Cancer – nouvelles pistes

Publié il y a 3 semaines -


(Suite de la page Cancer - sources)

Un recadrage des priorités

James_Watson
James Watson
Source : lien:1g3m

James Watson, co‐découvreur avec Francis Crick de la struc­ture de l’ADN, et lau­réat du Prix Nobel en 1954, a défrayé la chro­nique en publiant dans The Lancet (février 2014 lien:v7fv) une hypo­thèse selon laquelle le dia­bète de type 2, les formes de démence, les mala­dies car­dio­vas­cu­laires et cer­tains can­cers seraient cau­sés par l’incapacité de pro­duire suf­fi­sam­ment des déri­vés réac­tifs de l’oxygène (ROS lien:jdt9) — aus­si appe­lés « radi­caux libres ».

Il ajou­tait qu’une meilleure com­pré­hen­sion des effets béné­fiques de l'exercice physique de haute intensité (HIIT lien:w6ci) pour­rait contri­buer à soi­gner cette inca­pa­ci­té. Peter Tarr com­mente (voir page lien:rvln) :

Il ne remet pas en ques­tion le fait que le tis­su pan­créa­tique (lien:zofl) est enflam­mé chez les patients du dia­bète de type 2 (lien:a3u9). Mais il pro­pose une théo­rie expli­ca­tive nou­velle : « Je sug­gère que la cause prin­ci­pale est une défi­cience d’agents oxy­dants (lien:jdt9) et non un excès. »

Watson rap­pelle que les cel­lules du corps ne peuvent pas sur­vivre sans fabri­quer à la fois des agents oxy­dants et anti­oxy­dants (voir article lien:8s1z). Il existe un équi­libre sub­til entre les deux. L’exercice phy­sique (de haute inten­si­té) oblige le corps à fabri­quer un grand nombre d’agents oxy­dants (ROS lien:jdt9 ou « radi­caux libres »). Dans le réti­cu­lum endo­plas­mique (lien:8zhv), une des espèces de ROS, le per­oxyde d’oxygène (H2O2) sert à créer des liens chi­miques (ponts disul­fure lien:ab2l) sta­bi­li­sant les pro­téines lorsqu’elles se replient (lien:b8o4). Si l’oxydation est insuf­fi­sante, les pro­téines ne se replient pas et deviennent inac­tives. C’est, selon Watson, ce qui cause l’inflammation du pan­créas condui­sant au dia­bète de type 2 (lien:a3u9). Il note que les ath­lètes qui absorbent une grande quan­ti­té d’antioxydants avant l’effort auraient ten­dance à dimi­nuer son effet béné­fique. Cette pro­po­si­tion avait été véri­fiée par Ristow M et col­lègues (2009) — voir aus­si la mito‐hormèse (lien:81fq) selon Ristow M & Schmeisser K (2014).

Dans son article Oxidants, antioxi­dants and the cur­rent incu­ra­bi­li­ty of metas­ta­tic can­cers (2013 lien:jvwz), James Watson déve­lop­pait le même type d’argument pour ce qui concerne le can­cer.

Nous devrions nous concen­trer beau­coup, beau­coup plus, sur l’éventail très large de vul­né­ra­bi­li­tés méta­bo­liques et oxy­da­tives qui appa­raissent en consé­quence des capa­ci­tés incon­trô­lables de crois­sance et de pro­li­fé­ra­tion des cel­lules can­cé­reuses. Lorsque les can­cers humains dérivent vers des états gly­co­ly­tiques plus agres­sifs, leur stress méta­bo­lique en aug­men­ta­tion constante les rend par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rables à une baisse sou­daine de leurs four­ni­tures vitales d’énergie sous la forme d’ATP (lien:6qeo).

Les cel­lules tumo­rales d’origine épi­thé­liale (car­ci­nomes lien:gt0v) peuvent subir une tran­si­tion épithélio‐mésenchymateuse (TEM lien:apqt) qui les rend inva­sives et consti­tue une des pre­mières étapes vers la for­ma­tion de méta­stases (lien:0ubw). L’auteur explique que la TEM pré­serve l’agencement ini­tial des bases de l’ADN tout en modi­fiant la manière dont elles sont trans­crites en ARN. La régu­la­tion de cette trans­crip­tion influence la réponse des cel­lules can­cé­reuses à leur envi­ron­ne­ment. Elle est du même ordre que celle qui per­met la tran­si­tion des œufs fer­ti­li­sés vers les cel­lules dif­fé­ren­ciées (pou­mon, rein etc.) dans les orga­nismes adultes.

Selon Watson, il serait pré­fé­rable de cher­cher en prio­ri­té des médi­ca­ments sus­cep­tibles de blo­quer la pro­li­fé­ra­tion des cel­lules can­cé­reuses, plu­tôt que leur crois­sance, car ces der­niers ont un effet indé­si­rable sur les cel­lules saines. Plusieurs pistes de recherche sont sug­gé­rées — que je ne sais pas ana­ly­ser… — notam­ment pour dés­in­hi­ber le méca­nisme d’apop­tose (lien:e3yx mort cel­lu­laire pro­gram­mée) assu­rant l’élimination des cel­lules endom­ma­gées. La pro­duc­tion d’agents oxy­dants (ROS lien:jdt9) est un des acti­va­teurs de cette apop­tose, comme l’a prou­vé le suc­cès du médi­ca­ment mito­chron­drial eles­clo­mol (de Synta Pharmaceuticals), mais cette pro­duc­tion est aus­si, nous l’avons vu, un des effets béné­fiques de l’exercice de haute intensité (lien:w6ci). Selon Watson (2013),

Quand les molé­cules de ROS ain­si for­mées sont détruites par l’administration simul­ta­née d’une molé­cule anti‐oxydante N‐acétylcystéine (lien:vczo), la des­truc­tion ciblée des cel­lules can­cé­reuses s’interrompt. Le fait que l’eles­clo­mol ne peut pas déclen­cher l’apoptose des cel­lules non‐cancéreuses est pro­ba­ble­ment dû au plus bas niveau de ROS (lien:jdt9) intrin­sè­que­ment géné­ré par la machi­ne­rie mito­chon­driale nor­male de trans­port des élec­trons.

Il sem­ble­rait pour lui que l’efficacité de cer­tains trai­te­ments de chi­mio­thé­ra­pie, aus­si bien que celle de rayon­ne­ments ioni­sants, tienne à leur facul­té de pro­duire des radi­caux libres (ROS lien:jdt9) uti­li­sés pour l’apop­tose (lien:e3yx) des cel­lules endom­ma­gées. Ce qui pour­rait expli­quer que cer­tains can­cers deve­nus résis­tants à la chi­mio­thé­ra­pie résistent aus­si à la radio­thé­ra­pie. Les cel­lules can­cé­reuses contrô­lées prin­ci­pa­le­ment par les onco­gènes (lien:12ty) RAS et Myc, qui appa­raissent notam­ment en phase ter­mi­nale, sont par­mi les plus dif­fi­ciles à éli­mi­ner. L’auteur sug­gère que cela pour­rait être dû à leur pro­duc­tion impor­tante d’anti-oxydants des­truc­teurs de radi­caux libres (ROS), notam­ment le glu­ta­thion (lien:dc13), les super­oxyde dis­mu­tases (lien:9uvt), la cata­lase (lien:34fv) et la thio­ré­doxyne (lien:xuml), pro­duc­tion contrô­lée par le fac­teur de trans­crip­tion (lien:ja38) Nrf2 ; ce fac­teur est à son tour contrô­lé par les onco­gènes RAS, RAF et Myc qui favo­risent la crois­sance et la divi­sion des cel­lules.

