Éthique

Témoignage d’Eva Kor

• Bookmarks: 20359


Ce témoi­gnage a été publié en anglais sur le forum Quora, le 24 avril 2015, en réponse à la ques­tion : What was it like to be part of the gene­tic expe­ri­ments on twins during the Holocaust ? (lien:fp07).

Eva Mozes Kor (1934-2019) était une sur­vi­vante de l’Holocauste et avo­cate du pardon (lien:ud5f). Elle a été vic­time des expé­ri­men­ta­tions médi­cales de Josef Mengele (lien:pe29). Enfui en Amérique du Sud, ce méde­cin cri­mi­nel nazi a échappé au procès des méde­cins (lien:hqlv) qui s’est tenu à Nuremberg en 1947 et dont est issu le Code de Nuremberg, fon­de­ment des lois de bioé­thique (lien:phex).

Comment était-ce de faire partie des expériences génétiques sur des jumeaux pendant la Shoah ?

⚪️ Ma sœur jumelle Miriam et moi avons été uti­li­sées dans les expé­riences de Josef Mengele [lien:pe29] à Auschwitz [lien:pdef] alors que nous étions des fillettes de dix ans. On nous pre­nait six jours par semaine pour les expé­riences. Lundi, mer­credi et ven­dredi, nous étions conduites au labo­ra­toire d’ob­ser­va­tion où nous res­tions assis nues — jus­qu’à pen­dant huit heures. Ils ont conti­nué à mesu­rer la plu­part de mes par­ties du corps, à les com­pa­rer à ma sœur jumelle, puis à les com­pa­rer à des gra­phiques. Ils essayaient de conce­voir une nou­velle race aryenne, et pour cela ils s’in­té­res­saient à toutes ces mesures.

Ces expé­riences n’é­taient pas dan­ge­reuses, mais elles étaient incroya­ble­ment humi­liantes et, même à Auschwitz, j’a­vais du mal à faire face au fait que j’é­tais moins que rien, juste une masse de cel­lules à étu­dier. Tous les deux jours, nous étions conduits dans un autre labo­ra­toire que j’ap­pelle le labo­ra­toire de sang. C’est à cet endroit qu’ils pre­naient beau­coup de sang de mon bras gauche et me fai­saient plu­sieurs piqûres au bras droit. Celles-là étaient mor­telles. Nous n’en connais­sions pas le contenu, à l’é­poque, et nous ne le connais­sons pas aujourd’­hui. Après l’une de ces piqûres, je suis tombée très malade avec une forte fièvre. J’avais aussi une énorme enflure dans les bras et les jambes ainsi que des taches rouges sur tout le corps. Peut-être était-ce la fièvre tache­tée, je ne sais pas. Personne ne l’a jamais diag­nos­ti­quée.

En tant que cobaye à Auschwitz, nous devions réa­li­ser qu’ils pou­vaient faire à notre corps tout ce qu’ils vou­laient et nous n’avions aucun contrôle sur ce qu’ils met­taient en nous, sur ce qu’ils pré­le­vaient ou sur la façon dont ils nous trai­taient, et il n’y avait pas d’en­droit où nous aurions pu aller.

Josef Mengele en 1943. Source : lien:fp07

Les gens me demandent sou­vent : « Pourquoi ne t’es-tu pas enfuie ? » Je suis convain­cue que ces gens savent très peu de choses sur Auschwitz. Le fil de fer bar­belé vous élec­tro­cu­tait si vous le tou­chiez. Tout le camp en était entouré. Avant d’ar­ri­ver à la clô­ture haute ten­sion, il y avait un fossé rempli d’eau. Donc, à l’ap­proche de cette clô­ture, vos mains étaient humides et vous étiez immé­dia­te­ment élec­tro­cuté. À dix ans, même si je réus­sis­sais à sortir, où irais-je ?

J’aurais peut-être pu réus­sir à fuir lorsque nous avons été conduits de Birkenau à Auschwitz I pour cer­taines expé­riences. Mais autant que j’ai pu voir quand nous mar­chions, c’é­tait une zone mili­taire. Où aurais-je pu aller si je m’é­tais échap­pée ? Je ne savais pas jus­qu’où il me fau­drait courir. Et bien sûr, la plu­part du temps, lorsque quel­qu’un s’é­chap­pait ils met­taient les sirènes en marche, nous devions rester debout pen­dant deux à quatre heures jus­qu’à ce que la per­sonne soit retrou­vée morte ou en vie. Si la per­sonne était retrou­vée vivante, elle était pendue devant nous. Les leçons étaient très claires. Si retrou­vés morts, ils étaient amenés devant le groupe afin que nous sachions que per­sonne ne s’é­chappe d’Auschwitz.

