilan de chacune de ces mala­dies au cours de la décen­nie précé­dente était à son plus bas en 2018, dernière année pour laquelle des données sont disponibles.

Pourtant, main­te­nant, alors que la pandé­mie de coro­na­vi­rus se propage dans le monde entier, consom­mant les ressources de santé mondiales, ces adver­saires perpé­tuel­le­ment négli­gés sont de retour.

La covid-19 risque de faire dérailler tous nos efforts et de nous rame­ner là où nous étions il y a 20 ans”, a déclaré le Dr Pedro L. Alonso, direc­teur du programme mondial de lutte contre le palu­disme de l’Organisation mondiale de la santé.

Ce n’est pas seule­ment que le coro­na­vi­rus a détourné l’attention scien­ti­fique de la tuber­cu­lose, du VIH et du palu­disme. Les confi­ne­ments, en parti­cu­lier dans certaines régions d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, ont soulevé des obstacles insur­mon­tables pour les patients qui doivent voya­ger pour obte­nir des diag­nos­tics ou des médi­ca­ments, selon des entre­tiens avec plus de deux douzaines de respon­sables de la santé publique, de méde­cins et de patients dans le monde.

La peur du coro­na­vi­rus et la ferme­ture des cliniques ont éloi­gné de nombreux patients aux prises avec le VIH, la tuber­cu­lose et le palu­disme, tandis que les restric­tions sur les voyages aériens et mari­times ont grave­ment limité la livrai­son de médi­ca­ments dans les régions les plus touchées.

Environ 80 pour cent des programmes de lutte contre le palu­disme, la tuber­cu­lose, du VIH dans le monde ont signalé des pertur­ba­tions dans leurs services, et une personne sur quatre vivant avec le VIH a signalé des problèmes d’ac­cès aux médi­ca­ments, selon UNAIDS. Les inter­rup­tions ou les retards de trai­te­ment peuvent conduire à une résis­tance aux médi­ca­ments, déjà un problème redou­table dans de nombreux pays.

En Inde, où vivent envi­ron 27% des cas de tuber­cu­leux dans le monde, les diag­nos­tics ont chuté de près de 75% depuis le début de la pandé­mie. En Russie, les cliniques du VIH ont été réaf­fec­tées à des tests de coronavirus.

La saison du palu­disme a commencé en Afrique de l’Ouest, qui compte 90 pour cent des décès dus au palu­disme dans le monde, mais les stra­té­gies normales de préven­tion – distri­bu­tion de mous­ti­quaires impré­gnées d’in­sec­ti­cide et pulvé­ri­sa­tion de pesti­cides – ont été réduites en raison des confinements.

Selon une esti­ma­tion, un confi­ne­ment de trois mois dans diffé­rentes parties du monde et un retour progres­sif à la normale sur 10 mois pour­raient entraî­ner 6,3 millions de cas supplé­men­taires de tuber­cu­lose et 1,4 million de décès.

Une inter­rup­tion de six mois du trai­te­ment anti­ré­tro­vi­ral peut entraî­ner plus de 500 000 décès supplé­men­taires dus à des mala­dies liées au VIH, selon l’OMS. Un autre modèle de l’OMS a prédit que dans le pire des cas, les décès dus au palu­disme pour­raient doubler pour atteindre 770 000 par an.

Plusieurs experts en santé publique, certains au bord des larmes, ont averti que si les tendances actuelles se pour­suivent, le coro­na­vi­rus est suscep­tible de faire recu­ler des années, voire des décen­nies, de progrès achar­nés contre la tuber­cu­lose, le VIH et le paludisme.

(À suivre…)

✓ Références

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  • A4 · wec4 · 🔴 Coronavirus nombre de cas en France
  • A5 · ft8i · 🔴 Covid Tracker
  • A6 · lrg8 · 🔴 Coronavirus (COVID-19) Deaths
  • A7 · g4on · 🔴 Réseau Sentinelle – méde­cins géné­ra­listes (France)
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  • A13 · ps54 · Covid-19 : une fuite massive de résul­tats de tests anti­gé­niques – J Hourdeaux (31 août 2021)
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Article créé le 16/03/2020 - modifié le 4/12/2021 à 12h02

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