Watson rap­pelle enfin que de nom­breuses études sur la sup­plé­men­ta­tion en anti‐oxydants, prin­ci­pa­le­ment le béta­ca­ro­tène, les vita­mines A, C, E et le sélé­nium, n’ont mon­tré aucune effi­ca­ci­té dans la pré­ven­tion du can­cer gastro‐intestinal ni dans la dimi­nu­tion de la mor­ta­li­té. « Au contraire, il semble qu’ils réduisent légè­re­ment l’espérance de vie de ceux qui les consomment ».

Pour ce qui concerne l’exercice de haute intensité (lien:w6ci), on entend par­fois dire qu’en favo­ri­sant la pro­duc­tion d’hor­mone de crois­sance il entraî­ne­rait la crois­sance des cel­lules can­cé­reuses. En réa­li­té, c’est le fac­teur de crois­sance res­sem­blant à l’insuline (IGF‐1 lien:odmk) qui en est res­pon­sable. L’hormone HGH pro­duit de l’IGF-1 (par l’intermédiaire du foie), mais elle pro­duit aus­si des récep­teurs de l’IGF-1 qui contre­carrent son effet sur les cel­lules can­cé­reuses. Le rap­port entre HGH et IGF‐1 est décrit dans l’article Regulation of muscle mass by growth hor­mone and IGF‐I (Velloso CP, 2008).

James Watson (2013 lien:jvwz) décrit ce qu’il per­çoit comme une impasse dans la pour­suite de la recherche sur le can­cer :

Les thé­ra­pies géné­tiques indi­vi­duelles du can­cer dont on fait grand cas en ce moment pour­raient s’avérer beau­coup moins inté­res­santes pour la méde­cine à venir que ne le laissent pen­ser les articles de presse aujourd’hui. Si l’on attri­buait plus de fonds de recherche gou­ver­ne­men­taux sur le can­cer au déve­lop­pe­ment de médi­ca­ments nou­veaux anti‐métastasiques par les ins­ti­tu­tions aca­dé­miques de haut niveau bien choi­sies, les fonds du National Cancer Institute (NCI) seraient mieux uti­li­sés que les larges sommes dépen­sées à essayer des médi­ca­ments qui ont peu de chance d’apporter du nou­veau. Le plus grand obs­tacle aujourd’hui à une véri­table guerre contre le can­cer peut être attri­bué au carac­tère intrin­sè­que­ment conser­va­teur des éta­blis­se­ments de recherche sur le can­cer. Ils sont encore trop étroi­te­ment atta­chés à aller de l’avant avec des cock­tails de médi­ca­ments ciblant les molé­cules (comme HER2, RAS, RAF, MEK, ERK, PI3K, AKT et mTOR) qui faci­litent la crois­sance des voies de trans­duc­tion du signal, au lieu de cibler les molé­cules Myc qui gou­vernent spé­ci­fi­que­ment le cycle cel­lu­laire.

[…]

Au som­met du grand bud­get de la science au National Cancer Institute, on aper­çoit encore le pro­jet The Cancer Genome Atlas (TCGA), qui par nature ne découvre que les déclen­cheurs de can­cer au détri­ment des vul­né­ra­bi­li­tés (par­te­naires syn­thé­ti­que­ment mor­tels). Bien qu’au début j’aie sou­te­nu TCGA dans sa recherche d’aides finan­cières impor­tantes, je ne le fais plus à pré­sent. Les 100 mil­lions de dol­lars injec­tés chaque année ont peu de chance de pro­duire les médi­ca­ments vrai­ment de pointe dont nous avons tant besoin.

Dans le même sens, Andrew Porterfield déplore que la « guerre contre le can­cer » décla­rée en 1971 par le Président Richard Nixon soit actuel­le­ment foca­li­sée sur la recherche géné­tique (voir article lien:8it2).

Un pro­blème pour­rait être le fait que les can­cers à tumeurs qui appa­raissent en pre­mier dans le corps, iden­ti­fiables par leur empla­ce­ment, que ce soit le foie, le pou­mon, le cer­veau ou le colon, ne sont pas les causes prin­ci­pales de décès par can­cer. La plu­part des gens meurent à cause des cel­lules can­cé­reuses qui se détachent des tumeurs pri­maires et s’installent dans d’autres par­ties du corps. Ce méca­nisme de méta­stase (lien:0ubw) est res­pon­sable de 90% des décès par can­cer. Or seulement 5% des fonds de recherche euro­péens sur le can­cer, et 2% aux USA, sont consa­crés à la recherche sur les méta­stases.

James Watson conclut son article (2013 lien:jvwz) par l’espoir que les grandes firmes phar­ma­ceu­tiques entre­pren­dront une étude concer­tée, au moins sur les prin­ci­paux can­cers (sein, colon et pou­mon), en exploi­tant la tech­nique d’interférence par ARN (RNAi lien:8i3j). Cette tech­nique sus­cite de grands espoirs (voir Kaelin WG, 2012) et sa mise en œuvre néces­si­te­rait un inves­tis­se­ment de moins d’un mil­liard de dol­lars. Un pro­jet ciblant la tota­li­té du génome a été ini­tié par Pfizer en col­la­bo­ra­tion avec le Cold Spring Harbor Laboratory (lien:jylh).

La pro­po­si­tion de James Watson en 2009 (To Fight Cancer, Know the Enemy lien:rh42) — chan­ger son fusil d’épaule dans la recherche de trai­te­ments du can­cer, par un retour sur scène de la théo­rie méta­bo­lique — pour­rait avoir été ins­pi­rée par Lewis Cantley, fon­da­teur de la start‐up Agios (lien:e5j3) foca­li­sée sur le méta­bo­lisme du can­cer. En effet, selon Christofferson (2014, p. 119–120), James Watson aurait trans­mis à Cantley le dos­sier qui lui avait été confié par Young Ko, à titre confi­den­tiel, sur l’expérimentation du trai­te­ment par 3BP (voir ci‐dessous). Watson déclare :

L’idée que les cel­lules can­cé­reuses puissent par­ta­ger un ensemble com­mun de molé­cules qu’on ne trouve pas dans la plu­part des autres cel­lules de notre corps a été pro­po­sée en pre­mier par le grand bio­chi­miste alle­mand Otto Warburg. En 1924, il a obser­vé que toutes les cel­lules can­cé­reuses, indé­pen­dam­ment du fait qu’elles croissent en la pré­sence ou en l’absence d’oxygène, pro­duisent de grandes quan­ti­tés d’acide lac­tique. Mais c’est seulement il y a un an que le sens de la décou­verte de Warburg a été révé­lé : le méta­bo­lisme des cel­lules can­cé­reuses, et bien sûr de toutes les cel­lules qui pro­li­fèrent, est lar­ge­ment diri­gé vers la syn­thèse des blocs de construc­tion cel­lu­laires à par­tir des pro­duits de dégra­da­tion du glu­cose.