À dix ans, je n’au­rais pas osé m’é­chap­per et je n’y avais même pas pensé. C’était si loin de mon esprit. Ce à quoi je pen­sais chaque jour était com­ment vivre un jour de plus, com­ment sur­vivre à une expé­rience de plus. Au fur et à mesure que les raids aériens aug­men­taient, je savais que cela ne pour­rait durer plus long­temps. Les jours où ils nous gar­daient des heures jusqu’à ce que les évadés soient retrou­vés, je pen­sais sou­vent : « Bonne chance, j’espère que vous y arri­ve­rez ». Je n’ai jamais pensé que quel­qu’un l’ait fait. Je don­nais des confé­rences à San Francisco il y a une quin­zaine d’an­nées. Il y avait envi­ron dix sur­vi­vants qui m’ont été pré­sen­tés. L’un d’eux a déclaré : « Je me suis échappé d’Auschwitz. » J’étais tel­le­ment heu­reuse ! Je me suis appro­ché de lui et lui ai dit : « Enfin, je sais pour­quoi je suis restée si long­temps à l’ap­pel, je suis heu­reuse de savoir que quel­qu’un a réussi. »

En tant que jumelles, je savais que nous étions uniques parce que nous n’a­vons jamais été auto­ri­sées à inter­agir avec qui­conque dans d’autres par­ties du camp. Mais je ne savais pas que j’é­tais uti­li­sée dans des expé­riences géné­tiques.

Eva Mozes Kor
Source : lien:ud5f. CC BY-SA 2.0

J’ai com­mencé à donner des confé­rences sur mes propres expé­riences en 1978. Alors que je racon­tais mon his­toire, les gens venaient me voir plus tard pour m’in­ter­ro­ger sur les expé­riences. Eh bien, je me suis sou­venu de cer­tains détails de ma propre expé­rience, mais je ne savais rien de la portée plus large des expé­riences. J’ai donc décidé de lire des livres sur Josef Mengele dans l’es­poir de mieux com­prendre. Mais dans tous ces livres, il n’y avait qu’une ou deux phrases à son sujet.

J’essayais de com­prendre com­ment obte­nir plus d’in­for­ma­tions, et je regar­dais la célèbre photo prise par les Soviétiques lors de la libé­ra­tion. Je pou­vais voir qu’une cen­taine d’en­fants mar­chaient entre ces bar­rières de bar­be­lés, qui avaient été libé­rés.

C’est moi et Miriam sur la photo [au sommet de la page]. Nous tenons la main au pre­mier rang. Je pen­sais que si je pou­vais en quelque sorte loca­li­ser ces autres jumeaux, nous pour­rions avoir une réunion et par­ta­ger ces sou­ve­nirs.

Cela m’a pris six ans, mais en 1984, avec l’aide de ma sœur jumelle, Miriam, nous avons trouvé 122 « jumeaux Mengele » vivant dans dix pays et quatre conti­nents.

Nous avons tenu une réunion à Jérusalem en février 1985.

Rencontre à Jérusalem en 1985. Source : lien:fp07

Nous avons parlé à beau­coup d’entre eux. Ce que j’ai décou­vert, c’est qu’il y avait beau­coup, beau­coup d’autres expé­riences. Par exemple, les jumeaux âgés de plus de 16 ans ou en âge de pro­créer seraient placés dans un labo­ra­toire et uti­li­sés pour des trans­fu­sions san­guines entre hommes et femmes. Donc, le sang allait du mâle à la femelle et vice versa. Malheureusement, ils ne véri­fiaient pas, bien sûr, si le sang était com­pa­tible et la plu­part de ces jumeaux sont décé­dés. Il y a des jumeaux en Australie qui ont sur­vécu, Stephanie et Annette Heller, et il y a une jumelle en Israël qui était une jumelle fra­ter­nelle — Judit Malick, et son frère jumeau s’ap­pe­lait Sullivan. J’ai entendu Judit témoi­gner à Jérusalem qu’elle avait été uti­li­sée dans cette expé­rience avec un jumeau en âge de pro­créer. Elle se sou­ve­nait d’a­voir été sur une table pen­dant l’ex­pé­rience, alors que le corps de l’autre jumeau deve­nait froid. Il est mort. Elle a sur­vécu mais a eu beau­coup de pro­blèmes de santé.

La ques­tion est de savoir com­bien de ces jumeaux ont sur­vécu ? La plu­part d’entre eux sont évi­dem­ment décé­dés. Je sais aussi que Mengele a fait d’étranges expé­riences sur les reins. Mengele avait lui-même souf­fert de pro­blèmes rénaux à l’âge de 16 ans, en 1927. Il avait quitté l’é­cole pen­dant trois ou quatre mois selon son dos­sier SS. Il était pro­fon­dé­ment inté­ressé par le fonc­tion­ne­ment des reins. Je connais trois cas où des jumeaux ont déve­loppé de graves infec­tions rénales qui ne répon­daient pas aux anti­bio­tiques.