James Watson (2009 lien:rh42)

En sous‐entendant que l’hypo­thèse de Warburg (lien:16ls) aurait été réha­bi­li­tée « il y a un an », autre­ment dit par Cantley et son équipe, Watson fai­sait l’impasse sur plus de trente années de tra­vaux effec­tués par Peter Pederson dans la conti­nua­tion de ceux de Warburg !

Warburg, le retour

En 2000, Douglas Hanahan et Robert Weinberg ont publié dans Cell un article majeur — le plus cité de cette revue — qui fait le point sur six pro­prié­tés carac­té­ris­tiques des can­cers (The Hallmarks of Cancer lien:juu7) : les cel­lules can­cé­reuses sti­mulent leur propre crois­sance, elles sont insen­sibles aux signaux inhi­bi­teurs de la crois­sance, elles peuvent évi­ter la mort cel­lu­laire pro­gram­mée (apop­tose lien:e3yx), elles ont la capa­ci­té de se repro­duire indé­fi­ni­ment, elles induisent la capa­ci­té à faire croître de nou­veaux vais­seaux san­guins qui per­mettent la crois­sance des tumeurs (angio­ge­nèse lien:gvbs) et elles se répandent sur des sites dis­tants (méta­stases lien:0ubw).

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Peter Pedersen
Source : lien:7yxa

En mars 2009, Peter Pedersen a été invi­té à inter­ve­nir dans un sémi­naire au NIH (voir vidéo lien:ll1a) au cours duquel il a par­lé de la décou­verte du 3BP (voir ci‐dessous), mais aus­si évo­qué l’hypothèse de Hanahan et Weinberg en signa­lant (10 minutes après le début de l’exposé) qu’ils avaient omis d’inclure l’effet Warburg (lien:mo8r) dans leur liste. Suite à cette inter­ven­tion, Hanahan et Weinberg ont publié en 2011 un deuxième article, Hallmarks of can­cer : the next gene­ra­tion (lien:eu51), iden­ti­fiant deux capa­ci­tés dis­tinc­tives émer­gentes : la déré­gu­la­tion du méta­bo­lisme éner­gé­tique cel­lu­laire et la capa­ci­té d’éviter une des­truc­tion par le sys­tème immu­ni­taire (voir Wikipedia lien:6d8h).

Weinberg recon­nais­sait main­te­nant l’effet Warburg (lien:mo8r) mais sans l’associer à un dys­fonc­tion­ne­ment des mito­chon­dries (lien:alc0) Il le consi­dé­rait comme pro­ve­nant du noyau : une repro­gram­ma­tion du méta­bo­lisme conduite par les onco­gènes.

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Thomas Seyfried
Source : lien:66ps

Thomas Seyfried (lien:p5f7) pro­fes­seur de bio­lo­gie au Boston College (Université de l’Illinois), cite l’expérience de McKinnel RG et al. (1969) qui consis­tait à trans­plan­ter le noyau d’une cel­lule can­cé­reuse d’une gre­nouille en rem­pla­ce­ment de celui d’une cel­lule saine de têtard : mal­gré l’altération géné­tique de son noyau, la nou­velle cel­lule n’a pas don­né lieu à une pro­li­fé­ra­tion can­cé­reuse (Seyfried T, 2015a et 2015b).

Cette expé­rience met en défaut la théo­rie géné­tique du can­cer (SMT) car elle montre que des muta­tions signi­fi­ca­tives pour­raient avoir lieu dans le cyto­plasme (i.e. les mito­chon­dries lien:alc0) plu­tôt que dans l’ADN du noyau cel­lu­laire. Ces résul­tats ont mon­tré que des noyaux pro­ve­nant de cel­lules tumo­rales pou­vaient diri­ger un déve­lop­pe­ment nor­mal et n’ont pas induit une crois­sance cel­lu­laire déré­gu­lée, le phé­no­type de signa­ture de la tumo­ri­ge­nèse (Seyfried T , 2015a).

Seyfried a revi­si­té la théo­rie d’Otto Warburg selon laquelle tout can­cer serait en pre­mier lieu l’effet d’un dérè­gle­ment de méta­bo­lisme cel­lu­laire, en l’actualisant à par­tir des don­nées de la bio­mé­de­cine et de la com­pré­hen­sion récente du fonc­tion­ne­ment des mito­chon­dries. Il cite des cas de can­cer du cer­veau comme preuves du bien‐fondé de solu­tions méta­bo­liques au trai­te­ment de la mala­die ; il expose des simi­la­ri­tés avec d’autres types de can­cer, notam­ment du sein et du côlon, liées à l’identité de leurs muta­tions cel­lu­laires. Toutefois, son expé­ri­men­ta­tion se limite au cas de tumeurs céré­brales sur des modèles ani­maux, ce qui limite for­te­ment le niveau de preuve pour les autres can­cers et l’applicabilité aux humains des trai­te­ments.

Michael O’Neill (2013b) com­mente :

Une des par­ties les plus magni­fi­que­ment écrites et convain­cantes de l’hypothèse exhaus­tive de Seyfried est l’idée que la méta­stase (lien:0ubw) est un pro­ces­sus trop com­plexe pour être pris en compte par des muta­tions géné­tiques aléa­toires. L’idée que de nom­breux types de cel­lules can­cé­reuses recueille­raient en quelque sorte les muta­tions géné­tiques cor­rectes pour leur per­mettre d’entrer et de sor­tir des tis­sus, échap­per à la détec­tion par le sys­tème immu­ni­taire, et se pro­pa­ger dans tout le corps semble ridi­cule. Dès les débuts de Cancer as a Metabolic Disease, Seyfried com­mence à remettre en ques­tion cela et mon­trer com­ment le pro­ces­sus de méta­stase implique des capa­ci­tés déjà pré­sentes dans cer­tains macro­phages (lien:60vw) et leu­co­cytes (lien:v36u). […] C’est un thème récur­rent dans le livre, et à cer­tains endroits il remarque même que « Aichel [1911] a sug­gé­ré il y a près d’un siècle que la pro­gres­sion de la tumeur impli­quait une fusion entre des leu­co­cytes et des cel­lules soma­tiques (lien:afw2)». Et c’est cette théo­rie de la fusion, et non des muta­tions géné­tiques, que Seyfried pré­co­nise comme source de la capa­ci­té d’une cel­lule can­cé­reuse à méta­sta­ser.

Cette hypo­thèse est confir­mée par Lazova R et al. (2013) qui ont obser­vé un méca­nisme de fusion dans les méta­stases d’un can­cer du cer­veau consé­cu­tif à une greffe de moëlle épi­nière. John M. Pawelek, un des co‐auteurs de la publi­ca­tion, com­mente (voir page lien:pkyk) :

Nos résul­tats consti­tuent la pre­mière preuve pour les [can­cers] humains d’une théo­rie pro­po­sée en 1911 par un patho­lo­giste alle­mand [O. Aichel], que la méta­stase (lien:0ubw) se pro­duit quand un leu­co­cyte (lien:v36u) et une cel­lule can­cé­reuse fusionnent en for­mant un hybride géné­tique. Cela pour­rait ouvrir la voie à de nou­velles cibles thé­ra­peu­tiques, mais beau­coup de tra­vail reste à faire pour déter­mi­ner la façon dont la fusion se pro­duit, la fré­quence de ces hybrides dans les can­cers humains, et le rôle poten­tiel des hybrides dans les méta­stases.

Pawelek écrit dans un autre article consa­cré à une expé­ri­men­ta­tion ani­male (Pawelek, 2014) :

Le modèle est simple : cel­lule blanche du sang + cel­lule can­cé­reuse non‐métastasique = cel­lule can­cé­reuse méta­sta­sique. Mais il four­nit une expli­ca­tion pro­fonde et uni­fi­ca­trice de la méta­stase (lien:0ubw).

Travis Christofferson (2014, p. xviii‐seq) explique à sa manière le retour à une théo­rie méta­bo­lique du can­cer :

Tripping_over_the_truthQuand je me suis pen­ché sur les don­nées issues de TCGA, ce que j’ai décou­vert était éton­nant. Rien ne fai­sait sens. Avant le pro­jet, les cher­cheurs croyaient fer­me­ment que les don­nées de séquen­çage révè­le­raient une séquence ordon­née de peut‐être trois à huit gènes qui, après avoir muté, se mani­fes­te­raient dans un type par­ti­cu­lier de can­cer — une signa­ture com­pa­rable à une empreinte digi­tale — et qu’ils pour­raient tra­vailler à par­tir de cette signa­ture pour déve­lop­per des trai­te­ments. Mais ce que les don­nées de séquen­çage ont révé­lé n’avait rien d’ordonné. Elles explo­saient en une col­lec­tion presque aléa­toire de muta­tions — dont pas une seule, ni une confi­gu­ra­tion appro­priée, était abso­lu­ment res­pon­sable du déclen­che­ment de la mala­die.

[…]

Pourquoi les médi­ca­ments ciblés qu’on avait pro­mis ne se sont pas maté­ria­li­sés ? Pour com­men­cer, TCGA n’a pas réus­si à iden­ti­fier les muta­tions qui sans équi­voque cau­saient un type don­né de can­cer. Par consé­quent, les cher­cheurs n’ont pas pu trou­ver la ou les cibles cor­rectes. Deuxièmement, une autre décou­verte a été faite grâce à TCGA, de celles qui pro­jettent un nuage sombre sur tout espoir de per­cée signi­fi­ca­tive dans l’avenir. D’un point de vue géné­tique, la concep­tion du médi­ca­ment est un jeu dif­fi­cile et bru­tal de « attrape‐moi si tu peux ». Les cibles muta­tion­nelles n’étaient pas seulement très dif­fé­rentes d’une per­sonne à une autre, elles variaient aus­si spec­ta­cu­lai­re­ment d’une cel­lule à l’autre à l’intérieur de la même tumeur, confron­tant les phar­ma­co­logues à une tâche de dif­fi­cul­té insur­mon­table.

[…]

Au lieu de cibler des muta­tions qui peuvent varier d’une seconde à l’autre, la théo­rie méta­bo­lique a remis les cher­cheurs sur le siège du conduc­teur. […] Bien que mécon­nues et dépré­ciées, les thé­ra­pies issues de la logique que le can­cer pro­vient d’un méta­bo­lisme endom­ma­gé ont don­né des résul­tats remar­quables. Les thé­ra­pies méta­bo­liques découlent d’un simple agen­ce­ment logique. Toute cel­lule can­cé­reuse pré­sente le même défaut et la même cible exploi­table.

Nouveaux traitements

Travis Christofferson (2014) évoque de nom­breuses ten­ta­tives infruc­tueuses d’utiliser de nou­velles molé­cules — ou com­bi­nai­sons de molé­cules — pour le trai­te­ment du can­cer par chi­mio­thé­ra­pie. Dans un pre­mier temps, le médi­ca­ment paraît effi­cace, même au prix de souf­frances cau­sées par ses effets indé­si­rables sur les cel­lules saines. Mais les rechutes fatales à court et moyen terme se révélent fré­quentes.

La pro­ba­bi­li­té de sur­vie d’un patient dans une période don­née est éva­luée à l’aide de la for­mule de Kaplan‐Meier (voir dis­cus­sion lien:4awr) :
(nbre de patients vivants au départ – nbre de patients décédés)/(nbre de patients vivants au départ)

Thomas Seyfried (voir vidéo lien:vatn 36:20) cite l’étude de Stupp R. et al. (2009) qui donne le résul­tat, pour 573 patients atteints de de glio­blas­tome (lien:6831 tumeur du cer­veau), d’un trai­te­ment par chi­mio­thé­ra­pie (témo­zo­lo­mide, TMZ lien:br8t) com­bi­né avec la radio­thé­ra­pie, en com­pa­rai­son avec la radio­thé­ra­pie seule. Une « preuve » de l’efficacité du TMZ est éta­blie par la dif­fé­rence entre la courbe bleue et la courbe rouge (figure ci‐dessous).

TMZ-radiotherapy-survival-rate
Source : lien:lqsm

Les courbes illus­trent tou­te­fois le fait que 89% des patients étaient décé­dés au bout de 5 ans dans le groupe chimio+radiothérapie, et 97% dans le groupe radio­thé­ra­pie seule. Ce qu’elles ne montrent pas est l’inconfort des patients pen­dant le temps du trai­te­ment (voir les effets indé­si­rables en mono­thé­ra­pie du TMZ (lien:br8t), ni le coût du médi­ca­ment : pour le TMZ seul, envi­ron 50000 $ par année de trai­te­ment (voir source lien:h9h8).