L’un d’eux est Frank Klein, qui a vécu à El Paso, au Texas, après la guerre. Il sou­hai­tait beau­coup assis­ter au ras­sem­ble­ment à Jérusalem, mais il était en dia­lyse. En fait, il est venu avec son infir­mière et espé­rait beau­coup avoir un rein pour pou­voir vivre comme une per­sonne nor­male. Il a reçu une greffe en 1986. Je lui ai parlé après l’o­pé­ra­tion et il a dit qu’il s’en sor­tait très bien, mais trois jours plus tard, il est décédé. L’autre jumeau dont je ne me sou­viens pas du nom, est décédé éga­le­ment à cause de pro­blèmes d’in­suf­fi­sance rénale.

Ensuite, bien sûr, ma sœur jumelle a déve­loppé des pro­blèmes rénaux lors de sa pre­mière gros­sesse en 1960. Les patho­lo­gies ne répon­daient pas aux anti­bio­tiques. En 1963, lors­qu’elle atten­dait son deuxième bébé, l’in­fec­tion s’est aggra­vée. C’est à ce moment que les méde­cins l’ont étu­diée et ont décou­vert que ses reins n’a­vaient jamais dépassé la taille d’un rein de 10 ans. Quand j’ai refusé de mourir dans l’ex­pé­rience où Mengele pen­sait que j’al­lais mourir (lisez ceci : Qu’est-ce qui vous donne de l’es­poir en période dif­fi­cile ?), Miriam a été rame­née au labo­ra­toire et on lui a injecté quelque chose qui ralen­tis­sait la crois­sance de ses reins. Après la nais­sance de son troi­sième bébé, ses reins sont tombés en panne. En 1987, je lui ai fait don de mon rein gauche. Nous étions en par­faite cor­res­pon­dance. Dans cet hôpi­tal de Tel-Aviv, ils effec­tuaient des greffes de rein depuis dix ans. Aucun d’entre eux n’a déve­loppé de polypes can­cé­reux, à l’ex­cep­tion de ma sœur jumelle Miriam dans sa vessie. Tous les méde­cins répé­taient que quelque chose avait été injecté dans le corps de Miriam qui, asso­cié au trai­te­ment anti-rejet, avait créé les polypes can­cé­reux.

D’autres expé­riences dont j’ai entendu parler chez des sur­vi­vants : de nom­breux jumeaux qui n’a­vaient pas les yeux bleus se sont fait injec­ter quelque chose dans les yeux. Heureusement, Miriam et moi avions les yeux bleus. Mengele a fait d’autres expé­riences étranges. La plu­part d’entre eux étaient sur le point d’es­sayer de com­prendre com­ment fabri­quer des blondes aux yeux bleus en grand nombre, des expé­riences de guerre bac­té­rio­lo­gique, etc. Si un jumeau décé­dait, Mengele fai­sait tuer l’autre puis il fai­sait une autop­sie com­pa­ra­tive. Selon le musée d’Auschwitz, Mengele aurait eu 1500 paires de jumeaux à Auschwitz. Il n’y a eu que 200 sur­vi­vants esti­més. Tous ceux qui ont fait des recherches à ce sujet, y com­pris le musée d’Auschwitz, ont déclaré que la plu­part étaient morts au cours des expé­riences et je suis d’ac­cord. Mourir dans le labo­ra­toire de Mengele était très facile. Je suis l’une des rares que j’ai enten­dus parler d’être dans la « caserne des morts-vivants » et d’en sortir vivante.

Après la guerre, j’ai beau­coup appris en assis­tant à des confé­rences, notam­ment à l’Institut Kaiser Wilhelm. C’est là que Mengele a étudié et s’ap­pelle aujourd’­hui la Société Max Planck. Ils essayaient de col­lec­ter des infor­ma­tions sur les expé­riences de Mengele. Ils ont invité plu­sieurs jumeaux et quelques autres per­sonnes uti­li­sées dans les expé­riences de Mengele. Voici une photo de moi en train d’é­tu­dier cer­taines des fioles uti­li­sées dans les expé­riences à Auschwitz :

Eva Kor. Source : lien:fp07

Auschwitz était le labo­ra­toire de toutes les expé­riences que les scien­ti­fiques nazis vou­laient faire. Il n’y avait aucune limite à ce que les méde­cins et les cher­cheurs pou­vaient faire dans ces camps. C’était donc la route ouverte aux expé­riences sur les jumeaux et autres cobayes humains comme nous. ⚪️

🔵 Eva Mozes Kor (2015)

Article créé le 15/10/2019 - modifié le 11/03/2020 à 23h02

20 recommended
0 commentaires
359 visites
bookmark icon

Écrire un commentaire...

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.