Enfin, l’étude de Johnson BE et al. (2014) révèle que les tumeurs appa­rais­sant lors de récur­rences pré­sentent de nou­velles muta­tions qui ont été pro­vo­quées par le trai­te­ment au TMZ. On peut se deman­der, dans ce cas, pour­quoi la sur­vie des patients a légè­re­ment aug­men­té. Seyfried sug­gère que ce pour­rait être le seul effet de la res­tric­tion calo­rique dont les patients font l’expérience en rai­son des vio­lents effets indé­si­rables (vomis­se­ments etc.). Si cette hypo­thèse est véri­fiée, l’efficacité (très rela­tive) d’un médi­ca­ment aus­si coû­teux serait uni­que­ment liée à ses effets secon­daires…

Christofferson (2014, p. 157) écrit :

Depuis que l’Herceptine (lien:jfa4) [Genentech lien:cy9g 1998] a ini­tié la révo­lu­tion des médi­ca­ments ciblés, un regard objec­tif sur les résul­tats dresse un tableau dépri­mant. « Une esti­ma­tion pru­dente du nombre de thé­ra­pies ciblées tes­tées chez des patients atteints de can­cer dans la der­nière décen­nie a été sept cent », a décla­ré Antonio Tito Fojo, Ph.D., chef de la Section de thé­ra­peu­tique expé­ri­men­tale et cher­cheur prin­ci­pal des Medical Oncology Branch Affiliates au Center for Cancer Research du National Cancer Institute à Bethesda, Maryland, « cepen­dant aucun patient atteint de tumeur solide n’a été gué­ri par thé­ra­pie ciblée sans cette période. Le nombre de thé­ra­pies ciblées qui ont pro­lon­gé la sur­vie d’un an, par rap­port à un trai­te­ment conven­tion­nel, est zéro ». [Yin S, 2011]

L’écrivain scien­ti­fique Ralph Moss a signa­lé les cri­tères bizarres que la FDA [Food and Drug Administration aux USA] uti­lise pour approu­ver [la mise sur le mar­ché des] médi­ca­ments, per­met­tant à une foule de médi­ca­ments inef­fi­caces d’obtenir l’approbation :

« Si vous pou­vez réduire la tumeur de 50 pour cent ou plus pen­dant 28 jours vous avez la défi­ni­tion de la FDA d’un médi­ca­ment actif. On appelle cela un taux de réponse, de sorte que vous avez une réponse… (Mais) quand vous cher­chez s’il y a une quel­conque pro­lon­ga­tion de la vie après ce trai­te­ment, ce que vous trou­vez est toutes sortes d’abracadabra et de pirouettes sur la sur­vie sans mala­die, et ceci et cela. »

[…]

Un exemple de l’état actuel de médi­ca­ments contre le can­cer est le beva­ci­zu­mab (lien:lik9 Avastin). Il a reçu l’approbation de la FDA en 2004 pour le can­cer du côlon méta­sta­tique et plus tard a reçu l’approbation pour d’autres appli­ca­tions, y com­pris le can­cer du sein. Traiter le patient moyen de can­cer du sein avec l’Avastin coûte 90 816 dol­lars par an, sans pro­lon­ger la sur­vie glo­bale. Mais comme il a dimi­nué des tumeurs dans quelques cas, la FDA l’a approu­vé, ce qui sou­ligne les cri­tères absurdes uti­li­sés pour l’approbation des médi­ca­ments. Pire, les patients qui ont été trai­tés par l’Avastin en com­plé­ment du pacli­taxel (lien:t26p) avaient deux fois plus de risque de subir une toxi­ci­té net­te­ment plus éle­vée.

Précisons que la FDA ne man­date pas d’organisme indé­pen­dant pour effec­tuer des tests de médi­ca­ments. Elle se base uni­que­ment sur les rap­ports four­nis par les indus­triels pour approu­ver la mise sur le mar­ché de leurs pro­duits. Le scan­dale du Vioxx (lien:mlqb) dif­fu­sé par Merck peut don­ner à réflé­chir (voir article lien:6e45)…

Après la brève car­rière de l’Herceptine, un médi­ca­ment nom­mé GLEEVEC (més­i­late d’imatinib lien:62kq) a sus­ci­té d’immenses espoirs. Il ciblait une muta­tion par­ti­cu­lière ren­con­trée dans une forme rare de leu­cé­mie : la leu­cé­mie myé­loïde chro­nique (CML lien:tjwx). Ce médi­ca­ment était le pre­mier à gué­rir le can­cer en empê­chant une muta­tion, jus­ti­fiant par cela la théo­rie géné­tique. Harold Varmus a publié à cette occa­sion un essai titré “The New Era in Cancer Research” (La nou­velle ère de la recherche sur le can­cer). On évo­quait en effet un « chan­ge­ment de para­digme » dans le déve­lop­pe­ment des médi­ca­ments contre le can­cer.

Le GLEEVEC s’attaque à un chro­mo­some défec­tueux, sur­nom­mé “the Philadelphia chro­mo­some”, décou­vert en 1960 par Peter Nowel dans un labo­ra­toire de Philadelphie. La décou­verte du trai­te­ment est attri­buée à Jurg Zimmermann et Nicholas Lydon dans un labo­ra­toire suisse (Ciba‐Geigy). Lydon a réus­si à mener le test cli­nique après un retard consi­dé­rable cau­sé par la fusion de Ciba‐Geigy avec Sandoz pour for­mer Novartis, dont les diri­geants refu­saient de prendre le risque d’un finan­ce­ment de 100 mil­lions de dol­lars sans garan­tie de retour sur inves­tis­se­ment, car la mala­die ciblée avait une inci­dence rare… Le test a fina­le­ment eu lieu avec la col­la­bo­ra­tion de Brian Druker qui tra­vaillait au Dana Farber Cancer Institute de Boston. Sur 54 patients, 53 ont réagi posi­ti­ve­ment quelques jours après avoir com­men­cé le trai­te­ment. Les patients retrou­vaient tota­le­ment la san­té et leur vie rede­ve­nait nor­male.

Le suc­cès du GLEEVEC était total (voir Pray L, 2008) bien qu’il ne puisse soi­gner qu’une forme rare de can­cer (la CML). Mais sa per­ti­nence en tant que preuve de la théo­rie géné­tique n’a pas été confir­mée. D’une part, la CML pro­cède d’une muta­tion unique et tou­jours iden­tique. D’autre part, cer­taines per­sonnes pos­sé­dant cette muta­tion ne déve­loppent pas de can­cer. Enfin, envi­ron 20% des per­sonnes souf­frant de CML à un stade avan­cé ne sur­vivent pas mal­gré le trai­te­ment. La muta­tion, en soi, ne peut donc pas être consi­dé­rée comme la cause pre­mière du can­cer. Seyfried et Pedersen ont d’ailleurs remar­qué que l’action du GLEEVEC appor­tait de l’eau au mou­lin de la théo­rie méta­bo­lique (voir Seyfried TN et al., 2014).

L’histoire mouvementée du 3BP

Le coût annuel des médi­ca­ments can­cé­reux, aux USA, est pas­sé d’environ 5000 $ avant 2000 à 40000 $ vers 2005, et en 2012 presque chaque nou­veau médi­ca­ment coû­tait plus de 100000 $ (Christofferson T, 2014, p. 158). C’est le cas notam­ment du GLEEVEC, alors que l’Herceptine ne coû­tait « que » 70000 $ (voir page lien:zf00). Dans cette confi­gu­ra­tion, la décou­verte d’un médi­ca­ment très peu coû­teux, et capable d’agir sélec­ti­ve­ment sur tous les types de cel­lules can­cé­reuses, consti­tue­rait une avan­cée signi­fi­ca­tive. C’est le cas du 3‐Bromopyruvate (3BP) (voir Pedersen P, 2012 et Valenti D et al., 2015) dont l’histoire a été tumul­teuse. On peut en lire les épi­sodes dans l’ouvrage de Christofferson (2014, p. 104–123) basé sur des entre­tiens avec les prin­ci­paux pro­ta­go­nistes, notam­ment Young H. Ko et Peter L. Pedersen.

Young Hee Ko a été for­mée jusqu’en 1981 à l’Université Kon‐Kuk à Séoul (Corée du Sud). L’année sui­vante, elle a émi­gré aux États‐Unis et s’est ins­crite au pro­gramme de mas­ter de phy­sio­lo­gie de la nutri­tion à l’Université de l’État de l’Iowa. Munie de son diplôme, en 1985, elle a pour­sui­vi ses études jusqu’au doc­to­rat de bio­chi­mie à l’Université de l’État de Washington (en 1990). Elle a ensuite rejoint pour un post‐doc le labo­ra­toire de Peter Pedersen à l’Université Johns Hopkins de Baltimore, où elle s’est inté­res­sée à la fibrose kys­tique (muco­vis­ci­dose lien:vrtp), réus­sis­sant à iden­ti­fier le codon défec­tueux qui altère la pro­téine CFTR (cys­tic fibro­sis trans­mem­brane conduc­tance regu­la­tor). Elle a été ensuite orien­tée vers la recherche sur le can­cer, tou­jours sous la direc­tion de Pederson qui explo­rait comme fon­da­tion théo­rique l’hypo­thèse de Warburg (lien:16ls) à contre‐courant de la théo­rie géné­tique (SMT, Somatic Mutation Theory). Il s’agissait pour eux de trou­ver un moyen d’isoler et inhi­ber les effets de l’hexo­ki­nase II (lien:je9y), une enzyme dont l’expression est accrue dans de nom­breux can­cers (Mathupala SP et al., 2006).

Ko est par­tie du constat que les cel­lules can­cé­reuses pro­duisent de l’acide lac­tique en très grande quan­ti­té, de sorte qu’elles pour­raient mou­rir asphyxiées si on les empê­chait d’en éli­mi­ner l’excès. Ces cel­lules sur­pro­duisent dans leur mem­brane une pro­téine qu’on appelle trans­por­teur de mono­car­boxy­late (MCT lien:qwnq), agis­sant comme une porte qui auto­rise l’acide lac­tique et l’anion pyru­vate (lien:e87p) à entrer et sor­tir de la cel­lule. Les « portes » sont plus nom­breuses dans les cel­lules can­cé­reuses que dans les cel­lules saines.

boite-de-Petri
Boîte de Pétri en verre.
(Szalka Petriego)
CC BYSA 3.0

La cher­cheuse s’est sou­ve­nue qu’elle avait tra­vaillé à Washington avec le 3‐Bromopyruvate (3BP), une molé­cule dont la struc­ture est très proche de celle du pyru­vate. La pro­téine MCT pour­rait donc la lais­ser pas­ser, de sorte qu’une fois par­ve­nue à l’intérieur de la cel­lule can­cé­reuse elle se com­por­te­rait comme un che­val de Troie en détrui­sant de l’hexo­ki­nase II (lien:je9y). La méthode parais­sait trop simple pour être effi­cace, mais Young Ko a tenu à la véri­fier. Elle a culti­vé des cel­lules can­cé­reuses dans une boîte de Pétri et obser­vé leurs réac­tions à diverses molé­cules, en com­pa­rai­son avec le 3BP, décou­vrant que cette der­nière molé­cule agis­sait bien plus effi­ca­ce­ment, et sur tous les types de can­cer, ce qui n’était pas le cas des autres molé­cules. La dif­fé­rence majeure tenait au fait que le médi­ca­ment inter­vient sur un aspect inva­riant du méta­bo­lisme des cel­lules plu­tôt que de cibler des confi­gu­ra­tions par­ti­cu­lières de muta­tions.

Par la suite, Ko et Pedersen ont véri­fié l’efficacité du 3BP en expé­ri­men­ta­tion ani­male, avec le même suc­cès, consta­tant que la molé­cule n’induisait pas d’effets secon­daires qui auraient eu une issue fatale, comme ils le crai­gnaient au départ. Il res­tait à pas­ser à l’expérimentation humaine, une étape qui s’est révé­lée extrê­me­ment dif­fi­cile et dou­lou­reuse pour les cher­cheurs, pour plu­sieurs rai­sons. Une molé­cule qui rédui­sait à une cen­taine de dol­lars le coût du trai­te­ment d’un can­cer n’intéressait pas par­ti­cu­liè­re­ment l’industrie phar­ma­ceu­tique, prin­ci­pal finan­ceur, aux USA, d’essais cli­niques qui se comptent en mil­lions de dol­lars. Mais la pro­messe d’un suc­cès scien­ti­fique aigui­sait les appé­tits, entre autres celui d’un col­la­bo­ra­teur subal­terne que les décou­vreurs avaient asso­cié au dépôt de leur pre­mier bre­vet sur le trai­te­ment anti­can­cé­reux par 3BP — « la plus gros­sière erreur de ma car­rière » décla­rait Pederson (Christofferson T, 2014, p. 107). Cet ancien col­la­bo­ra­teur a fon­dé par la suite un labo­ra­toire concur­rent (PreScience Labs lien:d4jh).

Young Ko est entrée en conflit avec le dépar­te­ment de radio­lo­gie de Johns Hopkins qui lui avait offert un contrat de trois ans sans mettre un espace à sa dis­po­si­tion pour mener son expé­ri­men­ta­tion (Christofferson T, 2014, p. 104–107). Elle pou­vait deman­der des sub­ven­tions mais n’avait aucune chance de les obte­nir, faute d’espace de tra­vail. La situa­tion s’est enve­ni­mée après l’octroi d’une bourse Susan B. Komen et que l’espace pro­mis lui ait encore été refu­sé par Chi Dang, vice‐doyen de la recherche à Johns Hopkins. Quand Pedersen avait pré­sen­té les pers­pec­tives du 3BP dans le trai­te­ment du can­cer, le labo­ra­toire avait immé­dia­te­ment com­man­dé un stock de 3BP pour son usage, puis obte­nu de Ko plus de 80 heures de trans­fert d’expertise… Ayant pro­tes­té contre ce qu’elle per­ce­vait comme une appro­pria­tion de son tra­vail et un sabo­tage de sa car­rière, elle a été licen­ciée après avoir refu­sé une exper­tise psy­chia­trique exi­gée par son employeur. Elle a dépo­sé une plainte pour dis­cri­mi­na­tion le 1er juin 2005 à la cour du District de Maryland, qui a été reje­tée (voir motifs : #1:05-cv-01475-WDQ lien:j8vp).

La recherche d’un finan­ce­ment pour un essai cli­nique sur des patients du can­cer s’est avé­rée un véri­table par­cours du com­bat­tant, cer­tains labo­ra­toires concur­rents essayant de s’emparer de la tech­nique en sou­ti­rant un maxi­mum d’informations des auteurs — et de leurs dos­siers d’expertise…

Le pre­mier essai du 3BP sur un humain a eu lieu en 2008, lorsque Young Ko a été contac­tée par le père d’Yvar Verhoeven, un enfant néer­lan­dais de 16 ans atteint d’un car­ci­nome hépa­to­cel­lu­laire (lien:yked) dont 95% du foie s’était consu­mé en pro­dui­sant des masses can­cé­reuses de la gros­seur du poing. Le can­cer avait déjà migré vers son cœur. Après une longue pro­cé­dure pour trou­ver un méde­cin accep­tant d’essayer le trai­te­ment, puis pour obte­nir le feu vert du comi­té d’éthique, l’intervention a été menée fin février 2009 par Thomas Vogl, de l’Université de Francfort. La gué­ri­son de ce patient a été rapide et com­plète, sans mani­fes­ta­tion d’effets secon­daires. Un an plus tard, tou­te­fois, il a suc­com­bé à une pneu­mo­nie en rai­son de l’impossibilité de lui admi­nis­trer des anti­bio­tiques qu’un foie réduit à 5% de son volume n’aurait pas pu sup­por­ter. L’examen post‐mortem a confir­mé qu’aucune cel­lule can­cé­reuse ne sub­sis­tait dans son orga­nisme, ce qui écar­tait tout soup­çon de rechute.

L’expérimentation avec le 3BP se pour­suit. Cette molé­cule est une de celles qui offrent le plus de pers­pec­tives pour le trai­te­ment du can­cer (voir Ko YH et al., 2012, El Sayed SM et al., 2014 etc.). Elle béné­fi­cie d’une vali­da­tion « tech­nique » en expé­ri­men­ta­tion ani­male, mais il fau­drait réunir 3 mil­lions de dol­lars pour pro­cé­der à une vali­da­tion cli­nique en expé­ri­men­ta­tion humaine. Même PreScience Labs (lien:d4jh) qui a reçu en 2013 l’autorisation de la US Food & Drug Administration (FDA lien:es2a) (voir com­mu­ni­qué de presse lien:wx61) n’a pas encore obte­nu, à ce jour, un finan­ce­ment de son pre­mier essai cli­nique (phase 1).

Autres traitements récents

De nou­veaux trai­te­ments anti‐cancéreux sont appa­rus : immu­no­thé­ra­pies anti­can­cé­reuses et inhi­bi­teurs de tyro­sines kinases. Ils sont mieux ciblés et donc plus effi­caces, mais ils entraînent aus­si de nou­veaux effets secon­daires qui demandent un sui­vi par­ti­cu­lier. D’après Le Quotidien du méde­cin (29/11/2016 lien:tlfr),

Sous chi­mio­thé­ra­pies conven­tion­nelles, des rashs cuta­nés peuvent être obser­vés sous doxo­ru­bi­cine (par exemple), des paro­ny­chies (sous taxanes), des syn­dromes mains‐pieds (sous fluo­ro­py­ri­mi­dine). Sous thé­ra­pies ciblées, xérose, paro­ny­chies (hémor­ra­gies sous‐unguéales, pseudo‐panaris,…), pul­pites sèches, fol­li­cu­lites, kéra­tose pilaire (sous anti‐BRAF, par exemple), rash, ulcé­ra­tions cutanéo‐muqueuses (par exemple, sous inhi­bi­teurs de mTOR), syn­dromes mains‐pieds (sous inhi­bi­teurs de tyro­sines kinases (TKI)) etc… sont fré­quentes et doivent être anti­ci­pées par des mesures pré­ven­tives adap­tées pour limi­ter les pro­blèmes liés à la mau­vaise obser­vance.

La thé­ra­pie d’acidification pho­to­dy­na­mique uti­lise l’injection d’une simple dose de nitro­ben­zal­dé­hyde (lien:z5u6) sui­vie d’une expo­si­tion à un rayon­ne­ment ultra­vio­let, qui a pour effet d’acidifier les cel­lules can­cé­reuses et de déclen­cher leur apop­tose (lien:e3yx). Elle a été véri­fiée sur des sou­ris atteintes de la forme la plus inva­sive de can­cer du sein (triple néga­tif) : en peu de temps, la crois­sance de la tumeur était inter­rom­pue, sans que les cel­lules saines ne soient affec­tées, et le taux de sur­vie après trai­te­ment était signi­fi­ca­ti­ve­ment aug­men­té (Kadri NB et al., 2016). Selon l’estimation d’un cher­cheur, 95% des cel­lules can­cé­reuses auraient été détruites en deux heures.

L’équipe essaie main­te­nant de déve­lop­per une nano­par­ti­cule qui per­met­trait de cibler les cel­lules can­cé­reuses de can­cers méta­sta­sés (University of Texas, 2016). L’enjeu est cru­cial car les méta­stases contri­buent très for­te­ment à la faible effi­ca­ci­té de la chi­mio­thé­ra­pie conven­tion­nelle, comme le sou­ligne Peter Wise (2016 lien:vscn) :

Une méta‐analyse publiée en 2004, à par­tir d’essais ran­do­mi­sés aus­tra­liens et amé­ri­cains, a explo­ré la contri­bu­tion de la chi­mio­thé­ra­pie cyto­toxique à la sur­vie à cinq ans chez 250 000 adultes atteints de can­cers solides [méta­sta­sés]. Un effet impor­tant a été mon­tré sur la sur­vie à cinq ans seulement pour le can­cer des tes­ti­cules (40%), la mala­die de Hodgkin (37%), le can­cer du col de l’utérus (12%), le lym­phome (10,5%) et le can­cer de l’ovaire (8,8%). Ensemble, ils repré­sen­taient moins de 10% de tous les cas. Dans les 90% res­tant des patients, y com­pris ceux ayant les tumeurs les plus fré­quentes du pou­mon, de la pros­tate, du colo­rec­tum et du sein, les trai­te­ment médi­ca­men­teux ont aug­men­té la sur­vie à cinq ans de moins de 2,5%, soit un béné­fice glo­bal de sur­vie d’environ trois mois.
De manière simi­laire, 14 nou­veaux régimes thé­ra­peu­tiques consé­cu­tifs pour les can­cers solides adultes approu­vés par l’Agence Européenne des Médicaments ont abou­ti à un béné­fice glo­bal moyen de sur­vie de 1,2 mois par rap­port aux régimes qui leur étaient com­pa­rés.
Les nou­veaux médi­ca­ments n’ont pas été meilleurs : 48 nou­veaux régimes approu­vés par la Food and Drug Administration entre 2002 et 2014 offraient une médiane de 2,1 mois de béné­fice de sur­vie glo­bale.
Le trai­te­ment médi­ca­men­teux ne peut donc que par­tiel­le­ment expli­quer l’amélioration de 20% dans la sur­vie de cinq ans men­tion­nés ci‐dessus. L’évolution du diag­nos­tic et du trai­te­ment pré­coces peut y avoir contri­bué beau­coup plus.

Thérapie génique

Le fait que le pro­jet TCGA n’ait pas (sauf rares excep­tions) com­blé l’espoir d’identifier — et par la suite modi­fier — des sché­mas inva­riants de muta­tions géné­tiques carac­té­ri­sant les diverses formes de can­cer, ne signi­fie pas pour autant qu’aucune thé­ra­pie génique (lien:2i8k) ne pour­rait pro­duire de résul­tat.

On écou­te­ra avec beau­coup d’intérêt un entre­tien avec Alain Fischer (lien:k5yf), cher­cheur en bio­lo­gie à l’hôpital Necker (Paris), dont l’équipe a mis au point, dans les années 2000, un trai­te­ment génique des enfants‐bulles (lien:56e4) atteints d’immunodéficience sévère (émis­sion Révolutions médi­cales, 26/01/2016 lien:odvh). La thé­ra­pie consis­tait à inter­ve­nir sur un gène sujet à une muta­tion indé­si­rable qui empê­chait la pro­duc­tion de lym­pho­cytes T (lien:ee2n) dans l’organisme, pri­vant l’organisme de ces enfants de l’essentiel de leurs défenses immu­ni­taires (Cavazzana‐Calvo M et al., 2000). Pour cela, on a trans­fé­ré dans leurs cel­lules san­guines, par le biais d’un rétro­vi­rus, un gène fonc­tion­nel res­tau­rant la fonc­tion­na­li­té du récep­teur à l’inter­leu­kine 2 (lien:wf2x).

Malgré un grave effet secon­daire — le déclen­che­ment, chez cer­tains patients, de leu­cé­mies induites par l’activation indé­si­rée d’onco­gènes (lien:12ty) — la tech­nique a pu être cor­ri­gée pour don­ner satis­fac­tion en mini­mi­sant les risques. Elle a été appli­quée avec suc­cès sur quelques patients atteints de mala­dies rares, notam­ment pour le trai­te­ment de lym­phome (lien:qr1t can­cer des nœuds lym­pha­tiques) par le trans­fert de gènes codants pour des molé­cules arti­fi­cielles capables de redi­ri­ger des lym­pho­cytes T (lien:ee2n) à l’encontre des cel­lules leu­cé­miques (Wikipedia lien:2i8k). On peut donc s’attendre à quelques avan­cées dans le domaine du can­cer, non pas pour inter­ve­nir sur des muta­tions qui dans la majo­ri­té des cas, nous l’avons vu, sont trop com­plexes et impré­vi­sibles, mais plu­tôt pour modi­fier le code géné­tique de cel­lules uti­li­sées par le sys­tème immu­ni­taire en vue de les pro­gram­mer à la des­truc­tion de cel­lules malignes, ou encore de lever les obs­tacles chi­miques qui empêchent les lym­pho­cytes d’attaquer les cel­lules can­cé­reuses.

Une des dif­fi­cul­tés de l’immunothérapie est le coup très éle­vé des trai­te­ments.

Avancées dans le dépistage

Le dépis­tage de masse des can­cers est un domaine qui sus­cite beau­coup d’interrogations, en rai­son de l’incertitude des résul­tats et des effets dra­ma­tiques de l’annonce d’un diag­nos­tic. Je laisse au lec­teur le soin de consul­ter les nom­breux articles consa­crés à ce sujet. Par exemple, cette page (lien:cgaa) du site Juste après dres­seuse d’ours et celle‐ci (lien:4r1m) du site Atoute​.org. En France, le col­lec­tif Cancer Rose (lien:9h5b) a été créé pour faire connaître au public les don­nées scien­ti­fiques les plus récentes sur le dépis­tage du can­cer du sein, cible de nom­breuses cri­tiques.

Voici quelques infor­ma­tions (à com­plé­ter) sur des tech­niques de dépis­tage peu connues mais pro­met­teuses.

La méthode ISET® (Isolation by Size of Epithelial Tumor Cells) inven­tée par une équipe de l’INSERM diri­gée par Prof. Patrizia Paterlini‐Bréchot (lien:j2qz) per­met l’isolement et la carac­té­ri­sa­tion de cel­lules tumo­rales cir­cu­lant dans le sang à un stade pré­coce de la mala­die. Voir son ouvrage Tuer le can­cer (2017 lien:c6hs) et un article (lien:7obj).

Notre espoir était de détec­ter l’invasion tumo­rale au tout début. Grâce à des études sur l’animal, on savait que ces cel­lules cir­culent dans le sang des années avant que les méta­stases appa­raissent. Or les patients meurent à cause des méta­stases, pas de la tumeur pri­mi­tive. Comme pour le virus du sida, ces cel­lules mutent, et à force de muter, elles sont de plus en plus résis­tantes parce qu’on leur en laisse le temps.

Ce test — dont les bre­vets appar­tiennent aux ins­ti­tuts publics de recherche — est com­mer­cia­li­sé par RareCells (lien:xu66) et dis­po­nible à Paris (labo­ra­toire Probio lien:htcg).

➡ La tech­no­lo­gie ISET est par ailleurs uti­li­sée pour iso­ler des cel­lules fœtales cir­cu­lantes dans le sang mater­nel en vue du diag­nos­tic pré­na­tal non‐invasif de mala­dies et ano­ma­lies géné­tiques. J’ai per­son­nel­le­ment sou­te­nu ces tra­vaux face à l’incurie d’institutions sous la pres­sion de lob­bies anti‐IVG/IMG (voir dos­sier lien:xhva).

À signa­ler aus­si, l’intérêt de l’écho­gra­phie duc­to­ra­diale pour le dépis­tage du can­cer du sein (voir vidéo lien:e0of). J’ai assis­té à un sémi­naire d’un des rares écho­gra­phistes qui la pra­tique, le Dr. Dominique Amy à Aix‐en‐Provence. Cette méthode per­met de détec­ter des tumeurs infra‐millimétriques le long des canaux lym­pha­tiques et d’observer leur évo­lu­tion, ce qui per­met à la patiente de prendre une déci­sion éclai­rée quant à la néces­si­té d’une inter­ven­tion chi­rur­gi­cale ; cette inter­ven­tion reste peu inva­sive du fait de la taille de ces tumeurs. Il est cer­tain que l’IRM four­ni­rait des images plus pré­cises, mais sa pra­tique coû­teuse n’est pas acces­sible en pré­ven­tion.

(Suite sur la page Cancer - traitement métabolique)

➡ Les réfé­rences biblio­gra­phiques com­plètes sont sur la page Cancer - conclusion et références.

➡ Le conte­nu de cet article ne se sub­sti­tue pas aux recom­man­da­tions des pro­fes­sion­nels de san­té consul­tés par les lec­teurs.


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